Le Japon intime/20
Voilà donc notre jeune fille nippone parée de toutes les grâces physiques et intellectuelles qu’on lui a permises. En style sportif, elle atteint au maximum de sa forme. Sa famille, ou plutôt son père, décide alors d’en faire une femme honnête et de la marier ; (dans les classes populaires, il aurait aussi bien pu, d’ailleurs, au moment de son adolescence, la consacrer à une vie galante, dont lui-même aurait tiré un profit immédiat et sérieux.) La Japonaise, en effet, éternelle mineure, ne choisit pas entre la vertu et le vice. Elle les subit. Du moins dans le peuple et la petite bourgeoisie pauvre.
— Raison pour laquelle, me disait un vieux résident, vous ne rencontrerez pas au Japon ni d’ailleurs en Extrême-Orient, le préjugé occidental contre les femmes qui vivent de leurs corps. N’est-ce point par ordre et souvent par piété filiale qu’elles se livrent à ce commerce ?
Mais enfin, cette fois, c’est bien de mariage qu’il s’agit. Personne, d’ailleurs, ne reste célibataire au pays de Yamato. Les jeunes hommes, parce qu’ils trouvent dans l’union conjugale des avantages certains, sans aucune contrainte et qu’il faut assurer la continuité de la race ; les jeunes filles parce qu’elles ne peuvent faire autrement. Les intermédiaires, amis mariés et discrets, entrent donc en campagne. Car si, aujourd’hui, il est permis à une jeune Japonaise de récuser un fiancé, elle n’a pas encore le droit de le choisir, sauf à se brouiller avec toute sa famille, sans laquelle elle n’existe pas. Un garçon peut s’offrir le luxe d’une révolte, qui est à peu près interdite à la fille. Les préliminaires achevés, on ménage une entrevue aux deux amoureux — si l’on peut dire —, soit dans une maison amie, soit dans un théâtre ; de même que jadis chez nous, au temps de Scribe et de Labiche, les candidats à l’hymen se dévisageaient à l’Opéra-Comique.
Si, après la « vue réciproque », selon l’expression consacrée, ils se plaisent, ou du moins ne se déplaisent pas trop, ils échangent des cadeaux, consistant, suivant le milieu auquel ils appartiennent, en bijoux, en objets d’art, en vêtements ou en diverses provisions, échange qui correspond à des fiançailles. Dès lors, aucune des deux parties ne peut se rétracter, sans faire à l’autre un mortel affront. Le sort de la jeune fille est fixé.
Reste à choisir un jour de bon augure pour le mariage, opération pour laquelle on invoque parfois les lumières d’un bonze. Ce jour-là, la mariée est comme chez nous, vêtue de blanc : mais au Japon, notez-le, le blanc est la couleur du deuil et signifie que l’épousée meurt à sa propre famille et ne quittera celle de son mari qu’entourée du linceul des cadavres. Charmant pronostic !
Nulle cérémonie civile ni religieuse. Les jeunes mariés vont bien parfois se faire bénir dans un temple shintoïste. Mais cette formalité, à la manière des pays d’Occident et d’Amérique, n’est pas de rigueur. On se contente d’un dîner chez les beaux-parents où les deux jeunes gens boivent chacun trois fois dans trois coupes de vin de différentes grandeurs, puis
tous deux changent de vêtements. Quelques jours plus tard, le chef de famille de la mariée avise par lettre les autorités que celle-ci doit désormais être inscrite sur les registres du bureau dont dépend son mari. Après son départ de la maison paternelle, on balayait autrefois toutes les pièces, de fond en comble. On allait même jusqu’à allumer devant la porte d’entrée le brasier purificateur qui est indispensable après l’enlèvement d’un corps. La pauvre enfant est morte désormais pour les siens. C’est sous ces joyeux auspices qu’elle commence sa vie conjugale ou plutôt que se termine sa vie tout court.Rien de bien folâtre en effet dans l’existence d’une épouse nippone. Elle demeure dans l’ombre du gynécée, soumise à ses beaux-parents et à son mari. Elle se lève le matin avant celui-ci, lui apporte son petit déjeuner, avec un sourire qui doit toujours rester aimable, même s’il n’obtient aucun retour ; elle l’aide à sa toilette, se prosterne à ses pieds pour attacher ses souliers, se multiplie en attentions, accueillies toujours avec condescendance, et parfois avec impatience.
