Le Lion (Rosny aîné)/XXV

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Le Lion
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 324-330).

Allah est grand ; la vie est belle !


… Le troisième jour, dès nos premiers efforts, un bloc que nous fîmes basculer découvrit un boyau assez large pour permettre le passage. J’y amenai Saïd qui, tel un grand chat, se mit à ramper le long de la galerie. Je le suivis. Le murmure de la rivière m’arriva, si distinct, que je m’arrêtai, dans la crainte instinctive d’y tomber : mais Saïd avançait toujours ; je le rejoignis. Un souffle humide me caressa le front. Nous nous trouvions à deux ou trois mètres à peine au-dessus de la rivière. Il n’y aurait pas eu grand danger à se laisser tomber ; mais je ne voulus pas courir inutilement ce risque. Je retournai à la surface et, avec une partie de nos vêtements, nous confectionnâmes une corde. Oumar et Abd-Allah me descendirent. La corde était un peu courte. Au retour avec Aïcha, je ne pouvais pas remonter. Oumar et Abd-Allah l’allongèrent.

Cela dura une bonne heure : je commençais à désespérer, quand Oumar et Abd-Allah me rejoignirent. Je changeai de vêtements, en ayant soin, toutefois, de m’habiller le plus légèrement possible ; puis je pris avec mes compagnons toutes les mesures utiles. Oumar demeurerait sous bois, les chevaux prêts, aux abords de l’ouverture ; Abd-Allah me suivrait de loin et m’aiderait, en cas de poursuite, à arrêter l’ennemi.

Je me glissai avec précaution à travers les galeries obscures de la caverne. Dans cette partie, aucun rai de lumière ne venait éclairer la surface de l’eau. Je souffris beaucoup des absolues ténèbres. J’avais beau me raisonner, me dire que la rivière était un fil d’Ariane infaillible, je n’en éprouvais pas moins une profonde angoisse.

Le bord de la rivière demeurait praticable ; je le suivais avec précaution, car il offrait des creux et des bosses perfides. Ceux qui se sont trouvés dans la nuit complète savent que la notion du temps y est presque abolie. Je crus avoir fait en deux heures un trajet qui en prit six. Un frisson de Saïd me fit tendre l’oreille : je discernai un murmure qui n’était pas celui de l’eau. Étais-je à proximité du camp ? La réponse arriva sous la forme d’un hennissement très faible ; puis j’aperçus la lueur des brasiers.

J’avais mon plan dans ma tête, très simple, si les circonstances s’y prêtaient, d’une exécution difficile dans le cas contraire. Mais il fallait découvrir Aïcha. Elle pouvait se trouver dans une partie de la grotte où elle serait entourée de gardiens. Et alors ?… Je comptais sur la coutume des musulmans de séparer les femmes des hommes ; j’espérais qu’on aurait laissé Aïcha dans l’endroit où je l’avais vue.

Si mon espérance se confirmait, je n’aurais qu’à remonter une rivière dont je connaissais le faible courant et à gagner un point abordable. Là, j’aviserais.

Je marchai aussi longtemps que je le pus sans craindre de fâcheuses rencontres. Je ne me mis à l’eau qu’au moment où le murmure des voix devint très distinct. Le chenal se rétrécissait et le courant augmentait un peu. Cela me donnait bon espoir pour le retour. D’autre part, la rivière devait former une nappe bien unie, sans cascade ni chute d’eau ; l’oreille m’en avertissait. La lueur d’un flambeau éclaira les profondeurs mystérieuses. C’était à un tournant. Je m’approchai de cette lueur en longeant la rive. Un flamboiement rouge sortit enfin d’une ouverture, et je faillis pousser un cri de triomphe : Aïcha dormait dans la salle d’où venait la lumière ; deux de ses compagnes, ou de ses servantes, dormaient auprès d’elle…

On n’entendait que le bruit sourd des chevaux qui piétinaient, et, de temps à autre, une voix basse lointaine.

Il me fallait faire un détour. Je me remis à nager doucement, lorsque je fus arrêté par un objet que je pris d’abord pour un pilotis, mais que je reconnus ensuite pour un radeau, à l’aide duquel, sans doute, les brigands traversaient la rivière. C’était un admirable moyen d’évasion. La précipitation avec laquelle je revins à l’ouverture aurait pu m’être funeste, car je perdis l’équilibre. Cela fit du bruit. Une voix appela en arabe ; une main s’avança sur la rivière en agitant un falot. Je me tassai sur la pierre, épouvanté. Enfin, le silence renaquit.

Je laissai encore couler dix minutes. La patience du tigre au guet m’était venue. L’amour me donnait un empire miraculeux sur mes nerfs. Je me penchai à l’ouverture, et je répétai tout bas le nom d’Aïcha, sachant combien, même dans notre sommeil, nous sommes sensibles à l’appel d’une voix familière. Mes prévisions s’accomplirent : après quelques secondes d’effarement, Aïcha ouvrit les yeux. Ce qui se passa ensuite fut étrangement net, précis et rapide : avant que j’eusse eu le temps de rien prévoir, la jeune fille se trouvait auprès de moi. Je la saisis par les épaules, la fis passer par l’ouverture, et, la pressant contre ma poitrine avec une passion redoublée par l’angoisse, je courus au petit bac. Nous dérivâmes longtemps. Il n’y eut pas d’alerte. Nous retrouvâmes Abd-Allah et Oumar, puis nous voyageâmes à toute vitesse pendant plusieurs journées.


Robert Fabre cessa de parler. Nous considérâmes longtemps l’étendue de sable et des rochers, le Sabara sinistre qui se prolongeait démesurément par delà l’oasis. Une jeune femme parut, voilée du nicab et du litham, suivie de deux enfants, l’un bistré et aquilin comme Hannibal, l’autre blond et presque rose. Un énorme lion se leva sur ses pattes rousses et rugit vers l’espace : Robert désigna ces quatre êtres :

— Aïcha… mes petits… Saïd !

Et comme un vieillard surgissait à son tour, il le désigna aussi, disant :

— Et Oumar Koutou. Allah est grand ; la vie est belle !