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Le Mahâbhârata (traduction Fauche)/Tome 3/episode nala

Traduction par Hippolyte Fauche.
Librairie de Auguste Durand ; Librairie de Mme Ve Benjamin Duprat,  (tome 3, p. 245-348).

L’ÉPISODE DE NALA.

Djanamédjaya dit :

« Quand le magnanime fils de Prithâ s’en fut allé au monde de Çakra pour obtenir des armes, que firent alors Youddhishthira et les autres fils de Pândou ? » 2013.

Vaîçampâyana lui répondit :

Quand le magnanime fils de Prithâ s’en fut allé au monde de Çakra pour obtenir des armes, ses augustes frères et Krishna mirent leur habitation dans le Kâmyaka. 2014.

Un jour, accablés de chagrins, les vertueux Bharatides s’assirent à l’écart avec Krishna, comme sur un terrain couvert de nouveau gazon. 2015.

Bien affligés, le gosier plein de larmes, ils pleuraient Dhanandjaya. La douleur les avait envahis tous, déplorant son absence. 2016.

Ils étaient désolés de leur chûte du trône et de voir Dhanandjaya séparé d’eux. En ce moment Bhîma aux longs bras tint ce discours à Youddhistithira : 2017.

« Arjouna, cet éminent Bharatide, sur lequel reposent les existences des fils de Pândou, est parti, grand roi, sur ton ordre. 2018.

» Lui mort, les Pântchâlains avec leurs fils, et nous-mêmes, et Sâtyaki, et le Vasoudévide, nous périssons tous : il n’y a là aucun doute. 2019.

» Le vertueux Bîbhatsou marche, suivant ton ordre, agitant de nombreuses misères dans sa pensée : est-il rien de plus affligeant ? 2020.

» Ce magnanime, sous les bras duquel réfugiés tous, nous regardons les ennemis comme vaincus sur le champ de bataille, et la terre comme déjà conquise ! 2021.

» Cet habile archer, par la puissance duquel, non par la mienne, les Dhritarâshtrides avec le fils de Soubala furent, pour ainsi dire plongés tous dans l’autre monde au milieu de l’assemblée ! 2022.

» Lui, de qui nous avons supporté, défendus par le Vasoudévide et quoique forts des bras, la colère soulevée, dont tu étais l’origine ! 2023.

» Bientôt, immolant nos ennemis et Rama le premier, avec l’aide de Krishna, nous régnerions sur toute la terre, conquise par nos bras. 2024.

» Mais accablés par la faute, que ta majesté a commise au jeu, nous, les plus forts des forts, nous sommes tous comme des enfants, dépourvus de toute vigueur ! 2025.

» Veuille bien considérer, grand roi, le devoir du kshatrya ; en effet, le devoir du kshatrya, grand roi, n’est pas d’habiter les bois. 2026.

» Le premier devoir du kshatrya est la défense même du royaume, ont dit les sages. Roi, qui sais les devoirs du kshatrya, ne détruis pas les routes, qui sont conformes aux devoirs[1] 2027.

» Revenus des bois, après douze années écoulées, sire, nous détruirons les Dhritarâshtrides, aidés par le bras de Djanârdana et le retour du fils de Prithâ ! 2028.

» Mais avant ce temps j’enverrai lestement dans l’autre monde, grand roi à la grande sagesse, la nombreuse armée des Dhritarâshtrides, monarque des hommes. 2029.

» J’immolerai tous les enfants de Dhritarâsthra, et le fils de Soubala, et Douryodhana, et Karna, et tout autre, qui osera me combattre. 2030.

» L’ennemi tué par moi, tu retourneras ensuite dans les forêts : les choses allant ainsi, monarque des hommes, on évitera les fautes. 2031.

» Et, quand nous aurons effacé, auguste majesté, les péchés commis par différents sacrifices, nous monterons, révéré dompteur des ennemis, aux cimes du Swarga.

» Il en sera, sûre, de cette manière, si le roi a du jugement, si ta majesté est dévouée au devoir, si elle ne tarde pas à suivre nos conseils. 2032-2033.

» On peut tuer méchamment l’homme à la science méchante : telle est la décision. Tuer un méchant avec perfidie n’est pas appelé un crime. 2034.

» C’est ainsi qu’en ont jugé ici dans la matière des devoir ceux, qui savent les devoirs. Le jour et la nuit, auguste majesté, ressemblent à l’année. 2035.

» L’oreille n’est jamais, seigneur, frappée ici d’autre chose que des paroles du Véda, et l’année, grand roi, est toute pleine de misère. 2036.

» Si les Védas sont une autorité pour toi, il faut reconnaître un jour en sus de treize années comme le temps révolu ; 2087.

» Ce temps d’immoler Douryodhana avec ses parents ; mais avant, dompteur des ennemis, il aura mis toute la terre sous sa domination ! Il en est arrivé ainsi, Indra des rois, parce que ta majesté est trop l’amie du jeu ; voilà, sire, la faute, qui nous a tous précipités dans cette étrange condition ! 2038-2039.

« Je ne vois pas, ainsi pense Douryodhana, un lieu, où cet homme vil, à l’âme méchante, ne puisse savoir par des espions ce que nous y faisons. » 2040.

» Ce prince abject viendra et sa méchanceté nous reléguera tous de nouveau dans cette habitation des bois.

» Si le scélérat peut de quelque façon arriver jusqu’à nous, dès qu’il nous aura vus sortis de cette malheureuse condition, il nous portera de nouveaux défis. 2041-2042.

» Le jeu a succédé au jeu, grand roi, et, provoquée de rechef, ta majesté nous perdra encore par le jeu.

» Cet insensé est habile aux dés, résolu, et tu mettras de nouveau, grand roi, ton habitation dans les bois. 2043-2044.

» Si tu ne veux pas nous rendre misérables, considère, auguste majesté, qu’elle est aujourd’hui notre vie et les devoirs du Véda entièrement 2045.

» On peut tuer méchamment l’homme à la science méchante. Donne-moi ta permission, et j’irai de toutes mes forces tuer Souyodhana, comme le feu déchaîné, qui a le vent pour cocher, consume une forêt de bois sec. Que ta majesté me commande par un mot seulement ! ». 2046-2047.

À Bhîma, qui parlait ainsi, le roi Youddhishthira, Yama incarné, répondit en ces termes, caressant le Pândouide et le baisant sur la tête : 2048.

« Sans aucun doute, guerrier aux longs bras, tu immoleras Souyodhana, toi et l’archer, qui possède Gândîva, mais quand treize années auront coulé, 2049.

» Parce que le temps, comme tu me l’as dit, seigneur, en sera venu ! Je ne puis dire un mensonge, et ce défaut n’existe pas en moi. 2050.

» Suspendons jusque-là, fils de Kountî, la méchanceté aux résolutions criminelles. C’est à toi, qu’est réservée la mort de cet inaffrontable Souyodhana et de ses parents ! »

Tandis que Youddhishthira, le fils d’Yama, tenait ce langage à Bhîma, arriva le vertueux et grand saint Vrihadaçva. 2051-2052.

Aussitôt que le pieux Dharmarâdja le vit arriver, il honora l’anachorète, qui suivait le sentier du devoir, et lui offrit, suivant les rites, un bassin de caillebotte, de miel et de beurre clarifié. 2053.

Dès que Youddhishthira aux longs bras ; assis au-dessous de lui, vit le solitaire assis et délassé, il s’épancha en maintes choses lamentables : 2054.

« Révérend, provoqué à jouer par des joueurs habiles à la science méchante, j’ai perdu au jeu des dés ma fortune et mon royaume. 2055.

» Bon, ignorant la science des dés, mon épouse, qui m’est plus chère que la vie, fut conduite à la salle du jeu par des hommes aux pensées, vicieuses. 2056. » Mon partenaire, m’ayant de nouveau gagné au jeu, m’a relégué dans cet épouvantable séjour des bois et m’a imposé d’habiter, revêtu de peaux, dans la grande forêt. 2057.

» J’ai donc placé ma triste habitation dans ces bois, où, plongé au fond de la douleur, j’entends de bien horribles paroles sur le chapitre du jeu des dés. 2058.

» Loin de les oublier dans mon cœur, où elles sont descendues, je pense toute la nuit au langage, que mes amis désolés tiennent sur le jeu et ses conséquences. 2059.

» Je suis comme sans âme, séparé de ce magnanime archer de l’arc Gândîva, qui renferme en lui-même tous les souffles de notre existence. 2060.

» Quand pourrai-je à mon gré voir ici revenu, ayant étudié les armes, ce Bibhatsou au cœur noble, qui est doué de compassion et sait dire des choses aimables ?

