Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chap32

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 213-220).


CHAPITRE XXXII


MENACES ADRESSÉES À DOURYODHANA


Argument : Les Pândouides, arrivés à l’étang, constatent la ruse de Douryodhana. Conversation de Dharmarâja et de Krishna. Conversation de Dharmarâja et de Douryodhana.


1742. Sañjaya dit : Après que ces trois chars furent partis, les Pândouides arrivèrent à cet étang, où se trouvait Douryodhana.

1743. Et, ô le meilleur des Kourouides, s’étant approchés de l’étang Dvaipâyana et ayant vu cet asile humide solidifié par le Dhritarâshtride,

1744. Le descendant de Kourou dit ces paroles au Vasoudevide : Vois cet enchantement appliqué aux eaux par le fils de Dhritarâshtra.

1745. Il n’a rien à craindre de la part des hommes, car il repose au sein de ces eaux où il s’est plongé et qu’il a solidifiées. Il a fait cet enchantement

1746. Par fourberie. Je ne laisserai pas aller vivant ce maître trompeur, quand bien même le porteur de la foudre l’assisterait dans le combat.

1747. Et ainsi le monde le verra tué, ô Madhavide.

1748. Le Vasoudevide dit : Ô Bharatide, triomphe par la magie de cet enchantement du trompeur (Douryodhana). Le fourbe doit être tué par ruse. Voilà la vérité, ô Youdhishthira.

1749. Ô le plus grand des Bharatides, triomphe de Douryodhona à l’âme artificieuse, en employant la magie, dans les eaux, par des moyens artificieux.

1750. Les daityas et le dânavas furent tués par Indra par des moyens artificieux. Bali fut tué par le magnanime (Çakra) par de nombreux procédés artificieux.

1751. Le grand asoura Hiranyâksha ainsi qu’Hiranyakaçipou furent détruits par magie à l’aide de nombreux procédés artificieux.

1752. Il n’est pas douteux que Vritra fut tué par des moyens magiques, ainsi que le rakshasa appelé Râvana, descendant de Poulastya,

1753. Mis à mort par Râma avec sa postérité et ses suivants. Toi aussi, sois victorieux par les moyens artificieux de la magie.

1754. Le grand daitya Târaka et l’héroïque Vipraciti furent jadis tués par moi par des procédés artificieux, ô roi.

1755. (L’oiseau) Vâtâpa, Ilala, Triciras (qui a trois têtes), ô puissant, les deux asouras Sounda et Oupasounda, furent détruits à l’aide seulement d’artifices.

1756. Ô puissant, les procédés artificieux sont efficaces ; il n’y a rien au-dessus d’eux, ô Youdhishthira, c’est à eux qu’Indra doit de posséder le troisième ciel.

1757. Les daityas, les dânavas, les rakshasas et les princes, ont été détruits par des procédés artificieux. Emploie donc des moyens artificieux.

1758, 1759. Sañjaya dit : Après avoir entendu ces paroles du Vasoudevide, le Pândouide, fils de Koûntî, ferme dans ses promesses, ô grand roi, s’adressa en souriant, ô Bharâtide, à ton très fort fils qui se tenait dans l’eau (et lui dit) : Souyodhona, quel est le but de ce que tu as accompli dans (ces) eaux ?

1760. Après avoir fait tuer toute la caste des Kshatriyas et ta propre race, ô maître des hommes, te voilà maintenant réfugié dans un asile humide, pour sauver ta propre vie.

1761. Lève-toi, ô roi, combats contre nous, ô Souyodhana ; que sont devenus ton orgueil et ton arrogance, ô le meilleur des hommes,

1762. Toi qui te tiens, effrayé, dans une pièce d’eau que tu as solidifiée ? Tous les hommes disaient à ta cour : « tu es un héros. »

1763. Je crois que c’était là tout ton héroïsme, à toi qui te réfugies (maintenant) dans l’eau. Lève-toi, ô roi, et combats ; tu es un Kshatriya, issu de (noble) race ;

1764. Tu es surtout un Kourouide. Souviens-toi de ton origine et de ta naissance. Comment, toi qui te glorifies d’être né du lignage de Kourou,

1765. Te tiens-tu au sein des eaux, inactif, sans fermeté et craignant les combats ? Tel n’est pas le devoir éternel (des Kshatriyas).

