Le Lion (Rosny aîné)/XXIII

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Le Lion
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 306-314).

Au fil de l’eau


Je revins donc jusqu’à la chute, et me mis à l’eau. La rivière contournait les piliers, entrait dans l’ombre pour revenir ensuite au demi-jour. Malgré tout ce que la situation avait de dramatique, je ne pouvais m’empêcher d’admirer ce grand ouvrage des forces naturelles. Certaines voûtes évoquaient les plus splendides cathédrales. Des colonnes qu’on eût cru empruntées aux temples kmers du Cambodge dessinaient de vagues profils d’animaux. La lumière voilée tombait en éclairages fantastiques.

Mes yeux s’habituaient aux demi-ténèbres. Je distinguais les anfractuosités de la pierre, je me rendis compte que des animaux habitaient ce prodigieux souterrain. Une grande chauve souris, probablement du genre vampire, essaya à plusieurs reprises de se poser sur ma nuque. Je dus faire la planche, et d’un geste de la main écarter la bête importune. Préoccupé de ne faire aucun bruit, ma situation était fort désagréable. Il eût fallu donner à la chauve-souris un coup décisif et je n’osais frapper. À la fin, je pris le parti, quelque répugnance que j’en éprouvais, de la laisser se fixer et de commencer son odieuse opération. Ce fut une minute indicible. Les pattes froides se posèrent sur ma nuque ; à peine si je sentis la piqûre ; mais alors, d’un mouvement rapide, je saisis l’animal par la tête et le plongeai sous l’eau. Il s’y débattit quelques secondes. Je le tenais encore à la main qu’on essayait de me l’arracher. Je levai ma proie à fleur d’eau, et je vis des poissons énormes qui la suivaient.

Cet incident me causa une véritable horreur. Je savais assez mon histoire naturelle pour ne pas imaginer ici la présence de monstres aquatiques ; il me suffisait de penser que certains poissons, dans l’absence de nourriture végétale, avaient pu développer leurs instincts carnassiers. L’idée de sentir tout à coup une rangée de dents pointues m’entrer dans le ventre n’avait rien de réjouissant.

Mes craintes étaient vaines ; aucune bête ne m’attaqua. D’ailleurs, j’approchais de l’endroit où se trouvait le campement ; toute mon attention se porta sur le foyer autour duquel s’agitaient des ombres. Une voix s’éleva, d’autres formes parurent, une grande agitation se manifesta parmi la bande de pirates, puis le silence reprit, auquel succéda une prière. À ce moment, j’entrais dans un tunnel ténébreux.

Dans l’obscurité, j’entendais un gargouillement comme d’une eau qui aurait peine à s’échapper d’une fente trop étroite. Je voulus prendre pied, mais je coulai à pic. Je remontais à la surface, essayant de revenir en arrière, quand, soudain, je me sentis entraîné et aspiré, en quelque sorte, par l’ombre. Peut-être aurais-je réussi à m’en tirer si, dans les efforts que je faisais, ma tête n’avait porté contre une saillie. Étourdi, je perdis durant quelques secondes le sens de la vie… Il me serait difficile de dire exactement ce qui m’arriva : cahoté, déchiré sur des pierres aiguës, à demi noyé, je reparus enfin au jour dans une eau qui, se répandant en un large lit au sortir du tunnel, reprenait son cours lent et tranquille vers le camp.

Cette aventure me rendit terriblement inquiet ; j’observai avec soin la rivière avant de m’abandonner à son cours. Bien qu’il parût évident qu’on devait atteindre l’entrée de la grotte, en traversant plusieurs fois l’eau, je me figurais mal la route, et comment je la retrouverais. Enfin, mon désir de revoir Aïcha l’emportant sur mon amour de la vie, je repris ma nage silencieuse.

