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Le Japon intime/8

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 91-102).

VIII
PLAISIRS NOUVEAUX À TOKIO

Comment s’amuse donc la jeunesse dédorée de Tokio ? Pour en avoir une idée, quelques amis français et moi faisons, parmi les lieux de plaisir de la capitale, une modeste tournée des grands-ducs. Deux étudiants nippons, ceux mêmes qui ont dédaigneusement dénigré les divertissements de leurs pères, nous accompagnent. L’un d’eux, Takeji Otsuka, de mère anglaise, grand et svelte, les traits réguliers, n’a gardé de sa race que les cheveux noirs laqués, le teint de brugnon de plein air, et la forme légèrement oblique des longs yeux sombres ; il a, pendant son enfance, fait divers séjours en Europe, parle le français et l’anglais. Quoique son éducation soit restée purement japonaise, il compte parmi les jeunes esprits frondeurs qui osent critiquer les lois et les mœurs et causent de sérieuses inquiétudes aux vieux traditionalistes. Quant à l’autre étudiant, petit et alerte, le nez court, les prunelles étroites aux aguets dans le masque perpétuellement souriant, il offre le type nippon classique et joue les rôles obstinément muets.

Nous entrons d’abord dans quelques-uns de ces cafés ou bars qui ont détrôné les restaurants à geishas et dont certains se réclament de Montmartre et de Montparnasse. Leurs enseignes, violemment éclairées, bariolées, rédigées en plusieurs langues drôlatiquement écorchées, jalonnent la Ginza et les quartiers d’alentour.

Nous avons le plaisir de saluer, tour à tour, le Bar Lapin Achille, le Pairroquet, noms dont l’origine parisienne semble évidente, et le Silver sleeper (au lieu de slipper) où l’étincelante pantoufle de Cendrillon se trouve, comme dans les contes de fées, muée en « dormeuse d’argent ».

C’est le décor de toutes les boîtes de nuit internationales, en plus réduit, en plus « bazar » : fleurs artificielles, lanternes de papier ou de verres multicolores, pianos mécaniques et phonographes, jazz également cosmopolites mais enregistrés en pays nippon, c’est-à-dire estropiés et encore encanaillés par les instruments et les exécutants japonais qui se plient malaisément aux rythmes de l’ancien et du nouveau monde.

Plusieurs de ces bars sont installés dans des caveaux, sous une voûte basse de cerisiers en fleurs ou de glycines, tombant en grappes de leurs treillis, et divisés en compartiments discrets. Mais certains se composent uniquement d’un étroit couloir sur lequel ouvrent des boxes, plus étroits encore, d’où s’exhalent des relents d’alcool, de sueur et de tabac. On s’insère péniblement entre une banquette de velours bleu ou rouge et une table aux lampes électriques dont la lumière est soigneusement tamisée par des abat-jour couronnés de floraisons artificielles. Que prendre ? Cocktails au picrate, porto d’Osaka, liqueurs genre bootlegger ? La bière est, somme toute, le breuvage le plus inoffensif.

Mais, en même temps qu’elle, voilà que surgissent avec des piaillements, syncopant l’ouragan musical du phono, deux ou trois petites bonnes femmes courtaudes, le dos rond, les bras en corbeille, qui, dans leurs kimonos à fleurs, ont l’air de boniches affublées du peignoir d’apparat de leur patronne. Elles se faufilent, elles aussi, se casent sans façon sur les banquettes, sur les genoux des hommes, passent familièrement leurs bras, abondamment frottés de cold-cream, autour de la taille et du cou des femmes, manient les colliers, enlèvent les bagues, laissent des traces de rouge gras sur les mains qu’elles pressent sur leurs grosses bouches, gloussent et pouffent, et d’une voix rauque lancent des apostrophes qui, par bonheur, sont en japonais ; car elles semblent couvrir d’une certaine confusion les initiés masculins.

En notre honneur, le phonographe exalte maintenant les petits petons de Valentine, les délices d’être couchés dans le foin, remonte même le cours du temps pour célébrer « les bords de la Riviera ». Et tout à coup, prise d’un délire qu’elle estime sans doute très parisien, une nouvelle jeune personne restée dans le couloir, saisit le feutre d’un de nos compagnons, le plante de guingois sur son gros chignon massif, et hanches trémoussantes, prunelles chavirées, avec des grimaces qui veulent être provocantes, relève soudain son kimono à des hauteurs par trop astronomiques, se livre, jambes nues et cagneuses, à ce qu’elle croit être une parfaite imitation du French cancan. Les gestes deviennent même d’une éloquence si précise que mieux vaut s’enfuir, d’autant plus que des bruits inquiétants s’échappent des boxes voisins.

