Le Japon intime/21
Parmi les jeunes Japonais et surtout parmi les étudiants aux idées avancées, ceux qui commettent l’impardonnable « crime de pensée », beaucoup commencent à estimer qu’une société privée de femmes n’est ni agréable ni même possible à notre époque ; ils sont un peu honteux, en outre, de leur rôle de tyrans séculaires ; ils se demandent, inquiets, ce qui peut se passer, sous le voile du perpétuel sourire, dans le cœur de l’esclave passive qui se prosterne à leurs pieds ; ils voudraient, en l’affranchissant, trouver en elle la véritable compagne de leur cœur et de leur esprit.
— Mais c’est plus difficile aujourd’hui qu’il y a quelques années, me confiait l’étudiant Takéji Ofsuka. Cet insupportable mouvement nationaliste, avec son ressentiment contre la civilisation occidentale, son retour aux vieilles idées et aux vieilles coutumes n’est guère favorable à l’émancipation féminine…
— Comme en Allemagne, interrompis-je, et d’ailleurs dans tous les pays fascistes…
— En effet ; nos superpatriotes affirment avec énergie, et sans trop savoir pourquoi, que la condition inférieure des femmes a laissé aux hommes toute leur énergie. Qu’en ont-ils fait, grand Dieu ? Par bonheur, les femmes qui ont passé par les écoles, qui lisent les journaux, les magazines, les livres étrangers, commencent à prendre conscience de leur personnalité. C’est elles-mêmes qui, peu à peu, s’affranchi- ront, et nous sommes prêts à les aider…
Elles ont déjà commencé dans le peuple et la petite bourgeoisie. Comme dans tous les pays, les femmes de paysans, d’artisans, partagent la vie et les travaux de leurs maris et jouissent d’infiniment plus de liberté que les grandes dames.
Dans les villes, elles s’insinuent partout : on les voit, gentiment autoritaires sous la casquette des contrôleurs de tramways, au volant des taxis, derrière les comptoirs des magasins, les guichets des banques, ce qui est tout récent. Elles sont typographes, téléphonistes, postières. Il y a aussi les bonnes d’hôtel, de restaurants, les fringantes petites serveuses et flirteuses des cafés. Comment, après leur travail ou pendant leurs jours de congé, ne partageraient-elles pas, en tout bien tout honneur, les plaisirs de leurs camarades d’atelier ou de bureau, comme le font leurs pareilles d’Europe ou d’Amérique ? Aussi rencontre-t-on de plus en plus des bandes de jeunes gens et de jeunes filles dans les cinémas, aux matches de base-ball, ou même à la campagne.
Les vieilles gens secouent la tête, mais comment résister à l’assaut des mœurs nouvelles ? Habituées, d’ailleurs, au costume occidental pendant leurs années d’école, beaucoup de ces jeunes travailleuses des villes ne veulent plus revenir au kimono national ni aux socques de bois qui obligent à pencher la tête, à courber le dos et à trotter menu. En même temps que les robes, elles prennent les allures et les idées d’Europe car, quoi qu’en dise la sagesse des nations, l’habit fait souvent le moine.
Il y a, enfin, l’immense armée des ouvrières d’usines. Sacrifiées, misérablement payées, logées et nourries dans des casernes qui sont souvent des geôles, elles jouent pourtant, dans les industries vitales du textile et de la soie, un rôle beaucoup plus considérable que les hommes. Le pays leur doit une grande part de sa richesse et elles arrivent à le comprendre. Elles se syndiquent plus volontiers que leurs sœurs d’Occident, et, aux côtés de leurs camarades masculins, elles luttent avec ardeur dans les meetings et dans les grèves. Habituées à la souffrance, elles savent supporter les plus cruelles privations, tenir jusqu’au bout ; et quelle passion sérieuse, quel héroïsme elles apportent dans la lutte ! Ces timides sont de fougueuses oratrices, ces douces, ces éternelles victimes ne craignent pas d’affronter la prison et la mort. La grande grève des imprimeries, il y a quelques années, les divers conflits des textiles, ont eu leurs héroïnes et leurs martyres. Aussi les ouvriers japonais reconnaissent-ils les droits de leurs compagnes plus aisément que les hommes des classes élevées ; en signe de gratitude, ils soutiennent leurs revendications et n’ont jamais cessé de réclamer pour elles l’application du principe : « À travail égal, salaire égal. »
Elles apportent aussi dans les grèves la gaîté charmante et légère que gardent les filles du peuple. Je les revois en kimonos fleuris, gracieusement fardées, chantant au son du shamisen dans les voitures où elles s’étaient embastillées, pendant une grève du métro. Elles y passèrent plusieurs jours et on venait les voir, les écouter, comme des oiseaux en cage. L’opinion publique se passionna pour elles et sans doute furent-elles pour beaucoup dans les concessions qu’obtinrent les employés.
