Le Livre de Pierre - Nouvelles amours

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Nouvelles amours
Le Livre de Pierre
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II



NOUVELLES AMOURS

I
l’ermitage du jardin des plantes

Je ne savais pas lire, je portais des culottes fendues, je pleurais quand ma bonne me mouchait et j’étais dévoré par l’amour de la gloire. Telle est la vérité : dans l’âge le plus tendre, je nourrissais le désir de m’illustrer sans retard et de durer dans la mémoire des hommes. J’en cherchais les moyens tout en déployant mes soldats de plomb sur la table de la salle à manger. Si j’avais pu, je serais allé conquérir l’immortalité dans les champs de bataille et je serais devenu semblable à quelqu’un de ces généraux que j’agitais dans mes petites mains et à qui je dispensais la fortune des armes sur une toile cirée.

Mais il n’était pas en moi d’avoir un cheval, un uniforme, un régiment et des ennemis, toutes choses essentielles à la gloire militaire. C’est pourquoi je pensai devenir un saint. Cela exige moins d’appareil et rapporte beaucoup de louanges. Ma mère était pieuse. Sa piété — comme elle aimable et sérieuse — me touchait beaucoup. Ma mère me lisait souvent la Vie des Saints, que j’écoutais avec délices et qui remplissait mon âme de surprise et d’amour. Je savais donc comment les hommes du Seigneur s’y prenaient pour rendre leur vie précieuse et pleine de mérites. Je savais quelle céleste odeur répandent les roses du martyre. Mais le martyre est une extrémité à laquelle je ne m’arrêtai pas. Je ne songeai pas non plus à l’apostolat et à la prédication, qui n’étaient guère dans mes moyens. Je m’en tins aux austérités, comme étant d’un usage facile et sûr.

Pour m’y livrer sans perdre de temps, je refusai de déjeuner. Ma mère qui n’entendait rien à ma nouvelle vocation, me crut souffrant et me regarda avec une inquiétude qui me fit de la peine. Je n’en jeûnai pas moins. Puis, me rappelant saint Siméon Stylite, qui vécut sur une colonne, je montai sur la fontaine de la cuisine ; mais je ne pus y vivre, car Julie, notre bonne, m’en délogea promptement. Descendu de ma fontaine, je m’élançai avec ardeur dans le chemin de la perfection et résolus d’imiter saint Nicolas de Patras, qui distribua ses richesses aux pauvres. La fenêtre du cabinet de mon père donnait sur le quai. Je jetai par la fenêtre une douzaine de sous qu’on m’avait donnés parce qu’ils étaient neufs et qu’ils reluisaient ; je jetai ensuite des billes et des toupies et mon sabot avec son fouet de peau d’anguille.

— Cet enfant est stupide ! s’écria mon père en fermant la fenêtre.

J’éprouvai de la colère et de la honte à m’entendre juger ainsi. Mais je considérai que mon père, n’étant pas saint comme moi, ne partageait pas avec moi la gloire des bienheureux, et cette pensée me fut une grande consolation.

Quand vint l’heure de m’en aller promener, on me mit mon chapeau ; j’en arrachai la plume, à l’exemple du bienheureux Labre, qui, lorsqu’on lui donnait un vieux bonnet tout crasseux, avait soin de le traîner dans la fange avant de le mettre sur sa tête. Ma mère, en apprenant l’aventure des richesses et celle du chapeau, haussa les épaules et poussa un gros soupir. Je l’affligeais vraiment.

Pendant la promenade, je tins les yeux baissés pour ne pas me laisser distraire par les objets extérieurs, me conformant ainsi à un précepte souvent donné dans la Vie des Saints.

C’est au retour de cette promenade salutaire que, pour achever ma sainteté, je me fis un cilice en me fourrant dans le dos le crin d’un vieux fauteuil. J’en éprouvai de nouvelles tribulations, car Julie me surprit au moment où j’imitais ainsi les fils de saint François. S’arrêtant à l’apparence sans pénétrer l’esprit, elle vit que j’avais crevé un fauteuil et me fessa par simplicité.

En réfléchissant aux pénibles incidents de cette journée, je reconnus qu’il est bien difficile de pratiquer la sainteté dans la famille. Je compris pourquoi les saints Antoine et Jérôme s’en étaient allés au désert parmi les lions et les ægipans ; et je résolus de me retirer dès le lendemain dans un ermitage. Je choisis, pour m’y cacher, le labyrinthe du Jardin des Plantes. C’est là que je voulais vivre dans la contemplation, vêtu, comme saint Paul l’Ermite, d’une robe de feuilles de palmier. Je pensais : « Il y aura dans ce jardin des racines pour ma nourriture. On y découvre une cabane au sommet d’une montagne. Là, je serai au milieu de toutes les bêtes de la création ; le lion qui creusa de ses ongles la tombe de sainte Marie l’Égyptienne viendra sans doute me chercher pour rendre les devoirs de la sépulture à quelque solitaire des environs. Je verrai, comme saint Antoine, l’homme aux pieds de bouc et le cheval au buste d’homme. Et peut-être que les anges me soulèveront de terre en chantant des cantiques. »

Ma résolution paraîtra moins étrange quand on saura que, depuis longtemps, le Jardin des Plantes était pour moi un lieu saint, assez semblable au Paradis terrestre, que je voyais figuré sur ma vieille Bible en estampes. Ma bonne m’y menait souvent et j’y éprouvais un sentiment de sainte allégresse. Le ciel même m’y semblait plus spirituel et plus pur qu’ailleurs, et, dans les nuages qui passaient sur la volière des aras, sur la cage du tigre, sur la fosse de l’ours et sur la maison de l’éléphant, je voyais confusément Dieu le Père avec sa barbe blanche et dans sa robe bleue, le bras étendu pour me bénir avec l’antilope et la gazelle, le lapin et la colombe ; et quand j’étais assis sous le cèdre du Liban, je voyais descendre sur ma tête, à travers les branches, les rayons que le Père éternel laissait échapper de ses doigts. Les animaux qui mangeaient dans ma main en me regardant avec douceur me rappelaient ce que ma mère m’enseignait d’Adam et des jours de l’innocence première. La création réunie là, comme jadis dans la maison flottante du patriarche, se reflétait dans mes yeux, toute parée de grâce enfantine. Et rien ne me gâtait mon paradis. Je n’étais pas choqué d’y voir des bonnes, des militaires et des marchands de coco. Au contraire, je me sentais heureux près de ces humbles et de ces petits, moi le plus petit de tous. Tout me semblait clair, aimable et bon, parce que, avec une candeur souveraine, je ramenais tout à mon idéal d’enfant.

Je m’endormis dans la résolution d’aller vivre au milieu de ce jardin pour acquérir des mérites et devenir l’égal des grands saints dont je me rappelais l’histoire fleurie.

Le lendemain matin, ma résolution était ferme encore. J’en instruisis ma mère. Elle se mit à rire.

— Qui t’a donné l’idée de te faire ermite sur le labyrinthe du Jardin des Plantes ? me dit-elle en me peignant les cheveux et en continuant de rire.

— Je veux être célèbre, répondis-je, et mettre sur mes cartes de visite : « Ermite et saint du calendrier », comme papa met sur les siennes : « Lauréat de l’Académie de médecine et secrétaire de la Société d’anthropologie. »

À ce coup, ma mère laissa tomber le peigne quelle passait dans mes cheveux.

— Pierre ! s’écria-t-elle, Pierre ! quelle folie et quel péché ! Je suis bien malheureuse ! Mon petit garçon a perdu la raison à l’âge où l’on n’en a pas encore.

Puis, se tournant vers mon père :

— Vous l’avez entendu, mon ami ; à sept ans il veut être célèbre !

— Chère amie, répondit mon père, vous verrez qu’à vingt ans, il sera dégoûté de la gloire.

— Dieu le veuille ! dit ma mère ; je n’aime point les vaniteux.

Dieu l’a voulu et mon père ne se trompait pas. Comme le roi d’Yvetot, je vis fort bien sans gloire et n’ai plus la moindre envie de graver le nom de Pierre Nozière dans la mémoire des hommes.

Toutefois, quand maintenant je me promène, avec mon cortège de souvenirs lointains, dans ce Jardin des Plantes, bien attristé et abandonné, il me prend une incompréhensible envie de conter aux amis inconnus le rêve que je fis jadis d’y vivre en anachorète, comme si ce rêve d’enfant pouvait, en se mêlant aux pensées d’autrui, y faire passer la douceur d’un sourire.

C’est aussi pour moi une question de savoir si vraiment j’ai bien fait de renoncer dès l’âge de six ans à la vie militaire ; car le fait est que je n’ai pas songé depuis à être soldat. Je le regrette un peu. Il y a, sous les armes, une grande dignité de vie. Le devoir y est clair et d’autant mieux déterminé que ce n’est pas le raisonnement qui le détermine. L’homme qui peut raisonner ses actions découvre bientôt qu’il en est peu d’innocentes. Il faut être prêtre ou soldat pour ne pas connaître les angoisses du doute.

Quant au rêve d’être un solitaire, je l’ai refait toutes les fois que j’ai cru sentir que la vie était foncièrement mauvaise : c’est dire que je l’ai fait chaque jour. Mais, chaque jour, la nature me tira par l’oreille et me ramena aux amusements dans lesquels s’écoulent

les humbles existences.
II
le père le beau

On trouve dans les Mémoires de Henri Heine des portraits d’une réalité frappante, qu’enveloppe pourtant une sorte de poésie. Tel est le portrait de Simon de Geldern, oncle du poète. « C’était, dit Henri Heine, un original de l’extérieur le plus humble et aussi le plus bizarre, une petite figure placide, un visage pâle et sévère, dont le nez avait une rectitude grecque, bien qu’il fût assurément d’un tiers plus long que les Grecs n’avaient l’habitude de porter leur nez… Il allait toujours vêtu d’après une mode surannée, portait des culottes courtes, des bas de soie blancs, des souliers à boucle, et, selon l’ancienne coutume, une queue assez longue. Lorsque ce petit bonhomme trottait à pas menus à travers les rues, sa queue sautillait d’une épaule sur l’autre, faisait des cabrioles de toute sorte, et semblait se moquer de son propre maître derrière son dos. »

Ce bonhomme avait l’âme la plus magnanime, et sa petite redingote, terminée en queue de bergeronnette, enveloppait le dernier des chevaliers. Ce chevalier, toutefois, ne fut point errant. Il resta chez lui à Düsseldorf, dans L’Arche de Noé. « C’est le nom que portait la petite maison patrimoniale, à cause de l’arche que l’on voyait joliment sculptée sur la porte et peinte en couleurs voyantes. Là, il put s’adonner sans repos à tous ses goûts, à tous ses enfantillages d’érudition, à sa bibliomanie et à sa rage d’écrivailler, principalement dans les gazettes politiques et les revues obscures. »

C’est par le zèle du bien public que le pauvre Simon de Geldern était poussé à écrire. Il y peinait beaucoup. Penser seulement lui coûtait des efforts désespérés. Il se servait d’un vieux style roide qu’on lui avait enseigné dans les écoles de jésuites.

« Ce fut justement cet oncle, nous dit Henri Heine, qui exerça une grande influence sur la culture de mon esprit, et auquel, sur ce point, je suis infiniment redevable. Si différente que fût notre manière de voir, ses aspirations littéraires, pitoyables d’ailleurs, contribuèrent peut-être à éveiller en moi le désir d’écrire. »

La figure du vieux Geldern m’en rappelle une autre qui, n’existant, celle-là, que par mes propres souvenirs, semblera pâle et sans charme. À la vérité, je n’en saurai jamais faire un de ces portraits à la fois fantastiques et vrais dont Rembrandt et Heine eurent le secret. C’est dommage ! l’original méritait un savant peintre.

Oui, j’eus aussi mon Simon de Geldern pour m’inspirer dès l’enfance l’amour des choses de l’esprit et la folie d’écrire. Il se nommait Le Beau ; c’est peut-être à lui que je dois de barbouiller, depuis quinze ans, du papier avec mes rêves. Je ne sais si je peux l’en remercier. Du moins, il n’inspira à son élève qu’une manie innocente comme la sienne.

Sa manie était de faire des catalogues. Il cataloguait, cataloguait. Je l’admirais, et, à dix ans, je trouvais plus beau de faire des catalogues que de gagner des batailles. Je me suis, depuis, un peu gâté le jugement ; mais, au fond, je n’ai pas changé d’avis autant qu’on pourrait croire. Le père Le Beau, comme on l’appelait, me semble encore digne de louanges et d’envie, et, si parfois il m’arrive de sourire en pensant à ce vieil ami, ma gaieté est tout affectueuse et tout attendrie.

Le père Le Beau était fort vieux quand j’étais fort jeune ; ce qui nous permit de nous entendre très bien ensemble.

Tout en lui m’inspirait une curiosité confiante. Ses lunettes chaussées au bout du nez qu’il avait gros et rond, son visage rose et plein, ses gilets à fleurs, sa grande douillette dont les poches béantes regorgeaient de bouquins, sa personne entière vous avait une bonhomie relevée par un grain de folie. Il se coiffait d’un chapeau bas à grands bords autour desquels ses cheveux blancs s’enroulaient comme le chèvrefeuille aux balustrades des terrasses. Tout ce qu’il disait était simple, court, varié, en images, ainsi qu’un conte d’enfant. Il était naturellement puéril, et m’amusait sans s’efforcer en rien. Grand ami de mes parents et voyant en moi un petit garçon intelligent et tranquille, il m’encourageait à l’aller voir dans sa maison, où il n’était guère visité que par les rats.

C’était une vieille maison, bâtie de côté sur une rue étroite et monstrueuse qui mène au Jardin des Plantes, et où je pense qu’alors tous les fabricants de bouchons et tous les tonneliers de Paris étaient réunis. On y sentait une odeur de bouc et de futailles que je n’oublierai de ma vie. On traversait, conduit par Nanon, la vieille servante, un petit jardin de curé ; on montait le perron et l’on entrait dans le logis le plus extraordinaire. Des momies rangées tout le long de l’antichambre vous faisaient accueil ; une d’elles était renfermée dans sa gaine dorée, d’autres n’avaient plus que des linges noircis autour de leurs corps desséchés ; une enfin, dégagée de ses bandelettes, regardait avec des yeux d’émail et montrait ses dents blanches. L’escalier n’était pas moins effrayant : des chaînes, des carcans, des clefs de prison plus grosses que le bras pendaient aux murs.

Le père Le Beau était de force à mettre, comme Bouvard, un vieux gibet dans sa collection. Il possédait du moins l’échelle de Latude et une douzaine de belles poires d’angoisse. Les quatre pièces de son logis ne différaient point les unes des autres ; des livres y montaient jusqu’au plafond et couvraient les planches pêle-mêle avec des cartes, des médailles, des armures, des drapeaux, des toiles enfumées et des morceaux mutilés de vieille sculpture en bois ou en pierre. Il y avait là, sur une table boiteuse et sur un coffre vermoulu, des montagnes de faïences peintes.

Tout ce qui peut se pendre pendait du plafond dans des attitudes lamentables. En ce musée chaotique, les objets se confondaient sous une même poussière, et ne semblaient tenir que par les innombrables fils dont les araignées les enveloppaient.

Le père Le Beau, qui entendait à sa façon la conservation des œuvres d’art, défendait à Nanon de balayer les planchers. Le plus curieux, c’est que tout dans ce fouillis avait une figure ou triste ou moqueuse et vous regardait méchamment. J’y voyais un peuple enchanté de malins esprits.

Le père Le Beau se tenait d’ordinaire dans sa chambre à coucher, qui était aussi encombrée que les autres, mais non point aussi poudreuse ; car la vieille servante avait, par exception, licence d’y promener le plumeau et le balai. Une longue table couverte de petits morceaux de carton en occupait la moitié.

Mon vieil ami, en robe de chambre à ramages et coiffé d’un bonnet de nuit, travaillait devant cette table avec toute la joie d’un cœur simple. Il cataloguait. Et moi, les yeux grands ouverts, retenant mon souffle, je l’admirais. Il cataloguait surtout les livres et les médailles. Il s’aidait d’une loupe et couvrait ses fiches d’une petite écriture régulière et serrée. Je n’imaginais pas qu’on pût se livrer à une occupation plus belle. Je me trompais. Il se trouva un imprimeur pour imprimer le catalogue du père Le Beau, et je vis alors mon ami corriger les épreuves. Il mettait des signes mystérieux en marge des placards. Pour le coup, je compris que c’était la plus belle occupation du monde et je demeurai stupide d’admiration.

