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Le Lyon de nos pères/05

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V

Le monastère et l’église des Célestins. — Le port du Temple — La rue Ecorche-Bœuf et l’Hôtel de la Monnoye. — Les Pères de Saint-Antoine. — La place de Confort. — Les rues Notre-Dame de Confort, de la Belle-Cordière, Paradis, du Raisin. — La Grande rue Mercière. — Les rues Thomassin, Grenouille, Ferrandière, des Chapeliers, des Étableries, Tupin, du Charbon-Blanc. — La Halle aux bleds. — Les rues de Haute et de Basse-Grenette, de l’Aumône, du Bois et Chalamont, des Fripiers, de la Draperie, Vandran ou de la Poulaillerie. — L’Hôtel de Ville. — La place et l’église de Saint-Nizier ; la chapelle Saint-Jacqueme ; la Fromagerie. — Les rues des Forces, de la Gerbe, des Prêtres et de Villars, de la Seraine, du Roland ; rues Longue, Saint-Cosme et Mal-Pertuis. — La place Saint-Pierre et ln rue de l’Ane. — Saint-Pierre et Saint-Saturnin. — L’abbaye royale des Dames Bénédictines de Saint-Pierre. — Les rues du Plâtre, du Mal-Conseil et de Clermont. — Les rues des Ecloisons et du Bessard. — La Boucherie des Terreaux. — Le port de la Feuillée. — La rue de la Lanterne. — Notre-Dame de la Platière. — Les rues de l’Enfant-qui-pisse, de la Teste-de-Mort, de la Vieille-Boucherie. — La Pescherie et l’Herberie. — La petite rue Mercière.

'est au Port-du-Roi, à la descente du Pont-

de-Bois de Bellecour, que nous reprenons notre promenade, pour parcourir la partie de la presqu’ile qui nous reste à visiter, c’est-à-dire la rive gauche de la Saône et les rues du centre, jusqu’à la place des Terreaux. Au nord-est du Port-du-Roi, se trouve le monastère des Célestins. Un portail, surmonté d’une statue de saint Pierre-Célestin, donne entrée sous un bâtiment dit la « Porte du Temple ». Ce nom, et celui du port situé à l’autre extrémité du couvent, rappellent le souvenir des Templiers, anciens possesseurs de ce domaine. La maison du Temple passa de leurs mains dans celles des Chevaliers hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem et devint ensuite l'hôtel des Comtes de Savoie ; ce fut Amédée VIII, dit le Pacifique, premier duc de Savoie, qui, désirant « échanger des biens terrestres et périssables contre des biens célestes et éternels » — et réalisant ce qui avait été, si l’on en croit la tradition, révélé en songe, plus d’un siècle auparavant, à Pierre de Mouron, fondateur de l’ordre des Célestins, une nuit où il avait reçu l’hospitalité des Templiers de Lyon -, donna tout ce tènement aux disciples de ce dernier, pour y créer un monastère et construire une église qui serait dédiée à la Vierge sous le vocable de l’Annonciation : c’est pourquoi l’église des Célestins est consacrée à « Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles ». Peu de temps après la fondation du monastère, dont le P. Jean Gerson fut le premier prieur et où son frère, le pieux chancelier de l’Université de Paris, vint chercher un asile à sa rentrée en France, ce sanctuaire devint un lieu très fréquenté de pèlerinage ; un grand nombre de guérisons sont encore attribuées à la Vierge de Bonnes-Nouvelles.

Ayant franchi le portail du Temple, nous nous trouvons dans un large promenoir, qui conduit, à gauche, vers les bâtiments du monastère ; devant nous, de magnifiques jardins, coupés de grandes avenues, s’étendent entre les enclos de Bellecour et les parterres des maisons, encore peu nombreuses, bâties sur des terrains qui faisaient autrefois partie du claustral des Jacobins et qu’ils ont aliénés depuis l’ouverture, par le baron des Adrets, de la rue tendant de Bellecour à la place Confort (rue Saint-Dominique, place des Jacobins) ; au nord, les jardins des Célestins enveloppent l’église, les dépendances du monastère, et sont limités par les cours des maisons qui donnent sur la rue Ecorche-Bœuf et sur le Port-du-Temple. Les bâtiments s’élèvent du côté de la Saône, laissant, au long de la rivière, un quai qui va s’élargissant jusqu’en face des escaliers du Port. Ce sont, d’abord, ceux de la façade, dont il n’existe encore qu’une première partie, construite en 1636 ; puis, le cloître reconstruit à la suite d’un incendie, au commencement du xvie siècle, par me cardinal d’Amboise, dans le goût italien de la Renaissance, dont l’illustre prélat fut en France le premier initiateur, et achevé après sa mort par Claude Laurencin. Sous les arceaux des galeries, parmi d’autres religieux vêtus de robe blanche, scapulaire et chaperon noir, nous attend le savant historiographe du monastère, le P. Benoit Gonon, auteur de Histoire et Miracles de Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles ; guidés par lui, nous gagnons, au nord, une porte latérale de l’église ; celle-ci, dont la façade regarde la Saône, est un édifice gothique, d’assez médiocre architecture, élevé, en 1450, par Louis Ier, second duc de Savoie, qui avait hérité des sentiments de son père, Amédée le Pacifique, pour les Célestins de Lyon ; ce prince vint mourir à Saint-Jean, le 29 janvier 1465, dans la maison de Sibylle Cadière, veuve d’un riche négociant, et son cœur fut inhumé dans le mausolée en marbre blanc que nous voyons à droite de l’entrée du sanctuaire ; l’épitaphe et les armoiries ont été enlevées par ordre de Henri IV : irrité contre le duc de Savoie, le roi voulut effacer ces insignes, qui rappelaient, dans son propre royaume, les ennemis de sa maison. En face de ce monument, le P. Benoit Gonon nous montre, à l’entrée des chapelles situées au nord de la nef, une table de marbre, où nous lisons : Icy est le cueur de très illustre George d’Amboise, Léqat perpétuel en France et en Avignon, Archevesque de Rouen, insigne bienfaicteur de ce monastère, où il décéda le XXV may M. D. X. Le grand ministre de Louis XII logeait au couvent des Célestins chaque fois qu’il séjournait à Lyon ; il était revenu, accompagnant le roi, au printemps de l’année 1510, quand il tomba gravement malade au monastère et y succomba ; Louis XII le pleura et lui fit de superbes funérailles. Le buste du cardinal d’Amboise, placé jadis au-dessus de l’inscription que nous venons de lire, fut détruit par les protestants. — Quand les soldats du baron des Adrets pénétrèrent dans la ville, ce fut le couvent des Célestins qui eut le triste privilège d’être, le premier, envahi et mis à sac ; ils s’y retranchèrent comme dans une citadelle, y placèrent leurs canons, et ce fut d’ici qu’ils foudroyèrent les murailles du cloitre de Saint-Jean ; le trésor, tous les objets d’or et d’argent furent enlevés, et le mobilier des religieux vendu à l’encan devant leur porte. Les magnifiques vitraux de l’église, représentant les grandes scènes de la Passion, la Magdeleine au Jardin, l’Arbre de Jessé, offerts par le duc Louis, le roi Louis XI, Charles VIII et Anne de Bretagne, Philippe de Savoie et Marguerite de Bourbon, Louis d’Amboise évêque d’Albi, subirent eux-mêmes les outrages des envahisseurs.

Cependant, les désastres réparés, l’église des Célestins s’est enrichie de nouvelles œuvres d’art. Le retable du grand autel renferme une admirable Descente de Croix, de François Stella, qui s’y est peint lui-même. Parmi les autres tableaux du chœur, nous admirons la Procession de saint Grégoire, un des meilleurs ouvrages d’Horace Le Blanc, qui a fait aussi les tableaux de la Vierge et de l’autel privilégié, ainsi qu’une Descente du Saint-Esprit. Plus tard, ce seront encore deux figures à mi-corps, de l’habile coloriste flamand Squoniam, représentant, l’une la Femme adultère, l’autre, le Reniement de saint Pierre, et quatre beaux paysages de Verdier. La sacristie est elle-même toute tapissée de peintures et d’ex-voto. — Sur les dalles de la nef, parmi les noms des personnages qui y sont inhumés, on lit ceux du fameux libraire Guillaume Rouville et de l’imprimeur Jean Pillehotte. Dans une des chapelles situées au côté nord du chœur sont inhumés François Guerrier, seigneur de Combelande et de Jons, noble Jean-Baptiste de

Sarda, trésorier de France, Claude de Tourvéon, lieutenant-général du Gouvernement de Lyon, et M. de Tourvéon, grand obéancier de Saint-Just, lequel eut, en 1595, l’honneur de haranguer Henri IV au nom du clergé de Lyon. À côté, se trouve la chapelle de Saint-Pierre-deLuxembourg, entreprise par un sieur de Viry, achevée par Jean Cœur, archevêque de Bourges, fils du célèbre argentier de Charles VII et réunie plus tard à celle de la Grande-Notre-Dame ; elle deviendra le lieu de réunion de la confrérie des marchands libraires et imprimeurs. Dans la chapelle dite de la Comtesse, sont inhumés le comte de Chissy et sa femme Jeanne de Bligny. Cà et là, nous rencontrons encore sur les dalles les noms d’illustres familles consulaires lvonnaises : de la Porte, Cousin, du Peyrat, Baglion, Thomassin, de Lure,
voisinant dans l’égalité de la mort avec de pauvres bateliers du Port-du-Temple. Ces derniers ont une chapelle pour leur confrérie : c’est celle de Saint-Nicolas. Sur les vitraux de la chapelle des Onze mille Vierges, sont peintes les images de saint Jean et de saint Maurice : une confrérie de marchands drapiers se réunit dans cette chapelle, et lui a fait don d’un tableau représentant le martyre des Onze mille Vierges ; elle y avait fait placer, autrefois, une chasse d’argent dans laquelle était renfermé le chef de saint Acace, capitaine des Dix mille Martyrs, et qui disparut pendant l’occupation protestante. — A la fin du siècle, une autre chapelle sera concédée aux marchands guimpiers. L’église s’enrichira de deux orgues ; le grand, exécuté par Mollard, avec une tribune dessinée par Blanchet et décorée d’excellentes sculptures en pierre, de Jacques Mimerel, sera réputé pour ses jeux de voix humaines. On placera, au-dessus du grand portail, une Annonciation, avec les armes d’Amédée VIII soutenues par deux anges, et, à côté, des statues de saint Pierre-Célestin et de saint Benoit, œuvres de Jacques Mimerel. Plus tard, le vieux monastère tombant en ruines, les religieux le feront rebâtir et élèveront une façade monumentale de trois cents pieds de longueur. (Voir ci-dessus la note, p. 163.)

Devant l’église des Célestins, s’ouvre le port du Temple, encombré de bateaux et de marchandises, avec son continuel mouvement de portefaix, de porteurs de charbons, de peseurs de foin, de mesureurs. Plus haut, avant le Pont de Pierre, c’est le Port Chalamont. Toute cette partie de la rive gauche de la Saône présente un spectacle extrêmement animé. Aussi, tout le long du jour, y a-t-il une foule d’oisifs et de curieux, qui échangent des quolibets avec les batelières et les affaneurs. — En face du port du Temple, l’Hôtel de la Monnoye, établi précédemment dans la rue du Bœuf, est installé, depuis l’année 1600, dans un immeuble qui appartenait à Antoine Grollier de Servière, et qui fait l’angle de la rue de la Monnoye et de la vue Ecorche-Bœuf ; on frappe, dans cet important atelier monétaire, de toutes les espèces qui ont cours en France.