» Il n’est pas sur la terre un roi plus malheureux que moi ! Nulle part, ta sainteté n’en a vu ; elle n’en a ouï-dire avant ce jour aucun autre. 2061 — 2062.

» Il n’existe pas, à mon avis, d’homme plus affligé que moi ! »

Vrihadaçva reprit :

« Tu dis, ivre de ta douleur, fils de Pândou, il n’existe nulle part, il n’est pas un homme plus malheureux que moi ! Je te raconterai ici, grand roi, si tu veux me prêter l’oreille, un homme, qui fut plus désolé que toi, maître de la terre. » « Que ta sainteté parle, répondit le roi. 2065-2064.

» Je désire entendre avec étendue l’histoire de ce roi tombé dans une telle condition. » Vrihadaçva lui dit alors : « Écoute, sire, d’une oreille attentive avec tes frère l’histoire de ce roi, qui fut plus malheureux que toi, Atchyouta, roi de la terre. Il y avait chez les Nishadhains un monarque appelé Vîraséna. 2065 — 2066 — 2067.

» Il avait un fils, nommé Nala, habile dans le juste et l’utile. Poushkara, aidé par la tricherie, gagna ce roi au jeu, nous a dit la renommée. 2068.

» Enseveli dans le chagrin, il mit avec son épouse son habitation dans les bois. Tandis qu’il habitait là dans cette forêt, il ne lui resta jamais ni serviteurs, ni char, ni frères, ni parents ; mais ta majesté, sire, est environnée de héros, tes frères, semblables aux Dieux, et des principaux brahmes, égaux eux-mêmes à Brahma : ne veuille donc pas te désoler. »

Youddhishthira lui répondit : « Je désire entendre avec étendue l’histoire de ce Nala au bien grand cœur : veuille me la raconter, ô le plus éloquent des êtres, qui sont doués de la parole. » 2069 — 2070 — 2071.

« Il y eut, dit Vrihadaçva, un roi vigoureux appelé Nala, fils de Vîraséna. Il était beau, doué des vertus, que l’on désire, habile à manier les chevaux. 2072.

» Il se tenait sur le front de tous les rois des enfante de Manou, comme le maître des Dieux, ou tel que le soleil avec sa splendeur. 2073.

» C’était un héros pieux, qui savait le Véda ; il était le souverain des Nishadhains ; il était véridique, grand, à la tête d’une nombreuse armée, mais il aimait les dés. 2074

» Il était désiré des hommes et des femmes, il était généreux, il tenait comprimés ses organes des sens ; courageux défenseur, il était le plus excellent des archers et semblait Manou même rendu visible à la terre. 2075.

» Tel était même chez les Vidarbhains le héros Bhîma, au courage épouvantable, doué de toutes les qualités, aimant les hommes, mais privé de postérité. 2076.

» Il tâchait par les plus grands efforts d’obtenir une lignée, quand il vint chez lui, rejeton de Bharata, un brahmarshi, nommé Damana. 2077.

» Bhîma, qui désirait des enfants et qui savait le devoir, enchanta avec son épouse par les traitements de son hospitalité, Indra des rois, cet anachorète à la grande splendeur. 2078.

» Rendu propice, Damana de lui accorder une grâce, à lui et à son épouse : la plus belle des filles et trois jeunes princes, généreux à la vaste renommée, 2079.

» Doués de toutes les qualités, épouvantables par elles et d’une valeur effrayante : c’était Damayantî, Dama, Dânta et le radieux Damana. 2080.

» Damayantî à la taille gracieuse obtint par sa beauté, sa grâce, sa splendeur et sa renommée une grande célébrité parmi les hommes les plus favorisés. 2081.

» Quand le temps de la jeunesse fut arrivé, on lui fit une parure de suivantes ; et des compagnes s’assirent au-dessous d’elle par centaines, comme autour de Çatchî.

» Là, environnée de ses amies, brillait, telle que l’éclair de la foudre, la charmante fille de Bhîma, ornée de toutes les parures. 2082-2083.

» Cette vierge aux grands yeux était douée, comme Çrî, d’une beauté supérieure ; et nulle part on ne voyait de pareilles formes, ni chez les Yakshas, ni chez les Dieux ;

» Et jamais chez les autres hommes on ne vit une beauté égale, jamais il n’en fut parlé. Remplissant l’âme d’amour, cette aimable enfant était belle pour les Dieux mêmes. 2084 — 2085.

» Le roi Nala, incomparable sur la terre parmi les hommes, semblait par sa beauté lui-même être l’Amour incarné. 2086.

» On se fit un plaisir de louer Nala près d’elle ; on se fit un plaisir de vanter mainte et mainte fois Damayantî auprès du Nishadhain. 2087.

» Ce récit continuel de leurs qualités fit naître l’amour en eux, et ce sentiment, fils de Kountî, ne fit que s’augmenter l’un pour l’autre. 2088.

» Nala ne put alors supporter cet amour dans son cœur ; il vint en secret et s’assit dans un bois, qui était près du gynœcée. 2089.

» Il vit là des cygnes aux parures d’or, qui se promenaient dans le bois ; il prit un de ces volatiles. 2090.

» L’hôte des airs dit alors ces paroles à Nala : « Si tu épargnes ma vie, sire, je ferai une chose, qui te serait agréable. 2091.

» Je parlerai si bien de toi, Nishadhain, en présence de Damayantî, qu’elle n’estimera jamais un autre homme que toi. » 2092.

» À ces mots, le prince relâcha l’oiseau. Les cygnes s’envolèrent et se dirigèrent vers les Vidarbhains. 2093.

» Arrivés dans leur ville, les volatiles s’abattirent en présence de Damayantî ; elle vit cette bande d’oiseaux.

» Environnée de ses amies, elle admira ces hôtes de l’air à la beauté merveilleuse ; elle essaya en se hâtant de prendre un de ces oiseaux. 2094 — 2095.

» Les cygnes de s’envoler partout dans les jardins du sérail, et les jeunes filles de courir ici et là après la gent emplumée. 2094.

» L’oiseau, que poursuivait Damayantî, s’arrêta devant elle, et, prenant une voix humaine, lui tint ce langage :

« Damayantî, il est chez les Nishadhains un roi nommé Nala : il est égal en beauté aux Açvins et n’a pas son pareil chez les hommes. 2097 — 2098.

» Noble dame, si tu devenais son épouse, ta naissance et ta beauté ne seraient pas sans fruit, vierge à la jolie taille. 2099.

» En effet, nous avons vu des Rakshasas, des Ouragas, des hommes, des Gandharvas et des Dieux ; mais nulle part, avant ce jour, une telle personne ne s’est offerte à nos yeux. 2100.

» Tu es la perle des femmes, Nala est le plus beau des hommes. Qu’on fasse donc une alliance assortie du plus noble avec la plus distinguée. » 2101.

» À ce discours du cygne, monarque des hommes, Damayantî répondit alors : « Parle à Nala de cette manière. »

» Après que l’oiseau eut ainsi conversé avec la jeune fille, il repassa du Vidarbha chez les Nishadains et découvrit tout à Nala. 2102 — 2108.

» Aussitôt que Damayantî eut entendu ce langage du cygne, son âme, sire, ne conserva plus dès-lors son assiette à l’égard du jeune prince. 2104.

» La vierge devint triste, ensevelie dans ses pensées, maigre, poussant de longs soupirs, et le visage sans couleur.

» Les yeux fixés au ciel, plongée dans la rêverie, décolorée, son œil empreint d’ivresse, l’amour en un moment avait toute pénétré son âme. 2105-2106.

» Elle ne trouvait plus jamais de plaisir dans les aliments, ni sur un siège, ni dans un lit ; elle ne dormait plus, ni la nuit, ni le jour, et pleurait, en répétant : « Hélas ! hélas ! » 2107.

» Ses compagnes s’annonçaient par des signes les phases de cette situation. Enfin la troupe de ses amies fit connaître au monarque des hommes, au roi du Vidarbha, quelle était la condition de sa Damayantî. À cette nouvelle, que les compagnes de celle-ci apportaient, le roi Bhîma de penser qu’il s’était passé une bien grande chose à l’égard de sa fille : « Pourquoi, se demanda-t-il, ne voit-on pas maintenant ma fille dans son assiette ordinaire ? » 2108 — 2109 — 2110.

» Le monarque, voyant sa fille parvenue à l’âge de l’adolescence, songea à faire le swayamvara de Damayantî. 2111.

» Le souverain de consulter les rois, et ces guerriers, sire, de lui répondre : « Qu’on proclame le swayamvara ! »

» Tous les princes apprennent ce swayamvara de Damayantî, et les rois accourent chez Bhîma, à son invitation. 2112 — 2113.

