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Le Lion de Palestine/Le Lion de Palestine

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Falaize (p. 11-26).

LE LION DE PALESTINE

LE LION DE PALESTINE


En ce temps-là, un petit enfant étant né à Bethléem de Juda, sa mère, Marie, coucha cet enfant dans une crèche, et le bœuf et l’âne l’adorèrent. Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par le prophète Isaïe : Le bœuf a connu son maître, et l’âne la crèche de son Seigneur. Et de même ce qui avait été dit par la bouche du prophète Habacuc : Tu te manifesteras devant les pauvres animaux.
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Cependant, un ange du Seigneur apparut en songe à l’époux de Marie, et il lui dit : — Levez-vous, prenez l’enfant et sa mère, fuyez en Égypte, et n’en partez point que je ne vous le dise parce que le roi Hérode est irrité contre l’enfant, et qu’il doit le chercher pour le faire mourir.

Joseph, s’étant levé, prit l’enfant et sa mère pendant la nuit, et ils s’en allèrent vers l’Égypte sur le chemin du désert.

Le petit âne portait Marie avec l’enfant, et Joseph conduisait par le licol le bœuf chargé des provisions.

Comme ils étaient arrivés devant une caverne et qu’ils voulaient se reposer, Marie descendit de sa monture et s’assit, tenant l’enfant sur ses genoux. Et voici que, soudain, il sortit de la grotte un grand nombre de serpents. À leur vue, Joseph poussa des cris de frayeur. Alors l’enfant sourit dans les bras de sa mère, et les serpents l’adorèrent, rampant humblement sur le sable. Puis ils se retirèrent sous les pierres après l’avoir adoré. C’est en prévision de ces choses qu’il avait été dit par le Roi Psalmiste : — Louez le Seigneur sur la terre, vous serpents, et tous les abîmes.

Il y avait, au fond de la caverne, une lionne qui nourrissait ses petits. Personne ne pouvait en sécurité passer devant sa tanière. Mais, dès que les lionceaux aperçurent l’enfant, ils coururent pour s’assembler en cercle devant lui, grognant de plaisir à sa vue, sautant çà et là autour de ses pieds, le caressant du regard et désirant jouer avec lui. Les vieux lions, cependant, se tenaient au loin la tête basse ; ils se prosternaient, ou ils remuaient doucement leur queue par respect.


Lorsque Marie et Joseph eurent repris leur marche, partout où ils voulaient aller, les lions, les loups et les léopards les accompagnaient dans le désert. Ils les précédaient, montrant la voie, et, inclinant leurs têtes, ils adoraient l’enfant.

Or, le premier jour que Marie vit des lions et toutes sortes de bêtes venir autour d’elle, elle eut le cœur troublé d’une grande crainte. Mais l’enfant la regarda d’un air joyeux, et, par ce regard, il dissipa toute la crainte dans le cœur de sa mère. Et celle-ci, avec un transport de tendresse, le soulevait dans ses mains, lui prodiguait ses caresses, et louait Dieu en lui rendant grâces.

Les lions cheminaient avec eux, et avec l’âne et le bœuf qui portait les bagages, et ils ne leur faisaient aucun mal. Les loups étaient pleins de douceur parmi les brebis et les béliers que Joseph et Marie avaient amenés de Judée et gardaient avec eux. Et ces brebis, marchant au milieu des loups, ne témoignaient pas de frayeur, et nulle n’éprouvait de dommage. Alors s’accomplit ce qu’avait prédit le prophète : — Les loups paîtront avec les agneaux, le lion et le bœuf mangeront la même paille. Les lionceaux trottaient autour du petit âne, en tumulte, et bondissant les uns par-dessus les autres pour se faire voir de l’enfant. Les grands lions escortaient et dirigeaient le bœuf durant le jour. Le soir, ils se couchaient à quelque distance du feu qu’allumait Joseph, surveillant le désert aux quatre vents, et protégeant contre tout mal le sommeil des voyageurs.


Enfin, il arriva que Joseph et Marie, regardant devant eux, aperçurent les montagnes et les villes de l’Égypte.

Remplis de joie, ils surent qu’ils allaient quitter le désert et qu’ils avaient atteint le territoire d’Hermopolis, en face d’une ville appelée Sotine.

Mais, quand les lions et les autres bêtes sauvages se virent sur le bord des champs cultivés que dominaient au loin les murailles de la ville, ils n’osaient pas s’aventurer dans ces champs en plein jour. Ils hésitaient parmi les derniers sables du désert, et ils murmuraient plaintivement.

Alors Marie, de façon à être entendue de tous, dit aux fauves en les caressant : — Allez en paix, lions, maintenant. Ne faites de mal à personne, et que personne ne vous nuise, jusqu’à ce que vous soyez retournés à l’endroit dont vous êtes sortis.

L’enfant, sur le sein de sa mère, leva ses petites mains comme pour les bénir, et il leur sourit. Les lions, le saluant, non de la voix, mais par l’attitude de leur corps, partirent pour regagner leurs tanières, tandis que Marie et son enfant s’en allaient sur les chemins d’Égypte avec Joseph.


