Le Japon intime/2
Sur le bateau, cet industriel nippon d’Osaka, retour d’Europe, m’avait dit avec orgueil : — À Tokio, allez vous promener sur la Ginza. C’est notre Regent Street, notre rue de la Paix !
Pendant plusieurs jours, j’avais donc exploré la capitale nippone, agglomération de quartiers hétéroclites et de villages accolés qui se déroule interminablement, sans forme ni limites : d’abord, les boulevards tout neufs, avec leurs banques, leurs ministères, leurs clubs, leurs buildings frais construits et leurs buildings futurs, immenses carcasses de fer rouillé, qu’entourent des terrains creusés d’ornières, bossués de décombres ; puis les collines aristocratiques, leurs ambassades, leurs parcs dont les feuillages laissent entrevoir des toits de chalets suisses, de manoirs britanniques, des tours gothiques, des coupoles et des minarets ; je m’étais perdue dans d’immenses faubourgs, géométriquement découpés par des rues étroites, sans trottoirs ni pavés, formant tranchées entre des kilomètres de maisonnettes de bois et de ciment armé, qu’ombrage une forêt de poteaux télégraphiques, aux frondaisons de fils de fer, fleuries des blancs isolateurs de porcelaine. Voies étroites, le long desquelles s’élancent furieusement, dans un terrible tintamarre d’énormes tramways vert pomme, monstres rugissants, démesurés dans ce monde fragile, chargés de grappes humaines, qu’ils semblent emporter vers je ne sais quel antre.
Dans ce monotone et bruyant océan urbain, j’avais soudain découvert des hameaux campagnards, havres imprévus de silence et de sérénité, semés de frêles cabanes de bois clair, dans des jardins aux haies de bambous ; et parfois aussi, dans des zones morosement industrielles, entre des entrepôts, des gazomètres, des tanks à pétrole, sous de hautes cheminées d’usines, c’était la surprise de petits temples bouddhiques tout en or et en laque rouge, assoupis dans des cours où des gamins, en uniforme de lycéens, jouaient au base-ball, entre d’antiques lanternes de pierre.
Chaos géant, désordonné, contradictoire, qui, tour à tour, choque et charme, mais possède pourtant un pôle d’attraction : le Mur cyclopéen, avec ses tours, ses donjons, ses portes massives, avec ses fossés et ses douves qui, au centre de la ville, entoure cette cité dans la cité, impénétrable et mystérieuse, — le Palais Impérial. Mur indestructible et symbolique vers lequel le promeneur est toujours malgré lui ramené, et se heurte.
Soit, mais la Ginza ? Je savais que les poètes d’antan célébrèrent les saules dont elle était bordée, qu’elle fut à l’époque de Meiji la première rue à se moderniser, à se targuer de magasins occidentaux, la première à connaître les délices d’un tramway ; qu’elle est toujours le centre de la vie mondaine et des élégances nippones. Pourtant, après plusieurs jours d’explorations, je ne l’avais pas encore découverte. Et je n’osais l’avouer.
— Où est la Ginza ? me répondit enfin un ami. Mais à cinq minutes de votre hôtel !
Dire que j’y étais allée dix fois sans la reconnaître ! Quelle désillusion ! Des tramways certes, et fort bruyants et se succédant comme les anneaux aux couleurs criardes d’une chaîne ininterrompue. Mais plus de saules élégiaques, rien du pittoresque nippon, mais pas grand’chose non plus de ce luxe éclatant et raffiné, de ce goût pour ainsi dire cosmopolite qui règne dans toutes les capitales du monde civilisé.
Imaginez la grande rue de telle préfecture de chez nous, ses trottoirs étroits, ses maisons sans caractère, ses magasins aux vitrines « à l’instar », et vous aurez la Ginza. Les Japonais, naguère si artistes, voulant adopter les modes occidentales et s’y adapter, leur ont sacrifié beaucoup de leur grâce naturelle, de leur libre et délicieuse fantaisie. Et cela, chose curieuse, au moment même où l’Europe s’engouait jusqu’au dégoût des japonaiseries de bazar.