» Ils remplissent la terre du bruit de leurs chevaux, de leurs éléphants, de leurs chars ; tous ils étaient richement ornés, admirables, forts, distingués par des guirlandes et des parures diverses. 2114.

» Bhîma aux longs bras fit à ces princes magnanimes l’accueil, dont ils étaient dignes ; et ils habitèrent là, honorés dans son palais. 2115.

» Dans ce temps, les plus grands saints des Dieux, rishis aux vastes cœurs, parcouraient la terre : ils vinrent d’ici au monde d’Indra. 2116.

» Cétaient Nârada et Parvata à la grande science, aux grands vœux ; ils entrèrent parfaitement honorés dans le palais du roi des Dieux. 2117.

» Maghavat rendit ses hommages aux deux célestes saints ; il s’enquit de leur santé inébranlable, et leur demanda si leur inspection était bien répandue en tous lieux.

« La santé de nous deux va bien, souverain des Dieux, lui répondit Nârada ; et, dans l’univers entier, fortuné seigneur, tous les rois sont bien portants. » 2118-2119.

» À ces mots de Nârada, le meurtrier du puissant Vritra lui demanda : « Ces rois de la terre, qui savent le devoir, qui abandonnent la vie, qui reçoivent la mort, comme il convient, sans détourner le visage devant les armes ; ce monde immortel, comme ma vache Kâmadouh, ne les voit plus aujourd’hui ? 2120 — 2121.

» Où vont-ils ces héroïques kshatryas ? car je ne vois plus venir ces monarques, mes hôtes chéris ! » 2122.

» À ces paroles de Çakra, Nârada lui répondit : « Écoute de ma bouche, Maghavat, pour quelle raison tu ne vois plus ces rois. 2123.

» Il est au roi du Vidarbha une fille, nommée Damayantî, et qui surpasse en beauté toutes les femmes sur la terre. 2124.

» On va bientôt célébrer le swayamvara de cette princesse. Les rois et les fils de roi se rendent là de toutes parts. 2125.

» Les souverains aspirent à cette perle du monde, et tous, meurtrier du puissant Vritra, ils se disputent avec ardeur sa main. » 2126.

» Tandis qu’il racontait ainsi, les plus grands des Immortels, les gardiens du monde, accompagnés d’Agni, s’approchèrent du roi des Dieux. 2127.

» Ils entendirent la grande parole de Nârada et, transportés à ces mots, ils se dirent : « Allons-y aussi, nous ! » 2128.

» Alors, tous avec leur suite, avec leurs chars, ils se rendent chez les Vidarbhains, où affluaient, grand roi, tous les princes de la terre. 2129.

» Quand le roi Nala eut appris cette assemblée des rois, il y vint, l’âme joyeuse, plein de son amour pour Damayantî. 2130.

» Les Dieux, chemin faisant, aperçurent Nala, se tenant sur le sol de la terre dans toute la perfection de sa beauté, comme l’Amour visible, animant un corps. 2131.

» À la vue de ce jeune homme brillant comme le soleil, les gardiens du monde restent hors d’eux-mêmes dans l’admiration de sa beauté parfaite. 2132.

» Les habitants du ciel arrêtent leurs chars au milieu des airs, descendent de la voûte céleste, sire, et disent au Nishadhain : 2133.

« Oh ! oh ! Nala, roi des Nishadhains, ta majesté est dévouée à la vérité. Fais alliance avec nous, ô le plus grand des hommes, et sois notre messager. 2134.

» Nala de leur promettre en ces termes, Bharatide : « Je le ferai ! » et, joignant ses deux mains au front, de leur demander : 2135.

« Qui sont vos excellences ? Qui est cette personne, qui me désire pour son messager ? Et quelle chose dois-je faire pour vous ? Racontez-le-moi exactement. » 2136.

» À ces mots du Nishadhain, Maghavat répondit : « Sache que nous sommes des Immortels et que nous allons pour Damayantî. 2137.

» Je suis Indra ; tu vois Yama, Agni et même le souverain des eaux. Celui-ci, prince, est Yama, qui met fin à la vie des hommes. 2138.

» Annonce à Damayantî que nous sommes arrivés ; que les gardiens du monde, Mahéndra et les autres, viennent au palais dans le désir de la voir ; 2139.

» Que les Dieux, Çakra, Agni, Varouna, Yama aspirent à l’honneur d’obtenir sa main ; qu’elle choisisse un de ces Immortels pour son époux. » 2140.

» À ces paroles de Çakra, Nala répondit, joignant ses mains au front : « Ne veuilles pas m’envoyer, moi, qui viens pour la même affaire. 2141.

» Comment un homme, qui a de l’amour, peut-il avoir de la puissance sur une femme ? Que mes souverains me permettent de leur présenter cette observation à tel point exorbitante. » 2142.

« Je le ferai ! nous as-tu répondu aussitôt que tu nous eus entendus, lui dirent les Dieux. Comment ne voudrais-tu pas le faire maintenant ! Allons ! marche, Nishadhain, et ne tarde pas. » 2143.

» À ces mots des Immortels, Nala répondit : « Les appartements sont bien gardés ; comment pourrai-je entrer ? » 2144.

« Je te ferai entrer ! » lui répondit Çakra. « Soit ! » reprit-il ; et de s’en aller près de Damayantî. 2145.

» Il vit alors cette noble Vidarbbaine, environnée par la foule de ses amies et toute rayonnante de ses formes et de sa beauté, 2146.

» Avec le corps le plus délicat, une taille svelte, de beaux yeux, effaçant, pour ainsi dire, la splendeur de la lune par son éclat. 2147.

» La vue de cette princesse au charmant sourire augmenta son amour, mais il contint sa passion pour accomplir sa mission dans la vérité. 2148.

» Troublées à la vue du Nishadhain, les illustres dames se levèrent de leur siège, entraînées par sa beauté. 2149.

» Remplies de joie et pleines d’admiration, elles de louer Nala, de ne pas lui adresser un seul mot, et de l’honorer au fond de leurs âmes. 2150.

» Oh ! se disaient-elles en elles-mêmes, quelles superbes formes ! quelle beauté ! quelle fermeté est à ce magnanime ! Est-il un Dieu ? ou bien un Yaksha ? Est-ce un Gandharva ? » 2151.

« Vaincues par sa beauté, mais retenues par la pudeur, ces nobles dames ne pouvaient articuler un seul mot. 2152.

» Damayantî fut la première, à qui l’étonnement rendit la parole, et, l’admirant, elle dit au héros Nala, qui l’admirait ; 2153.

« Qui es-tu, toi, de qui les membres sont tous beaux et qui augmentes mon amour ? Es-tu venu ici comme un Dieu ? Je désire le savoir de ta bouche, héros sans péché !

» Et comment tu es venu ? Et comment je te vois ici ? Mes appartements sont bien gardés et les ordres du roi sont terribles ! » 2154-2155.

» Nala de répondre à ces mots de la Vidarbhaine : « Sache, noble dame, que je suis Nala et que je viens ici comme l’envoyé des Dieux. 2156.

» Les Immortels Çakra, Agni, Varouna, Yama désirent obtenir ta main ; choisis, femme charmante, un de ces Dieux pour ton époux. 2157.

» C’est, grâce à leur puissance, que je suis venu invisible ici : personne ne m’a vu entrer ; personne ne m’a donc arrêté. 2158.

» Voilà pourquoi, noble dame, les plus grands Dieux m’ont envoyé : maintenant que tu m’as entendu, charmante vierge, tourne ta volonté suivant ton désir ! » 2159.

» Celle-ci, ayant fait son adoration aux Dieux, répondit en souriant à Nala : « Aime selon ta foi, sire ! Que ferai-je pour toi ? 2160.

» Je ne possède pas une autre richesse que moi-même ; elle est toute à toi, seigneur : place ta bienveillance en pleine confiance. 2161.

» Prince, cette parole, que m’ont dite les cygnes, elle me brûle : c’est à cause de toi, héros, que j’ai fait convoquer les rois. 2162.

» Si tu repousses mon amour, ô toi, qui donnes l’honneur, ton refus me jettera dans le poison, dans les eaux, dans le feu, dans la prison. » 2163.

» Nala répondit à ces mots de la Vidarbhaine : « Comment désires-tu un homme, toi, que les Dieux environnent de leurs vœux : 2164.

» Ces magnanimes seigneurs, les créateurs du monde ! Moi, qui n’égale pas la poussière de leurs pieds ! Que ton âme se tourne vers eux. 2165.

» Car le mortel, s’il fait une chose, qui déplaise aux Dieux, court au-devant de la mort. Sauve-moi, vierge, de qui le corps est charmant ; place ton choix sur les plus grands des Dieux. 2166.

