Le Lyon de nos pères/05



de-Bois de Bellecour, que nous reprenons notre promenade, pour parcourir la partie de la presqu’ile qui nous reste à visiter, c’est-à-dire la rive gauche de la Saône et les rues du centre, jusqu’à la place des Terreaux. Au nord-est du Port-du-Roi, se trouve le monastère des Célestins. Un portail, surmonté d’une statue de saint Pierre-Célestin, donne entrée sous un bâtiment dit la « Porte du Temple ». Ce nom, et celui du port situé à l’autre extrémité du couvent, rappellent le souvenir des Templiers, anciens possesseurs de ce domaine. La maison du Temple passa de leurs mains dans celles des Chevaliers hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem et devint ensuite l'hôtel des Comtes de Savoie ; ce fut Amédée VIII, dit le Pacifique, premier duc de Savoie, qui, désirant « échanger des biens terrestres et périssables contre des biens célestes et éternels » — et réalisant ce qui avait été, si l’on en croit la tradition, révélé en songe, plus d’un siècle auparavant, à Pierre de Mouron, fondateur de l’ordre des Célestins, une nuit où il avait reçu l’hospitalité des Templiers de Lyon -, donna tout ce tènement aux disciples de ce dernier, pour y créer un monastère et construire une église qui serait dédiée à la Vierge sous le vocable de l’Annonciation : c’est pourquoi l’église des Célestins est consacrée à « Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles ». Peu de temps après la fondation du monastère, dont le P. Jean Gerson fut le premier prieur et où son frère, le pieux chancelier de l’Université de Paris, vint chercher un asile à sa rentrée en France, ce sanctuaire devint un lieu très fréquenté de pèlerinage ; un grand nombre de guérisons sont encore attribuées à la Vierge de Bonnes-Nouvelles.

Ayant franchi le portail du Temple, nous nous trouvons dans un large promenoir, qui conduit, à gauche, vers les bâtiments du monastère ; devant nous, de magnifiques jardins, coupés de grandes avenues, s’étendent entre les enclos de Bellecour et les parterres des maisons, encore peu nombreuses, bâties sur des terrains qui faisaient autrefois partie du claustral des Jacobins et qu’ils ont aliénés depuis l’ouverture, par le baron des Adrets, de la rue tendant de Bellecour à la place Confort (rue Saint-Dominique, place des Jacobins) ; au nord, les jardins des Célestins enveloppent l’église, les dépendances du monastère, et sont limités par les cours des maisons qui donnent sur la rue Ecorche-Bœuf et sur le Port-du-Temple. Les bâtiments s’élèvent du côté de la Saône, laissant, au long de la rivière, un quai qui va s’élargissant jusqu’en face des escaliers du Port. Ce sont, d’abord, ceux de la façade, dont il n’existe encore qu’une première partie, construite en 1636 ; puis, le cloître reconstruit à la suite d’un incendie, au commencement du xvie siècle, par me cardinal d’Amboise, dans le goût italien de la Renaissance, dont l’illustre prélat fut en France le premier initiateur, et achevé après sa mort par Claude Laurencin. Sous les arceaux des galeries, parmi d’autres religieux vêtus de robe blanche, scapulaire et chaperon noir, nous attend le savant historiographe du monastère, le P. Benoit Gonon, auteur de Histoire et Miracles de Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles ; guidés par lui, nous gagnons, au nord, une porte latérale de l’église ; celle-ci, dont la façade regarde la Saône, est un édifice gothique, d’assez médiocre architecture, élevé, en 1450, par Louis Ier, second duc de Savoie, qui avait hérité des sentiments de son père, Amédée le Pacifique, pour les Célestins de Lyon ; ce prince vint mourir à Saint-Jean, le 29 janvier 1465, dans la maison de Sibylle Cadière, veuve d’un riche négociant, et son cœur fut inhumé dans le mausolée en marbre blanc que nous voyons à droite de l’entrée du sanctuaire ; l’épitaphe et les armoiries ont été enlevées par ordre de Henri IV : irrité contre le duc de Savoie, le roi voulut effacer ces insignes, qui rappelaient, dans son propre royaume, les ennemis de sa maison. En face de ce monument, le P. Benoit Gonon nous montre, à l’entrée des chapelles situées au nord de la nef, une table de marbre, où nous lisons : Icy est le cueur de très illustre George d’Amboise, Léqat perpétuel en France et en Avignon, Archevesque de Rouen, insigne bienfaicteur de ce monastère, où il décéda le XXV may M. D. X. Le grand ministre de Louis XII logeait au couvent des Célestins chaque fois qu’il séjournait à Lyon ; il était revenu, accompagnant le roi, au printemps de l’année 1510, quand il tomba gravement malade au monastère et y succomba ; Louis XII le pleura et lui fit de superbes funérailles. Le buste du cardinal d’Amboise, placé jadis au-dessus de l’inscription que nous venons de lire, fut détruit par les protestants. — Quand les soldats du baron des Adrets pénétrèrent dans la ville, ce fut le couvent des Célestins qui eut le triste privilège d’être, le premier, envahi et mis à sac ; ils s’y retranchèrent comme dans une citadelle, y placèrent leurs canons, et ce fut d’ici qu’ils foudroyèrent les murailles du cloitre de Saint-Jean ; le trésor, tous les objets d’or et d’argent furent enlevés, et le mobilier des religieux vendu à l’encan devant leur porte. Les magnifiques vitraux de l’église, représentant les grandes scènes de la Passion, la Magdeleine au Jardin, l’Arbre de Jessé, offerts par le duc Louis, le roi Louis XI, Charles VIII et Anne de Bretagne, Philippe de Savoie et Marguerite de Bourbon, Louis d’Amboise évêque d’Albi, subirent eux-mêmes les outrages des envahisseurs.
