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Le Lion de Palestine/Les Pommes d’Immortalité

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Falaize (p. 27-57).

LES POMMES D’IMMORTALITÉ

LES POMMES D’IMMORTALITÉ


Depuis les jours du Paradis perdu, les fruits de l’arbre de vie ont été cueillis une seule fois sur la terre. Ils l’ont été par une jeune fille de vingt ans que l’on nommait Rousse-Gertrude.

Son père était un ancien médecin, fort savant et opulent, consacré depuis l’âge mûr aux recherches de l’alchimie. Il possédait dans son pays, près de la ville capitale, un domaine presque princier où il vivait sans voir personne, entre sa femme âgée et leur enfant unique. Et l’on ne pouvait imaginer une existence plus austère que celle de l’alchimiste et de sa fille.

Gertrude, rebaptisée Rousse-Gertrude par des railleurs, avait semblé ne promettre d’abord qu’un petit laideron roux et nabot, au regard moins volontaire que maussade. Elle s’était dès l’enfance confinée au laboratoire, observant les expériences, lisant les livres abstraits. Peu douée de nature pour de telles études, elle voyait son père sourire parfois de ses efforts. Mais, par une sorte de violence obstinée, elle triompha des obstacles et progressa de façon singulière.

En même temps, comme si cela encore eût dépendu de le vouloir, elle s’était faite grande et très belle. Son sobriquet malveillant sonnait comme un surnom de gloire lorsque, renversant un peu la tête, elle laissait sa chevelure de cuivre se dérouler lourdement jusqu’à ses pieds. Elle savait sa beauté, mais elle était tellement orgueilleuse qu’elle ne s’en souciait pas.

En vain venaient errer autour du parc des cavaliers séduisants, parmi lesquels on avait cru reconnaître le Prince héritier lui-même. S’ils furent aperçus de Rousse-Gertrude, aucun signe ne le décela jamais. En vain, aussi, la jeune fille, parée de pierreries et de brocart, devait suivre parfois sa mère à l’une des fêtes du palais, où les conviait le vieil empereur. Elle souriait froidement au milieu des curiosités et des hommages, et le matin suivant la retrouvait en tunique brune, les pieds nus sur des sandales et ses cheveux tombant libres sous l’enlacement d’une bandelette. Elle travaillait tout le jour, veillait au laboratoire lorsque des opérations étaient en cours, ou bien, des mois entiers, elle y passait ses nuits, dormant à terre sur une natte et se relevant d’heure en heure pour attiser le feu autour d’un creuset ou guetter l’occultation d’une étoile.


Ce laboratoire était une salle heptagonale, au premier étage d’une tour abandonnée qui dominait les dernières pelouses du parc, ses ifs taillés et la forêt. Six grandes fenêtres regardaient tous les points de l’horizon, afin que la lumière fût également distribuée, mais, lorsqu’une expérience l’exigeait, chacune pouvait être recouverte d’un rideau de pourpre sombre qui ne laissait pas filtrer le jour. En face de la petite porte dissimulée dans la boiserie, le septième pan de muraille encadrait, au lieu de fenêtre, un haut miroir de métal poli, voilé d’ordinaire d’une soierie noire où scintillaient des fils d’argent.

Entre ces tentures somptueuses, la salle était simple comme l’atelier d’un souffleur de verre ou d’un potier. L’athanor et un autre fourneau plus petit, de briques et d’argile, quelques tables de marbre, supportant les cornues et les fioles, quelques escabeaux la meublaient.

La vieille femme de l’alchimiste avait planté des rosiers et des jasmins sous chaque fenêtre. Elle espérait vaguement qu’un soir d’été sa fille s’éveillerait comme d’un songe en respirant les parfums et se retrouverait un cœur d’enfant frivole et tendre. Souvent cette mère délaissée pénétrait dans la tour et posait une gerbe de roses en plein soleil, sur l’une des tables brillantes. Mais Rousse-Gertrude écartait doucement le bouquet à l’heure de ranger ses instruments. Les fleurs mouraient n’ayant attiré qu’un vol d’abeilles ou de moucherons transparents.