Plus loin, en remontant le long du port, après la rue Saint-Antoine (rue Petit-David) se trouvent l’église et le monastère des Antonins, dont l’entrée regarde la Saône. Voilà justement deux religieux qui viennent à nous, portant, sur leur robe noire, le manteau noir marqué à la poitrine de la croix bleue en forme de T, figurant la béquille sur laquelle se soutiennent les malades. Cette maison était autrefois un hôpital spécialement réservé aux malheureux estropiés par des contractions nerveuses, maladie très fréquente au moyen âge : c’est pourquoi on la nommait « l’hôpital de la Contracterie ». À la fin du xiiie siècle, l’archevêque Aymar de Roussillon remit la maison aux religieux hospitaliers de Saint-Antoine de Viennois, qui en firent une Commanderie de leur ordre, à la condition de recevoir les malades pauvres. Mais le mal appelé « feu de Saint-Antoine » a disparu, et les Antonins ne reçoivent plus de malades ; ce ne sont plus que des chanoines réguliers : ils ont subi une réforme sous Louis XIII. Il en est une que leurs voisins ont vainement appelée de leurs vœux et qui se fera longtemps attendre : les Antonins jouissent du singulier privilège de laisser leurs pourceaux, avec une clochette au cou et la marque de Saint-Antoine, vaguer par la ville et s’engraisser dans les boues des rues ; ces animaux répandent l’infection dans tout le quartier ; plus d’une fois, le Consulat menaça de les faire tuer par l’exécuteur des hautes-œuvres ; mais il s’écoulera encore près d’un siècle avant que le rachat du privilège délivre les habitants de ces désagréables promeneurs. — La vieille petite église des Antonins, avec son abside basse, percée de cinq baies étroites, la rosace flanquée de deux fenêtres qui éclairent le haut de la nef, et son clocher trapu, qui ne dépasse pas les tourelles des maisons environnantes, n’a rien qui attire la curiosité ; elle possède, du moins, de nombreuses reliques, et l'on y compte jusqu’à onze corps de saints. Quand Jacques Mimerel l'aura reconstruite sur des plans apportés de Rome, l’église de Saint-Antoine sera une des plus jolies et des mieux décorées de la ville. Dans le cloitre, est une chapelle dédiée à sainte Agathe : à la suite d’un grand incendie qui, en 1668, consumera plusieurs maisons, le Consulat mettra la ville sous la protection de saint Antoine et de sainte Agathe, et, dès lors, chaque année, à la fête de la sainte, il assistera on robe noire à une messe célébrée dans l’église des Antonins et offrira à la chapelle de sainte Agathe un cierge et un cœur de cire blanche.

Par la sombre rue Écorche-Bœuf, dirigeons-nous maintenant vers la place de Confort. Cette ruelle, anciennement dénommée rue du Temple, rappelle la mémoire de Claude Corneille de la Haye, le célèbre portraitiste, devant qui avaient posé, comme le dit Brantôme, tous les grands personnages de son temps, entre autres Henri II, François II, Charles IX et la reine Catherine de Médicis, qu’il peignit en pied au milieu de ses trois filles. Claude Corneille s’était retiré à Lyon et avait acheté trois maisons dans cette petite rue du Temple ; c’est là qu’il passa les trente dernières années de sa vie, entouré de sa femme et de sa fille, laquelle aussi, d’après le témoignage d’Antoine du Verdier, « peignoit divinement bien ». — À l’extrémité orientale de la rue Écorche-Bœuf, sur la façade de la maison de la Tour de l’Ange, qui fait le coin de la place de Confort, une inscription conserve le souvenir d’une des plus terribles inondations dont la ville de Lyon ait souffert : « L’an 1570 et le dimanche troisième jour de décembre, environ onze heures du soir, de Rosne et la Saosne se sont assemblez en de place Confort, au coin de la maison appelée la Tour, et l’onzième jour dudict mois le Rosne est remonté audict coing. »

La place de Confort dessine un triangle : tout le côté méridional est occupé par le flanc nord de l’église des Jacobins ; au couchant, c’est la rangée de maisons qui s’étend de la rue Ecorche-Bœuf à l’entrée de la Grande-rue Mercière ; enfin, le prolongement de la rue de Notre-Dame-de-Confort, — laquelle part de la rue de la Serpillière, située près des courtines du Rhône et de l'église de l’Hôtel-Dieu — décrit, du sud-est au nord-ouest, un arc de cercle qui va lui-même aboutir à la Grande rue Mercière, sans autre interruption que le débouché de la vue Paradis et celui de la

rue du Raisin (rue Jean-de-Tournes). Au milieu de la place, s’élève la belle pyramide du sculpteur Lalyame, érigée en l’honneur de la sainte Trinité et du roi Henri IV ; elle est couverte d’inscriptions en lettres d’or, avec le nom de Dieu gravé en vingt-quatre langues. Un peu plus loin, se trouve un puits. Tout autour de la place, s’alignent des appentis, des échoppes en plein vent, d’où se dégagent d’acres odeurs de fricassées. Là-bas, derrière le chevet de l’église et à l’issue de la rue de Notre-Dame de Confort, la foule se presse devant le tréteau d’un charlatan superbement empanaché. Le bateleur se démène, gesticule avec mille contorsions grotesques, à la manière des baladins d’outre-monts, et, d’une voix glapissante, débite un extraordinaire boniment. Approchons-nous, Palsambleu !
c’est le signor Giacomo de Gorla, « premier opérateur du Roy », s’il vous plaît, qui vend ses drogues et arrache les dents avec sa dextérité sans rivale. Mais il s’est lu, et à côté de lui s’est avancée une enfant vêtue d’oripeaux ; la petite est d’une grande beauté ; elle fait sa révérence, posément, à la façon des grandes dames, puis elle commence à danser, et ses pas ont tant de légèreté, son maintien tant de noblesse que le public applaudit avec fureur et laisse tomber dans la sébille une pluie de menue monnaie. Dix ans plus tard, Marquise-Thérèse de Gorla épousera, dans l’église Sainte-Croix, René Berthelot, dit Duparc, et deviendra bientôt la plus célèbre comédienne de la troupe de Molière. — Tout à coup, un son de trompe retentit à l'autre bout du carrefour, et aussitôt les gens de courir pour entendre publier une ordonnance de Messieurs les échevins, que le trompette de la ville ira « crier » de nouveau à la Grenette, à l’Herberie, aux deux descentes du pont de Saône et sur la place du Change. — Cette petite place de Confort était déjà, au temps de Rabelais, le lieu de rendez-vous des désœuvrés et des curieux de nouvelles : à cette époque, elle était encore comprise dans le claustral des Jacobins, dont le grand portail s’ouvrait en face de la Grande rue Mercière. Les « bavards de Confort » se réunissaient, près de la croix, sur la calade de l’église, ou à l'entrée de la rue du Raisin (rue Jean-de-Tournes) — qui va aboutir à la Grande rue de l'Hôpital — devant la boutique à l’enseigne d’Icare, où François Juste imprimait la Vie inestimable du Grand Gargantua et la grand Nef des Folz. C'est là, au centre du quartier de l’imprimerie et de la librairie, que venaient, l’après-midi, le poète Clément Marot, Etienne Dolet, Symphorien Champier, le bibliophile Jean Grollier ; et les langues, spirituelles ou savantes, faisaient entendre ces « paroles dégelées » que les Sébastien Gryphe, les Claude Nourry, les Jacques Moderne, lancent aux quatre vents de la renommée. À deux pas de
ce carrefour, dans la rue du Raisin, Jean de Tournes avait son atelier à l’enseigne Aux Deux Virères, que l’on voit encore sur la belle maison reconstruite par les Julliéron, ses successeurs, et il y imprimait les œuvres de Clément Marot et de Louise Labé. Celle-ci, la célèbre « Belle Cordière », demeurait non loin de là, dans la jolie maison de son mari, le maître cordier Ennemond Perrin, à l’angle sud-est de la rue de Notre-Dame de Confort, et de celle qui déjà portait son nom (rue Belle-Cordière, aujourd’hui rue de la République). Nous apercevons d’ici la façade, du côté de l’Hôtel-Dieu ; le principal corps de logis a deux étages, et chacun d’eux, trois fenêtres, Au rez-de-chaussée, deux arcs de boutique : là se trouvait l’ouvroir du cordier. Profession lucrative, que celle d’Ennemond Perrin : il fournissait, chaque année, à la batellerie, des lieues de cordages à hisser les voiles, et de ces gros câbles à remorquer les équipages et à amarrer les moulins, comme ceux dont les serviteurs de Pantagruel se servaient pour le lier dans son berceau. Derrière la maison, s’étend, au midi, le jardin que le poète Olivier de Magny a chanté, cet asile préféré des Muses, que la dame de céans avait semé de fleurettes au suave parfum, orné « de maints arceaux couverts de coudriers, et d’un bocage faict de cent arbres divers ». Il y a aussi des jardins au milieu de l’ilot entouré de constructions, qui est formé par la rue de Notre-Dame de Confort, la Grande rue de l’Hôpital et la rue Paradis. — Au côté occidental de la

rue de la Belle-Cordière (rue de la République) et au midi de la rue de Notre-Dame de Confort, c’est une rangée continue de maisons, accompagnées de parterres au couchant. Tout le reste du tènement, jusqu’aux enclos des beaux hôtels de Bellecour (à peu près jusqu’à la rue Simon-Maupin}, est la propriété, déjà beaucoup moins vaste qu’elle ne l’était autrefois, des Jacobins ou Frères-Prêcheurs.

Leur église, Notre-Dame de Confort, s’étend, régulièrement orientée, au long de la petite place, avec ses contreforts, la tour carrée de son clocher aux grandes baies élancées et surmontée d’une élégante galerie à jour. Deux portails bas, en ogive, placés côte à côte, s’ouvrent à l’extrémité occidentale, dans la partie conservée de la vieille église du xiiie siècle, à quelques pas de l’entrée du monastère, qui est située sur la rue tendant à Bellecour (rue Saint-Dominique), encore presque entièrement dépourvue de constructions. Pénétrons dans cette basse église, qui sert de vestibule à la grande. Elle est fort obscure, et nous ne distinguons qu’à grand’peine deux tableaux que l’on dit remarquables : l’un est une Assomption, de Simon Vouet ; l’autre, placé en face de la porte, représente la Vierge et l’Enfant-Jésus dans une gloire et, au bas, les Rois Mages et plusieurs saints de l’ordre de Saint-Dominique : il est de Théodore van Tulden, un des meilleurs élèves de Rubens. Sous une voûte, deux lignes gravées dans
la pierre nous apprennent que là se trouve le tombeau des comtes d’Albon, qui ont donné à la cité des archevêques et des gouverneurs ; à côté, sont les épitaphes et les armoiries de François Rubys, bourgeois et marchand de Lyon, et de son fils, l’historien Claude Rubys, avec cette devise : la vray amour est toviovrs vive — et ne mevrt point par le trespas. Sous cette même voûte, on lit, sur un tombeau recouvert d’une pierre carrée : ci est la sépultvre des allemans imperiavlx. Depuis plus de deux cents ans, les Allemands qui meurent à Lyon se font inhumer dans l’église des Frères-Prêcheurs ; il en est de même en Italie, à Bologne et à Sienne, où les Allemands qui succombent en voyage sont enterrés dans les églises de Dominicains. Une aigle de bronze, insigne de l’Empire, qui ornait ce monument, a été enlevée par une main sacrilège. Plusieurs Médicis avaient aussi leur sépulture dans cette basse église ; il ne subsiste que celle de Marie de Médicis, femme de Lyonnet Rossi ; les autres furent détruites par le baron des Adrets, lorsque, pour élargir l’ancien passage dont il a fait une rue, le chef calviniste fit démolir deux chapelles, « dont l’une estoit le cueur devant Notre-Dame de Confort, bâti d’ouvraige excellent par les seigneurs de Médicis ». — Au fond de cette petite église, c’est-à-dire au midi, une chapelle a été récemment cédée à la confrérie des maîtres teinturiers. La grande église, bâtie vers la fin du xve siècle, en même temps que le cloître, par les soins de la « Nation florentine », est une gothique étroite et longue, avec des bas-côtés. La première

