Le Japon intime/4
Les deux maisons que j’avais visitées, celle du daïmio traditionaliste, hostile à la civilisation occidentale, et celle du grand seigneur cosmopolite et anglophile, restent des exceptions aristocratiques. Mais le « Japonais moyen », échantillon d’une espèce qui, dans le monde entier, passe pour incarner le bon sens, force et soutien des nations, où et comment vit-il ?
Un beau matin, on m’apporte une carte : Kuni Kaneko, manager of the X. Life insurance. Un représentant de compagnie d’assurance américano-nippone ? Il m’est adressé comme très représentatif du Japonais moderne par un correspondant de journaux américains dont il fut le camarade dans je ne sais quelle université de Californie.
Le voici debout dans le hall de l’Impérial. Petit mais costaud, très à l’aise dans un complet veston, d’un kaki tirant sur l’incarnat, solidement campé sur de confortables souliers (patent boots) en cuir de crocodile à semelles débordantes, il me donne une solide poignée de main anglo-saxonne, tout en multipliant les saluts à la nippone. Dans un sourire plus large et plus cordial que ne l’autorise l’ordinaire réticence de ses compatriotes, découvrant une curieuse mosaïque d’or et d’ivoire noirci, chef-d’œuvre de quelque dentiste du cru, diplômé de Philadelphie, il m’invite, avec une courtoisie un peu solennelle, à prendre le thé dans son « modest home ». Invitation que j’accepte avec enthousiasme.
— Vous avez de la chance d’être femme ! me dit-on ensuite. Savez-vous que c’est une rare faveur de pénétrer dans ce sanctuaire qu’est la maison d’un Japonais ? Et surtout de faire la connaissance de sa femme, Okusan Kanai, « la dame d’intérieur », ou « l’honorable intérieur », comme on la qualifie ici. Les Japonais mâles eux-mêmes n’y sont jamais conviés, ils ne se reçoivent guère qu’au restaurant. Pour eux, c’est une faute de tact que de faire allusion à l’épouse, fût-ce de leur meilleur ami, et demander à lui être présenté, une impardonnable indiscrétion. Quant aux étrangers, inutile d’y songer. Le Japonais fera volontiers à un Européen de fastueux cadeaux, jades et kakémonos précieux, — car c’est un ami généreux — il lui offrira, à l’occasion, une partie de sa fortune, il se battra, il se fera tuer pour lui, mais il ne lui révèlera ni son home ni sa femme…
M. Kuni Kaneko m’avait confié un croquis topographique, indiquant l’emplacement de son habitation, là-bas, dans un des faubourgs de Tokio. Je savais, par expérience, que la précaution n’était pas superflue. Sa carte portait, en outre, une adresse en anglais. Au jour dit, je crus utile de la faire traduire en japonais par un des personnages condescendants qui se tiennent derrière le comptoir d’acajou, à l’entrée de l’Impérial. Opération qui semble d’ailleurs leur principale fonction, puisque le nombre est infime des étrangers qui savent écrire les caractères nippons.
Munie de mes deux documents, je franchis donc le hall de l’hôtel. Cinq ou six taxis qui bâillent çà et là sur le boulevard font aussitôt sur moi un match foudroyant. Deux d’entre eux arrivent premiers à égalité. Lequel choisir ? Les huit prunelles des quatre chauffeurs, fixées sur mon regard indécis, rivalisent de supplication et de magnétisme. J’ai l’habitude. Pourtant, chaque fois, la mine poliment déconfite des évincés m’est un sujet d’affliction. Si la moitié des inutiles taxis de Tokio pouvait se transporter à Moscou, quelle aubaine pour les deux capitales !
Un rapide coup d’œil aux papiers que je leur tends et les deux élus célèbrent leur triomphe en démarrant à une allure de cinéma du Far-West. Nous manquons cueillir au passage quelques piétons, accrochés à un soi-disant refuge, côtoyons dangereusement le fossé plein d’eau du Palais Impérial où trempe déjà, pattes en l’air, un imprudent taxi, évitons de justesse quelques tramways, monstres rugissants lancés à quatre-vingts à l’heure, nous ruons avec furie le long d’une avenue sans forme ni bornes, prenons d’assaut une colline escarpée, et tout à coup, avec un affreux soubresaut grinçant qui me lance comme une catapulte contre la vitre d’avant (qui n’est pas security !), nous stoppons sec et net.
Leurs têtes rapprochées au-dessus du croquis topographique, les deux chauffeurs confabulent, puis indiquent du doigt quatre points de l’horizon, se remettent en route d’une allure incertaine, cahotée, errent, zigzaguent, hèlent les passants, reviennent sur leurs pas, s’arrêtent enfin devant un kiosque vitré où médite un représentant de l’autorité. Salamalecs du chauffeur, éperdu de respect devant la casquette officielle, salamalecs condescendants de l’honorable policier. En voilà pour trois minutes. Une carte topographique du quartier sort enfin d’un tiroir ; on la confronte avec mon croquis. Palabres, hochements de tête, sourires, sourires ! Encore cinq minutes.