Par deux fois, dans deux bars différents, se renouvelle l’épisode du chapeau et du cancan. Sans doute l’estime-t-on particulièrement propre à exciter la joie et les fructueuses passions des étrangers. Quand je confesse aux deux jeunes Japonais que je préfère infiniment les geishas et leurs danses :

— Évidemment, ces braves filles sont un peu trop nature, concède avec quelque embarras Takeji Osuka, mais leurs plaisanteries sont moins grossières, croyez-le, que celles des demoiselles à hautes coiffures et à chichis qui, avec leurs airs de sainte-nitouche vous sortent des anecdotes à faire rougir tout un troupeau de singes, comme vous dites en France. Ces petites sont plus fraîches de corps et d’esprit ; et pour batifoler avec elles, il suffit d’un verre de bière, tandis que la présence d’une célèbre geisha peut coûter jusqu’à cent yen…

Après ce dernier argument, d’un utilitarisme concluant, les deux jeunes gens nous conduisent dans un des dancings que fréquentent les étudiants,le Florida.

C’est un des survivants d’une époque où l’on dansait frénétiquement à Tokio comme dans les autres capitales, c’est-à-dire dans les années qui suivirent la guerre. Quelques jeunes filles un peu lancées, les modgarls s’y étaient même risquées.

Mais les gardiens de la morale publique, oubliant ou feignant d’oublier les milliers de maisons où s’ébat la débauche nippone, s’émurent soudain de ce débordement de fox-trots et de charlestons. Ils proclamèrent que les danses américaines et européennes, où les corps se trouvent dangereusement rapprochés, suggèrent des idées et des actes inconvenants et illicites. C’était, il est vrai, au moment où la loi défendant l’émigration japonaise aux États-Unis avait soulevé une vague d’irritation contre les mœurs étrangères. Et l’on vit alors des bandes de nationalistes, champions outranciers du retour aux vieilles traditions, envahir brutalement les dancings, les saccager, balayer orchestre et danseurs et exécuter, sur le plancher, libéré des honteuses pratiques d’Occident, les chastes danses guerrières du vieux pays de Yamato.

Le résultat de ces manifestations patriotiques fut d’inciter la police à surveiller, de ses yeux multiples et aigus, la tenue des dancings ; les jeunes Japonaises modernisées cessèrent alors de fréquenter des lieux aussi suspects et rentrèrent au gynécée.

— Où elles s’ennuient vertueusement et à mourir, comme l’exige notre code familial, fait observer avec amertume le jeune Takeji.

À part quelques rares femmes européennes, accompagnées par leur cavalier, les danseuses qui persistent sont des professionnelles, les mêmes taxi-girls que l’on rencontre dans les établissements analogues de Changhaï et de la plupart des villes d’Extrême-Orient. Les opérations se déroulent dans une grande salle ronde, sans luxe excessif, qu’éclaire un plafond lumineux, aux couleurs changeantes, et qu’entoure une rangée de chaises. En haut, une tribune est réservée à l’orchestre et aux spectateurs, toujours assez nombreux, les familles nippones venant parfois s’offrir le spectacle d’ébats qu’elles n’oseraient partager.

Les danseurs qui, pour deux yens, ont acheté dix tickets de danse, se tiennent debout, en haie serrée à une des extrémités de la pièce ; presque tous sont en veston, car les jeunes fascistes à kimonos et à gettas méprisent ces plaisirs européens. Les danseuses, alignées en brochette, leur font face. Un certain nombre ont conservé leurs robes nationales à longues manches et il y en a dont les teintes et les dessins sont une joie pour les yeux. Mais la grosse ceinture à coussinet dans le dos, l’obi, et les pans resserrés aux genoux ne conviennent guère aux évolutions occidentales. Aussi la plupart portent-elles, avec infiniment de charme, des robes du soir européennes, décolletées avec une chaste retenue que ne connaissent même plus nos ingénues provinciales. Certaines sont jolies, toutes sont jeunes, avenantes.