Elle dirige ensuite, en s’y mêlant, tous les travaux de la maison, sous les ordres impérieux d’une belle-mère souvent acariâtre, sort rarement seule et ne doit pas retourner trop fréquemment dans sa famille, ni chez ses anciens amis, ce qui serait mal vu. Si son mari l’emmène, elle ne marche pas, nous le savons à son côté, mais à quelques pas en arrière. Selon son bon plaisir, il peut la conduire au théâtre, dans un restaurant européen et même — oh ! très rarement ! — au dancing où, cela va sans dire, elle ne dansera qu’avec lui. Mais en aucun cas, elle ne saurait émettre la prétention de partager les plaisirs de son seigneur. La nuit, quelle que soit l’heure du retour de ce dernier, elle doit l’attendre, le recevoir avec tous les signes de la joie la plus vive, éviter la plus légère remarque, s’il a quelque peu abusé du saké ou répand le parfum dont les geishas imprègnent leurs cheveux et leurs vêtements.
L’épouse n’ignore pas que c’est auprès de ces charmantes personnes qu’il va se détendre, causer, plaisanter, mais elle n’a pas le droit d’en marquer la moindre amertume. Elle doit accepter les infidélités de son mari comme le sort commun des femmes mariées ; elle connaît l’existence des concubines qu’il entretient, et va même parfois, dit-on, jusqu’à leur transmettre par téléphone les messages et les volontés du maître commun. Pendant mon séjour à Tokio, on me conta qu’une jeune mariée, qui avait dû subir une opération dans une clinique, rentrant chez elle plus tôt qu’on ne l’attendait, trouva certaine créature de luxe installée à sa place. Malgré sa faiblesse, elle eut le courage de n’en témoigner ni surprise, ni colère, et c’est avec le sourire qu’elle aida courtoisement l’intruse à faire ses paquets.
La Japonaise est convaincue, d’ailleurs, qu’elle a été uniquement créée et mise au monde pour procréer à son tour, le plus d’enfants possible et surtout des enfants mâles qui perpétueront la famille. C’est la raison d’être, la fonction qu’elle s’applique à remplir avec modestie et assiduité.
Ces enfants, elle les adore, elle ne vit que pour eux ; aussi longtemps qu’elle le peut, elle dirige leur éducation, les accompagne à l’école, obtient quelquefois la permission d’assister à leurs cours, les attend à la sortie. Que de fois j’ai vu ces petites mamans nippones tendrement penchées vers leurs garçonnets ! Bientôt, elles le savent, on les leur enlèvera, mais elles savent aussi que leurs fils les entoureront toujours d’un culte qui, à mesure qu’elles vieilliront, deviendra plus fervent.
À moins qu’elles ne divorcent, et c’est là leur terreur ; car en aucun cas les enfants ne sont laissés à la mère, fût-elle irréprochable. Ce n’est pas à elle qu’ils appartiennent, c’est à la famille. Or, le divorce japonais est, en réalité, la répudiation. Autrefois, le mari avait sept raisons légales de renvoyer sa femme chez ses parents : d’abord et avant tout la stérilité, et, parmi les autres motifs, la désobéissance, le vol, la jalousie et… le bavardage ! D’après Confucius, la pauvre répudiée qui, malgré elle, abandonnait « la voie », c’est-à-dire le mariage, était couverte d’opprobre jusqu’à son dernier soupir… Aujourd’hui, depuis la loi de 1898, le divorce par consentement mutuel est bien admis. Mais comment la Japonaise, si douce, si passive et désarmée, saurait-elle s’opposer aux volontés de l’homme tout-puissant qui veut la congédier ?