Enfin, nouveau départ triomphant et endiablé, nouvelle escalade d’une colline, nouvelles incertitudes à un carrefour de ruelles enchevêtrées. Au-dessus de nous s’élèvent une dizaine de villas blanches à toits et fenêtres bleues, avec un perron que flanquent deux colonnes doriques et deux bow-windows. Villas comme il en pousse par milliers dans la banlieue de Londres et de Manchester. Est-ce là le secret asile de la famille Kaneko ? Un des chauffeurs court en prospecteur.
Je descends également et me livre à la contemplation résignée d’un mur où un naïf graffiti représente deux visages accolés avec, en légende, le mot : Kissu. Double effet du cinéma yankee et de l’étude de l’anglais sur les écoliers nippons. Tout à coup, sifflements, petits cris de joie. Je me retourne. C’est M. Kuni Kaneko, lui-même, son costume violine, son large sourire, ses petits saluts. Il arrive de son bureau, portant livres et papiers dans un furoshiki de soie rouge et jaune. Il se confond en excuses et en compliments. Puis il me précède, voulant annoncer mon honorable arrivée.
Mme Kaneko se tenait certainement derrière la porte, car celle-ci s’ouvrit aussitôt ; et ce que j’aperçus d’abord de mon hôtesse, prosternée devant son seigneur et maître, ce fut une croupe en kimono violet et un chignon de jais, également humbles et frétillants. Devant deux petites servantes respectueusement inclinées, Mme Kaneko dénoue elle-même les lacets des souliers de son époux et l’aide à échanger ceux-ci contre des chaussons de laine blanche.
Lorsque je survins, sifflements et révérences reprennent de plus belle, coupés de petits hoquets timides et saccadés qui signalent le fou rire chez les pensionnaires de quinze ans. Puis le maître et la maîtresse de maison s’éclipsent un instant, après m’avoir, avec maintes cérémonies, introduite dans la pièce de réception.
Une pièce japonaise quant au plancher, entièrement revêtu de tatami blonds et aux fragiles et claires boiseries à petits carreaux de papier. En face de la porte se trouve le tokonoma classique, arborant d’un côté son kakémono, — branches de bambou au-dessus d’une rivière, — de l’autre, le traditionnel vase de bronze où sont rituellement disposées, à trois hauteurs différentes, trois branches d’azalées. Entre les deux niches se dressent le pilier et la tablette aux noms d’ancêtres devant laquelle le matin, sans doute, toute la famille vient faire ses dévotions. Et voilà pour le Japon. Le reste forme le plus déconcertant pot-pourri : table carrée, chaises Henri II de simili cuir, très faubourg St-Antoine, rocking-chairs métalliques, plateaux, porte-allumettes et cendriers de bar. Par terre, sur un petit tapis à dessins cubistes, un radiateur électrique, et un phonographe trônant sur un magnifique bureau d’acajou brut, pour magnat de l’industrie. Sur les murs, un portrait de Benjamin Franklin considère un chromo représentant une blonde épanouie qui fume gracieusement une cigarette, petit doigt en l’air.
Mais voici M. Kaneko transformé : drapé dans un kimono de soie grise qui ajoute à sa prestance et à sa dignité, il ressemble maintenant à un samouraï des anciens âges, tout rayonnant des antiques sentiments d’hospitalité ; derrière lui, une jeune servante porte dévotement un petit plateau de nickel sur lequel deux piles de sandwiches au jambon (sandoichi) accompagnent un flacon de « very old scotch whisky ». M. Kaneko est intimement persuadé que pour toute créature blanche le uiski vaut le nectar. Aussi s’afflige-t-il de mon refus, dicté par la prudence. Ne m’a-t-on pas avertie que, sous le couvert de fallacieuses étiquettes, ce breuvage est fabriqué dans quelque laboratoire d’Osaka, avec des gouttes d’essence dont le chimique arome parfume un alcool tiré de chiffons, de vieux os, et même, dit-on, de souris mortes ?
Puis Mme Kaneko surgit à son tour, toute en petits bonds et en petits rires mutins qui surprennent un peu chez cette matrone, arrondie et assagie par de multiples maternités. Elle aussi est suivie d’une servante et d’un plateau ; il est chargé de tasses dans lesquelles fume un liquide gluant fait de poudre de cacao, délayée dans du lait condensé, et de gâteaux dont la crème, confectionnée avec de la poudre d’œufs désodorisée, et parfumée au jasmin, sent à la fois la pharmacie et l’officine du coiffeur. Elle s’épanouit également de fierté car ce sont là « d’honorables mets », inconnus en pays nippon et qui furent élaborés d’après les recettes culinaires de la respectable Aunt Nanny, le Brillat-Savarin des States.