Il faut aller dans les villages, les faubourgs ou même dans la partie démocratique de la Ginza pour découvrir des étalages populaires où, pour quelques sens l’on acquiert des théières aux formes harmonieuses, des plats et de fines tasses de porcelaine, décorées de dragons bleus, de branches ou de paysages du style le plus pur, le plus léger. Car le goût nippon actuel va ou plutôt court aux productions mécaniques de l’art le plus fâcheux que connurent, il y a un quart de siècle, l’Europe et l’Amérique. Il sévit souverainement pour les porcelaines, les faïences, les meubles, tout ce qui peut déshonorer une maison.
Quant à l’habillement, bien que la plupart des Japonais se vêtent à l’européenne, à peine peut-on compter deux ou trois magasins de chaussures où l’on ne trouve, d’ailleurs, jamais rien à son pied. Il faut commander sur mesure. Les tailleurs exhibent des mannequins comiquement surannés. Et bien qu’un certain nombre de dames japonaises aient adopté nos modes, il faut se rendre jusqu’à Yokohama pour découvrir une modiste tolérable, ou une maison de couture. Si, du moins, on pouvait caresser ses regards aux obis, ces belles ceintures éclatantes, aux somptueux kimonos de soies opulentes et diaprées que portent encore les geishas ! Mais non. On les achète dans des maisons, fermées comme des sanctuaires. Ce n’est pas sur la Ginza qu’ils chatoient. On n’y trouve pas non plus les magasins d’antiquités où les servants d’un art magnifique vous présentent avec des gestes rituels les paravents de laque, les kakémonos d’une exquise sobriété, les vases et les ornements précieux.
Par contre, coiffeurs et marchands de produits de beauté abondent. Les enseignes, dont la plupart sont en anglais ou plutôt en américain parfois panaché de français, annoncent le Tanaka Beauty Parlor près du Beauty Parlour de Hollywood. La plupart réservés aux hommes, car si certaines jeunes filles, les modgals (modern girls), comme on les appelle, ont fait couper et tentent de friser leurs lourds cheveux couleur de houille, les Japonaises sont presque toutes uniformément coiffées de beaux chignons massifs noués sur la nuque. Elles se rattrapent, il est vrai, sur les fards…
Mais la Ginza est surtout peuplée de marchands de comestibles, de pâtisseries que l’on appelle des cafeterias, de cafés qui portent le nom de bars, de restaurants installés dans le vieux chêne et l’acajou des respectables hôtels britanniques ou bien dans le décor pseudo-gothique allemand, avec ses vitraux, ses rondouillardes sculptures, ses ors, tout son fatras suranné.
— Il y a quarante et un restaurants sur la Ginza, me précisait un Japonais avec ce curieux souci de la statistique qu’ils estiment très à la page. Sans compter, ajoutait-il d’une voix solennelle, les restaurants de nos magnifiques magasins de nouveautés, les plus beaux de l’Extrême-Orient. Vous les connaissez, j’espère ?
J’allais les oublier ! Ils sont pourtant un sujet de perpétuelle fierté pour les habitants de Tokio. Il y en a deux ou trois sur la Ginza, dont deux au moins appartiennent aux énormes trusts jumeaux et rivaux des Mitsui et des Mitsubishi. Ce sont de vastes édifices blancs avec baies, tours à clochetons, jardins sur le toit qui évoquent les diverses Galeries, parure de nos villes provinciales. En plus grand, à coup sûr, mais sans rien de comparable aux magasins analogues de Paris, Londres ou New-York. On y vend de tout, comme de juste, des conserves californiennes, des cotonnades nippones qui ne sont plus, comme jadis fabriquées à Manchester, des vêtements européens, qui semblent made in Germany ou en Amérique, des souliers tchécoslovaques et des parfums français ; quant au rayon d’objets d’art, bronzes, marbres et plâtres polychromes, c’est un musée de toutes les horreurs internationales, pieusement conservées. Il touche, il est vrai, au rayon cocasse et charmant des arbres nains et des rocailles ; minuscules érables, pins parasols qui étendent leurs bras tordus au-dessus d’un plat de faïence. On peut acquérir pour cinq yens un beau petit cèdre à trois étages de branchages et un rocher de poche ne coûte que deux yens. Est-il bizarrement contourné, troué comme une ruche, il y faut un yen de plus. Le tout ira enjoliver un jardinet grand comme un mouchoir de poche.