chapelle, à droite en entrant, est celle de l'Assomption, édifiée en

1641, et décorée dans le style corinthien, par la communauté de la Grande Fabrique d’étoffes d’or, d’argent et de soie, qui l’ornera plus tard d’un grand retable doré renfermant une Assomption, de Thomas Blanchet. — La troisième chapelle est celle des Gadagne, cette illustre famille florentine dont la richesse est proverbiale. C’est Thomas de Gadagne qui l’a fait bâtir et l’a placée sous le vocable de son patron ; elle est décorée de six grosses colonnes d’ordre
composite en marbre gris brun, les pilastres supportant des entablements à ressauts, et quatre arcs soutenant une voûte en coupole et à compartiments. A l’autel, on nous fait admirer un tableau du peintre florentin Francesco Rossi de Salviati, l’Incrédulité de saint Thomas, pièce unique, apportée d’Italie par Gadagne lui-même (au Musée du Louvre) ; en face, le monument, assez médiocre, du seigneur de Gadagne et de sa femme, avec leurs statues qui les représentent à genoux ; là aussi fut inhumé, en 1601, Guillaume de Gadagne, seigneur de Bothéon, ancien sénéchal de Lyon et lieutenant général de la provinces. — Dans la chapelle suivante, appartenant à la confrérie des batteurs et tireurs d’or, une charmante peinture de Jacques Stella montre saint Éloi assis et entouré de petits anges ; le bon évêque de Noyon, qui fut un merveilleux orfèvre, est devenu à juste titre le patron des ouvriers qui travaillent l’or, et en même temps celui des coffretiers et bahutiers. — Un grand nombre d’autres confréries ont ici leur chapelle, plusieurs même un simple autel, où elles viennent, une fois l’an, fêter leur patron et, à certains jours, prier auprès de la bannière. Ce sont : la confrérie du Crucifix, dans la chapelle de ce nom, fondée par Jean du Peyrat et appartenant aux Camus ; celle du Rosaire, aussi ancienne que l’ordre des Frères-Prêcheurs ;
celle de Saint-Roch et Saint-Sébastien. Puis des confréries de métiers : libraires, relieurs de livres et imagers, patron saint Jean Porte-Latine ; imprimeurs ; pérolliers ou chaudronniers, dans la chapelle Sainte-Anne ; balanciers, forgeurs et taillandiers… Les chirurgiens, sous le patronage de saint Cosme et saint Damien ; les notaires, sous celui de saint Yves ; les « paulmiers », et jusqu’aux canonniers de l’Arsenal… Souvent, les membres de ces confréries viennent reposer, dans la mort, prés de l’autel où ils ont tant de fois prié. Mais, parmi ces tombes de marchands et d’artisans, combien de noms illustres sont gravés sur les dalles de l’église et des chapelles ! Voilà l’épitaphe du libraire florentin Jacques de Juncte, inhumé par les soins de ses filles, Jeanne et Jacqueline, dont les figures apparaissent de profil au-dessous de l’inscription ; plus loin, ce sont les Gondi et les Strozzi ; les Capponi, qui, dès 1492, firent à
leurs frais, dans cette église, un chœur et un autel ; nobles David et Louis-Claude de Cléberg, baron de Saint-Trivier ; Antoine du Verdier, les Chaponay, les d’Anthon, les Varey, les Mitte de Chevrières. Les La Poype ont des tombeaux dans la chapelle de Saint-Hyacinthe et dans celle de Sainte-Barbe, Cette singulière épitaphe latine, toute en macabres jeux de mots, que nous rencontrons devant la chapelle de Saint-Pierre, est celle des Mory. Là, c’est le tombeau du célèbre médecin Jacques Daleschamps, qui se promet l’immortalité dans la prosopopée en quatre vers phaleuces joints à son épitaphe. — Le chœur où chantent les religieux est séparé de la nef et des bas-côtés par une clôture de petites colonnes en différents marbres : à l’entrée, s’élèvent deux grandes colonnes de marbre blanc veiné, supportant un attique dans lequel sont les armes d’Alexandre Orlandini — le riche préteur de Henri IV — qui fit à ses frais cette décoration, peu en harmonie avec le style de l’édifice, ainsi que les ornements du grand autel et les stalles, également en marbre. Le tableau du maitre-autel, peint par Le Juste, peintre du grand-duc de Florence, représente saint Jean baptisant Jésus : l’église est, en effet, dédiée à la fois à saint Jean-Baptiste, patron de Florence, et à saint Dominique, patron des Frères-Prêcheurs. — Dans ce chœur est inhumé le savant dominicain Sante Pagnini, dont la voix, dit-on, retentissait comme une trompette quand il prêchait contre les réformés, celui qui avait suggéré à Gadagne la fondation de l’hôpital Sant-Thomas, et dont les funérailles furent un si grand deuil public qu’on vit plus de trois cents lambeaux derrière son cercueil. Au fond, sous une arcade, on lit l’épitaphe de Jacques de Bourbon, comte de la Marche, et de son fils, morts des blessures qu’ils avaient reçues à La bataille de Brignais, livrée en 1362 contre les Tard-Venus. Protégée et décorée avec prédilection par les Florentins, qui avaient acheté des orgues et entretenaient le maître de chapelle, l’église des Jacobins était une des plus riches de la ville, quand elle eut à subir, comme la plupart des autres, les ravages des calvinistes et que, du sanctuaire mutilé, le baron des Adrets fit une écurie pour ses chevaux. Mais ce ne fut qu’un accident douloureux dans l’histoire de ce célèbre monastère, où le pape Jean XXII fut élevé au souverain pontificat, où le dernier Dauphin, Humbert de la Tour, prit l’habit de Saint-Dominique, après y avoir donné l’investiture du Dauphiné à Charles de France, duc de Normandie, fils du roi Jean ; où séjourna Charles VIII ; où le cardinal d’Amboise donna le bonnet de cardinal à René de Brie, évêque de Bayeux ; où enseignèrent les Jean Faber et les Jacques Périer, où brillèrent d’un si vif éclat les Jean Batalier, les Hugues de Saint-Cher, les Pierre de Bollo. Nous venons de voir l’église richement décorée ; le monastère aussi a réparé ses ruines. Traversons la grande cour pavée du cloître : la galerie de l’entrée, les deux salles attenantes, le réfectoire des malades sont ornés depeintures ; ici, deux tableaux représentent le commencement de la vie de saint Thomas d’Aquin ; là, c’est une suite d’ « histoires » tirées de la vie de saint Dominique et peintes, il y a vingt-cinq ans, par Jacques Mory. La salle de Saint-Thomas a été entièrement restaurée. Là-bas, enfin, dans les jardins
dépendances qui s’étendent jusqu’aux des hôtels de la place Bellecour, ce sont des parterres cultivés avec soin, des treilles de vigne, toutes sortes d’arbres fruitiers, et de larges allées de tilleuls et d’aubépines, sous lesquelles apparaît, çà et là, dans une coulée de soleil, la robe de laine blanche d’un père dominicain.

Quittons à présent la place Confort, pour nous engager dans la plus longue, la plus marchande et la plus fréquentée de toutes les rues de la ville : la Grande rue Mercière, continuée, après la rue Chalamont (rue Dubois), par la Petite rue Mercière.


Reliée par les rues Thomassin, Ferrandière et Tupin, à la Grande rue de l’Hôpital et à celles qui lui font suite jusqu’à la Grenette, la Grande rue Mercière, en dépit de son étroitesse et de la hauteur excessive de ses maisons, demeure encore ce qu’elle était en plein moyen âge, le centre de l’activité commerciale, la via mercatoria par excellence. On y trouve tout ce qui est susceptible de constituer un commerce. Des deux côtés, sous de larges auvents de bois, s’alignent les arceaux béants des boutiques de mercerie et de « clinquaillerie », auxquels sont appendus des objets de toute espèce interceptant le peu de jour qui pénètre à l’intérieur. Ici, des bas de chausses, des camisoles, des bonnets et des chapeaux ; là, des pelleteries, des passements et des dentelles, des rubans, des plumes, des miroirs, des objets de toilette ; plus loin, des crucifix, des chapelets, toute sorte de « patenostrerie » ; des ciseaux et des couteaux, des épées et des poignards, des fers et des mors de chevaux. Les boutiques des merciers renferment toutes les marchandises d’utilité courante, et même celles de luxe, les joyaux, l’orfèvrerie. Et, tout le long de la rue, c’est la curieuse perspective des enseignes accrochées à leurs potences de fer et arrêtant, à chaque pas, le regard par la variété de leurs sujets, de leurs formes et de leurs couleurs ; ce sont les sollicitations des marchands, les invites de jolies boutiquières : « Vous faut-il des éperons, monsieur ? Peut-être un porte-épée ? Ou bien une écritoire, des boîtes, des étuis ? »

Mais le plus important commerce de la rue Mercière est celui des livres et des images ; il n’a son égal en aucune autre ville. Pas une de ces maisons qui ne soit ou n’ait été occupée par une imprimerie où une librairie. À l’angle de la rue Thomassin, que venait d’ouvrir Claude Thomassin, conservateur des privilèges des foires, demeurait, au commencement du xvie siècle, le fameux Sébastien Gryphe, qui avait fait sculpter sur la porte sa marque d’imprimeur : un griffon sur un cube, lié par une chaîne à un globe ailé, avec la devise Virtute duce, comate Fortuna. À un angle de la rue Ferrandière, voici, à l’enseigne du Nom de Jésus, la boutique de librairie de Jean Caffin et François Plaignard, successeurs de Jean Pillehotte, le riche seigneur de la Pape et de Crépieu ; à l’autre angle et à l’enseigne du Nom de la Trinité, c’est l’atelier de l’imprimeur-libraire Antoine Pillehotte. De l’autre côté, à l’angle sud-ouest de la rue Mercière (no 68) et de la rue de la Monnoye, cette opulente demeure,

d’architecture massive et bien lyonnaise, avec ses belles croisées à meneaux, sa cour à galeries et les curieuses dispositions de son escalier, était celle du célèbre libraire Horace Cardon, mort en 1641 ; elle fut construite, il y a juste cent ans, sur l’emplacement de la « cave » ou cellier de l’abbé d’Ainay, par le grand imprimeur Hugues de la Porte, dont nous apercevons les armes à la clef d’un arc donnant sur la petite rue de la Monnoye. — Après le couvent des Antonins, nous visitons (no 58) une superbe habitation à deux corps de logis, séparés par une vaste cour, avec deux escaliers s’enroulant dans des « advis » ou tourelles, l’une ronde, l’autre à six pans, éclairées par des fenêtres géminées, et, au pied de l’escalier du couchant, un puits couronné d’un petit dôme à lanternon. C’est ensuite le passage (Allée Marchande) où Etienne Dolet eut son atelier ; puis, la maison de l’Ange (no 54), — remarquable par sa voûte à nervures et son escalier à arcs rampants — où Guillaume Rouville avait son commerce de
librairie et qu’il a léguée aux recteurs de l’Hôtel-Dieu, à la condition que le revenu en fût appliqué à perpétuité aux plus pauvres de ses descendants. Rouville possédait dans la rue Mercière trois autres maisons : celle de l'Écu de Venise, réservée à son propre domicile, celle du Phénix, où sont les presses de Nicolas Gay, et celle de la Toison d'Or, où les imprimeurs en taille douce Claude Savary et Barthélemy Gaultier ont publié l’admirable plan de Lyon, dessiné en perspective par le voyer de la ville, Simon Maupin. Jean Neumeister, l’un des compagnons de Guttemberg, avait installé son atelier dans cette autre maison (no 48), successivement habitée par les imprimeurs Jehan de Vingles et Jehan Fabri. — Dans la Petite rue Mercière, qui fait suite à la Grande rue, de nombreux détails d’architecture témoignent encore du goût et de la culture artistique des bourgeois qui ont élevé plusieurs de ces hôtels : ce sont de beaux escaliers à arcs rampants, des puits Renaissance, des tourelles d’un bel effet décoratif, des impostes merveilleusement ouvragées (nos 4, 6, 14, 20). Au bout de cette rue, près de l’hôtel de la Rose — où le Consulat tint ses assemblées, de 1459 à 1461 — et dans l’avant-dernière maison du côté oriental, se trouvaient, au milieu du xve siècle, les comptoirs de Jacques Cœur, le célèbre argentier de Charles VII, avec sa devise sur la façade : À vaillans rien impossible. Lyon était le centre des immenses relations commerciales que ce grand négociant entretenait avec toutes les parties du monde.

