Le Latin vulgaire

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Le latin vulgaire d’après les dernières publications
Paul Monceaux

Revue des Deux Mondes tome 106, 1890


I. Koffmane, Geschichte des Kirchenlateins, en cours de publication. Breslau. — II. Sittl, Die localen Verschiedenheiten der lat. Sprache Erlangen, 1882. — III. Edon, Latin savant et latin populaire. Paris, 1882. — IV. Gölzer, Latinité de saint Jérôme. Paris, 1884. — V. Boissier, Études sur Sedulius, Commodien et saint Jérôme. Paris, 1882-1884. — VI. Régnier, Latinité des sermons de saint Augustin. Paris, 1887. — VII. Rönsch, Semasiologische Beiträge zum lat. Wörterbuch. Leipzig, 1890. — VIII. Meyer-Lübke, Grammaire des langues romanes, traduction française. Paris et Leipzig, 1890.


La question du latin vulgaire préoccupe en Allemagne et en France beaucoup de savans. Et ce n’est point, comme il peut sembler au premier coup d’œil, simple fantaisie d’érudits. Il y a là vraiment un problème historique fort important. Au fond, quand on cherche à se figurer le langage des gens du peuple dans l’ancienne Rome et dans les provinces, il ne s’agit de rien moins que de démêler la véritable origine du français, de l’italien, de l’espagnol, de toutes les langues romanes. — Évidemment, c’est là pour nous l’objet principal de cette étude. Mais ce n’est pas le seul ; et cette question, si on la résout, peut en éclairer beaucoup d’autres. L’humaniste, s’il veut tenir compte de ce latin populaire que tout le monde savait à Rome, comprendra mieux la littérature ; il s’expliquera, s’il les rencontre chez les comiques, dans les pères de l’église, même chez les classiques proprement dits, certaines façons de parler, qu’autrefois l’on traitait simplement de négligences, ou de licences, ou d’incorrections. L’historien, devant cette persistance et cette longue protestation de l’idiome national, saisira mieux tout ce qu’il y eut d’artificiel dans la brillante civilisation gréco-romaine. Enfin, le linguiste peut trouver quelque avantage à suivre dans les accidens de son histoire, dans ses reculs et sa marche en avant, une langue qui resta toujours étrangère à toute culture intellectuelle, qui longtemps se défendit dans les carrefours, qui finit par envahir jusqu’à la littérature et par étouffer l’idiome savant. Voilà comment cette étude, si spéciale en apparence, si minutieuse et si modeste en ses procédés, se trouve intéresser quiconque s’occupe ou de linguistique, ou de littérature ancienne, ou d’histoire romaine, ou de langues romanes.

C’est vers le milieu de ce siècle, qu’on a deviné l’existence du latin vulgaire. L’honneur en revient à Fauriel, à Ampère en France, à Rilschl et Diez en Allemagne. Mais l’enquête méthodique n’a commencé qu’avec les ouvrages classiques de Schuchardt sur le Vocalisme du latin vulgaire, et de Dräger sur la Syntaxe historique de la langue latine. D’année en année, ont surgi d’innombrables monographies, de valeur fort inégale, mais presque toutes utiles. Parmi les récentes publications allemandes, il est juste de mentionner hors rang : de Koffmane, l’Histoire du latin d’église ; de Sittl, le travail sur le latin d’Afrique ; de Rönsch, les études sur le latin ecclésiastique et le vocabulaire ; enfin, de Meyer-Lübke, la Grammaire des langues romanes. Ajoutons que l’on trouve un véritable trésor d’informations dans le Recueil des inscriptions latines de l’académie de Berlin, dans les Monumens historiques de Germanie, et dans les éditions d’écrivains ecclésiastiques que publie l’académie de Vienne. De même, en France, ont paru des études fort intéressantes : de M. Édon, sur le Latin savant et le latin populaire ; de M. Gölzer, sur la Latinité de saint Jérôme ; de M. Régnier, sur la Langue des sermons de saint Augustin. Enfin, M. Boissier, avec son bonheur ordinaire, a touché ces questions dans des articles sur Sedulius, Commodien et saint Jérôme. A toutes ces études des ‘savans français et étrangers, nous renvoyons les lecteurs curieux du détail des faits. Ce que nous voulons tenter ici, c’est de dessiner à grands traits la physionomie et l’histoire du latin vulgaire.

Comparez un discours de Cicéron à un texte de l’époque mérovingienne, par exemple, à un chapitre de Grégoire de Tours : vous observerez dans l’allure de la langue un contraste absolu. Chez Cicéron, s’accusent tous les procédés du style synthétique ; le mouvement de la pensée est marqué par des distinctions subtiles dans la déclinaison et la conjugaison ; peu ou point de mots abstraits, rien que des termes choisis d’après toutes les règles du bon usage ; tout se tient et s’équilibre dans un ensemble savamment rythmé ; la phrase est à elle seule une œuvre d’art, une symphonie où la pensée est voluptueusement balancée et caressée. Chez Grégoire de Tours, au contraire, les flexions n’existent pour ainsi dire pas, ou, si elles existent, elles sont employées au hasard ; le rapport des mots n’est indiqué que par les prépositions, et leur rôle, par la place qu’ils occupent ; ce ne sont qu’expressions abstraites, mots inconnus, contractés, défigurés, pris dans un sens tout nouveau ; aucun rythme, aucune préoccupation d’art. La langue de l’Histoire des Francs diffère à peine de celle des diplômes mérovingiens, pour l’orthographe et la grammaire ou la construction des mots : on dirait du vieux français habillé en latin par un écolier.

Ce contraste ne saurait s’expliquer par l’évolution naturelle du latin classique. Supposez le développement logique du système cicéronien : vous aurez la langue de Quintilien ou de Pline le Jeune, ou, si l’on veut, de Symmaque, de Boèce. Supposez au contraire une sorte de réaction : alors vous aurez Sénèque ou Tacite. Mais jamais, et malgré l’action du temps, le latin de Cicéron ne deviendra le latin de Grégoire de Tours. Le grec des auteurs byzantins ne diffère pas beaucoup en ses élémens du grec de Platon ou d’Aristophane ; tout au contraire, la langue des auteurs latins du VIe siècle de notre ère est un vrai patois à côté de celle des contemporains de César ou d’Auguste. C’est qu’en Orient rien n’a contrarié le libre développement de l’idiome classique, tandis qu’en Occident il a été miné peu à peu par un agent destructeur : tout l’édifice s’est écroulé sous la pression du latin vulgaire.

A propos de cette révolution historique, se posent naturellement trois ou quatre questions. Ce latin vulgaire, d’où venait-il et où tendait-il ? Pourquoi est-il resté longtemps dans l’ombre ? Comment ensuite a-t-il progressé, puis tout envahi ? Enfin, par quels caractères se distinguait-il du latin littéraire et annonçait-il les langues romanes ?