Enfin, d’autres comptoirs offrent de fraîches étoffes japonaises, où, par malheur, des décors cubistes ont tendance à remplacer les feuilles de bambou, les oiseaux et les fleurs de prunier, et aussi tout un choix de gais furoshiki, ces mouchoirs bariolés qui remplacent les sacs à mains des femmes et les serviettes de cuir des hommes d’Europe, des mouchoirs où les personnages traditionalistes les plus importants ne dédaignent pas de transporter des secrets d’État.
Mais dans ces magasins de « nouveautés », pour nous un peu défraîchies, le spectacle le plus curieux, ce sont les clients. De gros autobus rouges appartenant à l’établissement, vont sans cesse les cueillir aux diverses gares de Tokio et, gratuitement, les déversent jusque dans le hall d’entrée. On y voit des familles entières de braves campagnards, campant, accroupies autour du bassin à rocailles qui en décore le centre, ou bien affalées dans les fauteuils et sur les divans. Ils sont tous venus, vieux parents, femmes, gamins et gamines en costumes d’écoliers, bambins en robes à fleurs et jusqu’aux petits derniers. Tandis que des mamans courtaudes aux lourds chignons allaitent le nourrisson, leurs minces prunelles errent avec admiration du pavé de marbre au plafond peint de la coupole qui leur paraît aussi haut que le ciel. Et tant de statues, de dorures, de galeries pleines de marchandises inconnues ! C’est là un univers féerique pour ce petit monde habitué à ses minuscules boutiques.
Le bébé, de nouveau ensaché dans la poche de sarigue que la plupart des Japonaises portent sur leur dos, ce qui les transforme en curieux phénomènes à deux têtes, voici la famille qui escalade le somptueux escalier ou se risque dans l’ascenseur, avec des gloussements de joie et d’effroi. On retrouve bientôt ces braves gens dans la salle qui précède le restaurant. Ils bâillent d’étonnement ou s’esclaffent à grand fracas devant des vitrines où sont exposées, reproduites en plâtre peint ou en celluloïd, avec un miraculeux réalisme, toutes les merveilles du menu : œufs sur le plat, côtelettes flanquées de leurs pommes de terre frites, homard et mayonnaise, poisson frit et citron, et tous les puddings, toutes les glaces, tous les gâteaux, sans compter des bouteilles emplies de liquides colorés. Chaque produit, portant son étiquette en japonais est admiré, discuté, commenté. Mais la plupart des clients campagnards s’en tiennent prudemment à la vue.
Parfois, une famille plus hardie se décide ; d’ordinaire des petits bourgeois. Le père mène le train, en jaquette, avec des souliers sang de bœuf. Suivent trois garçons en uniforme bleu à boutons d’or, une ou deux filles en costume marin dont la jupe très courte découvre des jambes solides, aux mollets pareils à des sacs de noix. Enfin, la mère, qui s’en tient à un kimono de couleur neutre, traînant par la main un ou deux marmots de sexe indécis. Ils s’installent autour d’une table, leurs jambes, habituées à l’agenouillement, pendant dans le vide. C’est leur première initiation au couteau et à la fourchette. Prenant exemple sur le père, et manœuvrant sous ses ordres, ils manient leurs armes d’un air emprunté et triomphant, s’escrimant vertueusement sur ces mets européens que toutes les ressources d’une chimie compliquée ont élaborés, avec la conscience de pénétrer un des mystères de la civilisation occidentale. Ce qui, depuis l’empereur Meiji, est un devoir patriotique.