Lorsque Rousse-Gertrude entra dans sa vingtième année, son père ne pouvait plus rien lui apprendre, et la gênait plutôt par sa lenteur et son attachement à des précautions surannées. Il avait dû se l’associer pour ses recherches les plus secrètes, lui révéler comment, presque seul entre les alchimistes, il poursuivait une conception toute particulière de « l’Arbre de vie » — si mal compris par les profanes — et de ses rapports avec cette mystérieuse flos coeli des Anciens, à laquelle on ne demande en général qu’un élixir salutaire. D’abord incrédule, la jeune fille reconnut bientôt qu’à suivre cette voie ignorée l’art occulte devait ressusciter en effet l’arbre légendaire et lui arracher les fruits d’immortalité. Elle s’absorba dans cet espoir avec une passion silencieuse dont le vieux médecin s’effrayait. Elle ne pouvait admettre que son père s’efforçât seulement de déterminer, par des essais infinis, les conditions des expériences préliminaires, afin de faciliter le triomphe à quelque lointain successeur. Elle prétendait toucher le but elle-même. Inutilement on eût essayé de lui dire que l’Univers, et l’âme humaine, n’étaient pas prêts encore, et ne le seraient pas peut-être avant des siècles, pour cette victoire terrifiante. C’est tout bas, en détournant les yeux, que le savant murmura un soir près de sa fille : — Ne tente pas les Seigneurs des forces obscures. Ils pourraient t’exaucer.


Le vieux médecin s’affaiblissait à cette époque, et il mourut avant le premier jour du printemps. Rousse-Gertrude connut quelque douleur à voir disparaître le maître et l’initiateur qui lui avait ouvert sa route, mais l’œuvre entreprise n’en fut pas retardée. Si la mère veuve avait espéré que ce deuil rapprocherait d’elle son enfant, elle devait être déçue. La nuit même qui suivit les obsèques de l’alchimiste, sa fille se rendit au laboratoire, la date étant favorable aussi bien que l’aspect du ciel. Et une sorte d’exaltation lui gonflait le cœur à se sentir seule devant sa besogne et libre de la diriger.

Cette nuit-là, des cavaliers qui avaient coupé hardiment à travers le parc aperçurent de loin la magicienne par une fenêtre éclairée de sa tour. Debout, immobile, elle élevait un flacon vers la lumière pour en examiner le contenu. Sa forme droite et son profil se détachaient en ombre grise avec une grâce et une netteté surprenantes. Un reflet couleur de flamme cernait la masse de ses cheveux et le liquide qu’elle mirait brillait entre ses doigts comme une étoile violette.

Celui des cavaliers qui passait le premier retint son cheval et tout à coup monta dans la nuit une voix jeune, tendre, impérieuse.

— « Belle… ho… belle… ! » appela la voix dans la nuit.

Rousse-Gertrude entendit sans doute, mais elle garda son attitude jusqu’à ce que les dernières résonances se fussent éteintes dans les halliers dépouillés. Puis elle se détourna, fit un pas, et cessa d’être visible.


Peu de temps avant l’aube, elle descendit l’escalier de la tour, chargée d’une urne de cristal, et s’enfonça dans la forêt.

Il faisait sombre encore, un arôme de printemps parfumait l’air, bien que les branchages parussent desséchés et morts comme en décembre. Quelques bouquets de primevères semaient des taches pâles dans les sous-bois. Les herbes humides frôlaient les pieds nus de la jeune fille avec de longues caresses glacées. Elle marchait vite, sans regarder autour d’elle, au milieu d’un silence si profond qu’à la moindre halte elle pouvait entendre la mousse foulée par ses sandales craquer bas en se redressant.

Lorsqu’elle déboucha au sommet d’une clairière inclinée dont le sable luisait entre des touffes de fougères mortes, une clarté jaune paraissait déjà vers l’est. Le ciel était pur, sans qu’il se fût formé de rosée pendant la nuit. Aucun souffle de vent au loin, aucun brouillard sur le sol friable qui s’abaissait dans la direction du levant. Toutes les conditions requises par les vieux maîtres se présentaient ensemble de façon parfaite, et déjà se dégageait la senteur unique, imperceptiblement soufrée, que les livres nomment « l’effluve universel ». La magicienne, les yeux clos, recueillait en soi toutes ses forces pour se laisser traverser sans ivresse par cette émanation douce et terrible. Soudain, l’impression d’un regard fixé sur elle la fit tressaillir. C’était le premier rayon du soleil qui venait de toucher ses paupières.