» Unis-toi aux Dieux, et jouis de vêtements immaculés, des plus belles parures, de guirlandes célestes et variées. 2167.

» Qui ne choisirait pour son époux, cet Agni, le souverain des êtres, qui, ayant saisi la terre entièrement, doit un jour la dévorer à nouveau ? 2168.

» Qui ne choisirait pour son époux cet Yama, qui retient la foule des êtres dans le devoir par la crainte de son châtiment ? 2169.

» Qui ne choisirait pour son époux ce vertueux, ce magnanime, ce grand roi des Dieux, le fléau des Dânavas et des Daîtyas ? 2170.

» Si tu fixes la pensée de ton âme sur Varouna, prends-le sans balancer pour ton époux ; écoute ces paroles amies des gardiens du monde. » 2171.

» Ce langage du Nishadhain entendu, Damayantî de lui répondre, ses yeux inondés par l’eau, que produit la douleur : 2172.

« Je commence par adresser mon adoration à tous les Dieux et je te choisis ensuite pour mon époux, roi de la terre ; je te le dis avec vérité. » 2173.

» Le roi dit alors à la vierge, tremblante et ses mains jointes : « Je suis venu en qualité de messager, princesse ; agis de cette manière, noble dame. 2174.

» En effet, moi, qui ai entendu les Dieux de mes oreilles, comment puis-je, après avoir commencé cette affaire pour les autres, la tourner à mon intérêt particulier ? 2175.

» Voilà quel est le devoir, mais ce sera aussi mon intérêt propre ; agis de cette manière, noble dame, et je servirai ainsi mon intérêt particulier. » 2176.

» Ensuite Damayantî, au candide sourire, prononçant avec lenteur ces mots troublés par ses larmes, répondit au roi Nala : 2177.

« J’aperçois un moyen, qui ne te met pas au risque de périr, et, grâce auquel, on n’aura à te reprocher aucune faute. 2178.

» Toi, monarque des hommes, et les Dieux, Indra à leur tête, venez tous de compagnie au lieu, où sera célébré mon swayamvara. 2179.

» Là, souverain des hommes, en présence des gardiens du monde, je te choisirai pour mon époux ; et de cette manière, tigre des hommes, il ne peut y avoir aucune faute de ta part. » 2180.

» C’est en ces termes que la Vidarbhaine, seigneur, parla au roi Nala, qui s’en retourna avec ces paroles au lieu, où attendaient les Dieux rassemblés. 2181.

» Les grands souverains, gardiens du monde, le virent ainsi revenir. À peine l’ont-ils vu qu’ils l’interrogent sur toute l’aventure : 2182.

« As-tu vu, sire, Damayantî au candide sourire ? Qu’a-t-elle dit ? Veuille bien le répéter devant nous tous, roi sans péché ! » 2183.

Nala répondit :

« Après que vos divinités m’eurent donné leurs instructions, je suis entré dans le palais de Damayantî à la bien grande porte, environnée de vieillards, le bâton à la main. 2184.

» Personne, grâce à votre puissance, ne me vit entrer là, si ce n’est la fille du roi. 2185.

» J’ai vu ses compagnes et elles me virent ; et toutes, souverains des Dieux, elles furent saisies d’étonnement à ma vue. 2186.

» Tandis que je lui dépeignais vos majestés, ô les plus grands des Souras, la vierge au charmant visage, éprise d’amour, m’a choisi pour son époux. 2187.

» Et la jeune enfant m’a dit : « Que ces Dieux réunis viennent avec toi au lieu, tigre des hommes, où sera célébré mon swayamvara, 2188.

» Là, en leur présence même, je te choisirai, Nishadhain, pour mon époux, et, de cette manière, il n’y aura, guerrier aux longs bras, aucune faute de ta part. » 2189.

» La chose est exactement comme je vous l’ai racontée. Que vos majestés, souverains des Tridaças, décident ce qui reste à faire. » 2190.

» Ensuite, un temps heureux étant arrivé, dans un jour lunaire favorable et dans un moment propice, le roi Bhîma offrit aux gardiens du monde un sacrifice pour son swayamvara. 2191.

» À cette nouvelle, tous les princes de la terre, consumés d’amour, arrivent à la hâte, désireux d’obtenir la main de Damayantî. 2192.

» Les rois, tels que de grands lions sur une montagne, entrent dans l’amphithéâtre, sur lequel s’ouvre une porte arcadée, brillante de colonnes d’or. 2193.

» Là, tous les souverains de la terre, portant des guirlandes parfumées et des pendeloques de pierreries étincelantes, s’asseoient sur différents sièges. 2194.

» C’était une assemblée de rois aussi pure que Bhogavatî, la ville des Nâgas : elle était remplie de monarques, comme une caverne de la montagne est pleine de tigre ».

» On voyait là des bras potelés, semblables à des massues, aussi délicats par la forme que par la couleur et que les doigts rendaient pareils à des serpents aux cinq têtes. 2195 — 2196.

» Tels que les constellations dans le ciel, ainsi brillaient les visages des rois par de beaux cheveux annelés, les sourcils arqués, des yeux charmants et des nés bien faits. 2197.

» Enfin, Damayantî à la séduisante figure entra dans l’assemblée, ravissant par son éclat les yeux et les âmes des rois. 2198.

» Sur quelque membre d’elle que tombât la vue de ces magnanimes, elle y demeurait attachée, et leur regard ne pouvait plus s’en aller autre part. 2199.

» Tandis qu’on proclamait les noms des rois, ne voilà-t-il pas, Bharatide, que la fille de Bhîma voit cinq hommes absolument identiques par les formes. 2200.

» Quand elle vit les cinq personnes se tenir toutes devant elle avec des corps, qui n’offraient aucune différence, la Vidarbhaine dans l’incertitude ne put reconnaître le roi Nala. 2201.

» Qui que ce fut d’entre eux qu’elle regardât, elle croyait voir le prince Nala, et la noble dame songeuse se mit à penser en elle-même : 2202.

« Comment distinguerai-je ici les Dieux ? Et comment saurai-je que c’est le roi Nala ? » Pendant que la Vidarbhaine roulait ces pensées dans une profonde douleur, elle se rappela les signes, qui sont propres aux Dieux et dont elle avait ouï parler : « Je ne vois dans aucun d’eux, se dit-elle, ces caractères, qui appartiennent aux Dieux posés à terre et que m’ont racontés les vieillards. » Elle agita cette idée mainte et mainte fois dans son esprit et se fixa enfin sur une résolution. 2203 — 2204 — 2205.

» Elle pensa que le moment était arrivé de recourir à la protection des Dieux, et elle adressa une adoration à ces Dieux dans sa conscience et dans ses paroles. 2206.

» Elle réunit au front les deux paumes de ses mains, et, tremblante, elle tint ce langage aux Immortels : « C’est sur la parole des cygnes que j’ai choisi le Nishadhain pour mon époux. Que les Dieux me le fassent connaître avec certitude, afin que je ne l’offense, ni de pensée, ni de parole ! 2207 — 2208.

» Que les Dieux me le fassent connaître avec certitude, puisque ce monarque est l’époux même, que les Dieux m’ont réservé ! 2209.

» Que les Dieux me le fassent connaître avec certitude, puisque j’ai commencé ce vœu dans l’amour de Nala. 2210.

» Que les Dieux me le fassent connaître avec certitude, et que les grands souverains, gardiens du monde, rentrent chacun dans sa forme, afin que je puisse reconnaître le roi à la renommée pure ! »

» À peine eurent-ils entendu cette plainte touchante de Damayantî, cette résolution suprême, cet attachement sincère au Nishadhain, cette âme aux pensées immaculées, cet amour et ce dévouement à Nala ; les Dieux montrèrent, comme elle avait demandé, leur puissance à porter les caractères, qui sont propres aux Immortels, et alors elle vit ces Dieux sans sueur, les yeux immobiles, 2211 — 2212 — 2213 — 2214.

» Se tenant sans toucher la terre, parés d’habits sans poussière et de guirlandes inflétrissables, tandis que le Nishadhain fut révélé par le clignement des yeux, la terre, qu’il touchait, la sueur et la poussière, dont il était imprégné, et ses guirlandes fanées.

» Quand la fille de Bhîma vit clairement les Dieux et le monarque à la renommée pure, elle choisit légalement, fils de Bharata et de Pândou, le Nishadhain pour son époux. La jeune fille aux grands yeux le toucha, pleine de pudeur, à l’extrémité de son vêtement, elle posa sur ses épaules une guirlande d’une beauté supérieure, et le choix de la vierge royale fut ainsi déclaré. 2215 — 2216 — 2217 — 2218.