J’approchais du but. De temps en temps, au sortir de l’ombre des piliers, la lueur du foyer arrivait jusqu’à moi. Je distinguais assez nettement les visages. Quelques femmes accroupies mangeaient à l’écart…

Un Arabe se leva, et dirigea son regard de mon côté. Je n’eus garde de bouger, mais, insensiblement, je plongeai la tête dans l’eau pour m’effacer davantage. Une balle frappa l’eau à quelques centimètres de ma tête, un tonnerre résonna sous les voûtes, se répercutant de pilier en pilier. L’Arabe m’avait évidemment visé. Il fallait trouver un refuge. La fumée du coup de feu me faisait un rideau ; je m’approchai de la rive, j’y vis une sorte de havre, et d’un seul élan je m’y blottis. Quand la fumée se trouva dissipée, les Arabes ne purent m’apercevoir. Je sus, d’ailleurs, qu’ils avaient cru tirer sur quelque gros poisson, car le tireur s’installa au bord de la rivière, avec la paresse naturelle à sa race, attendant que la proie lui fût amenée par le courant.

J’avais craint que la détonation n’attirât Saïd ; mais, soit qu’il n’osât pas enfreindre mes ordres, soit qu’il n’eut pas entendu, rien ne décela son arrivée. Faible, déprimé, languissant, j’avais faim, j’avais froid et ma vie tenait à un fil !… À la fin, las de son guet inutile, l’Arabe rejoignit ses compagnons. Je balançai une minute entre le projet de me remettre à l’eau et celui de m’avancer en rampant sur les pierres. Les deux systèmes présentaient de graves dangers.

Je choisis cependant la route de terre, et ne tardai pas à m’enfoncer dans une galerie qui, tour à tour, s’éloignait de la rivière et y revenait. Le bruit des voix me guidait. J’arrivai ainsi jusqu’à une sorte de fenêtre : elle dominait une salle ronde où, sur une civière transformée en lit, gisait un blessé. Trois femmes étaient avec lui ; deux s’occupaient constamment de lui donner à boire et se penchaient vers sa bouche pour entendre ce qu’il disait, la troisième demeurait accroupie dans une pose découragée : je reconnus Aïcha. Par une chance inespérée, tandis que les autres me tournaient le dos, Aïcha avait le visage de mon côté. Sachant combien le moindre mouvement sollicite plus notre œil que l’objet le plus remarquable, j’agitai ma main tout doucement ; Aïcha leva les yeux !…

Elle fut émue, certes, mais, en vraie Mauresque, elle ne le manifesta ni par un cri ni par un geste. Son regard même, après une palpitation, s’immobilisa ; elle fixa sur moi des yeux sans expression. Cinq minutes coulèrent ainsi, puis, se levant, elle se promena comme quelqu’un qui se délasse et passa près de moi en murmurant tout bas :

— Attends.

J’attendis une heure. J’aurais attendu une éternité. Les sentiments qui m’agitaient allaient de la joie à la crainte mortelle. Si j’avais écouté mon impatience, j’eusse résolu l’enlèvement immédiat d’Aïcha ; mais je ne voulais pas risquer son existence. D’ailleurs, durant mon attente, j’appris que le blessé était le véritable chef des pirates. Il commandait en maître. Deux ou trois fois, il fit venir des hommes auxquels il donna des ordres, et qui l’écoutèrent avec une grande déférence. Il s’était emparé d’Aïcha. Cette circonstance la gardait contre le déshonneur, car le chef était grièvement blessé.

Il remplissait des fonctions religieuses qui accroissaient son prestige. Aïcha savait qu’il ne manquerait pas d’aller faire la prière du soir auprès de ses hommes et qu’il arriverait un moment où elle se trouverait seule. En effet, les pirates bientôt enlevèrent le blessé sur son lit et le transportèrent dans la salle que j’avais aperçue de loin. Les deux femmes l’accompagnèrent. Aïcha demeura seule : elle leva sur moi des yeux étincelants, puis, dans un geste résolu, ôta les voiles qui lui cachaient le visage. Je compris la signification de cet acte, et je demeurai dans un saisissement de joie. Malgré tous les périls qui nous environnaient, cette minute fut prodigieuse.

— Pars, dit-elle.

— Je veux te sauver, murmurai-je.

— C’est impossible maintenant. Attends-moi hors des cavernes. Tous les jours, je sors, surveillée par deux ou trois hommes seulement. Mon oncle, Saïd et toi, pourriez me reprendre ; mais il faudrait des chevaux.

— Et Abd-Allah ? dis-je.

— Je couperai ses liens.

— À partir de demain, fis-je, nous attendrons tous les jours.