Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XV/08

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Méline, Cans et compagnie (9-10p. 60-77).
Quinzième partie


VIII


Agricol Baudouin.


Le père d’Aigrigny, contenant à peine son dépit, sa colère, jetait non-seulement des regards courroucés et menaçants sur Agricol ; mais, de temps à autre, il jetait aussi un œil inquiet et irrité du côté de la porte, comme s’il eût craint, à chaque instant, de voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redouté la venue.

Le forgeron, lorsqu’il put envisager son ancien patron, recula, frappé d’une douloureuse surprise à la vue des traits de M. Hardy, ravagés par le chagrin.

Pendant quelques secondes, les trois acteurs de cette scène gardèrent le silence.

Agricol ne se doutait pas encore de l’affaiblissement moral de M. Hardy, habitué qu’était l’artisan à trouver autant d’élévation d’esprit que de bonté de cœur chez cet excellent homme.

Le père d’Aigrigny rompit le premier le silence, et dit à son pensionnaire en pesant chacune de ses paroles :

— Je conçois, mon cher fils, qu’après la volonté si positive, si spontanée, que vous m’avez manifestée tout à l’heure, de ne pas recevoir… monsieur…, je conçois, dis-je, que sa présence vous soit maintenant pénible… J’espère donc que, par déférence, ou au moins par reconnaissance pour vous… monsieur (il désigna le forgeron d’un geste) mettra, en se retirant, un terme à cette situation inconvenante, déjà trop prolongée.

Agricol ne répondit pas au père d’Aigrigny, lui tourna le dos, et, s’adressant à M. Hardy, qu’il contemplait depuis quelques moments avec une profonde émotion, pendant que de grosses larmes roulaient dans ses yeux :

— Ah ! monsieur… comme c’est bon de vous voir, quoique vous ayez encore l’air bien souffrant ! Comme le cœur se calme, se rassure… se réjouit ! Mes camarades seraient si heureux d’être à ma place !… Si vous saviez tout ce qu’ils m’ont dit pour vous !… car, pour vous chérir, vous vénérer, nous n’avons à nous tous… qu’une seule âme…

Le père d’Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d’œil qui signifiait : Que vous avais-je dit ? Puis s’adressant à Agricol avec impatience, en se rapprochant de lui :

— Je vous ai déjà fait observer que votre présence ici était déplacée.

Mais Agricol, sans lui répondre et sans se tourner vers lui :

— M. Hardy, ayez donc la bonté de dire à cet homme de s’en aller… Mon père et moi, nous le connaissons ; il le sait bien.

Puis, se retournant seulement alors vers le révérend père, le forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mêlée de dégoût :

— Si vous tenez à entendre ce que j’ai à dire à M. Hardy, sur vous… monsieur, revenez tout à l’heure ; mais, à présent, j’ai à parler à mon ancien patron de choses particulières, et à lui remettre une lettre de mademoiselle de Cardoville, qui vous connaît aussi… malheureusement pour elle.

Le jésuite resta impassible et répondit :

— Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous intervertissez un peu les rôles… Je suis ici chez moi, où j’ai l’honneur de recevoir M. Hardy : c’est donc moi qui aurais le droit et le pouvoir de vous faire sortir à l’instant d’ici, et…

— Mon père, de grâce ! dit M. Hardy avec déférence, excusez Agricol ; son attachement pour moi l’entraîne trop loin ; mais puisque le voici et qu’il a des choses particulières à me confier, permettez-moi, mon père, de m’entretenir quelques instants avec lui.

— Que je vous le permette, mon cher fils ! dit le père d’Aigrigny en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission ? N’êtes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous semble ? N’est-ce pas vous qui tout à l’heure, et malgré moi, qui vous engageais à recevoir monsieur, vous êtes formellement refusé à cette entrevue ?

— Il est vrai, mon père.

Après ces mots, le père d’Aigrigny ne pouvait insister davantage sans maladresse ; il se leva donc et alla serrer la main de M. Hardy, en lui disant avec un geste expressif :

— À bientôt, mon cher fils… Mais souvenez-vous… de notre entretien de tout à l’heure et de ce que je vous ai prédit.

