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Le Japon intime/22

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 241-249).

XXII
LES CONTRADICTIONS DU JAPON MODERNE

Non, je ne suis pas restée insensible aux beautés naturelles du Japon, ni aux témoins qui subsistent d’un art dont les sources plongent dans le magnifique trésor de la Chine ancienne, mais qui n’en eut pas moins son génie propre et sa grandeur.

J’ai aimé les environs de Tokio, leurs frêles et blonds villages qui ont toujours l’air de décors d’opérette, leurs champs touffus, si soignés qu’ils semblent époussetés et lavés chaque matin comme des plantes d’appartement, leurs rivages aux rocs curieusement ciselés, sur lesquels se penchent des pins dessinés à l’encre de Chine. Et aussi les capricieuses et dansantes rivières qu’enjambent de légers ponts arqués, les lacs de soie grise ou bleue, toute cette campagne gracieuse, un peu artificielle et maniérée, que domine paradoxalement, du prodigieux élan de ses lignes hardies, l’énorme mont Fuji, un des géants du monde.

J’ai goûté les jours où la longue pluie oblique de la nyubai ruisselle sur les sentiers roses et sur les paysans, vêtus de manteaux du même chaume que leurs champs moissonnés. J’ai surtout apprécié la fine lumière qui tombe d’un ciel changeant, les nuances délicates du soleil à son coucher, et ces étranges, ces pâles vapeurs qui errent toujours au creux des vallées, flottent autour des monts, et tour à tour révèlent ou dissimulent les paysages qu’elles parent de leur mystère.

J’ai admiré le choix que les Japonais ont su faire des plus beaux sites pour y ériger leurs temples et leurs tombeaux, les y accorder, les y soumettre. Si bien que le culte rendu aux dieux et aux grands morts semble, avant tout, as’adresser à ce qu’il y a de plus profond dans un pays, — les mystérieuses puissances de la nature.

Je n’ai pas oublié mon émotion lorsque, entre les branches métalliques des cèdres, m’apparut soudain le gigantesque corps de bronze du bouddha de Kamakura, le Daibutsu. La tête un peu penchée, le regard indulgent, mais un pli de singulière mélancolie aux lèvres, il présidait aux ébats de la foule insouciante, dans le jardin, à ses pieds. D’humbles familles festoyaient, installées sur l’herbe ; des colporteurs promenaient leurs éventaires ; des ouvriers en casaques de toile bleue, écussonnées au nom de leurs firmes, sautaient à la corde avec de petites bonnes femmes, qui bondissaient et riaient en retenant d’une main leurs gros chignons noirs. Et le bouddha, tristement, souriait à cette joie naïve.

À Nikkô, cité de temples et de mausolées, élevés à la gloire des Shoguns, ces grands Seigneurs féodaux, plus puissants que les Empereurs, j’ai suivi les allées de cryptomérias millénaires, dressant comme des lances leurs frondaisons d’airain ; j’ai gravi, au flanc abrupt de la montagne, ce gigantesque escalier sacré dont chaque marche porte de fastueux monuments d’or et de laque rouge, je l’ai gravi jusqu’à ce palier d’où le faîte de granit jaillit droit et dur, pour percer les nuages.

De la terrasse de mon hôtel, en plein ciel, à Kyoto, je me suis penchée sur cette immense, sur cette incomparable vasque de collines boisées et de parcs verts d’où émergent les toits des temples et des palais. J’ai erré dans les jardins précieux, invraisemblablement frais, où les arbres sont taillés en forme de navires et d’animaux, où des tortues nagent dans des bassins bordés de fougères et de rocs. Kyoto, ville des empereurs, au temps de la chevalerie des daïmios et des samouraïs, cité fastueuse aux édifices si nombreux, si pareils, avec leurs toits lourds et tombants, hérissés de pointes cornues, leurs lourds portails massifs, d’un brun couleur de sang figé et ces cours aux larges dalles qui furent le cadre de tant de barbares tragédies… Dans les salles basses du vieux palais impérial, où vécurent en captifs vingt-six empereurs, j’ai contemplé les murs qu’ont décorés, à même le bois précieux, de vieux maîtres nippons ; sur chaque panneau sont peints des chrysanthèmes, des bambous, des titres, des érables sous la neige, des biches et tous les oiseaux ; parfois simplement une pivoine sous la pluie, un singe suspendu à une branche. Et c’est là que j’ai compris la noblesse dépouillée de l’art nippon classique, héritier de la Chine, autrement pur que cet art plus moderne, anecdotique et pittoresque, qui séduisit nos premiers japonisants.

