Le Louis d’or

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Le Louis d’or. À Mademoiselle de Scudéry. Avec une réponse de la même.
Samuel Isarn

1660



Le Louis d’or1.
À Mademoiselle de Scudery.

Sapho, qui recevez de mille endroits divers
Tant de prose galante et d’agréables vers,
——--Jettez les yeux sur cet ouvrage :
——--De grâce, daignez le souffrir ;
——--Quand j’eus dessein de vous l’offrir,
Votre seule bonté m’en donna le courage !
Ainsi, rare Sapho, l’ornement de nos jours,
——--Sans chercher de plus longs detours,
——--Ni sans m’excuser davantage,
——--Je vais commencer mon discours :

Ne vous imaginez pas, Mademoiselle, que ce que je vais vous conter soient des nouvelles particulières de la cour ; bien que j’y sois depuis quelque temps, je n’en sai pas davantage. Les gens aussi peu considerables et aussi peu empressez que moi la suivent assez ordinairement sans la voir, ou la voyent bien souvent sans la connoître. L’autre jour, m’étant retiré de meilleure heure qu’à l’ordinaire, dans l’oisiveté où je me trouvai, m’amusant à compter ce qui me restoit d’argent pour mon voyage, il me tomba dans la pensée que, si tant de pièces differentes que je tenois avoient du sens et de l’intelligence dans la tête, dont elles étoient marquées, il n’y auroit presque rien qu’elles ne pussent m’apprendre ; et que, l’or et l’argent ayant de tout temps gouverné le monde, on pourroit sçavoir par leur moyen des nouvelles de tous les siècles. À peine avois-je eu cette pensée, qu’une pistole d’Italie2, que j’avois separée des autres, prenant brusquement la parole pour toutes, me parla de cette sorte :

——--Comme je te connois discret,
——-- Je t’avertis en confidence ;
—-Mais n’en dis rien, car c’est un grand secret :
À tort vous nous croyez manquer de connaissance ;
——--La pluspart des hommes sont fous,
——--Car, bien que nous sçachions nous taire,
——--Nous voyons ce qu’ils font pour nous,
——--Et savons ce qu’ils nous font faire.

Je fus fort epouvanté d’une nouveauté si extraordinaire ; bien que je n’ignorasse point que les pistoles se mêloient de beaucoup de choses, je ne sçavois pas encore qu’elles sçussent parler. Mais enfin, m’étant un peu rassuré, je lui repartis : « Eh quoi ! as-tu bien assez d’esprit pour repondre à toutes les questions que je te ferai ? »

Alors, avec ardeur reprenant la parole ;
—-« Je dirai d’or ! » repliqua la pistole.

« Vraiment, lui dis-je, tu ne te contentes pas de parler, tu fais des vers, et, qui pis est, tu fais des pointes ! Mais, puisque te voilà de si belle humeur, je suis prêt à t’écouter. Je ne serai pas le premier qui me serai engagé dans des dialogues extraordinaires ; en tout cas, puisqu’il y en a dans Lucien d’aussi surprenans, il sera mon garant. Surtout, si tu me veux plaire, entretiens-moi de diverses choses dont tu peux avoir connoissance ; conte-m’en des galantes autant qu’il te sera possible, mais au moins que je ne sçache rien de certaines aventures qui ne meritent pas le nom de galanterie, et dans les quelles les pièces de moindre valeur que toi peuvent avoir cours.

——--Sur cet article, par avance,
——--J’impose un eternel silence
—-Aux ecus d’or autant qu’aux ecus blancs.

« Ne crains point, interrompit gravement un double louis qui mouroit d’envie de parler ; si nous avions à t’entretenir de quelque chose qui approchât de l’amour, où l’interêt peut avoir quelque lieu, nous ne traiterions pas cette matière si grossierement ; je ne te parlerois que de ces dons, utiles et secrets, que l’on appelle generosité et grandeur d’âme ; que de ces personnes bien faites et bien faisantes3 qui, pour donner courage à leurs galans, travaillent à leur etablissement et à leur fortune, ou de ces galans industrieux qui sçavent faire des liberalitez si à propos qu’on ne sçauroit les refuser ; enfin, de tous ceux qui employent leurs richesses pour l’utilité ou pour le plaisir des personnes qu’ils aiment.

