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Le Judaïsme depuis la captivité de Babylone, d’après les nouvelles recherches d’un historien hollandais

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Le Judaïsme depuis la captivité de Babylone, d’après les nouvelles recherches d’un historien hollandais
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 98 (p. 114-141).
LE JUDAÏSME
DEPUIS LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE
D’APRÈS LES NOUVELLES RECHERCHES D’UN HISTORIEN HOLLANDAIS.

De Godsdienst van Israel tot den ondergang van den Joodschen stant, deel II (Histoire de la religion d’Israël jusqu’à la destruction de l’état juif, 2e partie), par le Dr Kuenen, professeur de théologie à Leide; Harlem, A. C. Kruseman, 1870.

Depuis qu’on ne craint plus d’appliquer à l’histoire d’Israël la méthode et les procédés en usage lorsqu’il s’agit des autres nations, on est généralement d’accord pour reconnaître que l’événement connu sous le nom de « captivité de Babylone » marque le moment décisif du développement religieux du peuple israélite. Cet événement ne détermine pas seulement, comme de pieuses traditions l’enseignaient aux théologiens d’autrefois, une conversion qui aurait ramené à la foi trop longtemps oubliée de ses pères un peuple corrigé par le malheur. C’est toute une révolution, c’est tout un nouvel ordre d’idées, de croyances et d’institutions qui commence, et, à dire vrai, c’est le judaïsme proprement dit qui se constitue. Il y eut même un temps où, par réaction contre le point de vue antérieur, on inclinait à rayer, ou peu s’en faut, tous les antécédens historiques et religieux du peuple juif, à réduire tout le judaïsme aux innovations introduites pendant et après la période de l’exil. Tantôt l’on exagéra le mérite d’Esdras et de ses compagnons d’œuvre au point de tout attribuer à leur génie inventif, tantôt l’on ne voulut voir dans le judaïsme qu’une série d’emprunts plus ou moins déguisés à la religion de Zoroastre. Il est certain qu’Esdras et ses amis ont beaucoup innové ; il ne l’est pas moins que le judaïsme, tel qu’il se montre aux environs de l’ère chrétienne, contient plus d’un élément dont il serait puéril de contester l’origine persane; mais là aussi se vérifie la loi, trop souvent méconnue, que les révolutions les plus radicales se rattachent au passé par des liens étroits et nombreux, et qu’en particulier une religion peut se transformer, s’approprier même des élémens hétérogènes, sans rompre avec son principe essentiel, et par conséquent sans perdre son identité. Préciser autant que possible ce qui subsista du mosaïsme antérieur à la captivité, indiquer les innovations qui se greffèrent alors sur la vieille souche nationale et religieuse, déterminer l’action personnelle des hommes qui parvinrent à les introduire, en un mot dérouler la genèse du judaïsme pendant cette période de formation constitutive, tel est l’objet spécial de cette étude, pour laquelle nous recourons de nouveau à l’érudition aussi limpide que profonde et libre d’un professeur hollandais qui n’est plus un étranger pour les lecteurs de la Revue. On se souvient peut-être que, dans un travail antérieur, nous avons retracé d’après M. Kuenen les moyens termes successifs qui permirent aux Israélites du temps des rois et des prophètes de passer d’un polythéisme très grossier à un monothéisme rigoureux [1]. C’est à la déduction historique de ces moyens termes qu’était consacrée la première partie du grand ouvrage de M. Kuenen sur l’histoire de la religion d’Israël. La question spéciale que nous allons envisager, et dont l’intérêt n’est pas moindre, est un des principaux sujets traités dans la seconde partie.


I.

Rappelons brièvement l’état politique et religieux du peuple juif au VIe siècle avant notre ère, c’est-à-dire peu de temps avant que les victoires du roi chaldéen Nebucadrezar lui eussent ravi l’existence comme nation.

Il s’en faut bien que la totalité des Juifs fût encore attachée de cœur au monothéisme. L’élite seule de la nation le professait avec rigueur sous la direction morale des prophètes ou inspirés de Jehovah. Un grand nombre, si ce n’est la majorité, continuait par tradition et aussi, comme on n’en peut douter, par un penchant superstitieux pour des rites plus tragiques ou plus joyeux que ceux du jehovisme, de s’associer aux peuples voisins pour adorer les autres divinités sémitiques, en particulier Moloch, l’épouvantable idole qui se repaissait de victimes humaines. Cela ne les empêchait pas, il est vrai, de regarder Jehovah comme le dieu spécial d’Israël ; mais il fallait s’élever au-dessus de ce vulgum pecus pour rencontrer ceux qui comprenaient clairement que Jehovah était un dieu « jaloux » qu’irritaient les hommages rendus à ses congénères, un véritable dieu national. Moins nombreux encore étaient ceux qui, partis du principe que Jehovah était le seul dieu adorable, étaient arrivés à la conviction qu’il était le seul Dieu existant. En pratique et tant qu’il ne s’agissait que de politique intérieure, ces deux derniers points de vue se confondaient; mais une grave divergence se manifesta sur le terrain de la politique étrangère. Les patriotes jehovistes, pleins de confiance dans l’invincible appui que Jehovah ne pouvait manquer d’accorder à un peuple qui faisait tant pour lui, avaient poussé leur pays et leur roi dans une voie fatalement désastreuse. Ils avaient osé se mesurer avec l’empire chaldéen ; Jérusalem n’avait pas craint de braver Babylone, et la défaite de l’armée nationale, la mort de Josias, la prise de Jérusalem, n’avaient pas suffi pour dissiper ces illusions tenaces. Trois fois Nebucadrezar dut lancer ses soldats contre l’opiniâtre cité, trois fois il arracha à leur patrie les familles les plus notables du pays juif. Quand le dernier convoi de bannis quitta les lieux aimés que la plupart d’entre eux ne devaient plus revoir, le sol était dévasté, le sang avait coulé par torrens, Jérusalem et son temple étaient en ruines, et dans la campagne déserte on n’entendait au loin qu’une voix plaintive faisant monter au ciel ses lamentations. C’était Jérémie qui pleurait sur sa pauvre patrie. Quelques-uns discernèrent des accens plus mystérieux encore qui semblaient sortir de terre, et pensèrent que c’était Rachel, la bien-aimée du patriarche, la vieille mère de la tribu de Juda, qui s’était réveillée dans sa tombe et pleurait ses enfans perdus, inconsolable de ce qu’ils n’étaient plus.

A cette touchante poésie correspondait la plus triste réalité. C’est une erreur traditionnelle de croire que toute la population fut déportée par ordre du vainqueur sur les bords de l’Euphrate. Un grand nombre, les plus pauvres, les artisans, les simples laboureurs, furent laissés sur le sol natal. Les uns, privés de tout par la guerre, s’adonnèrent au brigandage; les autres, qui se remirent à cultiver, furent en butte aux maraudeurs des pays voisins, vieux ennemis d’Israël. Le fanatisme patriotique n’était pas entièrement éteint. La preuve en est que Gédalia, partisan des Chaldéens, que le vainqueur en partant avait préposé à la garde de sa conquête, fut tué, lui et ses soldats, surpris par une émeute. Cela ne pouvait mener à rien; après cet accès de désespoir, la peur de Nebucadrezar chassa du pays ceux qui osaient encore prétendre à un semblant d’aristocratie, ils se réfugièrent en Egypte, et il ne resta en Judée qu’un troupeau de misérables accablés par la pauvreté et la terreur. Le roi de Babylone les laissa végéter sur leur glèbe; ce n’est pas de là que pouvait sortir le relèvement d’Israël. Fallait-il en dire autant de ceux que leur position sociale avait désignés à la politique du conquérant chaldéen comme formant l’élément vital du peuple vaincu, et qu’il avait déportés vers le centre de son empire? Leur nombre, difficile à préciser, doit avoir été considérable. Parmi eux se trouvaient des nobles, des prophètes, des prêtres. Ils furent partagés en plusieurs groupes; un très petit nombre s’établit à Babylone même, tous ne reçurent pas des terres à cultiver, beaucoup durent louer leurs bras pour des travaux mercenaires, plusieurs exercèrent d’humbles métiers, quelques-uns enfin firent le petit commerce, et il ne serait pas téméraire de faire dater de ce moment la première éclosion de cet esprit de négoce qui depuis caractérisa si fortement les descendans de Juda.

Cependant, lorsque le supplice des principaux meneurs de la révolte eut apaisé la colère royale, on ne peut pas dire que l’autorité chaldéenne ait opprimé outre mesure ces vaincus sans patrie. On les laissa libres de s’organiser entre eux comme ils l’entendaient. Les chefs de famille conservèrent leur autorité, peut-être aussi leur donna-t-on dès les premiers temps un patron indigène, le resch galutha (prince des exilés), qui servit d’intermédiaire entre eux et la cour babylonienne. Ce qui est certain, c’est que, tout en devant subir les vexations de détail et les inévitables misères attachées à leur position de bannis au milieu d’un peuple ennemi, ils purent se maintenir et même améliorer peu à peu leur position matérielle. C’est de là qu’il faut partir pour comprendre comment ils parvinrent à s’élever à une hauteur religieuse auparavant inconnue.

