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Le Journal d’une femme/II/II

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Calmann Lévy (p. 240-323).
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II


Je passai les premiers mois de mon deuil à Louvercy auprès de ma belle-mère, et je revins ensuite m’installer chez ma grand’mère à Paris, comptant désormais partager mon existence entre ces deux chères parentes.

Les grandes secousses morales, comme celle qui m’avait frappée, semblent d’abord suspendre la vie et en arrêter le mouvement pour jamais : nos goûts, nos sentiments, nos passions se taisent comme stupéfiés par l’ébranlement, et on les croit morts. Peu à peu le cœur se remet à battre, l’esprit à penser, et c’est d’abord presque une douleur de plus que cette persistance importune de la vie. Puis on s’y fait, car Dieu l’a voulu.

Dans mon existence nouvelle, c’était naturellement ma fille qui tenait la première place. Mais cet intérêt, si grand qu’il fût, n’absorbait pas tout mon cœur. J’avais retrouvé à Paris de chères amitiés, et, parmi les plus chères et les plus fidèles, celle de Cécile et de son mari. Je voyais Cécile presque tous les jours : elle me contait avec sa verve étincelante les histoires courantes de la ville et du monde ; elle animait ma solitude ; elle me prodiguait les plus tendres attentions, et mon affection pour elle s’était réveillée dans toute sa force. Je voyais plus rarement son mari ; mais il ne négligeait pourtant aucune occasion de m’être utile ou agréable. Dans les douloureuses circonstances que j’avais traversées, au milieu des tristes détails qui compliquent toujours de tels événements, et des pénibles questions d’affaires qui s’y mêlent, il avait été pour moi d’un dévouement et d’un secours vraiment fraternels. Il était, par la volonté de M. de Louvercy, tuteur de ma fille, et il semblait avoir reporté sur elle le seul sentiment passionné de sa vie, l’amitié héroïque qu’il avait eue pour son père. Il est inutile de dire que je lui avais bien complétement pardonné l’étrange indiscrétion qu’il s’était permise un jour avec moi relativement au prince de Viviane. Il ne s’en souvenait lui-même que pour la réparer en affectant de traiter le prince avec une bonne grâce particulière toutes les fois qu’il le rencontrait, et surtout chez moi. Car M. de Viviane demeurait alors à Paris, et je le recevais souvent et familièrement, n’ayant eu qu’à me louer de lui pendant les derniers mois de mon séjour à Nice.

Le seul chagrin que me causât M. d’Éblis, il me le causait sans le vouloir et sans le savoir. Je ne pouvais reprocher qu’à moi l’espèce de plaisir inquiet avec lequel j’attendais ses visites, et l’émotion secrète dont je me sentais toujours agitée en sa présence. Mais j’espérais sincèrement que ce malheureux reste de mon ancien attachement s’effacerait peu à peu et s’userait enfin dans l’habitude. Je l’espérais d’autant plus que sa courtoisie respectueuse, froide et grave envers moi était plutôt faite pour calmer le cœur que pour le troubler.

Cependant je me préoccupais avec une sollicitude extrême, et que je croyais alors purement affectueuse, de sa façon d’être avec Cécile, de l’état de leurs relations, du tour qu’avait pris leur mariage. Rien ne me paraissait plus singulier et plus mystérieux que leur attitude et leurs allures mutuelles. Ainsi que je l’avais entrevu à Nice par quelques éclaircies, c’était Cécile, contrairement à toute logique, qui semblait avoir usurpé l’empire dans ce ménage. Elle s’était dérobée à la maîtrise que la supériorité intellectuelle et morale de son mari devait si naturellement exercer sur elle, et M. d’Éblis, suivant toute apparence, n’en souffrait pas. Il subissait les goûts mondains et dissipés de sa jeune femme avec une indifférence ou une résignation inconcevables. Après l’avoir longtemps accompagnée dans le monde, qu’il n’aimait pas, il commençait à l’y laisser aller seule. Tout cela me surprenait beaucoup. Je me demandais ce qui se passait entre eux dans l’intimité, s’ils s’aimaient, s’ils étaient heureux. Ne pouvant les questionner ni l’un ni l’autre sur des points si délicats, j’étudiais curieusement, presque avidement, leur langage, leur conduite, l’air de leur visage, leurs procédés réciproques, pour en tirer quelque éclaircissement. Mais M. d’Éblis, dans sa grâce sévère, avait l’impassibilité tantôt grave, tantôt souriante d’un sphinx, et Cécile, par sa légèreté même, était également insaisissable.

Le monde s’étonnait, comme moi, des singularités qu’offrait ce ménage, et commençait même à en médire. — Un jour, le commandant d’Éblis se trouvait chez moi quand le prince de Viviane y arriva : M. d’Éblis, suivant sa coutume un peu trop polie, se retira presque aussitôt, après avoir échangé avec lui quelques paroles amicales. Dès qu’il fut sorti :

— Vous avez là, me dit le prince, un cousin qui me plaît infiniment, mais qui est pour moi une énigme véritable.

— Pourquoi une énigme ?

— Parce qu’avec tout le mérite et tout l’honneur du monde, il semble avoir juré de perdre sa charmante femme.

— Je ne vous comprends absolument pas.

— Comment ! ne voyez-vous pas qu’il l’abandonne de plus en plus ?… Il fait même pis que de l’abandonner, puisqu’il lui laisse prendre madame Godfrey pour chaperon.

— Qu’est-ce que c’est donc que cette madame Godfrey ?

— Madame Godfrey, madame, était jadis une femme fort belle et fort courtisée, pour ne pas dire plus : c’est aujourd’hui un de ces astres à leur déclin qui, ne pouvant plus prétendre à des hommages directs, s’arrangent pour en recevoir par des voies obliques en s’entourant de jeunes satellites et en profitant de leurs reflets.

— Je vous remercie de l’information, dis-je, et, si madame Godfrey est en effet d’une compagnie dangereuse, soyez sûr que Cécile rompra ses relations avec elle… Du reste, je vais vous expliquer d’un mot ce qui vous paraît si inexplicable dans la conduite de M. d’Éblis : M. d’Éblis a confiance en sa femme, et permettez-moi de vous affirmer que jamais confiance n’a été mieux placée : je connais Cécile depuis l’enfance, et, sous ses apparences évaporées, avec ou sans madame Godfrey, je vous atteste qu’elle est incapable même d’une pensée mauvaise.

— Oh ! mon Dieu, oui, jusqu’ici, certainement ! reprit le prince. Toutes les femmes commencent par être honnêtes ?… mais, quand elles mènent cette vie-là, les pensées mauvaises arrivent vite, et les actions mauvaises plus vite encore. Cela est bizarre, mais cela est vrai.

— Ce sont là, mon prince, des souvenirs du vieil homme, des souvenirs du temps où vous ne vous doutiez pas qu’il y eût d’honnêtes femmes dans le monde.

— Ma foi, à présent, comme autrefois, je pense qu’il n’y en a guère… Pardon… permettez ! Je ne parle que des mondaines déchaînées, furieuses, qui ne respirent pas… Eh bien, madame, veuillez en croire mon expérience, qui est très-grande pour mon âge… Vous avez une fille… Étant née de vous et élevée par vous, elle ne pourra être qu’une femme de bien… Croyez-moi cependant, n’ayez jamais la faiblesse de lui laisser prendre le grand train du monde, surtout avec suite… Je vais vous dire des choses horribles ;… mais nous professons, entre hommes, une maxime passée à l’état d’axiome :… c’est qu’une femme, si honnête soit-elle, cesse de l’être après un carnaval un peu chaud — ou même, — vous allez frémir — après un cotillon de trois ou quatre heures… Il y a là un phénomène physiologique que je me borne à vous indiquer ;… mais enfin ce n’est plus alors une femme que nous tenons dans nos bras, c’est une négresse,… ce n’est plus même une créature humaine,… un être pensant et conscient ;… ce n’est plus,… comment dirai-je ? — qu’une sensitive toute prête à se pâmer et à se flétrir au moindre contact… Il suffit alors d’une simple occasion pour que la mauvaise action, comme j’avais l’honneur de vous le dire, précède la pensée ;… c’est toujours une honnête femme, — seulement elle tombe ! Inutile d’ajouter, bien entendu, madame, qu’il y en a qui en réchappent ; — et, pour en revenir à madame votre cousine, quoiqu’elle se lance beaucoup, je veux croire, sur votre garantie, qu’elle sera de celles-là ;… mais ce sera un événement, — et on en parlera dans l’histoire.