Qui sçait de ses grands biens faire un parfait usage
——--Est magnifique en equipage,
——--Fait tout avec profusion,
Tâche à donner souvent bal ou colation ;
Que s’il peut engager en quelque promenade
L’objet dont les beaux yeux l’ont sçû rendre malade,
Son carrosse attelé de six chevaux de prix
Fait trembler sous ses pas le pavé de Paris ;
Il se met en campagne, et, sans reprendre haleine,
En d’agréables lieux il conduit l’inhumaine.
Là l’aimable musique et les mets delicats,
Par des soins diligens, ont devancé leurs pas.
——--Cependant, ce train magnifique,
Tous ces mets delicats, cette aimable musique,
——--Ce qui devance ou ce qui suit,
Et qui gagne le cœur des plus indifferentes,
——--Ce n’est que de l’argent traduit
——--En cent manières differentes.

« En effet, poursuivit le louis, recevoir ou donner de l’argent est une chose également honteuse ; même après l’avoir donné, quelques-uns tâchent de le ratraper. Une dame de ma connoissance en usa de cette sorte assez plaisamment, il y a quelque temps. Après avoir fait un present considerable à son amant, elle le pria, à deux jours de là, de lui prêter tout ce qu’il auroit d’argent en son pouvoir pour une affaire de consequence qui lui étoit survenue.

Le cavalier, surpris d’entendre ces paroles,
De sa mourante bourse arracha ses pistoles,
——--Et, confus autant qu’interdit,
——--Les croyant prêter, les rendit.

« Toutes fois, continua le quadruple, si tu voulois être entierement satisfait, il te faudroit parler à tous ceux que tu viens de remettre dans ta bourse. Quand nous sommes seuls, comme je suis presentement, nous ne sommes pas propres à grand chose ni ne sommes point d’un fort grand entretien. Cependant, beaucoup de nous ensemble faisons tous les jours des choses incroyables ; et c’est en grande compagnie que nous avons contribué au gain de plusieurs batailles, à la prise de plusieurs villes imprenables, et à mille conquêtes amoureuses. » Il m’avertit même de bonne foi que, le plus souvent, la vertu des gens ordinaires n’alloit que du plus au moins4 ;

Que leur grand nombre avait des charmes si puissans,
Que souvent la plus prude, et que le plus habile,
——--Qui peut resister à deux cens,
——--Se laisse emporter à deux mille.

« Je croi fort aisément ce que tu dis, lui repondis-je ; mais, quoi qu’il en soit, j’aime mieux ne m’engager en conversation qu’avec toi seul, de peur d’embrouiller la chose. — Tu n’as pas tant de tort, me dit-il ; si nous étions plus de deux, nous voudrions peut-être parler tous à la fois, comme font assez ordinairement les hommes quand ils se trouvent plusieurs ensemble. Ecoute-moi donc tout seul, je t’en conjure, et sois persuadé que je te ferai sçavoir des choses assez curieuses. Comme je suis d’un or le plus ancien qu’on puisse trouver, je pourrai te conter mes aventures : car, afin que tu ne t’y trompes pas, j’ai conservé le même sens et la même intelligence que j’ai présentement, dans toutes les formes differentes sous lesquelles j’ai paru. Je fus tiré de la mine sous le règne du dernier Darius, et j’ai vu tout le bouleversement de ce grand empire. Cependant, sans te rien dire de toute la suite de l’histoire, dont je te fais grâce et que je te pourrais conter ici s’il m’en prenoit fantaisie, il me suffira de t’apprendre qu’en ce temps-là je portai la figure du conquerant qui renversa le trône des Perses ; et je me contenterai de te faire sçavoir, en passant, quelque chose des amours de ce siècle-là, qui étoient tout à fait differentes de celles de celui-ci. Les langueurs, les plaintes et les desespoirs n’étoient point en usage parmi les courtisans de ce grand prince. Comme c’étoient tous gens accoutumez à de promptes et grandes expeditions, ils avançoient bien plus en un jour qu’on ne fait maintenant en une année. Pour te confirmer en cette verité, souviens-toi de la reine des Amazones.

——--Rappelle un peu dans ta memoire
—-De Talestris la memorable histoire,
Qui, pour se delivrer de ce mortel ennui
——--Qu’on a toujours de trop attendre,
Arriva le matin dans le camp d’Alexandre
——--Et coucha le soir avec lui.
Mais depuis est venu le règne des fleurettes5,
Veritable chicane en matière d’amour :
L’on ne fait qu’en dix ans ce qu’on fit en un jour.
——--Encore, dans ces amourettes
——--Où l’on se brûle à petit feu,
Si l’on trouve jamais ou coquette ou cruelle,
——--Ce n’est qu’un pitoyable jeu,
——--Et tout se passe en bagatelle6.

