Le Japon intime/9
Tokio, cet immense désert de rues monotones, à l’activité fiévreuse et endiablée, possède, en effet, une fraîche oasis, Asakusa.
C’est la cité des plaisirs populaires où règne une perpétuelle foire de Neuilly. Elle contient une quinzaine de théâtres, autant de cinémas, des restaurants, des hôtels, un petit jardin zoologique, des tirs à l’arc et tous les jeux forains, sans compter une centaine de boutiques et, sur ses confins, des maisons au commerce aussi fructueux mais moins avouable. C’est l’Eldorado dont rêvent les plébéiens de la ville pour leurs jours de congé ; et aussi les braves paysans des provinces voisines, les onobori san, les « honorables cousins de campagne », comme on les appelle à Tokio, qui souhaitent y aller une fois dans leur vie et mourir.
Mais Asakusa, c’est encore un but de pèlerinage, car tous ces lieux de joie sont groupés autour d’un temple fameux, l’un des plus anciens, des plus chers au cœur des Japonais. Et plaisirs, prières, sensualité, élans de l’âme, satisfactions du corps, s’y croisent, coudoient, succèdent sans s’y gourmer. Rien n’est moins rébarbatif que la religion nippone et dans nul pays il n’est avec le ciel plus d’accommodements.
Asakusa a deux visages, celui du jour et celui du soir. Le jour, ce sont surtout les pèlerins qui affluent, par milliers. Ils traversent en files serrées le torrent déchaîné des autos qui longe, sans y pénétrer, la cité heureuse, montent la large voie bordée de petites boutiques qui vendent bonbons, joujoux, cartes postales et mille colifichets au brillant clinquant, passent sous le grand portail de bois rouge, le torii aux cinq entrées, et jettent leur obole dans l’auge qui remplace le tronc de nos églises. Les voici devant le temple, à l’ombre du vaste toit retroussé, sous une forêt de poutres sculptées d’où pendent des lanternes et où des pigeons et même des coqs et des poules sont familièrement perchés. Certains frappent avec une corde un gong qui résonne sourdement, pour attirer sur leurs prières l’attention particulière de la divinité. D’autres claquent dans leurs mains ; tous heurtent du front les marches sacrées, se prosternent à plusieurs reprises devant l’autel où brillent les ors, les laques, les vases précieux ; ils invoquent Kwannon, la déesse de la Miséricorde, à laquelle le temple est consacré. Bien que celui-ci ait été maintes fois reconstruit et pour la dernière fois en 1928 après le tremblement de terre, la petite statue dorée de la déesse a miraculeusement survécu. Du moins l’assure-t-on, puisqu’elle reste jalousement enfermée et qu’à part celui de quelques prêtres, aucun regard humain n’a pu la profaner.
Elle a sa légende : c’est il y a treize siècles environ que trois pêcheurs de la proche rivière Migato qui l’avaient d’abord dédaignée et rejetée dans l’eau, la ramenèrent à plusieurs reprises dans leurs filets et lui construisirent son premier tabernacle. Il a grandi au cours du temps et la statuette connaît toujours la même popularité.
Mais elle n’est pas seule. Tout autour d’elle règnent de moindres divinités, honorées dans de petits sanctuaires couverts d’ex-votos et devant lesquels fument les baguettes d’encens. Il y en a de modestes comme le dieu de la cuisine qu’implorent les bonnes ménagères ; il y en a de très courus : par exemple, le prêtre Obinzuru qui guérit toutes les maladies, — un brave saint de bois dont le visage est presque effacé et les bras usés jusqu’au coude par les millions de malades qui s’y frottèrent, si bien qu’il a fallu le protéger derrière un réseau de fer. Il y a le gardien des enfants dont s’approche, deux vases jumeaux à la main, une vieille grand’maman courbée sous son obi, les traits illuminés d’une joie mystérieuse ; le dieu de la richesse dont l’auge reçoit de nombreuses offrandes que chacun espère voir se multiplier au centuple.
Il y a encore le sanctuaire de Kumo-no-Heinai dont l’histoire est assez singulière : il contient la statue de pierre de certain fameux samouraï de l’époque de Yeddo qui, après avoir beaucoup tué en guerroyant, devint le bourreau officiel de la cour. Ayant ainsi violemment trucidé plus de deux mille de ses semblables, il fut, sur son déclin, saisi d’un remords inattendu et décida de fonder ce sanctuaire où une inscription commémorait ses crimes et son repentir. Comment, au cours des siècles, cette inscription, mal interprétée, changea-t-elle de sens et transforma-t-elle le vieux scélérat en protecteur, presque en dieu de l’amour ? Le fait est qu’aujourd’hui encore les amoureux nippons s’adressent à lui avec ferveur. Voici justement une naïve enfant en kimono fleuri de glycines qui, sur la pointe de ses socques de bois, approche timidement de la statue du sacripant. Elle confie à cette oreille qui entendit tant de cris d’agonie le secret de son cœur ingénu, frotte son tendre visage et son petit nez sur les gros pieds qui marchèrent dans le sang… Ainsi va la justice de l’histoire…
Aux environs des sanctuaires fleurissent et prospèrent une foule de pieux commerces. Ici, à la gauche de l’autel, pour quelques sens on achète à un comptoir, où préside une sorte de bedeau, le droit de tirer au sort un message de la déesse Kwannon dont les prescriptions devront servir de règle de conduite à l’heureux gagnant. Là, on vend les baguettes d’encens, les cierges, les vases, les petits tabliers ou les petites socques d’enfants, les remerciements calligraphiés sur parchemin que l’on suspend en témoignage de gratitude aux grilles des divers autels ; et partout d’innombrables effigies de la déesse, — en bois doré, en ivoire, en cristal, — destinées à figurer au-dessus de l’autel des ancêtres que possède chaque foyer nippon. Jusqu’ici rien de très différent de ce qui se trafique autour de tous les lieux de pèlerinage de l’univers.