Commençons toutefois par rayer de la liste des réalités historiques la vieille idée d’après laquelle les Juifs exilés seraient venus sur-le-champ à résipiscence, et auraient abjuré depuis lors toute connivence avec l’idolâtrie et le polythéisme; parmi ces familles aristocratiques où le jehovisme était prédominant, on peut signaler des faits tout contraires. Il y eut des actes nombreux de soumission aux divinités du peuple vainqueur, actes dictés par l’intérêt ou la peur et aussi par la superstition; les odieux sacrifices à Moloch ne cessèrent même pas entièrement. Il y a plus, nombre de jehovistes sentirent leur confiance dans le dieu national s’affaiblir sous les coups du malheur. La nation, comme le disaient les prophètes, pouvait bien mériter un châtiment, mais la ruine, mais la dispersion du peuple, la destruction du temple que Jehovah aurait dû couvrir de ses ailes, n’était-ce pas un démenti sanglant infligé à leur foi par la brutalité des événemens? Si ce point de vue du découragement eût prévalu et persisté, c’en était fait du peuple juif; il y avait par bonheur dans l’énergie de cette foi chez quelques-uns des déportés de quoi vaincre ces défaillances bien naturelles, et il se trouva un homme pour relever les cœurs avec les croyances. Cet homme fut Ezéchiel-ben-Buzi, une des figures les plus originales de l’histoire juive. Il était prêtre attaché au temple de Jéruralem, lorsqu’en 597 la première déportation de notables fut ordonnée par le roi de Babylone, vainqueur du roi juif Jechonias. Il fut compris parmi les condamnés à l’exil, on ne sait pour quelle cause. Ce dut être pour lui un coup terrible. Ézéchiel n’était pas seulement un patriote, il était prêtre dans toute la force du terme, un de ces hommes qui ne savent pas vivre en dehors des préoccupations sacerdotales, et pour qui l’observation régulière d’un rite équivaut au maintien d’une institution fondamentale de l’état. L’arracher au temple, à ses fonctions quotidiennes de prêtre de Jehovah, c’était le frapper au cœur, et sans aucun doute c’est au malheur qui vint affliger sa jeunesse que ses prophéties doivent la couleur sombre, le ton amer, qui les distinguent. Ce n’est pas la mélancolie d’un Jérémie ni l’âpre rudesse d’un Amos, c’est le fiel d’une âme ulcérée dont rien n’adoucira les implacables rancunes. On sait qu’il n’était pas délicat dans le choix de ses images, que, pour exprimer son horreur du mal ou l’excès de ses douleurs, il les empruntait parfois aux régions du réalisme le plus cru. Comme cet homme a su vigoureusement haïr! Il n’est pas plus tendre pour ses compatriotes que pour les étrangers; il leur reproche sans aucune atténuation leurs erreurs et leurs fautes, et, bien loin de partager les illusions de ceux qui se cramponnaient à l’espoir d’un prompt changement opéré par le bras du Dieu fort et d’une prochaine restauration de la patrie juive, il est plutôt pénétré de l’idée que la coupe du malheur n’est pas épuisée, que le châtiment n’est pas encore proportionné aux fautes commises. En cela, il voyait juste. Les révoltes ultérieures du peuple juif ne firent qu’aggraver sa position, et pendant son exil Ézéchiel vit se consommer la ruine complète de tout ce qu’il aimait.

Croyait-il à l’anéantissement définitif de sa patrie? Certainement non. Pareille idée ne pouvait entrer dans l’esprit d’un Juif fidèle. Il croyait à la conversion finale de son peuple, et comme conséquence à son rétablissement glorieux. Ses écrits sont pleins des prévisions qu’il se plaisait à énoncer sur l’avenir des différens peuples, et peu d’anciens documens sont aussi riches en données archéologiques des plus précieuses. Par exemple, il en veut particulièrement à Tyr, l’orgueilleuse et opulente cité commerçante qui s’est réjouie de l’abaissement de Jérusalem; il énumère avec une étonnante exactitude les articles de négoce dont l’échange faisait la richesse de cette ville, les tribus nombreuses qui trafiquaient avec elle, mais c’est pour mieux faire ressortir la sévérité du jugement qui frappera la reine de la mer. Il n’est optimiste que dans l’avenir; là, il s’abandonne aux rêves dorés. Il croit au retour des Israélites dans leur patrie, à la réunion de Juda et d’Éphraïm, à la restauration de la famille de David, à une lutte victorieuse contre le peuple mystérieux de Magog, qui voudra écraser la nation relevée de ses ruines. En plein exil, tandis que les événemens, bien loin de confirmer ses espérances, semblent avoir pris à tâche de les confondre, Ézéchiel trace tout un plan de reconstruction idéale, formule les lois politiques et religieuses qui devront y présider, divise le pays dépeuplé entre les familles revenues, rebâtit en esprit le temple et la ville. On dirait un républicain sous le second empire rédigeant, au lendemain du coup d’état, la constitution de la future république française et la détaillant par le menu. C’est faute de se rendre compte d’un pareil point de vue que les prophéties d’Ézéchiel restent le plus souvent lettre close pour le lecteur. Ce serait en effet une grande erreur de penser qu’Ézéchiel ait jamais vu fonctionner les lois qu’il édicte. C’est un projet qu’il élabore, pas autre chose. En même temps, on peut voir que sur une foule de points, tels que la consécration de l’autel des sacrifices, les conditions exigées pour exercer la prêtrise, le costume et la discipline des prêtres, Ézéchiel ignore de la manière la plus complète les prescriptions du Pentateuque sur les mêmes sujets. Ces prescriptions, attribuées à Moïse, sont évidemment postérieures à Ézéchiel, et dénotent qu’on a fait après lui de nouveaux pas dans la voie de la codification sacerdotale. Ainsi, sous Josias et le régime déjà très strictement jehoviste introduit par ce roi, tous les lévites sans exception pouvaient remplir les fonctions sacerdotales. Ézéchiel n’entend pas qu’il en soit de même à l’avenir. Dans sa constitution idéale, la seule famille de Zadok, élue parmi les familles lévitiques à cause de sa fidélité héréditaire, aura le droit de sacrifier à l’Éternel. Le reste des lévites a donné de trop mauvais exemples au peuple soumis à son influence, et il est juste qu’il soit ré luit à des fonctions toujours religieuses, mais désormais subalternes. Les lois du Pentateuque vont encore plus loin dans cette direction aristocratique, et font remonter jusqu’à Aaron, compagnon de Moïse, l’origine de la différence de plus en plus marquée entre les principaux sacrificateurs et les prêtres de rang inférieur. Plus d’un indice du même genre peut être recueilli, qui prouve qu’Ézéchiel représente la transition entre l’état encore peu réglé de la religion juive et la législation sacerdotale détaillée, promulguée plus tard, et qui passa pour remonter jusqu’à Moïse lui-même. Ces différences en matière de lois religieuses, qui jusqu’à ces derniers temps avaient échappé à l’attention des lecteurs de la Bible, n’avaient pourtant pas été toujours ignorées; ce sont elles qui firent hésiter les vieux rabbins sur la valeur qu’il fallait attribuer aux écrits d’Ézéchiel. Au Ier siècle de notre ère, on en discutait encore dans les écoles juives l’autorité canonique. Ce que nous devons relever, c’est la direction essentiellement sacerdotale que ce prophète imprime à la restauration qu’il désire et qu’il prévoit. En cela, Ézéchiel se sépare des inspirés, ses prédécesseurs, qui n’étaient que très médiocrement admirateurs de la prêtrise; mais il sème pour l’avenir. Tout le monde ne sait peut-être pas quelle est l’idée essentielle du sacerdoce; ce mot est pris trop souvent dans un sens très vague et très élastique. En bonne théologie, le sacerdoce désigne le privilège, possédé par une caste ou par certains individus, en vertu duquel ils peuvent seuls procurer à l’homme l’accès auprès de la Divinité et l’obtention de ses faveurs. On n’arrive donc à Dieu et Dieu ne vient à l’homme que par leur intermédiaire. Un sacrifice aura beau être offert, un rite aura beau être accompli par des mains pures, mais non sacerdotales; ce sacrifice, ce rite, sont sans aucune efficacité. En revanche, si c’est le prêtre, le sacerdos qui les célèbre, son pouvoir particulier, indépendamment de son caractère moral ou de son savoir, confère à ces actes une vertu sui generis qui leur communique une valeur incomparable. C’est ce qui fait par exemple que les ministres de l’église protestante, s’ils sont logiques, ne doivent jamais prétendre à la qualité de prêtres, puisque leur consécration ne leur confère aucun pouvoir surnaturel, tandis que le ministre du culte catholique est et doit être nécessairement un prêtre, devant à son caractère spécial le pouvoir d’absoudre, de célébrer le sacrifice de la messe, d’opérer la transsubstantiation eucharistique, de faire en un mot ce que nul à sa place ne peut faire, et ce qui est pourtant nécessaire à l’union de l’homme et de Dieu. De là le pouvoir toujours considérable des clergés sacerdotaux, qui détiennent ainsi les grâces divines, dont ils sont le canal exclusif. Pour en revenir à Ézéchiel, il est évident que, dans sa reconstruction idéale du peuple d’Israël, il crut à la nécessité de renforcer l’élément sacerdotal. Ses propres tendances l’y poussaient; l’expérience du passé, la poésie qui rehaussait dans les souvenirs des exilés le charme des cérémonies, durent le confirmer dans ses vues. En fait, comme nous le dirons bientôt, le régime de la restauration d’Israël fut éminemment sacerdotal, et il est facile de voir que les germes déposés par Ezéchiel grandirent et fructifièrent beaucoup. Nous devons noter aussi une première et très grave influence de la captivité sur le développement du judaïsme. Le prophétisme et le sacerdoce, la religion d’enseignement et de persuasion, et la religion rituelle, auparavant en lutte ouverte ou latente, se confondirent pour un long temps, et c’est Ezéchiel qu’on peut regarder comme le promoteur de cette fusion, impossible quelques années avant lui. Jamais prophète n’avait encore été aussi prêtre que le fils de Buzi. Ce qui achève de caractériser Ézéchiel, c’est que tout nous le montre très isolé au milieu de ses compagnons d’infortune. Son influence paraît avoir été aussi faible de son vivant qu’elle fut puissante deux ou trois générations après lui. La restauration, qu’il ne vit pas et qui l’eût bien déçu dans son attente, s’il avait pu en être témoin, ne fut pas dans les premiers temps une œuvre de prêtres; elle s’accomplit plutôt sous la direction des prophètes ou de leurs disciples. C’est peu après que le sacerdotalisme, sorti comme une nécessité de la situation, parvint à la dominer entièrement. Il n’en reste pas moins à Ézéchiel l’honneur d’avoir tenu bon dans une période de découragement général, d’avoir rallumé le flambeau du patriotisme et de la foi, et, quand on a étudié d’un peu près ce rude voyant, dont la parole a quelque chose de massif, de colossal, comme les monumens babyloniens qu’il put contempler, on ne peut se défendre d’une sorte d’admiration respectueuse qui n’est pas toujours de la sympathie, mais qui souvent s’en rapproche.