L’origine n’est pas difficile à démêler. C’est la langue primitive de Rome, la langue nationale, étroitement apparentée aux autres dialectes italiotes, comme l’ombrien et l’osque, et au plus archaïque des dialectes grecs, l’éolien. Elle s’est toujours développée spontanément, n’a jamais été fixée ni contrariée par l’intervention des grammairiens. Dans sa grossièreté naïve et sa liberté pittoresque, elle a vécu sur les lèvres des gens du peuple, des soldats, des marchands, de tous les illettrés. Elle a été quelquefois écrite, mais par des mains maladroites, sur des tombeaux et des ex-voto, sur les murs de Pompéi. Elle fut toujours comprise, même des gens instruits ; un peu épurée, elle était admise aux conversations de la bonne société. Par accident, elle est entrée jusque dans la littérature. Et, jusqu’au milieu du IIIe siècle avant notre ère, elle a été la seule langue des Romains.

A ce moment, vers le temps des premières guerres puniques, il est curieux d’en observer les tendances. Que devenait l’idiome national de Rome, abandonné à lui-même ? D’abord, il était très simple dans ses formes, conservait pieusement les vieux mots et se plaisait pourtant aux hardis néologismes, aux termes composés et pittoresques. Presque aucun élément étranger ne s’y mêlait : à peine quelques mots exotiques empruntés aux peuples voisins, aux Étrusques, aux Ombriens, aux Campaniens, aux Grecs de la côte. La construction des phrases était presque analytique : pas de périodes, pas d’inversions, sauf celles qu’amène en toute langue le tour vif de la pensée. On est surpris d’y rencontrer souvent des locutions familières à l’italien ou au français. Cette allure de la phrase était, pour les Romains de ce temps, une nécessité. Car les syllabes finales tendaient à s’assourdir, comme les mots à se déformer, à se resserrer par de hardies syncopes, et la disparition des désinences entraînait une grande confusion dans l’emploi des cas et des temps. Toutes ces altérations avaient une même cause, la prédominance de l’accent tonique, qu’on reculait le plus possible vers le commencement du mot, sans tenir grand compte de la quantité, alors très incertaine. Dans la prononciation, la syllabe accentuée sonnait si fort qu’elle menaçait de détruire tout le reste, surtout les finales et les voyelles intermédiaires. Or, ce sont là précisément les grandes lois étymologiques des formations romanes. Le vieux latin annonce déjà nos langues modernes. Supposez Rome isolée de la Grèce : il est infiniment probable que l’italien serait né douze siècles plus tôt.

Mais la Grèce intervint. Rome lui sacrifia sa langue nationale, pour avoir une littérature. De cette époque date la scission du peuple romain en deux grandes classes sociales, séparées l’une de l’autre par la façon de s’exprimer, par les mœurs, par une conception opposée de la vie, autant que par les intérêts politiques. Dès lors, on entendra dans Rome deux langues : celle des pauvres gens et des campagnards, sermo plebeius, rusticitas ; celle des gens instruits et bien élevés, de la classe dirigeante, de la mode, des salons et des lettrés, sermo urbanus, latinitas. Le latin d’ouvrier et de paysan, relégué aux champs, à l’atelier, au bouge, à l’office, absolument rebelle aux leçons des maîtres d’écolo, poursuivit son évolution naturelle, d’autant plus rapide que plus rien ne le retenait. Le latin savant, façonné par des artistes en phrases, habillé à la dernière mode hellénique, toujours soucieux d’éviter le contact du patois des vilains, se drapa avec un orgueil de parvenu dans son manteau grec, trop riche pour lui. Au bout d’un siècle, qui donc, dans ce galantin et dans ce rustre, eût reconnu les deux frères ?

Avec une furie d’admiration et d’imitation qui fait songer à notre Renaissance, les Romains se jetèrent sur la Grèce et lui prirent tout : son art, ses genres littéraires, sa versification, souvent même ses mots, ses formes et ses procédés d’expression. Pour ce qui est de la langue, on attribue diverses innovations à la plupart des poètes de ce temps, à Livius Andronicus, à Ennius, à Attius, à Lucilius. Toutes ces réformes tendaient à combattre l’action destructive de l’accent tonique, à régler la prononciation et l’orthographe, à soutenir les finales, les syllabes atones et les voyelles médianes, à fixer la quantité prosodique par le redoublement des lettres, par l’usage exclusif des mètres grecs. Pour exprimer une foule d’idées nouvelles et préciser le rapport logique des mots, on mit au pillage la grammaire des Hellènes et leur vocabulaire. On n’épargna rien pour élever le latin à la hauteur de ses destinées. On l’enrichit, on le polit, on l’affina. Surtout on l’arrêta sur la pente où il glissait vers quelque chose qui devait sortir de lui, mais qui n’était plus lui. Et, pour quelques siècles, on réussit presque à le fixer. Le succès fut très rapide. Déjà la langue de Plaute et de Térence est correcte et assez pure : sauf quelques formes populaires et certaines constructions qu’on devait proscrire plus tard, ils annoncent déjà les grands classiques. Puis, Scipion Émilien et ses amis commencent à régler le bon usage. Avec les Gracques, Hortensius et Sylla, la prose se fortifie et se polit ; Cicéron y ajoute le rythme, l’harmonie des périodes savamment équilibrées. Le vers, déjà plein et fort, mais un peu embarrassé et redondant chez Lucrèce, souple chez Catulle, mais encore mal dégagé de l’alexandrinisme, s’allège et se précise chez Horace et Virgile, en même temps qu’il se plie à des lois plus sévères. Le latin littéraire atteint son apogée avec la période cicéronienne, avec la versification savante des contemporains d’Auguste.