Il y a quelques années, paraît-il, les dames des quartiers réservés, les oiran avaient fait également leur grève. Défilant par les rues en éclatant et tumultueux cortège, elles réclamaient un statut social et la revision de leurs contrats. Devaient-elles rester esclaves toute leur vie parce que leurs honorables pères les avaient vendues à quinze ans ? Elles eurent, dit-on, partiellement gain de cause.
Et dernièrement, Tokio fut en joie : les jeunes beautés qui règnent sur les cafés et les bars n’avaient-elles pas également levé l’étendard de la révolte ? Il s’agissait d’une taxe à prélever elles-mêmes sur chacun de leurs clients, pour acquitter un impôt très lourd qui devait frapper les établissements où elles servent.
Douze cents d’entre elles, vêtues de leurs brillants kimonos, leurs belles coiffures laquées rehaussées d’épingles d’or, se réunirent dans une des plus grandes salles de Tokio. Elles nommèrent une présidente de séance, des assesseurs, et plusieurs d’entre elles, faisant leurs débuts oratoires, électrisèrent la foule par la vigueur de leurs arguments et l’entraînante ardeur de leur éloquence.
— Cette taxe est injuste, s’écriaient-elles. Elle est cruelle. Comment, en ces temps de dépression financière, oserions-nous la demander à nos honorables clients, si atteints eux-mêmes par la crise ? Nous perdrions leur amitié, leur confiance et finirions par perdre notre gagne-pain.
Ces demoiselles, si bien parlantes, eurent même l’honneur d’être combattues par la ligue hypernationaliste, le Kenkokukai. Une douzaine de ces énergumènes, qui n’ont vraiment ni le sourire, ni le sens du ridicule, firent une brutale intrusion dans le gracieux meeting en hurlant à tue-tête :
— À bas les cafés, les bars, les dancings ! Il faut les fermer. Ce sont les palais du diable ! Vive la voie de la Restauration impériale. Vive l’Empereur !
Les perturbateurs expulsés au son de l’hymne impérial, le kimigayo, le meeting se poursuivit dans le calme et la dignité. Et le tout fit le bonheur des journalistes, des photographes, des caricaturistes et mit une note vive de gaîté dans les sombres préoccupations de la capitale.
Les travailleuses émancipées appartiennent, pour la plupart, aux classes inférieures. Les femmes de la bourgeoisie ont pourtant un terrain où elles peuvent se mesurer avec les garçons de leur âge, un terrain où elles tiennent leur place et se manifestent même avec un certain éclat : les sports.
À l’école, elles se passionnent pour le basketball, le volley-ball, apprennent à tirer à l’arc, jeu traditionnel du vieux Japon, exercice salutaire autant que gracieux ; enfin, il faut voir avec quelle fougue elles pratiquent l’athlétisme ! Elles se sont d’ailleurs honorablement classées, aux derniers Jeux Olympiques, dans les courses à pied, le saut en hauteur et surtout la nage, qui est un sport national et presque obligatoire. Les enfants des bords de la mer ne semblent-ils pas apprendre à nager en même temps qu’à marcher ? Mlles Hiroachi, Machata et Mikoshiba, championnes émérites, ont même conquis une véritable célébrité et tous les journaux reproduisent, à l’envi, leurs traits énergiques et leurs robustes académies.
Après l’école et le collège, beaucoup doivent abandonner les jeux de plein air en même temps qu’elles adoptent l’étroit et incommode kimono et les manières effacées des candidates au mariage. Certaines continuent le tennis où elles excellent ; et, dans quelques milieux élégants, si leurs multiples maternités le leur permettent, elles jouent plus tard au golf avec leurs maris. Mais la plupart des femmes renoncent aux sports comme aux autres joies du monde, en prononçant leurs vœux d’épouses et de mères.
Le nombre des femmes qui exercent une profession est donc encore infime. Certaines sont revenues des universités d’Europe et d’Amérique avec des diplômes et les universités nippones, celles du moins qui accueillent les femmes, leur en octroient chaque année quelques-uns. Elles ont un collège médical qui leur est réservé. Mais s’il existe au Japon trois docteurs ès sciences, si les femmes professeurs se multiplient, même pour enseigner dans les classes supérieures des lycées de filles qui, jusqu’ici, étaient réservées aux hommes, les femmes-médecins ne trouvent guère de clients, et les quelques docteurs et licenciées en droit ne pouvaient, jusqu’ici, exercer leur profession. On vient, ces temps derniers, de leur ouvrir l’entrée du barreau, ce qui a fait couler beaucoup d’encre et provoqué d’acerbes discussions. Mais aucune, il y a quelques mois, ne s’était encore fait inscrire.
Les Japonaises possèdent pourtant quelques grandes organisations philanthropiques et sociales, et l’une des plus importantes, le Fujin-doshikai, présentait dernièrement, à la Chambre des Pairs, un cahier des revendications féminines.