Peu à peu, l’audace me vint et je me promis d’avoir aussi un jour des épreuves à corriger. Ce vœu n’a point été exaucé. Je le regrette médiocrement, ayant reconnu, dans le commerce d’un homme de lettres de mes amis, qu’on se lasse de tout, même de corriger des épreuves. Il n’en est pas moins vrai que mon vieil ami détermina ma vocation. Par le spectacle peu commun de son ameublement, il accoutuma mon esprit d’enfant aux formes anciennes et rares, le tourna vers le passé et lui donna des curiosités ingénieuses ; par l’exemple d’un labeur intellectuel régulièrement accompli sans peine et sans inquiétude, il me donna dès l’enfance l’envie de travailler à m’instruire. C’est grâce à lui enfin que je suis devenu en mon particulier grand liseur, zélé glossateur de textes anciens et que je griffonne des mémoires qui ne seront point imprimés.

J’avais douze ans, quand mourut doucement ce vieillard aimable et singulier. Son catalogue, comme vous pensez bien, restait en placards ; il ne fut point publié. Nanon vendit aux brocanteurs les momies et le reste, et ces souvenirs sont vieux maintenant de plus d’un quart de siècle.

La semaine dernière, je vis exposée à l’hôtel Drouot une de ces petites Bastilles que le patriote Palloy taillait, en 1789, dans des pierres de la forteresse détruite et qu’il offrait, moyennant salaire, aux municipalités et aux citoyens. La pièce était peu rare et de maniement incommode. Je l’examinai pourtant avec une curiosité instinctive, et j’éprouvai quelque émotion en lisant, à la base d’une des tours,

cette mention à demi effacée : Du cabinet de M. Le Beau.
III
la grand’maman nozière

Ce matin-là, mon père avait le visage bouleversé. Ma mère, affairée, parlait tout bas. Dans la salle à manger, une couturière cousait des vêtements noirs.

Le déjeuner fut triste et plein de chuchotements. Je sentais bien qu’il y avait quelque chose.

Enfin, ma mère, tout de noir habillée et voilée, me dit :

— Viens, mon chéri.

Je lui demandai où nous allions ; elle me répondit :

— Pierre, écoute-moi bien. Ta grand’maman Nozière… tu sais, la mère de ton père… est morte cette nuit. Nous allons lui dire adieu et l’embrasser une dernière fois.

Et je vis que ma mère avait pleuré. Pour moi, je ressentis une impression bien forte ; car elle ne s’est pas encore effacée depuis tant d’années, et si vague, qu’il m’est impossible de l’exprimer par des mots. Je ne puis même pas dire que c’était une impression triste. La tristesse du moins n’y avait rien de cruel. Un mot peut-être, un seul, celui de romanesque, peut s’appliquer en quelque chose à cette impression qui n’était formée en effet par aucun élément de réalité.

Tout le long du chemin, je pensais à ma grand’mère ; mais je ne pus me faire une idée de ce qui lui était arrivé. Mourir ! je ne devinais pas ce que cela pouvait être. Je sentais seulement que l’heure en était grave.

Par une illusion qui peut s’expliquer, je crus voir, en approchant de la maison mortuaire, que les alentours et tout le voisinage étaient sous l’influence de la mort de ma grand-mère, que le silence matinal des rues, les appels des voisins et des voisines, l’allure rapide des passants, le bruit des marteaux du maréchal avaient pour cause la mort de ma grand’mère. À cette idée, qui m’occupait tout entier, j’associais la beauté des arbres, la douceur de l’air et l’éclat du ciel, remarqués pour la première fois.

Je me sentais marcher dans une voie de mystère, et, quand, au détour d’une rue, je vis le petit jardin et le pavillon bien connus, j’éprouvai comme une déception de n’y rien trouver d’extraordinaire. Les oiseaux chantaient.

J’eus peur et je regardai ma mère. Ses yeux étaient fixés avec une expression de crainte religieuse, sur un point vers lequel à mon tour je dirigeai mon regard.

Alors j’aperçus à travers les vitres et les rideaux blancs de la chambre de ma grand’mère une lueur, une faible et pâle lueur, qui tremblait. Et cette lueur était si funèbre dans la grande clarté du jour, que je baissai la tête pour ne plus la voir.

Nous montâmes le petit escalier de bois et nous traversâmes l’appartement, qu’emplissait un vaste silence. Quand ma mère allongea la main pour ouvrir la porte de la chambre, je voulus lui arrêter le bras… Nous entrâmes.

Une religieuse assise dans un fauteuil se leva et nous fit place au chevet du lit. Ma grand’mère était là, couchée, les yeux clos.

Il me semblait que sa tête était devenue lourde, lourde comme une pierre, tant elle creusait l’oreiller ! Avec quelle netteté je la vis ! Un bonnet blanc lui cachait les cheveux ; elle paraissait moins vieille qu’à l’ordinaire, bien que décolorée.

Oh ! qu’elle n’avait pas l’air de dormir ! Mais d’où lui venait ce petit sourire narquois et obstiné qui faisait tant de peine à voir ?

Il me sembla que les paupières palpitaient un peu, sans doute parce qu’elles étaient exposées à la clarté tremblante des deux cierges allumés sur la table, à côté d’une assiette où un rameau de buis trempait dans l’eau bénite.

— Embrasse ta grand’mère, me dit maman.

J’avançai mes lèvres. L’espèce de froid que je sentis n’a pas de nom et n’en aura jamais.

Je baissai les yeux et j’entendis ma mère qui sanglotait.

Je ne sais pas, en vérité, ce que je serais devenu si la servante de ma grand’mère ne m’eût pas emmené de cette chambre.

Elle me prit par la main, me mena chez un marchand de jouets et me dit :

— Choisis.

Je choisis une arbalète et je m’amusai à lancer des pois chiches dans les feuilles des arbres.

J’avais oublié ma grand’mère.

C’est le soir seulement, en voyant mon père, que les pensées du matin me revinrent. Mon pauvre père n’était plus reconnaissable. Il avait le visage gonflé, luisant, plein de feux, les yeux noyés, les lèvres convulsives.

Il n’entendait pas ce qu’on lui disait et passait de l’accablement à l’impatience. Près de lui, ma mère écrivait des adresses sur des lettres bordées de noir. Des parents vinrent l’aider. On me montra à plier les lettres. Nous étions une dizaine autour d’une grande table. Il faisait chaud. Je travaillais à une besogne nouvelle ; cela me donnait de l’importance et m’amusait.

Après sa mort, ma grand’mère vécut pour moi d’une seconde vie plus remarquable que la première. Je me représentais avec une force incroyable tout ce que je lui avais vu faire ou entendu dire autrefois, et mon père faisait d’elle tous les jours des récits qui nous la rendaient vivante, si bien que parfois, le soir, à table, après le repas, il nous semblait presque l’avoir vue rompre notre pain. Pourquoi n’avons-nous pas dit à cette chère ombre ce que dirent au Maître les pèlerins d’Emmaüs :

— Demeurez avec nous, car il se fait tard et déjà le jour baisse.

Oh ! quel gentil revenant elle faisait, avec son bonnet de dentelles à rubans verts ! Il n’entrait pas dans la tête qu’elle s’accommodât de l’autre monde. La mort lui convenait moins qu’à personne. Cela va à un moine de mourir, ou encore à quelque belle héroïne. Mais cela ne va pas du tout à une petite vieille rieuse et légère, joliment chiffonnée, comme était grand’maman Nozière.

Je vais vous dire ce que j’avais découvert tout seul, quand elle vivait encore.

Grand’maman était frivole ; grand’maman avait une morale facile ; grand’maman n’avait pas plus de piété qu’un oiseau. Il fallait voir le petit œil rond qu’elle nous faisait quand, le dimanche, nous partions, ma mère et moi, pour l’église. Elle souriait du sérieux que ma mère apportait à toutes les affaires de ce monde et de l’autre. Elle me pardonnait facilement mes fautes et je crois qu’elle était femme à en pardonner de plus grosses que les miennes. Elle avait coutume de dire de moi :

— Ce sera un autre gaillard que son père.

Elle entendait par là que j’emploierais ma jeunesse à danser et que je serais amoureux des cent mille vierges. Elle me flattait. La seule chose qu’elle approuverait en moi, si elle était encore de ce monde (où elle compterait aujourd’hui cent dix ans d’âge), c’est une grande facilité à vivre et une heureuse tolérance que je n’ai pas payées trop cher en les achetant au prix de quelques croyances morales et politiques. Ces qualités avaient chez ma grand’mère l’attrait des grâces naturelles. Elle mourut sans savoir qu’elle les possédait. Mon infériorité est de connaître que je suis tolérant et sociable.

Elle datait du XVIIIe siècle, ma grand’mère. Et il y paraissait bien ! Je regrette qu’on n’ait pas écrit ses mémoires. Quant à les écrire elle-même, elle en était bien incapable. Mais mon père n’eût-il pas dû le faire au lieu de mesurer des crânes de Papous et de Boschimans ? Caroline Nozière naquit à Versailles le 16 avril 1772 ; elle était fille du médecin Dussuel, dont Cabanis estimait l’intelligence et le caractère. Ce fut Dussuel qui, en 1786, soigna le dauphin, atteint d’une légère scarlatine. Une voiture de la reine allait tous les jours à Luciennes le prendre dans la maisonnette où il vivait pauvrement avec ses livres et son herbier, comme un disciple de Jean-Jacques. Un jour la voiture rentra vide au palais ; le médecin avait refusé de venir. À la visite suivante, la reine irritée lui dit :

— Vous nous aviez donc oubliés, monsieur !

— Madame, répondit Dussuel, vos reproches m’offensent ; mais ils font honneur à la nature et je dois les pardonner à une mère. N’en doutez pas, je soigne votre fils avec humanité. Mais j’ai été retenu hier auprès d’une paysanne en couches.

En 1789, Dussuel publia une brochure que je ne puis ouvrir sans respect ni lire sans sourire. Cela a pour titre : Les Vœux d’un citoyen, et pour épigraphe : Miseris succurrere disco. L’auteur dit en commençant qu’il forme, sous le chaume, des vœux pour le bonheur des Français. Il trace ensuite, avec candeur, les règles de la félicité publique ; ce sont celles d’une sage liberté, garantie par la Constitution. Il termine en signalant à la reconnaissance des hommes sensibles Louis XVI, roi d’un peuple libre, et il annonce le retour de l’âge d’or.

Trois ans après, on lui guillotinait ses malades, qui étaient en même temps ses amis, et lui-même, suspect de modérantisme, était conduit, sur l’ordre du comité de Sèvres, à Versailles, dans le couvent des Récollets transformé en maison d’arrêt. Il y arriva couvert de poussière et plus semblable à un vieux gueux qu’à un médecin philosophe. Il posa à terre un petit sac contenant les œuvres de Raynal et de Rousseau, se laissa tomber sur une chaise et soupira :

— Est-ce donc la récompense de cinquante ans de vertu ?

Une jeune femme admirablement belle, qu’il n’avait pas vue d’abord, s’approchant avec une cuvette et une éponge, lui dit :

— Il est croyable que nous serons guillotinés, monsieur. Voulez-vous, en attendant, me permettre de vous laver la figure et les mains ? car vous êtes fait comme un sauvage.

— Femme sensible, s’écria le vieux Dussuel, est-ce dans le séjour du crime que je devais vous rencontrer ! Votre âge, votre visage, vos procédés, tout me dit que vous êtes innocente.

— Je ne suis coupable que d’avoir pleuré la mort du meilleur des rois, répondit la belle captive.

— Louis XVI eut des vertus, reprit mon aïeul ; mais quelle n’eût point été sa gloire s’il avait été fidèle jusqu’au bout à cette sublime Constitution !…

— Quoi ! monsieur, s’écria la jeune femme en agitant son éponge dégoûtante, vous êtes un jacobin et du parti des brigands !…

— Eh quoi ! madame, vous êtes de la faction des ennemis de la France ? soupira Dussuel à demi débarbouillé. Se peut-il qu’on trouve de la sensibilité chez une aristocrate ?

Elle se nommait de Laville et avait porté le deuil du roi. Pendant les quatre mois qu’ils furent enfermés ensemble, elle ne cessa de quereller son compagnon et de s’ingénier à lui rendre service. Contre leur attente, on ne leur coupa point la tête ; ils furent relaxés sur un rapport du député Battelier, et madame de Laville devint par la suite la meilleure amie de ma grand’mère, qui était alors âgée de vingt et un ans et mariée depuis trois ans au citoyen Danger, adjudant-major d’un bataillon de volontaires du Haut-Rhin.

— C’est un fort joli homme, disait ma grand’mère, mais je ne serais pas sûre de le reconnaître dans la rue.

Elle assurait ne l’avoir jamais vu, en tout, plus de six heures en cinq fois. Elle l’avait épousé par une idée d’enfant, afin de pouvoir porter une coiffure à la nation. En réalité, elle ne voulait point de mari. Et lui, voulait toutes les femmes. Il s’en alla ; elle le laissa aller sans lui en vouloir le moins du monde.

En partant pour la gloire, Danger laissait pour tout bien à sa femme, dans le tiroir d’un secrétaire, des reçus d’argent d’un sien frère, Danger de Saint-Elme, officier à l’armée de Condé, et un paquet de lettres écrites par des émigrés. Il y avait là de quoi faire guillotiner ma grand’mère et cinquante personnes avec elle.

Elle en avait bien quelque soupçon, et, à chaque visite domiciliaire qu’on faisait dans le quartier, elle se disait : « Il faudra pourtant que je brûle les papiers de mon coquin de mari. » Mais les idées lui dansaient dans la tête. Elle s’y décida pourtant un matin.

Elle avait bien pris son temps !…

Assise devant la cheminée, elle triait les papiers du secrétaire, après les avoir répandus pêle-mêle sur le canapé. Et tranquillement, elle faisait des petits tas, mettant à part ce qu’on pouvait garder, à part ce qu’il fallait détruire. Elle lisait une ligne de ça, une ligne de là, telle page ou telle autre, et son esprit, voyageant de souvenir en souvenir, picorait en route quelque brin du passé, quand tout à coup elle entendit ouvrir la porte d’entrée. Aussitôt par une révélation soudaine de l’instinct, elle sut que c’était une visite domiciliaire.

Elle saisit à brassée tous les papiers et les jeta sous le canapé, dont la housse traînait jusqu’à terre. Et, comme ils débordaient, elle les repoussa du pied sous le meuble. Une corne de lettre passait encore comme le bout de l’oreille d’un petit chat blanc, quand un délégué du Comité de sûreté générale entra dans la chambre avec six hommes de la section, armés de fusils, de sabres et de piques. Madame Danger se tenait debout devant le canapé. Elle songeait que la certitude de sa perte n’était pas tout à fait entière, qu’il lui restait une petite chance sur mille et mille, et ce qui allait se passer l’intéressait extrêmement.

— Citoyenne, lui dit le président de la section, tu es dénoncée comme entretenant une correspondance avec les ennemis de la République. Nous venons saisir tous tes papiers.

L’homme du Comité de sûreté générale s’assit sur le canapé pour écrire le procès-verbal de la saisie.

Alors ces gens fouillèrent tous les meubles, crochetèrent les serrures et vidèrent les tiroirs. N’y trouvant rien, ils défoncèrent les placards, culbutèrent les commodes, retournèrent les tableaux et crevèrent à coups de baïonnette les fauteuils et les matelas ; mais ce fut en vain. Ils éprouvèrent les murs à coups de crosse, explorèrent les cheminées et firent sauter quelques lames du parquet. Ils y perdirent leur peine. Enfin, après trois heures de fouilles infructueuses et de ravages inutiles, lassés, désespérés, humiliés, ils se retirèrent en promettant bien de revenir. Ils ne s’étaient pas avisés de regarder sous le canapé.

Peu de jours après, comme elle revenait de la comédie, ma grand’mère trouva à la porte de sa maison un homme décharné, blême, défiguré par une barbe grise et sale, qui se jeta à ses pieds et lui dit :

— Citoyenne Danger, je suis Alcide, sauvez-moi !