Je n’attachai pas à ces impertinentes théories plus d’importance qu’elles n’en avaient ; mais le langage du prince, sans laisser dans mon esprit aucune ombre sur Cécile, n’en confirma pas moins mes observations personnelles sur le caractère mystérieux et brouillé de son ménage.

Une circonstance qui suivit de près mon entretien avec M. de Viviane devait achever de m’éclairer. — Cécile et son mari dînaient chez moi ; Cécile, qui était fort en beauté et dans une toilette éblouissante, allait au bal le soir avec madame Godfrey, qui vint la prendre dès neuf heures et demie. Ma grand’mère, étant un peu indisposée, gardait sa chambre, de sorte que nous demeurâmes seules, ma fille et moi, avec M. d’Éblis. Ma fille aurait dû être couchée ; mais, comme tous les enfants, elle se faisait toujours beaucoup prier pour accomplir cette cérémonie, et, sur les instances de son tuteur, je lui avais accordé un sursis. Aussitôt Cécile partie, me sentant un peu embarrassée de cette espèce de tête-à-tête avec M. d’Éblis, je me mis à mon piano : M. d’Éblis était assis sur un canapé à l’autre extrémité du salon, et, tout en jouant je ne sais quelle mélodie de Chopin, je l’entendais causer à demi-voix avec ma fille, qu’il choyait beaucoup et dont il était le grand ami. Au bout d’un instant, ils se turent tous deux ; j’avais une glace devant moi, j’y jetai les yeux, et je vis M. d’Éblis accoudé sur la table, le front dans sa main. La minute d’après, ma fille, qui s’était approchée de moi à petits pas discrets, me tira doucement par la manche ; je me penchai un peu de son côté sans m’interrompre, et l’enfant me dit à l’oreille :

— Mère,… il pleure !

Sur cette confidence de la pauvre petite, une sorte de langueur et d’ivresse se répandit dans mes veines et dans tout mon être. — Ce sont là, dans la vie d’une femme, des minutes redoutables.

La porte s’ouvrit : on venait chercher ma fille. Je l’embrassai ; elle alla embrasser M. d’Éblis, et se retira.

Je continuais de jouer sans oser lever les yeux sur la glace, et j’essayais de rassembler mes pensées et de voir clair dans ce qui se passait. L’attendrissement soudain de M. d’Éblis entre ma fille et moi, après le départ de sa femme, ne me laissait plus douter qu’il ne fût profondément malheureux. Pour le reste, je ne l’entrevoyais même pas. Mais, si je ne pouvais lire dans son cœur, je lisais nettement dans le mien, et ce que j’y découvris m’épouvanta. Je ne pouvais plus me faire illusion sur le genre d’intérêt qui me poussait à étudier si curieusement les secrets de l’intérieur de Cécile. J’aimais son mari, et je l’aimais assez pour désirer la désunion de son ménage et pour en être heureuse.

Dans mille occasions de ma vie, j’ai reconnu qu’il ne dépendait pas de nous d’éprouver ou de n’éprouver pas des sentiments coupables, mais qu’il dépendait toujours de nous de ne pas les traduire en actes. J’ai reconnu de plus que le meilleur et peut-être l’unique moyen de combattre et de vaincre les passions mauvaises n’est pas de leur opposer les arguments abstraits de la raison, de la conscience ou de l’honneur, mais d’agir contre elles effectivement, et de forcer en quelque sorte la main à faire le bien quand le cœur veut le mal.

Ma résolution prise, je voulus commencer de l’exécuter sans délai.

Elle exigeait préalablement une explication franche et complète avec M. d’Éblis. C’était une épreuve dont je ne me dissimulais pas les dangers, quoique je fusse loin d’en prévoir toute la gravité. Mais il me parut nécessaire de les braver, et, dans l’élan de mon enthousiasme, je me crus certaine de les vaincre.

Je quittai tout à coup le piano, et je m’avançai vers M. d’Éblis, qui feignait de lire attentivement.

— J’ai à vous parler, lui dis-je ; venons dans le jardin, je vous prie.

Il me regarda d’un air d’extrême étonnement, se leva sans répondre et me suivit.

Notre hôtel de la rue Saint-Dominique a conservé par une rare bonne fortune son jardin séculaire, auquel un encadrement de hautes murailles, des groupes de platanes gigantesques, une fontaine jaillissante et une serre en arcades, prêtent l’aspect doux et solennel d’un préau de cloître espagnol. Le salon du rez-de-chaussée y accède par deux ou trois marches. Quoiqu’on fût alors au milieu de novembre, la soirée était exceptionnellement belle et tiède. — Nous fîmes quelques pas en silence… j’entends encore, et j’entendrai toute ma vie, ce silence uniquement troublé par le bruit des feuilles sèches sous nos pieds et le murmure du petit jet d’eau.

Enfin, rassemblant tout mon courage :

— Monsieur, lui dis-je, vous savez à quel point je pousse l’amour de l’ordre et l’horreur du désordre… c’est une passion, une manie sur laquelle vous me plaisantez souvent, mais que vous me pardonnez, n’est-ce pas ?… Eh bien, voulez-vous me permettre d’essayer de rétablir l’ordre dans un ménage… auquel je m’intéresse beaucoup ?

— Dans quel ménage, madame ? me dit-il assez sévèrement, en prenant place près de moi sur le banc où je m’étais assise.

— Mais dans le vôtre, naturellement… Je sens, n’en doutez pas, toute la portée de mon indiscrétion… Mais, si mon amitié pour Cécile et pour vous ne suffit pas pour l’excuser à vos yeux, rappelez-vous que vous avez bien voulu me demander mon avis avant d’épouser Cécile, que je vous ai conseillé cette union, et laissez-moi dégager ma responsabilité.

— Mais, madame, je ne vous reproche rien.

— Et vous avez raison… cela serait fort injuste ; car, si vous aviez suivi les conseils que je m’étais permis de vous donner, — sur vos instances d’ailleurs, — vous seriez heureux tous deux… et vous ne l’êtes ni l’un ni l’autre.

— Pardon, madame… mais il me semble que Cécile du moins, à qui je laisse la plus entière liberté, doit être parfaitement heureuse.

— Cécile ne se plaint pas, dis-je avec quelque vivacité ; mais supposer qu’elle puisse être parfaitement heureuse quand vous vivez de votre côté et elle du sien, quand vous l’abandonnez, quand vous la confiez à la première venue… quand vous lui prouvez de plus en plus que vous ne vous souciez ni de son affection ni même de sa réputation… c’est supposer qu’elle n’a ni intelligence, ni cœur, ni honneur… et je sais qu’elle a tout cela !

— Mon Dieu, madame, répondit-il d’une voix contenue, mais émue et vibrante, je n’ai pas non plus l’habitude de me plaindre… mais, en vérité, vous m’y forcez… Avez-vous jamais réfléchi, dites-moi, à la destinée d’un homme préoccupé de pensées sérieuses, ami du travail, ambitieux de l’honneur qu’il donne, qui a rêvé les joies de l’étude dans le charme et dans le recueillement du foyer… et que sa femme traîne après elle jour et nuit dans le vide bruyant et dans l’affolement perpétuel de la vie mondaine ?… Il a beau sentir que le devoir et la prudence même lui commandent de la suivre… quand il comprend enfin que son existence y passe tout entière… que cette enfant, cette folle à laquelle il est lié lui prend, lui dégrade, lui détruit son intelligence, son avenir, sa dignité, sa vie… alors, que voulez-vous ! le cœur lui manque… il s’arrête… découragé de tout et résigné à tout !

Surprise et presque épouvantée de cette expansion violente d’une âme habituellement si maîtresse d’elle-même, je lui dis plus doucement :

— Mais, voyons, monsieur, de bonne foi, avez-vous fait sincèrement tous vos efforts pour réformer les goûts de Cécile ?

Après une pause assez longue :

— Je n’en ai fait aucun, me dit-il froidement.

— Mais alors vous êtes très-coupable… Je vous l’ai dit autrefois, et je vous le répète aujourd’hui avec la même conviction, avec la même certitude : Cécile était une enfant gâtée, mais elle n’avait que des défauts de surface : elle vous aimait et vous respectait ; vous aviez tout empire sur elle, et il n’y a pas de sacrifices que vous n’en eussiez obtenus !