« Mais, pour te conter par ordre mes aventures, il faut que je te die que, long-temps après la mort d’Alexandre je tombai entre les mains d’un avare qui, ne se contentant pas de m’enfermer avec plusieurs de mes compagnons, il nous enterra, ce miserable, dans les fondemens d’une vieille tour, et mourut enfin sans s’être servi de son argent ni sans l’avoir enseigné. Nous demeurâmes là plusieurs siècles, jusqu’à ce qu’on nous deterra par hazard, en creusant pour avoir les pierres des murailles sous les quelles nous étions. Nous fûmes ainsi de nouveau remis au jour, mais nous n’y fûmes pas plutôt que nous trouvâmes une grande difference dans le monde.

——--Depuis ce long enterrement,
Le monde avoit changé de forme et de figure :
——--L’on y parloit differemment ;
——--Tout étoit d’une autre nature.
Nous n’étions même plus à l’usage de tous,
Puisqu’enfin, en sortant de dessous la muraille,
——--Jusques à la moindre de nous,
Parvint à la grandeur d’antique et de medaille.

« Aussi fûmes-nous recherchez avec soin des curieux, qui nous firent valoir un prix excessif et qui nous montroient comme le plus rare ornement de leurs cabinets. Je pense que je serois encore entre leurs mains, si mon dernier maître, qui se méloit de chymie, me jugeant d’un or très-pur, ne m’eût voulu multiplier. Je ne sçache point de tourment qu’il ne me fît endurer. Il essaya toutes choses inutilement ; il me fit passer plusieurs fois par le feu ;

——--Mais il ne fit que s’y morfondre.
——--Il eut beau me fondre et refondre,
——--Le bon homme fut confondu,
——--Car je ne fus rien que fondu.

« Je ne demeurai pourtant pas longtemps en cet état : je fus donné à un orfèvre, qui m’employa à mettre en œuvre plusieurs diamans de prix, et fit une boëte de portrait magnifique. À peine étoit-elle achevée, qu’un jeune Romain l’achetta pour mettre le portrait de sa maîtresse. Au reste, comme l’on ne conte jamais d’histoire pareille à celle-ci sans qu’il soit à propos de se souvenir de quelques vers, il faut que je t’en dise, qui ont été traduits en françois, et que j’entendis reciter à notre cavalier un jour qu’il regardoit le portrait de sa maîtresse et qu’il parloit à soi-même, suivant la louable coutume des amans :

——--Malgré la rigueur de l’absence,
L’Amour, qui sçait charmer la plus forte douleur,
——--Vient au secours de ma constance
Et tient ce doux propos dans le fond de mon cœur :
Vis en repos, Tircis ; ta divine princesse
Partage en ce moment ta profonde tristesse,
Et, par mille transports secondant tes desirs,
——--Elle te rend avec tendresse
Et douleur pour douleur et soupirs pour soupirs.
——--Alors, dans l’excès de ma joye,
Je sens dans mon esprit tant de charmes secrets,
——--Qu’en quelque rang que je la voye,
J’abandonne mon cœur aux plus hardis souhaits.
Amour, qui prens le soin d’une flamme si belle,
——--Afin de la rendre immortelle,
À nos cœurs amoureux donne une même loi :
——--Que je ne vive que pour elle,
——--Qu’elle ne vive que pour moi !

« Tu jugeras, par ces vers, que c’etoit un simple cavalier qui aimoit une personne fort au-dessus de lui ; et je ne t’en dirai pas davantage, car, en matière de digressions comme de folies, les plus courtes sont les meilleures. Aussi, sans m’arrêter à cette histoire, je t’apprendrai que je passai entre les mains d’un autre maître, qui m’employa d’une manière bien differente, quoiqu’au même usage : il me fit servir à cinq ou six portraits en moins de rien, et j’eus le divertissement de voir que tantôt la blonde chassoit la brune, selon que la blonde ou la brune regnoit dans son cœur. J’avois pourtant bien du dépit de ce qu’il en quittoit quelquefois une belle pour une laide, car il ne lui importoit pourvû qu’il changeât. Il ne laissoit pas, après cela, d’avoir des moments bien amoureux ; et il me souvient qu’un jour qu’il attendoit sa dernière maîtresse, il dit plusieurs fois d’un air assez languissant, passionné et chagrin :

——--Qu’une impatience amoureuse
——--Est un supplice rigoureux !
Qu’une heure qu’on attend, et qui doit être heureuse,
——--Cause de momens malheureux !

——--Quoi ! Climène n’est point venue ?
——--Cette ingrate ne m’aime pas ;
——--Qui pourroit l’avoir retenue,
——--Si l’Amour couduisoit ses pas ?

« Enfin, ce galant homme se lassa de celle-ci comme des autres, et, quelque temps après l’avoir quittée, comme il étoit changeant en tout, il fit faire de sa boëte de portrait deux tables de diamans7. Nous fûmes ensuite au service d’une dame, qui nous donna bien du plaisir avec ses façons : elle avoit deux galans, dont l’un étoit fort riche et fort sot, mais faisant grande dépense ; l’autre étoit bien fait, plein d’esprit et de cœur, mais marchant à fort petit train.

