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Le Japon intime/7

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Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 79-89).

VII
AVEC LES GEISHAS

Un Français courtois et cultivé qui, depuis trente ans, demeure à Tokio et y demeurera sans doute le reste de ses jours, envoûté comme Lafcadio Hearn par le charme subtil du Japon d’autrefois, — si envoûté qu’il ne s’aperçoit même pas qu’il a changé ! — m’avait invitée ce soir avec un vieux Japonais aux allures de samouraï. C’était très loin, au bout de cette ville sans limites, que nous devions dîner.

Nous étions partis, non pas en taxi, mais bien installés dans trois de ces « pousses » qui deviennent aussi rares que nos vieux fiacres. J’ai surmonté la répugnance qui, dans l’Inde, me faisait hésiter à user de ces chevaux humains. Celui-ci paraît si heureux d’avoir été distingué par des étrangers ! Son masque jaune sourit sous le chapeau de paille. Il serre autour de sa taille la serviette éponge, insigne de ses fonctions, s’ébroue et part en tricotant de ses courtes jambes torses. Après les quartiers modernes, leurs redoutables tramways, leurs vagues de taxis et de bicyclettes, nous tanguions lentement à travers un dédale de ruelles, dans la molle odeur du printemps trop tiède, entre des haies de bambous dont les feuilles frôlaient nos visages.

À travers les branches, des petites maisons de bois aux carreaux de papier apparaissent, doucement éclairées. Des ombres çà et là glissent ; un chat saute d’un mur ; quelques cris, quelques rires…

Puis voici un jardin mystérieux dont les allées de sable rose luisent entre d’obscurs bosquets. On nous attend — sourires, murmures, sifflements de joie, servantes prosternées, nous sommes bientôt assis sur des coussins émeraudes, dans le blond décor qui déjà m’est familier.

Sur les plateaux de laque, de petites tasses bleues sont alignées comme pour une dînette, contenant des mets bizarres, ces coquillages rouges confits dans du vinaigre, les awabi, des pousses de bambous, de grosses moules, des champignons, d’étranges asperges, du poisson cru, découpé en lanières carminées. Nous venions de déguster un potage, l’owan, eau parfumée dans laquelle flottent de blanches petites quenelles. Nous nous taisions, comme il est d’usage au début d’un repas japonais. On n’entendait que le frémissement des feuilles, le choc léger des hashis, les bâtonnets d’ivoire, le gazouillis du saké chaud à goût de Xérès tombant dans les godets. Déjà nous en avions vidé plusieurs.

— Si vous buvez, le monde deviendra grand, murmura mon voisin jaune, souriant derrière ses bésicles rondes.

Puis il retomba dans le silence.

Tout à coup, venues d’où ? elles surgirent du jardin obscur, dans un vol de petits rires et de longues manches soyeuses, comme des papillons nocturnes, poussés vers la lumière par le vent du soir.

Elles étaient quatre. L’une portait une robe d’un vert changeant comme un ruisseau d’avril, l’autre d’un mauve de glycines sous le soleil, la troisième, fleurie de toutes les corolles du printemps. Et la quatrième, qui était la plus âgée, une robe d’un bleu profond de nuit de juin. Les voici toutes quatre, agenouillées entre nous, dans leurs belles soieries diaprées, souriant, poussant de petits cris bizarres, frappant dans leurs mains aux doigts pointus. Leurs visages sont tout blancs de fard sous les mêmes casques de laque brillante, ornés d’épingles en forme de fleurs et d’insectes d’or.

Elles s’appellent Hideikoma, petit poney, Yoshié, rivière des roseaux, Buzurévu, dragon aux grelots, Maiko. L’une offre une figure ronde et veloutée de camélia, l’autre, de longues joues lisses, avec une bouche en fraise des bois, la troisième, de fraîches paupières, clignant dans un minois de chaton blanc. Quant à la quatrième, elle a un air très sage, mais un peu triste.

Et il me semble que je les ai déjà vues quelque part, il y a longtemps, et que c’est comme un rêve que j’aurais fait et qui tout à coup se réalise.

Qui de nous ne connaît les geishas, par les livres, les récits de voyageurs, ou même par l’opérette ?

Elles sont les héroïnes de tous les poèmes, de tous les romans, de tout le théâtre du vieux Japon ; au long des siècles, on s’est battu, ruiné, on s’est tué pour elles. Artistes ou courtisanes ? Un peu de l’un, davantage de l’autre. Mais sont-elles responsables du destin qu’elles suivent en souriant, en dansant, ces petites poupées énigmatiques ? Moins encore que leurs sœurs d’Occident. Sous ses dehors éclatants, la vie de la plupart d’entre elles n’est qu’une plaine aride de solitaire mélancolie.