— À bientôt mon père… Soyez tranquille, répondit tristement M. Hardy.

Le révérend père sortit.

Agricol, étourdi, confondu, se demandait si c’était bien son ancien patron qu’il entendait appeler le père d’Aigrigny mon père, avec tant de déférence et d’humilité. Puis, à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une expression d’affaissement, de lassitude, qui le navrait et l’effrayait à la fois ; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son pénible étonnement :

— Enfin, monsieur… vous allez nous être rendu ;… nous allons bientôt vous voir au milieu de nous… Ah ! votre retour va faire bien des heureux… apaisera bien des inquiétudes ;… car, si cela était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que nous avons un instant craint de vous perdre.

— Brave et digne garçon ! dit M. Hardy avec un sourire de bonté mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n’ai jamais douté un moment ni de vous ni vos camarades ;… leur reconnaissance m’a toujours récompensé du bien que j’ai pu leur faire…

— Et que vous leur ferez encore, monsieur… car vous…

M. Hardy interrompit Agricol et lui dit :

— Écoutez-moi, mon ami ; avant de continuer cet entretien, je dois vous parler franchement, afin de ne laisser ni à vous ni à vos camarades des espérances qui ne peuvent plus se réaliser… Je suis décidé à vivre désormais, sinon dans le cloître, du moins dans la plus profonde retraite ; car je suis las, voyez-vous, mon ami… oh ! bien las !…

— Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur, s’écria le forgeron, de plus en plus effrayé des paroles et de l’accablement de M. Hardy. C’est à notre tour maintenant de nous dévouer pour vous, de venir à votre aide à force de travail, de zèle, de désintéressement, afin de relever la fabrique, votre noble et généreux ouvrage.

M. Hardy secoua tristement la tête.

— Je vous le répète, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi ; en peu de temps, voyez-vous, j’ai vieilli de vingt ans ; je n’ai plus ni la force, ni la volonté, ni le courage de recommencer à travailler comme par le passé ; j’ai fait, et je m’en félicite, ce que j’ai pu pour le bien de l’humanité… J’ai payé ma dette… Mais, à cette heure, je n’ai plus qu’un désir, le repos ;… qu’une espérance… les consolations et la paix que procure la religion.

— Comment ! monsieur, dit Agricol au comble de la stupeur, vous aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au milieu de nous qui vous aimons tant ?… Vous croyez que vous serez plus heureux ici, parmi ces prêtres, que dans votre fabrique relevée de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais ?

— Il n’est pas de bonheur possible ici-bas, dit M. Hardy avec amertume.

Après un moment d’hésitation, Agricol reprit vivement d’une voix altérée :

— Monsieur… on vous trompe, on vous abuse d’une manière infâme.

— Que voulez-vous dire, mon ami ?

— Je vous dis, M. Hardy, que ces prêtres qui vous entourent ont de sinistres desseins… Mais, mon Dieu ! monsieur, vous ne savez donc pas où vous êtes, ici ?

— Chez de bons religieux de la compagnie de Jésus.

— Oui, vos plus mortels ennemis.

— Des ennemis !…

Et M. Hardy sourit avec une douloureuse indifférence.

— Je n’ai pas à craindre d’ennemis ;… où pourraient-ils me frapper, mon Dieu ? Il n’y a plus de place…

— Ils veulent vous déposséder de votre part à un immense héritage, monsieur, s’écria le forgeron : c’est un plan conçu avec une infernale habileté ; les filles du maréchal Simon, mademoiselle de Cardoville, vous, Gabriel, mon frère adoptif… tout ce qui appartient à votre famille, enfin, a déjà failli être victime de leurs machinations ; je vous dis que ces prêtres n’ont pas d’autre but que d’abuser de votre confiance ;… c’est pour cela qu’après l’incendie de la fabrique, ils sont parvenus à vous faire transporter blessé, presque mourant, dans cette maison, et à vous soustraire à tous les yeux… C’est pour cela que…