» Tout à coup s’éleva un bruit de : « Hâ ! hâ ! » jeté par les rois. Les Dieux et les rishis de crier alors : « Bien ! bien ! »

» Ces clameurs venaient de personnes étonnées, qui célébraient le roi Nala ; mais ce prince, fils de Vîraséna, rassura Damayantî, à la jolie taille, et d’une âme joyeuse : « Sache, noble vierge, que je ferai toujours mon plaisir, moi, ton époux, d’obéir à ta voix, parce que tu n’as pas craint d’aimer un homme en présence des Dieux. Aussi long-temps que les souffles de l’existence resteront en moi, fille au candide sourire, aussi long-temps je vivrai en toi ; je te le dis en vérité. » C’est ainsi que, les mains jointes au front, il honora Damayantî de ces paroles. 2219-2220-2221-2222-2223.

» Pleins d’une joie mutuelle, ils se mirent alors sous la protection de ces Dieux, qu’ils avaient pu voir, Agni à leur tête. 2224.

» Aussitôt que la fille de Bhîma eut choisi le Nishadhain, tous les gardiens du monde à la grande puissance d’accorder, l’âme joyeuse, huit grâces à Nala. 2225.

» L’époux de Çatchî content, Çakra lui donna de le voir manifestement au milieu des sacrifices avec la voie suprême et fortunée. 2226.

» Agni, qui mange l’offrande, lui accorda l’amour partout, où le Nishadhain pouvait le désirer, et les mondes, qui ont par eux-mêmes la lumière. 2227. » Yama lui départit la nourriture, le breuvage, la fermeté dans le devoir ; le Dieu des eaux lui donna de commander aux ondes en tous lieux, où il en serait besoin.

» Tous, ils offrent à ce beau couple des guirlandes riches d’une exquise odeur ; et, quand ils eurent comblé les époux de ces grâces, les Dieux reprirent le chemin du ciel.

» Les rois, apprenant avec admiration le mariage de Nala et de Damayantî, s’en retournèrent joyeux comme ils étaient venus. 2228-2229-2230.

» Ces Indras des rois partis, Bhîma au grand cœur fit célébrer satisfait cet hymen de Nala avec Damayantî. 2231.

» Quand il eut habité là aussi long-temps qu’il y trouva du plaisir, le Nishadhain, le meilleur des hommes, ayant pris congé de Bhîma, s’en revint à sa ville. 2232.

» Le monarque, à la renommée pure, qui avait obtenu la perle des femmes, goûta la volupté avec elle, sire, comme le meurtrier du puissant Vritra avec Çatchi. 2233.

» Infiniment heureux et resplendissant comme le soleil, ce roi héroïque se conciliait l’amour de ses sujets, qu’il défendait avec justice. 2234.

» Ce roi sage célébra un açvamédha, comme Nahousha, fils d’Yayâti, et différents autres sacrifices, riches des honoraires convenables. 2235.

» Semblable à un Immortel, Nala passait le temps avec Damayantî en des bois charmants et de ravissants bocages.

» Ce magnanime engendra au sein de son épouse un fils, appelé Indraséna, et une fille, qui fut également nommée lndrasénâ. 2236-2237.

» Ainsi, partageant sa vie entre les sacrifices et la volupté, ce monarque des hommes gouvernait la terre, pleine de richesses. 2238.

» Quand la fille de Bhîma eut fait choix du Nishadhain, les Dieux rencontrèrent, chemin faisant, les âges Dwâpara et Kali, qui marchaient de compagnie. 2239.

» À cette vue le meurtrier du puissant Vritra, Çakra dit à Kali : « Dis-moi, Kali ! Où vas-tu ainsi, accompagné de Dwâpara[2] » 2240.

« Nous allons au swayamvara de Damayantî ! lui répondit Kali : je la choisirai pour mon épouse ; mon âme a son penchant vers elle. » 2241.

« Le swayamvara est fini ! reprit Çakra en riant ; elle a choisi devant nous le roi Nala pour son époux. » 2242.

» Ces paroles de Çakra allument la colère de Kali ; il salue tous les Dieux et leur tient ce langage : 2243.

» Parce qu’elle a choisi un homme pour son époux au milieu des Immortels, il faut tirer d’elle un grand et juste châtiment. » 2244.

» À Kali, qui parlait ainsi, les Dieux répondent : « C’est de notre agrément, que Damayantî a mis son choix sur Nala. 2245.

» Quelle femme ne l’eut arrêté sur le prince Nala ? Il est doué de toutes les vertus, il sait tous les devoirs et marche dans son vœu, comme il convient. 2246.

» Il a lu entièrement les quatre Védas, les cinq Légendes, et rassasie continuellement les Dieux, suivant les rites, de sacrifices dans son palais ; 2247.

» Lui, qui fait son plaisir de l’innocence ; lui, de qui les paroles sont vraies, qui est ferme dans ses vœux ; ce tigre des hommes, ce prince égal aux gardiens du monde, en qui la vérité, la science, la pureté, la constance, la compression des sens, la pénitence et la placidité ont leurs solides assises ! Qui aimerait, Kali, à maudire Nala, qui est d’une telle beauté ? 2248-2249.

» L’insensé, qui trouverait du plaisir Kali, à maudire Nala, qui est doué de telles vertus, se maudirait lui-même ; il se donnerait la mort de sa propre main ! 2250.

» Il se plongerait dans le Naraka malheureux, ce grand lac sans fond ! » Après ces mots adressés à Kali et Dwâpara, les Dieux reprirent le chemin du ciel. 2251.

» Ceux-ci étant partis, Kali dit à son compagnon : « Je ne puis comprimer ma colère, Dwâpara ! j’entrerai dans Nala ! 2252.

» Je vais aller pour sa ruine ; il ne jouira plus du royaume avec la fille de Bhîma ! Toi, entre dans les dés et veuille bien faire alliance avec moi. » 2253.

» Aussitôt cet arrangement conclu avec son compagnon, Kali de se transporter aux lieux, où était le roi Nishadhain. 2254.

» Toujours aux aguets pour saisir l’occasion, qu’il désirait, Kali demeura long-temps chez les Nishadhains : il la trouva enfin dans la douzième année. 2255.

» Le Nishadhain, ayant lâché son urine, fut touché par elle et resta ainsi jusqu’au crépuscule du soir. Il oublia de purifier ses deux pieds et Kali en profita pour entrer dans lui. 2256.

» Il n’était pas loin de Poushkara, quand il entra dans Nala ; il s’en alla vers lui et dit : « Viens ! joue avec Nala ! 2267.

» Aidé par moi, tu vaincras certainement le roi Nala au jeu des dés. Règne sur les Nishadhains, quand tu auras gagné au roi Nala son royaume. » 2258.

» À ces mots de Kali, Poushkara de s’avancer vers Nala ; et Kali, sous la forme d’un veau, né d’une vache, se tint aux côtés de Poushkara. 2259.

» Ce vainqueur des héros ennemis s’approcha du héros Nala, et, soufflé par le veau, il dit mainte et mainte fois à son frère : « Jouons ! » 2260.

» Le monarque au grand cœur ne put supporter ce défi et, comme la Vidarbhaine regardait, il pensa que c’était l’instant de jouer son or brut, travaillé et monnayé, ses chars, ses attelages, ses vêtements ; et, possédé par Kali, Nala fut alors vaincu au jeu. 2201-2262. » Aucun de ses amis n’endura ce jeu sans ivresse, mais aucun ne fut capable d’arrêter dans son jeu ce dompteur des ennemis. 2263.

» Alors tous les habitants de la ville, Bharatide, vinrent avec les ministres pour voir le roi et mettre obstacle à sa démence. 2264.

» Son cocher s’avance vers Damayantî et lui annonce : « Voici le peuple de la ville, reine, qui se tient à la porte, amené par une affaire. 2265.

» Que l’on fasse connaître au monarque Nishadhain que les sept parties intégrantes de l’administration royale sont toutes ici, ne pouvant supporter le malheur d’un roi, qui sait voir les choses du devoir. » 2266.

» À la suite de cet incident, la fille de Bhîma, déchirée par le chagrin, l’âme battue par la douleur, dit ces mots au Nishadhain d’une voix attendrie par ses larmes : 2267.

« Sire, le peuple de cette ville, désirant te voir, attend à la porte, accompagné des ministres et honoré par tous ceux, qui sont dévoués au roi. 2268.