Elles n’ont pas sept ans, avec ce sourire mutin et ce petit visage couleur de lisse abricot des enfants nippons, que des parents cupides ou affamés les ont déjà vendues. Petites esclaves, les voici enchaînées pour dix-huit, vingt, vingt-cinq ans, suivant leur contrat. Et dès lors commence une existence monastique de dur travail, d’impitoyable discipline. Plus de tendres soins maternels ni de jeux insouciants avec les frères, les camarades là-bas, devant la maisonnette de bois clair. Dans une des demeures des geishas, une revêche matrone plie leur corps enfantin aux gymnastiques les plus épuisantes, leur esprit à tous les exercices. Elles apprennent les chants traditionnels, les poèmes, les légendes, tout le folklore de l’ancien Japon ; l’art le plus raffiné de la toilette, celui de l’élégant marivaudage et de la plaisanterie scabreuse. Elles doivent savoir jouer de tous les instruments, danser toutes les danses, connaître toutes les cérémonies rituelles des fêtes et des festins. Et Dieu sait si elles sont compliquées au Japon ! À l’âge où ses pareilles jouent encore à la poupée, on initie en outre les pauvres petites à tous les secrets de l’amour — si l’on peut se servir de ce mot sans le salir — comme à toutes ses roueries.

Dès neuf ans, la fillette figure déjà et tourne autour des coussins des dîneurs accroupis ; elle sait, le petit doigt en l’air, verser le saké, avec d’impayables mines et de petits sourires ; elle sait aussi couler, vers les convives émerillonnés, des clins d’yeux provocants ou savamment noyés de volupté. Déjà des prunelles allumées de convoitise suivent ses pas légers et son corps gracile.

À douze ans, treize ans commencent avec la matrone de longs marchandages. Quel vieux marchand ventru, quel arrogant daïmio au masque de momie offrira la somme la plus considérable pour ce qu’on appelle pudiquement le « prix de l’inauguration » ou le « don d’oreiller » ? Impuissante et docile, la petite victime assiste à ces répugnants débats. Pendant de longues années encore, il lui faudra tout subir, car la maison doit rentrer dans les frais de son éducation et elle ne possède rien en propre, pas même ses vêtements.

Jusqu’à vingt-cinq ans les fêtes succèdent aux fêtes, en même temps que les protecteurs… S’il reste un cœur à la petite geisha, elle le donne à un amant de son choix. C’est souvent un étudiant pauvre, un poète, un artiste qui rêve de devenir assez riche pour pouvoir la racheter et l’aime, parfois jusqu’au suicide. Le théâtre nippon abonde en drames de ce genre. Parfois, au contraire, l’amoureux peut rompre les chaînes de sa bien-aimée, et elle mène, alors, dans le mariage, la vie secrète et sacrifiée des épouses nippones.

Pendant mon séjour à Tokio mourait l’héroïne d’un de ces romans. C’était la troisième fille d’un pauvre pêcheur de Niigata qui l’avait vendue très cher à cause de sa beauté au propriétaire d’une des plus grandes maisons de Tokio. À vingt ans, Kasuké — c’était son nom — était la perle des geishas. Elle avait, en outre, une distinction naturelle, une finesse et une culture qui lui permettaient de tenir sa place et même de briller dans n’importe quel monde.

Un jeune officier de marine, descendant d’une noble famille, en devint éperdument amoureux. Trop pauvre pour l’acheter, il l’enleva. Mais, résolu à l’épouser, il lui fit un sacrifice infiniment rare pour un Japonais : il démissionna, renonçant à une carrière qui promettait d’être brillante.

Cependant le propriétaire fit valoir ses droits, appuyé par les directeurs des autres maisons qui jugeaient le précédent dangereux et d’un fâcheux exemple. Les poursuites firent grand bruit ; le lieutenant Yamanoto n’en épousa pas moins sa geisha, et cet exploit lui ayant valu la sympathie de millions d’hommes, il put entrer dans la carrière politique et arriva bientôt à la richesse et au pouvoir. Il fut plusieurs fois ministre, président du Conseil, et reste un des conseillers les plus écoutés de l’empereur. Ses amis assurent que sa femme fut pour beaucoup dans cette rapide ascension du comte Gombei Yamanoto. Elle avait appris à connaître la vie et les hommes ; elle garda donc toujours sur l’esprit de celui qui l’avait tant aimée un ascendant qui fit sa fortune.

Mais elle eut aussi le tact de savoir s’effacer. La célèbre geisha vécut près de quarante ans dans l’ombre du grand homme ; recluse volontaire, elle refusa obstinément, malgré les invitations et les démarches les plus flatteuses, de partager les honneurs de son mari, et de paraître à la Cour où elle fut maintes fois conviée. Son fils, le commandant Kyoshi Yamanoto, est un des officiers de marine les plus brillants, les plus admirés de la jeunesse nippone ; ses filles ont épousé des hommes de valeur ; l’une d’elles est la femme de l’amiral Takarabé qui fut ministre de la Marine.

La comtesse Yamanoto, après cette vie de vertu discrète et intelligente, disparut à soixante-treize ans, laissant son mari inconsolable et trente petits-enfants qui l’adoraient. Tous les journaux du pays s’entendirent pour la célébrer et conter son roman d’amour, qui ressemble à une des vieilles chansons du pays.