Sous ces brillans dehors, on entrevoit pourtant la décadence prochaine. La croissance avait été trop rapide. Le latin se trouva presque fixé dans ses formes artistiques avant d’avoir développé toutes ses ressources. Aussi voyez comme tous les grands auteurs se plaignent de l’instrument qu’ils ont en main. Lucrèce et Horace, et plus tard Sénèque, accusent l’indigence de la langue. A Cicéron lui-même échappe plusieurs fois cette réflexion mélancolique : « Ce que l’on a appris des Grecs, on désespère de l’exprimer en latin. » Et vraiment cette langue était pauvre : elle manquait de mots techniques, de mots abstraits, de mots composés ; lente et lourde, elle se traînait péniblement à la suite de la pensée. Les auteurs s’en tiraient comme ils pouvaient ; ils créaient des termes, imaginaient un sens nouveau, ou ils laissaient leur idée s’empêtrer dans une périphrase. Souvent ils se résignaient à transcrire l’expression grecque. Mais tous ces élémens hétérogènes déformaient le latin. Ces mots d’emprunt, on ne savait seulement comment les prononcer, les accentuer : car l’alphabet des Romains ne s’accordait guère avec celui des Grecs. Ce qui contribua le plus à la désorganisation de la langue, ce furent les études philosophiques : là, tout était à créer ; comme l’idiome national ne fournissait en ce genre aucune ressource, on dut calquer les expressions et les formules helléniques. En croyant enrichir le latin, on en faussa le jeu. Ceux-là mêmes qui ont marché le plus résolument dans cette voie ont vu le danger. Cicéron, par exemple, se plaint de la corruption du latin de son temps, de cette intrusion d’élémens étrangers. Mais savez-vous à qui il s’en prend ? Aux Gaulois. Assurément les Gaulois étaient déjà nombreux à Rome ; mais il est bien hardi de les rendre responsables des malheurs de la langue. En tout cas, ce serait là une raison secondaire. La vraie cause de corruption était dans le latin lui-même, dans sa formation trop hâtive, dans sa structure imparfaite, dans son indigence, qui le forçait à mendier sans cesse le secours du grec. A peine achevé, l’édifice menaçait ruine. On ne le maintenait debout qu’à force de surveillance et de réparations. Dans le monde lettré de Rome, voyez l’importance des grammairiens. Ils apparaissent avec la littérature : on pourrait presque dire qu’ils la précèdent. Toujours ils ont été en grand honneur. L’exemple de César, de Claude, une foule d’anecdotes de Suétone et d’Aulu-Gelle montrent combien les minuties du langage préoccupaient à Rome : on discutait sans relâche sur la forme et le sens des mots, sur la prononciation, sur l’orthographe, sur la grammaire, sur la prosodie. Et ce n’était point pédantisme. C’était une nécessité d’être toujours sur la brèche pour défendre cette langue toujours minée et prête à crouler. Le latin classique était une œuvre d’art créée par la patience et le talent de plusieurs générations de lettrés : à mesure qu’il se développe ou tente de se fixer, on en voit mieux apparaître le caractère artificiel.

On pouvait donc redouter pour la belle langue de Cicéron et de Virgile un retour de fortune. Pour le moment, le danger semblait encore bien lointain. Le latin savant avait tout pour lui, et les honneurs officiels, et l’autorité des grandes œuvres littéraires, et la mode, et l’engouement du public, et la sympathie des gens de goût. Il entraînait tout dans sa marche triomphale, tandis que boudait dans un coin son irréconciliable ennemi, le latin vulgaire. Entre les deux idiomes l’écart était alors plus grand que jamais : on écrivait de moins en moins comme on parlait, surtout comme parlait la foule. Mais le latin populaire continuait de vivre, et c’était beaucoup. Il s’imposait à tout le monde sans exception dans les mille riens de la vie ordinaire. Il savait au besoin se venger du mépris des lettrés et profitait d’une minute d’inattention pour brouiller toutes leurs notions acquises sur la prononciation, sur le choix des termes, sur les rapports grammaticaux et la construction des phrases. Il avait surtout la faveur des femmes ; et Cicéron se moque d’une dame de son temps qui s’exprimait à la façon de Plaute ou de Naevius.

Le latin vulgaire se mêlait aux conversations des plus doctes, comme on en peut juger par les dialogues littéraires ou philosophiques. Il était comme chez lui dans les correspondances familières. « Que te semble de mes lettres ? écrit un Romain. Est-ce que je ne converse pas avec toi dans la langue du peuple ? C’est qu’en effet une lettre ne ressemble pas à un plaidoyer ou à une harangue. On doit écrire à ses amis avec les mots de tous les jours. » Qui dit cela ? C’est le plus illustre représentant de la langue savante, l’auteur de la Milonienne. L’exemple venait de plus haut encore : car l’empereur Auguste, comme les gens du peuple, préférait aux flexions l’usage des prépositions, aux tournures infinitives les conjonctions, aux constructions synthétiques et aux périodes les formes analytiques. Enfin, même la littérature proprement dite se défendait mal contre les habitudes du langage populaire. On en trouve des traces chez tous les écrivains, depuis Plaute et Térence jusqu’à Lucrèce et César, même chez Horace ou Virgile et dans les discours de Cicéron. Ainsi, le latin de paysan réussissait parfois à s’imposer même à ceux qui le combattaient. Il résistait donc, il suivait son évolution, enfin il vivait.

Il vivait, et si on l’avait vaincu, on n’avait pu le détruire. Il est vrai que la vieille langue nationale avait perdu bien du terrain depuis les guerres puniques, et ce n’était plus qu’un patois à la mort de Cicéron ; mais tout n’est pas fini. A son tour, le latin vulgaire va progresser pendant les deux premiers siècles de notre ère : tandis que son rival s’affaiblira, lui-même ne cessera de se fortifier et de s’étendre, et cela pour diverses raisons, les unes politiques, les autres littéraires.

C’est que d’abord il se produisit un changement considérable dans la société romaine. La bourgeoisie, puis la vieille aristocratie disparurent presque entièrement. Or c’étaient elles justement qui jadis avaient accrédité à Rome le latin savant et qui seules le comprenaient. Désormais, sauf les lettrés de profession ou d’occasion, la langue littéraire n’a plus de clientèle assurée : elle doit se réfugier dans les écoles et les administrations. Aux auteurs, il ne manque qu’un public et des lecteurs : on se console à huis-clos, entre amis, à force de déclamations et de conférences. Par surcroît, les empereurs, en favorisant le progrès démocratique, émancipent le latin populaire, seul admis au théâtre avec les mimes et les grosses farces. Au-dessus de la foule, on voit bien se dessiner une oligarchie financière. Mais elle est très mêlée en ses élémens, elle se recrute surtout dans le peuple et dans les provinces. Qu’ils viennent d’Afrique ou de Gaule ou des faubourgs de Rome, ces parvenus, si instruits qu’on les suppose, ne parleront point comme Scipion ou César ; souvent même, comme le Trimalcion de Pétrone, ils apporteront avec eux leur langage populacier : et, en fin de compte, c’est toujours le latin vulgaire qui plus ou moins se fera comme eux accepter de la meilleure société. A la cour impériale, ceux qui donnent le ton, ce sont bien souvent des affranchis, d’origine barbare et mal dégrossis. Rome est livrée en proie aux étrangers : on s’y précipite de tous les points de l’horizon, depuis qu’on a vu tant d’aventuriers, débarqués en modeste équipage, arriver vite à la fortune, au sénat, même à l’empire. Tous ces gens-là, il est vrai, s’essaient à bien parler ; mais ils n’y réussissent guère. Ce qui manquait le plus alors dans les hautes classes sociales, c’étaient les citoyens instruits, nés à Rome d’une bonne famille romaine, et ceux-là seuls auraient pu garder assez fidèlement la tradition du beau langage.

Une autre cause de désorganisation du latin savant, ce fut l’extension même de la domination romaine. En principe, c’est Rome que l’on copie dans toutes les parties de l’empire ; mais, en fait, les diverses régions de l’Italie et les provinces réagissent dangereusement sur le langage de la capitale.