II.

Le temps marcha, et l’an 561, après un règne glorieux de plus de quarante années, le terrible Nebucadrezar mourut. Son fils, Évil-Mérodac, ne régna que deux ans, et l’ère des révolutions s’ouvrit pour l’empire chaldéen. En 558, Nabonetus, parvenu au trône à la suite d’une conspiration, avait à peine établi son pouvoir, qu’il vit s’approcher l’ennemi destiné à le renverser et à fonder un nouvel empire sur les ruines du sien. Cyrus et ses Médo-Perses s’avançaient en vainqueurs, et après une campagne sanglante et longue, terminée par la prise de Babylone, le grand empire perse fut fait.

Nous avons décrit dans une étude antérieure sur le second Ésaïe la vivacité des vœux que les Juifs exilés formèrent en faveur du nouveau conquérant, qui leur fit l’effet d’un messie suscité tout exprès pour les délivrer [2]. Qu’il nous suffise de rappeler que leurs espérances de restauration, pendant si longtemps illusoires, et qui, sous les démentis ironiques de la réalité, avaient fini par s’alanguir, reprirent avec une ardeur nouvelle, et trouvèrent chez quelques inspirés des accens qui rappelaient les plus beaux jours du prophétisme; on peut même signaler un progrès réel dans l’idée religieuse. Le monothéisme, dans sa lutte permanente et forcée avec le polythéisme des oppresseurs, avait acquis une solidité, une rigueur qu’on ne lui connaissait pas auparavant. Les idoles et les dieux qu’elles représentaient n’étaient plus rien pour les Juifs. Éclairés par l’expérience acquise sur la terre d’exil, les prophètes proclament désormais que « le serviteur de l’Éternel » a pour lot la persécution, la souffrance, mais aussi que c’est lui qui, en maintenant la tradition sacrée, sauve la masse indifférente ou lâche, et achète ainsi le droit d’opérer la rédemption des autres. La douceur, la résignation, prennent rang parmi les vertus religieuses. Toutefois il n’en est pas fait encore d’application au peuple abhorré dont on voit crouler la puissance, loin de là. Les imprécations contre Babylone alternent avec les bénédictions prononcées sur le peuple enfin parvenu au terme de ses épreuves. Ce qui augmente la sympathie pour Cyrus et ses armées, c’est que les Perses ont une religion presque monothéiste, ennemie des images, bien plus sobre, bien plus morale qu’j la mythologie chaldéenne. Le silence des documens que nous pouvons consulter nous empêche de citer des faits; mais n’est-il pas plus que probable que, dans sa campagne de Chaldée, Cyrus, pour avoir des vivres, dut singulièrement profiter des renseignemens des affidés de ces colonies juives que la politique barbare des rois de Babylone avait semées sur le territoire envahi ? Ils avaient cru annihiler par cette méthode un petit peuple désagréable, habitant au loin vers l’ouest, toujours remuant, impatient du joug, et ils avaient rempli la région centrale de l’empire d’alliés naturels du premier envahisseur qui marcherait contre leur capitale. On aime à constater dans l’histoire ces retours des choses qui montrent combien les conquérans se fourvoient précisément quand ils se croient le plus habiles.

Cyrus, sa conquête achevée, s’occupa des Juifs et leur voulut du bien. Josèphe raconte qu’en leur permettant de retourner dans leur pays il obéit aux prophéties qu’on lui montra, et dont il n’osa contrarier les oracles. Pourtant il dut être moins qu’édifié, s’il en prit connaissance, de l’avenir que ces mêmes prophéties réservaient à son empire comme à tous les autres. Le plus simple est de penser qu’il voulut récompenser le zèle de partisans aussi dévoués, que d’ailleurs, convoitant déjà l’Egypte, cet éternel point de mire des conquérans orientaux, il était bien aise de relever un peuple capable par la suite et selon les circonstances de lui servir de rempart ou d’avant-garde. En 538, l’édit de libération fut promulgué; les Juifs reçurent même la promesse de subsides pour la reconstruction du temple détruit par Nebucadrezar. Plus de 40,000 d’entre eux, conduits par un descendant de David, Zorobabel, et par Josué, fils du dernier grand-prêtre exécuté par ordre du vainqueur chaldéen, prirent le chemin du retour au pays des pères.

Il s’en fallait de beaucoup que ce chiffre représentât la majorité des Juifs. Un grand nombre, nés sur la terre d’exil, étaient habitués à leur position. Pleinement d’accord tant qu’il ne s’agissait que de haïr les Chaldéens et de maintenir entre eux le sentiment de la consanguinité nationale et religieuse, il n’est pas sûr que tous les Juifs le fussent au même point sur les chances de réussite que présentait l’entreprise de la restauration. Beaucoup accompagnèrent de leurs vœux les zélés citoyens qui allaient leur refaire une patrie, purent même s’abandonner au doux espoir que les brillantes promesses des prophètes ne tarderaient pas à s’accomplir, mais, prudens et peut-être un peu sceptiques, aimèrent mieux attendre et voir venir les choses. Ce furent les enthousiastes qui partirent. Aussi n’est-il pas étonnant que ce premier essai ait été conseillé et dirigé par des prophètes, des inspirés, des hommes de la parole, plutôt que par des prêtres. L’influence du point de vue sacerdotal, représenté par Ézéchiel, n’était pas encore très sensible. Les clergés d’ordinaire sont prudens. Il se pourrait même qu’une certaine défiance des vues qui animaient les conducteurs de cette première restauration ait détourné beaucoup de lévites de les accompagner. Une de leurs autorités, le prophète que, faute de savoir son vrai nom, la critique moderne appelle « le second Ésaïe, » n’avait-il pas dit que Dieu se choisirait des prêtres parmi tous les Israélites? On verra tout à l’heure si les faits n’autorisent pas ce genre de soupçon. Ce qui est certain, c’est que les premiers jours de la restauration n’eurent rien de brillant, et les radieuses attentes de ceux qui y prirent part sous l’impression des promesses des prophètes eurent à subir de cruels démentis. A peine revenus, les Juifs s’empressèrent de relever d’abord l’autel, puis le temple de Jérusalem; mais cette restauration fut très lente, et quelques vieillards qui avaient encore pu voir le temple de Salomon versèrent des larmes en comparant à l’ancien sanctuaire l’humble monument qu’on édifiait à grand’ peine. Quant aux richesses, à la gloire, à l’éclatante suprématie dont Israël reconstitué devait être gratifié, c’était presque une ironie d’en parler. C’est tout au plus si l’on parvint à se maintenir contre les anciens rivaux du nord, désormais fortement mélangés de sang païen, qui voulurent se joindre aux « revenus de Babylone » pour ne plus former qu’un seul corps politique et religieux. Accueillis avec un dédain aristocratique, ils intriguèrent auprès de Cyrus et de son successeur Darius, et ils réussirent à obtenir l’ordre de suspendre les travaux du temple. Il est probable qu’ils inspirèrent aux rois perses des soupçons sur les intentions de leurs protégés, et c’est peut-être alors que les prophéties juives furent réellement montrées à ces puissans seigneurs ; on s’expliquerait fort bien que la politique royale eût pris ombrage des incroyables prétentions qu’elles affichaient.

La restauration fut donc très pénible et très languissante jusque vers à dernière année du règne de Darius, où deux prophètes, Aggée et Zacharie, ranimèrent le feu qui menaçait de s’éteindre. Les dispositions de la cour de Perse redevinrent meilleures. Quatre ans après, on put enfin inaugurer le nouveau sanctuaire. Cependant les temps annoncés par les prophètes n’arrivaient toujours pas. On restait une humble peuplade, groupée autour d’un temple, inconnue du monde entier et soumise à un joug étranger parfois bien lourd. Une nouvelle période de langueur, d’impuissance, de tiédeur, suivit la consécration du nouveau temple, et elle dura soixante ans, toute une génération. Elle ne prit fin qu’en 458, lors de l’arrivée d’Esdras, que suivait une nouvelle colonne de Juifs nés à l’étranger, pris à leur tour aussi du désir de venir se fixer en terre-sainte. Pendant ces soixante années, nous ne trouvons qu’une chose à signaler, mais elle prime tout le reste : c’est la constitution de la théocratie juive.

Dans les anciens temps, sous les juges par exemple, les Israélites avaient formé parfois une sorte de confédération dont le directeur principal était prêtre. Cependant c’est bien moins son caractère sacerdotal que sa réputation de guerrier qui valait au « juge » une certaine hégémonie sur les tribus alliées. Au fond, il était grand-prêtre parce qu’il était grand chef, et non pas l’inverse. Quand la royauté héréditaire eut succédé à ce mode primitif de gouvernement, les rois, Salomon entre autres, s’y prirent de façon à n’avoir rien à craindre des prêtres, qui furent presque toujours réduits à l’état d’instrumens de la volonté royale. Les prophètes, persécutés ou favorisés, furent une tout autre puissance. Après la destruction du royaume, les choses changèrent naturellement de face. Quand Zorobabel et Josué, le fils de l’ancien grand-prêtre, revinrent en Judée, c’est le second qui revêtit les fonctions sacerdotales. Zorobabel était, il est vrai, un descendant de David; mais, précisément pour cela, l’autorité persane se souciait peu de l’investir d’un grand pouvoir politique. D’ailleurs, Israélite ou étranger, tant que la Judée restait soumise à l’empire perse, le gouverneur du pays, quel que fût son titre ou son nom, ne pouvait être qu’un lieutenant du roi de Perse, un représentant de la servitude et non de la liberté nationale. Au contraire le grand-prêtre de Jérusalem était, du fait même de sa position, le continuateur du passé, le représentant de l’unité, de la foi, de la nationalité; il était à la tête d’un clergé relativement nombreux, intéressé à le soutenir. On peut voir déjà dans Zacharie que le grand-prêtre personnifie le peuple tout entier, et dans le cercle étroit, mais important, où son action pouvait s’exercer, son autorité n’avait rien à démêler avec le pouvoir central.