Son cas n’est pas unique, car on cite encore plusieurs hommes d’État, un marquis, trois princes qui, dans les trente dernières années, épousèrent des courtisanes, et la plupart déclarèrent qu’ils devaient beaucoup à leurs femmes, plus cultivées et surtout moins timides et terrifiées que la plupart des épouses japonaises de la bonne société.

Mais c’est là tout de même un destin exceptionnel. D’ordinaire, vers trente ans, la geisha cesse de danser et se contente de jouer les instruments divers où elle excelle, de chanter ou même tout simplement de causer avec les convives. Quelques-unes, fameuses par leur science de la vie et la qualité de leur esprit, conservent longtemps leur prestige. Les autres disparaissent ou deviennent elles-mêmes matrones de geishas, directrices de ces maisons de thé ou de rendez-vous, les machaias. N’est-ce pas, sous toutes les latitudes, le sort de ces créatures brillantes et éphémères ? Et, pourtant, parmi les femmes japonaises, les geishas ont encore le meilleur sort.

Les nôtres viennent du quartier d’Asakusa, qui compte cinq cents geishas réparties en diverses maisons, car chaque quartier possède les siennes dont il est fier et qui rivalisent par leurs chants, leurs danses, leurs traditions. Mes deux compagnons, le Français et le Japonais, le saké aidant, se sont déridés, animés. Le vieux samouraï est rouge comme une lanterne vénitienne. Les jeunes filles rient plus fort, et des rires un peu coassants leur répondent. Elles gazouillent, remplissent les verres, se penchent, frôlent de leurs manches envolées les deux fronts grisonnants, appliquent sur leurs visages des serviettes chaudes et mouillées, cueillent dans les tasses bleues, de leurs longs doigts fins, des friandises qu’elles tiennent devant des lèvres concupiscentes, rient encore d’un petit rire pointu, moqueur, font d’impayables moues. Rien pourtant de trop indécent dans ces jeux, dans ces gestes. Si licence il y a, elle est réservée aux libres propos que je ne puis comprendre et qui se croisent, comme des balles légères, à travers la table. Nos authentiques jeunes filles mettent parfois moins de réserve dans leurs allures, et l’on dirait des adolescentes lutinant, avec une innocence un peu suspecte, des oncles mûrs qu’émoustille leur jeunesse.

Mais voici Maiko qui se lève, prend son shamisen en forme de lyre à la longue tige laquée de rouge et niellée. Elle s’agenouille avec une grâce méticuleuse, disposant autour d’elle les plis de sa robe bleue, large corolle dont le corps menu et la tête brillante forment le pistil ; elle en tire des sons grêles et charmants, rappel lointain de nos gavottes ; agenouillée près d’elle, les mains abandonnées sur ses genoux, la tête inclinée sur son cou fluet et balancé, le « petit dragon au grelot » chante d’une voix très douce une mélancolique mélopée. Les deux autres sont debout, là-bas à l’extrémité de la salle, dans un espace resté libre. D’abord presque immobiles, les genoux ployés, les yeux clos, les voici glissant doucement, comme en rêve, le corps cambré, avec des mouvements onduleux et rythmiques des grandes manches, qui palpitent comme des ailes de papillon.

C’est la danse du cerisier.

« Les samouraïs eux-mêmes sentent leurs cœurs s’amollir en regardant les cerisiers sous la lune », murmure le vieux guerrier.

Mais, relevant d’une main leur traîne, elles s’élancent vives et légères, sur une alerte mélodie, les yeux brillants de joie, brandissent au-dessus de leur tête leur éventail d’argent, tournent en une course rapide et gracieuse. Le Japonais dont les joues se sont enflammées, s’élance à son tour, frappe dans ses mains, jette quelques cris rauques de goéland, puis d’un pas cahoté poursuit les jeunes filles qui le défient du sourire et du regard. Mon hôte français, de la tête et des bras, scande le rythme et s’épanouit d’aise. Les lanternes du plafond ondulent sous le souffle de la nuit, autour d’elles les phalènes dansent en cercle ; les petites

servantes rieuses, dont les têtes forment un bouquet dans l’embrasure d’une fenêtre, balancent leurs hanches en mesure et fredonnent :

Choito-dondon !
Otagaidané
Choito-dondon !
Oidemashitane !

. . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain, je contais ma soirée devant deux étudiants japonais qui fréquentent assidument les milieux européens. Ils firent une grimace de mépris :

— On voit bien, s’écria l’un d’eux, que ce sont des hommes d’autrefois qui vous ont invitée. Nos pères dépensaient des fortunes avec les geishas. Nous sommes pauvres, nous autres, et pas si bêtes ! Nous en avons assez de ces filles, avec leurs vieilles plaisanteries rancies, toujours les mêmes depuis trois cents ans, leurs petites mines apprises devant le miroir, leurs gestes dont aucun n’est naturel. Les geishas sont stupides, elles sont sales, elles sentent l’huile de camélia rancie. Elles seront bientôt aussi démodées que les pousses et les lutteurs, ces outres dégonflées ! Nous n’en voulons plus !

Et il leva les épaules avec humeur.