Aussi, pour adoucir cette fière inhumaine,
——--Ecrire juste et parler bien
——--Ne lui purent servir de rien.
——--Il perdit ses pas et sa peine ;
——--Car, par un silence eloquent,
L’autre, sans dire mot, lui comptoit de l’argent.

« Cependant, le règne de cette belle finit en moins de rien. L’un se lassa de souffrir et l’autre de payer, et je fus separé des diamans avec les quels j’avois été depuis longtemps pour être employé à mille usages differens. Je fus tantôt en bague, tantôt en montre, tantôt en chaîne ; mais, sur toutes choses, je devins un des plus jolis cachets du monde. Je portai la figure d’un petit Amour qui, au lieu d’avoir son bandeau sur les yeux, l’avoit sur la bouche, et qui, marchant comme à la dérobée, et fort doucement, tenoit une de ses mains devant son flambeau pour en cacher la clarté ; ces cinq paroles étoient écrites autour :

Ni le bruit ni l’éclat8.

« Je pourrois bien te conter ici mille choses si je voulois, mais ma qualité de cachet m’en empêche, et je te puis même assurer que jamais personne n’a rien sçû des mystères dont j’ai été depositaire.

——--Mon empreinte, toujours heureuse,
——--Ne ferma jamais de poulet,
—-Ni ne servit à de lettre amoureuse
——--Qui vît eventer son secret.

« Il fallut pourtant changer de condition avec le temps. Je fus encore fondu plusieurs fois, et j’ai servi à plusieurs statues ; j’ai été employé tantôt à celle d’un héros, d’un demi-dieu, d’une déesse, d’un homme, et tantôt à celle d’un animal. Mais, à la verité, bien que j’aye été dans tant de conditions differentes, je n’ai jamais pû devenir or potable, quelque soin qu’on y ait apporté : je suis revenu en monnoye plusieurs fois, et il n’y a point d’usage où je n’aye été mis : tantôt j’ai été employé pour payer, tantôt pour prêter, tantôt pour donner, rarement pour honorer la vertu, mais plus rarement encore pour la récompense d’un poëte. Les choses magnifiques qu’ils disent de tous ceux qui leur peuvent faire du bien leur sont presque toujours inutiles.

——--Leur merite est toujours connu ;
——--Mais les grands seigneurs sont étranges,
——--Et qui subsiste de louanges
——--Vit avec peu de revenu.

« Mais, pour ne m’arrêter pas davantage, il faut que je t’apprenne que j’ai presque couru toute la terre, que j’ai été sequin en Turquie, mouton à la grand-laine9, noble à la rose10 et jacobus en Angleterre, double ducat en Espagne ; et que je te pourrois compter mille sortes de choses ; mais j’aime bien mieux qu’on m’accuse d’avoir oublié beaucoup que d’avoir trop dit. Il me suffira donc de t’apprendre qu’après toutes ces aventures, comme je semblois être destiné au service des dames, je fus remis en œuvre et fus employé en une paire de pendans d’oreilles. Je ne fus pas plutôt en cet état, que je benissois ma bonne fortune, m’imaginant que je ne pouvois manquer d’être du secret de la personne que j’allois servir, et je crus que tous ces petits mots, qu’on disoit si bas, étoient des choses si agréables, que j’aurois un plaisir extrême à les entendre. Je fus pourtant bien attrapé quand je connus que ce n’étoit le plus ordinairement que des secrets que tout le monde sçavoit, que de fausses confidences et que des sottises dites avec precaution. Je m’avisai même qu’il y avoit certains galans qui parloient à ma maîtresse de cette sorte pour faire les importans, ou pour faire croire à ceux qui les voyoient qu’ils n’étoient point mal avec une dame aussi bien faite. Cependant, comme celle-ci étoit fort coquette, et qu’elle écoutoit à droite et à gauche, chacun de nous n’avoit que la moitié de son secret ; ce n’est pas que la pluspart du temps ce ne fût la même chose, car ce qui entroit par une oreille sortoit par l’autre : surtout pour les reprimandes d’une vieille dame qui lui faisoit souvent des leçons. Enfin, je n’aurois jamais achevé si je voulois dire tout ce qu’on entend à l’oreille d’une coquette, et tout ce que j’appris au service de celle-là ! Elle l’étoit si fort qu’après avoir trompé tout le monde, tout le monde la quitta.

——--Vous qui pensez avec adresse
——--Fourber et coqueter sans cesse,
——--Même chose vous aviendra,
——--Autant vous en pend à l’oreille ;
——--Et quiconque coquetera
——--Craigne une avanture pareille.