Les mains élevées, elle tendit vers l’astre le vase de cristal qui sembla flamber un moment comme une torche. Puis elle reporta ses regards éblouis sur le sol.


Elle n’eut pas de surprise en voyant la pente sablonneuse semée de corolles glauques de la flos coeli qui miroitaient dans la lumière rousse de l’aube, pareilles à des plaques de gelée verdâtre, rondes et aux bords un peu crispés comme des champignons sans consistance qui surgissent sur le bois mort, rétractées en petits grains, ou plus larges et minces que des feuilles d’érable.

Pas à pas, Rousse-Gertrude fit sa récolte, se domptant pour que son trouble ne lui fît oublier ni un geste, ni une précaution rituelle, et elle forçait sa pensée à s’attacher uniquement aux paroles qu’elle répétait : « Quand tu l’auras cueillie tu la mettras dans eau de fontaine, tu la nettoieras parfaitement pour qu’il n’y reste aucun limon… tu l’essuieras avec un linge blanc de lessive… tu la pileras dans le mortier de marbre… » Cependant une gêne étrange l’accompagnait. Ce n’était plus un seul regard qui lui semblait la guetter. On eût dit que toute la forêt, jusqu’à la vieille souche qui tordait ses racines enchevêtrées au bas de la clairière, que tous les points du sol et du ciel observaient la jeune fille à la fois, avec une attention ironique.


Au laboratoire, pendant quarante jours, elle traita la flos coeli d’abord, puis « l’extrait limpide qui est son sang » et qui se doit exposer au soleil et à la lune dans un alambic bien luté « pour se dissiper de soi-même par les opérations du mouvement », puis « l’esprit qui succède au sang, pareil à une eau très pure ».

Bien souvent déjà, et sans connaître d’insuccès, Rousse-Gertrude avait ainsi préparé près de son père soit cette fleur femelle du mois de mars, soit celle qui se récolte à l’équinoxe d’automne et est appelée mâle. Elle n’eut pas d’embarras davantage à recueillir l’esprit liquide qu’elle fit sept fois « congeler en cristal, sur feu de lampe fort léger ». Ainsi « la corporification était complète », et il ne restait qu’à purifier les sels des gros cristaux qui s’y étaient formés. Après quoi ils se calcinent d’eux-mêmes et ils se mettent en cette poudre subtile et impalpable qui contient en soi toutes les vertus de la Terre, du Feu, de la Rosée, de l’opération de la Lune et du Soleil.

La magicienne, ayant achevé sa tâche à l’heure qu’elle s’était fixée, ne voyait plus devant elle que l’opération finale, celle qui peut être tentée une nuit seulement chaque année : l’union des deux semences de printemps et d’automne, d’où doit naître l’Arbre de vie, couvert de ses fruits défendus. Mais, cette œuvre suprême, jamais le vieil alchimiste et sa fille n’avaient pu seulement l’ébaucher. À chaque essai nouveau, l’échec s’était produit dès le début, causé en apparence par quelque incident minime ou, parfois, inexplicable.

Sous le long soleil de la mi-été, Rousse-Gertrude put faire ranger minutieusement son laboratoire. Les foyers divers furent garnis, prêts à recevoir la flamme ; les cuivres et les cristaux s’alignèrent au bord des tables de marbre. Sur un socle isolé, la poudre de flos coeli printanière étincelait dans un flacon transparent, à côté d’un autre flacon semblable pour la forme, mais au verre coloré de rouge, qui renfermait la fleur mâle du précédent équinoxe.


Le crépuscule commençait quand la jeune fille, restée seule, s’approcha d’une fenêtre ouverte. L’horizon se teignait d’or entre les masses violettes de la forêt et les ifs sombres du jardin. La verdure de juin transfigurait les taillis proches ; d’admirables roses montaient à l’assaut de la tour, et les châtaigniers en fleur répandaient leur parfum dans la lumière orangée du soir. Avec une sorte d’étonnement, pour la première fois peut-être, l’obstinée travailleuse s’aperçut que la nature et les hommes se modifiaient et vivaient tandis qu’elle poursuivait son rêve, et elle évoqua vaguement l’image d’un couple royal, supérieur au changement comme à la caducité. Deux êtres jeunes, beaux, possédant en commun le pouvoir et la science — et immortels, — ne pourraient-ils se dire semblables à des Dieux ?… Entre deux collines nues, quelques tentes se devinaient, à demi cachées par un pli de terrain. Le Prince héritier préparait une expédition ; son armée campait pour s’aguerrir, et, au-dessus d’un étendard flottant, les derniers rayons du jour faisaient resplendir un écusson couronné.