Les petites rues transversales qui vont de la Grande rue Mercière à la Grande rue de L’Hôpital sont si étroites et si boueuses, qu’une chaise n’y rencontre pas une charrette sans courir le risque d’être renversée. Pourtant, ces ruelles furent habitées par des hommes illustres. La rue Thomassin, à peine ouverte, voyait, dès les premières années du xvie siècle, s’établir dans ses maisons neuves le libraire Jacques de Juncte, les peintres Jehan Perréal dit de Paris, Liévin Vandemère, Daniel de Crüe, Nicolas de Bavière, près de l’hôtellerie à l’enseigne de l’Autruche et d’un beau jeu de paume accompagné d’un jardin. Quatre-vingts ans plus tard, la maison du Flamand Vandemère était habitée par son gendre François Stella. Saluons, en passant, l’enseigne Aux Trois Paniers ; c’est celle d’une auberge renommée pour la bonne chère et les bons vins. Au surplus, la rue Thomassin n’abdique aucune de ses gloires ; il s’y trouve encore des imprimeurs, des libraires ; le jeune graveur Germain Audran viendra y demeurer, et plusieurs enfants de cette famille d’artistes y recevront le jour.

Au côté nord de la rue Thomassin, débouche la petite rue Grenouille (tronçon méridional de la rue Quatre-Chapeaux), parallèle à la Grande vue de l’Hôpital et aboutissant à la vue Ferrandière. Sur la façade de cette habitation apparemment construite par un Italien, voilà un grand bas-relief représentant la maison de la Vierge à Lorette, avec cette inscription : Figura. della. casa. santa. di Loreto. — À la rue Grenouille fait suite l’ancienne ruelle des Estableries, aujourd’hui rue des Chapeliers (rue Quatre-Chapeaux), qui aboutit à la rue Tupin ; comme son nom l’indique, elle est occupée par un certain nombre de boutiques de chapeliers, autrefois établies dans la première partie de la Grande rue Mercière, du côté de Confort. — Au couchant de cette rue des Chapeliers, un grand tènement de jardins et de bâtiments à demi-ruinés, appelé Paradis, s’étend de la rue Ferrandière à la rue Tupin ; c’était là que Jacques Cœur avait l’important dépôt de ses marchandises. Depuis
quatre-vingts ans, ces terrains sont la propriété des protestants ; le maréchal de Vieilleville les leur assigna pour y bâtir un de leurs temples, et c’est en effet sur cet emplacement qu’ils firent élever par le peintre Jean Perrissin leur « Temple de Paradis », qui fut saccagé par les Lyonnais le 29 septembre 1567. Cet édifice, de forme ovale, aujourd’hui à l’état de ruine, était orné de galeries circulaires, la chaire du ministre se dressant au milieu de l’enceinte, et prenait jour par des vitraux peints aux armes du roi et à celles de la ville. « La structure, — au dive de Rubys, l’ardent ligueur — en estoit de fort bonne grâce et sembloit un vray théâtre pour jouer moralitez et comédies. » (Les maisons nos55 et 56 de la vue de l’Hôtel-de-Ville occupent une partie du tènement de Paradis.)

Nous sommes arrivés à la rue Tupin, ou rue Pépin, à cause d'une vieille enseigne à l'image du roi Pépin, qui figure sur la maison. Laissons à droite le vilain carrefour, dit, dit « trève de la Croisette », où viennent se croiser la rue du Palais-Grillet, la sale ruelle des Fanges (tronçon de la rue Tupin), et la rue du Charbon-Blanc (tronçon nord de la rue Palais-Grillet}, dont le nom rappelle, nous l'avons déjà vu, le cabaret fameux où, en un de ses dialogues, Bonaventure des Périers conduit le messager des dieux, cette « vineuse taverne » où Rabelais introduit Pantagruel, et composa peut-être les plus joyeuses pages de ses précieux almanachs dédiés à « l’inclyte et famosissime urbe de Lugdune ».

La courte ruelle qui fait suite à la rue des Chapeliers et débouche dans la rue de Haute-Grenette a conservé l’ancien nom de rue des Estableries (au nord de la rue Quatre-Chapeaux) ; on y trouve encore les écuries de quelques hôtelleries de la rue Grenette. — Celle-ci est la plus large et une des plus passantes de la ville. Les auberges y furent, dès l’origine, si nombreuses que, jusqu’à l’établissement de la Halle aux bleds, elle s’appela rue des Albergeries. Voilà les hôtelleries de la Pomme, de la Teste d’Or et de Naples, contiguës aux halles, avec issue sur la rue Tupin, comme la plupart de celles que nous allons rencontrer. Le bâtiment de la Grenette, au couchant de la rue des Estableries, étend ses arcades entre la rue Tupin

et la rue de Haute-Grenette. Le long des piliers des halles, c’est une affluence de marchands, d’acheteurs, de gagne-deniers ployant sous le poids des sacs. Quel est cet homme qui écarte la foule avec un geste de commandement, et s’avance, une pancarte à la main ? C’est un gros personnage, seigneur de céans, le « châtelain de la Grenette » — ne voyez-vous pas, au sommet de la toiture, se dresser cette tour, apanage de la noblesse ? Or, messire le châtelain vient d’établir les prix des blés et va faire placarder le « carcabeau ». — Mais
quel vacarme et quels cris discordants ! Ce n’était pas assez de ce porteur de balle qui glapit à nos oreilles : « Fine aiguille ! » Voilà le crieur des animaux perdus qui commence sa litanie, au milieu d’un groupe de paysans près d’en venir aux coups pour un marché d’avoine. Ils n’entendent même pas ces cavaliers arrivant au galop, couverts de poussière, des négociants étrangers sans doute en quête d’un logis. — Nous sommes ici au cœur et au centre de Lyon. Au couchant, la vue fait un coude en face des halles, pour se prolonger vers le nord et prendre le nom de rue de Basse-Grenette (tronçon de la rue Centrale). Le « carré de la Grenette », depuis cette maison-ci, jadis habitée par certaine « belle barbière » dont le renom ne s’est point encore perdu, jusqu’à l’enseigne du Dieu Bacchus et à celle du Sauvage, au coin de la rue de l’Aumône (tronçon de la rue de l’Hôtel-de-Ville}, a été le théâtre d’une foule de spectacles, les uns joyeux, les autres lugubres. — Pendant les séjours de Charles VIII et de Louis XII, les gentilshommes y donnèrent des joutes, de brillants tournois, et ce n’était, aux alentours, « que béhourdis, que merveilleux passe-tems ». Mais les fêtes avaient souvent de tragiques lendemains. Quand survenait la disette ou quelque impôt trop lourd, c’était au carré de la Grenette que commençaient à gronder les fureurs populaires. La rebeyne comprimée, on s’emparait des principaux mutins, on plantait des potences aux quatre coins du carrefour, et la foule ne tardait pas à voir les cadavres des « bélîtres » se balancer entre ciel et terre. La hideuse estrapade, cet instrument de supplice importé d’outre-monts, était là, dressée en permanence, comme une perpétuelle menace pour les criminels, les ferrailleurs et autres perturbateurs du

repos public. L’exécuteur de la haute justice, le sinistre bourreau, fustigeait à l’envi, rouait, pendait, écartelait. Un jour, le roi François 1er, en personne, fut au rang des spectateurs, avec la reine de Navarre, sa cour et les seigneurs étrangers qui leur faisaient cortège : on exécutait le comte de Montécuculli, condamné à être à tiré et desmembré à quatre chevaux, et après, les quatre quartiers de son corps pendus aux quatre portes de la ville, et la teste fichée au bout d’une lance qui seroit posée sur le pont du Rosne ».

Combien d’événements se sont déroulés dans ce cadre restreint ! Il n’en reste plus d’autres témoins que ces belles demeures du xve et du xvie siècle, presque toutes à deux corps de logis, avec galeries en pierre et tourelles ; leurs élégantes fenêtres à croisillons diraient bien des choses émouvantes, si elles pouvaient parler. Voici les enseignes du Lion d'or, du Chapeau blanc, du Mouton ; plus loin, pend celle des Quatre Rois. Ce sont des hôtelleries. En voilà une autre : le Grand Cheval Blanc, avec son joli groupe en haut relief, peint et doré, représentant un cheval sellé et caparaçonné, que conduit un valet où un page costumé à la mode de Louis XII ; ce fut l’hôtel de Pomponne Trivulce, lieutenant

du gouverneur, au temps de la terrible rebeyne de 1529 : traqué par la populace, Pomponne s’enfuit par les toits, gagna le monastère des Jacobins, puis celui des Célestins et, traversant la Saône, alla chercher un refuge derrière les murailles du cloître de Saint-Jean. — Aux rez-de-chaussée des maisons, ce sont des boutiques et des ouvroirs de tourneurs : A l'Eclappe, A Sainct-Claude. C’est ici, peut-être, que Rabelais remarqua

ces boules de bois dur, « aussi grosses chascune qu’est le moule d’un bonnet », qu’il transforme, dans les mains de Gargantua, en « pastenostres de Sainct-Claude ». Enfin, le long des cadettes, s’alignent les échoppes branlantes des cordonniers, qui ont vainement, jusqu’ici, tenté d’obtenir droit de cité aux abords de l’église Saint-Bonaventure.