Enfin, j’ai visité Nara, grande capitale du Japon primitif, au cœur du vieux pays de Yamato, où, vers le VIIIe siècle, se déroula la courte et brillante période que les Japonais considèrent comme l’âge d’or de leur civilisation. J’ai respiré l’odeur de framboise qu’exhale l’épaisse toison frisée de ses forêts et, dans l’immense parc aux très anciens bouddhas, j’ai caressé le museau de velours des biches, qui y errent librement par centaines.

Pourtant, c’est là, dans ce sanctuaire révéré du vieux Japon, que je fus témoin d’une scène qui s’est gravée dans ma mémoire : agenouillés devant une rangée de dieux de pierre, si antiques qu’on ne distinguait plus leurs traits moussus, une vingtaine de pèlerins vêtus de blanc se balançaient d’arrière en avant, masque figé, paupières closes, en psalmodiant d’une voix suraiguë.

Soudain, surgit une troupe bruyante de jeunes filles, de jeunes garçons dont quelques-uns portaient la tunique à boutons d’or des étudiants. S’approchant de l’auge aux ablutions, ils empoignèrent la grosse spatule de bois et tour à tour, avec des rires, lancèrent violemment l’eau lustrale en pleine face des vénérables divinités. Puis se plantant devant les pèlerins, ils les épièrent un instant, et s’esclaffèrent longuement, les poings aux hanches.

Du coup, les pieuses marionnettes, suspendant leurs mouvements rythmiques, tournèrent vers ces enfants sacrilèges des regards d’angoisse et d’horreur qui élargirent leurs minces prunelles, et pendant quelques secondes, le vieux et le nouveau Japon se dévisagèrent avec hostilité.

Scène symbolique. Le magnifique effort accompli en soixante ans par le Japon pour s’assimiler les idées et les procédés scientifiques d’Occident, a fait perdre aux nouvelles générations intellectuelles le sens et le respect de leurs anciennes traditions. Ces jeunes gens ne peuvent plus considérer l’origine divine de leurs empereurs comme un dogme intangible ; le culte des ancêtres a cessé de leur apparaître un devoir primordial ; le rigide système de la famille s’amollit ; l’aveugle soumission aux parents est discutée ; les femmes tentent de s’émanciper ; les ouvriers s’organisent, les paysans se révoltent. L’antique armature, à la fois religieuse et sociale, minée de toutes parts, chancelle, prête à s’effondrer.

Les Japonais ont-ils pu, du moins, dans ce court espace de temps, s’assimiler une civilisation que l’Europe a péniblement élaborée en dix siècles ?

Je rassemble, un peu confusément, les souvenirs de mon séjour au Japon : partout, dans la vie, dans les mœurs, dans la structure économique et politique, se multiplient les heurts, les contradictions, les tares.

Villes et villages sont éclairés à l’électricité, munis de télégraphes, de téléphones, de tous les moyens de transports, mais dépourvus de tout-à-l’égout. Les maisons ont la T.S.F., mais ignorent le chauffage, le confort et les plus élémentaires commodités hygiéniques ; elles sont à la merci d’incendies violents et meurtriers. La plupart des restaurants à l’européenne vous empoisonnent.

Le bureaucrate courtois, ponctuel, correctement vêtu d’un complet veston peut, en quelques minutes se transformer en barbare adepte des plus grossières superstitions, tournant, écumant et vociférant. Ce civilisé qui téléphone à New-York, câble à Paris et Londres, trouve naturel, légitime, que sa femme se prosterne à ses pieds, dénoue les lacets de ses souliers, le serve en muette esclave ; que son fermier vende sa fille à une maison de prostitution ou à une usine.