De ce côté, dans le ciel où venait de disparaître le soleil, un nuage étroit s’illumina une seconde ainsi qu’une épée flamboyante. Puis le silence et l’ombre s’étendirent. La nature semblait se recueillir, concentrée dans l’attente grave de cette nuit du solstice qui commençait, la nuit de la grande tentative tragique, toujours déçue et toujours renouvelée, où les forces de la lumière, à la limite suprême de leur assaut annuel contre les forces obscures, menacent de si près l’équilibre séculaire qu’un atome impondérable, l’ardeur d’un désir humain pourrait entraîner leur victoire et changer l’axe du destin.

La magicienne, les yeux fixes, s’absorbait de plus en plus dans sa pensée. Sa soif passionnée du but, sa décision implacable de l’atteindre grandissaient à mesure que s’approchait l’heure. Tout son être se tendait, se bandait comme un arc où vibre un trait irrésistible. Elle se leva enfin, lentement, et elle se tint face aux ténèbres.

Et, à cette seconde précise, quelque chose fut changé au silence. Sans aucun signe perceptible, la résistance extérieure céda. Ce fut comme la rupture sèche d’une corde infiniment tendue, comme si une félure s’était ouverte à l’armure rigide de l’univers.


Rousse-Gertrude chancelait de tout son corps, et elle ne prit pas d’abord conscience d’un bruit léger et lointain, régulier comme le battement de son cœur. Un pas venait vers elle de la forêt. Ce pas lent traversa le jardin, puis la terrasse envahie de roses. Il pénétra sous la voûte où il fit halte un instant. Alors la fille de l’alchimiste retira les verrous de sa porte, et elle revint s’asseoir sans détourner les yeux de l’entrée. En bas, la première marche de l’escalier craqua, le pas montait ; il atteignit le palier de bois, la porte fut poussée, et, sur le seuil, il y avait un petit vieillard ridicule.

Il était de taille presque naine, ratatiné et rabougri. Son visage semblait taillé dans une racine de buis, et sa barbe, couleur d’herbe sèche, descendait en deux longues mèches de chaque côté de son menton. Quelques haillons de chanvre le vêtaient.

Sitôt qu’elle l’eut vu paraître, la hautaine Gertrude se leva de son siège pour le lui offrir, mais elle demeura debout devant lui, les yeux baissés. Un immense orgueil la pénétrait, et elle s’était préparée, peut-être, à quelque dialogue profond. Mais le petit vieillard, après l’avoir considérée de bas en haut, en gloussant une sorte de rire, étendit brusquement son doigt maigre vers les deux flos coeli préparées. D’un geste de chat, il envoya la fiole rouge sauter sur les dalles, pour la remplacer par une autre, toute pareille, qui sembla surgir de sa ceinture. Et il se releva d’un saut.

— Voilà, dit-il. Travaillons.

Sa voix faisait le bruit aigre d’un filet d’eau qui roule sur des cailloux, ou de la bise d’hiver sifflant dans les feuilles du lierre.

Comme les feux nécessaires brûlaient et que l’heure fatidique était proche, Rousse-Gertrude pensait fermer les fenêtres et tirer les rideaux de pourpre. Mais les volontés du vieillard étaient autres. Les six baies, largement ouvertes, laissèrent pénétrer la tiédeur et la clarté bleuâtre de la nuit.

— Dévoile aussi le miroir », fit la voix rêche.

Pour la première fois, la jeune fille vit les profondeurs du métal obscur s’illuminer au reflet des vrais cieux. Elle tremblait un peu, comme si en elle-même des résonances inconnues s’éveillaient.

Elle posait la main sur le grand alambic dans lequel l’œuvre s’élaborait à l’ordinaire, quand, une fois encore, son visiteur l’arrêta.