— Et de quel droit lui en aurais-je demandé ? reprit M. d’Éblis. Ma conscience me le défendait… Qu’avais-je à lui donner en échange des plaisirs qu’elle m’eût sacrifiés ? On ne demande de tels sacrifices qu’à une femme qu’on aime !

— À une femme qu’on aime, grand Dieu ! Parlez-vous de Cécile ?… Comment ! quand vous avez épousé Cécile,… vous ne l’aimiez pas ?

— Jamais ! dit-il avec force.

Puis il ajouta plus bas, très-rapidement :

— Ah ! je ne l’ai pas trompée… Dieu m’en est témoin !… Je n’ai trompé que moi… et vous !

À ce mot, la vérité m’apparut tout entière ; je me soulevai tout éperdue,… un cri m’échappa :

— Ah ! malheureux, qu’avez-vous fait !

— J’ai fait, me dit-il, ce que vous comprendrez, vous, mieux que personne… Je me suis dévoué ! — Ah ! madame, je n’ai pas cherché cet entretien ; je l’aurais fui plutôt, car il va sans doute nous séparer à jamais… soit ! Mais ! puisque nous en sommes venus là,… il faut que mon cœur s’ouvre enfin !… il faut que vous sachiez tout… Ah ! laissez-moi achever… Je vous parle, vous le voyez, avec un profond respect… Eh bien, veuillez rappeler vos souvenirs… Quand Roger me révéla sa fatale passion pour vous, quand je compris qu’il fallait choisir entre vous et lui, que je ne pouvais plus vous aimer sans le condamner au désespoir,… au suicide peut-être,… je me sacrifiai… Et alors, par un effort de courage… que je crus possible, que je crus sincère,… j’essayai de reporter mon amour sur cette enfant, que vous aimiez, qui était tout enveloppée de votre reflet, de votre charme, de votre tendresse… Oui, je crus l’aimer ; mais c’était encore vous que j’aimais en elle… Et, quand cette parole devrait être la dernière que je prononcerai devant vous,… aujourd’hui comme alors, c’est vous seule, vous seule que j’aime au monde !…

J’écoutais tout cela avec stupeur, les yeux fixes dans la nuit ; tout à coup, à la pensée poignante de ce bonheur perdu, mes larmes coulèrent malgré moi. — Il se pencha un peu et vit mon émotion.

— Vous pleurez ! reprit-il ; est-ce donc vrai ?… est-ce possible ?… Vous aussi… vous m’aimiez !… Vous avez souffert comme moi !… Ah ! Dieu…, ne me le dites pas, ne me le laissez pas penser, si vous ne voulez pas me faire perdre tout ce qui me reste de raison et d’honneur !

Ma main se posa doucement sur son bras, et je lui dis :

— Ce n’est pas moi, monsieur, j’espère, qui vous ferai perdre jamais la raison ni l’honneur ; mais je vous ai beaucoup aimé…, je vous aime encore. — Si vous êtes digne d’entendre un tel aveu des lèvres d’une honnête femme, — je vais le savoir. — Je ne puis étouffer les sentiments de mon cœur ; mais je puis du moins — et je compte que vous le pourrez aussi — les élever assez haut pour les purifier… Ne nous séparons pas, comme deux êtres faibles qui craignent d’être le misérable jouet de leurs passions : gardons bravement notre affection mutuelle, et donnons-lui un caractère nouveau, un lien presque sacré en nous unissant tous deux pour le bien dans une complicité généreuse… Vous savez déjà quelle tâche je m’étais proposée avant de connaître toute la vérité… Je me la propose maintenant plus que jamais… Aidez-moi loyalement à l’accomplir, aidez-moi à vous reconquérir le cœur de votre femme ; je vous promets de l’aider, elle, à conquérir le vôtre… Voulez-vous ?… Si vous me dites oui, je vous estime tant, que je mettrai ma main dans la vôtre avec une absolue confiance… Autrement, — adieu !

Il réfléchit quelques secondes ; puis, sans parler, il me tendit la main. Je me levai aussitôt, et nous rentrâmes dans le salon.

— Vous m’enverrez Cécile demain, lui dis-je ; je veux commencer à la prêcher tout doucement… Pour vous, je ne vous dirai pas d’être bon pour elle, vous l’êtes trop… Grondez-la au contraire ; elle sera charmée, j’en suis sûre, d’être grondée par vous : c’est l’indifférence qui nous affole !…

Il me salua, fit quelques pas, et, se retournant :

— Mon Dieu ! j’oubliais, dit-il : vous savez que je pars demain avec mon général pour un mois ou six semaines… une inspection en province. Cela est ennuyeux.

— Peut-être non, dis-je ; car, pendant son veuvage, Cécile sera nécessairement plus sédentaire : ce sera un acheminement… De votre côté, vous aurez le temps de la réflexion, et, à votre retour, vous saurez mieux si vous êtes vraiment capable de tenir l’engagement que vous venez de prendre un peu vite, il me semble, un peu légèrement…

— Non, me dit-il de sa voix douce et ferme, pas légèrement… Je vous ai comprise tout de suite… Ma vie était perdue, votre amitié la relève et la sauve… Ce que vous me proposez est bien haut, bien héroïque…, mais vous m’emporterez jusque-là sur vos ailes… Au revoir, madame. Comptez sur moi.

Et il me laissa.

Je passai une nuit sans sommeil, mais heureuse. J’étais contente de moi. J’avais surmonté une grande épreuve… Si jamais une femme lit ceci, et si jamais elle a rencontré dans sa vie un homme qu’elle eût voulu presser une fois sur son cœur, dût-elle en mourir, — elle me comprendra.

Cécile m’arriva le lendemain dans l’après-midi et m’apprit que son mari était parti le matin pour la Bretagne.

— Ma chère, me dit-elle, cet homme froid m’a étonnée… Il m’a priée de lui écrire tous les jours… Conçois-tu une idée pareille ?… Je pense, au reste, que c’était par distraction et qu’il n’y tient pas autrement…, et il fait bien, — car certainement je ne lui écrirai pas tous les jours…

— Pourquoi donc ?

— Est-ce que j’ai le temps ?… Mais c’est insensé !… Je lui enverrai des dépêches : « Ça va bien ? Moi aussi ! Mille baisers… Cécile ! » C’est très-suffisant.

— Mais dis-moi, Cécile, est-ce que tu ne vas pas rester un peu chez toi pendant l’absence de ton mari ?

— Rester chez moi ?… Qu’est-ce que tu veux que je fasse chez moi ?… Et puis qu’est-ce que cela signifie ?… que mon mari soit présent ou absent, ça se ressemble beaucoup… pour ce que j’en fais !

— Je t’en prie, Cécile, sois sérieuse une minute, et causons toutes deux.

— Oui, mon ange !

— Est-ce que tu ne te fatigues pas un peu de cette vie-là ?

— Non, mon trésor !

— Eh bien, moi, je commence à moins t’aimer !

Elle me sauta au cou :

— Ce n’est pas vrai ?

J’essayai quelque temps encore de l’amener sur le terrain d’une conversation intime et confidentielle ; elle ne résistait pas directement, mais elle fuyait sans cesse et se dérobait par quelque folie. Je reconnus que ma tâche serait plus difficile que je ne l’avais supposé, et que la chère enfant avait pris terriblement goût à son existence déracinée. Mais je restai persuadée que je saurais, avec un peu de persévérance, ressaisir ce brave cœur, dont je connaissais les vertus essentielles.

Elle commençait déjà à se défendre avec plus d’embarras quand on nous annonça le prince de Viviane. Elle fut évidemment bien aise d’avoir ce prétexte pour m’échapper ce jour-là. Elle se leva, lança quelques sarcasmes au prince, — car elle lui gardait toujours rancune de ce qu’elle appelait son hébétement, c’est-à-dire de son indifférence envers elle, — puis elle sortit. Comme je l’accompagnais dans l’antichambre :

— Ma belle prêcheuse, me dit-elle en riant, je vais prendre ma revanche… Tu me reproches ou tu voudrais me reprocher ma vie, — qui est un peu en l’air, j’en conviens ; mais, si tu consultais mon mari, je me figure qu’il préférerait me laisser dans mon tourbillon que de me voir assise au coin de mon feu quatre ou cinq fois par semaine avec un monsieur comme celui qui est là… Qu’en penses-tu ?

— Comment ! est-ce que M. d’Éblis me blâme de recevoir le prince ?