Déjà, dans les derniers temps de la république, on avait remarqué que le latin littéraire s’altérait dès qu’il franchissait les murs de Rome. L’urbanitas, disait-on, faisait défaut aux orateurs qui avaient eu le malheur de naître dans les autres villes du Latium. Cependant, depuis la guerre sociale, l’usage du latin s’était répandu dans l’Italie entière. On ne pouvait toujours proscrire les façons de parler des différens districts. Peu à peu, elles entrèrent dans le latin littéraire ; et Quintilien fait cette déclaration significative : « Je considère comme romaines toutes les expressions usitées en Italie. » Les gens de lettres se mirent donc à employer des termes et des locutions qui n’étaient plus le bon latin de Rome, et, malgré tout le talent de Tite-Live, on s’aperçut toujours qu’il venait de Padoue. Or qu’étaient donc ces mots, ces formes italiotes qui obtinrent peu a peu droit de cité ? C’était le latin vulgaire que les colons avaient emporté avec eux et qui s’était encore gâté dans le voisinage de tous les vieux idiomes de l’Italie.

Ce fut bien pis hors de la péninsule. A mesure qu’ils ajoutaient une province à leur empire, les Romains y portaient leur langue. Les colons étaient pour la plupart d’anciens soldats, des marchands, des gens d’humble condition ; c’est le latin populaire qui émigrait avec eux. Et partout il se trouvait en contact avec un idiome indigène, le celtique en Gaule, le celtibérien en Espagne, le punique et le libyque en Afrique, le grec en Orient. En chaque région, on rencontre un parler composite, qui à première vue est du latin, mais où se mêlent en réalité beaucoup d’autres élémens. C’est ce qu’a bien vu saint Jérôme : « Le latin, dit-il, se modifie sans cesse avec les pays et avec le temps. » Il existe, par exemple, un latin de Gaule, un latin d’Espagne, un latin d’Afrique, qui dans une certaine mesure ont vécu d’une vie indépendante, comme aujourd’hui le français du Canada ou l’anglais des États-Unis.

Le mal n’eût pas été grand, si chacune de ces variétés du latin n’était pas sortie du pays où elle était née. Mais c’est tout le contraire qui arriva. Sous l’empire, les provinces ont été, beaucoup plus que Rome, fécondes en grands hommes. D’abord les plus célèbres écrivains viennent d’Espagne ; à partir du IIe siècle, ils viennent d’Afrique. Ces deux pays surtout ont produit de véritables écoles littéraires, qui ont eu leurs caractères originaux et qui ont puissamment réagi sur la littérature même de la capitale. Et par là, dans la langue savante entrait peu à peu le latin de province, qui était encore une forme du latin vulgaire.

Ce sont là des causes externes, surtout politiques, qui favorisaient le progrès de la langue populaire. Mais il y avait encore d’autres causes, des causes internes, qui à cette époque critique tendaient à affaiblir l’idiome littéraire et à précipiter sa décadence. C’étaient l’abus de l’hellénisme, les caractères du style à la mode, et l’engouement de beaucoup d’écrivains pour l’archaïsme.

Au moment où la ruine de la bourgeoisie supprimait tout lien entre la foule et l’aristocratie intellectuelle, les gens de lettres semblaient prendre plaisir à restreindre encore leur public en se rendant presque incompréhensibles pour quiconque ne savait pas le grec. Déjà, les contemporains d’Auguste encadraient sans façon dans leur style des locutions helléniques ; ils reprochaient aux vieux poètes de n’avoir pas assez mis au pillage Alexandrie ou Athènes : pour plaire aux délicats de Rome, il fallait arriver d’Orient. Cette manie s’aggrava d’une génération à l’autre. A la cour des Antonins, on ne se servait guère de l’idiome national : ou bien l’on écrivait en grec, comme Marc-Aurèle, ou l’on parlait grec en latin, comme Fronton. Pour comprendre les auteurs de son temps, un Romain devait commencer par oublier à moitié sa langue. Aussi le public n’essayait même pas de les suivre. Mais, à ce jeu, le cercle du latin savant allait se rétrécissant chaque jour ; et la littérature devenait une petite église qui avait son langage et ses rites, inintelligibles aux profanes, c’est-à-dire à presque tout le monde.

Tel est précisément le caractère de l’école des stylistes. Elle compta d’illustres représentans, comme Salluste et Sénèque, Tacite et Apulée. Mais, par ses tendances, elle hâta certainement la dislocation de l’idiome savant. Rien, maintenant, ne contenait plus la fantaisie des écrivains : dans les rapports de la vie on n’employait plus jamais que le latin vulgaire, et, si l’on avait parlé comme Sénèque ou comme Tacite, on n’aurait pas été compris dans les rues de Rome. La langue littéraire était chose de convention et d’apparat. Chacun la façonnait à sa guise ; on en tirait des effets nouveaux, originaux, au grand profit du talent individuel, mais au grand détriment de la langue elle-même. Salluste avait ouvert la voie : il s’était composé un style très personnel, où l’idée rayonnait en petites phrases courtes, à peine liées entre elles, mais juxtaposées par un caprice d’imagination. C’était absolument l’opposé du procédé cicéronien, auquel avait abouti l’évolution du latin savant ; et l’on ne pouvait obtenir ces effets de style qu’en faisant violence à la structure même de la langue. Ce fut d’abord une tentative isolée. Mais plus tard Sénèque reprit à son compte la méthode de Salluste. En vain Quintilien défendit la tradition ; il tenta de sauver la période en la rendant plus souple ; il réussit ainsi à se composer une langue correcte et élégante, d’ailleurs aussi factice que celle de Sénèque. Quintilien eut des imitateurs, ceux qu’on peut appeler les néo-cicéroniens. Mais l’avantage resta décidément aux novateurs, aux stylistes. Ce qui les caractérise, c’est la poursuite du nouveau en toute chose, le goût de l’expression poétique, des héllénismes, de la phrase courte et hachée, du pittoresque, du trait d’esprit, de l’antithèse, une préciosité qui va parfois jusqu’au baroque. Ils aiment le néologisme et l’archaïsme, les termes étrangers, les abstractions, l’argot et les façons populaires. Ils tourmentent si bien le vocabulaire que les mots s’usent plus vite encore, que les locutions les plus hardies à l’origine deviennent promptement banales, qu’il faut redoubler les prépositions, que les verbes simples cèdent la place aux verbes composés. Tout est combiné, dans la phrase, en vue d’un effet à produire : on supprime les liaisons, on bouleverse les constructions, on donne à l’adjectif un relief extraordinaire, on abuse du participe absolu, on emploie l’infinitif après n’importe quel verbe, on inaugure une nouvelle syntaxe. Tous ces procédés étaient en contradiction avec le développement naturel du latin savant, dont les stylistes, malgré tout leur talent, annoncent et précipitent la ruine.