Elle le reconnut alors.

— Mon Dieu ! lui dit-elle, se peut-il que vous soyez monsieur Alcide, mon maître à danser ? En quel état vous revois-je, monsieur Alcide !

— Je suis proscrit, citoyenne ; sauvez-moi !

— Je ne puis que l’essayer. Je suis moi-même suspecte, et ma cuisinière est jacobine. Suivez-moi. Mais veillez à ce que mon portier ne vous voie pas. Il est officier municipal.

Ils montèrent l’escalier, et cette bonne petite madame Danger s’enferma dans son appartement avec le déplorable Alcide, qui grelottait la fièvre et répétait en claquant des dents :

— Sauvez-moi, sauvez-moi !

À lui voir une si pitoyable mine, elle avait envie de rire. La situation pourtant était critique.

— Où le fourrer ? se demandait ma grand’mère en parcourant du regard les armoires et les commodes.

Faute de lui trouver une autre place, elle eut l’idée de le mettre dans son lit.

Elle tira deux matelas en dehors des autres et, formant ainsi un espace près du mur, elle y coula Alcide. Le lit avait de la sorte un air bouleversé. Elle se déshabilla et s’y mit. Puis, sonnant la cuisinière :

— Zoé, je suis souffrante ; donnez-moi un poulet, de la salade et un verre de vin de Bordeaux. Zoé, qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui ?

— Il y a un complot de ces gueux d’aristocrates, qui veulent se faire guillotiner jusqu’au dernier. Les sans-culottes ont l’œil. Ça ira ! ça ira !… Le portier m’a dit qu’un scélérat du nom d’Alcide est recherché dans la section, et que vous pouvez vous attendre à une visite domiciliaire pour cette nuit.

Alcide, entre deux matelas, entendait ces douceurs. Il fut pris, après le départ de Zoé, d’un tremblement nerveux qui secouait tout le lit, et sa respiration devint si pénible qu’elle emplissait toute la chambre d’un sifflement strident.

— Voilà qui va bien, se dit la petite madame Danger.

Et elle mangea son aile de poulet, et passa au triste Alcide deux doigts de vin de Bordeaux.

— Ah ! madame !… ah ! Jésus !… s’écriait Alcide.

Et il se mit à geindre avec plus de force que de raison.

— À merveille ! se dit madame Danger ; la municipalité n’a qu’à venir…

Elle en était là de ses pensées, quand un bruit de crosses tombant lourdement à terre ébranla le palier. Zoé introduisit quatre officiers municipaux et trente soldats de la garde nationale.

Alcide ne bougeait plus et ne faisait plus entendre le moindre souffle.

— Levez-vous, citoyenne, dit un des gardes.

Un autre objecta que la citoyenne ne pouvait s’habiller devant les hommes.

Un citoyen, voyant une bouteille de vin, la saisit, y goûta, et les autres burent à la régalade.

Un joyeux compère s’assit sur le lit, et, prenant le menton de madame Danger :

— Quel dommage qu’avec une si jolie figure elle soit une aristocrate et qu’il faille couper ce petit cou-là !

— Allons ! dit Mme Danger, je vois que vous êtes des gens aimables. Faites vite et cherchez tout ce que vous avez à chercher, car je meurs de sommeil.

Ils restèrent deux mortelles heures dans la chambre ; ils passèrent vingt fois l’un après l’autre devant le lit et regardèrent s’il n’y avait personne dessous. Puis, après avoir débité mille impertinences, ils s’en allèrent.

Le dernier avait à peine tourné les talons, que la petite madame Danger, la tête dans la ruelle, appela :

— Monsieur Alcide ! monsieur Alcide !

Une voix gémissante répondit :

— Ciel ! on peut nous entendre. Jésus ! madame, ayez pitié de moi !

— Monsieur Alcide, poursuivait ma grand’mère, quelle peur vous m’avez faite ! Je ne vous entendais plus, je croyais que vous étiez mort, et, à l’idée de coucher sur un mort, j’ai pensé cent fois m’évanouir. Monsieur Alcide, vous n’en usez pas bien à mon égard. Quand on n’est pas mort, on le dit, vertubleu ! Je ne vous pardonnerai jamais la peur que vous m’avez faite.

Ne fut-elle pas excellente, ma grand’mère, avec son pauvre M. Alcide ? Elle l’alla cacher le lendemain à Meudon et le sauva gentiment.

On ne soupçonnerait pas la fille du philosophe Dussuel d’avoir cru facilement aux miracles, ni de s’être aventurée sur les confins du monde surnaturel. Elle n’avait pas un brin de religion, et son bon sens, un peu court, s’offensait de tout mystère. Pourtant, cette personne si raisonnable racontait à qui voulait l’entendre un fait merveilleux dont elle avait été témoin.

En visitant son père, aux Récollets de Versailles, elle avait connu Mme de Laville, qui y était prisonnière. Quand cette dame fut libre, elle alla habiter rue de Lancry, dans la même maison que ma grand’mère. Les deux appartements donnaient sur le même palier.

Madame de Laville habitait avec sa jeune sœur nommée Amélie.

Amélie était grande et belle. Son visage pâle, décoré d’une chevelure noire, avait une incomparable beauté d’expression. Ses yeux, chargés de langueur ou de flammes, cherchaient autour d’elle quelque chose d’inconnu.

Chanoinesse au chapitre séculier de l’Argentière, en attendant un établissement dans le monde, Amélie avait éprouvé, disait-on, dès le sortir de l’enfance, les douleurs d’un amour qui ne fut point partagé et qu’elle fut obligée de taire.

Elle paraissait accablée d’ennui. Il lui arrivait de fondre en larmes sans raison apparente. Tantôt elle restait des journées entières dans une immobilité stupide, tantôt elle dévorait des livres de dévotion. Mordue par ses propres chimères, elle se tordait dans d’indicibles souffrances.

L’arrestation de sa sœur, le supplice de plusieurs de ses amis, guillotinés comme conspirateurs, et d’incessantes alertes achevèrent de ruiner sa constitution ébranlée. Elle devint d’une maigreur effrayante. Les tambours qui appelaient tous les jours les sections aux armes, les bandes de citoyens en bonnet rouge et armés de piques qui défilaient devant ses fenêtres en chantant le Ça ira ! la jetaient dans une épouvante que suivaient des alternatives de torpeur et d’exaltation. Des troubles nerveux se manifestèrent avec une force terrible et produisirent des effets étranges.

Amélie eut des songes dont la lucidité étonna ceux qui l’entouraient.

Errant la nuit, éveillée ou endormie, elle entendait des bruits lointains, des soupirs de victimes. Parfois, debout, elle étendait le bras et, montrant dans l’ombre quelque chose d’invisible, elle prononçait le nom de Robespierre.

— Elle a, disait sa sœur, des pressentiments certains et elle prophétise les malheurs.

Or, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ma grand’mère se tenait, ainsi que son père, dans la chambre des deux sœurs : ils étaient tous quatre fort agités, résumant les graves événements de la journée et s’efforçant d’en deviner l’issue : le tyran décrété d’arrestation, conduit au Luxembourg et refusé par le concierge, mené ensuite aux bureaux de la police, sur le quai des Orfèvres, puis délivré par la Commune et porté à l’Hôtel de ville…

Y était-il encore, et dans quelle attitude, humiliée ou menaçante ? Ils éprouvaient tous quatre une grande anxiété et n’entendaient rien, sinon, par intervalles, le galop des chevaux des estafettes d’Henriot qui brûlaient le pavé des rues. Ils attendaient, échangeant par moments un souvenir, un doute, un vœu. Amélie restait silencieuse.

Tout à coup elle poussa un grand cri.

Il était une heure et demie du matin. Penchée sur une glace, elle semblait contempler une scène tragique.

Elle disait :

— Je le vois ! je le vois ! Qu’il est pâle ! Le sang s’échappe à flots de sa bouche, ses dents et ses mâchoires sont brisées. Louanges, louanges à Dieu ! le buveur de sang ne boira plus que le sien !…

En achevant ces paroles, qu’elle prononçait sur une étrange mélopée, elle poussa un cri d’horreur et tomba à la renverse. Elle avait perdu connaissance.

À ce moment même, dans la salle du conseil de l’Hôtel de ville, Robespierre recevait le coup de pistolet qui lui brisa la mâchoire et mit fin à la Terreur.

Ma grand’mère, qui était un esprit fort, croyait fermement à cette vision.

— Comment expliquez-vous cela ?

— Je l’explique en faisant remarquer que ma grand’mère, pour esprit fort qu’elle était, croyait assez au diable et au loup-garou. Jeune, toute cette sorcellerie l’amusait, et elle était, comme on dit, une grande faiseuse d’almanachs. Plus tard, elle prit peur du diable ; mais il était trop tard : il la tenait, elle ne pouvait plus n’y pas croire.

Le 9 thermidor rendit la vie supportable à la petite société de la rue de Lancry. Ma grand’mère goûta fort ce changement ; mais il lui fut impossible de garder rancune aux hommes de la Révolution. Elle ne les admirait pas, — elle n’a jamais admiré que moi, — mais elle n’avait point de haine contre eux ; il ne lui vint jamais en tête de leur demander compte de la peur qu’ils lui avaient faite. Cela tient peut-être à ce qu’ils ne lui avaient point fait peur. Cela tient surtout à ce que ma grand’mère était une bleue, une bleue dans l’âme. Et, comme a dit l’autre, les bleus seront toujours les bleus.


Cependant Danger poursuivait à travers tous les champs de bataille sa brillante carrière. Toujours heureux, il était en grand uniforme, à la tête de sa brigade, quand il fut tué d’un boulet de canon le 20 avril 1808, dans le beau combat d’Abensberg.

Ma grand-mère apprit par Le Moniteur qu’elle était veuve et que le brave général Danger « était enseveli sous les lauriers ».

Elle s’écria :

— Quel malheur ! un si bel homme.

Elle épousa, l’année suivante, M. Hippolyte Nozière, commis principal au ministère de la Justice, homme pur et jovial, qui jouait de la flûte de six à neuf heures du matin et de cinq à huit heures du soir. Ce fut, cette fois, un mariage pour de bon. Ils s’aimaient et, n’étant plus très jeunes, ils surent être indulgents l’un pour l’autre. Caroline pardonna à Hippolyte son éternelle flûte. Et Hippolyte passa à Caroline toutes les lunes qu’elle avait dans la tête. Ils furent heureux.

Mon grand-père Nozière est l’auteur d’une Statistique des Prisons, Paris, Imprimerie royale, 1817-1819, 2 vol. in-4° ; et des Filles de Momus, chansons nouvelles, Paris, chez l’auteur, 1821, in-18.

La goutte lui fit grand’guerre ; mais elle ne put lui ôter sa gaieté, même en l’empêchant de jouer de la flûte ; finalement, elle l’étouffa. Je ne l’ai pas connu. Mais j’ai là son portrait : on l’y voit en habit bleu, frisé comme un agneau et le menton perdu dans une cravate immense.

— Je le regretterai jusqu’à mon dernier jour, disait à quatre-vingts ans ma grand’mère, veuve alors depuis une quinzaine d’années.

— Vous avez bien raison, madame, lui répondit un vieil ami : Nozière avait toutes les vertus qui font un bon mari.

— Toutes les vertus et tous les défauts, s’il vous plaît, reprit ma grand’mère.

— Pour être un époux accompli, madame, il faut donc avoir des défauts ?

— Pardi ! fit ma grand’mère en haussant les épaules ; il faut n’avoir pas de vices, et c’est un grand défaut, cela !

Elle mourut, le 4 juillet 1853, dans sa

quatre-vingt et unième année.
IV
la dent

Si l’on mettait à se cacher autant de soin qu’on en met d’ordinaire à se montrer, on éviterait bien des peines. J’en fis de bonne heure une première expérience.

C’était un jour de pluie. J’avais reçu en cadeau tout un attirail de postillon, casquette, fouet, guides et grelots. Il y avait beaucoup de grelots. J’attelai ; c’est moi que j’attelai à moi-même, car j’étais tout ensemble le postillon, les chevaux et la voiture. Mon parcours s’étendait de la cuisine à la salle à manger par un couloir. Cette salle à manger me représentait très bien une place de village. Le buffet d’acajou où je relayais me semblait sans difficulté l’auberge du Cheval-Blanc. Le couloir m’était une grande route avec ses perspectives changeantes et ses rencontres imprévues. Confiné dans un petit espace sombre, je jouissais d’un vaste horizon et j’éprouvais, entre des murs connus, ces surprises qui font le charme des voyages. C’est que j’étais alors un grand magicien. J’évoquais pour mon amusement des êtres aimables et je disposais à souhait de la nature. J’ai eu, depuis, le malheur de perdre ce don précieux. J’en jouissais abondamment dans ce jour de pluie où je fus postillon.

Cette jouissance aurait dû suffire à mon contentement ; mais est-on jamais content ? L’envie me vint de surprendre, d’éblouir, d’étonner des spectateurs. Ma casquette de velours et mes grelots ne m’étaient plus de rien si personne ne les admirait. Comme j’entendais mon père et ma mère causer dans la chambre voisine, j’y entrai avec un grand fracas. Mon père m’examina pendant quelques instants ; puis il haussa les épaules et dit :

— Cet enfant ne sait que faire ici. Il faut le mettre en pension.

— Il est encore bien petit, dit ma mère.

— Eh bien, dit mon père, on le mettra avec les petits.

Je n’entendis que trop bien ces paroles ; celles qui suivirent m’échappèrent en partie, et, si je peux les rapporter exactement, c’est qu’elles m’ont été répétées plusieurs fois depuis.

Mon père ajouta :

— Cet enfant, qui n’a ni frères ni sœurs, développe ici, dans l’isolement, un goût de rêverie qui lui sera nuisible par la suite. La solitude exalte son imagination et j’ai observé que déjà sa tête était pleine de chimères. Les enfants de son âge qu’il fréquentera à l’école lui donneront l’expérience du monde. Il apprendra d’eux ce que sont les hommes ; il ne peut l’apprendre de vous et de moi qui lui apparaissons comme des génies tutélaires. Ses camarades se comporteront avec lui comme des égaux qu’il faut tantôt plaindre et défendre, tantôt persuader ou combattre. Il fera avec eux l’apprentissage de la vie sociale.

— Mon ami, dit ma mère, ne craignez-vous pas que, parmi ces enfants, il n’y en ait de mauvais ?

— Les mauvais eux-mêmes, répondit mon père, lui seront utiles s’il est intelligent, car il apprendra à les distinguer des bons, et c’est une connaissance fort nécessaire. D’ailleurs, vous visiterez vous-même les écoles du quartier, et vous choisirez une maison fréquentée par des enfants dont l’éducation correspond à celle que vous avez su donner à Pierre. La nature des hommes est partout la même ; mais leur « nourriture », comme disaient nos anciens, diffère beaucoup d’un lieu à un autre. Une bonne culture, pratiquée depuis plusieurs générations, produit une fleur d’une extrême délicatesse, et cette fleur qui a coûté un siècle à former peut se perdre en peu de jours. Des enfants incultes feraient, par leur contact, dégénérer sans profit pour eux la culture de notre fils. La noblesse des pensées vient de Dieu ; celle des manières s’acquiert par l’exemple et se fixe par l’hérédité. Elle passe en beauté la noblesse du nom. Elle est naturelle et se prouve par sa propre grâce, tandis que l’autre se prouve par des vieux papiers qu’on ne sait comment débrouiller.

— Vous avez raison, mon ami, répondit ma mère. J’irai dès demain à la recherche d’une bonne pension pour notre enfant. Je la choisirai comme vous dites, et je m’assurerai qu’elle est prospère, car les soucis d’argent détournent l’esprit du maître et aigrissent son caractère. Que pensez-vous, mon ami, d’une pension tenue par une femme ?

Mon père ne répondait point.

— Qu’en pensez-vous ? répéta ma mère.

— C’est un point qu’il faut examiner, dit mon père.

Assis dans son fauteuil, devant son bureau à cylindre, il examinait depuis quelques instants une espèce de petit os pointu d’un bout et tout fruste de l’autre. Il le roulait dans ses doigts ; certainement il le roulait aussi dans sa pensée et, dès lors, avec tous mes grelots, je n’existais plus pour lui.

Ma mère, accoudée au dossier du fauteuil, suivait l’idée qu’elle venait d’exprimer.