— Pas précisément… mais je crois vraiment qu’il est encore jaloux, même maintenant, pour le compte de son pauvre ami Roger, car il ne peut pas le souffrir, ton prince… et le fait est, ma chère, qu’il vient bien souvent… je t’assure qu’on en parle.

— Eh bien, ma chère, lui dis-je, je te prouverai que je sais profiter d’un bon conseil, et j’espère que tu imiteras mon exemple.

— Oui, mon amour ; je t’adore.

Et elle se sauva.

Je rejoignis le prince en méditant sur cette malicieuse insinuation de Cécile. Elle ne fit, d’ailleurs, que hâter une résolution déjà arrêtée dans mon esprit. Les assiduités du prince étaient devenues effectivement très-fréquentes depuis quelque temps, et elles commençaient à me gêner. Toutefois son esprit m’amusait ; son langage avec moi ne s’écartait jamais du respect ; enfin l’amendement de sa vie ne s’était pas démenti depuis son retour à Paris, et, comme cet amendement était un peu mon ouvrage, j’y tenais. Il ne pouvait donc m’entrer dans la pensée de lui signifier un congé blessant ; je désirais simplement ôter à nos relations le caractère trop intime qu’il affectait de leur donner de plus en plus.

Dans le cours de notre entretien, il me fournit lui-même l’occasion que je cherchais en me demandant si je serais chez moi dans la soirée.

— Oui, lui dis-je en riant, j’y serai… mais pas pour vous.

— Pourquoi pas pour moi ?

— Parce que votre temps est trop précieux, mon prince, pour que j’en abuse à ce point-là.

— Vous avez assez de moi ?

— Je n’ai pas assez de vous… mais je n’en veux pas trop, repris-je du même ton… Voyons, vous ne tenez pas à me compromettre, n’est-ce pas ?

— Je vous demande pardon ! dit-il gaiement.

— Ah ! raison de plus, alors !… J’ai de l’amitié pour vous, mais enfin je vous serai obligée de vous faire plus rare.

Je fus surprise de l’impression sérieuse que ses traits revêtirent subitement.

— Il faut donc s’expliquer, dit-il. Je voulais attendre encore un peu de temps ; mais je vois que le moment en est venu. Il est vrai que je multipliais mes visites sans scrupule parce que mes sentiments pour vous en justifiaient à mes yeux l’indiscrétion… Je vous aime, madame, et ce n’est pas d’aujourd’hui… Pardon ! je sais parfaitement à qui je parle… je sais qu’un pareil aveu adressé à une femme comme vous n’a pas deux interprétations possibles… vous offrir son cœur, c’est vous offrir son nom… Vous vous êtes rendue maîtresse de ma vie… vous avez fait de moi par votre grâce un homme nouveau… un homme meilleur… Serez-vous assez bonne, assez charitable pour achever votre œuvre ?… Puis-je espérer qu’un jour vous daignerez être ma femme ?

Cette proposition inattendue me causa plus de surprise et d’ennui que de trouble. — Voulant épargner au prince la mortification d’un refus trop brusque et trop absolu, je lui dis en hésitant un peu que j’étais sincèrement reconnaissante d’un témoignage d’estime si marqué, mais qu’il me prenait bien au dépourvu, que je ne pouvais me plaindre d’une proposition si imprévue puisque je l’avais en quelque sorte provoquée malgré moi, mais que mon deuil était encore trop récent pour qu’il me fût permis même de la discuter. Je le priais donc de ne m’en plus parler.

Tout en acceptant les délais les plus étendus que je voudrais lui imposer, il insista vivement pour obtenir une réponse moins vague, une parole d’espérance. L’honnêteté me défendant de lui donner cette satisfaction, je me trouvai dans la nécessité d’accentuer mon refus. Je lui dis nettement, quoique avec des ménagements polis, que j’avais pris la ferme résolution de me consacrer à ma fille, et de ne pas me remarier.

Il y eut sans doute du chagrin, mais il y eut surtout, à ce qu’il me sembla, du dépit, de l’irritation et de l’orgueil blessé dans la contenance et dans l’accent du prince, après que je lui eus fait cette formelle déclaration. Je retrouvai là, sous les formes raffinées de l’homme du monde, l’enfant gâté dont les caprices avaient toujours été des lois et qui avait dû briser autrefois les jouets qu’on lui refusait. — Son visage pâle et presque blême s’était péniblement contracté ; ses paupières se levaient et s’abaissaient par de rapides convulsions, et son œil me lançait de méchants éclairs.

— J’allais faire de lui — me disait-il en paroles entrecoupées — un désespéré… un garnement… j’allais le replonger dans le bourbier d’où il était sorti pour me plaire. Je ne pouvais avoir sérieusement la pensée de rester veuve à mon âge… j’attendais sans doute un parti meilleur… je le regretterais peut-être un jour… je me repentirais de lui avoir retiré ma main… On devenait mauvais quand on était malheureux… Et beaucoup de choses de ce genre qui me semblèrent d’un goût déplorable. — Je reconnus avec tristesse qu’où le vice a passé il reste toujours un fond de fange. Je devais le reconnaître bientôt plus amplement.

Il finit par sentir qu’il me manquait, ou plutôt qu’il se manquait à lui-même. Il se remit, s’excusa, essaya de tourner ses fureurs en plaisanterie, et me quitta dans d’assez bons termes en me priant de lui conserver malgré tout mon amitié. Je le lui promis, mais en me promettant à moi-même le contraire. Car je n’avais jamais eu beaucoup de confiance en lui, et je n’en avais plus du tout.

Cinq ou six jours se passèrent. Étonnée de ne pas revoir Cécile, qui n’avait pas coutume de mettre tant d’intervalle entre ses visites, je me décidai à aller chez elle, sans grand espoir de l’y rencontrer, car elle lunchait tout le jour chez l’une ou chez l’autre. Je la trouvai pourtant, mais en compagnie du prince de Viviane, qui était installé en face d’elle au coin du feu. En le voyant là, je ne pus me défendre d’une impression pénible, d’un serrement de cœur ; je savais que jusqu’à cette époque le prince n’avait jamais mis les pieds chez Cécile, et qu’elle s’en plaignait même amèrement. Ce changement d’habitudes m’ennuya, et mon ennui ne diminua pas quand je compris, à quelques allusions qui leur échappèrent, que cette visite avait été précédée d’une autre peu de jours auparavant, et que de plus ils devaient se rencontrer le soir même chez madame Godfrey, où ils dînaient tous les deux. — Il me fut impossible de ne pas établir un rapport dans ma pensée entre ces étranges circonstances et les paroles équivoques, presque menaçantes que le prince m’avait laissées pour adieux. Il connaissait ma tendresse de sœur pour Cécile ; avait-il formé le projet de m’inquiéter, tout au moins, en reportant sur ma meilleure amie les attentions dont je ne voulais plus, d’atteindre mon cœur dans le sien et de se venger enfin de moi sur elle ? Si indigne et si détestable que fût un tel dessein, je n’étais plus assez neuve dans la vie pour ignorer que l’âme aigrie d’un libertin était capable de le concevoir… Cet homme, il est vrai, en m’offrant de m’épouser, avait paru faire preuve de quelques sentiments honnêtes et sérieux, mais c’est qu’il m’avait trouvée belle et qu’il n’avait pas vu d’autre moyen de se rendre maître de ma personne.

J’attendis impatiemment qu’il fût parti ; à peine seule avec Cécile, je m’agenouillai devant elle, et, lui baisant les mains :

— Laisse-moi te parler… veux-tu ?

— Parle, bouche d’or !… mais parle vite… car il faut que je m’habille… tu sais que je ne dîne pas chez moi.

— Veux-tu me faire un immense plaisir, ma chérie ?… Ne t’habille pas… envoie un mot d’excuse à cette madame Godfrey, dont on ne dit pas grand bien… et viens dîner avec ta vieille, vieille amie !