Mais un peu plus loin, sous les arbres du jardin, quel est cet étrange campement ? Dans des cabanes, sous des tentes bariolées de caractères mystérieux, des personnages à l’air très digne, vêtus de robes semées des signes du Zodiaque, les paupières baissées dans des masques impassibles, sont assis devant des tables encombrées de vieux parchemins, de baguettes divinatoires, de loupes et de sabliers, tout l’arsenal des astrologues du vieux temps. Des clients errent, hésitants, de l’une à l’autre tente, risquent un œil, se décident enfin en tremblant… Ces sorciers sont bienveillants. Non seulement ils prédisent l’avenir, mais ils vendent des charmes, des talismans, promettent bonheur et réussite. Un gars campagnard vêtu de toile bleue sort en s’esclaffant de toute sa large bouche : il sait où et comment il découvrira la bourse qu’il a perdue. À l’oreille de cette petite femme, qui porte déjà sur son dos une gamine de deux ans, on a soufflé : « Cette fois, ce sera des jumeaux, deux garçons ! » Et elle rayonne… En somme, des oracles analogues à ceux que dans leurs cavernes sur la cour, parfumées par le chou et l’oignon frit, rendent les humbles pythonisses du faubourg Saint-Denis. Ô crédulité humaine, le plus cosmopolite des sentiments !…
Nos pèlerins sont maintenant en règle avec leurs dieux, leurs saints et leur conscience. Quatre pas et les voici au sein des plaisirs. Achat des cadeaux obligatoires que les plus pauvres doivent rapporter à leurs parents, à leurs voisins. Des familles piétinent, hésitent, confabulent devant les modestes éventaires, avec une touchante convoitise et de petits cris de joie. Les bonbons multicolores sont tous enfermés dans des coffres de verre, mesure hygiénique qu’ignorent nos foires ; quant aux joujoux nippons d’antan, d’une si jolie fantaisie, ils ont cédé la place à la camelote en fer-blanc et celluloïd et à toutes les mécaniques. C’est vainement que l’on cherche les délicieuses poupées japonaises qui enchantèrent notre enfance, remplacées par les affreux bébés internationaux à la laideur et aux grimaces « nature »…
Un tour dans le minuscule jardin zoologique, avec ses rivières, ses ponts et ses forêts en miniature ; rires enfantins devant la cage aux singes, regards stupéfaits levés vers la mélancolique girafe, naïve terreur en face des fauves pelés qui bâillent ; pauses dans le pavillon réservé aux petites mamans nippones qui y trouvent une table spéciale pour allonger leurs bébés et y changer leurs langes. Arrêt devant un humble restaurant, où, accroupis sur les nattes blondes, on avale un bol de riz au poisson, à moins que l’on ne déguste ces exquises fritures, les tempura, sortes de beignets aux langoustines, ou cette fricassée d’anguilles dont la saveur comme l’odeur sont délectables. Une ou deux séances dans un petit théâtre de comédie, de drame ou devant ces marionnettes nippones, les joruri, qui sont, dit-on, les plus anciennes, les plus perfectionnées du monde, éclats de gaîté, larmes, sanglots — il n’y a pas de meilleur public que les gens du peuple au Japon ! — et la merveilleuse journée s’achève. Tout à coup, c’est le soir.
Asakusa s’illumine alors avec furie : lampions, lanternes, enseignes flamboyantes qui laissent transparaître de mystérieux hiéroglyphes, bannières rouges, bleues piquées d’or brillant sous l’éclatant pinceau des projecteurs, guirlandes d’ampoules multicolores, nappes de clarté aux couleurs changeantes partout épandues, tandis que se pénètrent ou se heurtent les aigres mélopées des orchestres japonais, les éclats mugissants des jazz, les hurlements des aboyeurs vous conviant aux spectacles, les cris, les hululements, les rires ; tout cela se détachant sur le sourd et monotone claquement des milliers de gettas de bois en marche. C’est amusant, éblouissant, étourdissant.