Cette pierre de fondation du nouveau judaïsme fut donc posée pendant les soixante ans de profonde accalmie dont nous venons de parler. Il s’en fallut de peu qu’elle ne restât une pierre d’attente perpétuelle. La réalité était si mesquine en comparaison des espérances qu’on s’était forgées, que l’on perdait peu à peu toute ferveur. En particulier, symptôme très grave, l’orgueil de race s’en allait. On ne se croyait plus si fermement la nation élue, privilégiée d’en haut, tenue, par piété envers Jehovah non moins que par fierté, à conserver entière la pureté du sang. Les mariages avec des femmes étrangères passaient dans les mœurs. A la longue, le petit peuple juif allait se trouver envahi par les mœurs et les croyances qu’elles apportaient avec elles, et qu’elles inoculaient à leurs enfans. Une sorte d’indifférence, si ce n’est le retour aux vieilles idolâtries elles-mêmes, ne pouvait manquer de se propager au sein d’une population ainsi mélangée. C’est ce qui fait que, pour l’historien, l’arrivée à Jérusalem d’Esdras et de Néhémie en 458, presque un siècle après la promulgation de l’édit de Cyrus, est un événement au moins aussi important que le premier retour des bannis conduits par Zorobabel. Il convient de faire ressortir la signification très particulière et en général fort peu comprise de cet événement.


III.

Les relations entre les Juifs demeurés au pays d’exil et ceux qui étaient revenus en Palestine n’avaient pas cessé d’être étroites. Il n’y aurait pas même lieu de s’étonner si, dans les sociétés juives fixées près de l’Euphrate, l’espoir d’une restauration glorieuse se fût maintenu plus vif que chez les fils désenchantés des enthousiastes qui avaient voulu profiter de l’édit de Cyrus. Les Juifs restés en terre païenne savaient sans doute que les faits étaient loin de répondre aux ardentes espérances du premier retour; mais, fidèles à un principe vraiment Israélite, ils durent en conclure que la restauration avait été mal dirigée, et que, si Jehovah tardait à tenir ses promesses, c’était évidemment parce que son peuple réorganisé n’en était pas encore digne.

Tel fut le sentiment qui inspira le second exode, dont le scribe (copiste-explorateur de la loi) Esdras prit la direction. Un travail à la fois théologique et juridique, très réfléchi, très sérieux, doit s’être opéré parmi les Juifs de la terre étrangère, dans l’intervalle du premier au second rapatriement. Nous voyons en effet le scribe ou le docteur prendre pour la première fois la tête du mouvement qui eût été auparavant dirigé par un prophète ou par un prêtre. Esdras était scribe autant qu’Ézéchiel, avant lui, avait été prêtre, et certainement il avait réfléchi aux moyens d’opérer des réformes en Judée dans le sens d’une plus grande rigidité des croyances et des mœurs. Il sentait fort bien que, pour en venir à ses fins, il y avait des conditions de l’ordre politique à remplir, et il fut assez habile ou assez heureux pour trouver grâce devant le roi Artaxercès, qui lui promit des subsides, accorda d’importans privilèges aux habitans de Jérusalem, et lui remit des pleins pouvoirs pour régler « selon la loi de son Dieu » les institutions et la vie privée de ses coreligionnaires. Il partit avec environ 1,800 Juifs, parmi lesquels se trouvaient bon nombre de prêtres.

Ce fut comme une injection de sang nouveau dans la population alanguie de la Judée. En arrivant à Jérusalem, Esdras et ses compagnons furent navrés du triste état des choses. Prêtres et peuple, tous semblaient avoir oublié leur devoir. Les mariages avec les femmes étrangères surtout avaient les plus déplorables conséquences. Esdras n’y alla pas de main morte. Il convoqua le peuple en assemblée générale, et ordonna le renvoi immédiat des étrangères. Tel était son prestige, son autorité, l’ascendant de sa parole, que quatre hommes seulement osèrent parler de résistance. La foule ne les écouta pas, et se soumit. Il ne fallut que deux mois pour purifier la terre-sainte, et cette mesure, qui nous paraît odieuse, qui l’est en effet, mais qui ne semble pas avoir soulevé de grandes oppositions, produisit son plein effet. Les documens ne disent rien des larmes que durent verser les répudiées et leurs enfans. Il faut d’ailleurs prendre garde de laisser trop de place au sentiment dans nos jugemens historiques. La conscience générale, en se développant, éprouve avec le temps des répulsions profondes contre des lois et des institutions qui provoquent à peine de légers murmures à d’autres époques. Les peuples sont toujours iudulgens pour ceux qui leur imposent les plus rudes sacrifices, à la seule condition que ces sacrifices soient récompensés par le succès.

Pendant les treize années qui suivirent, Esdras resta dans une apparente inaction. Les troubles dont l’empire perse fut le théâtre, l’hostilité des Samaritains, un changement dans les dispositions d’Artaxercès, pourraient expliquer jusqu’à un certain point cette inertie; mais elle doit avoir eu une autre cause plus spéciale et plus locale. L’œuvre essentiellement disciplinaire d’Esdras ne fut reprise avec énergie qu’en 445, à l’arrivée de Néhémie, qui entra dans Jérusalem avec le titre de gouverneur royal, et joignit ses efforts à ceux d’Esdras pour introduire d’autorité des réformes radicales. A peine le nouveau gouverneur était-il installé, qu’une autre assemblée populaire fut convoquée, et qu’on vit se renouveler quelque chose de semblable à ce qui avait eu lieu sous Josias. Un « livre de la loi » fut apporté du sanctuaire, lu devint le peuple, qui ne paraissait pas en connaître exactement le contenu, proclamé loi fondamentale et immuable du peuple de Jehovah. Il en résulta une sorte de covenant en vertu duquel tous les Juifs, à commencer par les prêtres, s’engagèrent à l’observation scrupuleuse de tout ce qui était écrit dans le code sacré qu’on venait de leur lire. Le nom de Moïse fat encore donné comme celui du législateur qui l’avait rédigé; cependant il ne faut pas s’y tromper, c’est une loi remaniée, amplifiée, enrichie de chapitres tout nouveaux, qui sortit du mouvement dirigé par Esdras et Néhémie. C’est cette loi qu’avaient élaborée les scribes sur la terre étrangère, qu’Esdras avait apportée avec lui, et qu’il ne pouvait introduire du jour au lendemain avant d’avoir préparé les esprits; pour la faire accepter, il avait eu besoin du renfort que Néhémie lui apportait de Babylone. La mise en plein jour de cette espèce de coup d’état religieux, jusqu’à présent très ignoré des historiens et qui explique tant de choses, forme l’une des parties les plus ingénieuses et les plus nouvelles de l’ouvrage de M. Kuenen. Elle provoquera sans doute plus d’une réclamation chez les critiques, dont elle dérange les combinaisons. Cependant tous ceux qui suivent de près la marche des sciences historiques, du moins dans leurs relations avec l’Ancien-Testament, devront être frappés de tout ce qu’elle a de logique interne et de parfaite vraisemblance. En résumé, ce grand édifice de la Thora, qui remplit la majeure partie des quatre derniers livres du Pentateuque, repose sur trois assises bien distinctes. En premier lieu vient le Décalogue sous sa forme primitive, et ce que l’on peut appeler le livre de l’Alliance, lequel se trouve aux chapitres XXII à XXIII de l’Exode; ce sont là les élémens les plus anciens. Vient ensuite la législation contemporaine de Josias, qui se lit dans le Deutéronome. Enfin se présente la grande codification opérée décidément après l’exil par des scribes, qui purent sans doute se servir d’anciennes traditions sacerdotales et rituelles, qui n’innovèrent pas en tout, mais qui travaillèrent en vue d’un état de choses inconnu avant le VIe siècle. Ils continuèrent la voie dans laquelle Ezéchiel les avait précédés. Le rôle, auparavant incompréhensible, du prêtre-prophète rentre désormais dans la chaîne logique du développement du judaïsme. Ses successeurs composèrent, comme lui, des lois positives et même minutieuses, dont l’application était ajournée à des temps meilleurs. Ainsi s’explique pourquoi tant de lois, qui prétendent remonter à Moïse, n’ont été réellement appliquées et, pour tout dire, applicables que depuis la captivité; pourquoi le vieux mosaïsme, très peu sacerdotal, devient dans les cinq siècles qui précèdent notre ère tout imprégné de sacerdotalisme, et enfin nous savons d’où viennent ces changemens, ces aggravations ou spécifications de détail qui, dans le recueil tel qu’il est actuellement, supposent déjà que plus d’un travail législatif a concouru à la rédaction de la Thora. Maintenant les vraies phases principales de cette stratification légale ont été retrouvées, indiquées avec précision, et c’est toute une victoire remportée de nouveau sur les ténèbres par le flambeau de la critique [3].

Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs en reproduisant l’argumentation soigneusement déduite par le savant critique hollandais; qu’il nous suffise d’appeler leur attention sur quelques faits indiscutables. Par exemple Ézéchiel, qui écrit dans les premiers temps de l’exil et s’occupe beaucoup de législation religieuse, ne nous permet pas d’admettre qu’il existât de son temps un règlement écrit du culte sacerdotal, ni même une législation sacerdotale complète. Les prophètes, en particulier celui qui porte le nom d’Ésaïe II, dont les discours sont de la fin des années de servitude, ne trahissent pas la moindre connaissance des nombreuses lois qui, depuis Esdras et Néhémie, sont reconnues essentielles à la religion juive; enfin Zorobabel et les siens, qui reviennent les premiers en terre-sainte, animés du zèle religieux le plus ardent, et certainement désireux de ne rien négliger pour que la restauration s’accomplisse de la manière la plus scrupuleuse, ne songent pas un instant à se constituer sur le pied prescrit par les lois promulguées d’un commun accord par Esdras et Néhémie, Ce qui caractérise ces lois, c’est la prépondérance qu’elles attribuent au corps sacerdotal. Les privilèges des prêtres, leur autorité, les obligations imposées à tout Israélite pour l’entretien du temple et de ses desservans, le système d’impôts en argent et en nature tout à l’avantage du corps lévitique, la rigueur avec laquelle on règle la police des sabbats, le prélèvement des dîmes, le rachat des premiers-nés, une foule de détails dont l’histoire antérieure d’Israël suppose constamment, nous ne disons pas l’oubli, nous disons l’ignorance, tout achève de jeter sur cette découverte récente de la critique le jour de l’évidence la plus rayonnante. Ce n’est pas une simple réforme que l’œuvre d’Esdras, c’est toute une révolution théocratique. N’accusons pas les auteurs de cette réforme de vues égoïstes. Leur but était patriotique, leurs intentions élevées. Il fallait à tout prix discipliner un peuple qui n’avait d’avenir qu’à la condition d’une fidélité rigoureuse, invariable, au Dieu qui l’avait élu. Il s’agissait pour eux de le mouler sur un patron idéal, laissant aussi peu de place que possible aux écarts du sens individuel. C’est une espèce d’ordre religieux qu’ils voulaient fonder, non pas au sein, mais au moyen du peuple juif, dans l’attente qu’ainsi régénéré ce peuple dépasserait tous les autres en puissance et en prospérité. Qu’il y ait eu dans tout cela beaucoup d’illusion, d’étroitesse, de passion et même de fanatisme, nous en convenons; mais nous ne sommes ni dans la Grèce de Platon, ni dans l’Europe moderne : nous sommes à Jérusalem, plus jeune qu’aujourd’hui de deux mille trois cents ans, et il est bien permis de se demander si, sans cette révolution théocratique, quelqu’un saurait de nos jours qu’il exista jadis un peuple juif. C’est dans l’intérêt de ce façonnement sans pitié d’une population souvent récalcitrante que les réformateurs furent si absolus dans leur interdiction de tout mariage avec les étrangères, et poussèrent mainte fois la rigidité jusqu’à la dureté. Où donc étaient les temps plus indulgens où Ruth la Moabite, en épousant Booz au milieu des blés fraîchement coupés, donnait le jour à l’héroïque lignée dont le roi David devait à tout jamais fonder la popularité?

Il est avéré du reste que les innovations d’Esdras et de Néhémie ne furent pas acceptées de tous sans résistance. On put les acclamer dans un premier moment de ferveur, mais il fallut toute l’énergie et même toute la sévérité des chefs du parti sacerdotal pour les implanter solidement. Lorsque Néhémie revint, en 433, d’un voyage qu’il avait fait à la cour de Perse, il n’eut pas lieu d’être très satisfait de ce qui s’était passé en son absence. Un grand-prêtre avait osé loger un Hammonite, son parent, dans un des bâtimens du temple, les dîmes prélevées en faveur des lévites et des chantres ne rentraient pas, le sabbat n’était pas rigoureusement observé, des étrangers venaient précisément ce jour-là trafiquer dans la ville. Néhémie indigné fit fermer les portes, arma ses satellites et menaça d’employer la force contre les étrangers qui persisteraient à vouloir entrer dans l’enceinte. Depuis lors, chaque jour de sabbat, il y eut des détachemens de lévites montant la garde sur les murs. La milice sacerdotale devenait ainsi une force militaire. Néhémie découvrit même que plusieurs Juifs de la classe inférieure avaient épousé des femmes d’Asdod et de Moab, de sorte que leurs enfans « parlaient asdodien et ne savaient point parler juif. » — « C’est pourquoi, dit Néhémie lui-même, je disputai avec eux, je les maudis, j’en battis même quelques-uns et leur arrachai les cheveux. » Ce moyen lui réussit quelquefois, mais pas avec tous les transgresseurs. Un certain Manassé, petit-fils de grand-prêtre, avait épousé la fille de Samballat, chef samaritain. Sur son refus de répudier sa femme, il fut banni du pays juif. Accueilli et protégé par son beau-père, il fut reconnu par les Samaritains comme investi par son origine sacerdotale du droit de présider à leur culte hérétique, et c’est pour lui qu’ils élevèrent sur le mont Garizim un temple qui devait pendant près de trois siècles se poser en rival de celui de Jérusalem.

Cependant la révolution sacerdotale vint à bout des résistances individuelles. Le peuple, en grande majorité, se plia d’abord, et s’habitua bientôt à ce qui lui avait semblé très lourd à porter dans les premiers temps. Ce n’est pas la seule fois dans l’histoire qu’une population plus ou moins revêche se laisse ainsi pétrir par une hiérarchie sacerdotale, au point d’oublier qu’elle n’a pas toujours été si malléable. Il est certain que l’œuvre d’Esdras et de Néhémie détermina pour toujours la direction suivie par leur peuple dans le cours des siècles. Si cette solidité merveilleuse fait la grandeur de leur œuvre, elle ne doit pas nous en cacher les défauts. En particulier, c’est à la discipline minutieuse à laquelle tout Israélite fut désormais astreint qu’il faut attribuer l’extinction à peu près totale du prophétisme, cette fleur admirable du génie d’Israël. Le prophète diffère absolument du prêtre. Il n’est point l’homme d’une institution, il ne connaît ni l’esprit de corps, ni la diplomatie raffinée des vieux clergés. Il est avant tout l’homme de l’inspiration individuelle, il lui faut la liberté de mouvement. Toute orthodoxie, dogmatique ou rituelle, se superposant au principe fondamental qu’il proclame, lui est insupportable. Quelle place restait-il à l’ancien libre esprit des voyans dans cette organisation qui avait tout prévu, tout mesuré, tout réglé, dans la vie religieuse? En fait, le prophétisme n’a pas survécu à l’introduction de la législation d’Esdras, ou plutôt, lorsqu’ après quatre ou cinq siècles d’assoupissement il se réveilla avec Jean-Baptiste et Jésus, — car le christianisme est bien certainement le fils du prophétisme hébreu, — ce fut pour se mettre en opposition avec le principe sacerdotal.

Remarquons bien toutefois qu’Esdras, en poursuivant la transformation du peuple juif selon les exigences de ce principe, c’est-à-dire en posant systématiquement le prêtre comme l’intermédiaire obligé du fidèle et de la Divinité, n’eut pas en vue le triomphe proprement dit du sacerdoce. Ce qu’il voulait avant tout, c’était l’observation de la loi, et, s’il donna au prêtre une telle prépondérance dans l’organisme religieux d’Israël, c’est qu’à lui, comme à ses compagnons d’œuvre, cette autorité du sacerdoce semblait absolument nécessaire pour que cette observation devînt complète. Le principe légal demeura donc supérieur en dignité au principe sacerdotal. Celui-ci fut pour celui-là, et non l’inverse. C’était déjà une garantie contre l’arbitraire du clergé, lié lui-même par les règles qu’il avait pour mission d’imposer aux autres. De plus il y eut dans ce vif sentiment de la souveraineté de la loi l’origine d’un ministère nouveau, celui du scribe, copiste et interprète de la loi, l’étudiant en détail, définissant dans tous les cas non prévus les applications conformes à l’esprit général des textes, et constituant de la sorte une jurisprudence dont l’accumulation graduelle ne tarda pas à s’imposer au peuple avec une autorité au moins égale à celle du prêtre. En définitive, le judaïsme doit plus encore au scribe qu’au prêtre. La preuve en est que le prêtre a dû forcément disparaître avec le temple; le scribe est resté debout, et il a perpétué la religion juive dans tout ce qu’elle avait de vraiment essentiel. Toutefois des événemens majeurs pouvaient seuls donner du relief à cette distinction appelée à tant d’avenir. Pendant les premiers siècles qui suivirent la captivité, le scribe et le prêtre furent ordinairement alliés, animés d’une ambition commune, et, en vertu de la loi, leur souveraine maîtresse à tous deux, jusqu’au moment où le pouvoir politique réclama comme au temps des rois la suprématie, ce fut le sacerdoce qui domina la situation.


IV.