— Ah ! nous y voilà encore ! dit Cécile en riant, mais avec peu de franchise. Eh bien, épuisons la question ; — je veux bien ! Qu’est-ce que tu me reproches décidément ?… Est-ce que je me conduis mal, voyons, le crois-tu ?… Non, tu ne le crois pas ! tu sais que je suis simplement ce que j’ai toujours été : une petite créature qui a du vif-argent dans les veines, qui aime le mouvement, l’entrain, la gaieté, les compliments, la danse…, tout le tra la la de la vie… mais une honnête petite créature enfin qui ne fait rien de mal, qui est dévouée à ses amis et fidèle à son mari !… qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

— Ma chère petite, je ne te blâme pas d’aimer le plaisir, je te blâme de n’aimer que cela… Tu avais autrefois, permets-moi de te le rappeler, une conception plus sérieuse et plus vraie de la vie… Dans nos causeries de jeunes filles, nous imaginions quelque chose de mieux que cette dissipation sans trêve et cette sorte d’ivresse où tu te complais uniquement… nous donnions une place, une grande place dans notre existence future à des bonheurs plus intimes, plus recueillis, plus dignes… Mon Dieu ! tu ne fais rien de mal, c’est vrai… mais… tu ne fais rien de bien… Tu ne fais rien, par exemple, pour élever tes goûts, tes sentiments, tes idées… tu ne te développes que dans le sens de tes défauts… et puis, crois-moi, cette légèreté continuelle d’allures, de tenue, de langage n’est pas sans danger à la longue ; car tout ce qui est sérieux s’enchaîne et se tient dans le monde… l’honnêteté, la vertu sont des choses graves qui ont besoin de s’appuyer sur un fond sérieux d’existence… Elles se dissipent dans le vague et dans la frivolité d’une vie tout extérieure… Elles y perdent peu à peu la consistance et la solidité qui leur sont essentielles, et sans lesquelles elles n’ont plus de force pour dominer nos passions ; c’est ainsi qu’une femme se trouve tout à coup désarmée devant la moindre tentation, le moindre entraînement… Enfin, je te supplie, mon enfant chérie, de t’arrêter sur cette pente… et laisse-moi ajouter que l’absence de ton mari t’en fournit l’occasion toute naturelle, et qu’elle t’en impose même le devoir !

Elle m’écoutait, hélas ! avec une sorte de distraction impatiente, en battant le tapis de son petit pied.

— Eh bien, soit ! me répondit-elle, — c’est possible ; il y a peut-être du vrai dans ton sermon, j’y penserai… Mais, quant à ce soir, j’ai promis formellement à madame Godfrey ; — et j’irai !

— Non, je t’en prie !

— Mais enfin pourquoi cette insistance ? Pourquoi tiens-tu si spécialement à ce que je n’aille pas ce soir chez madame Godfrey ?… Allons ! sois franche !… c’est à cause du prince de Viviane… que tu as été contrariée de trouver chez moi !

— Mon Dieu ! peut-être…, lui dis-je !

— Ah ! c’est plaisant par exemple !… tu te le réserves exclusivement, à ce qu’il paraît !

— Je me le réserve si peu, que j’ai refusé son cœur et sa main qu’il voulait bien m’offrir, l’un portant l’autre, il y a cinq jours… Si je trahis ce secret, c’est que je m’y sens obligée pour te mettre en garde contre un homme que je crois infiniment dangereux… Je serai tranquille maintenant ; car, en supposant qu’il s’avise de te faire la cour, — comme il semble y être disposé, — tu seras édifiée sur la sincérité des sentiments qu’il t’exprimera… Je connais ta délicatesse et ta fierté, et je sais quel accueil peut espérer près de toi un amoureux rebuté qui ose te demander des consolations.

Elle se dressa devant moi, l’œil en feu.

— Je ne te crois pas ! s’écria-t-elle, je ne crois pas un mot de ce que tu viens de dire !… Avoue la vérité : tu es jalouse… voilà !

— Cécile… est-ce toi qui parles ?

— Oui, c’est moi… et je te dis que tu es jalouse !… Comment !… voilà deux ans bientôt que tu vois le prince en tête-à-tête tous les jours ou à peu près… et cela est tout simple… et cela est parfait !… et, dès qu’il vient deux fois chez moi par hasard, tout est perdu !… Allons ! tu es jalouse, mon Dieu !… eh bien, calme-toi… je te le renverrai, ton prince ! je n’y tiens pas autrement !

— Ah ! ma pauvre enfant, où as-tu pris ce ton-là ?… tu m’offenses, tu sais ?

— Mais c’est toi qui m’offenses depuis une heure… et toujours, en me traitant comme une enfant sans raison et comme une femme sans honneur !… Allons, bonsoir !… laisse-moi m’habiller !

Mes yeux, à demi égarés de surprise et de douleur, cherchèrent les siens, mais en vain ; elle fuyait mon regard. Je fis quelques pas vers la porte.

— Charlotte ! dit-elle ; voyons… ta main.

— Non ! lui dis-je ; tu ne la mérites pas.

Et je sortis.

Je rentrai chez moi l’âme navrée. Dans le premier trouble qui suivit cette scène, il me sembla que tout m’échappait, que tout s’écroulait. Je perdais la plus chère amitié de ma vie : en même temps je perdais l’immense intérêt qui s’y rattachait et sur lequel j’avais compté pour occuper et pacifier mon cœur. Je me voyais, par l’égarement obstiné de Cécile, hors d’état de tenir l’engagement que j’avais pris avec son mari… Comment lui demander à lui-même désormais sa bonne volonté et son concours pour un rapprochement auquel sa femme refusait de se prêter ? Comment lui apprendre cette triste vérité ? Comment même le revoir ?

À la réflexion, cependant, mon agitation se calma un peu. Je me dis qu’il était impossible que Cécile fût transformée et endurcie au point d’être devenue une personne absolument différente d’elle-même ; je me rappelai qu’elle avait eu autrefois avec moi de ces accès de mauvaise humeur et d’emportement, qu’elle les avait toujours regrettés, et que son excellent cœur avait vite repris le dessus. J’espérai qu’il en serait de même cette fois et qu’elle m’arriverait le lendemain confuse et repentante.

Mais je ne devais pas passer ce lendemain à Paris. Je reçus de fort bonne heure dans la matinée une lettre de madame Hémery, la femme de charge de madame de Louvercy ; elle m’annonçait que ma belle-mère était gravement malade ; elle désirait me voir et voir aussi sa petite-fille. J’oubliai toute autre inquiétude, et je partis aussitôt pour Louvercy avec ma fille.

Ma belle-mère était atteinte d’une violente bronchite qui avait présenté au début des symptômes dont son médecin s’était alarmé. Mais le mal s’apaisa vite, et, huit jours après notre arrivée, elle était hors de tout danger. J’avais grande envie de retourner à Paris ; mais cela me fut impossible, nous étions déjà en décembre ; il était convenu que je devais amener chaque année ma fille chez sa grand’mère pour les fêtes de Noël et du jour de l’an, et, comme nous n’en étions plus séparés que par un court intervalle, je n’avais aucun prétexte pour ne pas prolonger mon séjour jusque-là.

Il m’était venu, sur ces entrefaites, une lettre de Cécile qui m’ôta une partie de mes soucis, mais qui m’en laissa beaucoup et de fort graves. Voici cette lettre, qui devait jouer plus tard un grand rôle dans une circonstance bien douloureuse :


CÉCILE D’ÉBLIS
À CHARLOTTE DE LOUVERCY


« Ma bien-aimée Charlotte, j’ai couru chez toi dès lundi comme une pauvre folle… La nouvelle de ton départ m’a consternée. Il a fallu rentrer chez moi avec cette montagne que j’avais sur le cœur… Ô ma chérie, nous ne sommes pas brouillées, dis ? Quand tu m’as refusé ta main l’autre soir, il m’a semblé que mon bon ange m’abandonnait et que je tombais je ne sais où… Ô ma chère Charlotte, je ne pensais pas un mot des choses indignes que je t’ai dites… je t’en demande pardon à deux genoux… Tu as cent mille fois raison de blâmer mon misérable train de vie ;… mais, vois-tu, le fond de tout, c’est que je suis malheureuse, affreusement malheureuse !… Mon mari est excellent, plein de mérite et d’honneur ; mais il a un défaut terrible, — il ne m’aime pas ! Je le sens depuis longtemps, — presque depuis le premier jour, et cela me tue !… Il ne me maltraite pas, grand Dieu ! il est bon pour moi, mais d’une bonté qui me glace… il ne m’aime pas ! Eh bien, que veux-tu que fasse une femme qui s’aperçoit de cela ? Il n’y a qu’un remède… ne pas penser, ne pas réfléchir, se mettre des grelots aux pieds et à la tête, et s’étourdir au bruit ! — Et encore cela ne suffit pas toujours… Il y a des moments où le cœur me manque, où ma tête se perd tout à fait, où je me sens tout près d’un coup de désespoir… d’une dernière et irréparable folie… Tu vois si j’ai besoin que tu m’aimes ! — Moi, je t’adore.