Un autre signe de cette désorganisation, c’est la manie de l’archaïsme. C’est encore Salluste qui le mit à la mode. Plus tard, au nom des vieux auteurs, on fit la guerre à Virgile, à Horace, à la nouvelle génération de poètes qu’on accusait, non sans raison, d’embarrasser le latin de trop de grec. On trouve dans Sénèque beaucoup de vieilles formes et la preuve que de son temps l’archaïsme était en vogue : « Bien des gens, nous dit-il, vont chercher leurs mots très loin dans le passé. Ils parlent comme les douze tables. Pour eux, Gracchus et Crassus et Curion sont trop soignés et trop modernes. Ils remontent jusqu’à Appius et Coruncanius. » Ce fut bien autre chose sous les Antonins. On entreprit alors une restauration systématique des vieux mots et des anciennes formes orthographiques. La campagne fut menée par les gens de lettres les plus célèbres de l’époque : Fronton, Apulée, Aulu-Gelle. L’empereur Hadrien donnait l’exemple, lui qui préférait Ennius à Virgile et Caton à Cicéron. Si l’on prônait les primitifs, ce n’était pas seulement pour faire échec aux virgiliens et aux cicéroniens. On avait réellement plus de goût pour les vieux auteurs, parce qu’on les comprenait mieux. La plupart des archaïsans étaient originaires d’Afrique : or le latin de Carthage et de la Numidie dérivait du vieux latin apporté par les premiers colons. Et le nouvel idiome littéraire, façonné par les stylistes, plein de complaisances pour le parler populaire de Rome et des provinces, était plus voisin de Naevius que de Cicéron. Sous le couvert de l’archaïsme et de l’africanisme, c’était encore le latin vulgaire qui entrait dans la littérature.

Dès le IIe siècle de notre ère, le latin savant est en pleine décadence. On ne le parle plus, même dans les cercles les plus aristocratiques. Les empereurs le renient : Hadrien n’admet que les primitifs ; à la cour de Marc-Aurèle on n’emploie guère que le grec ; Septime-Sévère ne s’exprime aisément qu’en punique ; quant au latin, il le parle mal, avec un accent africain. La langue littéraire n’a plus pour clientèle qu’un petit nombre d’initiés, les auteurs de profession et les habitués des lectures publiques. Elle ne vit que de conventions. Elle est menacée dans son vocabulaire et son mécanisme. Elle est affaiblie par l’abus de l’hellénisme, par les raffinemens des stylistes, par la mode de l’archaïsme et le succès des Africains. En même temps, le latin vulgaire agrandit son domaine. Il profite de tout : dos progrès de la démocratie, de l’affluence des étrangers à Rome, de l’importance croissante des provinces. Il entre librement dans les livres techniques de Vitruve et des agronomes, dans les romans de Pétrone et d’Apulée, dans les ouvrages des jurisconsultes. Il s’installe même au barreau, où déjà Tacite et Quintilien s’étonnent de le rencontrer. Sous ses trois formes principales : patois de Rome, africanisme, archaïsme, il envahit la littérature entière et commence à déloger de ses positions la langue savante, devenue presque une langue morte. Au milieu de cette crise, où il y allait de son existence, le latin littéraire vit s’avancer un nouvel ennemi, plus dangereux que tous les autres : le christianisme.

Pendant longtemps, la religion chrétienne s’était recrutée surtout dans les classes inférieures : aussi la langue vulgaire fut-elle seule admise dans les communautés primitives. Par la force des choses, en face du latin savant qui résumait toutes les gloires du paganisme, le latin populaire fut l’organe du nouveau culte.

Même quand le christianisme devint religion d’état, quand les chrétiens de gouvernement tentèrent de le réconcilier avec la vieille société romaine et que les évêques recommandèrent l’étude des auteurs classiques, l’idiome savant ne put regagner le terrain perdu. Il eût fallu modifier les habitudes prises. Or, pour tous ces hommes de foi et d’action, les préoccupations du beau style devaient rester toujours bien secondaires. Sauf quelques rhéteurs, comme Lactance, ils n’eurent pas pour les lettres ce culte désintéressé qui seul aurait pu sauver la langue littéraire. La pensée des prêtres chrétiens était ailleurs : comme disait Tertullien, il s’agissait de prendre des âmes et non de polir des phrases. Puis, la prédication s’adressait surtout aux gens du peuple : il fallait bien parler leur langage. Dans ses sermons d’Afrique, saint Augustin nous explique comment on procédait. « Souvent, dit-il, j’emploie des expressions qui ne sont pas du bon latin : c’est pour que vous saisissiez bien. » lit il ajoute : « J’aime mieux être rappelé à l’ordre par les grammairiens que de n’être pas compris par le peuple. »

C’est toujours ce souci de l’utilité immédiate qui dominait chez les chrétiens. Traduisaient-ils la Bible ? Ils voulaient la rendre intelligible à tous. De là ces expressions populaires dans les premières traductions des livres saints, même dans celle de saint Jérôme. Ajoutons que dans leur explication dos dogmes, dans leurs sermons ou leurs ouvrages d’exégèse, les pères de l’église devaient traiter une foule d’idées abstraites auxquelles était absolument rebelle le latin savant. Pour cela, ils durent se créer un vocabulaire et une grammaire à eux : il fallut bien appeler à l’aide la langue populaire, qui seule était vivante et capable de créations nouvelles. Rien n’est plus décisif, à cet égard, que l’exemple de saint Jérôme. Aucun homme de son temps n’a manié avec autant d’aisance et d’élégance le latin savant. C’était un véritable lettré : il l’a prouvé dans sa correspondance, dans ses vies des saints, dans ses ouvrages historiques. Eh bien ! lisez sa version de la Bible, ses commentaires, ses traités dogmatiques ou exégétiques : ce n’est plus le même homme. Pour rendre toutes ces abstractions si étrangères au génie des classiques, il adopte bon gré mal gré les mots et les procédés du latin populaire. C’était une invincible nécessité que dut subir ce lettré délicat, ce vrai Romain de Rome, en dépit de ses scrupules et de ses goûts personnels.

On y mettait moins de façons dans les provinces. Et c’est là un fait capital : car les chrétiens d’Italie n’ont joué qu’un rôle secondaire dans la formation du latin d’Église ; il s’est constitué surtout en Afrique, précisément dans le pays où la langue s’était le plus vite altérée et où l’idiome littéraire était le plus mêlé d’élémens vulgaires.

Carthage, depuis le IIe jusqu’au Ve siècle de notre ère, prend sa revanche des guerres puniques : en donnant à Rome la plus brillante des littératures provinciales, elle aide beaucoup à la ruine de la langue savante. C’étaient déjà des Africains, pour la plupart, ces ingénieux écrivains qui, sous les Antonins, avaient mis à la mode le stylisme et l’archaïsme. Ce furent encore des Africains et à leur tête un Tertullien, un saint Augustin, qui marquèrent le plus profondément de leur empreinte la langue ecclésiastique.

Le latin vulgaire avait pris en Afrique une très curieuse physionomie ; car il s’y était trouvé en présence de plusieurs idiomes sémitiques. La langue indigène, le libyque, s’y était maintenue avec une rare obstination : la meilleure preuve, c’est que, sous le nom de berbère, on l’y parle encore. Au libyque s’était joint depuis longtemps le punique, apporté sur la côte par les Carthaginois et très répandu dans toute la contrée jusqu’à l’arrivée des Arabes. Avec le christianisme arrive l’hébreu. Le voisinage de ces trois langues sémitiques nous explique bien des caractères du latin d’Afrique, l’emphase, la redondance d’expressions, et, dans la phrase, la prépondérance du verbe, toujours plein et sonore. A ce latin populaire, si étrangement mêlé de libyque, de punique et d’hébreu, ajoutez un peu de grec et de latin littéraire : vous aurez alors tous les élémens de la langue des auteurs chrétiens d’Afrique.

