Le Japon intime/3
Pendant la première semaine de mon séjour à Tokio, un heureux hasard me permit de visiter deux maisons nippones, fort différentes pour ne pas dire opposées, et qui correspondent à deux types de Japonais de classes supérieures.
— Voulez-vous voir un véritable jardin japonais, le plus ancien, le plus parfait de la ville m’avait demandé un écrivain nippon qui a passé vingt ans à Paris. Ce jardin appartient au vicomte O…, chef d’une de nos plus vieilles familles, alliée aux Shoguns et à l’empereur lui-même, une de ces familles auxquelles on décernait autrefois des honneurs quasi divins. Elle est d’ailleurs aujourd’hui déchue de son ancienne splendeur. Le grand-père du vicomte avait pris parti contre le mouvement qui, sous l’empereur Meiji, ouvrit aux étrangers le vieux pays de Yamato. Par les armes d’abord, puis par une opposition passive, il lutta contre des idées et des mœurs occidentales. Son petit-fils représente toujours l’esprit traditionaliste japonais. Il vit comme ses ancêtres les daïmios, s’occupant de ses propriétés, entouré de ses parents et de son clan qui lui rendent les mêmes hommages qu’aux temps féodaux. Par droit de naissance, il siège à la Chambre des Pairs qu’il ne fréquente guère. Il n’a accepté aucune fonction officielle. Mais on le sait puissant sur l’esprit de l’empereur, auquel il garde le loyalisme aveugle et passionné qui chez nous était naguère, est encore pour beaucoup la véritable religion du pays…
La demeure du vicomte O… domine une des collines aristocratiques de Tokio qu’escaladent capricieusement des ruelles bordées de jardins exubérants. Sur une petite place aux larges dalles de pierre s’élève l’immense portail couvert de chaume ; et la maison, de proportions assez modestes, allonge au fond d’une cour sa façade de bois aux galeries à colonnes, que semble écraser un lourd toit de tuiles aux coins retroussés. Des serviteurs silencieux, presque prosternés, nous attendent, s’empressent, échangent nos souliers contre de légers chaussons. Cassé en deux par de multiples salutations, un secrétaire en kimono, pieds nus dans des sandales de bois, nous exprime les regrets du maître qui, appelé brusquement en dehors de Tokio, a chargé sa femme de nous recevoir.
Nous glissons le long d’un couloir au plancher poli sur lequel ouvrent des pièces pareilles, d’une blonde couleur de miel, uniformément en bois clair et tapissées de nattes en paille de riz, les tatami ; toutes sont également vides, dépourvues non seulement de meubles, tables, chaises, armoires, mais encore de coussins, de livres, de tous ces objets familiers qui chez nous, par leur choix, la façon dont ils sont disposés, révèlent une présence, une personnalité et comme l’âme d’un foyer. On dirait les alvéoles d’une ruche. Elles sont très nombreuses et d’une monotonie un peu déconcertante. Comment les distinguer ?
— Par les bois plus ou moins précieux qui forment les cloisons et les plafonds, me dit mon guide, et par la subtile harmonie qui a présidé à leur union…
Quant aux grosses couvertures ouatées et aux petits oreillers de bois qui composent les lits, on les sort le soir, avec tout l’arsenal de la toilette, de placards ou plutôt de tiroirs, dissimulés dans le mur de la galerie. Point de fenêtres, mais des châssis à glissières divisés en petits carreaux de papier opaque et brillant, les shoji, qui, par cette douce après-midi d’avril, ont été entièrement tirés sur les verts vaporeux du jardin. Les mêmes châssis mobiles, quelques-uns pointillés d’or ou ornés de légers dessins, les fusuma, séparent chaque pièce de ses voisines. Debout dans cette pureté immaculée, on a l’impression d’être un objet grossier dans un coffret au fini précieux, destiné à cacher des trésors.