» cécile. »


Cette lettre m’effraya non-seulement par le désordre d’esprit dont elle était empreinte, mais surtout par l’insistance étrange avec laquelle Cécile se plaignait pour la première fois des torts de son mari, auxquels elle avait paru jusque-là si peu sensible. On eût dit qu’elle venait de les découvrir subitement, comme si elle se fût ingéniée à se chercher des griefs pour se créer ou se préparer des excuses.

Je lui répondis le même jour très-longuement. J’essayai de calmer son exaltation en l’assurant d’abord que ma tendre amitié pour elle, un instant froissée, n’en restait pas moins entière et inaltérable : je m’attachai ensuite à lui prouver que son mari n’avait péché envers elle que par excès de complaisance ; qu’elle ne pouvait sérieusement lui reprocher de ne pas avoir abandonné ses travaux, sa carrière et son avenir pour prendre part à tous les plaisirs de sa femme ; qu’elle eût été la première à l’en blâmer et à en souffrir dans sa fierté ; qu’en bonne justice il serait mieux fondé qu’elle à s’affliger d’un manque d’affection, puisqu’il lui avait fait beaucoup de sacrifices et qu’elle ne lui en faisait aucun ; que peut-être, que certainement même, dans le secret de son cœur, M. d’Éblis lui adressait les reproches qu’elle lui adressait elle-même ; qu’il dépendait absolument d’elle de fondre cette glace qui s’était mise entre eux, et que j’avais des raisons de croire que le moindre effort de sa part pour se rapprocher de son mari serait accueilli avec reconnaissance, avec effusion ; qu’au reste, je m’étais promis de faire cesser entre eux ce triste malentendu, et que, si elle voulait seulement m’aider un peu, l’année nouvelle qui allait commencer verrait le bonheur s’asseoir à son foyer en même temps qu’elle s’y assoirait elle-même. — Je lui rappelais, en terminant, que son mari l’avait priée avant son départ de lui écrire presque chaque jour, et je la suppliais de répondre moins légèrement qu’elle ne l’avait fait d’abord à cette recommandation, qui n’était certes pas une marque d’indifférence.

Un peu rassurée après avoir envoyé cette lettre, je le fus encore davantage en recevant peu de jours plus tard de Cécile un billet assez bref, mais où elle semblait montrer beaucoup de calme et de sagesse. Elle me remerciait très-tendrement. Elle me disait que j’avais raison, que c’était elle qui avait gâté son bonheur ; mais elle était décidée à réparer ses torts : elle attendait le retour de son mari avec impatience pour commencer tout de suite ses réformes ; mais elle l’attendait pourtant, ajoutait-elle, avec un petit tremblement parce que son attachement profond pour lui avait toujours été mêlé d’un peu de terreur.

Ce langage, quoique en contradiction singulière avec le ton de sa lettre précédente, me parut naturel et vrai, et, sachant que M. d’Éblis devait rentrer à Paris la semaine suivante, je me sentis délivrée de toutes les pénibles appréhensions que j’avais apportées à Louvercy.

Le 17 décembre, dans la soirée, nous finissions de dîner, madame de Louvercy, ma fille et moi, quand nous crûmes entendre un son de grelots et quelques claquements de fouet du côté de l’avenue. Nous prêtâmes toutes trois l’oreille avec surprise, car nous vivions très-retirées ; à l’exception du curé et du médecin, qui étaient venus dans la journée, nous ne recevions personne, et nous étions d’autant plus éloignées d’attendre la visite d’un étranger que le temps était extrêmement rigoureux. Il faisait une forte gelée, et il était tombé depuis la veille une grande quantité de neige, qui nous ensevelissait dans nos bois, et qui nous séparait du reste du monde. — On est facilement curieux à la campagne. Ma fille courut à une fenêtre.

— C’est une voiture, dit-elle ; je vois les lanternes qui viennent… qui viennent ! —

Je m’étais levée aussi ; je passai mon mouchoir sur une vitre pour en effacer le givre, et j’aperçus en effet la forme noire d’une voiture se détachant sur le fond de neige et s’avançant lentement vers le château, en côtoyant l’étang glacé. Sauf le faible tintement des grelots, on n’entendait aucun bruit, les roues glissant plutôt qu’elles ne roulaient sur l’épais tapis blanc qui couvrait le sol.

Nous nous interrogions, ma belle-mère et moi, quand la porte s’ouvrit tout à coup, et nous ne pûmes retenir un cri d’étonnement en voyant entrer Cécile. Elle vint à nous de son allure brusque et rapide, embrassa sa tante, puis moi, et, riant d’un rire nerveux :

— J’ai voulu vous faire une surprise, nous dit-elle. Mon mari m’a écrit qu’il ne pouvait revenir avant huit jours ; j’ai eu l’idée de passer ces huit jours avec vous, et me voilà !… Seulement j’ai failli rester en chemin dans cette neige… Nous avons mis plus de trois heures à venir de la gare… je suis transie… je grelotte ! — Elle frissonnait en effet de tous ses membres ; je fus frappée en même temps de la pâleur et de l’altération de ses traits, que j’attribuai au froid qu’elle avait ressenti et au malaise qui en était la suite.

Pendant que sa tante la grondait doucement de sa folie, tout en la remerciant de son attention, je la fis asseoir devant le feu ; puis je donnai des ordres pour qu’on lui servît à dîner. Mais elle ne voulut rien prendre : — elle avait dîné à Mantes, nous dit-elle. Elle se mit alors à nous conter avec une volubilité fiévreuse les incidents de son voyage, la peine qu’elle avait eue à trouver une voiture à la gare, l’effroi de sa femme de chambre au milieu des bois pleins de neige. — Elle s’interrompait par instants et restait les yeux fixes devant elle. Puis elle reprenait comme à la hâte ses récits et ses rires d’enfant. — Vers neuf heures, madame de Louvercy, qui était encore souffrante, la pria de l’excuser, et monta chez elle.

— Tu ferais bien, dis-je à Cécile, d’aller te reposer aussi… tu as l’air très-fatiguée… nous causerons demain tout à notre aise.

— Non, non ! me dit-elle ; je suis remise… Allons dans ta chambre… nous serons mieux que dans le salon pour babiller.

Ma chambre était celle que j’avais occupée six ans auparavant pendant mon premier séjour à Louvercy, dans la tour d’angle du château. Je l’avais préférée à toute autre à cause des souvenirs qu’elle me rappelait ; elle touchait, d’ailleurs, à celle qu’avait habitée ma grand’mère, et où j’avais installé ma fille. — Nous nous y rendîmes, Cécile et moi, précédées par madame Hémery, la femme de charge, qui portait un flambeau. Elle rajusta le feu et nous laissa. — À peine fut-elle sortie, que Cécile jeta son chapeau sur le lit, et alla vivement fermer la double porte restée entr’ouverte ; puis, revenant à moi d’un pas automatique, elle attacha ses yeux sur les miens avec une effrayante expression d’égarement, me posa ses deux mains sur les épaules, et me dit avec un accent bas et sourd que je n’oublierai jamais :

— Charlotte… je suis perdue !

Un froid de mort me passa dans les veines.

— Mon Dieu ! m’écriai-je à demi-voix, que me dis-tu là ?

— La vérité, — reprit-elle du même ton : — je suis perdue !

Je restai quelques secondes atterrée, sans un mouvement, sans une parole ; puis, l’interrogeant du regard :

— Le prince ?… lui dis-je.

Elle fit de la tête un triste signe d’affirmation.

— Tu es sa maîtresse ? repris-je plus bas encore.

— J’ai été sa maîtresse… oui.… hier… en sortant du bal… Comment ? pourquoi ? Je ne sais pas !… Je me suis donnée… sans raison… sans passion… sans goût… sans excuse… comme une misérable fille !

Je vis qu’elle chancelait ; je la soutins, et je l’aidai à gagner un canapé sur lequel elle s’affaissa. — Je tombai sur mes deux genoux devant elle, et, la tête dans mes mains, je pleurai.

Au bout d’un instant, je sentis ses doigts effleurer mes cheveux :

— Bonne Charlotte ! murmurait-elle, tu me pleures !… Ah ! j’avais été honnête femme jusque-là, je t’assure !… et penser que je ne puis plus l’être jamais… jamais… que j’ai cette tache au front, cette honte au cœur pour le reste de ma vie !… Est-ce donc vrai ? est-ce possible ?… quel réveil, grand Dieu !… Ah ! si on savait… si on savait !…

— Oh ! ma pauvre enfant ! lui dis-je en lui baisant les mains.