Le docteur lui montra le vilain petit os et dit :

— Voici la dent d’un homme qui vécut au temps du mammouth, pendant l’âge des glaces, dans une caverne jadis nue et désolée, maintenant à demi couverte de vigne vierge et de giroflée et près de laquelle s’élève depuis plusieurs années cette jolie maison blanche que nous habitâmes pendant deux mois d’été, l’année de notre mariage. Ce furent deux mois heureux. Comme il s’y trouvait un vieux piano, tu y jouais du Mozart tout le jour, ma chérie, et, grâce à toi, une musique spirituelle et charmante, qui s’envolait par les fenêtres, animait cette vallée, où l’homme de la caverne n’avait entendu que les miaulements du tigre.

Ma mère posa sa tête sur l’épaule de mon père, qui continua ainsi :

— Cet homme ne connaissait que la peur et la faim. Il ressemblait à une bête. Son front était déprimé. Les muscles de ses sourcils formaient en se contractant de hideuses rides ; ses mâchoires faisaient sur sa face une énorme saillie ; ses dents avançaient hors de sa bouche. Voyez comme celle-ci est longue et pointue.

» Telle fut la première humanité. Mais insensiblement, par de lents et magnifiques efforts, les hommes, devenus moins misérables, devinrent moins féroces ; leurs organes se modifièrent par l’usage. L’habitude de la pensée développa le cerveau, et le front s’agrandit. Les dents, qui ne s’exerçaient plus à déchirer la chair crue, poussèrent moins longues dans la mâchoire moins forte. La face humaine prit une beauté sublime, et le sourire naquit sur les lèvres de la femme.

Ici, mon père baisa la joue de ma mère, qui souriait ; puis, élevant lentement au-dessus de sa tête la dent de l’homme des cavernes, il s’écria :

— Vieil homme, dont voici la rude et farouche relique, ton souvenir me remue dans le plus profond de mon être ; je te respecte et t’aime, ô mon aïeul ! Reçois, dans l’insondable passé où tu reposes, l’hommage de ma reconnaissance, car je sais combien je te dois. Je sais ce que tes efforts m’ont épargné de misères. Tu ne pensais point à l’avenir, il est vrai ; une faible lueur d’intelligence vacillait dans ton âme obscure ; tu ne pus guère songer qu’à te nourrir et à te cacher. Tu étais homme, pourtant. Un idéal confus te poussait vers ce qui est beau et bon aux hommes. Tu vécus misérable ; tu ne vécus pas en vain, et la vie que tu avais reçue si affreuse, tu la transmis un peu moins mauvaise à tes enfants. Ils travaillèrent à leur tour à la rendre meilleure. Tous, ils ont mis la main aux arts : l’un inventa la meule, l’autre la roue. Ils se sont tous ingéniés, et l’effort continu de tant d’esprits à travers les âges a produit des merveilles qui maintenant embellissent la vie. Et, chaque fois qu’ils inventaient un art ou fondaient une industrie, ils faisaient naître par cela même des beautés morales et créaient des vertus. Ils donnèrent des voiles à la femme, et les hommes connurent le prix de la beauté.

Ici, mon père posa sur son bureau la dent préhistorique et il embrassa ma mère.

Il parlait encore. Il disait :

— Ainsi nous leur devons tout, à ces ancêtres, tout et même l’amour !

Je voulus toucher cette dent qui avait inspiré à mon père des paroles que je ne comprenais pas. Je m’approchai du bureau pour la saisir. Mais, au bruit que firent mes grelots, mon père tourna la tête de mon côté, me regarda gravement et dit :

— Tout beau ! la tâche n’est pas finie ; nous serions moins généreux que les hommes des cavernes si, notre tour étant venu, nous ne travaillions pas à rendre à nos enfants la vie plus sûre et meilleure qu’elle n’est pour nous-mêmes. Il est deux secrets pour cela : aimer et connaître. Avec la science et l’amour, on fait le monde.

— Sans doute, mon ami, dit ma mère ; mais plus j’y songe, plus je me persuade que c’est à une femme qu’il faut confier un petit garçon de l’âge de notre Pierre. J’ai entendu parler d’une demoiselle Lefort. J’irai la voir demain. »

V
la révélation de la poésie

Mademoiselle Lefort, qui tenait dans le faubourg Saint-Germain une pension pour des enfants en bas âge, consentit à me recevoir de dix heures à midi et de deux heures à quatre. Je m’étais fait par avance une idée affreuse de cette pension, et, quand ma bonne m’y traîna pour la première fois, je me jugeai perdu.

Aussi je fus extrêmement surpris, en entrant, de voir dans une grande chambre cinq ou six petites filles et une douzaine de petits garçons qui riaient, faisaient des grimaces et donnaient toute sorte de signes de leur insouciance et de leur espièglerie. Je les jugeai bien endurcis.

Je vis, par contre, que mademoiselle Lefort était profondément triste. Ses yeux bleus étaient humides et ses lèvres entr’ouvertes.

De pâles boucles à l’anglaise pendaient le long de ses joues, comme au bord des eaux les branches mélancoliques des saules. Elle regardait sans voir et semblait perdue dans un rêve.

La douceur de cette demoiselle affligée et la gaieté des enfants m’inspirèrent de la confiance ; à la pensée que j’allais partager le sort de plusieurs petites filles, peu à peu, toutes mes craintes s’évanouirent.

Mademoiselle Lefort, m’ayant donné une ardoise avec un crayon, me fit asseoir à côté d’un garçon de mon âge qui avait les yeux vifs et l’air fin.

— Je m’appelle Fontanet, me dit-il, et toi ?

Puis il me demanda ce que faisait mon père. Je lui dis qu’il était médecin.

— Le mien est avocat, répondit Fontanet ; c’est mieux.

— Pourquoi ?

— Tu ne vois pas que c’est plus joli d’être avocat ?

— Non.

— Alors c’est que tu es bête.

Fontanet avait l’esprit fertile. Il me conseilla d’élever des vers à soie et me montra une belle table de Pythagore qu’il avait faite lui-même. J’admirai Pythagore et Fontanet. Moi, je ne savais que des fables.

En partant, je reçus de mademoiselle Lefort un bon point dont je ne pus parvenir à découvrir l’usage. Ma mère m’expliqua que n’avoir point d’utilité était le propre des honneurs. Elle me demanda ensuite ce que j’avais fait dans cette première journée. Je lui répondis que j’avais regardé mademoiselle Lefort.

Elle se moqua de moi, mais j’avais dit la vérité. J’ai été enclin de tout temps à prendre la vie comme un spectacle. Je n’ai jamais été un véritable observateur ; car il faut à l’observation un système qui la dirige, et je n’ai point de système. L’observateur conduit sa vue ; le spectateur se laisse prendre par les yeux. Je suis né spectateur et je conserverai, je crois, toute ma vie cette ingénuité des badauds de la grande ville, que tout amuse et qui gardent, dans l’âge de l’ambition, la curiosité désintéressée des petits enfants. De tous les spectacles auxquels j’ai assisté, le seul qui m’ait ennuyé est celui qu’on a dans les théâtres en regardant la scène. Au contraire, les représentations de la vie m’ont toutes diverti, à commencer par celles que j’eus dans la pension de mademoiselle Lefort.

Je continuai donc à regarder ma maîtresse et, me confirmant dans l’idée qu’elle était triste, je demandai à Fontanet d’où venait cette tristesse. Sans rien affirmer de positif, Fontanet l’attribuait au remords et croyait bien se rappeler qu’elle fut subitement imprimée sur les traits de mademoiselle Lefort, au jour, déjà ancien, où cette personne lui confisqua sans nul droit une toupie de buis et commit presque aussitôt un nouvel attentat ; car, pour étouffer les plaintes de celui qu’elle avait spolié, elle lui enfonça le bonnet d’âne sur la tête.

Fontanet concevait qu’une âme souillée de ces actes eût perdu à jamais la joie et le repos ; mais les raisons de Fontanet ne me suffisaient pas et j’en cherchais d’autres.

Il était difficile, à vrai dire, de chercher quelque chose dans la classe de mademoiselle Lefort, à cause du tumulte qui y régnait sans cesse. Les élèves s’y livraient de grands combats devant mademoiselle Lefort, visible, mais absente. Nous nous jetions les uns aux autres tant de catéchismes et de croûtes de pain, que l’air en était obscurci et qu’un crépitement continu remplissait la salle. Seuls, les plus jeunes enfants, les pieds dans les mains et la langue tirée hors la bouche, regardaient le plafond avec un sourire pacifique.

Soudain mademoiselle Lefort, entrant dans la mêlée d’un air de somnambule, punissait quelque innocent ; puis elle rentrait dans sa tristesse comme dans une tour. Faites réflexion, je vous prie, à l’état d’esprit d’un petit garçon de huit ans qui, au milieu de cette agitation incompréhensible, écrit depuis six semaines sur une ardoise :

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré.

C’était là ma tâche. Par moments je me pressais la tête dans les mains pour contenir mes idées ; mais une seule était distincte : l’idée de la tristesse de mademoiselle Lefort. Je m’occupais sans cesse de ma désolée maîtresse. Fontanet augmentait ma curiosité par d’étranges récits. Il contait qu’on ne pouvait passer le matin devant la chambre de mademoiselle Lefort sans entendre des cris lamentables, mêlés à des bruits de chaînes.

— Je me rappelle, ajouta-t-il, qu’il y a longtemps, un mois peut-être, elle lut à toute la classe, en sanglotant, une histoire qu’on croit être en vers.

Il y avait dans le récit de Fontanet une expression d’horreur qui me pénétra. J’eus lieu de penser, dès le lendemain, que ce récit n’était pas imaginaire, du moins quant à la lecture à haute voix ; car, pour ce qui est des chaînes qui faisaient pâlir Fontanet, je n’en ai jamais rien su, et je suppose aujourd’hui que le bruit de ces chaînes était en réalité un bruit de pelles et de pincettes.

Le lendemain, voici ce qui eut lieu :

Mademoiselle Lefort frappa sur sa table avec une règle pour obtenir le silence, toussa et dit d’une voix sourde :

— Pauvre Jeanne !

Après une pause elle ajouta :

— Des vierges du hameau Jeanne était la plus belle.

Fontanet me donna un coup de coude dans la poitrine en lançant un rire en fusée. Mademoiselle Lefort lui jeta un regard indigné ; puis, d’une voix plus triste que les psaumes de la pénitence, elle continua l’histoire de la pauvre Jeanne. Il est probable et même certain que cette histoire était en vers d’un bout à l’autre ; mais je suis bien forcé de la conter comme je l’ai retenue. On reconnaîtra, j’espère, dans ma prose, les membres épars du poète dispersé.

Jeanne était fiancée ; elle avait engagé sa foi à un jeune et vaillant montagnard. Oswald était le nom de cet heureux pasteur. Déjà tout est préparé pour l’hyménée, les compagnes de Jeanne lui apportent le voile et la couronne. Heureuse Jeanne ! Mais une langueur l’envahit. Ses joues se couvrent d’une pâleur mortelle. Oswald descend de la montagne. Il accourt et lui dit : « N’es-tu pas ma compagne ? » Elle répond d’une voix éteinte : « Cher Oswald, adieu ! Je meurs ! » Pauvre Jeanne ! Le tombeau fut son lit nuptial, et les cloches du hameau, qui devaient sonner pour son hymen, sonnèrent pour ses funérailles.

Il y avait dans ce récit un grand nombre de termes que j’entendais pour la première fois et dont je ne savais pas la signification ; mais l’ensemble m’en sembla si triste et si beau que je ressentis, à l’entendre, un frisson inconnu ; le charme de la mélancolie m’était révélé par une trentaine de vers dont j’aurais été incapable d’expliquer le sens littéral. C’est que, à moins d’être vieux, on n’a pas besoin de beaucoup comprendre pour beaucoup sentir. Des choses obscures peuvent être des choses touchantes, et il est bien vrai que le vague plaît aux jeunes âmes.

Les larmes jaillirent de mon cœur trop plein, et Fontanet ne put, ni par ses grimaces ni par ses moqueries, arrêter mes sanglots. Pourtant, je ne doutais pas alors de la supériorité de Fontanet. Il a fallu qu’il devînt sous-secrétaire d’État pour m’en faire douter.

Mes larmes furent agréables à mademoiselle Lefort ; elle m’appela auprès d’elle et me dit :

— Pierre Nozière, vous avez pleuré ; voici la croix d’honneur. Apprenez que c’est moi qui ai fait cette poésie. J’ai un gros cahier rempli de vers aussi beaux que ceux-là ; mais je n’ai pas encore trouvé d’éditeur pour les imprimer. Cela n’est-il pas horrible et même inconcevable ?

— Oh ! mademoiselle, lui dis-je, je suis bien content. Je sais maintenant la cause de votre chagrin. Vous aimez la pauvre Jeanne qui est morte dans le hameau, et c’est parce que vous pensez à elle, n’est-ce pas, que vous êtes triste et que vous ne vous apercevez jamais de ce que nous faisons dans la classe ?

Malheureusement, ces propos lui déplurent ; car elle me regarda avec colère et dit :

— Jeanne est une fiction. Vous êtes un sot. Rendez cette croix et retournez à votre place.

Je retournai à ma place en pleurant. Cette fois, c’est sur moi que je pleurais, et j’avoue que ces nouvelles larmes n’avaient pas cette espèce de douceur qui s’était mêlée à celles que la pauvre Jeanne m’avait tirées. Une chose augmentait mon trouble : je ne savais pas du tout ce que c’était qu’une fiction ; Fontanet ne le savait pas davantage.

Je le demandai à ma mère, quand je fus de retour à la maison.

— Une fiction, me répondit ma mère, c’est un mensonge.

— Ah ! maman, lui dis-je, c’est un malheur que Jeanne soit un mensonge.

— Quelle Jeanne ? demanda ma mère.

Des vierges du hameau Jeanne était la plus belle.

Et je contai l’histoire de Jeanne telle qu’elle me restait dans l’esprit.

Ma mère ne me répondit rien ; mais je l’entendis lui disait à l’oreille de mon père :

— Quelles pauvretés on apprend à cet enfant !

— Ce sont, en effet, de grandes pauvretés, dit mon père. Que voulez-vous aussi qu’une vieille fille entende à la pédagogie ? J’ai un système d’éducation que je vous exposerai un jour. D’après ce système, il faut apprendre à un enfant de l’âge de notre Pierre les mœurs des animaux auxquels il ressemble par les appétits et par l’intelligence. Pierre est capable de comprendre la fidélité d’un chien, le dévouement d’un éléphant, les malices d’un singe : c’est cela qu’il faut lui conter, et non cette Jeanne, ce hameau et ces cloches qui n’ont pas le sens commun.

— Vous avez raison, répondit ma mère ; l’enfant et la bête s’entendent fort bien, ils sont tous deux près de la nature. Mais, croyez-moi, mon ami, il y a une chose que les enfants comprennent mieux encore que les ruses des singes : ce sont les belles actions des grands hommes. L’héroïsme est clair comme le jour, même pour un petit garçon ; et, si l’on raconte à Pierre la mort du chevalier d’Assas, il la comprendra, avec l’aide de Dieu, comme vous et moi.

— Hélas ! soupira mon père, je crois, au contraire, que l’héroïsme s’entend de diverses façons, selon les temps, les lieux et les personnes. Mais il n’importe ; ce qui importe dans le sacrifice, c’est le sacrifice même. Si l’objet pour lequel on se dévoue est une illusion, le dévouement n’en est pas moins une réalité ; et cette réalité est la plus splendide parure dont l’homme puisse décorer sa misère morale. Chère amie, votre générosité naturelle vous a fait comprendre ces vérités mieux que je ne les comprenais moi-même avec le secours de l’expérience et de la réflexion. Je les ferai entrer dans mon système.

Ainsi disputaient le docteur et ma mère.

Huit jours après, j’écrivais pour la dernière fois sur mon ardoise, au milieu du tumulte :

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré.

Fontanet et moi, nous quittâmes ensemble la pension de mademoiselle Lefort.