» Que ta majesté daigne se montrer à ses yeux ! » Elle répéta ces mots deux et plusieurs fois. Mais le roi, sous l’empire de Kali ne répondit pas une seule parole à la reine dans un tel état, gémissante, avec les angles rouges des yeux. Enfin les ministres et les habitants eux-mêmes de la cité, disant : « On ne le voit pas ! » pleins de pudeur, mais accablés de chagrin, firent invasion dans les appartements. Que dirai-je, Youddhishthira ? Le jeu de Nala et de Poushkara dura plusieurs mois, au bout desquels le monarque à la renommée pure fut entièrement vaincu. 2269-2270-2271.

» Quand Damayantî, hors d’elle-même, vit ce roi Pounyaçloka, que le jeu avait rendu comme fou, tenir des propos insensés, la fille de Bhîma, pénétrée de crainte et de tristesse, chercha dans sa pensée ce qui était à faire au sujet d’un prince aussi grand. 2272-2273.

» Elle, soupçonnant qu’il y avait là une faute, désirant faire une chose agréable et voyant Nala, dépouillé de tout son avoir, elle avait dit ces paroles à Vrihadsénâ, sa suivante et sa nourrice, bonne, dévouée, habile en toutes les choses, parlant bien et d’une renommée supérieure : 2274-2275

« Va, Vrihadsénâ ; fais venir les ministres à l’ordre de Nala, et demande-leur ce qu’on a apporté de richesses et ce qu’il reste de fortune. » 2276. » Tous les ministres, ayant connu l’ordre du roi, se dirent : « Maintenant, c’est notre destin, qui va s’agiter ! » Et, cela dit, ils se rendirent où était Nala. 2277.

» Toutes les parties intégrantes de l’administration royale revinrent de nouveau ; la fille de Bhîma les annonça, mais le roi n’en tint compte. 2278.

» Quand elle vit que son époux ne donnait aucune attention à ses paroles, Damayantî rentra, pleine de confusion, dans ses appartements. 2279. » Comme elle avait vu Pounyaçloka, ses yeux constamment fixés sur les dés et Nala perdre toute sa fortune, elle adressa de nouveau ces paroles à sa nourrice : 2280.

« Va de rechef auprès de Vârshnéya, d’après l’ordre de Nala ; amène ici le cocher, Vrihadsénâ ; il s’agit d’une grande affaire. » 2281.

» Aussitôt qu’elle eut ouï ces paroles de Damayantî, Vrihadsénâ d’amener Vârshnéya et les hommes attachés au service du roi. 2282.

» Alors caressant Vârshnéya d’une voix douce, l’irréprochable fille de Bhîma, qui savait le temps et le lieu, dit au cocher que le moment était arrivé : 2283.

« Tu connais le roi, car il a toujours usé de toi convenablement ; veuille donc lui rendre service dans le péril, où il se trouve. 2284.

» À chaque défaite, que le monarque éprouve de Poushkara, sa passion pour le jeu en reçoit une ardeur nouvelle.

» À chaque fois que tombent les dés de Poushkara, à chaque fois ces dés marquent leur inimitié contre Nala, qui obéit à la volonté de son rival. 2285-2286. » Il n’écoute convenablement les paroles, ni de ses amis, ni de ses parents ; et, fasciné, il ne tient aucun compte de mon langage même. 2287.

» Il n’y a rien là, sans doute, à mon avis, qui soit la faute du magnanime Nishadhain, puisque le roi ne fait nul cas de mes paroles mêmes. 2288.

» J’ai donc recours à toi, cocher ; accomplis mon ordre ; car mon affection ne peut luire nulle part, elle va même s’éteindre. 2289.

» Attelle au char de Nala ses coursiers chéris, aussi rapides que la pensée : fais monter dans le char ce couple d’enfants, et veuille bien les conduire à Kountîna. 2290.

» Une fois remis à mes parents ces deux enfants, ce char et ces chevaux, habite là à ton gré, ou vas autre part. »

» Vârshnéya, le cocher de Nala, rapporta, sans rien omettre ces paroles de Damayantî au milieu des ministres du roi, suivant leur éminence ; 2291-2292.

» Puis, il prit une résolution de concert avec eux, reçut congé, fit monter les deux enfants, seigneur, et partit avec cet attelage pour la cité des Vidarbhains. 2293.

» Quand il eut déposé le meilleur des chars, les coursiers, le jeune Indraséna et la jeune fille appelée du même nom, le cocher dit adieu au roi Bhîma, et, désolé, gémissant, il retourna vers le roi Nala en passant par la ville d’Ayodhyâ. 2294-2295.

» Là, il s’avança, plein de douleur, vers le prince, qui gouvernait ces contrées, et mit son habileté à conduire les chars aux gages du monarque Ritouparna. 2296.

» Après le départ de Vârshnéya, Pounyaçloka, continuant à jouer, perdit avec Poushkara son royaume et toute espèce de biens, qu’il possédât. 2297.

» Poushkara dit en riant, sire, à Nala, qui avait déjà perdu son royaume : « Poursuivons le jeu ! Quel autre enjeu te reste-t-il encore ? 2298.

» Je t’ai gagné tout, excepté Damayantî seule… Eh bien ! si tu m’en crois, fais ton enjeu avec Damayantî ! »

» À ces paroles, le cœur de Pounyaçloka fut comme déchiré par la colère, et il ne lui répondit pas un seul mot. 2299-2300.

» Aussitôt qu’il eut ouï Poushkara, l’illustre Nala, plein d’un profond ressentiment, abandonna les parures de tous ses membres. 2301.

» Vêtu d’un seul habit, à peine couvert, mettant le comble au chagrin de ses amis, le roi sortit, laissant derrière lui son éminente prospérité. 2302.

» Damayantî, habillée d’un seul vêtement, le suivit dans sa marche : le Nishadhain habita avec elle trois nuits hors de la ville. 2303.

» Poushkara fit proclamer dans la ville, grand roi : « Quiconque gardera à Nala la fidélité due au roi, je l’enverrai à la mort ! » 2304.

» Les citoyens, effrayés par ce langage et la haine de Poushkara, ne rendirent, Youddhishthira, aucun honneur au banni. 2305.

» Le roi, digne d’honneur, mais non honoré, demeura ainsi trois nuits près de la ville, habitant des lieux humides. 2306.`

» L’infortuné resta là, accablé par la faim, arrachant des racines ou des fruits, et Damayantî le suivait. 2307.

» Nala, que la famine tourmentait beaucoup, vit dans un jour lunaire certains oiseaux, dont les ailes ressemblaient à l’or. 2308.

» Le roi vigoureux des Nishadhains de penser alors : « Voici une nourriture, qui s’offre maintenant à moi : ce me sera une richesse ! » 2300.

» Il jeta sur eux son vêtement inférieur ; mais tous les oiseaux de s’envoler, emportant son habit. 2310.

» Les volatiles, prenant l’essor, font tomber ces paroles sur Nala, placé sur la terre, confus, baissant la tête et voyant son habit s’enfuir dans l’espace : 2311.

» Nous sommes les dés, et nous sommes venus, insensé, pour t’enlever ton vêtement ; nous n’étions pas satisfaits de te voir partir avec un habit ! » 2312.

» Voyant les dés venus près de lui, sire, et se voyant lui-même sans vêtement, Pounyaçloka dit alors ces mots à Damayantî : 2313.

« La colère de ces dés m’a précipité du trône, malheureux poursuivi par la faim, je ne puis trouver ma subsistance, irréprochable dame. 2314.

» Les Nishadhains à cause d’eux me refusent tout bon traitement ; enfin, devenus oiseaux, femme timide, ils emportent mon vêtement. 2315.

» Tombé dans ces difficultés extrêmes, désolé, l’âme perdue, écoute cette bonne parole de moi, ton époux !

» Ces chemins nombreux se rendent tous dans la région méridionale, après qu’on a dépassé Avantî et le mont Rikshavat : voici le grand mont Vindhya et le fleuve Payoshnî, qui coule vers la mer. Ces hermitages des grands rishis sont doués avec abondance de fruits et de racines. 2316-2317-2318. » Voici la route des Vidarbhains, celle-ci mène dans le Koçala : au-delà, ce pays a la région méridionale à sa droite. » 2319.

» Le roi Nala dit avec intention plus d’une fois ces paroles à Damayantî, indiquant avec tristesse, Bharatide, les lieux à cette fille de Bhîma, 2320.

» Ensuite, d’une voix attendrie par ses larmes, Damayantî, déchirée par la douleur, tint au Nishadhain ce langage touchant : 2321.

« Mon cœur se trouble, mes membres s’affaissent entièrement, prince, à chaque fois que je pense à ton dessein. 2322.

» Comment, t’ayant délaissé sans habit, dépouillé de tes richesses, privé de ton royaume, m’en irais-je dans la forêt solitaire ? 2323.

» Si je pouvais, grand roi, dans ce bois effroyable, éteindre la peine de tes fatigues, de tes soucis, de tes tourments par la faim, l’habiter me serait un plaisir ! 2324.