Elle me les retira :

— Non ! non ! me dit-elle, je t’en prie !… Je ne suis plus digne… je me fais horreur !… Ah ! mon Dieu ! ayez pitié ! Faites que je devienne folle, je vous en prie !…

Et elle joignait convulsivement ses mains suppliantes.

— Et puis, s’écria-t-elle en se dressant tout à coup, qu’est-ce que je vais faire ?… Car j’ai menti tout à l’heure en vous disant que mon mari revenait seulement dans huit jours… il revient demain ! — demain, tu entends ? Voilà pourquoi je me suis sauvée… voilà pourquoi je suis venue me jeter à toi… pour te demander ce qu’il faut faire… Je ne peux pas le revoir, je ne le peux pas !… Il était si bon pour moi… si bon !… et il est si honnête, lui !

— Ma chérie, il faut bien le revoir, lui dis-je à travers mes larmes.

— Comment veux-tu ?… c’est impossible… à moins que je ne lui avoue tout !… oui, j’ai envie de tout lui avouer ; quoi qu’il arrive ensuite… qu’il me tue ou qu’il me pardonne… je serai délivrée… N’est-ce pas ? il faut avouer… tu me le conseilles ?

Je ne répondais rien.

— Alors, dit-elle en se levant tout debout, il ne me reste qu’à me tuer !

Je la forçai doucement à se rasseoir, et je m’assis près d’elle.

— Calme-toi, calmons-nous, ma Cécile, je t’en supplie. Laisse-moi penser, réfléchir… Tout cela est si soudain, si troublant… Voyons, tu me demandes si tu dois avouer ta faute à ton mari… Mon Dieu, j’ose à peine t’en détourner… car, après tout, c’est un bon mouvement… et pourtant je ne crois vraiment pas que cela soit sage… D’abord ce sont là des offenses que les hommes ne pardonnent guère… et puis il voudra se venger, ton mari… tu ne nommeras personne, je le sais bien ; mais il s’informera… il est bien difficile qu’il n’arrive pas à la vérité… et tu prévois ce qui se passera alors… Enfin, ma chérie, même en écartant ce danger, même en supposant le pardon, je crois qu’avouer ta faute ce serait hasarder et même perdre sûrement le peu de bonheur que vous pouvez espérer encore tous les deux.

— Et quel bonheur, grand Dieu ! veux-tu que j’espère ou que je lui donne… avec le secret de cette faute entre nous ?

— Cette faute du moins, repris-je, tu la connaîtras seule, et tu en souffriras seule… Il me semble que c’est presque l’aggraver que d’en faire partager les douleurs et les hontes à ton mari… et que c’est déjà l’expier un peu que d’en garder pour toi seule toute l’amertume.

— Je ne pourrai pas ! dit-elle à demi-voix en secouant la tête avec accablement.

Ses beaux cheveux tout défaits inondaient ses épaules et couvraient à demi son front et son visage ; ses bras inertes pendaient à ses côtés ; ses yeux secs regardaient le vide avec une affreuse fixité. C’était une image si navrante de l’absolu désespoir, que tout me parut bon pour relever un peu son courage.

— Ma chérie, lui dis-je en la serrant contre mon cœur, tu as cru que tu n’étais pas aimée… c’est ce qui t’a perdue… Je ne voudrais pas trop atténuer ta faute, qui est bien grande… mais tu n’es pas pourtant sans excuses… tu as cru du moins en avoir.

— Des excuses ! dit-elle amèrement. Je n’en ai pas l’ombre !

— Rappelle-toi… Tu m’écrivais, il n’y a pas longtemps, que c’était l’indifférence, l’abandon de ton mari qui te poussait à cette vie d’étourdissement et de désordre… Rappelle-toi !

— Je mentais ! dit-elle d’une voix sombre. — Tu le sais bien ! — C’est moi qui ai découragé mon mari,… c’est moi qui l’ai abandonné,… qui ai préféré mes stupides plaisirs à son affection et au bonheur, et à l’honneur ! Voilà la vérité !… Tu m’avais prédit toi-même où cela me mènerait… Non ! je n’ai pas une excuse,… pas une !

— Eh bien, malgré tout…, rien n’est désespéré, va… Voyons, veux-tu que je te dise ce que je ferais, moi, si j’étais à la fois coupable et repentante comme tu l’es ?… veux-tu que je te dise à quoi je me rattacherais, à quel sentiment, à quelle espérance ?

— Dis !

— Écoute : je voudrais passer le reste de ma vie à réparer ma faute par une conduite tout opposée à celle qui m’aurait rendue si coupable et si misérable… Je voudrais m’enfermer dans mon devoir comme dans un cloître, me faire aimer et bénir de celui que j’aurais eu le malheur d’outrager dans une minute d’égarement, m’imposer toutes les privations pour lui plaire,… ne plus exister que pour lui, me consacrer et me dévouer à lui,… faire pour lui enfin ce qu’une religieuse fait pour Dieu !… Et alors je t’assure qu’un jour viendrait où je me sentirais presque consolée et pardonnée !

Ses yeux s’étaient éclairés ; elle m’embrassa.

— Je crois que tu me sauves, me dit-elle. — Oui, il me semble que cela est possible… Seulement je ne peux plus penser,… ma pauvre tête n’y est plus… Alors, tu crois vraiment que je peux le revoir ?

— Sans aucun doute. Tu le peux, et tu le dois.

Elle me regarda de l’air d’un enfant effrayé, en ajoutant :

— Et l’embrasser ?

Je fis signe que oui.

— Il faut donc, reprit-elle, que je reparte pour Paris demain matin,… car il arrive à quatre heures.

— Oui, il le faut, ma chérie. Il est impossible que tu ne sois pas là au moment de son retour. Je te conduirai moi-même à la gare pour le train de neuf heures.

Cela fut convenu ainsi. Nous devions supposer une dépêche de M. d’Éblis pour expliquer ce brusque départ à madame de Louvercy. — Je voulus conduire Cécile jusqu’à sa chambre ; je l’aidai à se déshabiller, et je ne la quittai qu’après l’avoir vue au lit. Épuisée par une si longue exaltation, elle me paraissait plus calme et près de s’endormir. Je l’embrassai une dernière fois, et j’allai moi-même chercher quelques moments de repos, que je ne trouvai pas.

Le lendemain, un peu avant sept heures, — le jour se montrait à peine, — je me levai, et je me dirigeai vers l’appartement de Cécile. Je frappai à la porte de sa chambre : on ne répondit pas. — J’entrai. — Deux bougies achevaient de brûler sur la cheminée… Je m’approchai du lit ; il était vide. Très-étonnée, je jetai un regard rapide autour de moi : toute sa toilette de la veille, sa robe, son manteau de fourrure, son chapeau, étaient épars sur les meubles où nous les avions déposés. Dans un coin de la chambre, la caisse de voyage était ouverte et les tiroirs bouleversés. J’y avais remarqué, la veille au soir, non sans quelque surprise, une légère toilette de bal, une robe en soie mauve, et Cécile m’avait dit que c’était Julie, sa femme de chambre, qui l’avait mise par étourderie dans la caisse. Cette robe n’y était plus. — J’éprouvai une sorte de terreur vague, de demi-égarement. J’allais sonner, appeler, — quand mes yeux s’arrêtèrent sur une lettre placée en vedette sur le marbre de la cheminée, entre les deux bougies allumées. — Je la saisis ; la lettre m’était adressée, et je reconnus l’écriture de Cécile. — Je l’ouvris, et voici ce que je lus :


« Ma bien-aimée Charlotte, décidément je ne puis pas le revoir… Malgré ma faute, je suis encore trop honnête femme pour cela… — Je vais mourir, ma pauvre chérie ; … pardon de la peine que je te fais… Je crois que Dieu, malgré tout, me recevra avec bonté, parce qu’il voit ce que je souffre… J’aimais tant la vie ; … mais il n’y a plus moyen, vois-tu !…

» Je pensais déjà à cela hier soir en venant de la gare au château… Tout le long du chemin, en voyant cette neige épaisse sur toute la campagne, je me disais que je voudrais y être couchée et endormie pour jamais… Voilà la mort que j’ai choisie… J’ai lu je ne sais où qu’on ne souffrait pas beaucoup, qu’une fois le premier saisissement passé, on s’endormait doucement… J’espère qu’il en sera ainsi pour moi…

» Tu sais où tu me trouveras, ma chérie… Tu te rappelles que je t’ai dit un jour que je voudrais être enterrée là ?… Je ne crois pas que cela soit possible ; mais je veux au moins y mourir… C’est là qu’il m’a dit qu’il m’aimait,… qu’il m’a demandé si je voulais être sa femme… Hélas ! oui, je voulais bien,… car je l’aimais bien, et j’étais bien fière de son amour…, que je n’ai pas su garder !