— Nous ne cherchons ni l’arbre de Diane, ni celui de Saturne, amusement des novices, dit-il avec un ricanement. Nulle paroi ne peut s’interposer entre « l’Arbre de vie » et la nature vivante ».

Au-dessus du foyer bas, déjà rougeoyant devant le miroir, un vaisseau de terre, large et profond comme une vasque, fut simplement placé sur un trépied. Les derniers grains d’un sablier coulèrent. L’image d’une planète à son lever scintilla dans le miroir. À ce signal, Rousse-Gertrude et le vieillard versèrent ensemble, dans la coupe brûlante, les poudres qui leur étaient dues.

Ils se tenaient côte-à-côte en silence. Elle, droite et majestueuse ; lui, courbé, tortu, plus semblable, sur l’étai de son bâton, à un vague enchevêtrement de racines qu’à un être humain. On l’eût dit près de se dissoudre en obscurité, et son aspect, à cette minute, secoua d’un frisson la hardie magicienne.


De cet inconnu, d’ailleurs, elle savait maintenant le nom oriental, révéré de tous les chercheurs, et elle comprenait l’arrivée inattendue. Seul alchimiste, avec le vieux médecin, qui eût percé les mystères de la flos coeli, il avait appris dans sa retraite que la jeune fille adepte, privée de son père, se trouverait seule le soir du solstice. Aussitôt, disait-il, il s’était hâté de partir pour lui apporter à temps une aide indispensable au Grand-Œuvre. Mais, cette explication plausible, Rousse-Gertrude se demandait par moments si elle ne se l’était pas récitée à elle-même au lieu de l’écouter. Depuis l’entrée du petit vieillard, les paroles lui semblaient sonner de façon singulière, et le travail fait en commun s’accomplissait avec cette facilité déconcertante que l’on rencontre dans les rêves. Les flammes s’allumaient sur un geste à peine esquissé, les liquides cessaient d’eux-mêmes de couler en atteignant le niveau nécessaire. On eût dit que les éléments et les choses se prêtaient à un simulacre d’opération pour justifier — à quels yeux ? — un résultat acquis d’avance, qui n’aurait pas été différent si les cornues fussent demeurées vides à côté des foyers éteints.

Cependant, sous l’action du feu, la flos coeli mélangée frémissait aux pieds de la jeune fille. Rousse-Gertrude, maîtrisant son trouble, put vérifier alors ce que veut dire la mention des manuscrits : « Les vrais initiés connaissent que cette poudre se multiplie extraordinairement ». Le petit tas grisâtre, perdu au fond du creuset, avait passé au noir et foisonnait ; il se gonflait, s’élevait d’un mouvement sûr jusqu’à remplir son vaste récipient de rouge à ras bord. En même temps, cette masse en fusion s’éclairait peu à peu dans la nuit, avec des changements successifs de coloration. Le noir absolu devint un violet obscur, qui passa graduellement en rouge-brun. Quand le vert primitif de la Fleur du ciel reparut pour s’illuminer jusqu’au pur éclat d’émeraude, le vieillard inconnu coupa l’air d’un geste dur et redit l’exclamation des philosophes : O beata viriditas !

La lune venait de se dévoiler au zénith, et sitôt baignée de sa lueur, d’une façon inexprimable, la tour aux baies ouvertes était devenue le centre du monde, un point de force dont l’attraction se faisait sentir jusqu’aux astres. Tout le désir de l’univers convergeait vers la fleur magique, et un cercle docile de brouillards montait déjà au-dessus des bois, comme évoqué par un appel.


Le vert presque insoutenable du creuset fit place à une clarté blanche. De légers flocons de fumée, s’élevant de la surface liquide, se concentrèrent en une mince colonne couleur de perle qui s’épanouit bientôt en plusieurs branches, comme un jeune tremble à sa pousse. Chaque branche se ramifia, et l’arbuste transparent, imprégné d’un éclat doux qu’il semblait tirer de sa propre substance, dessina devant l’obscurité du miroir — qui ne le réfléchissait pas — sa structure lumineuse et délicatement nacrée.