Cependant, les désastres réparés, l’église des Célestins s’est enrichie de nouvelles œuvres d’art. Le retable du grand autel renferme une admirable Descente de Croix, de François Stella, qui s’y est peint lui-même. Parmi les autres tableaux du chœur, nous admirons la Procession de saint Grégoire, un des meilleurs ouvrages d’Horace Le Blanc, qui a fait aussi les tableaux de la Vierge et de l’autel privilégié, ainsi qu’une Descente du Saint-Esprit. Plus tard, ce seront encore deux figures à mi-corps, de l’habile coloriste flamand Squoniam, représentant, l’une la Femme adultère, l’autre, le Reniement de saint Pierre, et quatre beaux paysages de Verdier. La sacristie est elle-même toute tapissée de peintures et d’ex-voto. — Sur les dalles de la nef, parmi les noms des personnages qui y sont inhumés, on lit ceux du fameux libraire Guillaume Rouville et de l’imprimeur Jean Pillehotte. Dans une des chapelles situées au côté nord du chœur sont inhumés François Guerrier, seigneur de Combelande et de Jons, noble Jean-Baptiste de
Sarda, trésorier de France, Claude de Tourvéon, lieutenant-général du Gouvernement de Lyon, et M. de Tourvéon, grand obéancier de Saint-Just, lequel eut, en 1595, l’honneur de haranguer Henri IV au nom du clergé de Lyon. À côté, se trouve la chapelle de Saint-Pierre-deLuxembourg, entreprise par un sieur de Viry, achevée par Jean Cœur, archevêque de Bourges, fils du célèbre argentier de Charles VII et réunie plus tard à celle de la Grande-Notre-Dame ; elle deviendra le lieu de réunion de la confrérie des marchands libraires et imprimeurs. Dans la chapelle dite de la Comtesse, sont inhumés le comte de Chissy et sa femme Jeanne de Bligny. Cà et là, nous rencontrons encore sur les dalles les noms d’illustres familles consulaires lvonnaises : de la Porte, Cousin, du Peyrat, Baglion, Thomassin, de Lure,
Devant l’église des Célestins, s’ouvre le port du Temple, encombré de bateaux et de marchandises, avec son continuel mouvement de portefaix, de porteurs de charbons, de peseurs de foin, de mesureurs. Plus haut, avant le Pont de Pierre, c’est le Port Chalamont. Toute cette partie de la rive gauche de la Saône présente un spectacle extrêmement animé. Aussi, tout le long du jour, y a-t-il une foule d’oisifs et de curieux, qui échangent des quolibets avec les batelières et les affaneurs. — En face du port du Temple, l’Hôtel de la Monnoye, établi précédemment dans la rue du Bœuf, est installé, depuis l’année 1600, dans un immeuble qui appartenait à Antoine Grollier de Servière, et qui fait l’angle de la rue de la Monnoye et de la vue Ecorche-Bœuf ; on frappe, dans cet important atelier monétaire, de toutes les espèces qui ont cours en France.
Plus loin, en remontant le long du port, après la rue Saint-Antoine (rue Petit-David) se trouvent l’église et le monastère des Antonins, dont l’entrée regarde la Saône. Voilà justement deux religieux qui viennent à nous, portant, sur leur robe noire, le manteau noir marqué à la poitrine de la croix bleue en forme de T, figurant la béquille sur laquelle se soutiennent les malades. Cette maison était autrefois un hôpital spécialement réservé aux malheureux estropiés par des contractions nerveuses, maladie très fréquente au moyen âge : c’est pourquoi on la nommait « l’hôpital de la Contracterie ». À la fin du xiiie siècle, l’archevêque Aymar de Roussillon remit la maison aux religieux hospitaliers de Saint-Antoine de Viennois, qui en firent une Commanderie de leur ordre, à la condition de recevoir les malades pauvres. Mais le mal appelé « feu de Saint-Antoine » a disparu, et les Antonins ne reçoivent plus de malades ; ce ne sont plus que des chanoines réguliers : ils ont subi une réforme sous Louis XIII. Il en est une que leurs voisins ont vainement appelée de leurs vœux et qui se fera longtemps attendre : les Antonins jouissent du singulier privilège de laisser leurs pourceaux, avec une clochette au cou et la marque de Saint-Antoine, vaguer par la ville et s’engraisser dans les boues des rues ; ces animaux répandent l’infection dans tout le quartier ; plus d’une fois, le Consulat menaça de les faire tuer par l’exécuteur des hautes-œuvres ; mais il s’écoulera encore près d’un siècle avant que le rachat du privilège délivre les habitants de ces désagréables promeneurs. — La vieille petite église des Antonins, avec son abside basse, percée de cinq baies étroites, la rosace flanquée de deux fenêtres qui éclairent le haut de la nef, et son clocher trapu, qui ne dépasse pas les tourelles des maisons environnantes, n’a rien qui attire la curiosité ; elle possède, du moins, de nombreuses reliques, et l'on y compte jusqu’à onze corps de saints. Quand Jacques Mimerel l'aura reconstruite sur des plans apportés de Rome, l’église de Saint-Antoine sera une des plus jolies et des mieux décorées de la ville. Dans le cloitre, est une chapelle dédiée à sainte Agathe : à la suite d’un grand incendie qui, en 1668, consumera plusieurs maisons, le Consulat mettra la ville sous la protection de saint Antoine et de sainte Agathe, et, dès lors, chaque année, à la fête de la sainte, il assistera on robe noire à une messe célébrée dans l’église des Antonins et offrira à la chapelle de sainte Agathe un cierge et un cœur de cire blanche.
Par la sombre rue Écorche-Bœuf, dirigeons-nous maintenant vers la place de Confort. Cette ruelle, anciennement dénommée rue du Temple, rappelle la mémoire de Claude Corneille de la Haye, le célèbre portraitiste, devant qui avaient posé, comme le dit Brantôme, tous les grands personnages de son temps, entre autres Henri II, François II, Charles IX et la reine Catherine de Médicis, qu’il peignit en pied au milieu de ses trois filles. Claude Corneille s’était retiré à Lyon et avait acheté trois maisons dans cette petite rue du Temple ; c’est là qu’il passa les trente dernières années de sa vie, entouré de sa femme et de sa fille, laquelle aussi, d’après le témoignage d’Antoine du Verdier, « peignoit divinement bien ». — À l’extrémité orientale de la rue Écorche-Bœuf, sur la façade de la maison de la Tour de l’Ange, qui fait le coin de la place de Confort, une inscription conserve le souvenir d’une des plus terribles inondations dont la ville de Lyon ait souffert : « L’an 1570 et le dimanche troisième jour de décembre, environ onze heures du soir, de Rosne et la Saosne se sont assemblez en de place Confort, au coin de la maison appelée la Tour, et l’onzième jour dudict mois le Rosne est remonté audict coing. »

La place de Confort dessine un triangle : tout le côté méridional est occupé par le flanc nord de l’église des Jacobins ; au couchant, c’est la rangée de maisons qui s’étend de la rue Ecorche-Bœuf à l’entrée de la Grande-rue Mercière ; enfin, le prolongement de la rue de Notre-Dame-de-Confort, — laquelle part de la rue de la Serpillière, située près des courtines du Rhône et de l'église de l’Hôtel-Dieu — décrit, du sud-est au nord-ouest, un arc de cercle qui va lui-même aboutir à la Grande rue Mercière, sans autre interruption que le débouché de la vue Paradis et celui de la
rue du Raisin (rue Jean-de-Tournes). Au milieu de la place, s’élève la belle pyramide du sculpteur Lalyame, érigée en l’honneur de la sainte Trinité et du roi Henri IV ; elle est couverte d’inscriptions en lettres d’or, avec le nom de Dieu gravé en vingt-quatre langues. Un peu plus loin, se trouve un puits. Tout autour de la place, s’alignent des appentis, des échoppes en plein vent, d’où se dégagent d’acres odeurs de fricassées. Là-bas, derrière le chevet de l’église et à l’issue de la rue de Notre-Dame de Confort, la foule se presse devant le tréteau d’un charlatan superbement empanaché. Le bateleur se démène, gesticule avec mille contorsions grotesques, à la manière des baladins d’outre-monts, et, d’une voix glapissante, débite un extraordinaire boniment. Approchons-nous, Palsambleu !