M. Hardy interrompit Agricol.

— Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami ; ils ont eu pour moi de grands soins… et quant à ce prétendu héritage…, ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me font à cette heure les biens de ce monde, mon ami ?… Les choses, les affections de cette vallée de misères et de larmes… ne sont plus rien pour moi… J’offre mes souffrances au Seigneur, et j’attends qu’il m’appelle à lui dans sa miséricorde…

— Non… non… monsieur… il est impossible que vous soyez changé à ce point, dit Agricol qui ne pouvait se résoudre à croire ce qu’il entendait. Vous, monsieur, vous… croire à ces maximes désolantes ; vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer l’inépuisable bonté d’un Dieu paternel !… et nous vous croyions, car il vous avait envoyé parmi nous…

— Je dois me soumettre à sa volonté, puisqu’il m’a retiré d’au milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgré mes bonnes intentions, je ne le servais pas comme il voulait être servi ;… j’avais toujours en vue la créature plus que le Créateur…

— Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu, monsieur ? s’écria le forgeron de plus en plus désolé ; encourager et récompenser le travail, la probité, rendre les hommes meilleurs en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frères, développer leur intelligence, leur donner le goût du beau, du bien, augmenter leur bien-être, propager chez eux, par votre exemple, les sentiments d’égalité, de fraternité, de communauté évangélique… Ah ! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous donc seulement le bien que vous avez fait, les bénédictions quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur inespéré dont il jouissait.

— Mon ami… à quoi bon rappeler le passé ? reprit doucement M. Hardy ; si j’ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-être il m’en saura gré… Loin de me glorifier… je dois m’humilier dans la poussière, car j’ai été, je le crains, dans une voie mauvaise et en dehors de son Église ;… peut-être l’orgueil m’a égaré, moi infime, obscur, tandis que tant de grands génies se sont soumis humblement à cette Église ; c’est dans les larmes, dans l’isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes, oui… dans l’espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un jour… et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour ceux qui sont encore plus coupables que moi.

Agricol ne trouva pas un mot à répondre ; il contemplait M. Hardy avec une frayeur muette ; à mesure qu’il l’entendait prononcer ces désolantes banalités d’une voix épuisée, à mesure qu’il examinait cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi par quelle fascination ces prêtres, exploitant les chagrins et l’affaiblissement moral de ce malheureux, étaient parvenus à isoler de tout et de tous, à stériliser, à annihiler ainsi une des plus généreuses intelligences, un des esprits les plus bienfaisants, les plus éclairés qui se fussent jamais voués au bonheur de l’espèce humaine.

La stupeur du forgeron était si profonde, qu’il ne se sentait ni le courage ni la volonté de continuer une discussion d’autant plus poignante pour lui qu’à chaque mot son regard plongeait davantage dans l’abîme de désolation incurable où les révérends pères avaient plongé M. Hardy.

Celui-ci, de son côté, retombant dans sa morne apathie, gardait le silence, pendant que ses yeux erraient çà et là sur les sinistres maximes de l’Imitation.

Enfin, Agricol rompit le silence, et, tirant de sa poche la lettre de mademoiselle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier espoir, il la présenta à M. Hardy, en lui disant :

— Monsieur… une de vos parentes, que vous ne connaissez que de nom, sans doute, m’a chargé de vous remettre cette lettre…

— À quoi bon… cette lettre… mon ami ?

— Je vous en supplie, monsieur… prenez-en connaissance. Mademoiselle de Cardoville attend votre réponse, monsieur. Il s’agit de bien graves intérêts.

— Il n’y a plus pour moi… qu’un grave intérêt… mon ami… dit M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.