Or c’est à Carthage et en Numidie que se sont façonnées tout d’abord la prose et la versification nouvelles. Là furent composées les premières traductions latines de la Bible. Saint Jérôme n’a fait que les remanier et encore pas tout entières ; car certains chapitres de la Vulgate, telle qu’on la lit aujourd’hui, ont été rédigés en Afrique. C’est de là aussi que viennent le texte de la messe et beaucoup de parties de la liturgie. De même, c’est à Carthage et dans les cités voisines que, pour la première fois, se sont rencontrés et combinés les divers principes sur lesquels repose notre versification moderne. Les gens du peuple, qui n’observaient guère la quantité prosodique, ont commencé de bonne heure à chanter des vers rythmiques, constitués uniquement par le retour plus ou moins régulier de l’accent tonique : ce n’est point là, d’ailleurs, un fait particulier au pays de l’Atlas. Mais les Africains ont eu une autre idée, originale et féconde : sous l’influence de l’hébreu et peut-être aussi du punique, ils ont imaginé des vers latins rythmiques avec assonances ou rimes. Nous en avons la preuve dans une foule d’inscriptions populaires trouvées en Algérie ou en Tunisie et dans les œuvres des poètes de la contrée, surtout de Commodien. L’invention des Africains a fait fortune : de Carthage elle est passée à Rome, en Espagne, en Gaule et a été acceptée par toute l’Europe du moyen âge. Ainsi l’Afrique chrétienne apportait au monde romain une versification et une prose fondées principalement sur la langue populaire : avec les Africains et le christianisme, c’était le latin vulgaire qui avançait.

Pourtant, la vieille langue littéraire se défendait. Elle avait ses partisans décidés, les cicéroniens comme Symmaque et Macrobe, les virgiliens comme Claudien. Mais la plus grande force du parti était sans doute en ces chrétiens fameux, un saint Ambroise, un saint Jérôme, un Prudence, qui, après le triomphe définitif de leur religion, rêvèrent d’accorder la foi nouvelle avec la tradition gréco-romaine. Saint Jérôme admire Cicéron et l’imite, au moins dans sa correspondance ou ses histoires. Saint Ambroise adopte pour ses hymnes les principes de la versification classique et donne le modèle d’une nouvelle poésie lyrique, savante en ses formes, mais toute chrétienne d’inspiration. Prudence, à son tour, se souvient de Virgile dans ses poèmes didactiques et son épopée allégorique. Il est vrai que chez tous ces auteurs, chez les païens comme chez les chrétiens, le latin savant ne se maintient à peu près qu’en faisant bien des concessions au latin vulgaire. Saint Ambroise et Prudence laissent voir quelque maladresse à manier la langue de Cicéron et de Virgile. Saint Jérôme doit se faire deux styles : l’un pour ses ouvrages purement littéraires, l’autre pour ses livres d’exégèse. Claudien même a soin que l’accent tonique coïncide souvent avec la quantité : ce qui est encore une façon d’hommage à la versification populaire. Symmaque a bien des expressions abstraites, bien des tours familiers. Les personnages de Macrobe causent parfois entre eux à la manière des gens du peuple. Et ce cicéronien avoue mélancoliquement dans sa préface que la langue latine le trahit souvent. Il pourrait dire à l’occasion comme un de ses personnages : « Vivons comme les gens d’autrefois ; mais parlons la langue d’aujourd’hui. »

Et tous ces hommes-là sont les plus instruits de l’époque ; ils soutiennent encore leur style grâce à un commerce assidu avec les classiques. Pour voir ce que devenait réellement le latin littéraire, il faut s’adresser à un auteur d’une moins solide éducation, par exemple à Ammien Marcellin. C’était un païen, grand admirateur de l’empereur Julien, qu’il suivit en Gaule et en Perse. Quand il eut quitté le service, il s’établit à Rome et occupa ses loisirs en racontant l’histoire de son temps. Pour être digne de Tacite, son modèle, il se mit bravement à l’école des maîtres d’éloquence et se donna bien du tourment. Mais il eut beau faire. Avec tout l’appareil et le fatras de sa rhétorique contraste étrangement l’allure populaire de son langage : il malmène le vocabulaire et la syntaxe, mêle les temps et les cas, abuse des auxiliaires et des prépositions ; d’instinct, il adopte déjà presque tous les procédés des langues analytiques. Il suffit de lire deux pages d’Ammien Marcellin pour saisir nettement les tendances du latin littéraire à la fin du IVe siècle et pour comprendre ce qu’il y avait d’artificiel dans la restauration que tentaient alors quelques lettrés.

Évidemment, au début du Ve siècle, le latin vulgaire avait pour lui toutes les chances d’avenir. Cependant telle était à Rome la force de la tradition qu’on pouvait se demander encore laquelle des deux langues l’emporterait.

Les Barbares du Nord vinrent trancher la question. Depuis longtemps déjà, en s’établissant aux frontières, en entrant dans l’armée romaine et dans l’administration, ils avaient contribué à gâter le latin. Aux jours de l’invasion, ils renversent toutes les digues, ébranlent la vieille société, dépouillent et ruinent la classe dirigeante, qui seule avait le goût des lettres. Ils cherchent bien à apprendre la langue des vaincus ; mais ils ne comprennent rien au mécanisme si compliqué de l’idiome savant. D’ailleurs, ce qu’ils trouvent partout devant eux, ce sont les patois provinciaux, seuls connus des foules. Le latin littéraire était une langue artificielle, officielle, employée seulement par les écrivains et l’administration : il sombre dans la tourmente où se brise tout l’organisme de l’empire.

En vain plusieurs gens de lettres veulent lutter contre le courant : Sidoine Apollinaire au Ve siècle, Boèce au VIe. Ils sont débordés de toutes parts et souvent entraînés eux-mêmes. La poésie se défend mieux et plus longtemps que la prose : M. Boissier l’a nettement prouvé par l’exemple de Sedulius, et l’on pourrait répéter la même observation à propos de tous les auteurs du temps. Mais tout est relatif ; et, si Fortunat, le plus correct des versificateurs du VIe siècle, respecte à peu près la quantité, on n’en trouve pas moins chez lui d’innombrables fautes de grammaire, même des assonances et de véritables rimes.