« Enfin, après m’être beaucoup ennuyé avec la belle dont je viens de parler, je faillis à perir absolument, car une demoiselle suivante nous vola et me separa des emeraudes avec les quelles j’étois depuis un temps si fâcheux ; si bien que je fus brisé en mille pièces et mis au billon avec quelque passement d’argent11. Je ne fus pas plutôt en cet état qu’il ne tint presque à rien que je ne fusse donné à ces hommes impitoyables et cruels qui, à force de coups de marteaux, mettent l’or en feuille ou en couleur. J’étois anéanti, si cette dernière aventure me fût arrivée, et je te laisse à penser le grand plaisir que j’aurois eu, ou quel avantage ce doit être de servir à la dorure d’un plancher, d’être appliqué au derrière d’un carrosse11, ou de finir malheureusement sa vie en papier doré ! Ma bonne fortune me garantit de tous ces malheurs, et je suis parvenu à la dignité et en l’etat où tu me vois, dans lequel je souhaite de demeurer à jamais. Car, ni l’image de tant de princes que j’ai portée, ni la figure du grand Alexandre que j’ai conservée durant tant de siècles, ne m’embellissoit point tant que celle du jeune héros que je porte aujourd’hui, qui, avec toutes les vertus qui manquoient à l’autre, et avec encore plus de courage que lui, s’il ne venoit de donner la paix, auroit trouvé la conquête de tout le monde aisée12.

Aux lauriers immortels qui couronnent sa tête
Jules vient de mêler les myrthes de l’Amour,
Un calme bien heureux succède à la tempête :
La Discorde est rentrée en son triste sejour.
Nous ne verrons former nos heureuses années
——--Que de beaux et paisibles jours.
——--De nos cruelles destinées
Jules vient d’arrêter le pitoyable cours.

« Cependant il est temps que je finisse, de peur de t’ennuyer, et que je te laisse en repos pour ce soir. S’il te prend fantaisie d’en sçavoir davantage, tu n’as qu’à t’informer à d’autres pièces à qui il sera arrivé des choses d’une nature différente. »

Notre dialogue finit ainsi, et le louis n’eut pas plutôt cessé de parler, que je pris la resolution d’avoir, quelques jours après, une pareille conference avec les autres : à quoi je n’aurois pas manqué, si toute cette bonne compagnie ne se fût bientôt separée, et si je n’eûsse vû, avec un deplaisir tout à fait sensible, qu’il m’étoit impossible de faire de longues conversations, et retenir long-temps mon argent avec moi.

Reponse de Mademoiselle de Scudery.

Vous sçavez bien, Monsieur, que je suis accoutumée d’entendre parler des lapins, des fauvettes et des abricots14 ; mais après tout je n’ai pas laissé d’être surprise de la conversation que vous avez eue avec votre louis d’or, et je le trouve si bien instruit des choses du monde que j’en suis étonnée.

Quand il seroit du temps des premiers jacobus,
Des nobles à la rose et des vieux carolus,
——--Il ne sçauroit pas plus de choses.
Ovide a moins que lui fait de metamorphoses.
Il fait aux plus galans d’agréables leçons ;
Il raille, il fait des vers de toutes les façons.
——--Mais ce qu’il fait de plus etrange,
——--C’est qu’entre mes mains il se range ;
——--Car ses frères ne m’aiment pas.
Ils n’ont aussi pour moi que de foibles appas,
——--Et par le mepris je m’en vange.
Mais pour ce Louis d’or que je reçois de vous,
——--De qui la gloire est immortelle,
—-Qui ne craint plus ni touche ni coupelle,
Il fait seul un trésor dont mon cœur est jaloux.

Voilà, Monsieur, tout ce qu’une malade vous peut repondre ; mais je vous assure que ce n’est pas tout ce qu’elle pense, et que, si Sapho se portoit bien, elle vous loueroit de meilleure grâce et vous remercieroit avec plus d’esprit. Que sçay-je même si, passant des louanges de votre Louis d’or à un sujet plus relevé, elle ne se sentirait point inspirée de vous parler

D’un Louis dont la vie, en merveilles feconde,
Est l’ouvrage du ciel et le bonheur du monde,
Dont le bras triomphant et les charmes vainqueurs
Domptent les nations et captivent les cœurs ;
D’un Jule dont les soins redonnent à la France
Les jeux et les plaisirs, la paix et l’abondance,
Qui va faire couler dans nos heureux climats
Ces larges fleuves d’or, la force des États,
Et gemir de regret le Pactole et le Tage
Que la Fable a flattez d’un pareil avantage ;
D’un Jule dont les soins ont nos desirs bornez ;
Dont les sages conseils, justement couronnez,
Font voir à l’univers que la plus belle gloire
Est de cesser de vaincre au fort de la victoire.