rue de la Belle-Cordière (rue de la République) et au midi de la rue de Notre-Dame de Confort, c’est une rangée continue de maisons, accompagnées de parterres au couchant. Tout le reste du tènement, jusqu’aux enclos des beaux hôtels de Bellecour (à peu près jusqu’à la rue Simon-Maupin}, est la propriété, déjà beaucoup moins vaste qu’elle ne l’était autrefois, des Jacobins ou Frères-Prêcheurs.
Leur église, Notre-Dame de Confort, s’étend, régulièrement orientée, au long de la petite place, avec ses contreforts, la tour carrée de son clocher aux grandes baies élancées et surmontée d’une élégante galerie à jour. Deux portails bas, en ogive, placés côte à côte, s’ouvrent à l’extrémité occidentale, dans la partie conservée de la vieille église du xiiie siècle, à quelques pas de l’entrée du monastère, qui est située sur la rue tendant à Bellecour (rue Saint-Dominique), encore presque entièrement dépourvue de constructions. Pénétrons dans cette basse église, qui sert de vestibule à la grande. Elle est fort obscure, et nous ne distinguons qu’à grand’peine deux tableaux que l’on dit remarquables : l’un est une Assomption, de Simon Vouet ; l’autre, placé en face de la porte, représente la Vierge et l’Enfant-Jésus dans une gloire et, au bas, les Rois Mages et plusieurs saints de l’ordre de Saint-Dominique : il est de Théodore van Tulden, un des meilleurs élèves de Rubens. Sous une voûte, deux lignes gravées dans
chapelle, à droite en entrant, est celle de l'Assomption, édifiée en
1641, et décorée dans le style corinthien, par la communauté de la Grande Fabrique d’étoffes d’or, d’argent et de soie, qui l’ornera plus tard d’un grand retable doré renfermant une Assomption, de Thomas Blanchet. — La troisième chapelle est celle des Gadagne, cette illustre famille florentine dont la richesse est proverbiale. C’est Thomas de Gadagne qui l’a fait bâtir et l’a placée sous le vocable de son patron ; elle est décorée de six grosses colonnes d’ordre



Quittons à présent la place Confort, pour nous engager dans la plus longue, la plus marchande et la plus fréquentée de toutes les rues de la ville : la Grande rue Mercière, continuée, après la rue Chalamont (rue Dubois), par la Petite rue Mercière.
Reliée par les rues Thomassin, Ferrandière et Tupin, à la Grande rue de l’Hôpital et à celles qui lui font suite jusqu’à la Grenette, la Grande rue Mercière, en dépit de son étroitesse et de la hauteur excessive de ses maisons, demeure encore ce qu’elle était en plein moyen âge, le centre de l’activité commerciale, la via mercatoria par excellence. On y trouve tout ce qui est susceptible de constituer un commerce. Des deux côtés, sous de larges auvents de bois, s’alignent les arceaux béants des boutiques de mercerie et de « clinquaillerie », auxquels sont appendus des objets de toute espèce interceptant le peu de jour qui pénètre à l’intérieur. Ici, des bas de chausses, des camisoles, des bonnets et des chapeaux ; là, des pelleteries, des passements et des dentelles, des rubans, des plumes, des miroirs, des objets de toilette ; plus loin, des crucifix, des chapelets, toute sorte de « patenostrerie » ; des ciseaux et des couteaux, des épées et des poignards, des fers et des mors de chevaux. Les boutiques des merciers renferment toutes les marchandises d’utilité courante, et même celles de luxe, les joyaux, l’orfèvrerie. Et, tout le long de la rue, c’est la curieuse perspective des enseignes accrochées à leurs potences de fer et arrêtant, à chaque pas, le regard par la variété de leurs sujets, de leurs formes et de leurs couleurs ; ce sont les sollicitations des marchands, les invites de jolies boutiquières : « Vous faut-il des éperons, monsieur ? Peut-être un porte-épée ? Ou bien une écritoire, des boîtes, des étuis ? »

Mais le plus important commerce de la rue Mercière est celui des livres et des images ; il n’a son égal en aucune autre ville. Pas une de ces maisons qui ne soit ou n’ait été occupée par une imprimerie où une librairie. À l’angle de la rue Thomassin, que venait d’ouvrir Claude Thomassin, conservateur des privilèges des foires, demeurait, au commencement du xvie siècle, le fameux Sébastien Gryphe, qui avait fait sculpter sur la porte sa marque d’imprimeur : un griffon sur un cube, lié par une chaîne à un globe ailé, avec la devise Virtute duce, comate Fortuna. À un angle de la rue Ferrandière, voici, à l’enseigne du Nom de Jésus, la boutique de librairie de Jean Caffin et François Plaignard, successeurs de Jean Pillehotte, le riche seigneur de la Pape et de Crépieu ; à l’autre angle et à l’enseigne du Nom de la Trinité, c’est l’atelier de l’imprimeur-libraire Antoine Pillehotte. De l’autre côté, à l’angle sud-ouest de la rue Mercière (no 68) et de la rue de la Monnoye, cette opulente demeure,