— La femme japonaise, déclarait la secrétaire de la Société, Mme Yoshioka, qui est la directrice du Collège Médical féminin de Tokio, est considérée par la loi comme une incapable, une infirme de l’intelligence et de la volonté. Un nombre considérable de femmes souffrent de la tyrannie de leur mari et des hommes de leur famille. Or, on fait en ce moment une revision du Code civil nippon et l’on ne s’occupe même pas des lois qui font des femmes des esclaves désarmées !
Et Mme Yoshioka réclamait le droit de suffrage pour les femmes, non pas avec l’espoir de l’obtenir, mais pour attirer et retenir l’attention des hommes politiques sur la triste condition des Japonaises.
— Ce sont les mœurs qui sont nos pires ennemies, me disait tristement la directrice d’une revue féministe, le Nyoningeijutsu. Nous savons que dans le secret de leur cœur toutes les femmes du pays partagent notre opinion. Mais nous ne comptons qu’environ dix mille sympathisantes. Peu de chose sur soixante-quatre millions d’âmes, n’est-ce pas ? Encore y en aurait-il bien peu qui oseraient manifester leurs tendances, non pas seulement en public, mais même dans les conversations privées. C’est qu’ici le féminisme est presque aussi mal noté que le communisme… Depuis la naissance du mouvement nationaliste et la dictature du parti militaire, le nombre de nos abonnées a encore diminué…
Mme X… souriait un peu tristement et elle me confia qu’elle devait à son mari, écrivain libéral, indigné par la situation faite aux femmes de son pays, d’avoir pu commencer et continuer son effort. C’était une femme d’une quarantaine d’années, vêtue d’un kimono de nuance terne et toute pareille à ses sœurs nippones par sa douceur, ses jolies manières d’une dignité affable et modeste. Auprès d’elle, était assise une timide petite personne aux yeux vifs et caressants, qui avait fait ses études dans une université. Elle opposait à mes questions un silence souriant, coupé des petits cris d’usage, quand tout à coup entra en coup de vent une autre jeune fille, la vraie modgarl : jupe courte et chandail, les deux mains dans les poches d’un veston garçonnier et sous les cheveux courts, coiffés d’un béret, le plus mutin, le plus animé des visages. Celle-ci est étudiante en droit. Ah ! Elle ne cache pas ses idées, elle les affiche, au contraire, elle a même souffert pour elles. Arrêtée par les autorités du « contrôle de la pensée », n’est-elle pas restée trois jours en prison ? Elle en est fière, elle est prête à recommencer…
Tirant de la poche de son veston un menu carré de papier de soie, elle mouche gentiment son petit bout de nez, roule le papier en boule, le lance par la fenêtre d’une chiquenaude frondeuse, comme elle le ferait volontiers à la tête des revêches universitaires qui l’ont condamnée, puis, d’un ton décidé :
— Vous comprenez que la Japonaise ne peut pas continuer à être la seule femme esclave de l’humanité. Aucun droit d’héritage, aucun droit de propriété, aucun droit pour le choix de son mari, aucun droit dans le divorce qui lui est imposé, aucun droit sur ses enfants ! Songez qu’elle ne peut les conserver qu’au seul cas où il est prouvé que le père les maltraite. N’est-ce pas inimaginable ? Mais cela ne peut durer. La famille japonaise est en train de se dissoudre. Les femmes qui en étaient les prisonnières prendront bientôt leur vol…
Mme X… écoute sa jeune et fringante disciple avec un petit sourire à la fois approbateur et résigné. C’est beau, la jeunesse ! semble-t-elle dire.
Je regarde la jolie pièce blonde qui est le bureau de la directrice. Deux des cloisons ouvertes semblent accueillir le clair jardin printanier, tout fleuri d’azalées, qui escaladent les marches. Les deux autres cloisons disparaissent sous des rayons de livres. J’avise les œuvres de Marx sous de belles reliures, des livres de Kropotkine, d’autres de Lénine. La directrice arrête mon examen d’un geste inquiet :
— N’allez pas croire que nous soyions communistes ! s’écrie-t-elle. Nous ne nous occupons pas de politique. Si nous aimons les Soviets, — et nous les aimons ! — c’est uniquement parce qu’ils ont placé la femme aux côtés de l’homme et lui ont donné les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ils ont transformé sa vie.
Comme le soir je contais cette visite au vieux résident étranger que le Japon a conquis et conserve :
— Plus vous séjournerez ici, me dit-il, plus vous vous apercevrez que, moralement et intellectuellement, la Japonaise est très supérieure au Japonais. Qui sait si ce n’est pas pour cette raison même qu’il estime nécessaire de la tenir en servage ? En tous cas, le degré de civilisation d’un peuple se mesure, dit-on, à la situation qui y est faite aux femmes. Quand donc le Japon, qui se pique de modernisme, se décidera-t-il à changer des lois et des mœurs dont le moins qu’on puisse en dire c’est qu’elles constituent un singulier anachronisme ?