Parmi les innovations les plus fécondes qui naquirent pendant la période de la captivité chaldéenne, il faut ranger la synagogue. Ne la confondons pas avec le temple; ce sont deux institutions profondément distinctes, qui diffèrent autant, et pour les mêmes raisons, que le scribe et le prêtre. Le scribe est un théologien-juriste; c’est le savoir, la connaissance spéciale, qui lui valent son titre à des pouvoirs religieux inséparables de sa capacité; le prêtre, quelque ignorant qu’il puisse être, est le seul sacrificateur légitime. C’est seulement au temple et par les mains du prêtre qu’il est licite de sacrifier, tout sacrifice consommé ailleurs et par d’autres mains étant nul de plein droit. Au temple donc le culte cérémoniel, les pompes religieuses, les actes mystiques opérant par leur vertu surnaturelle, l’exercice continuel du pouvoir sacerdotal ! La synagogue est tout autre chose; c’est simplement une assemblée de fidèles se réunissant pour s’instruire et s’édifier par la lecture, le chant ou la parole. Elle fut inventée pendant l’exil et par une sorte de nécessité. Le temple détruit, le culte cérémoniel, les sacrifices étaient devenus impossibles, car il était interdit, en eût-on reçu la permission du vainqueur, de construire un sanctuaire ailleurs qu’à Jérusalem. Les bannis prirent l’habitude de se réunir, probablement le jour du sabbat, pour écouter leurs prophètes, leurs poètes religieux, ceux qui pouvaient leur lire et leur expliquer les lois existantes. Les Juifs revenus au pays de leurs pères n’abandonnèrent pas cette pieuse coutume, et, bien que le temple eût été reconstruit, les synagogues s’élevèrent partout où ils s’établirent. Esdras et les siens devaient favoriser de tout leur pouvoir une institution qui cadrait si bien avec leur but : inculquer au peuple entier la connaissance et l’observation de la loi. Si donc le prêtre trônait au temple, le scribe fut le principal personnage dans la synagogue. Leur alliance prolongée, en suite de leur subordination commune à la loi, fit que le temple et la synagogue purent longtemps coexister sans entreprendre; l’un sur l’autre. La synagogue ne songeait pas à renier son infériorité. Elle s’appuyait sur le temple comme une plante grimpante sur le tronc d’un arbre, mais comme ces plantes grimpantes qui deviennent si vigoureuses que, le jour où le tronc qui les soutient doit tomber, elles continuent de vivre en vertu de leur force propre. La synagogue donna de plus l’essor à la musique religieuse. Un grand nombre de psaumes qui nous ont été conservés remontent à cette époque du second temple. Tantôt un seul chantre, tantôt un chœur les entonnait dans les exercices religieux, et pour le service du temple il y avait toute uns division de chanteurs. Les caravanes de pèlerins, qui se rendaient à Jérusalem aux époques fixées par la loi, chantaient aux stations et parfois tout en cheminant des hymnes appropriées à ce pieux voyage. C’est par là que le judaïsme, menacé de sécheresse par son rigorisme légal, s’imprégnait encore d’une poésie originale dont nous pouvons même aujourd’hui apprécier la saveur.

On voit, par tout ce qui précède, qu’on a eu tort de considérer la période de la captivité et des deux premiers siècles de la restauration comme un temps de stérilité pendant lequel l’esprit juif se borne à reconstituer minutieusement un brillant et glorieux passé. C’est parce qu’on admettait trop implicitement les dates assignées par la tradition aux livres et aux institutions d’Israël qu’on était induit en cette erreur. Depuis qu’une appréciation plus indépendante et plus savante a espacé les documens et les événemens d’une manière plus conforme à la logique de l’histoire, on s’aperçoit qu’en réalité la pensée religieuse n’a pas cessé un seul instant de travailler et de se développer. Là où l’on voyait tout un espace vide séparant les tronçons d’une chaîne brisée, on découvre aujourd’hui de nombreux chaînons, et quand on pense à ce que la captivité a fait du peuple juif en le purifiant, en le façonnant à porter le joug d’une loi amplifiée et détaillée, en le soumettant à un clergé fortement constitué et en lui fournissant tout à la fois dans le scribe et la synagogue les moyens de s’en passer le jour où cela deviendrait nécessaire, on accordera que nous n’avons rien exagéré en disant que c’est cette captivité qui a réellement fondé le judaïsme.

Jusqu’à présent, nous avons omis à dessein, pour ne pas compliquer notre exposition, d’envisager la grande question, plus souvent tranchée qu’étudiée, des rapports religieux des Juifs avec les Perses et de l’influence que le parsisme put exercer sur les idées et les croyances des populations du Jourdain. Nous avons seulement rappelé qu’au moins dans les premiers temps qui suivirent la victoire de Cyrus sur les Chaldéens les rapports du nouveau maître et des nouveaux sujets furent empreints d’une singulière bienveillance réciproque. Il n’en fut pas toujours de même par la suite; mais en somme les Juifs n’eurent jamais contre l’empire perse, leurs écrits en font foi, cette haine féroce qui les anima si souvent contre leurs oppresseurs, soit avant, soit après la chute des Achéménides. Lorsque Néhémie eut disparu de l’histoire, les Juifs restèrent encore soumis à la Perse. En vertu de la constitution locale qu’Esdras et Néhémie avaient établie, le chef des prêtres se trouvait par le fait même de sa position le plus puissant personnage du pays. Déjà l’ambition d’occuper ce poste élevé jetait la discorde au sein des familles sacerdotales. Il est parlé d’un aspirant au pontificat suprême tué par son frère, qui ne voulait pas lui céder la place, et d’une lourde contribution que le gouverneur perse, lequel favorisait sous main la victime, préleva sur le peuple en manière de châtiment. Il n’est pas douteux que le peuple juif dut avoir sa part des agitations et des guerres qui troublèrent les états du grand roi vers le milieu du IVe siècle avant notre ère; toutefois les documens historiques ne contiennent rien de spécial à ce sujet: le plus probable est que le sort des Juifs ne différa guère de celui des autres populations qui composaient ce vaste empire, et qu’en somme il fut supportable.

Rien donc ne s’oppose en soi à la possibilité et même à la vraisemblance d’une influence positive des idées et des croyances persanes sur la constitution religieuse et les doctrines du judaïsme. Seulement ce n’est pas en Judée même qu’il faut en chercher la trace : la Judée était trop loin du centre de la vie politique et religieuse des Perses; mais nous avons vu que les Juifs de Palestine reçurent à plus d’une reprise leur direction de leurs coreligionnaires demeurés à l’étranger. C’est à Babylone, ou du moins dans les environs, que s’élabora pendant près d’un siècle la législation nouvelle, c’est de là qu’elle fut apportée et imposée, et c’est dans cette région qu’un contact quotidien permit aux Juifs de bien connaître la religion des Perses. Cette religion a été de nos jours l’objet de savans travaux. Nous savons désormais que, de toutes les religions polythéistes, c’est elle sans contredit qui l’est le moins, et qu’au point de vue de la pureté morale elle tient une place de premier rang. Si une religion pouvait influer sur les directions nouvelles prises par la pensée religieuse d’Israël, c’était assurément celle de Zoroastre. Ahura-Mazda, Ormuzd, le dieu suprême des Perses, finit par ressembler beaucoup à Jehovah. Les esprits qui environnent son trône ont plus d’un? analogie avec les armées célestes dont Jehovah Zebaoth est le chef. Comme le mosaïsme, le parsisme interdit la fabrication des images divines. Les deux religions prêchent une morale sévère, et attachent une très haute importance à la pureté légale. Enfin les ressemblances dans la manière de concevoir les origines de l’humanité et l’apparition du mal moral sont telles qu’il faut de toute nécessité admettre un mythe primitif commun conservé avec des variantes par les deux traditions.

Il est donc facile de comprendre que, frappés de ces analogies et ne voulant pas admettre qu’un grand peuple vainqueur puisse emprunter de nouvelles croyances à une peuplade vaincue, plusieurs savans aient pensé que tout le judaïsme postérieur à la captivité est d’origine perse. Pourtant, sous cette forme absolue, leur thèse est complètement fausse ; mais n’exagérons pas la thèse opposée. Si l’on ne peut désormais contester l’originalité religieuse et la persistance des traits fondamentaux du vieux mosaïsme dans la religion renouvelée par Ézéchiel, Esdras et Néhémie, rien n’empêche d’attribuer à l’influence des Perses les développemens considérables que prirent, depuis la conquête de Cyrus, beaucoup de germes préexistans. Par exemple, la législation d’Esdras abonde en préceptes sur le pur et l’impur, renforçant beaucoup la rigueur des lois de la période antérieure; ceux qui l’ont composée n’ont-ils pas été encouragés et guidés par l’expérience qu’ils pouvaient faire de visu, en apprenant à connaître la vie des Perses, de la force que des préceptes de ce genre, une fois adoptés, communiquent à une religion populaire? Seulement il ne faudrait pas se représenter ce genre d’emprunt comme réfléchi et calculé. Le sens aristocratique du Juif se fût révolté à l’idée qu’il gagnait à se conformer à des mœurs étrangères. C’est par une action indirecte, souvent inconsciente, que des coutumes et des croyances nouvelles purent s’infiltrer chez quelques Juifs, acquérir ainsi une espèce de naturalisation et s’enraciner enfin dans la majorité comme une plante poussée spontanément. Nous ne voyons guère que la fête des Purim, totalement inconnue à l’ancien mosaïsme et célébrée depuis lors par les Juifs, qui la rattachent au souvenir d’Esther, nous ne voyons guère, disons-nous, que cette fête qui puisse passer pour une importation perse dans toute la force du terme; nous allons du reste y revenir.

L’un des points où l’influence de la religion mazdéenne est le moins contestable, c’est évidemment la doctrine des anges. Le vieil Israël en avait bien la notion, et, à mesure que l’idée de Dieu s’épura dans les rangs monothéistes, le rôle des anges devint plus marqué. Déjà Ézéchiel, Zacharie, les hommes qui font la transition, les désignent comme les médiateurs ordinaires de Jehovah et des hommes. Zacharie même trahit visiblement des affinités avec les croyances des Perses quand il parle des « sept yeux, » des « sept bras » et des « sept gardes » de Jehovah qui parcourent toute la terre. Il est bien difficile de n’y pas reconnaître les sept ameça spentas (probablement les non-dormans) qui entourent Ahura-Mazda et commandent en son nom l’armée céleste. Un peu plus tard, nous voyons s’introduire en Israël l’idée des anges patrons préposés à chaque nation. Plus tard encore, par exemple dans le livre de Daniel, on les désigne par des noms propres, Michel, Gabriel, etc.; parfois même on découvre encore dans ces noms consacrés par la tradition juive et chrétienne les traces de leur origine perse. Par la même raison, la doctrine des démons, si vague, si peu définie avant la captivité, lorsque Satan, malgré son caractère déjà vicieux, prenait encore rang parmi les « fils de Dieu » ou les anges réunis en cour céleste, s’enrichit merveilleusement par les emprunts qu’elle fait au parsisme. Satan se modèle de plus en plus sur le patron d’Anro-mainyus ou Ahriman. C’est un démon du mazdéisme, Aeshma Daeva, génie des voluptés charnelles, qui s’introduit sous le nom d’Asmodée dans le livre de Tobie. D’autres exemples du même genre peuvent encore être signalés. Il faut en dire autant de la croyance en une vie future, qui devait naturellement germer sur le terrain du vieux mosaïsme à partir du moment où le croyant réfléchirait sur sa relation non plus seulement nationale, mais aussi individuelle, personnelle, avec Dieu. Cependant il est d’une haute vraisemblance que la doctrine très positive du mazdéisme sur la résurrection a dû hâter l’éclosion d’une doctrine analogue parmi les Juifs. Enfin les penseurs juifs purent apprendre des Perses à partager l’histoire du monde en quatre périodes, dont la dernière serait suivie par l’inauguration d’une ère de justice et de félicité. Le livre de Daniel développe d’une manière très semblable cet essai primitif d’une philosophie religieuse de l’histoire.