Il n’existe dans toutes les douleurs aucun remède, que les médecins estiment égaler une épouse ; je te le dis en vérité. » 2325.

» Nala répondit :

« Il en est ainsi que tu dis ; il n’est rien d’égal à une épouse, Damayantî à la taille gracieuse ; elle est l’amie, le consolateur de l’homme dans les chagrins. 2326.

» Je n’ai pas envie de t’abandonner. Non ! Pourquoi le crains-tu, femme timide ? Je pourrais m’abandonner moi-même, irréprochable dame, mais toi, jamais ! » 2327.

« Si tu ne veux pas m’abandonner ici, auguste majesté, reprit Damayantî, pourquoi donc alors m’indiques-tu le chemin du Vidarbha ? 2328.

» Tu ne désires pas me délaisser, roi des hommes ; je le sais ; mais les déchirements de ton âme te forceront à m’abandonner, souverain de la terre. 2329.

» En effet, tu m’indiques à chaque instant ma route, ô le plus grand des hommes, et, par là, tu augmentes mon chagrin, toi, qui ressembles à un Immortel. 2330.

» Si tu as résolu de chercher un asile chez mes parents, allons de compagnie au Vidarbha, si telle est ta pensée.

» Le roi des Vidarbhains te rendra les déférences, qui te sont dues, ô toi, qui donnes l’honneur ; et, vénéré par lui, tu goûteras le plaisir dans notre palais. » 2331-2332.

« De même que le royaume est à ton père, lui répondit Nala, de même il serait à moi, je n’en doute pas ; mais je n’irai jamais là dans le malheur, dont je suis atteint. 2333.

» Comment, précipité de mes grandeurs, irais-je, pour augmenter ta douleur, dans ces lieux, où je suis allé, plein de l’abondance en toutes choses pour augmenter ta joie ? » 2334.

» Ainsi parlant mainte et mainte fois à Damayantî, le roi Nala de flatter la noble dame, qui bientôt allait se couvrir avec la moitié d’un vêtement. 2335.

» Ces infortunés » n’ayant à eux deux qu’un seul habit, s’avançaient çà et là, tourmentés par la faim et la soif ; enfin, ils arrivèrent à une certaine maison. 2330.

Parvenu là, accompagné de la Vidarbhaine, le souverain des Nishadhains s’affaissa sur le sol de la terre. 2337.

» Manquant même d’un habit, dénué de ceinture, couvert de poussière et plein de souillures, il s’endormit de fatigue sur la terre avec Damayantî. 2338

» La noble et chaste dame, bien délicate, accablée sous le poids de sa douleur, fut bientôt enlevée par le sommeil. 2339.

» Mais, tandis que Damayantî dormait, le roi Nala, la pensée et l’âme broyées par le chagrin, ne put, souverain des hommes, goûter le sommeil comme devant. 2340.

Il promena sa pensée sur les choses, dont il fut témoin, la perte de son royaume, la désertion complète de ses amis et sa chûte dans une forêt : 2341. « Que peut-il m’arriver après cela ? Que peut-il me survenir après de telles infortunes ? Ne vaut-il pas mieux mourir qu’être abandonné des hommes ? 2342.

» C’est l’extrême attachement de cette femme pour moi, qui l’a fait tomber dans la peine à cause de Nala ; mais, si elle se trouvait séparée de moi, elle s’en irait sans doute chez ses parents. 2343.

» Cette chaste épouse obtiendra le malheur avec moi, sans aucun doute ; mais, si je l’abandonne, il y a doute ; elle trouvera le bonheur quelque part. » 2344.

» Il s’arrêta à différentes résolutions, il roula cette idée mainte fois dans son esprit, et le monarque des hommes pensa que le plus sûr moyen était l’abandon de Damayantî : 2345.

« Sa splendeur ne rend-elle pas impossible à tous gens quelconques d’insulter dans sa route cette femme illustre, vertueuse, fidèle à son époux, et qui m’est si dévouée ! » Ce fut à cette idée que s’arrêta alors son esprit, et, poussé par l’âme méchante de Kali à l’abandon de son épouse, il s’abstint de réveiller Damayantî. 2346-2347.

» Songeant qu’il était sans habillement, et qu’elle n’avait elle-même qu’un seul habit, le roi en vint à la pensée de lui couper la moitié de son vêtement. 2348.

« Comment lui couperai-je sa robe ? se demanda-t-il ; et comment ne réveillerai-je pas mon épouse ? » Dans cette préoccupation, le roi Nala de parcourir la maison. 2340.

» Tandis qu’il errait ici et là, Bharatide, Nala dans un endroit de cette maison, tomba sur un excellent cimeterre sans fourreau. 2350.

» Le fléau des ennemis, grâce à l’arme, coupa sa robe, rejeta l’instrument, et, délaissant la Vidarbhaine endormie, s’enfuit l’âme égarée[3]. 2851.

» Ensuite, ayant repris du cœur, le roi des Nishadhains, étant revenu à la maison, se mit à soupirer ces mots alors qu’il vit Damayantî : 2352.

« Mon épouse, que n’avaient pu voir avant, ni le vent, ni le soleil, la voilà donc, qui dort maintenant sur la terre au milieu de cette maison comme une femme sans appui !

» Cette dame au charmant sourire, que recouvre la moitié d’un habit coupé, comment va-t-elle se réveiller, telle qu’une insensée ? 2353-2354.

» Comment, délaissée par moi, cette ravissante fille de Bhîma ira-t-elle seule dans ces bois terribles, fréquentés des serpents et des carnassiers. 2355.

» Que les Adityas, les Vasous, les Roudras, les deux Açwins avec la troupe des vents te défendent, vertueuse dame ; tu es environnée par le devoir. » 2356.

» Après qu’il eut parlé ainsi à son épouse chérie d’une beauté incomparable sur la terre, ce prince, à qui Kali avait dérobé la raison, partit à la hâte. 2357.

» Le roi Nala s’en allait et il revenait à chaque fois vers la maison, entraîné par Kali et ramené par la tendresse.

» Son cœur dans son désespoir était, pour ainsi dire, partagé en deux : tel que, sur une balançoire, mainte fois il s’éloignait de la maison et mainte fois il se rapprochait d’elle. 2858-2359.

» Entraîné par Kali, Nala courut avec égarement, abandonnant son épouse endormie, et soupirant beaucoup de choses touchantes. 2360.

» L’âme perdue, touché par Kali, roulant mainte et mainte pensée dans son esprit, le prince marchait affligé, désertant son épouse, comme une éléphante délaissée dans la forêt solitaire. 2361.

» Après le départ de Nala, sire, Damayantî à la taille charmante, de qui la fatigue était dissipée, se réveilla ; effrayée de se trouver seule dans ces bois déserts. 2862.

» Ne voyant pas son époux, saisie de chagrin et de douleur, épouvantée, elle se mit à appeler le Nishadhain à haute voix, en criant : « Grand roi ! » 2863.

« Oh là ! mon protecteur !… oh là ! grand roi !… oh là, mon maître !… Pourquoi m’abandonnes-tu ! Hélas ! je suis morte ! je suis perdue ! L’épouvante me saisit dans cette forêt solitaire. 2364.

» Ne sais-tu pas le devoir, grand roi ? Ne dis-tu pas la vérité ? Comment, après que tu m’as parlé ainsi, au nom de la vérité, m’as-tu quittée endormie au milieu de ces bois ?

» Comment as-tu pu t’en aller, abandonnant une épouse fidèle, polie, innocente surtout, et qui est la victime d’un ennemi ? 2365-2366.

» Tu peux accomplir ici convenablement en moi, souverain des hommes, ces paroles, que jadis tu as dites en présence des gardiens du monde. 2367.

» La mort n’a pas été disposée à propos, sire, pour les mortels, puisque moi, ton amie, délaissée par toi, je vis encore, ne fût-ce qu’un seul instant. 2368.

» Une telle moquerie est-elle convenable ici, taureau des hommes ? J’ai peur ! Regarde-moi, ô le plus inafrontable des souverains ! 2369.

» On te voit !… on te voit !… c’est toi, que l’on voit derrière ces arbrisseaux, Nishadhain, où tu te caches !… Pourquoi ne me réponds-tu pas ? 2370.

» C’est une chose cruelle, Indra des rois, que tu ne me rassures pas, hélas ! moi gémissante, qui suis venue ici, prince, suivant tes pas dans ce désert. 2371.

« Ce n’est pas moi, que je plains, ni rien autre chose ; mais comment vivras-tu seul ? » Voilà ce que je me dis ; et c’est sur toi que je pleure. 2372.