Pourtant, chaque chambre possède en outre quelque chose qui la distingue des autres : une double alcôve, contenant d’un côté un kakémono, décoré d’un paysage, de fraîches pivoines, d’un vol de canards sauvages ou simplement d’une belle inscription à l’encre de Chine ; de l’autre, un vase de bronze, du galbe le plus pur, d’où sortent trois branches d’arbuste, bizarrement contournées. Le secrétaire s’arrête devant chacune d’elles avec un air de vénération et murmure pieusement un nom, le nom du peintre, du ciseleur ou du potier.
— Cette double niche, c’est le tokonoma, m’explique mon ami ; elle diffère pour chaque chambre et suffit à lui donner le caractère que vous réclamez. Chacun de ces vases est un trésor, chacun de ces kakémonos, l’œuvre sans prix d’un de nos grands maîtres. Dans les maisons modestes, c’est devant le pilier qui sépare la double alcôve de la pièce principale que repose la tablette sacrée, portant en lettres d’or tous les noms des ancêtres. Et les habitants de la maison leur rendent chaque jour hommage. Mais dans les vieilles familles comme celle-ci, un sanctuaire spécial, une sorte de petite chapelle est consacrée aux morts de la famille ; on y trouve d’ordinaire un bouddha très ancien, des vases millénaires, venus de Chine, des poteries dont seuls les initiés peuvent apprécier la perfection, des objets infiniment rares qui valent des fortunes. C’est le trésor intime de la maison et sa gloire. Inutile de dire que la vue en est interdite aux profanes…
Nous voici dans une pièce de réception, sans doute réservée aux étrangers, car elle est meublée de tables et de fauteuils d’un pesant style américain, formant un contraste incongru avec la gracieuse fragilité des boiseries. Des serviteurs pliés en deux nous apportent, sur des plateaux de laque, des meringues blanches et roses, très sucrées, et du thé vert dont les feuilles flottent dans des tasses d’une transparente porcelaine.
Puis, la vicomtesse O… apparut et ce furent les cérémonies rituelles de la politesse nippone accomplies par cette grande dame avec une affable dignité. Encore jeune, elle était sobrement vêtue d’un kimono de soie brun clair à longues manches, attaché par une large ceinture d’un or éteint, l’obi, qui formait entre les épaules un nœud pareil à un grand papillon. Assez grande pour une Japonaise, elle offrait sous la haute coiffure que ne portent plus les femmes modernes, un visage d’un pur ovale — en forme de graine de melon, dit-on ici — avec un nez aquilin et de longs yeux retroussés vers les tempes, type de beauté classique qui persiste dans les vieilles familles de l’aristocratie.
Ses phrases, traduites par mon guide, étaient d’une grande courtoisie ; mais la tête posée de biais, avec une hauteur un peu dédaigneuse, sur le long col de cygne, le regard lointain et mélancolique, le sourire figé et comme contraint lui composaient un masque d’indifférence qui ne nous permirent pas de sortir des propos de convention.
Des silences coupaient notre conversation, et l’on entendait le bourdonnement des abeilles dans le jardin qui, baigné d’un pâle soleil, se déroulait à nos pieds.
Il paraissait très grand, tant les perspectives en avaient été ménagées avec art. Une forêt de pins descendait jusqu’à l’étang en forme de gourde d’où émergeaient des rochers curieusement tourmentés, couverts de mousse et de plantes grimpantes et des lanternes de pierre verdies par les années. Une tortue de bronze soulevait hors de l’eau sa tête et sa patte comme pour escalader un tertre de velours vert, émaillé d’arbustes en fleurs. Fragiles comme des joujoux, de petits ponts s’arquaient gracieusement au-dessus de ruisseaux à rocailles qui soudain s’enfuyaient en cascades et disparaissaient dans de minuscules vallons. Des collines en miniature, chevelues d’arbres aux formes bizarres, fermaient l’horizon. Les allées étaient poudrées d’un sable d’or très fin, enchâssant de larges dalles de pierre bleue, sur lesquelles tremblait l’ombre des feuilles de bambou.
Nous fîmes en quelques minutes le tour de ce petit domaine qui, de loin, paraît aussi grand qu’un parc. Aucun détail n’y est abandonné à la nature et le moindre brin d’herbe se plie aux lois d’un art très ancien et très secret.