On peut évidemment assimiler l’influence de la Perse sur le judaïsme à celle d’une atmosphère plus chaude amenée par un courant d’air sur un sol déjà planté, et hâtant le développement de plantes déjà sorties de terre; mais ces plantes existaient déjà. Il est toutefois, nous l’avons déjà fait observer, une fête inconnue des anciens Israélites, devenue très populaire parmi les Juifs, qu’ils célèbrent encore aujourd’hui, et qui doit être décidément rangée dans la catégorie des emprunts directement faits à la Perse. Il s’agit de la fête des Purim ou des sorts. Cette fête doit être consacrée à la merveilleuse délivrance des Juifs soumis au roi de Perse et voués tous à la mort par un orgueilleux courtisan. Le livre d’Esther nous raconte comment les événemens se seraient passés. C’était sous le règne d’Assuérus, c’est-à-dire de Xerxès Ier (485-464 avant Jésus-Christ). Haman, le premier ministre de ce roi, aigri contre les Juifs, conçoit le plan de les anéantir tous en un seul jour sur toute la surface de l’empire. Le sort, qu’il consulte, lui indique le 13 du mois d’adar (7 mars) comme le jour le plus propice à la réalisation de son affreux projet, et il parvient à gagner le roi en l’inquiétant sur les dispositions de ce peuple indocile; cependant Assuérus, brouillé avec la reine Vasthi, venait d’épouser une jeune Juive nommée Hadassa ou Esther [4], qui lui avait paru la plus belle de son royaume, mais dont il ignorait la nationalité. Or Mardochée, oncle de la nouvelle reine, la décide à demander au roi la grâce de ses compatriotes. Elle le fait au péril de sa vie, car elle doit pour cela violer la rigoureuse étiquette de la cour de Suse en se présentant devant le roi sans être mandée par lui, et le temps presse. Heureusement sa rare beauté lui obtient son pardon, et elle s’y prend si bien qu’Haman tombe dans ses propres filets. C’est lui qui est pendu au gibet de cinquante coudées qu’il avait fait préparer pour Mardochée, et c’est Mardochée qui devient le favori en titre. D’ailleurs le roi découvre au même instant qu’il lui avait rendu auparavant un éminent service. Non-seulement Assuérus révoque les ordres qu’il avait déjà lancés pour l’extermination en masse des Juifs, mais encore il accorde à ceux-ci par lettres patentes la permission de tuer eux-mêmes, dans Suse et dans toutes les provinces de l’empire, tous ceux de ses sujets dont ils ont à craindre la haine. Les Juifs ne se le font pas dire deux fois, et tuent 75,000 sujets du roi. La reine Esther sait même obtenir de son royal époux que les dix fils d’Haman seront pendus comme leur père, et que ses compatriotes prolongeront un jour de plus leur sanglante vengeance dans les murs de la capitale. Le massacre dura donc pendant les deux journées du 13 et du 14 adar, à la date précisément qu’Haman avait fixée, sur le conseil du sort, pour la destruction du peuple juif. C’est en souvenir de la tournure inespérée de ces événemens que les Juifs célèbrent le jour des Purim ou des sorts, éternisant ainsi la mémoire de la belle reine Esther et de son oncle Mardochée. Ce n’est pas d’hier que les lecteurs intelligens de la Bible ont été choqués de cette étrange histoire. Plus d’une fois les vieux rabbins secouèrent la tête en songeant au terrible pouvoir des charmes d’Hadassa, et se demandèrent jusqu’à quel point le livre qui en consacrait le souvenir avait droit à sa place dans le recueil sacré. Ce qu’il y a de tragique à la fois et de charmant dans les terreurs de la jeune femme, qui ne peut compter que sur sa beauté pour éviter la mort à laquelle la condamne une inexorable étiquette, ne saurait racheter toutes les invraisemblances, encore moins les horreurs dont ce conte oriental abonde, et il faut avouer que la perfidie à laquelle la reine a recours pour pousser Haman à sa perte, tout en lui faisant bonne mine, ne contribue pas à rehausser l’estime que peut inspirer son caractère. Plus tard, cette perfidie devient une cruauté de vraie tigresse. Maintenant s’imaginer qu’un despote oriental, fùt-il Xerxès, ait pu lancer publiquement l’arrêt de mort d’une population tout entière, qui en bien des lieux était de taille et d’humeur à se défendre hardiment, que, revenu du jour au lendemain de sa lubie, il ait permis, à ceux que la veille il voulait faire tuer, de massacrer à la fois plus de 75,000 de ses propres sujets, ce sont là de ces tours de force dont notre sens historique est désormais incapable. Quel changement dans nos idées à tous depuis le jour où une âme tendre comme celle de Racine pouvait se concentrer sur un tel récit, l’épurer, le dégrossir, puis amplifier ce qui en restait pour en faire tout un drame émouvant, sans que rien nous donne lieu de penser qu’il ait été un seul instant choqué de ce qui nous révolte aujourd’hui! Y a-t-il au moins un noyau historique dans ce roman d’un patriotisme si exalté et si dur? C’est ce qu’il est absolument impossible de savoir. Lors même qu’on croirait pouvoir l’affirmer, on n’en serait pas plus avancé, car on ne parviendrait pas à dégager le fait de tout entourage fictif. L’explication que l’auteur donne du nom de Purim est déjà fort suspecte. On ne connaît point de mot perse analogue signifiant le sort. C’est pourtant au fait, assez insignifiant en lui-même, qu’Haman aurait consulté le sort pour fixer le jour du massacre général des Juifs, que l’auteur du récit rattache l’origine de cette dénomination. On dirait qu’il a inventé cette explication pour les besoins de sa cause, qui était de justifier pour les Juifs scrupuleux la célébration d’une fête déjà passée dans les habitudes populaires, mais dont on ne voyait pas trace dans la loi, et que les puritains repoussaient comme une importation étrangère. Une ingénieuse tentative d’interprétation a voulu retrouver dans les péripéties du roman juif les élémens d’un mythe où le soleil (Esther), la lune (Mardochée) et l’hiver (Haman) joueraient le principal rôle; mais les étymologies auxquelles on a recours sont plus que douteuses, et il serait étrange qu’un mythe, dont au surplus l’existence chez les anciens Perses est encore à prouver, eût permis de transformer les divinités qui y auraient joué un rôle en figures aussi foncièrement juives que celles d’Esther et de Mardochée.

Ce qui est certain, c’est que l’histoire d’Esther n’a d’autre intention que de justifier la célébration des Purîm, fêtes religieuses et joyeuses qui paraissent avoir été populaires parmi les Juifs dès le IIIe siècle avant notre ère, et dont par conséquent la lente introduction a dû s’effectuer nombre d’années auparavant. La manière de les célébrer, d’abord par des symboles de tristesse, puis par des festins, des libéralités, des présens qu’on s’envoie d’une famille à l’autre, l’époque de l’année où cette célébration a lieu, tout semble indiquer une vieille fête du printemps qui avait fini par passer dans les mœurs des Juifs établis dans l’empire perse. C’est ainsi qu’au moyen âge la légende complaisante ratifia, en leur donnant un sens catholique, plus d’une fête populaire d’origine païenne, qu’elle sut transformer en les rattachant au souvenir de quelque saint en renom. Le livre d’Esther fut écrit pour favoriser la célébration des Purîm en Palestine, où cette fête ne dut s’introduire qu’après être devenue partie régulière des usages du pays d’exil. C’est plus tard encore, au dernier siècle avant notre ère, qu’elle passa de la Palestine aux Juifs d’Alexandrie, qui ne paraissent pas l’avoir connue auparavant.


V.

Voilà comment les circonstances, mises à profit par quelques hommes de foi et de talent, transformèrent la vieille religion d’Israël, encore si peu réglée au moment de la captivité, en une religion codifiée, systématisée et désormais revêtue de formes indélébiles. Le grand homme de cette période, celui du moins qui en représente le plus exactement l’esprit et les tendances, c’est Esdras, le prêtre-scribe qui réunit dans sa personne les deux élémens dont la combinaison a fait le judaïsme. C’est lui qui introduit, qui impose une loi en très grande partie nouvelle. C’est grâce à lui que l’histoire du passé d’Israël, enfin réunie dans le Pentateuque, revêt ce caractère sacerdotal si visible dans les livres portant les noms de Moïse et de Josué. C’est lui qui dirige le bras du rude Néhémie pour écraser les résistances. C’est lui enfin que la longue lignée des rabbins doit saluer comme son premier ancêtre et son patron. Le souvenir de sa puissante action ne se perdit jamais parmi les Juifs. On l’appela le restaurateur par excellence, le second Moïse, et même la légende voulut que les livres saints d’Israël, anéantis lors de la destruction de Jérusalem et la dispersion du peuple fidèle, eussent été miraculeusement reproduits sous sa dictée sans qu’il en manquât un seul mot. Dans les temps modernes, il s’est trouvé des savans qui exagérèrent dans un sens analogue l’importance de son œuvre, mais prétendirent que le Pentateuque, Josué, les Juges, en un mot tous les livres historiques d’Israël jusqu’à la captivité, étalent un produit de sa plume.