d’architecture massive et bien lyonnaise, avec ses belles croisées à meneaux, sa cour à galeries et les curieuses dispositions de son escalier, était celle du célèbre libraire Horace Cardon, mort en 1641 ; elle fut construite, il y a juste cent ans, sur l’emplacement de la « cave » ou cellier de l’abbé d’Ainay, par le grand imprimeur Hugues de la Porte, dont nous apercevons les armes à la clef d’un arc donnant sur la petite rue de la Monnoye. — Après le couvent des Antonins, nous visitons (no 58) une superbe habitation à deux corps de logis, séparés par une vaste cour, avec deux escaliers s’enroulant dans des « advis » ou tourelles, l’une ronde, l’autre à six pans, éclairées par des fenêtres géminées, et, au pied de l’escalier du couchant, un puits couronné d’un petit dôme à lanternon. C’est ensuite le passage (Allée Marchande) où Etienne Dolet eut son atelier ; puis, la maison de l’Ange (no 54), — remarquable par sa voûte à nervures et son escalier à arcs rampants — où Guillaume Rouville avait son commerce de

Les petites rues transversales qui vont de la Grande rue Mercière à la Grande rue de L’Hôpital sont si étroites et si boueuses, qu’une chaise n’y rencontre pas une charrette sans courir le risque d’être renversée. Pourtant, ces ruelles furent habitées par des hommes illustres. La rue Thomassin, à peine ouverte, voyait, dès les premières années du xvie siècle, s’établir dans ses maisons neuves le libraire Jacques de Juncte, les peintres Jehan Perréal dit de Paris, Liévin Vandemère, Daniel de Crüe, Nicolas de Bavière, près de l’hôtellerie à l’enseigne de l’Autruche et d’un beau jeu de paume accompagné d’un jardin. Quatre-vingts ans plus tard, la maison du Flamand Vandemère était habitée par son gendre François Stella. Saluons, en passant, l’enseigne Aux Trois Paniers ; c’est celle d’une auberge renommée pour la bonne chère et les bons vins. Au surplus, la rue Thomassin n’abdique aucune de ses gloires ; il s’y trouve encore des imprimeurs, des libraires ; le jeune graveur Germain Audran viendra y demeurer, et plusieurs enfants de cette famille d’artistes y recevront le jour.
Au côté nord de la rue Thomassin, débouche la petite rue Grenouille (tronçon méridional de la rue Quatre-Chapeaux), parallèle à la Grande vue de l’Hôpital et aboutissant à la vue Ferrandière. Sur la façade de cette habitation apparemment construite par un Italien, voilà un grand bas-relief représentant la maison de la Vierge à Lorette, avec cette inscription : Figura. della. casa. santa. di Loreto. — À la rue Grenouille fait suite l’ancienne ruelle des Estableries, aujourd’hui rue des Chapeliers (rue Quatre-Chapeaux), qui aboutit à la rue Tupin ; comme son nom l’indique, elle est occupée par un certain nombre de boutiques de chapeliers, autrefois établies dans la première partie de la Grande rue Mercière, du côté de Confort. — Au couchant de cette rue des Chapeliers, un grand tènement de jardins et de bâtiments à demi-ruinés, appelé Paradis, s’étend de la rue Ferrandière à la rue Tupin ; c’était là que Jacques Cœur avait l’important dépôt de ses marchandises. Depuis
Nous sommes arrivés à la rue Tupin, ou rue Pépin, à cause d'une vieille enseigne à l'image du roi Pépin, qui figure sur la maison. Laissons à droite le vilain carrefour, dit, dit « trève de la Croisette », où viennent se croiser la rue du Palais-Grillet, la sale ruelle des Fanges (tronçon de la rue Tupin), et la rue du Charbon-Blanc (tronçon nord de la rue Palais-Grillet}, dont le nom rappelle, nous l'avons déjà vu, le cabaret fameux où, en un de ses dialogues, Bonaventure des Périers conduit le messager des dieux, cette « vineuse taverne » où Rabelais introduit Pantagruel, et composa peut-être les plus joyeuses pages de ses précieux almanachs dédiés à « l’inclyte et famosissime urbe de Lugdune ».

La courte ruelle qui fait suite à la rue des Chapeliers et débouche dans la rue de Haute-Grenette a conservé l’ancien nom de rue des Estableries (au nord de la rue Quatre-Chapeaux) ; on y trouve encore les écuries de quelques hôtelleries de la rue Grenette. — Celle-ci est la plus large et une des plus passantes de la ville. Les auberges y furent, dès l’origine, si nombreuses que, jusqu’à l’établissement de la Halle aux bleds, elle s’appela rue des Albergeries. Voilà les hôtelleries de la Pomme, de la Teste d’Or et de Naples, contiguës aux halles, avec issue sur la rue Tupin, comme la plupart de celles que nous allons rencontrer. Le bâtiment de la Grenette, au couchant de la rue des Estableries, étend ses arcades entre la rue Tupin
et la rue de Haute-Grenette. Le long des piliers des halles, c’est une affluence de marchands, d’acheteurs, de gagne-deniers ployant sous le poids des sacs. Quel est cet homme qui écarte la foule avec un geste de commandement, et s’avance, une pancarte à la main ? C’est un gros personnage, seigneur de céans, le « châtelain de la Grenette » — ne voyez-vous pas, au sommet de la toiture, se dresser cette tour, apanage de la noblesse ? Or, messire le châtelain vient d’établir les prix des blés et va faire placarder le « carcabeau ». — Mais

repos public. L’exécuteur de la haute justice, le sinistre bourreau, fustigeait à l’envi, rouait, pendait, écartelait. Un jour, le roi François 1er, en personne, fut au rang des spectateurs, avec la reine de Navarre, sa cour et les seigneurs étrangers qui leur faisaient cortège : on exécutait le comte de Montécuculli, condamné à être à tiré et desmembré à quatre chevaux, et après, les quatre quartiers de son corps pendus aux quatre portes de la ville, et la teste fichée au bout d’une lance qui seroit posée sur le pont du Rosne ».