Grégoire de Tours, mieux que personne, nous apprend où en était la langue écrite. C’était un des chefs du clergé de Gaule, un des hommes les plus instruits de son temps. Il s’efforçait de bien observer la tradition ; mais en tête de presque tous ses ouvrages, il avouait son impuissance : « Excusez-moi, dit-il, si je manque aux lois de la grammaire dans l’emploi des lettres et des syllabes. » Dans un très curieux passage, il analyse lui-même, et fort exactement, les fautes de langue qu’il commet malgré lui. Il se fait dire par ses lecteurs : « Tu ne sais pas distinguer les noms. Souvent, au lieu du masculin, tu mets le féminin ; au lieu du féminin, le neutre ; au lieu du neutre, le masculin., Les prépositions mêmes, malgré l’autorité des illustres dictateurs de la langue, tu les emploies le plus souvent hors de propos. Tu prends l’accusatif pour l’ablatif, ou l’ablatif pour l’accusatif… » — Tout cela est vrai, et l’on pourrait ajouter : « Tu confonds les temps comme les cas. Tu brouilles toute la conjugaison latine ; lu rends par des verbes auxiliaires l’idée du futur et celle du parfait. En réalité, tu réduis la déclinaison à deux cas, un cas direct et un cas indirect, comme tout le monde le fera bientôt au pays des Gaulois et des Francs. Dès lors, peu importent l’orthographe et la grammaire latines : les finales n’ont plus de valeur, puisque tu suis l’ordre analytique et que tu exprimes par des prépositions le rapport des mots. Ton vocabulaire est envahi par les termes populaires ? Tant mieux, puisqu’ils sont jeunes et pittoresques. Rassure-toi : tout cela n’empêche pas ton livre d’être un des plus savoureux qui soit né en terre gauloise. Mieux vaut être le premier des chroniqueurs romans que le dernier des cicéroniens. Ton latin, nous le comprenons bien, et nous l’aimons : car c’est déjà du français. »

Par l’exemple de Grégoire de Tours on peut juger de la langue écrite du Vie siècle. Son Histoire des Francs est l’œuvre la plus considérable de l’époque : or, ce qu’on y trouve réellement, c’est le latin populaire, un peu gêné dans son allure par les réminiscences classiques. Sauf quelques rhéteurs attardés qui s’exercent maladroitement au pastiche, tout le monde alors en est là. Le plus grand esprit du siècle, le pape saint Grégoire, déclare hautement « qu’il se moque des solécismes, des barbarismes, des hiatus, de toutes les règles relatives à l’emploi des prépositions. »

Le latin vulgaire l’emporte décidément. En se mêlant dans des proportions diverses aux débris de la langue littéraire, il produit toutes les variétés du bas-latin. Mais c’était encore là un idiome artificiel, inintelligible au peuple. A vrai dire, on cessa de parler latin en France vers le milieu du VIe siècle, en Espagne et en Italie au VIIe siècle. Ou, si l’on veut, la langue dont on se servait alors dans chacun de ces trois pays, c’était encore du latin, mais c’était déjà du français, de l’italien, de l’espagnol. Il faut attendre encore deux ou trois siècles pour rencontrer les premiers monumens de prose romane, et plus encore pour la poésie. Mais dès l’époque mérovingienne on peut dire que les langues nouvelles commencent à se dessiner.

C’est là que nous amène fatalement une étude sur le latin vulgaire. Car c’est presque toujours de lui, et presque jamais du latin classique, que procèdent nos langues. On pourrait le démontrer à propos de tout, de la prononciation, du vocabulaire, du sens des mots, de la conjugaison, de la construction des phrases, de la syntaxe, de la versification. Dans le parler populaire de Rome et de Gaule on saisit déjà les caractères spécifiques de nos mots français : prédominance de la syllabe accentuée, suppression de la voyelle brève qui précède, chute de la consonne médiane. Des paysans romains nous avons hérité certains sons ou articulations qui n’existaient pas dans le latin savant, par exemple notre è fermé, le son nasal de n, et de gn. Si nous ne prononçons pas le p dans septième, si les Italiens écrivent settimo, c’est que les gens du peuple disaient setimo. Quand on discourait au sénat, on se surveillait pour ne point offenser les délicats, et l’on employait les formes savantes, equiis, sommis, aurum, auricula ; mais dans les rues ou aux champs, comme on voulait être compris de tous, on disait caballo, sommo, oro, oricla ; d’où cheval, sommeil, or, oreille. Pour le populaire, hoslis a toujours désigné l’étranger, le voyageur : d’où le sens du français hôte, hôtellerie, de l’italien osteria. Comme nos langues, le latin vulgaire n’avait que deux genres, ou connaissait à peine l’usage du neutre. Il ramenait toute la déclinaison à deux cas, comme le vieux français, et déterminait surtout par des prépositions le rapport des mots. Il avait un article, ou du moins le démonstratif ille en tenait lieu. Il ignorait les verbes déponens, les formes particulières du passif, du futur, même quelquefois du parfait et du plus-que-parfait ; il y suppléait par l’emploi de l’infinitif ou du participe, accompagné d’un auxiliaire. Il façonnait la phrase d’après l’ordre logique. Il modelait les vers d’après l’accent tonique et le nombre des syllabes ; dans les derniers siècles au moins, il connaissait l’assonance et la rime. On pourrait multiplier ces rapprocherons ; mais nous en avons assez dit, sans doute, pour marquer la parenté de nos langues modernes et du latin vulgaire.

Fort bien, dira-t-on, mais ce latin populaire ne nous explique pas tout. Ce qui en dérive, ce n’est pas une langue, c’est cinq ou six, et, si vous tenez compte des dialectes, c’est quinze ou vingt. Pourquoi ce même patois est-il devenu, ici le portugais, là le roumain, en Italie le toscan ou le milanais, le vénitien ou le sicilien, en Espagne le castillan, le navarrais ou l’andalous, en France le languedocien ou le provençal, le bourguignon ou le normand, le picard ou le français ?

A cette question l’on ne peut encore donner aujourd’hui une réponse absolument satisfaisante. Pour résoudre sûrement le problème, il nous manque un élément essentiel, la connaissance des langues qui en Gaule, en Espagne, en Italie, au bord du Danube, ont précédé le latin et agi sur lui. Des idiomes indigènes il est probable que nous n’aurons jamais une idée bien nette. Est-ce à dire que la question soit insoluble ? Non pas, car on pourra comparer entre elles les inscriptions et les œuvres d’une même région, et de ces études on déduira les lois particulières suivant lesquelles la langue romaine s’altérait dans la contrée. Nous possédons déjà des renseignemens assez précis sur le latin d’Afrique. Malheureusement il se trouve qu’aucun idiome moderne n’en est sorti : l’invasion arabe a tué, au moment où elle naissait à Carthage, une curieuse langue romane qui eût été une combinaison originale du punique, du libyque et du latin. Mais il en a été tout autrement en Gaule, en Italie ou en Espagne : et c’est dans ces pays surtout qu’il faudrait étudier les modifications de la langue des Romains. On y distingue déjà quelques phénomènes intéressans. A mesure que l’on monte vers le nord, on voit les mots latins se contracter et s’assourdir davantage : par exemple, le français supprime la consonne médiane dans les syllabes qui précèdent la tonique, tandis que l’italien la garde presque toujours. On constaterait bien d’autres faits, si l’on comparait successivement le latin vulgaire de Rome à celui de chaque province. Le jour où l’on aura mené à bien cette longue et délicate enquête, ce jour-là seulement on aura la clé des langues romanes.