En fait, le divorce, fréquent dans les classes inférieures, est assez rare dans la bonne société. Pourquoi le Japonais se priverait-il d’une compagne si peu gênante, qu’il peut ignorer, délaisser, et qui d’ordinaire, extérieurement du moins, lui est entièrement dévouée ? Il arrive même parfois qu’il finisse par l’aimer. Mais il ne le lui laisse voir ou comprendre qu’exceptionnellement ; ce serait une faiblesse indigne d’un homme, une inconvenance. Elle continue donc à mener, dans le silence et la réclusion, une vie de devoir et d’abnégation. À trente ans, elle porte des kimonos sombres, adopte une coiffure effacée et se considère comme une vieille personne. Si elle s’est aigrie ou si elle a le désir de l’autorité, il ne lui restera plus qu’à jouer son autre rôle, celui de belle-mère, et à faire souffrir aux femmes de ses fils ce qu’elle-même a souffert. Mais d’ordinaire, elle se borne à attendre humblement, patiemment la mort.
Il y a parmi les Japonaises des héroïnes de l’amour maternel et conjugal ; il y a même des héroïnes tout court. À maintes reprises, au cours de l’histoire nippone, elles ont prouvé qu’elles ne craignent pas la mort quand il s’agit de patriotisme. Plus récemment, lorsque, à la disparition de l’empereur Meiji, le maréchal Nogi décida de le suivre dans l’au-delà, sa femme s’étendit à son côté et se poignarda. Les doubles suicides sont au Japon si fréquents qu’ils peuvent passer au nombre des coutumes nationales. J’ai conté, ailleurs, l’histoire toute récente de cette jeune épouse qui, lorsque son mari, officier, fut envoyé à Changhaï, s’empoisonna pour apaiser les soucis jaloux du moderne samouraï. Elle croyait lui donner ainsi non seulement le mépris mais le désir de la mort.
C’est certainement auprès de leurs mères que les petits Nippons puisent ces sentiments de dévouement à l’empereur et à la patrie, cet orgueil patriotique qui firent la grandeur du Japon et causeront peut-être sa perte. Certaines d’entre elles exagèrent même leur rôle de génitrices spartiates : je lisais ces temps derniers, dans une feuille du Japon, le fait divers suivant : « Un garçon d’une dizaine d’années avait commis plusieurs vols. Sa mère lui demanda de choisir entre la prison et le suicide, et comme le pauvre petit hésitait, elle l’étrangla de ses propres mains. »
Mais d’ordinaire, et c’est là la merveille — car cette éducation en aurait dû faire une mégère, une révoltée — la Japonaise est ou paraît être un ange de douceur, de fidélité, de sacrifice.
De là son charme très particulier qui l’emporte sur tous les dons de la beauté et de l’intelligence. La plupart des écrivains étrangers qui ont séjourné au Japon, y ont succombé. Ceux mêmes — et ils sont quelques-uns — qui ont conçu pour les Japonais une certaine antipathie, s’entendent pour célébrer leurs compagnes. « C’est par leur douceur inaltérable, par leur soumission, leurs prévenances, par l’effacement de leur personnalité, leur subordination qu’elles nous conquièrent », écrivait naguère Ludovic Naudeau, parlant au nom de l’orgueil masculin. Et si nombre d’Européens ont laissé un peu de leur cœur au Japon, quelques-uns n’ont plus eu le courage de le quitter et s’y sont mariés : Lafcadio Hearn, par exemple, cet aimable rêveur qui, en grande partie pour cette raison, a vu et peint le Japon à travers des lunettes couleur de rose.
Pourtant, tous les admirateurs de la Japonaise, ceux mêmes qui sont persuadés que c’est sa subordination qui a fait la grandeur du pays, sont unanimes à s’indigner de sa condition, à la plaindre, à la juger digne d’un meilleur sort. Tous font des vœux pour son émancipation, persuadés qu’elle n’abusera pas de ses nouveaux droits.