Aux premiers accents de la danse, les cavaliers s’avancent, font un petit signe péremptoire à leur élue, qui se précipite. Et les voici tournant, glissant, se trémoussant, fort correctement et même gracieusement, car ils sont souples et légers ; mais sans entrain ni fantaisie, avec des gestes d’automates, des visages mécaniquement, impassiblement souriants et sans échanger une parole. On dirait qu’ils s’acquittent d’une tâche ou se livrent, pour raison de santé, à des exercices de gymnastique hygiénique. À peine ai-je noté un ou deux couples dont les pas et les regards semblaient s’accorder, témoigner quelque allégresse, quelque naturel désir de plaire. Dès que l’orchestre se tait, le danseur lâche sa danseuse, lui remet le ticket dont elle touchera un pourcentage, et chacun, se tournant le dos, s’en va de son côté. Rien de la libre gaîté tapageuse de nos bals d’étudiants, de leur bonne humeur, rien de cette galanterie, un peu facile peut-être, mais qui tout de même pare de quelque poésie la vulgaire banalité des lieux et des idylles. Un morne ennui vous pèse aux épaules. Les moralistes qui veillent aux barrières des dancings peuvent être fiers du résultat.

— Ils veillent même au delà des barrières, commente notre étudiant, qui vient de s’offrir un consciencieux fox-trot. Il est interdit d’accompagner une de ces jeunes filles ou même de leur parler dans un rayon de cinq cents mètres autour du dancing.

— Pourquoi ? Vertu ?

— Non, certes. Protestation contre les coutumes d'Occident qui font aux femmes une place trop importante et trop belle, ce qui risquerait d'amollir nos belles âmes de guerriers dont la patrie doit être le seul amour. Ici on tient à réduire les relations entre les sexes aux gestes essentiels. Vous vous en rendrez compte en parcourant le Yoshiwara et autres quartiers réservés, lieux d'élection de nos vertueux ancêtres…

Nous faisons ensuite trois petits tours dans les cinémas qui, au Japon comme ailleurs, attirent des foules enthousiastes. Il existe à Tokio plusieurs salles pour films étrangers dont une, particulièrement select, que fréquente assidument la colonie d'Europe et d'Amérique. Dans un décor extra-moderne, à la fois élégant et sobre, on y présente, avant la plupart des capitales d'Europe, les meilleures productions des deux mondes. Pendant mon séjour, À nous la liberté, de René Clair, y alternait avec Changaï-express et le Chemin de la Vie, ce film soviétique sur les enfants abandonnés et leur rédemption, film qui ne parvint à Paris que six mois plus tard.

Les Japonais forment plus des trois quarts des spectateurs. Car leur goût, me dit-on, irait plutôt aux films américains, à cause de leur tour sportif et surtout des scènes de flirt où le baiser photogénique, le kissu, comme on dit ici, tient une place plus appréciable que dans les autres pays. Car au Japon on s’embrasse uniquement dans les cas extrêmes, si je puis dire. Les époux ne s’épanchent que dans le privé le plus strict ; quant aux fiancés, ils se contentent des cérémonieuses salutations d’usage. Les mères elles-mêmes ne témoignent leur tendresse à leur nourrisson qu’en promenant le bout de leur nez sur son petit visage, et en le respirant comme une fleur. Ce qui est d’ailleurs charmant et plus hygiénique. Dans les cinémas proprement nippons, des sévères gardiens des mœurs coupent dans les pellicules tous les passages les plus suggestifs. De là l’affluence indigène dans cet établissement européen qui échappe à la censure.

Au moment où nous arrivons dans une des salles, le jeune premier de l’écran enlace de ses bras l’étoile. Comme chaque fois, pendant la communion prolongée de ces lèvres célèbres, un frémissement parcourt les spectateurs, frémissement très sensible, malgré l’obscurité ; et, quand la lumière se fait, les visages offrent une confusion charmée, les minces prunelles sont encore traversées de lueurs mouillées, un peu équivoques. Ô délicieuse corruption des mœurs étrangères !

Nous voici maintenant traversant deux cinémas qui donnent des films purement japonais. Le premier est tiré de la légende ou de l’histoire. Trois guerriers sont en scène : l’un d’eux, étendu dans une flaque de sang, déroule lentement une affreuse agonie. Les deux autres, en costumes somptueusement barbares, parcourent la scène à pas d’ogres, le masque convulsé par d’épouvantables rictus, agitant le plumet de leur chignon, vociférant et brandissant des sabres courbes. Écroulée dans des flots de soie bariolée, une femme au long visage fardé fait alterner des sanglots avec des piaulements aigus. Et cet épisode du grand âge de la civilisation nippone se prolonge interminablement.