VI
teutobochus

Il ne me paraît pas possible qu’on puisse avoir l’esprit tout à fait commun, si l’on fut élevé sur les quais de Paris, en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière de Seine, qui coule entre les tours, les tourelles et les flèches du vieux Paris. Là, de la rue Guénégaud à la rue du Bac, les boutiques des libraires, des antiquaires et des marchands d’estampes étalent à profusion les plus belles formes de l’art et les plus curieux témoignages du passé. Chaque vitrine est, dans sa grâce bizarre et son pêle-mêle amusant, une séduction pour les yeux et pour l’esprit. Le passant qui sait voir en emporte toujours quelque idée, comme l’oiseau s’envole avec une paille pour son nid.

Puisqu’il y a là des arbres avec des livres, et que des femmes y passent, c’est le plus beau lieu du monde.

Au temps de mon enfance, bien plus encore qu’à présent, ce marché de la curiosité était abondamment fourni de meubles anciens, d’estampes anciennes, de vieux tableaux et de vieux livres, de crédences sculptées, de potiches à fleurs, d’émaux, de faïences décorées, d’orfrois, d’étoffes brochées, de tapisseries à personnages, de livres à figures et d’éditions princeps reliées en maroquin. Ces aimables choses s’offraient à des amateurs délicats et savants auxquels les agents de change et les actrices ne les disputaient point encore. Elles étaient déjà familières à Fontanet et à moi, quand nous avions encore des grands cols brodés, des culottes courtes et les mollets nus.

Fontanet demeurait au coin de la rue Bonaparte, où son père avait son cabinet d’avocat. L’appartement de mes parents touchait à une des ailes de l’hôtel de Chimay. Nous étions, Fontanet et moi, voisins et amis. En allant ensemble, les jours de congé, jouer aux Tuileries, nous passions par ce docte quai Voltaire et, là, cheminant, un cerceau à la main et une balle dans la poche, nous regardions aux boutiques tout comme les vieux messieurs, et nous nous faisions à notre façon des idées sur toutes ces choses étranges, venues du passé, du mystérieux passé.

Eh oui ! nous flânions, nous bouquinions, nous examinions des images.

Cela nous intéressait beaucoup. Mais Fontanet, je dois le dire, n’avait pas comme moi le respect de toutes les vieilleries. Il riait des antiques plats à barbe et des saints évêques dont le nez était cassé. Fontanet était, dès lors, l’homme de progrès que vous avez entendu à la tribune de la Chambre. Ses irrévérences me faisaient frémir. Je n’aimais point qu’il appelât têtes de pipe les portraits bizarres des ancêtres. J’étais conservateur. Il m’en est resté quelque chose, et toute ma philosophie m’a laissé l’ami des vieux arbres et des curés de campagne.

Je me distinguais encore de Fontanet par un penchant à admirer ce que je ne comprenais pas. J’adorais les grimoires ; et tout, ou peu s’en faut, m’était grimoire. Fontanet, au contraire, ne prenait plaisir à examiner un objet qu’autant qu’il en concevait l’usage. Il disait : « Tu vois, il y a une charnière, cela s’ouvre. Il y a une vis, cela se démonte. » Fontanet était un esprit juste. Je dois ajouter qu’il était capable d’enthousiasme en regardant des tableaux de batailles. Le Passage de la Bérézina lui donnait de l’émotion. La boutique de l’armurier nous intéressait l’un et l’autre. Quand nous voyions, au milieu des lances, des targes, des cuirasses et des rondaches, M. Petit-Prêtre, revêtu d’un tablier de serge verte, s’en aller, boitant comme Vulcain, prendre au fond de l’atelier une antique épée qu’il posait ensuite sur son établi et qu’il serrait dans un étau de fer pour nettoyer la lame et réparer la poignée, nous avions la certitude d’assister à un grand spectacle ; M. Petit-Prêtre nous apparaissait haut de cent coudées. Nous restions muets, collés à la vitre. Les yeux noirs de Fontanet brillaient et toute sa petite figure brune et fine s’animait.

Le soir, ce souvenir nous exaltait beaucoup, et mille projets enthousiastes germaient dans nos têtes.

Fontanet me dit une fois :

— Si, avec du carton et le papier couleur d’argent qui enveloppe le chocolat, nous faisions des armes semblables à celles de Petit-Prêtre !…

L’idée était belle. Mais nous ne parvînmes pas à la réaliser convenablement. Je fis un casque, que Fontanet prit pour un bonnet de magicien.

Alors je dis :

— Si nous fondions un musée !…

Excellente pensée ! Mais nous n’avions pour le moment à mettre dans ce musée qu’un demi-cent de billes et une douzaine de toupies.

C’est à ce coup que Fontanet eut une troisième conception. Il s’écria :

— Composons une Histoire de France, avec tous les détails, en cinquante volumes.

Cette proposition m’enchanta, et je l’accueillis avec des battements de mains et des cris de joie. Nous convînmes que nous commencerions le lendemain matin, malgré une page du De Viris que nous avions à apprendre.

— Tous les détails ! répéta Fontanet. Il faut mettre tous les détails !

C’est bien ainsi que je l’entendais. Tous les détails !

On nous envoya coucher. Mais je restai bien un quart d’heure dans mon lit sans dormir, tant j’étais agité par la pensée sublime d’une Histoire de France en cinquante volumes, avec tous les détails.


Nous la commençâmes, cette histoire. Je ne sais, ma foi, plus pourquoi nous la commençâmes par le roi Teutobochus. Mais telle était l’exigence de notre plan. Notre premier chapitre nous mit en présence du roi Teutobochus, qui était haut de trente pieds, comme on put s’en assurer en mesurant ses ossements retrouvés par hasard. Dès le premier pas, affronter un tel géant ! La rencontre était terrible. Fontanet lui-même en fut étonné.

— Il faut sauter par-dessus Teutobochus, me dit-il.

Je n’osai point.

L’Histoire de France en cinquante volumes s’arrêta à Teutobochus.


Que de fois, hélas ! j’ai recommencé dans ma vie cette aventure du livre et du géant ! Que de fois, sur le point de commencer une grande œuvre ou de conduire une vaste entreprise, je fus arrêté net par un Teutobochus nommé vulgairement sort, hasard, nécessité ! J’ai pris le parti de remercier et de bénir tous ces Teutobochus qui, me barrant les chemins hasardeux de la gloire, m’ont laissé à mes deux fidèles gardiennes, l’obscurité et la médiocrité. Elles me sont douces toutes deux et m’aiment. Il faut bien que je le leur rende !


Quant à Fontanet, mon subtil ami Fontanet, avocat, conseiller général, administrateur de diverses compagnies, député, c’est merveille de le voir se jouer et courir entre les jambes de tous les Teutobochus de la vie publique, contre lesquels, à sa place, je me serais mille fois cassé le nez.

VII
le prestige de m. l’abbé jubal

C’est le cœur gros de crainte et d’orgueil que j’entrai en huitième préparatoire. Le professeur de cette classe, M. l’abbé Jubal, n’était pas bien terrible par lui-même ; il n’avait pas l’air d’un homme cruel ; il avait plutôt l’air d’une demoiselle. Mais il se tenait dans une grande chaire haute et noire, et cela me le rendait effrayant. Il avait la voix et le regard doux, les cheveux bouclés, les mains blanches, l’âme bienveillante. Il ressemblait à un mouton, plus peut-être qu’il n’était séant à un professeur.

Ma mère, l’ayant vu un jour au parloir, murmura : « Il est bien jeune ! » Et cela était dit d’un certain ton.

Je commençais à ne plus le craindre quand je me vis contraint de l’admirer. Cela arriva pendant que je récitais ma leçon, qui consistait en des vers de l’abbé Gauthier, sur les premiers rois de France.

Je disais chaque vers tout d’une haleine et comme s’il eût été fait d’un mot unique :

Pharamondfutdit-onlepremierdecesrois
QuelesFrancsdanslaGauleontmissurlepavois
ClodionprendCambraipuisrègneMérovée…

Là, je m’arrêtai court et répétai : Mérovée, Mérovée, Mérovée. Cette rime, mêlant l’utile à l’agréable, me rappela que, lorsque régna Mérovée, Lutèce fut préservée… Mais de quoi ? Il m’était bien impossible de le dire, l’ayant complètement oublié. La chose, je l’avoue, m’avait peu frappé. J’avais l’idée que Lutèce était une vieille dame. J’étais content qu’elle eût été préservée, mais ses affaires m’intéressaient en somme extrêmement peu. Malheureusement, M. l’abbé Jubal semblait tenir beaucoup à ce que je dise de quel dommage elle avait été préservée. Je faisais : « Heu… Mérovée !… heu, heu, heu. » J’aurais donné ma langue au chat pour peu que c’en eût été l’usage dans la classe de huitième préparatoire. Mon voisin Fontanet se moquait de moi, et M. Jubal se limait les ongles. Enfin :

— Des fureurs d’Attila Lutèce est préservée,


me dit-il. Puisque vous aviez oublié ce vers, monsieur Nozière, il fallait le refaire au lieu de rester court. Vous pouviez dire :

De l’invasion d’Attila Lutèce est préservée.


ou bien :

Du sombre Attila Lutèce est préservée.


ou plus élégamment :

Du fléau de Dieu, Lutèce est préservée.

On peut changer les mots pourvu qu’on respecte la mesure.

J’eus un mauvais point ; mais M. l’abbé Jubal acquit un grand prestige à mes yeux par sa facilité poétique. Ce prestige devait croître encore.

M. Jubal, que ses fonctions attachaient à la grammaire de Noël et Chapsal et à l’Histoire de France de l’abbé Gauthier, ne négligeait pourtant pas l’enseignement moral et religieux.

Un jour, je ne sais à quel propos, il prit un air grave et nous dit :

— Mes enfants, s’il vous fallait recevoir un ministre, vous vous empresseriez de lui faire les honneurs de votre logis, comme à un représentant du souverain. Eh bien, quels hommages ne devez-vous pas rendre aux prêtres, qui représentent Dieu sur la terre ? Autant Dieu est au-dessus des rois, autant le prêtre est au-dessus des ministres.

Je n’avais jamais reçu de ministre et ne comptais pas en recevoir de longtemps. J’avais même la certitude que, s’il en venait un à la maison, ma mère m’enverrait dîner, ce jour-là, avec les bonnes, comme cela se pratiquait malheureusement à chaque repas de gala. Je n’en comprenais pas moins que les prêtres sont prodigieusement respectables et, faisant à M. Jubal l’application de cette vérité, je ressentis un grand trouble. Je me rappelai avoir, en sa présence, attaché un pantin de papier dans le dos de Fontanet. Cela était-il respectueux ? Aurais-je attaché un pantin de papier dans le dos de Fontanet devant un ministre ? Assurément non. Et pourtant je l’avais attaché, ce pantin, à l’insu, il est vrai, mais en la présence de M. l’abbé Jubal, qui est au-dessus des ministres. Même il tirait la langue, le pantin ! Mon âme était éclairée. Je vécus bourrelé de remords. Ma résolution fut d’honorer M. l’abbé Jubal, et, s’il m’arriva depuis de fourrer des petits cailloux dans le cou de Fontanet pendant la classe et de dessiner des bonshommes sur la chaire même de l’abbé Jubal, je le fis du moins avec la satisfaction de connaître toute l’étendue de ma faute.

Il me fut donné, à quelque temps de là, de mesurer la grandeur spirituelle de M. l’abbé Jubal.

J’étais dans la chapelle, attendant avec deux ou trois camarades mon tour de me confesser. Le jour baissait. La lueur de la lampe perpétuelle faisait trembler les étoiles d’or de la voûte assombrie. Au fond du chœur, la Vierge peinte s’effaçait dans le vague d’une apparition. L’autel était chargé de vases dorés, pleins de fleurs ; une odeur d’encens flottait dans l’air ; on entrevoyait confusément mille choses, et l’ennui, l’ennui même, ce grand mal des enfants, prenait une teinte douce dans l’atmosphère de cette chapelle. Il me semblait que, du côté de l’autel, elle touchait au paradis.

Le jour était tombé. Tout à coup je vis M. l’abbé Jubal s’avancer avec une lanterne jusqu’au chœur. Il fit une génuflexion profonde, puis, ouvrant la grille, il monta les degrés de l’autel. Je l’observais : il défit un paquet d’où sortirent des guirlandes de fleurs artificielles, qui ressemblaient à ces thyrses de cerises qu’au mois de juillet de vieilles femmes nous vendaient dans les rues. Et je m’émerveillai de voir mon professeur s’approcher de l’Immaculée Conception. Vous mîtes une pincée de pointes dans votre bouche, monsieur l’abbé ; je craignis d’abord que ce ne fût pour les avaler, mais c’était pour les tenir à portée de votre main. Car vous montâtes sur un escabeau et vous commençâtes à clouer les guirlandes autour de la niche de la sainte Vierge. Mais vous descendiez de temps en temps de votre escabeau pour juger à distance de l’effet de votre ouvrage, et vous en étiez content ; vos joues étaient rouges, votre œil était clair ; vous eussiez souri, sans les pointes que vous teniez entre vos dents. Et moi, je vous admirais de tout mon cœur. Et, bien que la lanterne qui était à terre vous éclairât les narines d’une façon comique, je vous trouvais très beau. Je compris que vous étiez au-dessus des ministres, comme vous nous l’aviez insinué dans un discours habile. Je pensai que monter tout empanaché sur un cheval blanc pour gagner une bataille n’était pas une chose aussi belle et désirable que de suspendre des guirlandes aux murs d’une chapelle. Je connus que ma vocation était de vous imiter.

Je vous imitai dès le soir même à la maison, en découpant avec les ciseaux de ma mère tout le papier que je pus trouver et dont je fis des guirlandes. Mes devoirs en souffrirent. Mon exercice français en souffrit notamment dans des proportions considérables.

C’était un exercice d’après le manuel d’un M. Coquempot, dont le livre était un livre cruel. Je n’ai point de rancune, et, si cet auteur avait eu un nom moins mémorable, je l’aurais généreusement oublié. Mais on n’oublie pas Coquempot. Je ne veux pas abuser contre lui de cette circonstance fortuite. Pourtant qu’il me soit permis de m’étonner qu’il faille faire des exercices si douloureux pour apprendre une langue qu’on nomme maternelle et que ma mère m’apprenait fort bien, seulement en causant devant moi. Car elle parlait à ravir, ma mère !

Mais M. l’abbé Jubal était pénétré de l’utilité de Coquempot, et, comme il ne pouvait entrer dans mes raisons, il me donna un mauvais point. L’année scolaire s’acheva sans incident notable. Fontanet se mit à élever des chenilles dans son pupitre. Alors j’en élevai aussi par amour-propre, bien qu’elles me fissent horreur. Fontanet haïssait Coquempot, cette haine nous réunit. Au seul nom de Coquempot, nous échangions sur nos bancs des regards d’intelligence et des grimaces expressives. Cela nous vengeait. Fontanet me confia que, si l’on faisait encore du Coquempot en huitième, il s’engageait comme mousse sur un grand navire. Cette résolution me plut et je promis à Fontanet de m’engager avec lui. Nous nous jurâmes amitié.

Le jour de la distribution des prix, nous étions méconnaissables, Fontanet et moi. Cela tenait, sans doute, à ce que nous étions peignés. Nos vestes neuves, nos pantalons blancs, la tente de coutil, l’affluence des parents, l’estrade ornée de drapeaux, tout cela m’inspirait l’émotion des grands spectacles. Les livres et les couronnes formaient un amas éclatant dans lequel je cherchais anxieusement à deviner ma part, et je frissonnais sur mon banc. Mais Fontanet, plus sage, n’interrogeait pas la destinée. Il gardait un calme admirable. Tournant dans tous les sens sa petite tête de furet, il remarquait les nez difformes des pères et les chapeaux ridicules des mères, avec une présence d’esprit dont j’étais incapable.

La musique éclata. Le directeur, ayant sur sa soutane le petit manteau de cérémonie, parut sur l’estrade au côté d’un général en grand uniforme et à la tête des professeurs. Je les reconnus tous. Ils prirent place, selon leur rang, derrière le général : d’abord le sous-directeur, puis les professeurs des hautes classes ; puis M. Schuwer, professeur de solfège ; M. Trouillon, professeur d’écriture, et le sergent Morin, professeur de gymnastique. M. l’abbé Jubal parut le dernier et s’assit tout au fond sur un pauvre petit tabouret qui, faute de place, ne posait que de trois pieds sur l’estrade et crevait la toile avec le quatrième. Encore M. l’abbé Jubal ne put-il garder longtemps cette humble place. Des nouveaux venus le refoulèrent dans un coin où il disparut sous un drapeau. On mit une table sur lui et ce fut tout. Fontanet s’amusa beaucoup de cette suppression. Pour moi, j’étais confondu qu’on laissât ainsi dans un coin, comme une canne ou un parapluie, une personne qui excellait dans les fleurs et la poésie et représentait Dieu sur la terre.