Tous les établissements qui dormaient pendant le jour ont ouvert leurs portes, invitent et rutilent. Devant des restaurants à l’européenne s’attroupent des badauds qui regardent railleusement leurs compatriotes s’escrimer de la fourchette et du couteau ; dans des bars profonds dont luit le long comptoir de verre et de métal, des files de consommateurs, accroupis comme des singes sur les hauts tabourets, s’initient aux joies du uiski et de la benedittino ; assis autour des petites tables de marbre des cafés parisiens, des sociétés de campagnards essaient des boissons inédites avec des grimaces méfiantes et des gloussements de joie.
Des foules pressées assiègent les cinémas, ceux où de gigantesques affiches proposent des combats de samouraï aux mains sanglantes, aux masques convulsés ; ceux surtout où des stars géantes, aux cheveux jaune d’œuf, exhibent des sourires larges et rouges comme des fours de boulanger, en contemplant, de toutes leurs prunelles bleu lessive, leur amoureux en feutre de cow-boy, campé à cru sur un cheval au galop.
Il y a aussi les théâtres de variétés, avec leurs girls, leurs acrobates, leurs jongleurs, leurs comiques. Il n’en coûte que quelques sen pour entrer et l’on peut pour ce prix assister à deux ou trois séances. Le spectacle vaut-il plus ? Voici, par exemple, une farce patriotique : sur la scène, un soldat casqué, trapu, en uniforme kaki. Il annonce d’une voix traînante qu’il se trouve dans les plaines de Mandchourie. Il incarne à lui seul plusieurs milliers de soldats japonais courant vaillamment à l’assaut, sous des salves d’artillerie. Jetant alors quelques pétards sur la scène, il court en effet, en soufflant des sonneries guerrières dans un vieux clairon, saute sur les pétards qui éclatent à grand bruit, se jette par terre à quatre pattes, demeure immobile, grimace une agonie, se relève, recourt, retombe et, après dix morts et dix résurrections, sonne une marche de victoire, agite un drapeau à soleil rouge, exécute une cabriole, se confond en révérences et disparaît parmi les applaudissements, les rires et les banzai !
Ce bon public, si prompt à se dérider, reste également fidèle aux plaisirs populaires du vieux Japon. Ici, sur une estrade au décor de nuages, de monts et de pins noirs, deux jolies geishas, accroupies dans leurs robes de soie fleurie et leurs belles coiffures piquées d’épingles d’or, psalmodient plaintivement des ballades historiques qu’une troisième accompagne des sons acides du shamisen. Les auditeurs, des petits boutiquiers, des artisans, des servantes et même des paysans et des tâcherons écoutent avec une religieuse ferveur. Et ce sont les mêmes que je retrouve accroupis ou nonchalamment étendus sur des nattes, face au conteur public. Vêtu d’un élégant kimono de soie, ce gentleman nippon est assis comme un conférencier mondain derrière une petite tables où une théière et une tasse remplacent le traditionnel verre d’eau. Avec des gestes compassés d’académicien et tout un jeu d’expressions qui transforment son masque délicat sans le déformer, il détaille un conte comique. C’est la déplorable histoire d’un bon jeune homme qui était secoué d’accès de fou rire dans les occasions les plus incongrues. Après maintes péripéties, on lui apporte une poudre qui doit le guérir de cet inconvénient. Pour en finir plus vite, il avale d’un seul coup toutes les doses. Et il brûle, il agonise, il va expirer, quand, soudain, à l’idée de mourir si jeune, l’incurable fou rire survient, monte, éclate, emporte son âme dans un dernier spasme…
Dans toutes les rues et ruelles, autour de la masse obscure du temple où la déesse Kwannon s’est endormie, c’est la même foule qui, dans le même piétinement de gros troupeau, coule et roule intarissablement. Des familles entières marchent en se donnant la main, les enfants semblables à d’éclatants papillons, la maman, dos courbé sous le poids de l’inévitable bébé, le papa qui plastronne et a rejeté sur la nuque son chapeau de feutre déteint, et jusqu’aux vieux parents, aux mêmes visages de buis sculpté, trottinant du même pas. Et tous les yeux ont des regards pareillement émerveillés, toutes les bouches sont ouvertes sur de bons rires naïfs qui viennent tout droit du cœur.
Est-il possible que ces braves gens appartiennent à la même race que les silencieux diplomates des conférences, que les mornes convives des dîners de l’Impérial ? Et la civilisation européenne, en obligeant les classes supérieures à dissimuler leurs naturels instincts de gaîté n’est-elle pas responsable d’une telle transformation ?
Je fais une pause au bord d’un petit lac solitaire qui, en marge de la féerie, reflète tous ses feux. J’y évoque un cruel épisode du tremblement de terre : traquées par l’incendie, des milliers de courtisanes du quartier voisin couraient follement çà et là, appelant à l’aide. Quelques centaines d’entre elles crurent découvrir un refuge dans ces eaux polies ; elles y moururent ébouillantées ; et l’on retrouva plus tard leurs pauvres petits corps flottant dans leurs soieries diaprées…