— C’est plus encore un poème qu’un tableau, m’explique l’écrivain nippon. Les maîtres jardiniers d’autrefois donnaient une raison d’être, un sens quasi occulte à chacun des éléments qui composent un de nos jardins et prétendaient l’accorder non pas au caractère de son possesseur — l’individu compte si peu ici ! — mais à celui de sa famille. C’est un moine bouddhiste, fameux dans la science des jardins, qui composa celui-ci…
Le fils des daïmios auquel il appartient aujourd’hui, en déchiffre-t-il toujours le mystère ? Ou bien, dans son isolement voulu, se borne-t-il à évoquer les temps barbares et raffinés où ses ancêtres guerriers, les mains encore sanglantes et l’esprit bourdonnant de poèmes, se délassaient de leurs combats devant ce froid et parfait bijou, « ciselé de rocs et d’eaux courantes » ?
Le lendemain, j’étais invitée à prendre le thé chez le marquis Z… Lui aussi représente une des plus anciennes familles du pays, mais qui s’est, dès le début, fougueusement lancée à la conquête de la civilisation occidentale, avec l’intention formelle d’en tirer puissance et profit. Son père était un des genros, ces sages conseillers qui aidèrent l’empereur Meiji dans son œuvre de transformation. Déjà considérable, sa fortune s’est accrue par les entreprises industrielles qu’il soutient de ses fonds. Il a été ministre, ambassadeur. Il a parcouru le monde, séjourné dans tous les pays d’Europe, mais semble avoir tout particulièrement adopté l’Angleterre.
Et c’est en terre britannique que je me crus, lorsque la brillante Rolls Royce qui était venue me chercher, après avoir silencieusement glissé le long d’une large avenue à la courbe traditionnelle, me déposa devant le perron d’un manoir du temps des Georges. Ses larges baies drapées de vigne vierge contemplaient un parc aux vertes pelouses onduleuses, coupées de bosquets. Des domestiques en livrée bleue, dont plusieurs étaient anglais, se tenaient debout et immobiles dans le hall. Un secrétaire britannique, parfait gentleman made in Oxford, me fit les honneurs des appartements : salle à manger de vénérable acajou massif, pesante argenterie, porcelaine de Wedgewood sur les crédences ; aux murs, tableaux cynégétiques de Landseer et de Poynter ; grand salon de somptueux style Louis XIV, gracieux boudoir XVIIIe siècle, avec des sourires de Nattier et de Reynolds, galerie moderne, chef-d’œuvre de nos décorateurs, où une belle fille de Renoir tout en rondes chairs vermeilles fait face à un hautain portrait de Whistler, où de rêveuses et diaphanes jeunes filles d’Aman-Jean sourient aux sauvagesses tout en bronze clair de Gauguin.
Le marquis Z…, un homme entre deux âges, si parfaitement européen de maintien et d’allures que son visage d’ivoire jauni aux yeux bridés semble un masque, adopté par fantaisie, arriva bientôt du Golf Club dont il est président. En un anglais très pur, il s’excusa d’en garder le costume, — veston à carreaux bruns, culotte à mi-jarrets et bas de laine chinée, le tout portant la marque de Bond Street. Son fils aîné l’accompagnait, grand jeune homme aux larges épaules, au teint coloré, à peine plus brun que le teint des sportifs anglais et qui devait sans doute sa carrure et la longueur insolite de ses jambes au régime d’Eton et de Cambridge d’où il arrivait.