VIII
la casquette de fontanet

Chaque samedi, on nous menait à confesse. Si quelqu’un peut me dire pourquoi, il me fera plaisir. Cette pratique m’inspirait beaucoup de respect et d’ennui. Je ne crois pas que M. l’aumônier prît un véritable intérêt à entendre mes péchés ; mais il m’était certainement désagréable de les lui dire. La première difficulté était de les trouver. Vous me croirez peut-être si je vous déclare qu’à dix ans je ne possédais pas les qualités psychiques et les méthodes d’analyse qui m’eussent permis d’explorer rationnellement ma conscience interne.

Pourtant, il fallait avoir des péchés ; car, point de péchés, point de confession. On m’avait donné, il est vrai, un petit livre qui les contenait tous. Je n’avais qu’à choisir. Mais le choix même était difficile. Il y en avait là tant et de si obscurs sur le larcin, la simonie, la prévarication, la fornication et la concupiscence ! Je trouvais dans ce petit livre : « Je m’accuse d’avoir désespéré. — Je m’accuse d’avoir entendu de mauvaises conversations. » Cela encore ne laissait pas de m’embarrasser beaucoup.

C’est pourquoi je m’en tenais d’ordinaire au chapitre des distractions. Distractions à l’office, distractions pendant les repas, distractions dans « les assemblées », j’avouais tout, et le vide déplorable de ma conscience m’inspirait une grande honte.

J’étais humilié de n’avoir pas de péchés.

Un jour, enfin, je songeai à la casquette de Fontanet ; je tenais mon péché ; j’étais sauvé !

À compter de ce jour, je me déchargeai chaque samedi, aux pieds de M. l’aumônier, du poids de la casquette de Fontanet.

Par la façon dont j’endommageais en elle le bien du prochain, cette casquette m’inspirait, chaque samedi, pendant quelques minutes, de vives inquiétudes sur le salut de mon âme. Je la remplissais de sable ; je la jetais dans les arbres, d’où il fallait l’abattre à coups de pierres comme un fruit avant sa maturité ; j’en faisais un chiffon pour effacer les figures à la craie sur le tableau noir ; je la jetais par un soupirail dans des caves inaccessibles, et, lorsqu’au sortir de la classe l’ingénieux Fontanet parvenait à la retrouver, ce n’était plus qu’un lambeau sordide.

Mais une fée veillait sur sa destinée, car elle reparaissait le lendemain matin sur la tête de Fontanet avec l’aspect imprévu d’une casquette propre, honnête, presque élégante. Et cela tous les jours. Cette fée était la sœur aînée de Fontanet. À ce seul trait, on peut l’estimer bonne ménagère.

Plus d’une fois, tandis que je m’agenouillais au pied du sacré tribunal, la casquette de Fontanet plongeait, de mon fait, au fond du bassin de la cour d’honneur. Il y avait alors dans ma situation quelque chose de délicat.

Et quel sentiment m’animait contre cette casquette ? La vengeance.

Fontanet me persécutait, à cause d’une gibecière de forme antique et bizarre que mon oncle, homme économe, m’avait donnée pour mon malheur. Elle était beaucoup trop grande pour moi et j’étais beaucoup trop petit pour elle. De plus, cette gibecière ne ressemblait pas à une gibecière, par la raison que ce n’en était pas une. C’était un vieux portefeuille, qui se tirait comme un accordéon et auquel le cordonnier de mon oncle avait mis une courroie.

Ce portefeuille m’était odieux, non sans raison. Mais je ne crois pas aujourd’hui qu’il fût assez laid pour mériter les indignités qu’on lui fit. Il était de maroquin rouge à large dentelle d’or, et portait au-dessus d’une serrure de cuivre une couronne et des armoiries lacérées. Une soie passée, qui avait été bleue, le tapissait intérieurement. S’il existait encore, avec quelle attention je l’examinerais ! Car, à me rappeler la couronne, qui devait être une couronne royale, et l’écu, sur lequel on voyait encore (à moins que je ne l’aie rêvé) trois fleurs de lys mal effacées à coups de canif, je soupçonne aujourd’hui ce portefeuille d’avoir été, à l’origine, le portefeuille d’un ministre de Louis XVI.

Mais Fontanet, qui ne le considérait point dans son passé, ne pouvait me le voir au dos sans y jeter des boules de neige ou des marrons d’Inde, selon la saison, et des balles élastiques toute l’année.

Dans le fait, mes camarades, et Fontanet lui-même, n’avaient qu’un seul grief contre ma gibecière : son étrangeté. Elle n’était pas comme les autres ; de là tous les maux qu’elle m’a causés. Les enfants ont un sentiment brutal de l’égalité. Ils ne souffrent rien de distinct ni d’original. C’est ce caractère que mon oncle n’avait pas assez observé quand il me fit son pernicieux présent. La gibecière de Fontanet était affreuse ; ses deux frères aînés l’ayant traînée tour à tour sur les bancs du lycée, elle ne pouvait plus être salie ; le cuir en était tout écorché et crevé ; les boucles, disparues, étaient remplacées par des ficelles ; mais, comme elle n’avait rien d’extraordinaire, Fontanet n’en éprouva jamais de désagrément. Et moi, quand j’entrais dans la cour de la pension, mon portefeuille au dos, j’étais immédiatement assourdi par des huées, entouré, bousculé, renversé à plat ventre. Fontanet appelait cela me faire faire la tortue, et il montait sur ma carapace. Il n’était pas bien lourd, mais j’étais humilié. Aussitôt remis debout, je sautais sur sa casquette.

Sa casquette était toujours neuve et ma gibecière indestructible, hélas ! Et nos violences s’enchaînaient par une inexorable fatalité, comme les crimes dans l’antique maison des Atrides.

IX
les dernières paroles de décius mus

Ce matin, en bouquinant sur les quais, je trouvai dans la boîte à deux sous un tome dépareillé de Tite-Live. Comme je le feuilletais au hasard, je tombai sur cette phrase : « Les débris de l’armée romaine gagnèrent Canusium à la faveur de la nuit », et cette phrase me rappela le souvenir de M. Chotard. Or, quand je pense à M. Chotard, c’est pour un bon moment. Je pensais encore à lui en rentrant à la maison, à l’heure du déjeuner. Et, comme j’avais un sourire aux lèvres, on m’en demanda la cause.

— La cause, mes enfants, c’est monsieur Chotard.

— Quel est ce Chotard qui te fait sourire ?

— Je vais vous le dire. Si je vous ennuie, faites semblant d’écouter et laissez-moi croire que ce n’est pas à lui-même que l’entêté conteur conte ses histoires.

« J’avais quatorze ans et j’étais en troisième. Mon professeur, qui se nommait Chotard, avait le teint fleuri d’un vieux moine, et c’en était un.

» Frère Chotard, après avoir été une des plus douces ouailles du bercail de saint François, jeta en 1830 le froc aux orties et prit l’habit des laïques sans réussir toutefois à le porter avec élégance. Quelle raison eut frère Chotard d’agir ainsi ? Les uns disent que ce fut l’amour : les autres disent que ce fut la peur, et qu’après les Trois Glorieuses, le peuple souverain ayant jeté quelques trognons de choux aux capucins de ***, le frère Chotard sauta par-dessus les murs du couvent, pour épargner à ses persécuteurs un aussi gros péché que de malmener un capucin.

» Ce bon frère était un savant homme. Il prit ses grades, donna des leçons et vécut tant et si bien qu’il grisonnait des cheveux, florissait des joues et rougeoyait du nez quand je fus amené avec mes camarades au pied de sa chaire.

» Quel belliqueux professeur de troisième nous avions là ! Il fallait le voir, lorsque, texte en main, il conduisait à Philippe les soldats de Brutus. Quel courage ! quelle grandeur d’âme ! quel héroïsme ! Mais il choisissait son temps pour être un héros, et ce temps n’était pas le temps présent. Monsieur Chotard se montrait inquiet et craintif dans le cours de la vie. On l’effrayait facilement.

» Il avait peur des voleurs, des chiens enragés, du tonnerre, des voitures et de tout ce qui peut, de près ou de loin, endommager le cuir d’un honnête homme.

» Il est vrai de dire que son corps seul demeurait parmi nous ; son âme était dans l’antiquité. Il vivait, cet excellent homme, aux Thermopyles avec Léonidas ; dans la mer de Salamine, sur la nef de Thémistocle ; dans les champs de Cannes, près de Paul-Émile ; il tombait tout sanglant dans le lac Trasimène, où, plus tard, un pêcheur trouvera son anneau de chevalier romain. Il bravait, à Pharsale, César et les dieux ; il brandissait son glaive rompu sur le cadavre de Varus, dans la forêt Hercynie. C’était un fameux homme de guerre.

» Résolu à vendre chèrement sa vie sur les bords de l’Ægos-Potamos et fier de vider la coupe libératrice dans Numance assiégée, Monsieur Chotard ne dédaignait nullement de recourir, avec les rusés capitaines, aux stratagèmes les plus perfides.

» — Un des stratagèmes qu’il faut recommander, nous dit un jour monsieur Chotard, en commentant un texte d’Élien, est d’attirer l’armée ennemie dans un défilé et de l’y écraser sous des quartiers de roc. »

» Il ne nous dit point si l’armée ennemie avait souvent l’obligeance de se prêter à cette manœuvre. Mais j’ai hâte d’en venir au point par lequel Chotard s’illustra dans les esprits de tous ses élèves.

» Il nous donnait pour sujet de compositions, tant latines que françaises, des combats, des sièges, des cérémonies expiatoires et propitiatoires, et c’est en dictant le corrigé de ces narrations qu’il déployait toute son éloquence. Son style et son débit exprimaient dans les deux langues la même ardeur martiale. Il lui arrivait parfois d’interrompre le cours de son idée pour nous dispenser des punitions méritées, mais le ton de sa voix restait héroïque jusque dans ces incidences ; en sorte que, parlant tour à tour avec le même accent comme un consul qui exhorte ses troupes et comme un professeur de troisième qui distribue des pensums, il jetait les esprits des élèves dans un trouble d’autant plus grand qu’il était impossible de savoir si c’était le consul ou le professeur qui parlait. Il lui arriva un jour de se surpasser dans ce genre, par un discours incomparable. Ce discours, nous le sûmes tous par cœur ; j’eus soin de l’écrire sur mon cahier sans en rien omettre.

» Le voici tel que je l’entendis, tel que je l’entends encore, car il me semble que la voix grasse de monsieur Chotard résonne encore à mes oreilles et les emplit de sa solennité monotone.

DERNIÈRES PAROLES DE DÉCIUS MUS

Près de se dévouer aux dieux Mânes et pressant déjà de l’éperon les flancs de son coursier impétueux, Décius Mus se retourna une dernière fois vers ses compagnons d’armes et leur dit :

— Si vous n’observez pas mieux le silence, je vous infligerai une retenue générale. J’entre, pour la patrie, dans l’immortalité. Le gouffre m’attend. Je vais mourir pour le salut commun. Monsieur Fontanet, vous me copierez dix pages de rudiment. Ainsi l’a décidé, dans sa sagesse, Jupiter Capitolinus, l’éternel gardien de la Ville éternelle. Monsieur Nozière, si, comme il me semble, vous passez encore votre devoir à M. Fontanet pour qu’il le copie, selon son habitude, j’écrirai à monsieur votre père. Il est juste et nécessaire qu’un citoyen se dévoue pour le salut commun. Enviez-moi et ne me pleurez pas. Il est inepte de rire sans motif. Monsieur Nozière, vous serez consigné jeudi. Mon exemple vivra parmi vous. Messieurs, vos ricanements sont d’une inconvenance que je ne puis tolérer. J’informerai monsieur le proviseur de votre conduite. Et je verrai, du sein de l’Élysée, ouvert aux mânes des héros, les vierges de la République suspendre des guirlandes de fleurs au pied de mes images. »

» J’avais, en ce temps-là, une prodigieuse faculté de rire. Je l’exerçai tout entière sur les dernières paroles de Décius Mus, et, quand, après nous avoir donné le plus puissant motif de rire, Monsieur Chotard ajouta qu’il est inepte de rire sans motif, je me cachai la tête dans un dictionnaire et perdis le sentiment. Ceux qui n’ont pas été secoués à quinze ans par un fou rire sous une grêle de pensums ignorent une volupté.

» Mais il ne faut pas croire que j’étais capable seulement de muser en classe. J’étais à ma manière un bon petit humaniste. Je sentais avec beaucoup de force ce qu’il y a d’aimable et de noble dans ce qu’on appelle si bien les belles-lettres.

» J’avais dès lors un goût du beau latin et du beau français que je n’ai pas encore perdu, malgré les conseils et les exemples de mes plus heureux contemporains. Il m’est arrivé à cet égard ce qui arrive communément aux gens dont les croyances sont méprisées. Je me suis fait un orgueil de ce qui n’était peut-être qu’un ridicule. Je me suis entêté dans ma littérature, et je suis resté un classique. On peut me traiter d’aristocrate et de mandarin ; mais je crois que six ou sept ans de culture littéraire donnent à l’esprit bien préparé pour la recevoir une noblesse, une force élégante, une beauté qu’on n’obtient point par d’autres moyens.

» Quant à moi, j’ai goûté avec délices Sophocle et Virgile. Monsieur Chotard, je l’avoue, monsieur Chotard, aidé de Tite-Live, m’inspirait des rêves sublimes. L’imagination des enfants est merveilleuse. Et il passe de bien magnifiques images dans la tête des petits polissons ! Quand il ne me donnait pas un fou rire, monsieur Chotard me remplissait d’enthousiasme.

» Chaque fois que de sa voix grasse de vieux sermonnaire il prononçait lentement cette phrase : « Les débris de l’armée romaine gagnèrent Canusium à la faveur de la nuit », je voyais passer en silence, à la clarté de la lune, dans la campagne nue, sur une voie bordée de tombeaux, des visages livides, souillés de sang et de poussière, des casques bossués, des cuirasses ternies et faussées, des glaives rompus. Et cette vision, à demi voilée, qui s’effaçait lentement, était si grave, si morne et si fière, que mon cœur en bondissait de douleur et d’admiration dans ma poitrine.

X
les humanités

Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de l’automne, les premiers dîners à la lampe et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent ; je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais ; car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues. Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans les poches et sa gibecière au dos, s’en va au collège en sautillant comme un moineau. Ma pensée seule le voit ; car ce petit bonhomme est une ombre ; c’est l’ombre du moi que j’étais il y a vingt-cinq ans. Vraiment, il m’intéresse, ce petit : quand il existait, je ne me souciais guère de lui ; mais, maintenant qu’il n’est plus, je l’aime bien. Il valait mieux, en somme, que les autres moi que j’ai eus après avoir perdu celui-là. Il était bien étourdi ; mais il n’était pas méchant et je dois lui rendre cette justice qu’il ne m’a pas laissé un seul mauvais souvenir ; c’est un innocent que j’ai perdu : il est bien naturel que je le regrette ; il est bien naturel que je le voie en pensée et que mon esprit s’amuse à ranimer son souvenir.

Il y a vingt-cinq ans, à pareille époque, il traversait, avant huit heures, ce beau jardin pour aller en classe. Il avait le cœur un peu serré : c’était la rentrée.

Pourtant, il trottait, ses livres sur son dos, et sa toupie dans sa poche. L’idée de revoir ses camarades lui remettait de la joie au cœur. Il avait tant de choses à dire et à entendre ! Ne lui fallait-il pas savoir si Laboriette avait chassé pour de bon dans la forêt de l’Aigle ? Ne lui fallait-il pas répondre qu’il avait, lui, monté à cheval dans les montagnes d’Auvergne ? Quand on fait une pareille chose, ce n’est pas pour la tenir cachée. Et puis c’est si bon de retrouver des camarades ! Combien il lui tardait de revoir Fontanet, son ami, qui se moquait si gentiment de lui, Fontanet qui, pas plus gros qu’un rat et plus ingénieux qu’Ulysse, prenait partout la première place avec une grâce naturelle !