Mais je m’apperçois que ce sujet là est trop relevé pour moi, et qu’il vaut beaucoup mieux ne rien dire que de n’en pas dire assez. Il n’en est pas de même de vous, Monsieur ; au contraire, je vous exhorte à faire quelque ouvrage plus grand à la gloire de ceux que vous avez loués en huit vers seulement, car il ne faut pas faire des portraits en petit d’un grand héros, comme on en fait d’une maîtresse, puisqu’on ne doit avoir les uns que pour les cacher, et que les autres doivent être vus de tout le monde.


1. Cette pièce agréable « si souvent imitée » comme l’a dit M. Cousin (La Société françoise au XVIIe siècle, t. II, p. 195), ce petit roman monétaire, prototype de tant d’autres, où l’on a mis en scène écus, schellings et même jusqu’à l’humble sou, pour leur faire raconter leur histoire, fut très-remarqué dans la société des précieuses, dont le règne finissoit quand il parut. La première édition fut presque contemporaine des Précieuses ridicules. Elle ne portoit pas le titre inscrit ici. Voici celui qu’on lisoit sur sa première page : La Pistole parlante, ou la Métamorphose du louis d’or, Paris, de Sercy, 1660, in-12. L’année suivante paraissoit une nouvelle édition avec le titre nouveau qui est resté : Le Louis d’or ; à mademoiselle de Scudéry, Paris, Loyson, 1661, in-12. Nous n’en connoissons pas d’autre réimpression séparée. Le Louis d’or ne fut de nouveau publié que dans le Recueil des Poésies de Madame de La Suze, etc. ; et dans celui des Pièces choisies tant en prose qu’en vers, dont La Monnoye fut l’éditeur anonyme, La Haye, Van Lom, Pierre Gosse et Albers, 1714, pet. in-8, t. II, p. 241–272. Ces recueils sont rares ; les deux éditions isolées du Louis d’or le sont encore plus. On nous saura donc gré de lui donner place dans ce volume. Il le mérite non-seulement à cause de sa rareté et de son tour ingénieux et spirituel, qui en fait l’écrit le moins précieux peut-être qui soit sorti de l’école des précieuses, mais aussi à cause de l’attention accordée à son auteur Isarn par M. Cousin, dans le beau livre cité tout à l’heure, et de l’espèce de bruit fait dans un journal spécial, autour de ce même Isarn dont M. A. T. Barbier nioit l’existence, tandis que M. P. Lacroix soutenoit qu’il avoit bel et bien écrit. V. Bulletin du Bouquiniste, 1858, p. 271, 359. — Isarn ou Yzarn, dont on ne sait pas l’autre nom, étoit de Castres, comme Pellisson, mais beaucoup plus beau, plus riche, et même, ou peu s’en faut, aussi spirituel quand il falloit s’en tenir à la galanterie. — Tallemant, qui le vit beaucoup chez la femme de son cousin Gédéon Tallemant, dont la passion pour Isarn fit grand bruit, dit de lui (édit. P. Paris, t IV, p. 389) : « Garçon bien fait, qui a bien de l’esprit et qui fait joliment des vers. » On jugera tout à l’heure de la vérité de ce dernier éloge. Il eut force aventures galantes, car il se piquoit peu de constance, ainsi que nous le ferons voir plus loin en son lieu. C’étoit un des assidus de la société du samedi chez mademoiselle de Scudéry ou chez mademoiselle Boquet. Dans la fameuse journée des Madrigaux (20 décembre 1653), dont Pellisson rédigea le procès-verbal, Isarn est présent, et, comme toujours, place son mot et ses petites rimes : « Isarn, dit M. Cousin, pressé de rimer à son tour, répond en vers qu’il lui faut un délai d’une quinzaine, et proteste qu’à l’avenir il aura toujours des impromptus dans sa poche. » Fait-on quelque part gala de précieux ou de précieuses, dîne-t-on, par exemple, chez l’évêque de Vence, Godeau, soyez sûr qu’Isarn est du régal, avec Chapelain, mademoiselle de Scudéry et mademoiselle Robineau. S’il s’absente de Paris pour aller à Bordeaux, il est toujours d’esprit, et de cœur avec ses amis. Ainsi au mois d’octobre 1656, Pellisson écrit a mademoiselle de Scudéry qu’il a reçu deux billets galants d’Isarn, à qui une nouvelle maîtresse qu’il aime fort ne fait pas oublier sa chère société de Paris. Je ne sais ce qu’il devint, ni quand il mourut. Après le temps des précieuses, je ne trouve plus Izarn. Un personnage de ce nom, commis de Seignelay, m’est indiqué, par les Mémoires d’Amelot de la Houssaye (t. II, p. 366), comme ayant suivi à Venise ce jeune secrétaire d’État ; mais ce n’est pas le notre, c’est un de ses parents.