De la Grenette, deux rues conduisent au quartier Saint-Nizier ; ce sont, d’un côté, la rue de l’Aumône, continuée par la rue des Fripiers (rue de l’Hôtel-de-Ville) ; de l’autre, la rue de Basse-Grenette, continuée par la rue de la Draperie (rue Centrale). — Nous entrons ici dans la cité primitive des bourgeois, qui avait pour limite, au midi, une muraille et un fossé, dont la rue Grenette occupe l’emplacement. Aussi, ces ruelles sont-elles plus étroites, plus tortueuses, plus irrégulières encore, s’il est possible, que celles que nous venons de parcourir ; elles ne sont ni plus propres, ni mieux pavées. La rue de l’Aumône aboutit à la rue du Bois ; son nom appartenait jadis à la partie de cette dernière rue qui touche à la rue de la Draperie (rue Centrale) et où, dit-on, l’on faisait aux
pauvres la distribution de l’argent et des denrées léguées par les paroissiens de Saint-Nizier. — La rue du Bois proprement dite, ancienne place du Bois, qui conduit, au levant, à la rue de la Gerbe, et où nous voyons la vieille enseigne du Cheval bardé, servait autrefois au marché de la « cuiraterie ». Rabelais dut loger dans le voisinage, car il faisait partie du pennonage de la rue du Bois, et Dieu sait si les bons marchands du quartier devaient se gaudir, quand ils l’avaient pour compagnon de garde ! — La rue des Fripiers (rue de l’Hôtel-de-Ville) fait suite à la rue de l’Aumône, au nord de la rue du Bois ; comme son nom l’indique, c’est le quartier général de la friperie ; l’étalage se fait en plein air sur des bancs ; c'est à peine si l'on peut circuler au milieu de ces amas de vieux habits, de loques informes et de guenilles sordides jetés pêle-mêle avec des meubles boiteux et toutes sortes d’objets hors d’usage. — Au débouché de la rue des Fripiers, c’est la vue Vandran (rue Poulaillerie), dont le nom rappelle une famille notable, qui y demeurait au xvie siècle. Le marché de la volaille s’y tenait encore il y a peu de temps ; on l’a transféré dans une ruelle voisine, à cause de l’encombrement qu’il produisait aux abords de l’Hôtel de Ville. Celui-ci est à notre droite. Le Consulat est venu, il y a une quarantaine d’années, s’installer dans cette « maison de la Couronne » (13, rue Poulaillerie), curieux spécimen de l’architecture privée à la fin du xve siècle. Sur le tympan du portail ogival, Philippe Lalyame a sculpté les armoiries de la ville soutenues par deux lions. Nous pénétrons sous la voûte, décorée d’un
entrecroisement de belles nervures, et prolongée sous la galerie jusqu’à l’autre issue du côté de la rue des Forces, À un angle de la grande cour, s’élève une tour éclairée par des fenêtres à meneaux et surmontée d’une toiture polygonale à clocheton. Contre une paroi de la muraille, une grande table de pierre noire de Saint-Cyr forme un attique soutenu par deux lions rampants et couronné d’un fronton brisé, dont les rampants portent les figures du Rhône et de la Saône, entre lesquelles est placé sur un piédestal le buste en bronze de Henri IV ; ce monument est aussi l’œuvre du sculpteur Lalvame. Une inscription latine apprend que le Consulat est venu tenir ses assemblées dans cette maison le 3 décembre 1604 ; au-dessous, sont fixées les deux tables d’airain reproduisant le discours de l’empereur Claude au Sénat romain, ces précieuses tables découvertes en 1528, par le marchand Roland Gribaud, dans une vigne du coteau Saint-Sébastien, et montrées, dès lors, par les échevins comme un glorieux titre de noblesse. Plus haut, des galeries ouvertes, supportées par deux arcs, donnent accès dans les salles où ont lieu soit les assemblées ordinaires du Consulat, soit les assemblées extraordinaires auxquelles sont appelés les notables et les maîtres de métiers, quand il y a de graves délibérations à prendre. Les échevins vont entrer en séance ; déjà sont arrivés MM. Guillaume le Maistre, Jean Pillehotte, Louis Chappuys et Janton Boniel, chacun escorté d’un mandeur en livrée violette et l’épée au côté ; on n’attend plus que M. Alexandre Mascrani, qui, en sa qualité de prévôt des marchands, ne se rend à la Maison de Ville que sous

l’escorte de deux mandeurs. Ces consuls sont des personnages considérables ; sur leur passage, les gens se découvrent et saluent très bas. Mais, pour bien juger de leur importance et surtout de leur faste, il faut voir les magistrats de la ville dans les cérémonies publiques. En tête, le bâton d’argent à la main, marchent les mandeurs en robes de drap violet, grandes manches d’écarlate brodées de fleurons d’argent avec le grand écusson aux armes de la ville, et leurs coadjuteurs vêtus de même et portant à la manche le petit écusson. Puis, précédés par le capitaine de la ville, qui se tient un peu sur la gauche, s’avancent le prévôt des marchands, en robe de satin violet doublée de même couleur, et le cordon d’or au chapeau ; les échevins, deux à deux, en leurs robes consulaires de damas violet doublées de velours de même couleur ; le procureur général, flanqué des deux officiers du corps, tous trois vêtus comme les échevins ; ensuite, marchant aussi deux à deux, les ex-consuls, en robes noires de drap d’Espagne ou de gros de Naples. Enfin, de chaque côté du cortège, filent un à un, le long des rangs, les arquebusiers commandés pour l’escorte, les lieutenants, enseignes ou sergents suivis par les soldats de la compagnie, tous habillés de violet, « armés de cuirasses et de hallebardes ». Tel est l’appareil du Consulat, quand il se montre dans les cérémonies publiques. Des deux cents arquebusiers qui composent sa garde particulière et celle de la ville, cinquante font un service continuel ; les autres fournissent, chaque soir, le nombre d’hommes nécessaire pour faire des patrouilles et garder le poste de l’Hôtel de Ville avec la compagnie de cinquante hommes à pied du guet. Tous les ans, les deux sergents des arquebusiers plantent un « mai » devant la Maison commune, ainsi que devant l’hôtel du prévôt des marchands et ceux du gouverneur et de l’intendant. Le modeste Hôtel de Ville de la rue Vandran ne verra plus cette curieuse coutume se reproduire qu’un petit nombre de fois. Le Consulat s’y trouve trop à l’étroit et juge cette vieille demeure « gothique » indigne de son faste et de ses prétentions aristocratiques. Depuis longtemps, il a formé le projet de faire élever sur la place des Terreaux un vaste et magnifique hôtel, dont l’aspect excitera l’admiration et attestera aux étrangers que Lyon est bien la seconde ville du Royaume.

Il nous reste à visiter la partie occidentale de la rue Vandran (rue Poulaillerie) ; elle fut habitée, à la fin du xiie siècle, par Pierre de Vaud ou Valdo, chef de la secte des Vaudois ou Pauvres de Lyon, et c’est pour cela qu’elle reçut le nom de « rue Maudicte », qu’elle portait encore au xvie siècle. Nous voilà dans la rue de la Draperie (voir ci-dessus la note, p. 177). La-bas, à l’angle occidental de la rue de Basse-Grenette et de la rue Chalamont (partie occidentale de la rue Dubois), nous apercevons la belle maison des Trois Pigeons avec ses quatre grandes portes sur la façade. Autour de nous, ce ne sont, jusqu’à Saint-Nizier, que boutiques de drapiers drapant ; ce commerce, autrefois si prospère à Lyon, commence à diminuer au profit des villes du Midi, depuis le rétablissement, en 1627, de la douane de Valence ; mais c’est encore dans la draperie que se font les plus nombreuses et les plus solides fortunes lyonnaises.