1766. La fuite dans la bataille n’est pas honorable, et ne conduit pas au Svarga. Comment donc, ô roi désires-tu vivre, sans avoir complètement terminé la lutte ?

1767-1769. Après avoir vu tomber fils, frères, pères, après avoir fait tuer tes adhérents et tes parents, ô mon cher, comment restes-tu maintenant (paresseusement) dans cet étang ? Ô Bharatide, tu es un pseudo-héros, non un héros (véritable). Ô fou, tu dis faussement, en présence du monde entier qui t’entend : « Je suis un héros. » Les héros ne s’enfuient jamais à la vue de l’ennemi.

1770. Ou bien, dis-nous de quelle nature est la fermeté qui te fait abandonner la lutte. Lève-toi, bannis la crainte (que tu éprouves pour) ta (propre vie), et combats.

1771. Après avoir fait tuer toute l’armée ainsi que tes frères, ô Souyodhana, le désir de faire son devoir, doit maintenant empêcher de songer à vivre

1772. Un homme de ta sorte, voué aux devoirs des Kshatriyas, ô Souyodhana. De ce que tu (as pu) avoir recours à Karna et au Soubalide Çakouni,

1773. Ta folie t’a fait te leurrer sur toi-même, et te considérer comme un immortel. Cette faute est un très grand malheur. Combats (maintenant), ô Bharatide,

1774. Car, comment un homme comme toi pourrait-il être assez fou pour se décider à fuir ? Qu’est devenu ton honneur, qu’est devenu ton héroïsme, ô Souyodhana ?

1775. Où est (ta) grande force ? Où sont (tes) puissants rugissements ? Qu’est devenue ton adresse aux armes ? Et pourquoi reposes-tu dans ce refuge aquatique ?

1776. Lève-toi, ô Bharatide, et combats selon la loi des Kshatriyas. Ou bien, après nous avoir vaincus, tu gouverneras le monde,

1777. Ou bien, (si tu es) tué par nous, tu dormiras sur la terre. Voilà la loi suprême, créée pour toi, par le magnanime ordonnateur du monde.

1778. Suis-là comme il convient, ô grand guerrier, sois un roi.

1779. Sañjaya dit : Ô grand roi, après avoir entendu ces paroles du sage Dharmapoutra, ton fils, qui se tenait dans l’eau, répondit ces mots :

1780. Douryodhana dit : Ô grand roi, il n’est pas étrange que la peur entre (dans le cœur de l’homme) vivant. Et (cependant), ce n’est pas par crainte du danger (que courait) ma vie, que je suis parti, ô Bharatide.

1781, 1782. Privé de char, sans carquois, mes cochers de côté tués, j’étais seul à survivre et dépourvu d’armée. ^Ô maître des hommes, ce n’est ni le souci de ma vie, ni les craintes, ni le désespoir, qui ont déterminé mon choix, mais c’est, poussé par la fatigue, que je suis entré dans cette eau.

1783. Toi, ô fils de Kountî, repose-toi, ainsi que ceux qui sont venus à ta suite. Moi, quand je me serai levé, je combattrai contre vous tous.

1784. Youdhishthira dit : Nous avons tous repris haleine ; nous t’avons longtemps donné la chasse. Lève-toi donc maintenant, et combats ici, ô Souyodhana.

1785. Ou bien, quand tu auras tué les fils de Prithâ dans la bataille, tu jouiras d’une royauté (dont la grandeur sera) accrue ; ou bien, si tu succombes (sous nos coups) en combattant, tu atteindras le monde des héros.

1786. Douryodhana dit : Ô maître des hommes, tous mes frères ont été tués, parce que je voulais la royauté des Kourouides, ô descendant de Kourou.

1787. Je ne supporte pas (l’idée de) jouir d’une terre dont les joyaux sont détruits, dont les plus grands Kshatriyas sont tués, (qui est) comme une belle femme (devenue) veuve.

1788. Cependant je désire te vaincre maintenant, ô Youdhishthira, et briser l’orgueil des Pâñcâlas et des Pândouides, ô taureau des Bharatides.

1789. Mais je ne pense pas du tout en ce moment au combat, Drona et Karna étant morts, et le grand oncle (Bhîshma) tué,

1790. Que cette terre, (restée) toute seule, soit à toi maintenant. Car, quel prince désirerait conserver la royauté, (quand il n’a) plus de compagnons ? ô roi,

1791. Après avoir causé la mort d’amis comme mes frères, mes fils, mes pères ; après que mon pouvoir royal a été anéanti par vous, quel est donc (l’homme), dans ma condition, qui (songerait à) vivre ?