Mais la véritable vie de la Ginza ne commence que le soir. Elle est double, car chaque trottoir, chaque extrémité de la rue a sa vie et son caractère propres. À peine la nuit tombe-t-elle que surgissent de toutes parts de petits marchands, avec leurs éventaires de bambous ; ils s’installent et en un clin d’œil convertissent ce trottoir en une foire analogue à celle de nos grands boulevards au moment des fêtes. On y trouve le plus étonnant mélange de camelotes de tous pays : des « santons » japonais, tous les personnages des contes de fées, — le bonhomme à la loupe, le bébé Outamaro que l’on découvrit dans une coquille, le vieil homme qui fait fleurir les arbres, les petites divinités tutélaires de la campagne, renards, chats, et surtout le blaireau Tanuki, un blaireau indiscutablement mâle, debout sur ses pattes de derrière, avec un large chapeau et un lampion au bout d’un bambou. Il y a aussi les héros historiques du Japon, avec leurs barbes et leurs sabres, et tous les dignitaires de la cour nippone, en costume d’apparat. Mais il y a bien d’autres choses encore : d’étranges poissons aux yeux protubérants et cylindriques qui traînent dans des bocaux de longs voiles de tulle orange, des cannes de bambous à un yen, des bas de soie artificielle, de « très vieux antiques » fabriqués à Birmingham (very old antiques) pour touristes américains, des bretelles, de la pâte à rasoir, des instruments pour peler les pommes de terre, des lunettes de corne, des bonbons de glucose en forme de dragons et de diables. Les camelots, comme chez nous, font leur boniment, avec des cris et des grimaces, de terribles roulements de prunelles ; d’autres soufflent dans des trompettes ; les tramways grincent et cornent, les taxis font retentir leurs klaxons, les rires volent, éclatent, la foule se presse, se pousse, les servantes coudoient les hommes politiques, les ouvriers en cottes bleues écussonnées de médaillons blancs, les étudiants et les banquiers. C’est le côté plébéien, avec sa gaîté populaire et bon enfant.
Mais de l’autre côté de la rue, et à l’autre extrémité, changement de décor : c’est là qu’il est du bon ton de flâner, le soir, de faire sa ginbura, suivant l’expression consacrée. Du moins pour les jeunes gens dans le train, pour ceux auxquels il importe de s’exhiber. C’est là qu’on lance les kimonos les plus nouveaux et les plus somptueux, les robes européennes les plus hardies, là que paradent les as de l’écran, de la scène, de la littérature. Les geishas du quartier voisin de Shimbashi y passent en éclair (car c’est l’heure des dîners qu’elles doivent égayer), brillantes et riantes, leurs frêles nuques blanchies de fard ployant sous le faix de la haute coiffure laquée ; un lutteur au ventre important, canne sous le bras, face aux larges bajoues bestialement insolente sous le chignon noir en crête, se fraie un passage en roulant ses énormes épaules ; des limousines s’arrêtent, déposant des dames de l’aristocratie et leurs cavaliers en toilette du soir, qui font quelques pas dans la foule avant de s’engouffrer dans un restaurant à la mode. La midinette qui place toutes ses économies dans l’achat d’un kimono bon marché mais resplendissant, toise au passage de jeunes mariés un peu en retard sur nos modes : le garçon disparaît dans un large et long pantalon d’étudiant d’Oxford, la jeune femme, en robe écourtée, révèle ses genoux qui souvent gagneraient à être cachés, et tous deux marchent à pas comptés, effarés et ravis de leur liberté toute neuve. D’autres élégants, traditionalistes ceux-là, drapés dans des kimonos de soie grise, s’en vont tête nue et pieds nus dans leurs gettas de bois.
Des portes des cafés et des restaurants sortent des bouffées de jazz et de nourriture. Pourtant ce n’est pas la joie naturelle du trottoir plébéien d’en face. Il y a toujours quelque chose de forcé, de guindé dans l’attitude des Japonais des classes supérieures, et aussi une expression d’arrogance et de défi.
Mais sur les deux trottoirs, tous ces passants nippons, même parmi ceux qui connaissent l’Europe, sont intimement et également persuadés que la Ginza vaut la rue de la Paix, que Tokio est, sinon la plus belle, du moins la plus importante capitale du monde, et le Japon le premier des peuples.