Le Lion (Rosny aîné)/VII

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Le Lion
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 201-205).

Une amitié formidable


Je dormis bien, et lorsque je m’éveillai, j’eus à peine un frisson en me voyant couché près de la formidable brute jaune. La journée se passa tranquillement, et de même toute la semaine. Une intimité croissante m’unissait à mon hôte. C’était un animal intelligent, avec quelque chose de la nature affectueuse du chien.

Jusqu’à un certain point, il était tyrannique : je devais l’accompagner la nuit à l’embûche ; il ne me permettait pas de m’éloigner seul de la caverne. En retour, il subissait certains de mes caprices ; il me laissait toujours prendre ma part du butin avant de se mettre à le dévorer. Au reste, je lui rendais des services : moins habile à découvrir individuellement la proie, j’avais plus de sagesse pour choisir le lieu de l’embuscade, et d’autre part, je faisais sa toilette, je le débarrassais des insectes, je maintenais sa peau en bonne santé, soins dont il se rendait compte et dont il éprouvait une notable satisfaction. Peu à peu, je m’étais fabriqué des armes : une lance à pointe de granit, une hache, une massue, un arc et des flèches. Depuis trois ans que j’explorais l’Afrique, je m’étais souvent appliqué au maniement d’armes de toute espèce : je n’y étais pas maladroit. J’arrivai donc à fournir ma quote-part au repas, et par suite à dispenser mon camarade de mainte expédition : il ne demandait pas mieux, étant de nature paresseuse. Le difficile fut de lui faire admettre le feu. La première fois que je parvins à allumer un petit bûcher, il fut saisi de peur, puis de colère, il vint à moi avec son rugissement des mauvais jours. Mais j’avais appris à lui parler. Je poussai l’exclamation par laquelle je lui exprimais ma joie et mon amitié ; il se radoucit, considéra le feu avec méfiance, grogna pendant un petit quart d’heure… Le lendemain, même scène, quoique moins vive ; le surlendemain, un simple froncement de sourcils, — puis l’habitude lui rendit familière cette chose étincelante et palpitante où je rôtissais chairs, fruits et racines.

Nous vivions dans une sécurité profonde. Il se trouva que les habitants du pays ne pratiquaient pas la chasse au lion, quoiqu’ils lui dressassent parfois des pièges. Je pense que l’insuffisance de leur stature et une faiblesse musculaire que n’accusait pas leur structure trapue, en étaient cause. Ils avaient les mains très petites, proportionnellement plus petites que leur taille ; ils n’employaient que des armes et des outils exigus. La portée de leurs arcs, mal construits, était des plus médiocre : pour attaquer le lion, ils devaient le faire de très près et courir, au moins pour une bonne partie des leurs, à une mort assurée. Si encore ils avaient été en grand nombre ! Mais ils vivaient par clans, et ces clans, sans trop se faire la guerre, se haïssaient et n’empiétaient que rarement sur le territoire les uns des autres. Parmi les clans proches de notre forêt et ceux qui habitaient les grandes clairières, il n’y en avait aucun qui réunît plus d’une trentaine de chasseurs. Tout cela, outre une bravoure naturelle plutôt limitée, perpétuait la terreur du lion : la légende voulait que ce Carnivore fût invincible ; ai-je besoin d’insister sur la puissance de la légende parmi les hommes primitifs et même civilisés ? Elle s’accrut encore, cette puissance, lorsque des Nvoummâ aperçurent de compagnie l’homme pâle et le félin. Notre voisinage apparut calamiteux : les clans émigrèrent. Et l’histoire merveilleuse se répandit au loin, si bien que j’aurais pu circuler impunément auprès des villages et même y pénétrer : la population eût fui à mon approche. Aussi, pendant une année, n’eus-je aucune espèce de rapport avec les hommes.

Cette année fut peut-être la plus heureuse de mon existence, — la seule où je connus l’incomparable joie de vivre pour vivre, la seule où j’ignorai l’effrayante maladie de la prévoyance, qui est le payement de la civilisation. Oui, je vécus, et ce fut tout, et ce fut prodigieusement beau. Je vécus avec la brute, et la brute non seulement ne montra ni colère ni mécontentement, mais elle sut faire partager son affection par la lionne qui vint plus tard et par les lionceaux qui naquirent dans notre caverne. Même, j’exerçai sur ces hôtes nouveaux une autorité qui crût d’une manière indestructible, tandis qu’il y eut toujours égalité dans mes rapports avec Saïd[1].


  1. Nom arabe du lion.