Apportant de toute la plaine et des forêts prochaines une senteur amère de feuillage, d’étranges brumes glauques affluaient par les fenêtres béantes. Leurs volutes ondoyaient dans la salle, pareilles aux replis d’un immense serpent, ou, parfois dispersées en apparences humaines, sitôt dissoutes qu’ébauchées, dont la ronde impuissante assiégeait l’Arbre de vie.

L’Arbre grandissait cependant, dominant de sa clarté nette toutes ces ombres de la nuit. Il n’était encore que vapeur, et un souffle de brise suffisait à le faire osciller, mais sa tige diaphane devenait un tronc puissant, ses branches s’étendaient, innombrables, et Rousse-Gertrude s’aperçut que les murailles de la tour s’étaient effacées au moment où elles n’allaient plus contenir l’élargissement des frondaisons.


La magicienne vit qu’elle se trouvait au sommet d’une montagne dont les pentes s’abaissaient vers une plaine infinie. Sous la lune immobile, des forêts épandaient çà et là leurs masses grises. Les méandres d’un fleuve se devinaient au loin. Plus loin encore, une ligne pâle était peut-être la mer, ou les sables du désert.

En quel point de l’espace et du temps existait réellement ce paysage vide ? L’idée qu’elle l’avait toujours connu effleura la jeune fille, et elle ne put s’y arrêter, ravie par la splendeur majestueuse qu’atteignait l’Arbre devant elle. Le vieillard venait de faire un pas, les yeux fixés à la naissance des racines incandescentes qui semblaient plonger parmi les roches jusqu’au feu central de la terre. À cet endroit, quelques paillettes apparurent, puis s’étendirent en cercles brillants, dépassées au passage par la fumée originelle. Avec une rapidité saisissante, la cristallisation magique progressait. Argentée, neigeuse, irisée, elle courait le long du fût géant, glaçait les branches vaporeuses, diamantait les rameaux et les brindilles, à travers le dôme aérien, pétrifié tout à coup par ce givre scintillant.

Rousse-Gertrude, à son tour, s’avança, et des flammes pâles comme des lis fleurirent les ramures de cristal.

L’immense serpent de brume dont les anneaux étreignaient toute la montagne fut un instant une vision précise. Son col se dressait jusqu’à la nue et sa tête triangulaire se recourbait vers l’arbre en fleurs. Tandis qu’il s’effaçait, les fleurs s’ouvrirent. Au cœur de chacune brûlait une étincelle, verte comme les yeux tentateurs du serpent. Les pétales de flamme fondirent en une averse blanche, et les fruits d’Immortalité se gonflèrent sur l’Arbre du Paradis perdu.

La magicienne dut porter les mains à ses tempes. Auprès d’elle, son compagnon se transformait. Elle allait enfin le reconnaître, résoudre enfin une énigme oubliée. Mais l’éclat des pommes lumineuses lui devenait insoutenable. Le peuple des fantômes tournoyants l’oppressait. Elle crut voir, une seconde, un visage féminin lui sourire entre les ramures, si semblable à son propre visage que ce fut peut-être un reflet sorti du miroir. Elle voulait répondre à ce lumineux sourire, mais ses yeux se troublèrent, et elle sombra dans la nuit.

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Lorsque Rousse-Gertrude reprit ses sens, elle se trouva couchée sur les dalles. Le soleil de midi la couvrait d’une nappe de chaleur, et ses cheveux repliés faisaient un coussin doux à sa nuque. Autour d’elle, le laboratoire présentait l’ordre coutumier. Aucune trace ne subsistait de l’expérience ni des visions nocturnes. Mais, au creux de sa main droite, repliée contre sa poitrine, la magicienne serrait deux fruits d’un vert profond.

Elle vécut la semaine suivante dans une torpeur de corps et d’esprit. Abandonnée à ses suivantes stupéfaites, elle se laissait baigner, parfumer, parer. Elle découvrait comme choses nouvelles la richesse de son appartement, le goût des mets, les charmes du loisir et de l’oisiveté. Sur ses balcons elle faisait amonceler des coussins pour s’étendre, en face des dômes dorés de la capitale dominant tout le royaume. Sans cesse, elle roulait entre ses doigts les fruits qu’elle avait conquis. Lisses, réguliers et durs, ils semblaient renfermer en eux l’incorruptibilité du cristal. Cependant, c’étaient des fruits vivants, et la jeune fille sentait son cœur battre en contemplant leur pureté transparente, où la lumière se jouait avec des reflets toujours en mouvement, troublants comme des regards, et glacés.