Combien d’événements se sont déroulés dans ce cadre restreint ! Il n’en reste plus d’autres témoins que ces belles demeures du xve et du xvie siècle, presque toutes à deux corps de logis, avec galeries en pierre et tourelles ; leurs élégantes fenêtres à croisillons diraient bien des choses émouvantes, si elles pouvaient parler. Voici les enseignes du Lion d'or, du Chapeau blanc, du Mouton ; plus loin, pend celle des Quatre Rois. Ce sont des hôtelleries. En voilà une autre : le Grand Cheval Blanc, avec son joli groupe en haut relief, peint et doré, représentant un cheval sellé et caparaçonné, que conduit un valet où un page costumé à la mode de Louis XII ; ce fut l’hôtel de Pomponne Trivulce, lieutenant
du gouverneur, au temps de la terrible rebeyne de 1529 : traqué par la populace, Pomponne s’enfuit par les toits, gagna le monastère des Jacobins, puis celui des Célestins et, traversant la Saône, alla chercher un refuge derrière les murailles du cloître de Saint-Jean. — Aux rez-de-chaussée des maisons, ce sont des boutiques et des ouvroirs de tourneurs : A l'Eclappe, A Sainct-Claude. C’est ici, peut-être, que Rabelais remarqua
ces boules de bois dur, « aussi grosses chascune qu’est le moule d’un bonnet », qu’il transforme, dans les mains de Gargantua, en « pastenostres de Sainct-Claude ». Enfin, le long des cadettes, s’alignent les échoppes branlantes des cordonniers, qui ont vainement, jusqu’ici, tenté d’obtenir droit de cité aux abords de l’église Saint-Bonaventure.
De la Grenette, deux rues conduisent au quartier Saint-Nizier ; ce sont, d’un côté, la rue de l’Aumône, continuée par la rue des Fripiers (rue de l’Hôtel-de-Ville) ; de l’autre, la rue de Basse-Grenette, continuée par la rue de la Draperie (rue Centrale). — Nous entrons ici dans la cité primitive des bourgeois, qui avait pour limite, au midi, une muraille et un fossé, dont la rue Grenette occupe l’emplacement. Aussi, ces ruelles sont-elles plus étroites, plus tortueuses, plus irrégulières encore, s’il est possible, que celles que nous venons de parcourir ; elles ne sont ni plus propres, ni mieux pavées. La rue de l’Aumône aboutit à la rue du Bois ; son nom appartenait jadis à la partie de cette dernière rue qui touche à la rue de la Draperie (rue Centrale) et où, dit-on, l’on faisait aux


l’escorte de deux mandeurs. Ces consuls sont des personnages considérables ; sur leur passage, les gens se découvrent et saluent très bas. Mais, pour bien juger de leur importance et surtout de leur faste, il faut voir les magistrats de la ville dans les cérémonies publiques. En tête, le bâton d’argent à la main, marchent les mandeurs en robes de drap violet, grandes manches d’écarlate brodées de fleurons d’argent avec le grand écusson aux armes de la ville, et leurs coadjuteurs vêtus de même et portant à la manche le petit écusson. Puis, précédés par le capitaine de la ville, qui se tient un peu sur la gauche, s’avancent le prévôt des marchands, en robe de satin violet doublée de même couleur, et le cordon d’or au chapeau ; les échevins, deux à deux, en leurs robes consulaires de damas violet doublées de velours de même couleur ; le procureur général, flanqué des deux officiers du corps, tous trois vêtus comme les échevins ; ensuite, marchant aussi deux à deux, les ex-consuls, en robes noires de drap d’Espagne ou de gros de Naples. Enfin, de chaque côté du cortège, filent un à un, le long des rangs, les arquebusiers commandés pour l’escorte, les lieutenants, enseignes ou sergents suivis par les soldats de la compagnie, tous habillés de violet, « armés de cuirasses et de hallebardes ». Tel est l’appareil du Consulat, quand il se montre dans les cérémonies publiques. Des deux cents arquebusiers qui composent sa garde particulière et celle de la ville, cinquante font un service continuel ; les autres fournissent, chaque soir, le nombre d’hommes nécessaire pour faire des patrouilles et garder le poste de l’Hôtel de Ville avec la compagnie de cinquante hommes à pied du guet. Tous les ans, les deux sergents des arquebusiers plantent un « mai » devant la Maison commune, ainsi que devant l’hôtel du prévôt des marchands et ceux du gouverneur et de l’intendant. Le modeste Hôtel de Ville de la rue Vandran ne verra plus cette curieuse coutume se reproduire qu’un petit nombre de fois. Le Consulat s’y trouve trop à l’étroit et juge cette vieille demeure « gothique » indigne de son faste et de ses prétentions aristocratiques. Depuis longtemps, il a formé le projet de faire élever sur la place des Terreaux un vaste et magnifique hôtel, dont l’aspect excitera l’admiration et attestera aux étrangers que Lyon est bien la seconde ville du Royaume.
Il nous reste à visiter la partie occidentale de la rue Vandran (rue Poulaillerie) ; elle fut habitée, à la fin du xiie siècle, par Pierre de Vaud ou Valdo, chef de la secte des Vaudois ou Pauvres de Lyon, et c’est pour cela qu’elle reçut le nom de « rue Maudicte », qu’elle portait encore au xvie siècle. Nous voilà dans la rue de la Draperie (voir ci-dessus la note, p. 177). La-bas, à l’angle occidental de la rue de Basse-Grenette et de la rue Chalamont (partie occidentale de la rue Dubois), nous apercevons la belle maison des Trois Pigeons avec ses quatre grandes portes sur la façade. Autour de nous, ce ne sont, jusqu’à Saint-Nizier, que boutiques de drapiers drapant ; ce commerce, autrefois si prospère à Lyon, commence à diminuer au profit des villes du Midi, depuis le rétablissement, en 1627, de la douane de Valence ; mais c’est encore dans la draperie que se font les plus nombreuses et les plus solides fortunes lyonnaises.