— M. Hardy,… reprit le forgeron de plus en plus ému, lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance à tous et dans laquelle nous élèverons nos enfants… qui n’auront pas eu comme nous le bonheur de vous connaître… Oui… lisez cette lettre… et si après vous ne changez pas d’avis… M. Hardy… eh bien ! que voulez-vous ?… tout sera fini… pour nous… pauvres travailleurs ;… nous aurons à tout jamais perdu notre bienfaiteur… celui qui nous traitait en frères… celui qui nous aimait en amis… celui qui prêchait généreusement un exemple que d’autres bons cœurs auraient suivi tôt ou tard ;… de sorte que, peu à peu, de proche en proche, et grâce à vous, l’émancipation des prolétaires aurait commencé… Enfin, n’importe, pour nous autres, enfants du peuple, votre mémoire sera toujours sacrée… oh ! oui… et nous ne prononcerons jamais votre nom qu’avec respect, qu’avec attendrissement… car nous ne pourrons nous empêcher de vous plaindre…

Depuis quelques moments, Agricol parlait d’une voix entrecoupée ; il ne put achever ; son émotion atteignit à son comble ; malgré la mâle énergie de son caractère, il ne put retenir ses larmes et s’écria :

— Pardon, pardon, si je pleure ;… mais ce n’est pas sur moi seul, allez, car, voyez-vous… j’ai le cœur brisé en pensant à toutes les larmes qui seront versées par bien des braves gens qui se diront : « Nous ne verrons plus M. Hardy… plus jamais. »

L’émotion, l’accent d’Agricol, étaient si sincères, sa noble et franche figure, baignée de larmes, avait une expression de dévouement si touchante, que M. Hardy, pour la première fois depuis son séjour chez les révérends pères, se sentit pour ainsi dire le cœur un peu réchauffé, ranimé ; il lui sembla qu’un vivifiant rayon de soleil perçait enfin les ténèbres glacées au milieu desquelles il végétait depuis si longtemps.

M. Hardy tendit la main à Agricol, et lui dit d’une voix altérée :

— Mon ami… merci !… Cette nouvelle preuve de votre dévouement… ces regrets… tout cela m’émeut… mais d’une émotion douce… et sans amertume ;… cela me fait du bien…

— Ah !… monsieur, s’écria le forgeron avec une lueur d’espoir, ne vous contraignez pas ; écoutez la voix de votre cœur ;… elle vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chérissent ; et pour vous… voir des gens heureux… c’est être heureux. Tenez… lisez cette lettre de cette généreuse demoiselle… Elle achèvera peut-être ce que j’ai commencé ;… et si cela ne suffit pas… nous verrons…

Ce disant, Agricol s’interrompit en jetant un regard d’espoir vers la porte ; puis il ajouta, en présentant de nouveau la lettre à M. Hardy :

— Oh ! je vous en supplie, monsieur, lisez… mademoiselle de Cardoville m’a dit de vous confirmer tout ce qu’il y a dans cette lettre…

— Non… non… je ne dois pas… je ne devrais pas lire, dit M. Hardy avec hésitation. À quoi bon… me donner des regrets ?… car, hélas ! c’est vrai… je vous aimais bien tous… j’avais bien fait des projets pour vous dans l’avenir…, ajouta M. Hardy avec un attendrissement involontaire.

Puis il reprit, luttant contre ce mouvement d’expansion :

— Mais à quoi bon songer à cela ?… le passé ne peut revenir.

— Qui sait, M. Hardy, qui sait ? reprit Agricol, de plus en plus heureux de l’hésitation de son ancien patron ; lisez d’abord la lettre de mademoiselle de Cardoville.

M. Hardy, cédant aux instances d’Agricol, prit cette lettre presque malgré lui, la décacheta et la lut ; peu à peu sa physionomie exprima tour à tour l’attendrissement, la reconnaissance et l’admiration. Plusieurs fois il s’interrompit pour dire à Agricol avec une expansion dont il semblait lui-même étonné :

— Oh ! c’est bien !… c’est beau !…

Puis, la lecture terminée, M. Hardy, s’adressant au forgeron avec un soupir mélancolique :

— Quel cœur que celui de mademoiselle de Cardoville ! Que de bonté ! que d’esprit !… que d’élévation dans la pensée !… Ah !… je n’oublierai jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si généreuses… envers moi… Du moins, puisse-t-elle être heureuse… dans ce triste monde !…