Le septième jour, Rousse-Gertrude revêtit une robe de brocart vert et fit tresser ses cheveux de perles et d’émeraudes. Suivie de quelques femmes, elle se rendit sur la colline, au camp du Prince héritier. Elle y trouva tout en rumeur. L’ordre de guerre était lancé, et l’armée devait se mettre en marche à la nuit. Le Prince vint lui-même au-devant de la jeune fille, et il l’introduisit courtoisement sous sa tente. Mais dès qu’elle eut nommé la pomme d’immortalité, il haussa les sourcils avec un peu de dédain.

— Jeune fille, dit-il, mes batailles sont belles parce que j’y puis mourir. Songes-tu quelles basses boucheries si je les traversais invulnérable ?

— Il me semble qu’un héros doit souhaiter la conquête du monde, répliqua Rousse-Gertrude. Il y a temps pour bien peu de gloire dans une existence limitée.

Le jeune homme sourit sans répondre à ces paroles.

— Tu ne me voleras pas mon plus haut plaisir, dit-il, celui de risquer ma vie sous chaque nouveau soleil.

La fille de l’alchimiste s’en retourna, la tête haute, en faisant flotter ses voiles parfumés sur les fleurs.

Le lendemain, ses femmes lui passèrent une tunique de pourpre et fixèrent à ses épaules un long manteau noir brodé d’or.

— J’irai chez le vieil Empereur, se dit-elle, qui demande à tous les climats des remèdes pour prolonger sa vie. Il fera de moi son impératrice, la souveraine des plus orgueilleux jeunes hommes.

Au palais, elle fut introduite dans une salle basse, surchauffée par des braseros aux flammes de couleur consumant des aromates. Des harpes murmuraient dans l’ombre et, entre des statues d’ébène, de fines adolescentes dansaient harmonieusement.

Un sourire toucha les lèvres de Rousse-Gertrude quand elle s’avança parmi ces beautés choisies, et, comme elle s’agenouillait devant le sofa impérial, laissant traîner derrière elle ses soieries noires, mêlées au flamboiement de sa chevelure, elle vit le maître du royaume se soulever avec admiration.

— Madame, dit-il, votre père m’a guéri jadis contre tout espoir. M’apportez-vous un remède pour reculer le terme de ma vie ?

— J’apporte une vie sans terme, dit Rousse-Gertrude.

Sur ses paumes unies elle présentait un fruit d’émeraude, et le malade se jeta en avant pour s’en saisir, d’un mouvement si avide que tout son vieux corps en trembla. Il releva la jeune fille et lui fit prendre place à ses côtés. Tandis qu’il l’interrogeait, les doigts crispés sur la pomme magique, les femmes s’étaient rapprochées ; assises ou couchées sur les tapis, elles formaient un demi-cercle de beaux corps diversement ployés et de frais visages aux yeux ardents.

Rousse-Gertrude, avec une assurance paisible, révélait ses longues recherches, et le secret de l’Arbre de vie. Elle ne voyait pas le front de l’empereur se courber. Lorsqu’elle eut achevé, il lui rendit en silence la Pomme.

— Votre Majesté ne refuse pas ce fruit ? dit Rousse-Gertrude étonnée.

— Ma fille, répondit le vieillard, mon règne a été doux pour mon peuple, qui m’en garde reconnaissance. Mon fils m’aime, et ce héros est mon sujet le plus docile. Penses-tu que je conserverais sa tendresse si j’étais un obstacle immuable entre lui et la gloire de régner ? Penses-tu que ceux qui s’efforcent d’adoucir mes derniers jours me pardonneraient une décrépitude immortelle ? Regarde les yeux de ces enfants depuis que tu as parlé.

— Celui qui possède la puissance sera toujours entouré d’égards, dit Rousse-Gertrude. N’est-ce rien que de vivre au milieu des plus beaux spectacles, de tous les plaisirs des sens et de l’esprit ?

— Éternellement ? dit l’empereur.

Et la jeune fille se leva sans répondre.