2. Les pistoles étoient une monnoie d’Espagne, mais il en venoit aussi d’Italie. « Elles étoient du poids des louis et au même titre et remède. » Voilà pourquoi Isarn a pu indifféremment appeler la pièce qu’il fait parler pistole ou louis d’or. La pistole avoit déjà la valeur qu’on lui a laissée dans les provinces, où son nom est encore employé comme signe monétaire. Elle valoit dix francs ; c’étoit aussi le taux du louis. En 1648, pendant les premiers temps de la misère de la Fronde, on le fit monter jusqu’à douze francs ; mais, en 1662, le roi le rabattit à son ancien taux. En 1689, par ordonnance du mois de décembre, il revint à sa valeur révolutionnaire et même la dépassa ; il fut porté à 12 liv. 10 sols (Journal de Dangeau, édit. complète, t. III, p. 39). Sous la régence, en 1718, il monta d’un tiers ; il étoit à 18 livres, et le double louis à 36. « Mon fils, écrit la duchesse d’Orléans (Nouv. Lettres, édit. G. Brunet, p. 150), est venu cet après-midi, et nous a apporté l’arrêt qui modifie le cours du numéraire ; le louis d’or vaut désormais 36 livres. Ceux qui ont beaucoup d’argent gagneront joliment. » Sous Louis XV, il redescendit à 30 livres, et le louis simple à 15, mais ce fut pour remonter à 20, puis à 24, où nous l’avons vu. — II y a dans la Muze normande de David Ferrand, 26e partie, une ballade sur le rabais des Louys, en 1662.

3. Bien faisant, qui étoit un mot tout nouveau, ne s’écrivoit pas alors tout d’une pièce. On séparoit, comme ici, l’adverbe du participe, de façon qu’ils ne fissent jamais complétement corps et pussent garder l’allure qui leur étoit propre. On auroit cru faire une faute alors si l’on avoit dit : plus bien faisant. On disoit, comme fit Voiture dans une de ses lettres : mieux faisant. Quant à bien-faisance, c’étoit un mot créé par Balzac, mais qu’on n’employoit pas. Un siècle après, l’abbé de Saint-Pierre le retrouva (V. Mémoire pour diminuer le nombre des procès, p. 37), et on lui en fit honneur comme d’une invention.

4. Isarn, qui étoit très-magnifique dans ses courts amours, savoit mieux que personne le pouvoir des pistoles bien employées pour la conquête d’un cœur. Dans le Cyrus (t. VII, liv. iii), où, comme nous verrons, il est peint sous le nom de Thrasile, on le voit toujours en dépense pour quelque maîtresse : « Tantôt il luy donnoit le bal, une autre fois il la surprenoit par une musique. Si elle s’alloit promener et qu’il y fust, il faisoit qu’elle trouvast une collation magnifique. »

5. C’étoit le mot qui, depuis quelque temps, étoit devenu à la mode pour exprimer les fleurs de bien dire, dont l’amoureux parfume ses paroles pour faire accepter son amour. Les livres où ceux dont le cœur ne parloit pas d’abondance alloient se fournir de belles phrases avoient même pris pour titre le mot que je viens de dire : Fleurs de bien dire… pour exprimer les passions amoureuses de l’un comme de l’autre sexe, Paris, Guillemot, 1598, pet. in-12 ; Les Marguerites françoises, ou Fleurs de bien dire, etc., Rouen, Behoust, 1625, in-12. Le Nicodème du Roman bourgeois (édit. elzevir., p. 88), « qui estoit un grand diseur de fleurettes », avoit cueilli celles qui jonchoient sa conversation avec Javotte dans ces Marguerites françoises. — Chez les Grecs, on disoit, dans le même sens, ρωδα ἔιρειν, parler roses (Aristoph., Nuées, act. II, sc. 2). Le Noble a voulu chercher une autre étymologie : il a cru que conter fleurettes, c’étoit compter à celle qu’on aime une somme d’argent, en cette jolie monnoie du temps de Charles VI sur laquelle étoit marquée une petite fleur, florette. II s’est trompé. V. Lettres de madame Du Noyer, 1757, in-12, t. III, p. 225.