» Dis-lui tout… Dis-lui ma faute, mon infamie, mais aussi mon repentir, n’est-ce pas ?

» C’est toi qu’il aurait dû aimer, c’est toi qu’il aurait dû choisir, je l’ai toujours pensé… Toi seule étais digne de lui… Je voudrais qu’il ouvrît enfin les yeux,… c’est mon dernier vœu… Vous voilà libres tous deux,… et puis, si vous me deviez votre bonheur enfin, vous auriez plus de pitié,… vous pardonneriez tous deux de meilleur cœur à votre pauvre petite morte !…

» Ta cécile. »


Cette lettre a été bien souvent mouillée de mes pleurs, mais elle ne le fut pas dans ce moment-là… J’étais folle ; je n’avais plus ni pensée, ni voix, ni larmes… Tout à coup l’idée que toute minute perdue pouvait être irréparable me tira de ma stupeur. Je courus chez moi ; j’appelai un de mes domestiques, Jean, l’ancien soldat de mon mari, qui était resté à mon service et qui avait toute ma confiance. — Je lui dis brièvement que j’avais une course à faire dans le parc et que je le priais de m’accompagner. Il fut évidemment saisi de l’altération de ma voix et du bouleversement de mes traits ; mais il ne m’interrogea pas. Je m’apprêtai, il fut prêt lui-même en un instant, et nous sortîmes du château par la porte des écuries afin de ne pas éveiller l’attention.

Il fallait cependant confier à cet homme tout ce que je pouvais lui dire de l’affreuse vérité. Je commençai donc à lui donner tout en marchant l’explication que j’avais préparée à la hâte :

— Madame d’Éblis, lui dis-je, s’était couchée la veille avec une grosse fièvre, suite de la fatigue de son voyage à travers les neiges ; dans son agitation, elle m’avait dit comme en sommeillant des choses étranges… qu’elle avait la tête en feu, qu’elle voulait sortir, aller dans le parc, dormir dans la neige…malheureusement je n’avais pas attaché d’importance à ces paroles fiévreuses, surtout en la voyant s’endormir tout à fait ; mais, ce matin, en allant prendre de ses nouvelles, je ne l’avais pas trouvée dans sa chambre ; je m’étais assurée qu’elle n’était pas dans le château… d’autres indices encore me donnaient à craindre que sa fièvre n’eût redoublé pendant la nuit, et que dans un accès de délire elle n’eût essayé de réaliser ses sinistres rêveries… Nous allions d’abord chercher ses traces en nous dirigeant vers la partie retirée du parc qu’on nommait l’Ermitage… Je supposais que, dans son égarement, elle avait dû, comme malgré elle, aller de ce côté, parce que cet Ermitage avait toujours été son lieu de promenade favori… Enfin je n’avais prévenu personne que lui, parce que je voulais épargner mes anxiétés à madame de Louvercy tant qu’il me resterait une lueur d’espoir.

Jean, après le premier cri, eut une idée qui ne m’était pas venue : il retourna vivement sur ses pas jusqu’au pavillon de la grille, et envoya le concierge chercher le médecin de la maison. Nous reprîmes alors notre marche, que l’épaisseur de la neige rendait bien difficile et bien lente à mon gré. — Plusieurs chemins, s’entre-croisant dans le parc, mènent du château à l’Ermitage. Nous avions pris le plus court. La neige y présentait une surface unie et intacte ; personne n’y avait passé. Un peu d’espérance me rentra au cœur. Mais, au détour de cette première avenue, Jean, qui me précédait, s’arrêta soudain en poussant une exclamation : j’accourus, et je vis, avec un sentiment d’angoisse inexprimable, les empreintes répétées de deux petits pieds, de deux chaussures étroites et fines, qui tachaient seules l’uniformité de la plaine blanche. — Nous nous regardâmes douloureusement :

— Allons vite ! dis-je tout bas.

Et nous hâtâmes encore notre marche. — Nous suivîmes longtemps, hélas ! ces empreintes, au milieu du silence effrayant des bois, sous le ciel gris, bas et morne de cette triste matinée d’hiver. — Elles nous conduisirent presque jusqu’à la sortie du parc ; puis elles se détournèrent tout à coup et se perdirent dans le sentier qui traverse le taillis, et qui aboutit en quelques pas à l’Ermitage.

— Madame a raison, me dit Jean à demi-voix ; elle est là !

Il vit que je m’étais arrêtée et que je chancelais ; il me pria de m’appuyer sur son bras. Mais cela ne se pouvait pas, le sentier étant trop resserré pour nous deux. Je passai devant lui, et j’avançai… Oui, en effet, elle était là !

J’ai dit autrefois dans ces pages ce qu’était cette clairière de l’Ermitage, son exceptionnelle et poétique solitude, ses groupes de très-vieux arbres clair-semés, sa petite fontaine cintrée, son air de retraite profonde… elle était là. — À l’issue du sentier, mon premier regard l’aperçut. On la voyait cependant à peine. Elle était étendue dans sa robe pâle et dans ses dentelles, — la tête un peu relevée contre un des grands hêtres qui ombragent la fontaine. Il était tombé dans la nuit un peu de neige nouvelle qui l’avait couverte d’une sorte de gaze. Je me rappelle aussi que, de temps à autre, de légers flocons se détachaient des branches au-dessus de sa tête et venaient se poser doucement sur elle.

Je m’étais précipitée.

— Cécile !… Cécile !

J’étais à genoux, je tenais, je serrais sa main plus froide que la neige même… Rien… le cœur ne battait plus… le pauvre visage était bleuâtre… elle était morte !

Ah ! pauvre chère enfant !… c’est alors que je retrouvai mes larmes !

Et pourtant je ne pouvais pas le croire ; malgré les tristes affirmations de mon compagnon, j’espérais encore… Je me rappelai qu’il y avait à peu de distance, sur la limite du parc et du bois, des huttes de charbonniers. Je dis à Jean d’essayer de l’y porter… nous pourrions la réchauffer, la faire revivre. Le brave garçon, qui pleurait lui-même comme un enfant, l’enleva dans ses bras toute raidie, et nous nous dirigeâmes, moi le suivant, vers ces huttes. Quelle marche !… quelle scène !… cette nature désolée, cette morte charmante en toilette de fête ! — Elle l’avait revêtue, je l’ai toujours pensé, par un sentiment d’étrange coquetterie, pour mettre sa mort en harmonie avec sa vie, et aussi sans doute pour que son image dernière nous restât plus touchante, plus gracieuse et plus digne de pitié.

Pendant que les gens de la hutte s’empressaient avec moi autour d’elle, je priai Jean de courir au château et d’en amener le médecin, qui devait alors y être arrivé… Mais à quoi bon insister sur ces détails navrants ? Le médecin ne vint que pour me confirmer la terrible vérité.

Deux heures plus tard, on la rapportait au château.

Je répétai à ma belle-mère l’explication que j’avais donnée à Jean, en écartant toute idée de suicide volontaire : — Cécile avait eu un accès de fièvre et de délire : elle était sortie tout égarée au milieu de la nuit ; le froid l’avait saisie et l’avait tuée. L’état fébrile où on l’avait vue dans la soirée précédente prêtait au reste à cette explication une grande apparence de vérité.

On envoya dès midi à M. d’Éblis une dépêche qui l’appelait en toute hâte : on lui disait que sa femme était gravement malade. Il arriva le soir : nous le reçûmes, madame de Louvercy et moi, et, aussitôt qu’il nous vit, il comprit que tout était fini. — Il voulut qu’on le laissât seul avec le pauvre corps, et nous l’entendîmes longtemps sangloter amèrement.

Le surlendemain, Cécile reposait à jamais dans le petit cimetière de Louvercy, tout près de cette fosse où elle s’était un jour ensevelie toute vivante.