Il se sentait tout léger, à la pensée de revoir Fontanet. C’est ainsi qu’il traversait le Luxembourg dans l’air frais du matin. Tout ce qu’il voyait alors, je le vois aujourd’hui. C’est le même ciel et la même terre ; les choses ont leur âme d’autrefois, leur âme qui m’égaye et m’attriste, et me trouble ; lui seul n’est plus.

C’est pourquoi, à mesure que je vieillis, je m’intéresse de plus en plus à la rentrée des classes.

Si j’avais été pensionnaire dans un lycée, le souvenir de mes études me serait cruel et je le chasserais. Mais mes parents ne me mirent point à ce bagne. J’étais externe dans un vieux collège un peu monacal et caché ; je voyais chaque jour la rue et la maison et n’étais point retranché, comme les pensionnaires, de la vie publique et de la vie privée. Aussi, mes sentiments n’étaient point d’un esclave ; ils se développaient avec cette douceur et cette force que la liberté donne à tout ce qui croît en elle. Il ne s’y mêlait pas de haine. La curiosité y était bonne et c’est pour aimer que je voulais connaître. Tout ce que je voyais en chemin dans la rue, les hommes, les bêtes, les choses, contribuait, plus qu’on ne saurait croire, à me faire sentir la vie dans ce qu’elle a de simple et de fort.

Rien ne vaut la rue pour faire comprendre à un enfant la machine sociale. Il faut qu’il ait vu, au matin, les laitières, les porteurs d’eau, les charbonniers ; il faut qu’il ait examiné les boutiques de l’épicier, du charcutier et du marchand de vin ; il faut qu’il ait vu passer les régiments, musique en tête ; il faut enfin qu’il ait humé l’air de la rue, pour sentir que la loi du travail est divine et qu’il faut que chacun fasse sa tâche en ce monde. J’ai conservé de ces courses du matin et du soir, de la maison au collège et du collège à la maison, une curiosité affectueuse pour les métiers et les gens de métier.

Je dois avouer, pourtant, que je n’avais pas pour tous une amitié égale. Les papetiers qui étalent à la devanture de leur boutique des images d’Épinal furent d’abord mes préférés. Que de fois, le nez collé contre la vitre, j’ai lu d’un bout à l’autre la légende de ces petits drames figurés !

J’en connus beaucoup en peu de temps : il y en avait de fantastiques qui faisaient travailler mon imagination et développaient en moi cette faculté sans laquelle on ne trouve rien, même en matière d’expériences et dans le domaine des sciences exactes. Il y en avait qui, représentant les existences sous une forme naïve et saisissante, me firent regarder pour la première fois la chose la plus terrible, ou pour mieux dire la seule chose terrible, la destinée. Enfin, je dois beaucoup aux images d’Épinal.

Plus tard, à quatorze ou quinze ans, je ne m’arrêtai plus guère aux étalages des épiciers, dont les boîtes de fruits confits, pourtant, me semblèrent longtemps admirables. Je dédaignai les merciers et ne cherchai plus à deviner le sens de l’Y énigmatique qui brille en or sur leur enseigne. Je m’arrêtais à peine à déchiffrer les rébus naïfs, figurés sur la grille historiée des vieux débits de vin, où l’on voit un coing ou une comète en fer forgé.

Mon esprit, devenu plus délicat, ne s’intéressait plus qu’aux échoppes d’estampes, aux étalages de bric-à-brac et aux boîtes de bouquins.

Ô vieux juifs sordides de la rue du Cherche-Midi, naïfs bouquinistes des quais, mes maîtres, que je vous dois de reconnaissance ! Autant et mieux que les professeurs de l’Université, vous avez fait mon éducation intellectuelle. Braves gens, vous avez étalé devant mes yeux ravis les formes mystérieuses de la vie passée et toute sorte de monuments précieux de la pensée humaine. C’est en furetant dans vos boîtes, c’est en contemplant vos poudreux étalages, chargés des pauvres reliques de nos pères et de leurs belles pensées, que je me pénétrai insensiblement de la plus saine philosophie.

Oui, mes amis, à pratiquer les bouquins rongés des vers, les ferrailles rouillées et les boiseries vermoulues que vous vendiez pour vivre, j’ai pris, tout enfant, un profond sentiment de l’écoulement des choses et du néant de tout. J’ai deviné que les êtres n’étaient que des images changeantes dans l’universelle illusion, et j’ai été dès lors enclin à la tristesse, à la douceur et à la pitié.

L’école en plein vent m’enseigna, comme vous voyez, de hautes sciences. L’école domestique me fut plus profitable encore. Les repas en famille, si doux quand les carafes sont claires, la nappe blanche et les visages tranquilles, les dîners de chaque jour avec sa causerie familière, donnent à l’enfant le goût et l’intelligence des choses de la maison, des choses humbles et saintes de la vie. S’il a le bonheur d’avoir, comme moi, des parents intelligents et bons, les propos de table qu’il entend lui donnent un sens juste et le goût d’aimer. Il mange chaque jour de ce pain bénit que le père spirituel rompit et donna aux pèlerins dans l’auberge d’Emmaüs. Et il se dit comme eux : « Mon cœur est tout chaud en dedans de moi. »

Les repas que les pensionnaires prennent au réfectoire n’ont point cette douceur et cette vertu. Oh ! la bonne école que l’école de la maison !

Pourtant on entrerait bien mal dans ma pensée si l’on croyait que je méprise les études classiques. Je crois que, pour former un esprit, rien ne vaut l’étude des deux antiquités d’après les méthodes des vieux humanistes français. Ce mot d’humanités, qui veut dire élégance, s’applique bien à la culture classique.

Le petit bonhomme dont je vous parlais tout à l’heure avec une sympathie qu’on me pardonnera peut-être, en songeant qu’elle n’est point égoïste et que c’est à une ombre qu’elle va, ce petit bonhomme qui traversait le Luxembourg en sautant comme un moineau, était, je vous prie de le croire, un assez bon humaniste. Il goûtait, en son âme enfantine, la force romaine et les grandes images de la poésie antique. Tout ce qu’il voyait et sentait dans sa bonne liberté d’externe qui flâne aux boutiques et dîne avec ses parents, ne le rendait point insensible au beau langage qu’on enseigne au collège. Loin de là : il se montrait aussi attique et aussi cicéronien, peu s’en faut, qu’on peut l’être dans une troupe de petits grimauds régie par d’honnêtes barbacoles.

Il travaillait peu pour la gloire et ne brillait guère sur les palmarès ; mais il travaillait beaucoup pour que cela l’amusât, comme disait La Fontaine. Ses versions étaient fort bien tournées et ses discours latins eussent mérité les louanges même de M. l’Inspecteur, sans quelques solécismes qui les déparaient généralement. Ne vous a-t-il pas déjà conté qu’à douze ans les récits de Tite-Live lui arrachaient des larmes généreuses ?

Mais c’est en abordant la Grèce qu’il vit la beauté dans sa simplicité magnifique. Il y vint tard. Les fables d’Ésope lui avaient d’abord assombri l’âme. Un professeur bossu les lui expliquait, bossu de corps et d’âme. Voyez-vous Thersite conduisant les jeunes Galates dans les bosquets des Muses ? Le petit bonhomme ne concevait pas cela. On croira que son pédagogue bossu, se vouant spécialement à expliquer les fables d’Ésope, était admissible dans cet emploi : non pas ! c’était un faux bossu, un bossu géant, sans esprit et sans humanité, enclin au mal et le plus injuste des hommes. Il ne valait rien, même pour expliquer les pensées d’un bossu. D’ailleurs, ces méchantes petites fables sèches, qui portent le nom d’Ésope, nous sont parvenues limées par un moine byzantin, qui avait un crâne étroit et stérile sous sa tonsure. Je ne savais pas, en cinquième, leur origine, et je me souciais peu de la savoir ; mais je les jugeais exactement comme je les juge à présent.

Après Ésope, on nous donna Homère. Je vis Thétis se lever comme une nuée blanche au-dessus de la mer, je vis Nausicaa et ses compagnes, et le palmier de Délos, et le ciel et la terre et la mer, et le sourire en larmes d’Andromaque… Je compris, je sentis. Il me fut impossible, pendant six mois, de sortir de l’Odyssée. Ce fut pour moi la cause de punitions nombreuses. Mais que me faisaient les pensums ? J’étais avec Ulysse « sur la mer violette » ! Je découvris ensuite les tragiques. Je ne compris pas grand-chose à Eschyle ; mais Sophocle, mais Euripide m’ouvrirent le monde enchanté des héros et des héroïnes et m’initièrent à la poésie du malheur. À chaque tragédie que je lisais, c’étaient des joies et des larmes nouvelles et des frissons nouveaux.

Alceste et Antigone me donnèrent les plus nobles rêves qu’un enfant ait jamais eus. La tête enfoncée dans mon dictionnaire, sur mon pupitre barbouillé d’encre, je voyais des figures divines, des bras d’ivoire tombant sur des tuniques blanches, et j’entendais des voix plus belles que la plus belle musique, qui se lamentaient harmonieusement.

Cela encore me causa de nouvelles punitions. Elles étaient justes : je m’occupais de choses étrangères à la classe. Hélas ! l’habitude m’en resta. Dans quelque classe de la vie qu’on me mette pour le reste de mes jours, je crains bien, tout vieux, d’encourir encore le reproche que me faisait mon professeur de seconde : « Monsieur Pierre Nozière, vous vous occupez de choses étrangères à la classe. » Mais c’est surtout par les soirs d’hiver, au sortir du collège, que je m’enivrais dans les rues de cette lumière et de ce chant. Je lisais sous les réverbères et devant les vitrines éclairées des boutiques les vers que je me récitais ensuite à demi-voix en marchant. L’activité des soirs d’hiver régnait dans les rues étroites du faubourg, que l’ombre enveloppait déjà.

Il m’arriva bien souvent de heurter quelque patronnet qui, sa manne sur la tête, menait son rêve comme je menais le mien, ou de sentir subitement à la joue l’haleine chaude d’un pauvre cheval qui tirait sa charrette. La réalité ne me gâtait point mon rêve, parce que j’aimais bien mes vieilles rues de faubourg dont les pierres m’avaient vu grandir. Un soir, je lus des vers d’Antigone à la lanterne d’un marchand de marrons, et je ne puis pas, après un quart de siècle, me rappeler ces vers :


Ô tombeau ! ô lit nuptial !…


sans revoir l’Auvergnat soufflant dans un sac de papier et sans sentir à mon côté la chaleur de la poêle où rôtissaient les marrons. Et le souvenir de ce brave homme se mêle harmonieusement dans ma mémoire aux lamentations de la vierge thébaine.

Ainsi j’appris beaucoup de vers. Ainsi j’acquis des connaissances utiles et précieuses. Ainsi, je fis mes humanités.

Ma manière était bonne pour moi ; elle ne vaudrait rien pour un autre. Je me garderais bien de la recommander à personne.

Au reste, je dois vous confesser que, nourri d’Homère et de Sophocle, je manquais de goût quand j’entrai en rhétorique. C’est mon professeur qui me le déclara, et je le crois volontiers. Le goût qu’on a ou qu’on montre à dix-sept ans est rarement bon. Pour améliorer le mien, mon professeur de rhétorique me recommanda l’étude attentive des œuvres complètes de Casimir Delavigne. Je ne suivis point sa recommandation. Sophocle m’avait fait prendre un certain pli que je ne pus défaire. Ce professeur de rhétorique ne me paraissait point et ne me paraît point encore un fin lettré ; mais il avait, avec un esprit chagrin, un caractère droit et une âme fière. S’il nous enseigna quelques hérésies littéraires, il nous montra du moins, par son exemple, ce que c’est qu’un honnête homme.

Cette science a bien son prix. M. Charron était respecté de tous ses élèves. Car les enfants apprécient avec une parfaite justesse la valeur morale de leurs maîtres. Ce que je pensais, il y a vingt-cinq ans, de l’injurieux bossu et de l’honnête Charron, je le pense encore aujourd’hui.

Mais le soir tombe sur les platanes du Luxembourg, et le petit fantôme que j’avais évoqué se perd dans l’ombre. Adieu, petit moi que j’ai perdu et que je regretterais à jamais, si je ne te retrouvais embelli dans mon fils !

XI
la forêt de myrtes
I

J’avais été un enfant très intelligent, mais, vers dix-sept ans, je devins stupide. Ma timidité était telle alors, que je ne pouvais ni saluer ni m’asseoir en compagnie, sans que la sueur me mouillât le front. La présence des femmes me jetait dans une sorte d’effarement. J’observais à la lettre ce précepte de l’Imitation de Jésus-Christ, qu’on m’avait appris dans je ne sais quelle basse classe et que j’avais retenu parce que les vers, qui sont de Corneille, m’en avaient semblé bizarres :

Fuis avec un grand soin la pratique des femmes ;
Ton ennemi par là peut savoir ton défaut.
Recommande en commun aux bontés du Très-Haut
Celles dont les vertus embellissent les âmes,
Et, sans en voir jamais qu’avec un prompt adieu,

Aime-les toutes, mais en Dieu.

Je suivais le conseil du vieux moine mystique ; mais, si je le suivais, c’était bien malgré moi. J’aurais voulu voir les femmes avec un adieu moins prompt.

Parmi les amies de ma mère, il en était une auprès de laquelle j’aurais particulièrement aimé me tenir et causer longtemps. C’était la veuve d’un pianiste mort jeune et célèbre, Adolphe Gance. Elle se nommait Alice. Je n’avais jamais bien vu ni ses cheveux, ni ses yeux, ni ses dents… Comment bien voir ce qui flotte, brille, étincelle, éblouit ? mais elle me semblait plus belle que le rêve et d’un éclat surnaturel. Ma mère avait coutume de dire qu’à les détailler les traits de madame Gance n’avaient rien d’extraordinaire. Chaque fois que ma mère exprimait ce sentiment, mon père secouait la tête avec incrédulité. C’est qu’il faisait sans doute comme moi, cet excellent père : il ne détaillait pas les traits de madame Gance. Et, quel qu’en fût le détail, l’ensemble en était charmant. N’en croyez point maman ; je vous assure que madame Gance était belle. Madame Gance m’attirait : la beauté est une douce chose ; madame Gance me faisait peur : la beauté est une chose terrible.

Un soir que mon père recevait quelques personnes, madame Gance entra dans le salon avec un air de bonté qui m’encouragea un peu. Elle prenait quelquefois, au milieu des hommes, l’air d’une promeneuse qui jette à manger aux petits oiseaux. Puis, tout à coup, elle affectait une attitude hautaine ; son visage se glaçait et elle agitait son éventail avec une lenteur maussade. Je ne m’expliquais pas cela. Je me l’explique aujourd’hui parfaitement : Mme Gance était coquette, voilà tout.

Je vous disais donc qu’en entrant dans le salon, ce soir-là, elle jeta à tout le monde et même au plus humble, qui était moi, quelque miette de son sourire. Je ne la quittai point du regard et je crus surprendre dans ses beaux yeux une expression de tristesse ; j’en fus bouleversé. C’est que, voyez-vous, j’étais une bonne créature. On la pria de jouer au piano. Elle joua un nocturne de Chopin : je n’ai jamais rien entendu de si beau. Je croyais sentir les doigts mêmes d’Alice, ses doigts longs et blancs, dont elle venait d’ôter les bagues, effleurer mes oreilles d’une céleste caresse.

Quand elle eut fini, j’allai d’instinct et sans y penser la ramener à sa place et m’asseoir auprès d’elle. En sentant les parfums de son sein, je fermai les yeux. Elle me demanda si j’aimais la musique ; sa voix me donna le frisson. Je rouvris les yeux et je vis qu’elle me regardait ; ce regard me perdit.

— Oui, monsieur, répondis-je dans mon trouble…

Puisque la terre ne s’entrouvrit pas en ce moment pour m’engloutir, c’est que la nature est indifférente aux vœux les plus ardents des hommes.

