Le Juif errant est arrivé/Chez le rabbin miraculeux

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Albin Michel (p. 204-215).

XVIII

CHEZ LE RABBIN MIRACULEUX


Le vendredi après-midi, à Varsovie, des autobus attendent, au bout de la ville, en un endroit qui s’appelle Union de Lublin.

Des porcs menés à la foire ne trouveraient pas ces véhicules très confortables.

Ce sont les voitures de Goura-Kalvarya.

À vingt mètres de cette station, une petite gare abrite un petit train. Le petit train, dans sa course, s’arrête aussi à Goura-Kalvarya.

La place et la gare grouillent, ce jour, de Juifs en caftan et en casquette plate. Un paquet à la main, la mine affairée, remplissant l’air de leur yiddisch, ils assaillent wagons et autobus.

Ils vont faire sabbach chez l’illustre rabbin miraculeux de Goura-Kalvarya.

Goura-Kalvarya, le mont Calvaire, est un village sis à trente kilomètres de Varsovie. Deux mille habitants, mais l’un des nombrils de la juiverie orientale. Là, le fameux zadick Alter, successeur de Bal Chem Tov, celui qui s’en alla porter le Zohar en voiture à travers les Carpathes, cherche le contact avec Dieu, tout comme nos amateurs de T. S. F., chaque soir, cherchent les ondes. Et Bal Chem Tov, ai-je dit quelque part, fut le premier rabbin miraculeux. Et rebbe Alter, zadick de Goura-Kalvarya, mon ami, en est un autre !

Mon ami ? Il faut le croire, puisqu’il n’hésita pas — enfin pas très longtemps — à rompre une conversation céleste pour en avoir une avec moi. Est-il plus d’un goye par année qui se puisse vanter d’un honneur semblable ? Approcher des rois, d’illustres personnages, confrères, cela n’est rien ; mais un saint ?

S’il s’agit de saints catholiques, nulle difficulté. Ils sont morts, eux ! Il suffit d’entrer dans les églises et de parler à leur statue. Tout homme qui a perdu un sou peut rendre visite à saint Antoine de Padoue. Les saints juifs sont vivants. Et c’est une longue affaire pour leur serrer la main !

Le Tout-Varsovie juif travailla huit jours en ma faveur. Grand rabbin, célèbres avocats et médecins téléphonaient au mont Calvaire. Au sixième jour, les parents du saint n’avaient pu encore communiquer avec lui. Son corps était bien à Goura-Kalvarya, mais son esprit était absent. Il errait dans ces nuages visibles à nos yeux, mais qui nous cachaient le prophète Élie, justement descendu au-dessus de la maison de rebbe Alter, pour que l’esprit de rebbe Alter montât s’entretenir avec lui.

— Envoyez un message par sans-fil, dis-je à mon avocat, c’est le moment ou jamais !

Le septième jour, l’esprit de rebbe Alter réintégra son corps. Élie avait dû être de charmante humeur, du moins je le suppose, car le zadick répondit : « L’étranger peut venir. »

Le huitième jour…

J’arrivais à Goura-Kalvarya.

Par Abraham, je connaissais ce pays ! C’était ici, voilà trois ans, lors du coup Pilsudski, que cent vautours s’étaient abattus sur ma voiture, de ces vautours à pied à qui vous savez aujourd’hui que les Juifs orientaux ressemblent étrangement. Mais aujourd’hui, ils ne m’effrayèrent pas. En deux mois, on s’acclimate à l’ombre des barbes et le long des caftans. Voici l’unique rue, la petite place, les mêmes femmes en perruque derrière les carreaux.

— Êtes-vous donc venu ici ? Ces deux-là disent vous avoir déjà vu, fit Ben.

Ces Juifs étudient le passant avec tant d’application que trois ans après ils le montrent du doigt !