Dès aujourd’hui nous connaissons bien les caractères généraux et les tendances du latin populaire. On ne saurait en fixer absolument la physionomie, puisqu’il a toujours été en mouvement. Mais ce que l’on peut faire et ce qui importe, c’est de saisir les principes qui présidaient à son évolution.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est la tyrannie de l’accent. Il exagère l’importance de la syllabe sur laquelle il tombe ; il tend à abréger, même à supprimer tout le reste ; il contracte le mot, il affaiblit ou fait tomber les finales. Cauneas ! cauneas ! criait un jour sur le quai de Brindes, et sans y entendre malice, un marchand de figues de Caune ; mais à ce moment Crassus s’embarquait pour sa malheureuse expédition contre les Parthes, et les passans virent dans ce cri un mauvais présage : « M’y va pas ! n’y va pas ! Cave ne eas. » Le relief des syllabes toniques suffisait donc à défigurer dans la prononciation tout un membre de phrase. Mais voici d’autres conséquences. En détruisant les finales, l’accent supprimait en grande partie les cas ou les temps, et forçait de recourir aux prépositions ou aux verbes auxiliaires. De plus, il annulait la quantité prosodique et conduisait à imaginer une versification nouvelle, fondée sur le nombre des syllabes fortes et complétée par la rime.

La langue vulgaire s’altérait encore en vertu d’un principe que l’on voit à l’œuvre chez les illettrés de tout pays, le principe du moindre effort dans la prononciation. Par une sorte de paresse instinctive, l’homme du peuple cherche à s’exprimer en épargnant sa peine le plus possible. Rappelez-vous la scène du Bourgeois gentilhomme ; comme l’ouverture de la bouche varie avec la nature des voyelles, il est plus fatigant de prononcer un a qu’un e, un e qu’un i. De là, dans le latin vulgaire, une tendance très marquée à affaiblir le son. De même, les paysans romains supprimaient presque toujours les aspirations, dont l’idiome savant abusait au contraire à l’imitation du grec. On pourrait signaler des phénomènes analogues dans l’emploi des consonnes. Par exemple, les gens du peuple, dans les mots syncopés, aimaient à nasaliser l’n et à vocaliser le v. Dans les articulations compliquées ils laissaient tomber une consonne ou glissaient une voyelle. Quant à l’r, ils le retranchaient très souvent dans la prononciation, comme l’ont fait chez nous par mode les mignons d’Henri III et les incroyables du Directoire.

Puis, dans le latin populaire, les mots s’usaient très vite : on devait remplacer le simple par le composé ; on abusait du comparatif et du superlatif, des diminutifs et des fréquentatifs ; on redoublait les pronoms, les adverbes, les prépositions. Tout cela entraînait une certaine emphase. En revanche, le latin vulgaire conservait beaucoup de liberté et d’initiative ; il créait sans cesse des mots composés ou dérivés, des termes abstraits souvent empruntés à la langue des métiers ou du droit. Sous des influences de toute nature, le sens de ces noms et de ces verbes se modifiait rapidement ; on le voit s’étendre ou se restreindre, passer du concret à l’abstrait, ou réciproquement. Ces phénomènes s’observent en tout pays ; mais ce qui mérite d’être noté ici, c’est le contraste avec le latin savant. La langue populaire, n’étant retenue ni par la littérature ni par la tradition du bon usage, portait infiniment plus d’activité et de mobilité dans la vie des mots.

Ce qu’il faut signaler encore, c’est le rôle considérable de l’analogie. Beaucoup de bizarreries et d’irrégularités s’expliquent simplement par des confusions naïves. Ainsi Varron nous dit que les paysans prononçaient vea (pour via), vella (pour villa), parce qu’ils rapportaient ces mots à la même racine que vehere. Ils faussaient le sens des noms, des adverbes, des pronoms, à cause de certaines ressemblances tout extérieures. Ils tendaient à simplifier les flexions, les ramenaient à un petit nombre de types invariables : ils supprimaient le neutre, les verbes déponens, plusieurs cas et plusieurs temps ; ils ne connaissaient guère que la première déclinaison et la première conjugaison. L’analogie est responsable de la plupart des barbarismes populaires qui s’étalent sur les murailles de Pompéi. Elle a souvent modifié jusqu’à la forme des mots. Par exemple, on étendait au génitif l’accentuation du nominatif, aux divers temps du verbe celle de l’indicatif présent. Le grammairien Donat nous a signalé cette habitude populaire, où l’on trouve le secret de bien des exceptions apparentes aux lois étymologiques qui ont façonné nos langues modernes.

Enfin, le latin populaire suivait presque toujours l’ordre analytique. C’est partout la marche naturelle de la conversation. Mais, en réalité, il n’aurait pu procéder autrement. Les finales se perdaient, la déclinaison se réduisait à deux cas, la conjugaison à un très petit nombre de temps, la syntaxe à quelques règles instinctives : malgré le secours de l’article, des prépositions et conjonctions, des auxiliaires, des participes absolus, de l’infinitif accolé à n’importe quel verbe, on n’aurait pu indiquer nettement le rôle de chaque mot, si on ne l’avait maintenu à sa place logique. Aussi le latin populaire abonde en expressions et locutions familières que nous employons chaque jour. Le grec les possédait déjà parce qu’il s’était développé librement. C’est pour cela qu’Henri Estienne voulait faire dériver le français du grec. Il n’aurait point commis cette grosse erreur, s’il avait connu la langue populaire des Romains.

D’après ces principes, s’est poursuivie pendant mille ans l’évolution du latin vulgaire. C’était à l’origine l’idiome national de Rome, et ce fut longtemps le seul. Vers le temps des guerres puniques, il est délaissé par la classe dirigeante et abandonné aux gens du peuple. Il vit obscurément au logis des humbles pendant les siècles où s’épanouit la littérature latine ; et pourtant, même alors, il trouve moyen de se glisser jusque dans les ouvrages les plus soignés. Il sort de l’ombre dès le commencement de l’empire. Il profite de tout, des révolutions politiques qui amènent l’avènement de la démocratie et d’une oligarchie financière, des fantaisies littéraires qui, avec les stylistes, affaiblissent la langue savante, du développement de la vie provinciale où il subit l’action des idiomes indigènes. Il fournit en Afrique les principaux élémens du latin d’Église ; il s’y façonne même une prose et une versification à lui. Il triomphe avec le christianisme, et il règne seul depuis les invasions barbares. En disloquant la langue littéraire, il crée le bas-latin. En se diversifiant dans les différentes contrées de l’Europe occidentale, il donne naissance à toutes les langues romanes. Voilà sans doute une belle carrière et une glorieuse postérité pour l’obscur patois des carrefours et des campagnes de Rome.


PAUL MONCEAUX.