Cependant, un des lionceaux qui avaient adoré l’enfant ne retourna pas avec les autres après cette séparation.

C’était un lionceau mâle, déjà robuste. Il ne pouvait se décider à suivre ses frères. Il demeura sur la place même où l’enfant lui avait souri, et, la tête dressée, il regardait le voile bleu de Marie qui s’éloignait entre les buissons et s’effaçait de plus en plus. Le petit fauve était encore là lorsque la lune illumina les sables, bien que le point bleu du voile eût disparu depuis longtemps. L’aube du matin suivant, et d’autres aubes ensuite le trouvèrent à la même place, humant l’air dans sa détresse et regardant vers la ville des hommes.

Ses gémissements, durant deux ou trois jours, semblèrent appeler ou implorer et, chaque soir, les petits pâtres de Sotine voyaient ses prunelles se rallumer dans l’ombre comme deux étoiles phosphorescentes.

Ils en avertirent leurs aînés qui vinrent armés de bâtons et d’arcs. À leur approche, le lionceau se leva, poussant du fond de sa gorge sèche un dernier appel déchirant. Puis il courba la tête comme pour baiser la poussière, la redressa, et se retira pas à pas, avec tant d’assurance dans sa marche que les villageois attroupés n’osèrent ni l’attaquer eux-mêmes, ni lancer après lui leurs chiens.


À partir de cette soirée, le lionceau s’écarta dans le désert. Mais il ne rejoignit pas les siens. Il se prit à mener avant l’âge la vie des grands lions solitaires. Il s’absorbait en un rêve sombre tant que la faim ne le poignait pas, puis il allait chercher une proie qu’il pouvait abattre lui-même, et il se gorgeait de chair et de sang, dormant durant les heures ardentes au fond de retraites montagneuses, descendant pour boire l’eau des fontaines, au crépuscule, ou laver son mufle rougi.

Comme il était agile et plein d’audace, il sut pourvoir à ses besoins. Il manquait son coup rarement et ne connaissait pas de trop longs jeûnes. Et, peu à peu, l’oubli se faisait en lui de tout ce qui n’était pas sa pâture quotidienne. Un grand calme, doux et lourd, s’amassait derrière son front. Il croissait en force et en puissance. Déjà les troupeaux effarés s’enfuyaient avec leurs gardiens lorsqu’ils le voyaient surgir au sommet d’un monticule, le corps ramassé pour l’attaque, la tête basse et les yeux cruels.

Un soir, affamé depuis plusieurs veilles, il bondit à l’improviste sur un campement de marchands pauvres qui se reposaient dans leur route. Tous, le voyant, tombèrent la face contre terre, et ils demeurèrent comme morts. Seul, un bébé nu s’agitait gaiement, sans comprendre, et, quand la patte formidable du lion se leva pour éventrer son petit corps et le dépecer, l’innocent lui tendit les bras avec un vagissement joyeux. Et le lion, soudain, s’arrêta, la patte suspendue. Puis il commença de trembler si fort de tous ses membres qu’il pouvait à peine se soutenir. Et sans faire de mal au bébé, ni aux marchands épouvantés, il s’enfuit à travers les halliers, criant, frémissant et se traînant comme s’il emportait dans sa chair le javelot brisé d’un chasseur.

Il se plaignit à mi-voix toute la nuit, et plusieurs fois encore les jours suivants. Il rugissait, secouait longtemps sa crinière, et il frottait ses flancs et sa poitrine contre le sol pour se débarrasser d’une angoisse pénétrante, implantée entre ses os jusqu’à son cœur. Et il ne s’attaqua plus jamais à l’homme.


Il fuyait les lieux habités, et, quand il atteignit l’âge adulte, il établit sa domination sur les collines et les vallées les plus sauvages. Comme la force de sa jeunesse bouillonnait en lui, souvent il ne vivait plus que pour elle pendant des mois ou des saisons. Il accueillait avec délices le vent brûlant du désert ou les pluies rafraîchissantes qui s’abattaient les soirs d’orage. Il se plaisait sous les éclairs à lutter de sa voix immense contre la voix des nuages grondants. Il aimait ses courses de chasse, ses affûts, ses grands bonds soudains qui s’achevaient sur l’échine brisée d’un rival, et les convulsions de ses victimes se tordant vaincues sous ses ongles. Les franches repues flattaient ses mâchoires, orgueilleuses de broyer les os, durcissaient ses muscles nerveux et gonflaient son poitrail lustré.

Mais ces ardeurs s’usaient dans son sang bien avant que son cœur n’en fût las. Et il suffisait un jour du petit feu laissé par un voyageur, qui se consumait dans la plaine avec une odeur de fumée, ou d’une source miroitante, bleue comme un voile de femme entre des buissons, pour que le lion s’arrêtât, morne, oublieux de son appétit et de ses proies, et flairant les airs alentour comme s’il ne comprenait plus ni en quels lieux il se trouvait, ni quels désirs l’y avaient mené.

Et il croyait sentir la moelle de ses os se fondre en lui, dans une attente et une langueur inexprimables.