Depuis un instant, nous voyons se dresser, svelte et grise dans la brume légère, la haute flèche de Saint-Nirier, autour de laquelle se presse la ville des bourgeois et des marchands. La belle église gothique apparaît, à notre droite, dans son imposante harmonie. En face de nous, et devant le portail septentrional de Saint-Nizier, une construction occupe la partie nord de la place : c’est la maison des Quatre-Tournelles — l’ancienne Maison Ronde, qui appartint à Jacques Cœur et aux Civrieu — flanquée aux quatre coins de jolies tourelles
en encorbellement, isolée de toutes parts, et contournée en équerre, du nord au couchant, par la ruelle de la Limace, où se trouve, à l’enseigne de ce nom, une vieille hôtellerie renommée pour son excellente cuisine (voir plus haut le dessin, p. 180). — Au couchant, un étroit défilé mène à la petite rue des Orangères, à l’Herberie et au Pont de Saône, dont il laisse entrevoir d’ici la curieuse perspective. — Enfin, sur le côté méridional et à l’angle sud-ouest de la place, s’allonge la vieille chapelle de Saint-Jacqueme où Saint-Jacques, où se tinrent durant plus d’un siècle les assemblées consulaires. Masquée au couchant par la maison de Chaponay, englobée au midi et au levant par des habitations particulières, encombrée d’échoppes le long de sa seule façade libre, — au-devant de laquelle se tient à présent le marché aux légumes, — la chapelle de Saint-Jacques montre ses quatre contreforts surmontés de clochétons, son élégante balustrade « en créneaux de broderie » couronnant la muraille et due à la générosité de Jean de Chaponay ; au milieu de la façade, son portail du xve siècle avec quatre colonnettes à chapiteaux décorés de coquilles, et deux ares concentriques, qui abritaient jadis une statue ; une fenêtre au-dessus, de même style, divisée par un meneau en deux baies de vitraux peints, représentant, le premier, un saint Jacques et les armes de la ville, le deuxième, le blason de la confrérie de saint Jacques et, tout en haut dans le tympan, les armes de France ; à droite de la principale entrée, une autre porte, surmontée d’une Vierge ; du côté oriental de la façade, une autre fenêtre, éclairant le maître-autel, et, au-dessus de l’abside, une rosace ornée d’un vitrail portant un écusson aux armes des Pupil, d’azur à trois lames
d’argent ; enfin, en guise de clocher, un petit mur à deux arcades avec faitage de fer-blanc, façonné en coquilles et en bourdons, et abritant une seule cloche. — A l’intérieur, l’unique nef, voûtée et divisée en trois travées, se termine au levant par une abside basse en cul-de-four qui forme le chœur réservé aux pèlerins, derrière le maître autel. Dans la deuxième travée, est adossé au mur méridional, en face de la grande porte, l’autel placé sous le vocable de Notre-Dame-de-Montserrat. A la fête de leur patron, aux processions et aux inhumations de leurs confrères, qui se font dans cette chapelle, les pèlerins de Saint-Jacques revêtent leurs insignes, c’est-à-dire Île bourdon, la gibecière, une longue robe, la ceinture et le rosaire, le chapeau à larges bords et le mantelet orné de coquillages. Au premier dimanche d’août, la confrérie fait sa procession solennelle, « où l’on voit figurer, dans leur costume traditionnel, les douze apôtres, les trois Rois, et notre Sauveur monté sur une ânesse ». — Dans la troisième travée de l’édifice, il y à une tribune fermée n’ayant vue sur la nef que par une fenêtre : c’est l’oratoire particulier de la famille de Chaponay, propriétaire
de la maison contiguë, dont l’allée communique à la chapelle par une petite porte au couchant. — Cet antique sanctuaire de Saint-Jacques a été mutilé par les calvinistes, dépouillé de ses statues, de ses verrières de Jean de Juys et de Janin Sacquerel : il n’en est pas moins intéressant en raison de la place qu’il occupe dans l’histoire municipale de Lyon. Sans gêner le service religieux de chaque jour, le Consulat y tint pendant plus de cent ans ses séances ordinaires, les assemblées des maîtres des corporations et des notables. Sur les murs de cette chapelle, longtemps même après qu’il eut cessé de s’y réunir, étaient affichés le grand tableau des privilèges, celui du barrage du Pont du Rhône, les carcabeaux ou mercuriales de la boulangerie, à côté d’un calendrier et du tableau des Évangiles. — Aujourd’hui encore, le Consulat vient, chaque année, à la chapelle Saint-Jacques, assister à la messe du Saint-Esprit, qui est célébrée le dimanche avant la fête de saint Thomas, jour de la proclamation du corps consulaire, et c’est toujours dans cette enceinte exiguë que l’on procède aux assemblées électorales, — de même que c’est à Saint-Nizier, le 21 décembre, jour de la Saint-Thomas, que se fait la proclamation solennelle des échevins nommés le dimanche précédent, et que l’orateur désigné par le Consulat prononce l’oraison doctorale. Comme autrefois, l’horloge de Saint-Nizier règle les heures des délibérations. La grosse cloche de l’église, qui continue à tinter le « séral » chaque soir et à sonner l’alarme en cas d’« effroi », sert toujours à convoquer aux séances de conseil et aux réunions de métiers ; la rue Vandran n’est qu’à deux pas. Jusqu’à présent, dans le choix des hôtels successivement affectés aux services municipaux, les échevins ont eu soin de ne jamais s’éloigner du clocher de leur église ; s’ils allèrent une fois jusqu’à la rue Grenette, dans l’immeuble qui sert aujourd’hui de « halle aux bleds », ce fut pour revenir, au plus tôt, s’abriter à l’ombre de Saint-Nizier. — Cette église, que tant de générations de bourgeois, depuis Jean de Marines jusqu’à Pierre Renouard et ses successeurs, ont patiemment élevée, de la fin du xive siècle au xviie, sur le sol sanctifié par le tombeau de Saint-Pothin et sur les fondations de l’ancienne basilique des « Saints-Apôtres », puis des « Quarante-Huit Martyrs » — première cathédrale détruite par les Sarrasins et relevée par Leidrat —, cette église, renfermant dans sa crypte les cendres des anciens évêques, n’est pas seulement chère aux Lyonnais à cause de ces vénérables souvenirs, qui commencent à se perdre dans la nuit des temps. Ils aiment surtout Saint-Nizier parce que ce fut le berceau de leurs libertés municipales : c’est, à leurs yeux, comme une sorte de cathédrale civile, rivale de la cathédrale ecclésiastique. Ce monument, aux lignes en dépit
de son portail harmonieuses et d’une admirable unité, renaissance commencé sur les plans de Philibert de l’Orme ; ce clocher dont la flèche s’élance hardiment dans le ciel et dont le sommet domine la ville entière ; ces puissants contreforts, ces arcs boutants et ces gargouilles, cette charmante tourelle du transept nord, où jadis veillait le guetteur de nuit, et jusqu’à ces balustrades finement découpées, sortes de remparts aériens, — placés sous la garde du vieil évêque dont l’effigie surmonte le pignon de la façade, — tout, dans cet édifice religieux où se perpétuent les cérémonies solennelles de la vie de la cité, tout cela, aux regards des citoyens de Lyon, est comme le palladium de ce qui leur reste encore de leurs anciennes libertés. — L’intérieur de l’église est d’une extrême richesse ; à la voûte en arc surbaissé de la grande nef, ce sont les capricieuses évolutions des nervures ; aux chapiteaux, des feuillages sculptés mêlés de quelques animaux ; sous les tribunes, aux élégants profils, des culs-de-lampe à figures humaines ou monstrueuses ; et, à la voûte, aux arcs, partout, une multitude d’écussons coloriés aux armes des archevêques et des familles bourgeoises qui contribuèrent à l’érection des diverses parties de l’édifice. Le long des bas-côtés, règne une double rangée de chapelles : à droite, en entrant, voici celle de Sainte-Anne et Saint-Eustache (aujourd’hui Sainte-Catherine), fondée au xve siècle par Pierre de Beaujeu ; puis celle dédiée à l'Assomption de la Vierge et au Saint-Esprit (Saint-Joseph), appartenant aux cordonniers ; Sainte-Marie du Christ {Sainte-Élisabeth), aux merciers ; dans le transept méridional, l’autel de Saint-Maurice (aujourd’hui de la Vierge), aux teinturiers, avec une belle Descente de Croix, d’Horace Le Blanc. A l’extrémité du collatéral se trouve la chapelle de la Magdeleine, dite du Collecteur, fondée en 1401 par le sacristain Jean Jollys, collecteur du pape à Lyon et l’un des principaux bienfaiteurs de Saint-Nizier ; c’est là que se réunit la Confrérie des Vignerons et des Jardiniers. — Les protestants ont détruit le jubé qui fermait l’entrée du chœur ; une simple balustrade sépare de la nef les salles des vingt chanoines y compris le
sacristain-curé, les sièges des huit perpétuels, des quatorze prêtres habitués, des cinq vicaires, et les bancs des clercs et des clergeons, environ soixante personnes affectées au service de la collégiale et de la paroisse. Derrière le maître-autel, est placé celui de Notre-Dame-de-Grâce, où était jadis exposée l'« Image de la Vierge » apportée, suivant la tradition, par saint Pothin à son arrivée en Gaule, et qui a disparu pendant l’occupation protestante. Dans le collatéral nord, est l’autel du Saint-Sacrement ; du même côté, dans le transept, les veloutiers se réunissent devant l’autel de Saint-Sicaire et de Notre-Dame de Septembre, leur patronne (aujourd’hui chapelle de Saint-Pothin) ; à la suite, c’est la chapelle de l'importante Confrérie de la Trinité, qui occupe deux arceaux à la fin du xve siècle, les confrères l’avaient ornée de retables et de confessionnaux sculptés, de verrières imagées et de tableaux historiés : toutes ces œuvres d’art, ainsi que les vitraux de l’église, furent anéantis en 1562 ; on ne les a pas remplacés ; du moins, la riche Confrérie a fait exécuter à ses frais, en 1614, la belle porte à deux vantaux, du grand portail de la façade. Après la chapelle de la Trinité, vient celle de Saint-Barthélemy (Saint-François de Sales), érigée par les héritiers de ce Barthélemy Buyer, dont le nom rappelle les glorieux débuts de l'imprimerie à Lyon ; on y lit une longue inscription en caractères gothiques. À un autel adossé contre un pilier, près de la chaire, nous remarquons une peinture de Palme-le-Jeune, la Flagellation du Sauveur (au Musée de Lyon). Enfin, sous le clocher, se trouve la chapelle des Villars (Fonts baptismaux), construite en l’honneur de leurs saints patrons par Pierre et Jérôme de Villars, qui furent, l’un après l’autre, archevêques de Vienne ; sur un monument funéraire placé en face de l’autel, on lit une épitaphe à la mémoire de François de Villars, père des fondateurs, décédé en 1582.

Si nous faisons le tour de l’édifice, nous trouvons, au nord, la rue et la place de la Fromagerie ; des échoppes et des bancs obstruent tout le côté de l’église. La grande maison d’en face, qui fait le coin de la Petite rue Longue, et qui communique par une allée de traverse à la rue Longue, est l’ancien Hôtel de Ville : le Consulat y tint ses délibérations pendant cent quarante et un ans, avant de s’installer, en 1604, dans la rue Vandran, à l’hôtel de la Couronne. Aucun luxe ne distinguait cette demeure de celles des simples particuliers ; la grande salle était décorée de verrières avec écussons armoriés, peints à la fin du xve siècle par Pierre d’Aubenas, et, vers la fin du xvie, par Bertin Ramus et Nicolas Durand, maître-verrier de la Cathédrale ; les croisées des autres salles étaient encore garnies de papier. Des banquettes couvertes de drap vert servaient de siège aux échevins ; depuis que le roi Henri IV a réduit leur nombre à cinq, ils siègent sur des fauteuils de velours violet. Sur la muraille, au fond de la cour, on voyait une inscription, avec les Tables de Claude. Mais, si l’ancienne Maison de Ville était d’une extrême simplicité, le Consulat ne négligeait rien pour la mettre à l’abri d’un coup de main ; il y avait installé un véritable arsenal, et les canons, les « fauconneaux », étaient rangés en face, le long du mur de l’église. Néanmoins, quand les calvinistes surprirent Lyon, dans la nuit du 30 avril 1562, et s’emparèrent de l’église Saint-Nizier, Maurice du Peyrat et ses arquebusiers, dits les à Soldats du Purgatoire », combattirent vainement pour défendre l’Hôtel de Ville : criblés de coups de mousquets tirés du haut de la tourelle qui surplombe la Fromagerie, ils furent contraints de se rendre prisonniers. — Cette maison appartient encore à la ville ; mais elle est devenue la boutique d’un marchand. — Derrière le chevet de l’église, est situé le cimetière paroissial, où se trouvait l’ancien oratoire de la Confrérie des Vignerons, démoli, ainsi que la muraille d’enceinte, par le baron des Adrets. Ce cimetière, beaucoup moins étendu qu’autrefois, laisse un peu plus de dégagement à la petite place de la Fromagerie (voir plus haut la note p. 181).

Il est bordé, au levant, par la rue des Forces, que la rue de la Gerbe relie aux Cordeliers, et qui a pris son nom de sa première maison, à l’angle de la rue Gentil, où l’on voit pour enseigne des forces à tondre les draps. Entre la rue des Forces et la rue Buisson, les petites ruelles des Prestres et de Villars forment un dédale de cloaques infects et d’obscurs culs-de-sac ; — c’est au fond de l’impasse de Villars que l’abbé Charles Démia fondera, en 1670, le Séminaire Saint-Charles ou des Petites-Écoles (emplacement de la Banque de France). — Outre les débouchés de la rue des Forces et de la rue Gentil, la place de la Fromagerie reçoit celui de la rue Neuve et celui de la rue Seraine (rue de l’Hôtel-de-Ville ; voir la note p. 189), qui conduit à la place du Plâtre ; et toutes ces voies sont extrêmement resserrées ; aussi, ce carrefour-biscornu est-il fréquemment encombré et même dangereux. C’était bien encore autre chose, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit défilé entre la chapelle des Vignerons et l’oratoire de Notre-Dame de rue Neuve, qui était situé vis-à-vis de cette rue et que les réformés ont également fait disparaître. Au levant de la rue Seraine, nous rencontrons, quelques pas après la rue Neuve, l’issue de la rue Mulet, autrefois rue de Montribloud ; pendant le moyen âge, il y avait là, au « carro de Montriblo », une place Maubert : c’était un des quartiers de mendiants et de vagabonds, ainsi que l’anguleuse, difforme et impraticable rue Roland, qui relie, au couchant, la Petite rue Longue à la rue Saint-Cosme (voir ci-dessus p. 186).

Mais la Renaissance vit s’élever entre la rue Longue et le « Plastre du Saint-Esprit », aujourd’hui rue du Plâtre, de fort beaux hôtels, dont les propriétaires s’appelaient Humbert de Montconil, Hugues de la Porte, François Fournier,
procureur général de la Commune. La grande maison de François Fournier, à l’enseigne de Saint-Amboise, précédemment habitée par un hôtelier, du nom de Milanais, fut ensuite acquise par Jean Kléberger, dit le « Bon Allemand », qui vint y fixer sa demeure et y mourut le 6 septembre 1546. Cette habitation se compose de trois corps de bâtiment, communiquant de la rue Longue à celle du Plâtre, avec des écuries, une grande cour et un jardin au milieu. Plusieurs autres appartiennent aussi à la belle architecture du xvie siècle ; les tours d’escalier, éclairées par de larges fenêtres à meneaux, sont flanquées d’une jolie tourelle en encorbellement ; nous remarquons surtout un type achevé de la Renaissance dans cet intérieur de cour où se superposent trois galeries à arcades, celles des étages décorées de riches balustrades en pierre ajourées, plus un demi-étage, également à galerie, sous la toiture (voir plus haut p. 188 et 189). La rue Longue, où se trouve, comme nous l’avons vu tout à l’heure, l’ancien Hôtel de Ville, posséda aussi le premier temple des protestants. Ceux-ci avaient d’abord prêché, en 1560, dans la cour d’une maison de la rue Saint-Cosme, chez un coreligionnaire, l’épicier Jean Archimbaud, puis au cimetière de Saint— Pierre-les-Nonnains, qui était alors clos de murailles ; à la fin de la même année, ils transportèrent leur prêche dans les dépendances d’un logis de la rue Longue, où pendait l’enseigne de Saint-Martin et qui appartenait à l’Allemand Martin Ponthus : c’est pourquoi le temple qu’ils édifièrent sur ce terrain fut appelé le « Temple Martin ».