Tandis qu’avec un courtois stoïcisme, je déguste ces ingénieux produits, en invoquant l’ombre de Mithridate, M. Kaneko, désirant m’honorer jusqu’à l’extrême limite, manipule le phono dont soudain s’échappent les accents éraillés de « C’est pour mon papa !… » Le prenant peut-être pour un de nos chants nationaux, il le scande de la tête, avec une expression de béate extase, tandis que « l’honorable intérieur », les mains sur le ventre, multiplie ses gloussements gamins auxquels répondent ceux de plusieurs petits Kaneko, dont les charmants minois, timides et impudents, guettent aux diverses ouvertures de la cloison.
Le plus âgé fait alors appel à tout son courage pour me crier : « Bon-jour ! », mot sans doute appris à l’occasion de ma visite ; et son père en profite pour m’informer avec orgueil qu’il obtiendra bientôt son diplôme d’instruction primaire et deviendra « étudiant » d’un collège secondaire. Enhardi par mes sourires, « l’étudiant », haut comme trois pommes, mais déjà en uniforme bleu à boutons d’or, fait irruption dans la pièce, suivi par trois ou quatre frères d’âge plus tendre. Frères ou sœurs, on ne sait pas bien, car tous sont ensachés dans d’identiques lainages couleur groseille ou grenouille, tous coiffés de la même petite calotte de cheveux en soie noire.
Ils s’approchent, me dévisagent de leurs yeux bridés de petits chats, m’entourent en s’encourageant mutuellement par des cris et des miaulements. Puis, décidément apprivoisés, posent sur mes genoux divers fragments de mécanos, imitent tour à tour ou en chœur la sirène d’usine, le klaxon, le sifflet de locomotive, déchaînent sur le parquet des tanks en miniature, brandissent des carabines à air comprimé, lancent par les airs de petits aéroplanes dont les moteurs ronflent, manipulent des dynamos, révèlent de la façon la plus bruyante leur familiarité parfaite avec les secrets d’une civilisation mécanique. Où sont-ils, les légers cerfs-volants en forme d’oiseaux ou d’éclatants insectes que font voler en courant les petits Japonais des estampes ?
Lorsque Mme Kaneko se décide enfin à emmener sa scientifique progéniture, au nez pavoisé de cacao et de crème au jasmin, M. Kaneko aborde les problèmes du jour. Il professe, me dit-il, des opinions libérales. Il ne craint pas de déplorer les erreurs du gouvernement inféodé aux puissances militaires. « Nous en sommes toujours aux temps féodaux », constate-t-il avec regret. Raillant les efforts des autorités pour « contrôler » les pensées de la jeunesse, il prétend que ses compatriotes auraient plutôt tendance à ne pas penser du tout. Il ose même insinuer qu’à notre époque de conquêtes scientifiques, il est exagéré d’enseigner officiellement et comme un dogme obligatoire l’origine divine de l’empereur.
D’autre part, il reste sceptique sur l’œuvre de la Société des Nations, affirme que l’esprit guerrier vivra aussi longtemps que l’homme, et qu’il est même salutaire, puisqu’il exalte les vertus d’héroïsme et de sacrifice. Et, tout en soulignant le danger que les produits du Mant-Chou-Ko feront courir, par leur concurrence aux industries nippones, il convient pourtant que l’intérêt et la sécurité du pays ont exigé l’occupation de la Mandchourie.
— Le Japon a le droit et le devoir d’imposer son idéal à la fois traditionnel et moderne, affirme-t-il avec force. C’est une mission… Et l’État du Mantchouko est né de ces principes… Tout juste s’il n’ajoute pas qu’en s’opposant à une invasion si raisonnable, équitable et salutaire, les Chinois commettent un crime de lèse-civilisation…
Allons ! malgré son violent badigeon d’idées et d’habitudes démocratiques à l’américaine, M. Kaneko est bien le spécimen que je cherchais, le bourgeois nippon moyen, pas si différent en somme du bourgeois nationaliste de plusieurs pays de notre connaissance.
Dans le petit jardin aux inévitables rocailles, flottent et se gonflent au bout de leurs gaules, trois belles carpes en papier vermillon, rehaussé d’azur. Pendant le mois de la fête des garçons, ces carpes, emblèmes du courage et de l’habileté, indiquent, dans chaque maison, le nombre des rejetons mâles. M. Kaneko s’enorgueillit donc d’avoir donné déjà trois combattants pour le plus grand Japon. Et il n’a guère plus de trente-cinq ans…