Ainsi, après sa jeunesse, coula sa maturité superbe, faite de longs oublis tumultueux que coupaient des regrets rapides. Puis les années se succédèrent, et le lionceau du désert devint par degrés un vieux lion. Sans que sa force déclinât presque, il avait dépassé l’âge où meurent les fauves de son espèce. Il se fit craindre encore longtemps, mais, à mesure que son pas s’alourdissait, l’espoir vague qui l’avait suivi dès l’enfance revenait gonfler sa gorge plus souvent, et de façon plus douloureuse.

Un jour, après une errance épuisante, il se retrouva sur les confins de la terre d’Égypte, en face de la ville de Sotine. À une place qu’il sut reconnaître, il s’arrêta toute une soirée, dressant la tête et humant l’air, ainsi que l’avait fait jadis, dans sa détresse, un lionceau abandonné. Il rugit aussi longuement, comme pour susciter, à travers les années, une réponse qui n’était jamais venue. Mais la nuit se fit, indifférente, et le vieux lion n’attendit pas plus.


Il vagua quelque temps sans but, puis sa marche, maintenant chancelante, le conduisit de l’autre côté du désert, dans une grotte abandonnée. Le lion, en revoyant ces rochers, comprit que sa fin était proche. Une aube à peine rosée se levait, délicate et douce comme le sourire d’un petit enfant aperçu pour la première fois. Et, malgré la tristesse amère qui faisait haleter ses flancs, le vieux fauve se coucha, résigné, éprouvant il ne savait quelle douceur sombre à s’affaiblir lentement sur ce sable, les yeux caressés par cette aube.

C’est à ce moment qu’il se sentit appelé en silence. Il tressaillit dans sa pauvre chair déjà froide, et il se leva, bien que le poids de la mort fût sur lui. Sans regret, d’un grand effort, il s’arracha au repos prêt à l’engloutir, et il se prit à se traîner docilement, presque rampant, et se dirigeant droit devant lui, vers les chemins et les villes des hommes.

Son poitrail se heurtait aux mottes dures, les ronces arrachaient des touffes de sa crinière au passage et blessaient ses pieds usés ; le sable soulevé par la brise aveuglait ses yeux clignotants. Mais le lion moribond ne prenait pas garde à la souffrance parce qu’il avait compris que cette attente infinie, cette humble tendresse affamée qui l’avait troublé depuis l’enfance ne seraient pas finalement déçues.

Ni obstacles ni dangers ne le détournèrent de sa route. Des bergers l’assaillir à coup de pierres, des roquets osèrent le houspiller et le mordre même aux épaules, mais il continua, les ayant effrayés d’un cri rauque, sans s’apercevoir qu’il saignait.


La nuit couvrait la surface de la terre quand le lion atteignit enfin une montagne couverte d’arbres, qui avait des jardins sur ses pentes. Cet endroit se nommait Gethsémani. Et cette nuit-là, le Fils de l’homme, sachant que les Princes des prêtres et les scribes le cherchaient pour le faire mourir, s’était retiré dans le jardin des oliviers.

Ayant pris avec lui les disciples qu’il aimait le plus chèrement, il commença à être saisi de frayeur et accablé d’ennui.

Alors il dit : — Mon âme est triste jusqu’à la mort. Demeurez ici et veillez.

Et s’étant éloigné d’eux environ d’un jet de pierre, il se mit à genoux, priant et disant : — Mon père, tout vous est possible, éloignez de moi ce calice ; qu’il en soit néanmoins non ce que je veux, mais ce que vous voulez.

Mais aucun souffle ne passait dans l’air, et pas une étoile ne brillait au ciel.

Il revint ensuite vers ses disciples, et les ayant trouvés endormis, il leur dit : — Quoi, vous dormez ? N’avez-vous pu seulement veiller une heure avec moi ?

Mais leurs yeux étaient appesantis, et ils ne savaient que lui répondre.

Il s’avança un peu plus loin ; il se prosterna contre terre, suppliant que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui.

Et il disait : — Mon père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite.

Et, étant tombé en agonie, il redoublait ses prières.

Mais pas un souffle ne passait dans l’air et pas une étoile ne brillait au ciel. Abandonné des disciples et de son père, il lui vint une sueur, comme de gouttes de sang qui découlaient jusqu’au sol.

Or, dans cet abandon suprême, c’est à cette heure que le Fils de l’homme entendit près de lui comme un gémissement de tendresse, et qu’une tête défaillante se pressa contre son vêtement.

Il étendit la main dans sa détresse, et il sentit une langue râpeuse lécher humblement ses pieds nus, et un immense élan d’amour monta vers son cœur dans la nuit.

Le lion mourant appuya son mufle sur les pieds divins du Sauveur. Il voulut se soulever pour revoir en expirant le sourire de son bien-aimé, mais son front retomba sans force, et ses yeux dilatés de bonheur abaissèrent doucement leurs paupières quand la main de Jésus les toucha.

Jésus bénit d’une caresse le lion mort. Puis, comme des torches brillaient entre les oliviers, il retourna près de ses disciples assoupis, vers Judas Iscariote et son baiser.