Ces assertions absolues jurent avec les faits constatés. Il est évident par exemple qu’une partie fort considérable du Pentateuque, le Deutéronome, appartient à une époque antérieure à celle d’Esdras. Il ne l’est pas moins que d’autres fragmens du Pentateuque, et spécialement les documens dont on peut discerner encore aujourd’hui la différence d’origine malgré les sutures plus ou moins heureuses qui tâchent de leur donner une apparence d’unité, ne peuvent provenir d’un seul et même travail de rédaction; mais, tout cela posé, il ne faut pas nier que les découvertes de la critique relativement aux trois étages de lois que l’on peut distinguer dans la législation dite mosaïque nous obligent désormais à prêter à Esdras une très grande part, au moins de surveillance et de direction, dans la rédaction du Pentateuque, dont la clôture définitive ne peut pas avoir eu lieu avant lui. C’est par ce côté que, comme nous l’avons dit au commencement, les nouvelles études entraînent une modification importante des théories qui, récemment encore, étaient admises dans la science sur la formation des livres attribués à Moïse.

Signalons enfin la dernière grande innovation dont la captivité de Babylone fut l’occasion ou plutôt la cause. C’est depuis lors, ou du moins depuis le grand travail d’Esdras, que les Juifs eurent des livres sacrés. La tradition voulut même lui attribuer l’honneur d’avoir « bouclé, » c’est l’expression technique, c’est-à-dire clôturé définitivement le canon ou la liste des livres sacrés de l’Ancien-Testament. Cela ne peut plus se soutenir. Le canon actuel renferme des livres tels que l’Ecclésiaste, Daniel, bien des psaumes, qui sont évidemment postérieurs à Esdras, et les savans juifs nous ont appris que le canon de leurs livres saints ne fut pas définitivement arrêté avant le second siècle de notre ère. Il reste vrai que l’on peut faire remonter à Esdras la formation d’une littérature sacrée, mise à part pour les besoins du culte et de l’enseignement religieux. Les livres de la loi furent naturellement les premiers qui reçurent cet honneur; bientôt on y joignit les écrits des prophètes. Le culte célébré dans les synagogues réclamait impérieusement cette base, et c’est seulement par la lecture et l’interprétation régulière d’un certain nombre de livres religieux que la loi avec toutes ses minuties pouvait se graver dans la mémoire du peuple. C’est ainsi que la vieille religion d’Israël, qui se composait presque uniquement d’anciennes traditions, historiques ou rituelles, confiées très longtemps à la simple transmission orale, devint avec le judaïsme une religion « du livre. » Les conséquences de cette transformation furent immenses. Entre autres, nous pouvons citer le christianisme, sa propagation, la réforme et les premiers essais sérieux d’instruction populaire. Le jour où, pour bien connaître sa religion, il fallut savoir lire, est peut-être le plus fécond de l’histoire.

Ézéchiel, Zorobabel, Esdras, Néhémie, tous les hommes de la restauration juive eurent beau faire; ils ne purent forcer la nature des choses, et en particulier les espérances enivrantes de domination, de gloire, de prospérité inouïe, qui devaient être le partage du peuple enfin devenu digne de son alliance avec Jehovah, restèrent toujours des illusions; mais ils réussirent certainement dans leur œuvre commune, le relèvement et la régénération de leur peuple. Le monothéisme, grâce à eux, devint indéracinable. Il contracta dans l’esprit juif la dureté du diamant, et, lorsque d’autres révolutions le mirent en contact avec le plus séduisant de tous les génies, avec ce génie grec qui sut s’imposer à tout le monde antique, les Juifs furent les seuls qui lui. opposèrent une indomptable résistance. La fidélité au principe monothéiste les rendit victorieux de la royauté syrienne et des raffinemens corrupteurs, plus dangereux que ses armes, qu’elle voulut introduire dans les mœurs et les goûts de ses sujets palestins. Là même où, comme à Alexandrie, ils se virent forcés d’emprunter à la Grèce des formes de pensée, des raisonnemens, une philosophie, il fallut admettre, pour qu’ils se donnassent à eux-mêmes l’absolution, que Platon n’avait eu tant de sagesse que parce qu’il l’avait dérobée à Moïse. Sans doute cette inébranlable fermeté ou plutôt les illusions dont elle était le soutien furent cause aussi des affreux malheurs de ce peuple; cependant ceux qui pensent que la grandeur des peuples, comme le mérite des individus, n’est pas diminuée par la somme des maux qu’ils auraient pu éviter par leur insignifiance, seront d’avis que ces hommes du retour de Babylone ont engendré une des grandes nations de l’histoire. Il est peu d’exemples qui prouvent mieux combien le patriotisme et la foi dans une grande mission auraient tort de se laisser abattre par les revers et les désastres. Quand on se reporte à l’état dans lequel Ézéchiel et Esdras trouvèrent leur malheureux peuple, vaincu, ruiné, plus que décimé par la guerre et les supplices, disloqué en plusieurs tronçons au milieu d’un vaste empire hostile et qui semblait invincible, on se demande presque avec effroi comment ils purent un seul instant nourrir l’espoir d’un meilleur avenir. Il est vrai que leur conviction reposait sur une croyance qui leur défendait d’admettre un anéantissement définitif d’Israël; mais qu’est-ce que cette croyance, si ce n’est la forme religieuse du sentiment qui anime les âmes d’élite d’un peuple dont l’idée, dont le génie national est toujours vivant? C’est pourquoi, tout en constatant ce qui blesse notre sentiment moderne dans leur conduite, nous ne pouvons leur refuser l’hommage dû à toute entreprise de relèvement et de régénération nationale. Quelque jugement que nous portions sur maint détail de leur œuvre, il faut reconnaître qu’ils prirent le seul chemin qui pût les mener au but proposé. Ils rappelèrent Israël à son principe, à son idée, à ce qui faisait sa raison d’être parmi les nations, au monothéisme, et subordonnèrent tout le reste à cette question de fidélité.

Grande leçon que d’autres nations accablées par le malheur peuvent s’approprier pour s’ouvrir à l’espoir d’un meilleur avenir! I! est d’autres peuples que les Juifs qui portent dans leur histoire les marques d’une haute vocation. Comme les Juifs, ils trahissent trop souvent leurs destinées en se refusant aux longs efforts et aux sacrifices qu’elles exigent. Comme les Juifs, ils semblent prendre plaisir à infliger aux principes qu’ils ont le plus vaillamment proclamés les honteux démentis qu’inspirent l’égoïsme, la paresse d’esprit, la superstition et la sensualité. Ils perdent alors leur dignité, tombent au-dessous d’eux-mêmes, et se lancent follement dans les aventures. Alors surviennent les catastrophes; mais tant que leur mission historique, tant que leur tâche religieuse ou sociale n’est pas achevée, il ne leur est pas permis de mourir. Que doivent donc faire ceux qui ne veulent pas croire à la mort de leur patrie et désirent travailler à sa renaissance glorieuse? Comme les hommes forts de la captivité de Babylone, ils doivent ramener leur peuple à son idée vitale, aux principes qui font sa vraie grandeur, aux devoirs austères qui en découlent, et subordonner tout le reste. Si un peuple vit de monothéisme, ramenez-le au monothéisme; s’il vit de liberté et de lumière, faites qu’il redevienne le grand foyer de la liberté et de la lumière. Le succès est à ce prix, et à ce prix il est certain; toute autre méthode n’aboutirait qu’à de nouvelles calamités. Qu’on me pardonne cette digression : poursuivi par le bruit de nos désastres au sein de cette antiquité juive où j’avais cherché un refuge, amené par cela même à rechercher comment un peuple tombé avait pu remonter hors de l’abîme, que de fois j’ai pensé à notre pauvre France !


ALBERT REVILLE.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre 1869.
  2. Voyez la Revue du 1er juillet 1867.
  3. Il n’y a ni indiscrétion ni orgueil à réclamer pour des savans de nationalité française l’honneur d’avoir les premiers démêlé cette genèse compliquée de la loi juive, dont l’adoption va changer sur bien des points les idées antérieures sur la formation de l’Ancien-Testament. Nous défions en effet toute guerre, tout acte diplomatique de nous empêcher de regarder comme des compatriotes MM. Reuss, professeur à Strasbourg, et l’un de ses disciples les plus distingués, M. Graf, de Mulhouse, mort il y a deux ans, au moment où sa réputation de philologue et d’exégète consommé commençait à percer en Allemagne et en France. M. Graf a développé des conclusions analogues à celles que nous retraçons ici, d’après M. Kuenen, dans plusieurs monographies et en particulier dans un des meilleurs ouvrages qui aient été écrits sur les livres historiques de l’Ancien-Testament. M. Reuss lui-même, il y a déjà nombre d’années, était parvenu à un résultat très semblable, mais ne l’avait encore exposé que devant ses étudians. Tout ceci soit dit sans rien retrancher des mérites du professeur hollandais qui ignorait les cours de son collègue d’Alsace et n’a connu le travail de M. Graf qu’après avoir rédigé son livre. Ce qui résulte de cette convergence d’esprits éminens étudiant le même objet avec une érudition et une indépendance hors de pair, c’est évidemment une présomption favorable à la solidité de leur découverte commune et pour ainsi dire opérée parallèlement.
  4. Hadassa est le nom hébreu et signifie myrte ; Esther est probablement un nom perse et pourrait se rapprocher du grec aster, étoile ou astre en général.