Je passai la nuit dans ma chambre à m’appeler idiot et brute et à me donner des coups de poing par le visage. Le matin, après avoir longuement réfléchi, je ne me réconciliai pas avec moi-même. Je me disais : « vouloir exprimer à une femme qu’elle est belle, qu’elle est trop belle et qu’elle sait tirer du piano des soupirs, des sanglots et des larmes véritables, et ne pouvoir lui dire que ces deux mots : Oui, monsieur, c’est être dénué plus que de raison du don d’exprimer sa pensée. Pierre Nozière, tu es un infirme, va te cacher ! »

Hélas ! je ne pouvais pas même me cacher tout à fait. Il me fallait paraître en classe, à table, en promenade. Je cachais mes bras, mes jambes, mon cou, comme je pouvais. On me voyait encore et j’étais bien malheureux. Avec mes camarades, j’avais au moins la ressource de donner et de recevoir des coups de poing ; c’est une attitude, cela. Mais avec les amies de ma mère, j’étais pitoyable. J’éprouvais la bonté de ce précepte de l’Imitation :

Fuis avec un grand soin la pratique des femmes.

— Quel conseil salutaire ! me disais-je. Si j’avais fui madame Gance dans cette soirée funeste où, jouant un nocturne avec tant de poésie, elle fit passer dans l’air de voluptueux frissons ; si je l’avais fuie alors, elle ne m’aurait pas dit : « Aimez-vous la musique ? » et je ne lui aurais pas répondu : « Oui, monsieur. »

Ces deux mots : « Oui, monsieur », me tintaient sans cesse aux oreilles. Le souvenir m’en était toujours présent ou plutôt, par un horrible phénomène de conscience, il me semblait que, le temps s’étant subitement arrêté, je restais indéfiniment à l’instant où venait d’être articulée cette parole irréparable : « Oui, monsieur. » Ce n’était pas un remords qui me torturait. Le remords est doux auprès de ce que je ressentais. Je demeurai dans une sombre mélancolie pendant six semaines, au bout desquelles mes parents eux-mêmes s’aperçurent que j’étais imbécile.

Ce qui complétait mon imbécillité, c’est que j’avais autant d’audace dans l’esprit que de timidité dans les manières. D’ordinaire, l’intelligence des jeunes gens est rude. La mienne était inflexible. Je croyais posséder la vérité. J’étais violent et révolutionnaire, quand j’étais seul.

Seul, quel gaillard, quel luron je faisais ! J’ai bien changé depuis lors. Maintenant, je n’ai pas trop peur de mes contemporains. Je me mets autant que possible à ma place entre ceux qui ont plus d’esprit que moi et ceux qui en ont moins, et je compte sur l’intelligence des premiers. Par contre, je ne suis plus trop rassuré en face de moi-même… Mais je vous conte une histoire de ma dix-septième année. Vous concevez qu’alors cette timidité et cette audace mêlées faisaient de moi un être tout à fait absurde.

Six mois après l’affreuse aventure que je vous ai dite, et ma rhétorique étant terminée avec quelque honneur, mon père m’envoya passer les vacances au grand air. Il me recommanda à un de ses plus humbles et de ses plus dignes confrères, à un vieux médecin de campagne, lequel pratiquait à Saint-Patrice.

C’est là que j’allai. Saint-Patrice est un petit village de la côte normande qui s’adosse à une forêt et qui descend doucement vers une plage de sable, resserrée entre deux falaises. Cette plage était alors sauvage et déserte. La mer, que je voyais pour la première fois, et les bois, dont le calme était si doux, me causèrent d’abord une sorte de ravissement. Le vague des eaux et des feuillages était en harmonie avec le vague de mon âme. Je courais à cheval dans la forêt ; je me roulais à demi nu sur la grève, plein du désir de quelque chose d’inconnu que je devinais partout et que je ne trouvais nulle part.

Seul tout le jour, je pleurais sans cause ; il m’arrivait quelquefois de sentir tout à coup mon cœur se gonfler si fort, que je croyais mourir. Enfin, j’éprouvais un grand trouble ; mais est-il en ce monde un calme qui vaille l’inquiétude que je sentais ? Non. J’en atteste les bois dont les branches cinglaient mon visage ; j’en atteste la falaise où j’allais voir le soleil descendre dans la mer, rien ne vaut le mal dont j’étais alors tourmenté, rien ne vaut les premiers rêves des hommes ! Si le désir embellit toutes les choses sur lesquelles il se pose, le désir de l’inconnu embellit l’univers.

J’ai toujours eu, avec assez de finesse, d’étranges naïvetés. J’aurais peut-être ignoré pendant bien des jours encore la cause de mon trouble et de mes vagues désirs. Mais un poète me la révéla.

J’avais pris aux poètes, dès le collège, un goût que j’ai heureusement gardé. À dix-sept ans j’adorais Virgile et je le comprenais presque aussi bien que si mes professeurs ne me l’avaient pas expliqué. En vacances, j’avais toujours un Virgile dans ma poche. C’était un méchant petit Virgile anglais de Bliss ; je l’ai encore. Je le garde aussi précieusement qu’il m’est possible de garder quelque chose ; des fleurs desséchées s’en échappent à chaque fois que je l’ouvre. Les plus anciennes de ces fleurs viennent de ce bois de Saint-Patrice où j’étais si heureux et si malheureux à dix-sept ans.

Or, un jour que je passais seul à l’orée de ce bois, respirant avec délices l’odeur des foins coupés, tandis que le vent qui soufflait de la mer mettait du sel sur mes lèvres, j’éprouvai un invincible sentiment de lassitude, je m’assis à terre et regardai longtemps les nuages du ciel.

Puis, par habitude, j’ouvris mon Virgile et je lus : Hic, quos durus amor

« Là, ceux qu’un impitoyable amour a fait périr en une langueur cruelle vont cachés dans des allées mystérieuses, et la forêt de myrtes étend son ombrage alentour… »

« Et la forêt de myrtes étend son ombrage… » Oh ! je la connaissais, cette forêt de myrtes ; je l’avais en moi tout entière. Mais je ne savais pas son nom. Virgile venait de me révéler la cause de mon mal. Grâce à lui, je savais que j’aimais.

Mais je ne savais pas encore qui j’aimais. Cela me fut révélé l’hiver suivant, quand je revis madame Gance. Vous êtes sans doute plus perspicace que je ne fus. Vous l’avez deviné, c’est Alice que j’aimais. Admirez cette fatalité ! J’aimais précisément la femme devant laquelle je m’étais couvert de ridicule et qui devait penser de moi pis même que du mal. Il y avait de quoi se désespérer. Mais alors le désespoir était hors d’usage ; pour s’en être trop servi, nos pères l’avaient usé. Je ne fis rien de terrible ni de grand. Je ne m’allai point cacher sous les arceaux ruinés d’un vieux cloître, je ne promenai point ma mélancolie dans les déserts ; je n’appelai point les aquilons. Je fus seulement très malheureux et passai mon baccalauréat.

Mon bonheur même était cruel : c’était de voir et d’entendre Alice et de penser : « Elle est la seule femme au monde que je puisse aimer ; je suis le seul homme qu’elle ne puisse souffrir. » Quand elle déchiffrait au piano, je tournais les pages en regardant les cheveux légers qui se jouaient sur son cou blanc. Mais, pour ne pas m’exposer à lui dire encore une fois : « Oui, monsieur », je fis vœu de ne plus lui adresser la parole. Des changements survinrent bientôt dans ma vie et je perdis Alice de vue sans avoir violé mon serment.

II

J’ai retrouvé madame Gance aux eaux, dans la montagne, cet été. Un demi-siècle pèse aujourd’hui sur la beauté qui me donna mes premiers troubles, et les plus délicieux. Mais cette beauté ruinée a de la grâce encore. Je me relevai moi-même en cheveux gris du vœu de mon adolescence :

— Bonjour, madame », dis-je à Madame Gance.

Et, cette fois, hélas ! l’émotion des jeunes années ne troubla ni mon regard ni ma voix.

Elle me reconnut sans trop de peine. Nos souvenirs nous unirent, et nous nous aidâmes l’un l’autre à charmer par des causeries la vie banale de l’hôtel.

Bientôt des liens nouveaux se formèrent d’eux-mêmes entre nous, et ces liens ne seront que trop solides : c’est la communauté des fatigues et des peines qui les forme. Nous causions tous les matins, sur un banc vert, au soleil, de nos rhumatismes et de nos deuils. C’était matière à longs propos. Pour nous divertir, nous mélangions le passé au présent.

— Que vous fûtes belle, lui dis-je un jour, madame, et combien admirée !

— Il est vrai, me répondit-elle en souriant. Je puis le dire, maintenant que je suis une vieille femme ; je plaisais. Ce souvenir me console de vieillir. J’ai été l’objet d’hommages assez flatteurs. Mais je vous surprendrais bien si je vous disais quel est, de tous les hommages, celui qui m’a le plus touchée.

— Je suis curieux de le savoir.

— Eh bien, je vais vous le dire. Un soir (il y a bien longtemps), un petit collégien éprouva en me regardant un tel trouble qu’il répondit : Oui, monsieur ! à une question que je lui faisais. Il n’y a pas de marque d’admiration qui m’ait autant flattée et mieux contentée que ce « Oui, monsieur ! » et l’air dont il était dit. »

XII
l’ombre

Il m’arriva, dans ma vingtième année, une aventure extraordinaire. Mon père m’ayant envoyé dans le bas Maine pour régler une affaire de famille, je partis un après-midi de la jolie petite ville d’Ernée pour aller, à sept lieues de là, visiter, dans la pauvre paroisse de Saint-Jean, la maison, maintenant déserte, qui abrita pendant plus de deux cents ans ma famille paternelle. On entrait en décembre. Il neigeait depuis le matin. La route, qui cheminait entre des haies vives, était défoncée en beaucoup d’endroits, et nous avions grand-peine, mon cheval et moi, à éviter les fondrières.

Mais, à cinq ou six kilomètres de Saint-Jean, je la trouvai moins mauvaise, et, malgré un vent furieux qui se leva et la neige qui me cinglait le visage, je pris le galop. Les arbres qui bordaient la route fuyaient à mes côtés comme des ombres difformes et douloureuses dans la nuit. Ils étaient horribles, ces arbres noirs, la tête coupée, couverts de tumeurs et de plaies, les bras tordus. On les nomme dans le bas Maine des émousses. Ils me faisaient une sorte de peur, à cause de ce qu’un vicaire de Saint-Marcel d’Ernée m’avait conté la veille. Un de ces arbres, m’avait dit le vicaire, un de ces vieux mutilés du Bocage, un châtaignier étêté depuis plus de deux cents ans et creux comme une tour, fut fendu du haut en bas par la foudre, le 24 février 1849. Alors, à travers la fente, on vit dedans un squelette d’homme qui se tenait tout debout, ayant à son côté un fusil et un chapelet. Sur une montre trouvée aux pieds de cet homme, on lut le nom de Claude Nozière. Ce Claude, grand-oncle de mon père, fut en son vivant contrebandier et brigand. En 1794, il prit part à la chouannerie, dans la bande de Treton, dit Jambe-d’Argent. Blessé grièvement, poursuivi, traqué par les bleus, il alla se cacher et mourir dans le creux de cet émousse. Ni amis ni ennemis ne surent ce qu’il était devenu ; et c’est un demi-siècle après sa mort que le vieux chouan fut exhumé par un coup de tonnerre.

Je songeais à lui, en voyant fuir les émousses de deux côtés du chemin, et j’allongeais l’allure de mon cheval. Il était nuit noire quand j’arrivai à Saint-Jean.

J’entrai dans l’auberge, dont l’enseigne faisait grincer tristement sa chaîne au vent, dans l’ombre. Et, après avoir conduit moi-même mon cheval à l’écurie, j’entrai dans la salle basse et me jetai dans un vieux fauteuil à oreilles, au coin de la cheminée. Tandis que je me réchauffais ainsi, je pus voir, à la clarté de la flamme, le visage de mon hôtesse. C’était celui d’une horrible vieille. Sur sa face, déjà couverte d’un peu de terre, on ne voyait qu’un nez rongé et des yeux morts dans des paupières sanglantes. Elle m’examinait avec défiance, comme un étranger. C’est pourquoi je lui dis, pour la rassurer, mon nom qu’elle devait bien connaître. Elle répondit, en secouant la tête, qu’il n’y avait plus de Nozière. Pourtant, elle voulut bien m’apprêter à souper. Elle jeta un fagot dans l’âtre et sortit.

J’étais triste et las, et tourmenté d’une angoisse indicible. Des images sombres et violentes venaient m’assaillir. Je m’assoupis un moment ; mais, dans mon demi-sommeil, je continuai d’entendre dans la trémie les gémissements du vent dont les rafales soulevaient sur mes bottes les cendres du foyer.

Quand, au bout de quelques minutes, je rouvris les yeux, je vis ce que je n’oublierai jamais, je vis distinctement, au fond de la chambre, sur le mur blanchi à la chaux, une ombre immobile ; c’était l’ombre d’une jeune fille. Le profil en était si doux, si pur et si charmant, que je sentis, en le voyant, toute ma fatigue et toute ma tristesse se fondre en un sentiment délicieux d’admiration.

Je la contemplai, ce me semble, pendant une minute ; il se peut toutefois que mon ravissement ait été plus ou moins long, car je n’ai aucun moyen d’en estimer la véritable durée. Je tournai ensuite la tête pour voir celle qui faisait une si belle ombre. Il n’y avait personne dans la chambre… personne que la vieille cabaretière occupée à mettre une nappe blanche sur la table.

De nouveau je regardai le mur : l’ombre n’y était plus.

Alors quelque chose comme une peine d’amour me prit le cœur, et la perte que je venais de faire me désola.

Je réfléchis quelques instants, avec une entière lucidité, puis :

— La mère ! dis-je, la mère ! qui donc était là, tout à l’heure ?

Mon hôtesse, surprise, me dit qu’elle n’avait vu personne.

Je courus à la porte. La neige, qui tombait abondamment, couvrait le sol, et aucun pas n’était marqué dans la neige.

— La mère ! vous êtes sûre qu’il n’y a point une femme dans la maison ?

Elle répondit qu’il n’y avait qu’elle.

— Mais cette ombre ? m’écriai-je.

Elle se tut.

Alors je m’efforçai de déterminer, d’après les principes d’une exacte physique, la place du corps dont j’avais vu l’ombre, et, montrant du doigt cette place :

— Elle était là, là, vous dis-je…

La vieille s’approcha, une chandelle à la main, et arrêta sur moi ses horribles yeux sans regard, puis :

— Je vois, à cette heure, dit-elle, que vous ne me trompez pas, et que vous êtes bien un Nozière. Seriez-vous point le fils à Jean, le docteur de Paris ? J’ai connu son oncle, le gars René. Il voyait, lui aussi, une femme que personne ne voyait. Il faut croire que c’est une punition de Dieu sur toute la famille pour la faute de Claude le chouan, qui perdit son âme avec la femme du boulanger.

— Parlez-vous, lui dis-je, de Claude, dont le squelette fut trouvé dans le tronc creux d’un émousse, avec un fusil et un chapelet ?

— Mon jeune monsieur, le chapelet ne lui servit de rien. Il s’était damné pour une femme.

La vieille ne m’en dit pas davantage. Je pus à peine goûter le pain, les œufs, le lard et le cidre qu’elle me servit. Mes yeux se tournaient sans cesse vers le mur où j’avais vu l’ombre. Oh ! je l’avais bien vue ! Elle était fine et plus nette que n’aurait dû l’être une ombre produite naturellement par la clarté tremblante de l’âtre et la flamme fumeuse d’une chandelle.

Le lendemain je visitai la maison déserte où vécurent en leur temps Claude et René ; je parcourus le pays, j’interrogeai le curé ; mais je n’appris rien qui pût me faire connaître la jeune fille dont j’avais vu l’ombre.

Aujourd’hui encore, je ne sais s’il faut en croire la vieille cabaretière. Je ne sais si quelque fantôme visitait, dans l’âpre solitude du Bocage, les paysans dont je sors, et si l’Ombre héréditaire, qui hantait mes aïeux farouches et mystiques, ne s’est pas montrée avec une grâce nouvelle à leur enfant rêveur.

Ai-je vu dans l’auberge de Saint-Jean le démon familier des Nozière, ou plutôt ne me fut-il pas annoncé, dans cette nuit d’hiver, que ma part des choses de ce monde serait la meilleure et que l’indulgente nature m’avait accordé le plus cher de ses dons, le don des rêves ?