Depuis un instant, nous voyons se dresser, svelte et grise dans la brume légère, la haute flèche de Saint-Nirier, autour de laquelle se presse la ville des bourgeois et des marchands. La belle église gothique apparaît, à notre droite, dans son imposante harmonie. En face de nous, et devant le portail septentrional de Saint-Nizier, une construction occupe la partie nord de la place :




Si nous faisons le tour de l’édifice, nous trouvons, au nord, la rue et la place de la Fromagerie ; des échoppes et des bancs obstruent tout le côté de l’église. La grande maison d’en face, qui fait le coin de la Petite rue Longue, et qui communique par une allée de traverse à la rue Longue, est l’ancien Hôtel de Ville : le Consulat y tint ses délibérations pendant cent quarante et un ans, avant de s’installer, en 1604, dans la rue Vandran, à l’hôtel de la Couronne. Aucun luxe ne distinguait cette demeure de celles des simples particuliers ; la grande salle était décorée de verrières avec écussons armoriés, peints à la fin du xve siècle par Pierre d’Aubenas, et, vers la fin du xvie, par Bertin Ramus et Nicolas Durand, maître-verrier de la Cathédrale ; les croisées des autres salles étaient encore garnies de papier. Des banquettes couvertes de drap vert servaient de siège aux échevins ; depuis que le roi Henri IV a réduit leur nombre à cinq, ils siègent sur des fauteuils de velours violet. Sur la muraille, au fond de la cour, on voyait une inscription, avec les Tables de Claude. Mais, si l’ancienne Maison de Ville était d’une extrême simplicité, le Consulat ne négligeait rien pour la mettre à l’abri d’un coup de main ; il y avait installé un véritable arsenal, et les canons, les « fauconneaux », étaient rangés en face, le long du mur de l’église. Néanmoins, quand les calvinistes surprirent Lyon, dans la nuit du 30 avril 1562, et s’emparèrent de l’église Saint-Nizier, Maurice du Peyrat et ses arquebusiers, dits les à Soldats du Purgatoire », combattirent vainement pour défendre l’Hôtel de Ville : criblés de coups de mousquets tirés du haut de la tourelle qui surplombe la Fromagerie, ils furent contraints de se rendre prisonniers. — Cette maison appartient encore à la ville ; mais elle est devenue la boutique d’un marchand. — Derrière le chevet de l’église, est situé le cimetière paroissial, où se trouvait l’ancien oratoire de la Confrérie des Vignerons, démoli, ainsi que la muraille d’enceinte, par le baron des Adrets. Ce cimetière, beaucoup moins étendu qu’autrefois, laisse un peu plus de dégagement à la petite place de la Fromagerie (voir plus haut la note p. 181).
Il est bordé, au levant, par la rue des Forces, que la rue de la Gerbe relie aux Cordeliers, et qui a pris son nom de sa première maison, à l’angle de la rue Gentil, où l’on voit pour enseigne des forces à tondre les draps. Entre la rue des Forces et la rue Buisson, les petites ruelles des Prestres et de Villars forment un dédale de cloaques infects et d’obscurs culs-de-sac ; — c’est au fond de l’impasse de Villars que l’abbé Charles Démia fondera, en 1670, le Séminaire Saint-Charles ou des Petites-Écoles (emplacement de la Banque de France). — Outre les débouchés de la rue des Forces et de la rue Gentil, la place de la Fromagerie reçoit celui de la rue Neuve et celui de la rue Seraine (rue de l’Hôtel-de-Ville ; voir la note p. 189), qui conduit à la place du Plâtre ; et toutes ces voies sont extrêmement resserrées ; aussi, ce carrefour-biscornu est-il fréquemment encombré et même dangereux. C’était bien encore autre chose, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit défilé entre la chapelle des Vignerons et l’oratoire de Notre-Dame de rue Neuve, qui était situé vis-à-vis de cette rue et que les réformés ont également fait disparaître. Au levant de la rue Seraine, nous rencontrons, quelques pas après la rue Neuve, l’issue de la rue Mulet, autrefois rue de Montribloud ; pendant le moyen âge, il y avait là, au « carro de Montriblo », une place Maubert : c’était un des quartiers de mendiants et de vagabonds, ainsi que l’anguleuse, difforme et impraticable rue Roland, qui relie, au couchant, la Petite rue Longue à la rue Saint-Cosme (voir ci-dessus p. 186).
Mais la Renaissance vit s’élever entre la rue Longue et le « Plastre du Saint-Esprit », aujourd’hui rue du Plâtre, de fort beaux hôtels, dont les propriétaires s’appelaient Humbert de Montconil, Hugues de la Porte, François Fournier,
La place du Plâtre s’appelait jadis « Plastre du Saint-Esprit », parce que la confrérie du Saint-Esprit, érigée dans l’église de Saint-Pierre, possédait là une grange, au-devant du « puits de Mal Conseil ». Chaque année, depuis des siècles, le jour de la fête de saint Pierre, des réjouissances avaient lieu sur la place du Plâtre, en souvenir de la réunion des Grecs et des Latins au deuxième Concile général de Lyon ; à présent, c’est sur la place Saint-Pierre que l’on danse ce jour-là. — Laissons à notre droite la rue du Bât-d’Argent et la bonne hôtellerie où pend l’enseigne de ce nom. Une petite rue mène directement aux Terreaux ; jusqu’en 1563, elle n’aboutissait qu’à l’extrémité occidentale de la rue du Pizay et s’appelait rue de Mal-Conseil ; c’est le baron des Adrets qui l’a ouverte jusqu’au bout, à travers les jardins de l’abbaye de Saint-Pierre, lesquels s’étendaient beaucoup plus loin au levant. Le prolongement de cette rue s’appelle aujourd’hui rue Clermont, en l’honneur de très haute dame Françoise de Clermont, abbesse de Saint-Pierre (fille de Jeanne de Poitiers, sœur de la duchesse de Valentinois), qui pourtant multiplia, mais en vain, les démarches pour obtenir la restitution des terrains enlevés au monastère.