6. Isarn n’étoit pas homme à faire sa pâture de ces creuses bagatelles ; il lui falloit l’amour réel et toujours nouveau. Dans le Cyrus, où sous le nom de Thrasile il est donné pour le type de l’inconstance, on le voit tour à tour amoureux de quatre princesses (t. VII, liv. iii). Cyrus lui en fait reproche, et Thrasile répond : « On peut avoir plusieurs amours sans être infidèle. » S’il n’aimoit qu’un jour, ce jour du moins étoit tout de galanterie et de magnificences, ainsi que nous l’avons fait voir tout à l’heure. Une Gazette du Tendre, conservée dans les manuscrits de Conrart (in-fol., t. V, p. 147), nous donne des nouvelles de son inconstance. Elles sont datées d’Oubly : « Il arriva icy, il y a quelques jours, un estranger (M. Izarn) de fort bonne mine, qui, après avoir passé de Nouvelle-Amitié à Grand-Esprit, de Grand-Esprit à Jolis-Vers, de Jolis-Vers à Billet-Galant, et de Billet-Galant à Billet-Doux, s’égara en partant de cet agréable village ; de sorte qu’au lieu d’aller à Sincérité, il vint dans notre ville, où il fut un jour tout entier sans s’apercevoir qu’il estoit égaré. Mais aussy, dès qu’on l’en eut fait apercevoir, il partit d’icy avec tant de diligence, qu’il y en a qui assurent qu’il a plus fait de chemin en deux jours qu’il en n’en avoit fait depuis qu’il étoit parti de Nouvelle-Amitié. » Un peu plus tard, on le retrouve à Respect, d’où il part pour Tendre, à la nage.

7. On appeloit diamant en table celui qui était taillé de sorte que sa surface restoit plane, avec de simples biseaux. Ainsi taillé et enchâssé dans l’or, il servoit surtout pour les bracelets.

8. M. Cousin, qui a cité ce passage (La Société françoise du XVIIe siécle, t. II, p. 195), pense avec quelque raison que ce cachet, au discret emblème, est une allusion évidente à celui que Conrart, le soir de la journée des Madrigaux, avoit donné à mademoiselle de Scudéry : « Le généreux Théodamas, en se retirant, avoit donné à Sapho je ne sais quoy, enveloppé d’un papier bien parfumé, à la charge qu’elle ne le regarderoit que lorsqu’il seroit parti. Ce je ne sais quoy estoit un cachet de cristal, gravé du chiffre de Sapho et du sien mêlés ensemble. »

9. C’est un mot que maître Isarn a trouvé dans Rabelais (liv. I, ch. 8, § 3, et liv. III, ch. 2). On appeloit ainsi une monnoie d’or fin qui eut cours depuis saint Louis jusqu’à Charles VII. Elle valoit 12 sols 6 deniers d’argent, et portoit sur la face un agneau, avec ces mots autour : Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis.

10. Monnoie d’or qu’Édouard III fit frapper en 1344. On l’appeloit noble à cause de la pureté du son or, et à la rose parce que sur le revers elle portoit la rosé de Lancastre et d’York. Dans les Bigarrures de Des Accords, 1608, in-12, p. 14, se trouve représenté un noble à la rose à l’effigie de Henri VIII ; il valoit alors cent sous, d’après le taux réglé par l’ordonnance de 1532. Les plus beaux étoient les nobles de Raymond, qu’on appeloit ainsi parce qu’on croyoit qu’ils avoient été faits avec l’or que Raymond Lulle avoit, par œuvre hermétique, fabriqué pour le roi d’Angleterre. V. Delecluze, Notice sur Raymond Lulle, p. 28.

11. Les passements d’or et d’argent venoient d’être interdits par l’ordonnance du 27 novembre 1660, et comme notre louis d’or, le billon, où l’on fondoit les pièces décriées, les attendoit. V. notre t. I, p. 224.

12. Les carrosses « où tant d’or se relevoit en bosse » étoient alors un luxe à la mode. Pendant la Fronde, on les avoit dédorés (Œuvres de Sarazin, 1696, in-8º, p. 383), mais ensuite ils ne brillèrent que de plus belle. En 1706, il fallut contre le scandale de leur dorure une défense du roi. (Corresp. administr. de Louis XIV, t. II, p. 829.)

13. Un petit roman satirique qui reprit, un peu modifié, le titre de cette pièce, ce qui l’a souvent fait confondre avec elle, bien qu’il lui soit très-postérieur, Le Louis d’or politique et galant, 1695, in-12, est aussi amer contre Louis XIV vieillissant qu’Isarn est ici flatteur pour sa jeune royauté.

14. Allusion à des fables, allégories et autres pièces faites sur ce sujet par Mlle de Scudéry ou à elle adressées. Dans le Recueil de vers choisis, 1701, in-8º, p. 123, on trouve, sous son nom, des stances avec ce titre : La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois, suivant sa coutume, le 15 avril.