En revenant du palais, Rousse-Gertrude se dirigea seule vers son laboratoire. Comme elle approchait de la tour, elle aperçut sa mère qui sortait tristement, et qui vint s’asseoir sur un banc de pierre. Pour la première fois de sa vie, un remous profond de tendresse troubla l’âme de la jeune fille : regret, remords, ou instinct peut-être d’une enfant en détresse… Elle se laissa glisser sur le sol auprès de la vieille femme, et, posant la tête sur ses genoux, elle lui présenta les fruits d’immortalité.

La veuve de l’alchimiste ne pouvait les méconnaître, mais elle détourna la tête après les avoir regardés.

— Mère, dit Rousse-Gertrude, ne veux-tu pas vivre pour toujours avec moi ?

— Je ne veux plus vivre dit la veuve. Tu n’as jamais su, et ton père n’a jamais compris de quel amour passionné je l’aimais. Je n’étais qu’une sotte ignorante entre vous deux, mais je vous aimais. Je ne puis t’être bonne à rien. Je veux aller rejoindre le bien-aimé de ma jeunesse. Il m’accueillera, j’en suis sûre, il me tolérera au moins, et mon pauvre cœur méprisé fondra de douceur pour un sourire.

— Mais, ma mère, dit Rousse-Gertrude, tremblante, peut-être n’y a-t-il pas d’autre vie. Peut-être ne nous réveillerons-nous pas après la mort…

La vieille femme, une seconde, lui caressa doucement les cheveux.

— Si cela est, dit-elle, je ne le saurai jamais, mon enfant.

Elle s’éloigna, et sa fille, étroitement serrée dans son manteau noir, demeurait agenouillée sur le sol, non comme une vaincue, mais attentive et les yeux durs.


Elle ne tressaillit pas au bruit d’un pas régulier qui descendait marche à marche l’escalier en spirale de la tour. Le petit vieillard parut sous la porte voûtée. Il vit Rousse-Gertrude, mais il passait sans un regard lorsqu’elle l’arrêta de la voix :

— Maître, dit-elle, si tu es venu m’enseigner une leçon, je la sais. Je rapporte ces fruits. Accepte-moi pour élève éternelle.

Il l’examinait sans ironie. Jamais il n’avait paru plus humain, et il y eut presque de la pitié dans son geste tandis qu’il repoussait l’offrande :

— La pureté parfaite peut seule se rêver immortelle, dit-il. Quelle âme humaine oserait éterniser l’amas de médiocrités et de vilenies qui l’encombrent ?

— On peut vivre à jamais pour chercher la vérité, dit Rousse-Gertrude.

Mais le vieillard se pencha pour lui poser un doigt sec sur la tempe.

— Avec cette cervelle que tu as dans ce crâne ? dit-il. Avec tes organes imparfaits, pétrifiés dans leur insuffisance ? C’est d’une autre façon que ceux à qui je retourne entendent la Vie Éternelle.


Lorsque le vieillard eut été se confondre avec les premières souchées de la forêt, Rousse-Gertrude s’enferma dans le laboratoire. Elle y trouva des gerbes de roses que sa mère avait apportées. Elle les prit religieusement pour les déposer sur une table de marbre, devant le miroir voilé. Elle alluma deux flambeaux de chaque côté des fleurs, puis elle écarta le voile, s’assit et s’accouda, face à face avec son image. Elle demeura ainsi toute la nuit. Par moments, elle respira les roses.

Entre les cires consumées, la nouvelle aurore vint toucher le marbre d’un rayon. Alors Rousse-Gertrude se leva. Elle descendit au jardin. Avec une baguette de verre, elle perça le sol d’un trou profond. Elle y laissa tomber, l’une après l’autre, les pommes d’immortalité, puis elle ramena la terre et l’égalisa du talon. Au printemps suivant, à cette même place, parut une fleur inconnue jusqu’alors. Elle fut nommée immortelle parce qu’elle ne peut pas se flétrir, et l’on en tresse des couronnes pour les tombeaux.


Quant à la fille de l’alchimiste, personne ne la revit jamais. Certains racontent que, sous des habits d’homme, elle rejoignit en marche l’armée du Prince héritier. Mais elle mourut des fièvres avant la première bataille, et trois soldats de corvée enfouirent son corps près d’un buisson.