Par la rue du Plâtre, en longeant les dépendances de l’abbaye, nous arrivons à la place Saint-Pierre. Au milieu, se dresse une croix ; au levant, s’élèvent les églises contiguës de Saint-Pierre et de Saint-Saturnin, vulgairement Saint-Sorlin, celle-ci à l’angle même de la rue du Plâtre. Au midi, nous apercevons la tortueuse et sordide rue Roland, débouchant sur l’ancienne place du Chanvre, en face de la rue Saint-Cosme, qui forme, dans la direction du couchant, un contour en sens inverse. Vers le milieu de cette dernière, une vieille chapelle décorée de colonnes et de chapiteaux en marbre : c’est la chapelle de Saint-Cosme et Saint-Damien, ancienne rectorerie de la dépendance de l’église de Saint-Pierre, affectée plus tard à la confrérie des barbiers-chirurgiens, dont saint Cosme est le patron, et servant encore de titre à une bonne prébende (No 1 de la rue actuelle ; voir la note p. 186). — Sur la place Saint-Pierre, se trouvent le Poids de la ville, la maison à l’enseigne de l’Oyseau du Paradis (no 2), où habitait, à la fin du xvie siècle, le peintre dauphinois Estienne de Martellange, père du frère jésuite, architecte du Grand-Collège de la Trinité ; au sud-ouest, la rue du Puits-Ranco ou de la Palme, conduisant à la Platière et au coin de laquelle est une effigie de Louis XIII sculptée par Gérard Sibrecq ; au fond, la petite ruelle de l’Asne, communiquant à la rue de la Luyzerne ; enfin, au nord, l’étroit défilé de la rue Saint-Pierre. — Le cimetière de Saint-Saturnin occupait autrefois la plus grande partie de cette place ; c’est ici que les protestants chantèrent pour la première fois les psaumes de Clément Marot. Deux ans plus tard, pendant les troubles de 1562, ils rasèrent les murs du cimetière et démolirent l’ancienne église de Saint-Saturnin, où se faisaient les fonctions curiales (voir la note p. 191). Les paroissiens ont fait rebâtir leur église et, comme au temps passé, le « curé de Saint-Pierre et Saint-Saturnin » y baptise, marie et célèbre les offices paroissiaux, Saint-Pierre est proprement l’église de l’abbaye des Bénédictines, l’un des plus anciens des monastères de la ville. Fondée, dit-on, par Godégisèle, roi des Burgondes, vers la fin du ve siècle, et dès lors très richement dotée, l’abbaye de Saint-Pierre devint l’asile ouvert aux filles des plus nobles familles. Détruite par les Sarrasins et relevée par Leidrat, l’église fut reconstruite telle que nous la voyons encore, ainsi que l’ancienne église de Saint-Saturnin, par l’abbesse Rollinde, à la fin du

xiie siècle, au temps de l’archevêque Guichard ; elle est donc contemporaine de celle d’Ainay. La tour du clocher, qui servait de défense et renfermait le trésor, est surmontée de trois étages, percés de deux fenêtres sur chaque face ; des arcatures aveugles décorent latéralement le mur inférieur. Remarquons, en entrant, la pureté de ce porche cintré à voussures et la beauté des chapiteaux ornés de fouillages, de figures d’anges et d’êtres fantastiques. L’unique nef est étroite et de la plus austère simplicité ; voûtée d’abord en plein cintre, puis en ogive, elle estfermée d’une abside basse en cinq pans ; au-dessus de l’arcade qui ouvre le sanctuaire, une rosace et deux fenêtres. Sur le flanc méridional de cette nef, la chapelle de la Vierge (la dernière à droite en entrant) forme elle-même comme une petite église, avec son abside circulaire (qui existe encore), orientée comme celle de la grande, et son petit clocheton à l’opposite. Il y a deux autres chapelles à droite et trois à gauche, dédiées au saint Sauveur, à saint André, sainte Agnès et sainte Catherine ; une d’elles appartient aux « Enfants du Plastre » et une autre aux « Maistres futeniers ». Le chœur des religieuses, communiquant de plain-pied aux bâtiments du monastère, occupe le dessus des premières travées à partir du clocher. Cette église paraît en grande partie construite de pierres provenant des piédestaux de statues romaines qui abondaient au moyen âge dans l’espace compris entre le pied de la colline Saint-Sébastien et l’église de Saint-Nizier. Nous rencontrons deux inscriptions antiques près du maître-autel ; plus loin, la pierre tombale de l’abbesse Guillemette d’Albon et de son frère Robinet d’Albon ; puis, une épitaphe plus moderne en latin ; il s’agit d’un jeune homme de la Bohème, Jean de Wettengell de Newenberg, enlevé par un mal soudain, au moment où, après avoir parcouru la France et l’Angleterre, il se disposait à partir pour l’Italie ; des vers latins disent la cruauté de la mort qui n’épargne pas les jeunes ans.
Au nord du clocher se trouve l’hôtel abbatial et, sur la même ligne, parallèlement à l’église, jusqu’à la rue Clermont, une série de maisons habitées par les prieures et un certain nombre de révérendes dames. Ces petits hôtels, construits par les religieuses qui ont assez de fortune pour posséder une habitation particulière, sont, au décès de chaque occupante, attribués par l’abbesse à une autre, qui est appelée « dame hôtelière ». Autour de l’église, le long de la place du Plâtre et de la rue Clermont, sont disposés le cloître, le chapitre, le dortoir, le réfectoire, en un mot la communauté. Sur la rue Saint-Pierre s’ouvre la porte du « charroir », où les religieuses vendaient jadis elles-mêmes leur vin, et qui conduit aux caves profondes renfermant les récoltes de leurs beaux vignobles de Morancé. Enfin, du côté des Terreaux, s’étendent les jardins, remplis de tonnelles et de berceaux de verdure. — Ce vieux monastère tombe en ruine et devient inhabitable. Mais, en attendant que les revenus de l’abbaye permettent d’élever un véritable palais, les Dames de Saint-Pierre, sous l’autorité un peu mondaine de très haute et très puissante Élisabeth d’Épinac, abbesse « par la grâce de Dieu », se gardent d’oublier l’illustration de cette maison, où l'on n’est admise qu’en faisant la preuve de quatre degrés de noblesse du côté paternel. Quelles entrent au chœur, avec la longue traîne « détroussée », ou qu’elles se présentent au parloir, le voile d’étamine abaissé sur la guimpe de toile blanche, la tunique de drap blanc et la robe de serge noire à manches larges recouvertes du scapulaire de même étoffe descendant jusqu’aux pieds, leur port et leur démarche accusent la distinction de race, doublée du sentiment profond de la dignité hiérarchique. La grande prieure et la mère sous-prieure, madame la présidente, et même la crossière ou la chapelaine qui accompagne l’abbesse à l’église, sont de fort grandes dames que l’on salue très bas et dont l’opinion compte dans la ville. Point trop rigides, elles ne se privent pas des divertissements permis ; presque toutes raffolent de musique, et quand d’Assoucy rendra visite à « Madame de Saint-Pierre », il n’y aura « pas une de ces filles dévotes qui n’eust déjà une copie de son Ovide en belle humeur ».