L’autre est un film actuel, Namiko, qui connaît un grand succès. Au début, un jeune ménage, très moderne, puisqu’il s’aime d’amour tendre, se livre au plaisir du golf, ce qui, au Japon, vous classe aussitôt parmi les esprits avancés. Mais le mari, qui est officier, est soudain envoyé d’urgence à la guerre de Changhaï. Sa jeune épouse, Namiko, tyrannisée par sa belle-mère, suivant la coutume nippone, languit et, minée par le chagrin, se met à cracher le sang. La méchante belle-mère, prenant prétexte de la contagion, ramène Namiko dans sa famille, ce qui est la dernière des disgrâces. Mais la malheureuse tombe en outre sur une autre belle-mère, la seconde femme de son père, qui la hait. On la sépare de son mari, qui, venu pour quelques heures à Tokio en mission, se voit refuser le droit de la voir. Aucun des jeunes époux n’ose insister. Namiko, désespérée, meurt bientôt, avec des visions touchantes tout autour de son lit, tandis que son mari se fait vaillamment tuer, dans une tranchée ou en avion, on ne sait pas bien, car on vous offre le régal de plusieurs cadavres ensanglantés. Toute la salle est secouée de sanglots. Notre jeune étudiant muet semble lui-même violemment ému. Mais Takeji, atteint par le scepticisme européen, hausse les épaules et sourit :

— Voilà tout ce que nos firmes japonaises arrivent à produire, fait-il. Nous ne sortons de la barbarie de nos légendes que pour tomber dans le plus écœurant sentimentalisme. Et nous sommes, dit-on, un peuple intelligent !

Nous achevons la tournée par un théâtre fort en vogue dans les milieux qui se piquent de modernisme. Il s’appelle le Moulin-Rouge et nous donne une super-revue à grand spectacle. Nous arrivons pour la parade finale. Aux sons grêles et charmants d’un orchestre japonais, une vingtaine de girls en kimonos gaîment fleuris, défilent de leur petit pas court et léger, gentiment cambrées, avec des sourires et des minauderies, s’abritant d’un geste maniéré sous de gracieuses ombrelles de papier peint. Tout à coup, fracas de jazz avec hurlements, miaulements, mugissements de trombones, de saxophones et de klaxons : d’un seul élan, les girls nippones, rejetant brusquement leurs robes et leurs traditions, cuisses potelées généreusement à l’air, exécutent, sous l’aveuglant éclat bariolé des projecteurs, bonds, pirouettes et cabrioles les plus endiablés. Drapeaux agités, hurlements, bras tendus, pyramides de corps dénudés, c’est le tableau final de tous les music-halls de Londres, Paris et New-York.

Tel quel, il excite l’enthousiasme délirant du public qui pousse des clameurs fracassantes. L’étudiant silencieux ouvre enfin sa large bouche. Il crie sa joie ; il trépigne. Sans doute Takeji en ferait-il volontiers autant, bien qu’il en ait vu d’autres, et de meilleures, en Europe. Mais il nous observe du coin de l’œil :

— Pas fameux, nos plaisirs nouveaux, n’est-ce pas ? dit-il enfin. Que voulez-vous ? Notre théâtre contemporain n’existe guère plus que notre cinéma. Et nous ne pouvons pourtant pas perpétuellement nous délecter aux frénétiques aventures de notre théâtre classique, vieux de huit ou dix siècles. C’est comme si on ne vous proposait d’autres spectacles que vos mystères d’avant la Renaissance… Nous avons en soixante ans assimilé toutes les idées modernes, toutes les découvertes scientifiques de l’Occident, et pour les mœurs, nous en sommes restés au moyen âge… Et si nous prenons plaisir à la conversation des servantes de bar, c’est peut-être parce que nous sommes à peu près sevrés de la compagnie des jeunes filles et des femmes de notre monde. Une société privée de femmes peut-elle être raffinée, peut-elle être gaie surtout ? Voilà une des raisons pour lesquelles nous autres étudiants du Japon, prenons tristement nos plaisirs. Nous avons d’ailleurs d’autres raisons de mélancolie, le surmenage intellectuel, les soucis d’avenir… Si vous voulez voir de la vraie joie, franche et simple, allez donc à Asakusa, le centre des plaisirs populaires…