Nous voici au pays d’un zadick. Israël possède une douzaine de rabbins miraculeux. C’est peu pour six millions de fidèles. (Nous ne comptons pas les Juifs d’Occident et d’Amérique, pour qui la parole des puissants du jour est plus suave que celle du prophète Élie !) Sur ces douze sièges de Wunderrabbi, quatre sont de grande dynastie : Alexandrow, Radzimen, Bels et Goura-Kalvarya, car la fonction de rabbin miraculeux est héréditaire. Qu’est un zadick ? C’est l’interprète terrestre de la volonté de Dieu. Par la solitude, il entre en contact avec l’Éternel. Celui de Kotzk (Pologne), dit le Grand Silencieux, n’est-il pas resté muet et enfermé trente années ? La mission d’un zadick est de diriger le peuple d’Israël. Tsars, rois, dictateurs peuvent parler, le zadick aura le dernier mot. Il est aussi guérisseur. Il discipline les maladies nerveuses. Il chasse le Dibbouck (l’esprit tourmenté d’un mort) du corps du possédé. Sa grande spécialité est de rendre la femme féconde. Il y réussit de temps en temps… Chaque rabbin miraculeux est, bien entendu, l’ennemi des autres rabbins miraculeux.

Bienheureux les villages qui les voient naître. La bénédiction du Seigneur est sur eux, bénédiction complète, allant du spirituel au matériel. Le pain blanc du sabbat et même celui des autres jours peut-il manquer autour d’un zadick ? Les aumônes pleuvent chez le faiseur de miracles. L’une des plus étranges, et qui me semble inédite, est le tant pour cent qu’il touche dans les affaires commerciales et industrielles. Avant toute entreprise, les pieux Juifs promettent mentalement 10 % des bénéfices au zadick. Aussi voit-on débarquer à Goura-Kalvarya ces débiteurs magnifiques venant payer la dette miraculeuse. Cinquante mille francs de bénéfice, donc cinq mille francs pour le zadick !

Lors des grandes fêtes de printemps et d’automne, les Juifs des pays de l’Est se mettent en route vers ces saints hommes. Ils vont à eux comme les musulmans vont à la Mecque. Dix mille, quinze mille débarquent pour Pâque ou pour Kippour à Goura-Kalvarya et y dressent leurs tentes. De même qu’à la sortie d’Égypte, ils campaient dans le désert, autour de Moïse, ils campent de nos jours dans les plaines de Pologne autour de la maison du zadick. Et c’est l’occasion de fameux repas selon Bal Chem Tov. Peut-on prétendre avoir vu quelque chose tant que l’on n’a pas vu les Juifs en furie se disputer sauvagement les arêtes des carpes, déchets de l’assiette du saint vivant ?

Ulica Pijarska. Nous sommes certainement dans le bon chemin, puisque c’est la seule rue de Goura Kalvarya. C’est dimanche. Les Juifs qui sont venus faire sabbat chez le zadick regagnent la gare. Nous viendrions assassiner le saint qu’ils ne nous regarderaient pas d’un œil plus méfiant.

— Oui ! leur dit Ben, nous allons le voir, nous aussi. Et même nous le toucherons !

— Dites-leur que je lui arracherai un poil de sa barbe.

— Taisez-vous, on nous lapiderait.

Et nous voici chez son beau-frère, le grand introducteur des ambassadeurs. Fantastique maison ! On a si vivement l’impression d’entrer de plain-pied dans un tableau de Rembrandt qu’on s’arrête pour ne pas crever la toile. Là, dans un coin, un extraordinaire prophète, la tête recouverte du taliss, la boîte de prière sur le front, un bracelet de cuir au bras gauche, est assis dans une cathèdre vermoulue et, un seau d’eau à sa droite, dessine lentement des caractères hébraïques sur un parchemin. Plusieurs plumes et différentes encres sont devant lui. C’est l’un de ces fameux séphorim, un écrivain de Thora. Ne bougeons plus. Admirons-le. Chaque fois qu’il doit écrire le saint nom de l’Éternel, il élève le regard, bénit Jéhovah, lave sa main dans le seau d’eau et change de porte-plume. Parfois, sa mission s’annonçant plus redoutable, il quitte sa cathèdre et va se plonger tout entier dans le bain rituel. Puis le copiste de Dieu s’essuie, se rhabille, remet son taliss, sa corne et reprend sa plume.

Le beau-frère du zadick est un homme vingt fois aimable. Il nous fait admirer des Talmuds de mille ans. D’avoir été tant feuilletées, les pages en sont usées comme les marches d’un très vieil escalier. Il nous confie aussi que le rabbin miraculeux n’est pas un solitaire… Il vient de passer une troisième fois sous le dais, et sa nouvelle épouse est gaie comme un oiseau et non moins agréable que le vin chaud de Sion. Jérusalem le vit à deux reprises, et chaque année il se rend aux eaux de Marienbad. Il a des correspondants dans le monde entier, jusqu’en Amérique, et puisque je suis de Paris, sais-je où se trouve la rue Lamartine ? Eh bien ! le correspondant à Paris du rabbin miraculeux habite 28, rue Lamartine. Je n’ai pas appris cette nouvelle sans une certaine jubilation. Désormais, quand je rencontrerai un ami juif rue Lamartine, je penserai qu’il va promettre 10 % de ses bénéfices au sorcier de Goura-Kalvarya !