Le thé venait d’être dressé, avec tout son brillant arsenal d’accessoires métalliques, sur lequel régnait une authentique kettle, flanquée de toasts et de scones. La conversation fut ce qu’elle aurait pu être chez un quelconque grand seigneur du Kent ou de l’Essex : courses d’Ascot, season de Londres, à laquelle la marquise, qui se trouvait là-bas, comptait assister avec ses filles, courtois hommage à la rue de la Paix, aux artistes de France, aux charmes de la Côte d’Azur, souvenirs et anecdotes du Quai d’Orsay, de Downing Street : « Je disais un jour à M. Poincaré… » « Pendant un weekend chez M. Baldwin… » contait le marquis d’un air détaché. Mais, sans insister ni prendre parti dans aucun des grands problèmes de la politique internationale. J’avais noté au passage un soupçon d’orgueil dans sa voix, quand il prononçait : notre armée, notre flotte, et pour nommer son empereur, ce fut soudain un accent de respectueuse ferveur très différent de celui qu’il venait d’avoir pour le roi d’Angleterre. Mais quand je voulus aborder la question de Mandchourie que discutait alors la Société des Nations :
— Excusez-moi, fit-il en se levant, les traits soudain figés. Je ne suis plus dans le secret des dieux, mais un simple squire. Voulez-vous faire un tour ?
Nous parcourûmes le vaste parc si britannique, avec ses serres à orchidées, son court de tennis aux blanches formes bondissantes, son terrain d’entraînement pour le golf, ses pelouses où paissent des biches.
Au retour, non loin de la maison, le marquis s’étant arrêté pour donner un ordre, j’avise une allée ombragée qui tourne court et s’enfonce derrière un bosquet. Je m’y aventure et tombe dans le plus délicieux jardin japonais, copie réduite de celui que j’avais admiré la veille. Des hérons de bronze pêchaient dans des flaques grandes comme un miroir, entre des rocailles pareilles à des coquilles, et un cèdre, de la taille d’un parapluie ouvert, ombrageait une mignonne colline qu’escaladaient des sentiers au gravier de corail. Deux maisonnettes aux toits sculptés sur des colonnes de bois précieux, laquées d’or et de rouge se regardaient, entourées d’un petit parvis de pierre bleue, bordé de vases de bronze, portant chacun trois iris.
Le marquis Z… m’avait rejointe. Il me sembla discerner une lueur d’irritation dans ses prunelles jusque-là courtoisement indéchiffrables, et, pour la première fois, j’entendis son rire, un rire coassant et contraint :
— Ah ! vous avez fait une découverte !… C’est la petite chapelle aux âmes de nos morts, avec les tablettes des ancêtres et tout le reste… Une vieille coutume de chez nous, you know. Pardonnez-moi si je ne puis vous faire visiter… Mais dans la petite maison pour la cérémonie du thé, vous pouvez entrer…
Elle se composait de deux pièces parfaites, en bois de tous les blonds et de tous les roses. Dans l’une, sur des degrés recouverts de tatami, était rangée une admirable collection de figurines et de poupées nippones : chevaliers en armures damasquinées, brandissant des sabres, sur des chevaux à la ronde encolure, acteurs avec leurs perruques, leurs masques et leurs longues robes traînantes de brocard et de satin, courtisans et dames d’honneur, cortèges de guerriers victorieux, de monarques en voyage dans leurs palanquins, héros de contes de fées, tout un petit peuple précieux et maniéré, en vêtements bariolés.
— C’est pour la fête des enfants, garçons et filles, parut s’excuser le marquis.
L’autre pièce était entièrement vide, sauf un kakémono où, en quelques coups de pinceau, l’artiste avait animé d’une vie prodigieuse un singe suspendu à la branche d’un mélèze.
— Ce tableau a été peint par Naonobu, un de nos plus grands maîtres, celui auquel on doit les chefs-d'œuvre qui décorent le palais impérial de Kyoto, murmura mon hôte, avec la même expression de révérence que le secrétaire du très nippon vicomte.
Il avait hâte, on le sentait, de m’entraîner hors du sanctuaire, et c’est avec soulagement que, derrière moi, il en ferma pieusement la porte. Craignait-il de se trahir ?
Bientôt, il reprit son sourire banalement aimable et ses légers propos d’homme du monde cosmopolite. Mais je restais troublée car, dissimulés sous ces apparences de parfait occidental, comme le jardin secret derrière les bosquets du grand parc, je venais d’apercevoir, en éclair, étrangère, peut-être hostile, l’âme éternelle de l’Orient, avec tout son impénétrable et dangereux mystère.