En sortant du défilé de la rue Saint-Pierre, nous nous trouvons sur la place des Terreaux ; c’est le nom que l’on donne, en plusieurs autres villes, aux fossés des fortifications ; cette place occupe, en effet, l’emplacement des anciens fossés de la Lanterne. L’ancienne muraille de la ville, devenue inutile et démolie après la reconstruction des antiques remparts de la colline

Saint-SébasSaint-Sébastien, s’étendait du Rhône à la Saône, longeant la face nord du mur de l’abbaye de Saint-Pierre, et ne laissant entre les deux qu’une ruelle de dix pieds de largeur, encore appelée rue des Ecloisons (rue Lafont). Fort épaisse, crénelée, la muraille était flanquée de dix tours rondes et de contreforts, et percée de deux portes à pont-levis, elle de la Pescherie ou de Chenevier et celle de la Lanterne, situées, l’une au bord de la Saône, à l’entrée de la rue de la Pescherie, l’autre en face de la rue de la Lanterne. En dehors de cette grande muraille, se trouvait un large terre-plein ou bas-port, qui servait de lieu d’exercice à la Compagnie des arbalétriers et à celle des arquebusiers, chacune d’elles ayant sa loge construite à demeure, la première du côté de la Saône, la deuxième du côté du Rhône. Au pied de la « douve », c’est-à-dire du mur de ce bas-port, était le canal, alimenté par les fontaines de Neyron, dans lequel coulait, de l’est à l’ouest, l’eau qui permettait de remplir le fossé en cas d’alarme. Enfin, les fossés étaient traversés, d’une tour à l’autre, par des écluses ou
« escloisons » : de là le nom donné à la portion de l’ancienne ruelle qui touche au Rhône, et celui de rue des Basses-Ecloisons (rue Constantine}, attribué à la portion voisine de la Saône, où se déversaient les eaux du canal. Les vieux fossés des Terreaux, remis par le roi aux échevins en échange des terrains qu’ils avaient achetés pour élever les fortifications de la colline Saint-Sébastien, furent comblés d’abord, de 1538 à 1540, du côté de la Saône, afin d’y établir la Boucherie de la Lanterne, puis, vers 1556, sur l’emplacement du massif de maisons qui forme la façade occidentale de la place, entre la rue des Basses-Écloisons et celle (rue d’Algérie) qui, au nord, mène à la Boucherie. La place
Derrière les constructions assises au levant de la place, on aperçoit, près de la rue des Écloisons, une vieille tour noircie par le temps, l’unique tour qui subsiste des anciens remparts : elle sert de poudrière à la ville, depuis qu’en 1581 une autre tour voisine, affectée à cet usage, fut foudroyée et causa la ruine de plusieurs maisons. Plus loin, à l’est, sur une partie des anciens fossés comblée seulement en 1617, c’est le Jardin de la Butte, où les arquebusiers de la ville font à présent leurs exercices, et qui deviendra bientôt le jardin de l’Hôtel de Ville.
Au côté nord de la place des Terreaux, est une rangée de maisons, coupée au levant par l’ancienne rue du Griffon (rue Romarin), et au couchant par la rue Sainte-Marie, que le Consulat vient de faire ouvrir et qui aboutit aux Capucins du Petit-Forest et à la chapelle des Pénitents de Saint-Marcel ; au nord-ouest se trouve la chapelle de Sainte-Catherine, et, en arrière, le couvent des Grands-Carmes, puis la chapelle des Pénitents noirs de la Miséricorde. — La place


On le vit arriver sur l’échafaud, « semblable à un acteur dans une tragédie », « ouvrant les bras et accommodant son collet avec un beau maintien » ; il fit un tour, « en saluant de tous côtés le peuple fort profondément et avec des sourires et une douceur charmante », et « se mit en une fort belle posture, ayant avance un pied et mis la main au côté ». Son confesseur étant monté auprès de lui, M. de Cinq-Mars l’embrassa étroitement et demeura longtemps ainsi, les yeux au ciel et le visage toujours riant. Puis il prit le crucifix que le Père lui présentait, le baisa « avec une doudouceur inconcevable, et le rendit au religieux, qui dit au peuple de prier Dieu pour lui ; et M. le Grand, ouvrant les bras, puis joignant les mains, fit la même demande ». Il se mit à genoux et reçut très dévotement l’absolution. S’étant relevé, il alla se mesurer au poteau, se dépouilla lui-même de son pourpoint, sans quitter ses gants, baisa encore le crucifix, et, s’allant jeter à genoux sur le billot, consulta son confesseur sur la posture en laquelle il se devait tenir. Tirant une boîte couverte de diamants, il supplia le P. Malavalette de brûler le portrait qui était dedans et de faire des œuvres de charité avec le produit de la boîte et celui d’une bague qu’il lui remit en même temps. — Cependant, le bourreau s’approchait avec les ciseaux ; M. de Cinq-Mars les lui prit doucement des mains, se coupa la moustache, puis le frère jésuite vint lui couper les cheveux, « — Ah ! mon Dieu ! dit M. le Grand, qu’est-ce que de ce monde ! » Quand ses longs cheveux bouclés furent tombés, il porta les deux mains à sa tête comme pour accommoder ce qui en restait, écarta deux ou trois fois d’un geste de la main le bourreau qui s’apprêtait à découdre son collet, que le vent faisait voltiger, et s’étant derechef agenouillé, les mains jointes sur le poteau, il fit à haute voix une fervente prière, offrant sa mort et son sang pour l’expiation de ses fautes. Alors, il se tourna résolument vers l’exécuteur, qui était là, debout, et n’avait pas encore tiré son couperet d’un méchant sac qu’il avait apporté sur l’échafaud, et il lui dit : « — Que fais-tu la ? Qu’attends-tu ? ». — Et rappelant son confesseur, il pria encore avec lui. Dès qu’il vit l’exécuteur s’avancer avec le couperet : « — Allons ! s’écria-t-il, il faut mourir ; mon Dieu, avez pitié de moy ! » — Puis, « sans être bandé, ni lié », il posa la tête sur le poteau, qu’il tenait fortement embrassé, ferma les veux et attendit le coup. Le bourreau vint le donner pesamment et lentement. Quand le peuple vit lever le couperet, rompant soudain le profond silence qu’il avait gardé jusqu’à ce moment, il fit entendre un gémissement effroyable, mêlé de pleurs et de sanglots. La tête n’étant pas entièrement séparée du corps, l’exécuteur la prit par les cheveux, scia la trachée artère et la peau du cou ; après quoi, il jeta cette tête sur l’échafaud, d’où elle bondit sur le sol, le visage tourné vers le jardin des Dames de Saint-Pierre et les yeux ouverts, « aussi beaux que lorsqu’ils étaient animés ». — Pendant que l’exécuteur ôtait les gants du supplicié pour voir s’il n’avait pas de bagues aux doigts, dépouillait le corps, ne lui laissant que sa chemise, le couvrait d’un drap et jetait son manteau par-dessus, après avoir mis tous les vêtements dans son sac, on levait la portière du carrosse, où M. de Thon était demeuré avec son confesseur…
… Mais voilà que les gens de justice amènent le condamné. Dérobons-nous au répugnant spectacle de cette pendaison, et, par le quartier de la Lanterne et de la Platière, hâtons-nous de gagner le vieux « Pont de Saône ».