Les magasins sont pleins de la plus basse camelote imitée d’Europe et d’Amérique ; ce peuple, qui connut un art si raffiné, se jette voracement sur toutes les erreurs du goût occidental ; le descendant des Shoguns, dont les palais continrent des merveilles, offre à ses invités de la benedittino et du kurasao dans une cave à liqueurs à musique ; sauf quelques exceptions, les peintres nippons modernes démarquent platement nos cubistes.

Le théâtre contemporain, inexistant, se contente de pasticher les pièces à succès de Paris, Berlin, Moscou ; il en est de même du cinéma et du music-hall. En littérature, on en reste aux chefs-d’œuvre des vieux poètes, on répète à satiété les mêmes légendes, on écrit des romans historiques à la gloire de l’antique pays de Yamato. Le reste n’est guère qu’imitation. À peine si quelques écrivains prolétariens commencent à montrer leur originalité. Mais une terrible répression les réduit au silence.

Les industriels pratiquent le dumping, parce qu’ils continuent le système des salaires de famine, se refusent à toute législation sociale, et exploitent les qualités d’industrie et de frugalité de leurs ouvriers. Les commerçants se livrent paisiblement aux plus cyniques contrefaçons.

Le jeune Parlement connaît déjà la corruption des époques de décadence ; et l’électeur, avant même de savoir voter, apprend que son vote est une marchandise qui se vend au plus offrant.

La jeunesse inquiète et se sachant vouée à un avenir de misère, cherche sa voie et le salut, soit dans le communisme, soit dans le fascisme. Mais communistes et fascistes souhaitent également une révolution anticapitaliste et antiparlementaire, font partie de sociétés secrètes, commettent des meurtres politiques.

— Le Japon ? Un sphinx qui a perdu son secret, me disait, l’an dernier, un observateur étranger. Sa prétendue civilisation moderne n’est que du bluff, du camouflage et l’on s’en apercevra bientôt.

— Un masque et point de tête, ajoutait un autre.

Pessimisme qui date. Du moins quant au proche avenir du Japon. Car, depuis plus de deux ans, il a su tenir tête à une grande partie de l’opinion mondiale et tranquillement, tenacement, il a poursuivi et réalisé ses projets d’expansion politique et économique. En dépit de l’inquiétude et du mécontentement qui règne dans toutes les classes et malgré l’imminente faillite de ses anciennes traditions, il a gardé intacte une force énorme, — bonne ou mauvaise, peu importe — : son orgueil patriotique, joint à un amour millénaire pour la guerre et pour la conquête.

Toutes les découvertes scientifiques de la civilisation occidentale, il les a appliquées à l’art de tuer. Son armée est une des plus puissantes et des mieux équipées de l’univers, et chacun de ses soldats fanatiquement résolu à faire le sacrifice de sa vie.

Cette armée exerce pour le moment une dictature incontestée. Non seulement sur le puissant parti nationaliste, formé de la grande association des anciens militaires et d’une centaine de sociétés de nuances patriotiques variées, mais sur le Parlement, le gouvernement, la nation tout entière.

Après avoir occupé la Mandchourie, envahi le Jehol et étendu sa domination sur la Mongolie intérieure, elle a composé de ces conquêtes un grand empire vassal, sur lequel règne désormais l’empereur Pu-Yi, docile mannequin dont elle tire les ficelles, — et qui peut, d’ailleurs, lui réserver des surprises.

De leur côté, les grands industriels nippons ont entamé une offensive économique qui atteint dans leurs œuvres vives et menace de ruiner plusieurs grands pays. Divisés à l’intérieur, les deux clans ennemis, capitalistes et militaristes, adeptes du retour aux mœurs du vieux Japon comme partisans des idées et du machinisme modernes, se retrouvent d’accord sur un point qui, somme toute, est le point primordial : ils sont résolus, les uns, par la conquête des marchés, les autres, par la force des armes à étendre et à assurer l’hégémonie nippone. D’abord sur le continent asiatique, ensuite sur l’univers.

Le fascisme est roi à Tokio comme à Rome, comme à Berlin, comme ailleurs : ce culte impérialiste de la force domine toutes les apparentes contradictions des mœurs japonaises. Et il constitue pour l’heure une des menaces les plus redoutables qui planent sur notre monde, — ce monde en décomposition ou en gésine.

FIN