La place du Plâtre s’appelait jadis « Plastre du Saint-Esprit », parce que la confrérie du Saint-Esprit, érigée dans l’église de Saint-Pierre, possédait là une grange, au-devant du « puits de Mal Conseil ». Chaque année, depuis des siècles, le jour de la fête de saint Pierre, des réjouissances avaient lieu sur la place du Plâtre, en souvenir de la réunion des Grecs et des Latins au deuxième Concile général de Lyon ; à présent, c’est sur la place Saint-Pierre que l’on danse ce jour-là. — Laissons à notre droite la rue du Bât-d’Argent et la bonne hôtellerie où pend l’enseigne de ce nom. Une petite rue mène directement aux Terreaux ; jusqu’en 1563, elle n’aboutissait qu’à l’extrémité occidentale de la rue du Pizay et s’appelait rue de Mal-Conseil ; c’est le baron des Adrets qui l’a ouverte jusqu’au bout, à travers les jardins de l’abbaye de Saint-Pierre, lesquels s’étendaient beaucoup plus loin au levant. Le prolongement de cette rue s’appelle aujourd’hui rue Clermont, en l’honneur de très haute dame Françoise de Clermont, abbesse de Saint-Pierre (fille de Jeanne de Poitiers, sœur de la duchesse de Valentinois), qui pourtant multiplia, mais en vain, les démarches pour obtenir la restitution des terrains enlevés au monastère.

Par la rue du Plâtre, en longeant les dépendances de l’abbaye, nous arrivons à la place Saint-Pierre. Au milieu, se dresse une croix ; au levant, s’élèvent les églises contiguës de Saint-Pierre et de Saint-Saturnin, vulgairement Saint-Sorlin, celle-ci à l’angle même de la rue du Plâtre. Au midi, nous apercevons la tortueuse et sordide rue Roland, débouchant sur l’ancienne place du Chanvre, en face de la rue Saint-Cosme, qui forme, dans la direction du couchant, un contour en sens inverse. Vers le milieu de cette dernière, une vieille chapelle décorée de colonnes et de chapiteaux en marbre : c’est la chapelle de Saint-Cosme et Saint-Damien, ancienne rectorerie de la dépendance de l’église de Saint-Pierre, affectée plus tard à la confrérie des barbiers-chirurgiens, dont saint Cosme est le patron, et servant encore de titre à une bonne prébende (No 1 de la rue actuelle ; voir la note p. 186). — Sur la place Saint-Pierre, se trouvent le Poids de la ville, la maison à l’enseigne de l’Oyseau du Paradis (no 2), où habitait, à la fin du xvie siècle, le peintre dauphinois Estienne de Martellange, père du frère jésuite, architecte du Grand-Collège de la Trinité ; au sud-ouest, la rue du Puits-Ranco ou de la Palme, conduisant à la Platière et au coin de laquelle est une effigie de Louis XIII sculptée par Gérard Sibrecq ; au fond, la petite ruelle de l’Asne, communiquant à la rue de la Luyzerne ; enfin, au nord, l’étroit défilé de la rue Saint-Pierre. — Le cimetière de Saint-Saturnin occupait autrefois la plus grande partie de cette place ; c’est ici que les protestants chantèrent pour la première fois les psaumes de Clément Marot. Deux ans plus tard, pendant les troubles de 1562, ils rasèrent les murs du cimetière et démolirent l’ancienne église de Saint-Saturnin, où se faisaient les fonctions curiales (voir la note p. 191). Les paroissiens ont fait rebâtir leur église et, comme au temps passé, le « curé de Saint-Pierre et Saint-Saturnin » y baptise, marie et célèbre les offices paroissiaux, Saint-Pierre est proprement l’église de l’abbaye des Bénédictines, l’un des plus anciens des monastères de la ville. Fondée, dit-on, par Godégisèle, roi des Burgondes, vers la fin du ve siècle, et dès lors très richement dotée, l’abbaye de Saint-Pierre devint l’asile ouvert aux filles des plus nobles familles. Détruite par les Sarrasins et relevée par Leidrat, l’église fut reconstruite telle que nous la voyons encore, ainsi que l’ancienne église de Saint-Saturnin, par l’abbesse Rollinde, à la fin du

xiie siècle, au temps de l’archevêque Guichard ; elle est donc contemporaine de celle d’Ainay. La tour du clocher, qui servait de défense et renfermait le trésor, est surmontée de trois étages, percés de deux fenêtres sur chaque face ; des arcatures aveugles décorent latéralement le mur inférieur. Remarquons, en entrant, la pureté de ce porche cintré à voussures et la beauté des chapiteaux ornés de fouillages, de figures d’anges et d’êtres fantastiques. L’unique nef est étroite et de la plus austère simplicité ; voûtée d’abord en plein cintre, puis en ogive, elle estfermée d’une abside basse en cinq pans ; au-dessus de l’arcade qui ouvre le sanctuaire, une rosace et deux fenêtres. Sur le flanc méridional de cette nef, la chapelle de la Vierge (la dernière à droite en entrant) forme elle-même comme une petite église, avec son abside circulaire (qui existe encore), orientée comme celle de la grande, et son petit clocheton à l’opposite. Il y a deux autres chapelles à droite et trois à gauche, dédiées au saint Sauveur, à saint André, sainte Agnès et sainte Catherine ; une d’elles appartient aux « Enfants du Plastre » et une autre aux « Maistres futeniers ». Le chœur des religieuses, communiquant de plain-pied aux bâtiments du monastère, occupe le dessus des premières travées à partir du clocher. Cette église paraît en grande partie construite de pierres provenant des piédestaux de statues romaines qui abondaient au moyen âge dans l’espace compris entre le pied de la colline Saint-Sébastien et l’église de Saint-Nizier. Nous rencontrons deux inscriptions antiques près du maître-autel ; plus loin, la pierre tombale de l’abbesse Guillemette d’Albon et de son frère Robinet d’Albon ; puis, une épitaphe plus moderne en latin ; il s’agit d’un jeune homme de la Bohème, Jean de Wettengell de Newenberg, enlevé par un mal soudain, au moment où, après avoir parcouru la France et l’Angleterre, il se disposait à partir pour l’Italie ; des vers latins disent la cruauté de la mort qui n’épargne pas les jeunes ans.

Au nord du clocher se trouve l’hôtel abbatial et, sur la même ligne, parallèlement à l’église, jusqu’à la rue Clermont, une série de maisons habitées par les prieures et un certain nombre de révérendes dames. Ces petits hôtels, construits par les religieuses qui ont assez de fortune pour posséder une habitation particulière, sont, au décès de chaque occupante, attribués par l’abbesse à une autre, qui est appelée « dame hôtelière ». Autour de l’église, le long de la place du Plâtre et de la rue Clermont, sont disposés le cloître, le chapitre, le dortoir, le réfectoire, en un mot la communauté. Sur la rue Saint-Pierre s’ouvre la porte du « charroir », où les religieuses vendaient jadis elles-mêmes leur vin, et qui conduit aux caves profondes renfermant les récoltes de leurs beaux vignobles de Morancé. Enfin, du côté des Terreaux, s’étendent les jardins, remplis de tonnelles et de berceaux de verdure. — Ce vieux monastère tombe en ruine et devient inhabitable. Mais, en attendant que les revenus de l’abbaye permettent d’élever un véritable palais, les Dames de Saint-Pierre, sous l’autorité un peu mondaine de très haute et très puissante Élisabeth d’Épinac, abbesse « par la grâce de Dieu », se gardent d’oublier l’illustration de cette maison, où l'on n’est admise qu’en faisant la preuve de quatre degrés de noblesse du côté paternel. Quelles entrent au chœur, avec la longue traîne « détroussée », ou qu’elles se présentent au parloir, le voile d’étamine abaissé sur la guimpe de toile blanche, la tunique de drap blanc et la robe de serge noire à manches larges recouvertes du scapulaire de même étoffe descendant jusqu’aux pieds, leur port et leur démarche accusent la distinction de race, doublée du sentiment profond de la dignité hiérarchique. La grande prieure et la mère sous-prieure, madame la présidente, et même la crossière ou la chapelaine qui accompagne l’abbesse à l’église, sont de fort grandes dames que l’on salue très bas et dont l’opinion compte dans la ville. Point trop rigides, elles ne se privent pas des divertissements permis ; presque toutes raffolent de musique, et quand d’Assoucy rendra visite à « Madame de Saint-Pierre », il n’y aura « pas une de ces filles dévotes qui n’eust déjà une copie de son Ovide en belle humeur ».


En sortant du défilé de la rue Saint-Pierre, nous nous trouvons sur la place des Terreaux ; c’est le nom que l’on donne, en plusieurs autres villes, aux fossés des fortifications ; cette place occupe, en effet, l’emplacement des anciens fossés de la Lanterne. L’ancienne muraille de la ville, devenue inutile et démolie après la reconstruction des antiques remparts de la colline

Saint-SébasSaint-Sébastien, s’étendait du Rhône à la Saône, longeant la face nord du mur de l’abbaye de Saint-Pierre, et ne laissant entre les deux qu’une ruelle de dix pieds de largeur, encore appelée rue des Ecloisons (rue Lafont). Fort épaisse, crénelée, la muraille était flanquée de dix tours rondes et de contreforts, et percée de deux portes à pont-levis, elle de la Pescherie ou de Chenevier et celle de la Lanterne, situées, l’une au bord de la Saône, à l’entrée de la rue de la Pescherie, l’autre en face de la rue de la Lanterne. En dehors de cette grande muraille, se trouvait un large terre-plein ou bas-port, qui servait de lieu d’exercice à la Compagnie des arbalétriers et à celle des arquebusiers, chacune d’elles ayant sa loge construite à demeure, la première du côté de la Saône, la deuxième du côté du Rhône. Au pied de la « douve », c’est-à-dire du mur de ce bas-port, était le canal, alimenté par les fontaines de Neyron, dans lequel coulait, de l’est à l’ouest, l’eau qui permettait de remplir le fossé en cas d’alarme. Enfin, les fossés étaient traversés, d’une tour à l’autre, par des écluses ou

« escloisons » : de là le nom donné à la portion de l’ancienne ruelle qui touche au Rhône, et celui de rue des Basses-Ecloisons (rue Constantine}, attribué à la portion voisine de la Saône, où se déversaient les eaux du canal. Les vieux fossés des Terreaux, remis par le roi aux échevins en échange des terrains qu’ils avaient achetés pour élever les fortifications de la colline Saint-Sébastien, furent comblés d’abord, de 1538 à 1540, du côté de la Saône, afin d’y établir la Boucherie de la Lanterne, puis, vers 1556, sur l’emplacement du massif de maisons qui forme la façade occidentale de la place, entre la rue des Basses-Écloisons et celle (rue d’Algérie) qui, au nord, mène à la Boucherie. La place
même des Terreaux fut remblayée en 1578. Quant à la partie orientale, située entre la rue des Écloisons et celle « tendant à la porte de l’abreuvoir du Rhône » (rue Puits-Gaillot), elle fut comblée en 1564, par les protestants, après l’édit de pacification ; ceux-ci ne pouvant plus avoir de temple dans l’intérieur de la ville, le maréchal de Vieilleville leur assigna cet endroit pour établir leur prêche. Ils se mirent à l’œuvre avec une extraordinaire ardeur ; grands et petits, hommes et femmes, au nombre de deux ou trois cents, portaient la terre pour combler les fossés, « et faisait bon voir — dit Rubys — les damoyselles deux à deux, retroussees jusques à my jambe, monstrant la grève, et la chausse bien tiree, portant le benot par les manilles, chantants leurs chansons de Marot et de Beze, à gorge desployee, et se faisoiont maintes collations ès jardins de là environ, non sans beaucoup de commodité pour les amoureux ». La construction s’éleva rapidement ; un cimetière y attenait, le tout clos de murs. Mais, au mois de septembre 1567, après la découverte du projet que les huguenots avaient formé de s’emparer de Lyon par surprise, il se produisit une vive émotion populaire ; les temples des protestants furent fermés ; celui des Terreaux et celui de la Fleur-de-Lys, à Bourgneuf, furent saccagés et ruinés ; les échevins se saisirent des terrains. Après avoir, en 1581, concédé à titre précaire le cimetière et le bâtiment dévasté du temple des Terreaux aux recteurs de l’Aumône générale, qui se proposaient d’édifier sur cet emplacement un hôpital pour les mendiants, le Consulat en à repris possession depuis que cet hôpital a été élevé à Bellecour, et bientôt il fera bâtir à cet endroit un hôtel de ville monumental, qui fera l’admiration des étrangers (voir plus haut, p. 193 et 195).