— Ah ! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entraînement, un monde qui renferme de telles créatures, et tant d’autres encore qui, sans avoir l’inappréciable valeur de cette excellente demoiselle, sont dignes de l’attachement des honnêtes gens, un pareil monde n’est pas que fange, corruption et méchanceté ;… il prouve, au contraire, en faveur de l’humanité… C’est ce monde qui vous attend, qui vous appelle ; allons, M. Hardy, écoutez les avis de mademoiselle de Cardoville, acceptez les offres qu’elle vous fait, revenez à nous… revenez à la vie… car c’est la mort que cette maison !

— Rentrer dans un monde où j’ai tant souffert !… quitter le calme de cette retraite, répondit M. Hardy en hésitant ; non, non… je ne pourrais… je ne le dois pas…

— Oh ! je n’ai pas compté sur moi seul pour vous décider…, s’écria le forgeron, avec une espérance croissante ; j’ai là un puissant auxiliaire (il montra la porte) que j’ai gardé pour frapper le grand coup… et qui paraîtra quand vous le voudrez.

— Que voulez-vous dire, mon ami ? demanda M. Hardy.

— Oh ! c’est encore une bonne pensée de mademoiselle de Cardoville ; elle n’en a pas d’autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous étiez tombé, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui veulent s’emparer de vous, elle m’a dit : « M. Agricol, le caractère de M. Hardy est si loyal et si bon qu’il se laissera peut-être facilement abuser… car les cœurs droits répugnent toujours à croire aux indignités ; puis il pourra penser que vous êtes intéressé à le voir accepter les offres que je lui fais ;… mais il est un homme dont le caractère sacré devra, dans cette circonstance, inspirer toute confiance à M. Hardy… car ce prêtre admirable est notre parent, et il a failli être aussi victime des implacables ennemis de notre famille. »

— Et ce prêtre… quel est-il ? demanda M. Hardy.

— L’abbé Gabriel de Rennepont, mon frère adoptif ! s’écria le forgeron avec orgueil. C’est là un noble prêtre… Ah ! monsieur… si vous l’aviez connu plus tôt, au lieu de désespérer… vous auriez espéré. Votre chagrin n’aurait pas résisté à ses consolations.

— Et ce prêtre… où est-il ? demanda M. Hardy avec autant de surprise que de curiosité.

— Là, dans votre antichambre. Quand le père d’Aigrigny l’a vu avec moi, il est devenu furieux ; il nous a ordonné de sortir ; mais mon brave Gabriel lui a répondu qu’il pourrait avoir à s’entretenir avec vous de graves intérêts, et qu’ainsi il resterait… Moi, moins patient, j’ai donné une bourrade à l’abbé d’Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru, tant j’avais hâte de vous voir… Maintenant… monsieur… vous allez recevoir Gabriel… n’est-ce pas ? Il n’aurait pas voulu entrer sans vos ordres… Je vais aller le chercher… Vous parlez de religion ;… c’est la sienne qui est la vraie, car elle fait du bien ; elle encourage, elle console ;… vous verrez ;… enfin, grâce à mademoiselle de Cardoville et à lui, vous allez nous être rendu ! s’écria le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir.

— Mon ami… non ;… je ne sais… je crains…, dit M. Hardy avec une hésitation croissante, mais se sentant malgré lui ranimé, réchauffé, par les paroles cordiales du forgeron.

Celui-ci, profitant de l’heureuse hésitation de son ancien patron, courut à la porte, l’ouvrit et s’écria :

— Gabriel… mon frère… mon bon frère… viens, viens… M. Hardy désire te voir…

— Mon ami, reprit M. Hardy, encore hésitant, mais néanmoins semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forcé ; mon ami… que faites-vous ?…

— J’appelle votre sauveur et le nôtre, répondit Agricol, ivre de bonheur et certain du bon succès de l’intervention de Gabriel auprès de M. Hardy.

Se rendant à l’appel du forgeron, bientôt Gabriel entra dans la chambre de M. Hardy.