Pour le moment, traversons la rue Pijarska. La maison du saint est en face.

C’est une ferme à l’intérieur d’une cour. Dans cette cour, cinq Juifs immobiles font les cyprès. Nous gravissons deux marches, nous traversons une antichambre, nous croisons trente Juifs le feu aux yeux, peut-être trente débiteurs ! Le beau-frère pousse une porte. Nous voici dans l’école particulière du saint, sa yeschiba privée. Adolescents et vieillards sont penchés sur le même Talmud ou le même Zohar. Une ferveur identique anime celui qui est près de sa naissance et celui qui est près de sa mort. Les têtes sont jusqu’ici les plus sensationnelles de mon voyage. Celui-ci ressemble à un mouton mérinos ; ce chauve à un vieux condor. On croirait que l’un va bêler et l’autre battre des ailes. Et le beau-frère pousse une seconde porte. Au fond d’une grande pièce nue, un homme assez court, tassé, bien nourri, coiffé d’un bonnet de haute fourrure, les deux mains comme Napoléon, debout près d’une fenêtre donnant sur un tas de fumier, nous regarde venir la lippe aux lèvres.

C’est le zadick.

Sa barbe est blanche et son regard a la dureté du diamant. Un regard qui invite l’esprit du visiteur à faire un rétablissement.

Pas une chaise dans cette salle du trône. Sa table, son fauteuil, rien d’autre. Cette puissance ne veut rien devoir à l’extérieur.

Nous voilà en face de lui. Il interroge son beau-frère. Il me tend la main. Quant à Ben, il n’a droit qu’à un geste méprisant du petit doigt. Si je suis un chien, Ben est un animal pire : un Juif qui a coupé sa barbe n’est pas très loin du porc. Les politesses traduites, je dis à Ben : « Il vous lance le mauvais œil, mon vieux ! ».

Le zadick ne répond pas à ses questions.

Ben est vexé. Il me dit qu’on n’a pas idée d’un bouddah pareil ! Et qu’il va lui parler hébreu, pour lui montrer qu’il en sait autant que lui.

— Puisqu’il est allé en Palestine, qu’il nous dise sa pensée sur le sionisme.

Ben pose la question.

Le son de l’hébreu chatouille l’oreille du saint. Il répond. Ben fait la grimace.

— Que dit-il ?

— Il dit que l’hébreu est la langue des prières et non celle des visites ! Je vais lui demander, moi, quelle langue il parle avec le prophète Élie !

— Dites-lui plutôt que j’ai vu une misère épouvantable chez ses Juifs et que je voudrais avoir son opinion là-dessus.

— Il répond qu’il faut compter sur Dieu seulement.

— Et sur l’argent ?

— Sur l’argent juif seulement.

— Et sur la Palestine ?

Ben est enchanté d’insister. On voit que ce sujet embarrasse le zadick, qui détourne la tête.

— Vas-y Ben !

Rebbe Alter, habitué à converser avec le prophète Élie, n’est pas de ceux qu’un misérable petit Juif des Marmaroches déconcerte longtemps. Il se retourne, foudroie d’un regard d’aigle mon cher rouquin, et lâche une phrase.

— Il répond que les hommes ne vont pas donner des leçons à l’Éternel.

Se tournant vers moi, le rabbi me fit une espèce de sourire et m’enguirlanda de quelques mots yiddisch.

— Il dit qu’il est content de votre visite.

Bref ! le saint nous avait assez vus !

Ne sachant où trouver un cierge, que j’eusse allumé en m’en allant, je cherchai le tronc pour y laisser au moins tomber quelque aumône. Je ne sus le découvrir. Alors, je pris congé.

— Tendez-lui au moins un doigt, dis-je à Ben, qui filait comme un mal élevé.

— Il peut bien monter au ciel, ce n’est pas ma main qui le retiendra !

Et nous quittâmes la maison du miracle, un regard de fer nous poussant aux reins.