1792. Quant à moi, vêtu de peaux d’animaux, j’irai dans les bois (vivre en ascète), car le bonheur n’est plus dans la royauté, pour celui dont le parti est détruit, ô Bharatide.

1793. Cette terre, (sur laquelle) la plupart de mes adhérents, ainsi que leurs chevaux et leurs éléphants ont été tués, est à toi. Ô roi, jouis en donc paisiblement.

1794. J’irai dans les bois, en me couvrant de peaux de gazelles, ô puissant. Dépourvu de sujets, je ne désire plus vivre.

1795. Va, ô Indra des rois, jouis à ta volonté de la terre, dont les maîtres et les guerriers sont tués et dont les champs sont épuisés.

1796. Sañjaya dit : Quand il eut entendu ton malheureux fils Douryodhana, qui se tenait dans l’eau, le très glorieux Youdhishthira répondit ces paroles.

1797. Youdhishthira dit : Ô mon cher, toi qui te tiens (au milieu) de l’eau, ne fais pas entendre ces lamentations de désespoir. Elles n’émeuvent pas mon esprit comme celui de Çakouni, ô roi.

1798. Quand bien même tu serais capable d’être libéral, ô Souyodhona, je ne voudrais pas gouverner une terre que tu m’aurais donnée.

1799. Je n’accepterais pas, sans l’avoir gagnée, cette terre donnée par toi, car il n’est pas considéré comme du devoir des Kshatriyas (de recevoir) des faveurs.

1800. Je ne voudrais pas de la terre entière donnée par toi, mais j’en serai le maître quand je t’aurai vaincu dans la lutte.

1801. Et comment veux-tu donner la terre, toi qui n’en es plus le maitre ? Pourquoi ne me fut-elle pas accordée par toi, jadis,

1802. En vue de l’apaisement et (du bonheur) de la famille, comme le méritaient ceux qui la réclamaient ? Après avoir refusé le Vrishnien, qui possède une grande puissance,

1803. Pourquoi la cèdes-tu maintenant ? Quelle est ta folie ? Quel roi consentirait à abandonner la terre, (quand il est) attaqué (par ses ennemis).

1804. Ô descendant de Kourou, tu n’es plus aujourd’hui le maître de donner la terre, ou de la ravir par force. Comment veux-tu (donc) la donner ?

1805, 1806. Mais, après m’avoir vaincu au combat, sois en le roi. Si jadis tu n’abandonnais pas ce qui peut tenir de terre sur la pointe d’une aiguille, ô Bharatide, comment (oses-tu) donc (me) l’offrir (tout entière), ô maître des hommes.

1807. Jadis, tu n’abandonnais point la pointe d’une aiguille ! Comment cèdes-tu maintenant (toute) la terre ? Après t’être emparé de la souveraineté et avoir gouverné le monde,

1808. Quel est le fou qui consentirait à céder ses états à ses ennemis ? Mais toi, dont la folie a égaré l’esprit, tu ne t’aperçois pas (de ton propre égarement).

1809-1811. Il faut que tu meures, quand bien même tu consentirais à céder l’empire du monde. Ou bien, après nous avoir vaincus, gouverne l’univers, ou bien, (si tu es) tué par nous, (atteinds) les mondes supérieurs de Brahma. Ô roi, tant que toi et moi nous serons tous les deux vivants, tous les êtres douteront (de quel côté est) la victoire. Ta vie, ô imprudent, est maintenant en mon pouvoir.

1812. Je pourrais te la laisser, si c’était mon bon plaisir, mais il n’est pas avantageux que tu vives, car, entre autres méfaits), tu t’es efforcé de (nous) faire brûler.

1813. Nous avons été poursuivis par toi, au moyen de serpents et de poisons. Tu as essayé de nous noyer et tu nous as ravi notre royaume, ô roi.

1814. (Nous avons été tourmentés) par les paroles (injurieuses) de nos ennemis, et par les outrages faits à Draupadî. C’est pourquoi, ô méchant, il n’y a plus de vie pour toi.

1815, 1816. Lève-toi, lève-toi, viens au combat, cela vaudra mieux. Ces héros victorieux prononcèrent encore, de part et d’autre, divers discours, ô maître des hommes.