Derrière les constructions assises au levant de la place, on aperçoit, près de la rue des Écloisons, une vieille tour noircie par le temps, l’unique tour qui subsiste des anciens remparts : elle sert de poudrière à la ville, depuis qu’en 1581 une autre tour voisine, affectée à cet usage, fut foudroyée et causa la ruine de plusieurs maisons. Plus loin, à l’est, sur une partie des anciens fossés comblée seulement en 1617, c’est le Jardin de la Butte, où les arquebusiers de la ville font à présent leurs exercices, et qui deviendra bientôt le jardin de l’Hôtel de Ville.

Au côté nord de la place des Terreaux, est une rangée de maisons, coupée au levant par l’ancienne rue du Griffon (rue Romarin), et au couchant par la rue Sainte-Marie, que le Consulat vient de faire ouvrir et qui aboutit aux Capucins du Petit-Forest et à la chapelle des Pénitents de Saint-Marcel ; au nord-ouest se trouve la chapelle de Sainte-Catherine, et, en arrière, le couvent des Grands-Carmes, puis la chapelle des Pénitents noirs de la Miséricorde. — La place
elle-même est absolument nue ; le sol n’est pas nivelé ; quand il pleut, c’est un véritable marécage où l’on enfonce jusqu’à la cheville ; si bien que, pour obvier à cette incommodité, le Consulat y a fait poser récemment un pavé en croix « par où l’on peut aller et venir ». C’est ici que, plusieurs jours par semaine, se tient le marché aux pourceaux. Là aussi, depuis le comblement des fossés, ont lieu les exécutions capitales. Voyez-vous ce sinistre gibet, au milieu de cette populace avide de brutales émotions ? Tout à l’heure on va pendre un criminel ; il en faut si peu, à la vérité, pour mériter la corde ! — Naguère, Jusqu’en l’année 1625, les corps des suppliciés étaient enterrés par le bourreau à l’endroit même où se tient le marché aux porcs, et ces animaux, en fouillant le sol, déterraient souvent les cadavres nus et à demi putréfiés, qui demeuraient parfois, à moitié dévorés, sous les regards des passants. Afin de faire cesser cette scandaleuse profanation, des notables, sur l’initiative d’un homme de grand cœur, César Laure — celui-là même qui s’improvisa l’architecte de l’Hôtel-Dieu — ont formé une association pieuse sous le nom de Pénitents de la Miséricorde, bâti à leurs frais la chapelle située près des Grands-Carmes, et, dans les caveaux de cette chapelle, donnent la sépulture aux suppliciés. De toutes les exécutions capitales qui eurent lieu jusqu’à présent sur la place des Terreaux, la plus mémorable et celle qui a laissé les plus poignants souvenirs, c’est celle de M. de Cinq-Mars et de M. de Thou. Il n’y a pas encore un an : c’était le 12 septembre 1642. Quatre compagnies des pennonages — le
Gourguillon, capitaine Meyssonnier, le Port-du-Temple, capitaine Spinacci, Bellecour, capitaine de Pomey, et la Poulaillerie-Saint-Paul, capitaine Manin — étaient venues se ranger en armes et formaient un carré de quatre-vingts pas de côté. Au milieu, se dressait un échafaud de sept pieds de hauteur, dont la face principale regardait la Boucherie. Sur la plateforme étaient fixés un poteau et un billot ; l’échelle se trouvait du côté des Dames de Saint-Pierre. Toutes les maisons, toutes les fenêtres, les murs, les toits, les échafaudages, tous les points élevés d’où l’on pouvait voir sur la place, même à une grande distance, étaient chargés de gens de toutes conditions, de tout âge et de tout sexe. Messieurs du Consulat s’étaient installés aux fenêtres de cette maison devant laquelle pend l’enseigne du Caillou ; à la porte étaient cinquante arquebusiers. Vers cinq heures du soir, parurent M. Thomé, prévôt général des maréchaux de Lyonnais, suivi des archers de robe-courte, et le chevalier du guet avec sa compagnie, escortant le carrosse dans lequel on conduisait à la mort Messires Henry d’Effiat de Cinq-Mars, grand-écuyer de France — « Monsieur le Grand » — et François-Auguste de Thou, conseiller du Roy en son Conseil d’Etat, âgés l’un de vingt-deux ans, l’autre de trente-cinq. À chacune des portières se tenaient les confesseurs des condamnés, le P. Malavalette et le P. Mambrun, avec leurs compagnons. L’exécuteur suivait à pied. Comme Le bourreau s’était cassé la jambe, on avait pris qui l’on avait trouvé pour cette horrible besogne. C’était un vieux gagne-deniers, « fort mal fait, vêtu comme un manœuvre qui sert les massons, et qui n’avoit jamais fait aucune exécution sinon de donner la gesne ». — Le carrosse s’arrêta au pied de l’échafaud. M. de Cinq-Mars en descendit le premier, la tête droite et le visage souriant. Il était fort élégamment vêtu : habit de drap brun de Hollande, couvert de larges dentelles d’or, manteau écarlate, chapeau noir retroussé à la catalane, bas de soie verts et, par-dessus, un bas de soie blanc garni de dentelles. Il fit un compliment au prévôt et au greffier, qui détournèrent aussitôt leurs regards. Un archer voulut se saisir de son manteau ; M. de Cinq-Mars le donna au frère jésuite qui accompagnait son confesseur, en lui disant de faire prier Dieu pour lui. Après les trois sons de trompette ordinaires, M. Palerne, greffier-criminel du
Présidial de Lyon, à cheval près l’échafaud, lut l’arrêt de condamnation ; puis M. de Cinq-Mars se couvrit et monta gaiement l’échelle. Au deuxième échelon, un autre archer s’avança, à cheval, et lui ôta, par derrière, son chapeau, dont le cordon était garni de pierreries ; s’arrêtant court et se retournant : « — Eh ! laissez-moi mon chapeau ! » dit M. le Grand. Le prévôt le lui ayant fait rendre, il se couvrit et acheva de monter, « avec une adresse et une gaieté majestueuses, faisant plutôt paroitre qu’il alloit faire une action de joie que de tristesse ».

On le vit arriver sur l’échafaud, « semblable à un acteur dans une tragédie », « ouvrant les bras et accommodant son collet avec un beau maintien » ; il fit un tour, « en saluant de tous côtés le peuple fort profondément et avec des sourires et une douceur charmante », et « se mit en une fort belle posture, ayant avance un pied et mis la main au côté ». Son confesseur étant monté auprès de lui, M. de Cinq-Mars l’embrassa étroitement et demeura longtemps ainsi, les yeux au ciel et le visage toujours riant. Puis il prit le crucifix que le Père lui présentait, le baisa « avec une doudouceur inconcevable, et le rendit au religieux, qui dit au peuple de prier Dieu pour lui ; et M. le Grand, ouvrant les bras, puis joignant les mains, fit la même demande ». Il se mit à genoux et reçut très dévotement l’absolution. S’étant relevé, il alla se mesurer au poteau, se dépouilla lui-même de son pourpoint, sans quitter ses gants, baisa encore le crucifix, et, s’allant jeter à genoux sur le billot, consulta son confesseur sur la posture en laquelle il se devait tenir. Tirant une boîte couverte de diamants, il supplia le P. Malavalette de brûler le portrait qui était dedans et de faire des œuvres de charité avec le produit de la boîte et celui d’une bague qu’il lui remit en même temps. — Cependant, le bourreau s’approchait avec les ciseaux ; M. de Cinq-Mars les lui prit doucement des mains, se coupa la moustache, puis le frère jésuite vint lui couper les cheveux, « — Ah ! mon Dieu ! dit M. le Grand, qu’est-ce que de ce monde ! » Quand ses longs cheveux bouclés furent tombés, il porta les deux mains à sa tête comme pour accommoder ce qui en restait, écarta deux ou trois fois d’un geste de la main le bourreau qui s’apprêtait à découdre son collet, que le vent faisait voltiger, et s’étant derechef agenouillé, les mains jointes sur le poteau, il fit à haute voix une fervente prière, offrant sa mort et son sang pour l’expiation de ses fautes. Alors, il se tourna résolument vers l’exécuteur, qui était là, debout, et n’avait pas encore tiré son couperet d’un méchant sac qu’il avait apporté sur l’échafaud, et il lui dit : « — Que fais-tu la ? Qu’attends-tu ? ». — Et rappelant son confesseur, il pria encore avec lui. Dès qu’il vit l’exécuteur s’avancer avec le couperet : « — Allons ! s’écria-t-il, il faut mourir ; mon Dieu, avez pitié de moy ! » — Puis, « sans être bandé, ni lié », il posa la tête sur le poteau, qu’il tenait fortement embrassé, ferma les veux et attendit le coup. Le bourreau vint le donner pesamment et lentement. Quand le peuple vit lever le couperet, rompant soudain le profond silence qu’il avait gardé jusqu’à ce moment, il fit entendre un gémissement effroyable, mêlé de pleurs et de sanglots. La tête n’étant pas entièrement séparée du corps, l’exécuteur la prit par les cheveux, scia la trachée artère et la peau du cou ; après quoi, il jeta cette tête sur l’échafaud, d’où elle bondit sur le sol, le visage tourné vers le jardin des Dames de Saint-Pierre et les yeux ouverts, « aussi beaux que lorsqu’ils étaient animés ». — Pendant que l’exécuteur ôtait les gants du supplicié pour voir s’il n’avait pas de bagues aux doigts, dépouillait le corps, ne lui laissant que sa chemise, le couvrait d’un drap et jetait son manteau par-dessus, après avoir mis tous les vêtements dans son sac, on levait la portière du carrosse, où M. de Thon était demeuré avec son confesseur…

… Mais voilà que les gens de justice amènent le condamné. Dérobons-nous au répugnant spectacle de cette pendaison, et, par le quartier de la Lanterne et de la Platière, hâtons-nous de gagner le vieux « Pont de Saône ».