» Comment, sire, brûlé par la soif, pressé de la faim, accablé de fatigue, seras-tu ce soir, quand tu ne me verras pas, assise au pied de ton arbre ? » 2373.

Ensuite, tourmentée par une amère douleur, consumée de ressentiment, elle courut çà et là, désolée et versant des larmes. 2374.

» Tantôt la royale enfant se relève ; d’autres fois elle tombe, troublée ; tantôt elle s’affaisse dans la crainte ; d’autres fois elle pleure et pousse des cris. 2375.

» Elle soupire, agitée mainte et mainte fois, consumée de la plus cuisante douleur ; et, quand elle a soupiré, la chaste fille de Bhîma pleure et dit : 2376.

« Toujours une plus grande douleur naîtra pour nous de la peine sous la malédiction de ce mauvais génie, qui a précipité dans l’infortune le malheureux Nishadhain ! 2377.

» C’est ainsi que ce méchant a traité l’innocence de Nala, qu’il précipite dans les plus grands maux, après une vie coulée au milieu des plaisirs ! 2378.

» C’était de cette manière qu’en gémissant l’épouse du roi magnanime cherchait les traces de son époux dans cette forêt, hantée par les bêtes de proie. 2379.

» La fille sanglottante de Bhîma courait çà et là comme une folle, et répétait mainte et mainte fois çà et là : « Hélas ! hélas ! sire. » 2380. » Tandis qu’elle jetait ces hautes clameurs, criait comme une pygargue, soupirait mille choses touchantes, et gémissait mainte et mainte fois, un boa, reptile au grand corps, stimulé par la faim, saisit la fille de Bhîma, venue près de lui, mais s’enfuyant à la hâte. 2381-2882.

» Dévorée par le serpent, et noyée dans le chagrin, elle ne déplora pas son destin autant qu’elle plaignit le sort du Nishadhain : 2383.

« Hélas ! mon protecteur, disait-elle, pourquoi ne viens-tu pas à mon secours dans ce bois solitaire, où je suis dévorée par ce boa, comme une femme sans défenseur ? 2384.

» Comment peux-tu exister encore, Nishadhain, après que tu m’as abandonnée ? Où ta majesté s’en va-t-elle maintenant que tu m’as délaissée dans cette forêt, seigneur ? 2385.

» Es-tu délivré de la malédiction ? As-tu recouvré ta pensée, ta raison et tes richesses ? Qui éteindra ta lassitude, Nishadhain, quand tu es fatigué, tourmenté par la faim, flétri par la douleur, tigre sans péché des rois ? » Un chasseur de gazelles, qui errait alors dans le bois touffu, entendit cette plainte ; il s’avança promptement et vit la princesse aux grands yeux, que dévorait un serpent. 2386-2387-2388.

» Le tueur de gazelles, hâtant le pas, entra lestement sur la scène et frappa le reptile au front avec une flèche acérée. 2389.

» L’homme, qui gagnait sa vie à tuer des gazelles, voyant la bête ne faire aucun mouvement, débarrassa la princesse et l’arrosa d’eau, 2390.

» Lui fit reprendre connaissance, lui apporta de la nourriture, Bharatide, et l’interrogea ; « Qui es-tu, toi, qui as les yeux du faon de la gazelle, et comment es-tu venue dans ces bois ? 2391.

» Comment tombas-tu dans cette grande infortune, noble dame ? » Ainsi questionnée par lui, souverain des hommes, Damayantî de lui raconter circonstanciellement toute cette histoire. Le chasseur de gazelles, voyant cette femme couverte seulement avec la moitié d’un vêtement, remplie d’une fraîcheur délicate, le corps sans défaut, sa croupe et sa gorge potelées, le visage ressemblant à la pleine lune, ses yeux ombragés par des cils courbés et sa voix d’une grande suavité, ressentit la puissance de l’amour ; et, sous l’empire de cette passion, le libertin de flatter la princesse d’une voix tendre et d’une extrême douceur. La noble dame s’en aperçut, et l’épouse fidèle à son mari, saisie d’une violente colère à la vue de ce méchant, s’enflamma en quelque sorte de ressentiment. Cet homme aux pensées criminelles brûlait, irrité, de la fièvre de lui faire violence. (De la stance 2392 à la stance 2398.)

» Il croyait sentir comme une flamme de feu ardente, irrésistible. Damayantî, pleine de colère, accablée de chagrin et séparée même du royaume de son époux, le maudit dans le temps où la route fut rouverte à sa voix : « Si mon âme, dit-elle, n’est pas occupée d’une autre pensée que du Nishadhain, que cet homme abject tombe sans vie ! » À peine eût-elle articulé ces mots, celui, qui gagnait sa vie à tuer des gazelles, tomba inanimé sur la terre comme un arbre, consumé par le feu. 2398-2399-2400.

» Quand elle eut donné la mort au chasseur de gazelles, la femme aux yeux de lotus bleu s’avança vers la forêt déserte, épouvantable, qui résonnait au chant des troupes de grillons, 2401.

» Remplie de gazelles, d’ours, de buffles, de tigres, de rourous, d’éléphants et de lions, pleine de bandes d’oiseaux variés, hantée par des voleurs Mlétchhas, 2402.

» Couverte d’arishtas, d’arjounas, de kinçoukas, d’angoudas, d’ébéniers, de figuiers religieux, de gislées tomenteuses, de bambous et de shorées, de dalbergies et de cotonniers, 2403.

» Ombragée de jambousiers, de manguiers, de loghras, de khadiras, de sàlas et de roseaux, toute revêtue de lotus, de myrobolans emblics, de plakshas, de cadambas et d’oudoumvaras, 2404.

» Abritée sous des jujubiers, des æglés marmélos et des nyagrodhas, encombrée de dattiers, de pyâlas, de palmiers, de chebulies et de bélérics myrobolans, 2405.

» Surplombée de montagnes diverses, cuirassée de cent métaux différents, avec des arbrisseaux retentissants de ramages et des grottes admirables à voir, 2406.

» Des étangs, des rivières, des lacs, des volatiles et des quadrupèdes en toutes les sortes. Elle vit là de nombreux Piçâtchas, des Ouragas et des Rakshasas aux formes épouvantables, partout des viviers, des marais, des cimes de montagnes, des ruisseaux et des cascades à la vue admirable. 2407-2408.

» La fille du roi des Vidarbhains vit là, par troupeaux, et les buffles, et les sangliers, et les ours, et les serpents des bois. 2409.

» Éminemment douée de splendeur, de renommée de beauté et de constance, la Vidharbaine allait seule, recherchant alors son Nala. 2410.

» Arrivée dans cette forêt épouvantable, il n’y avait rien là, qui pût effrayer la fille du roi Bhîma, oppressée du malheur de son époux. 2411. » Elle rencontre la surface d’une roche, s’y asseoit et là, sire, accablée de sa douleur, le corps enveloppé du chagrin, que lui inspire son époux, la princesse de gémir en ces termes : 2412

« Souverain du peuple des Nishadhains aux longs bras, à la vaste poitrine, où t’en es-tu allé, sire, après que tu m’eus abandonnée dans cette forêt déserte ? 2413.

« Comment te conduis-tu sans vérité à mon égard, tigre héroïque des hommes, quand tu as célébré des açvamédhas et d’autres sacrifices avec de nombreux honoraires !

» Veuille bien te rappeler cette parole, que ta as prononcée en ma présence, fortuné prince à la grande splendeur et le plus vertueux des hommes. 2414-2415.

» Veuille bien considérer, souverain de la terre, ce qui fut dit près de toi et ce qui fut dit en ma présence par les cygnes, hôtes de l’air. 2416.

» D’une part, tu as bien lu, sire, les quatre Védas, les Angas et les Oupângas avec étendue ; mais, d’une autre part, la vérité, assurément ! est une. 2417.

» Veuille donc, souverain des hommes, donner sa vérité à cette parole, que jadis, héroïque immolateur des ennemis, tu as dite en ma présence. 2418.

» Hélas ! je suis donc privée de toi, vaillant Nala ! Pourquoi ne me réponds-tu pas, homme sans péché, dans ce bois épouvantable ? 2419.

» Il va me dévorer, assailli par la faim, ce roi horrible des bois, les formes effrayantes, la gueule ouverte !… Pourquoi ne viens-tu pas me sauver ? 2420.

« Je n’aurai jamais une autre amante que toi ! » as-tu dit. Rends donc vraie, noble prince, cette parole, que jadis tu m’as dite, toi, qui es mon époux désiré, souverain des hommes, à moi, ta femme désirée et chérie, qui gémis comme une insensée ! Pourquoi ne me réponds-tu pas, à moi consternée, maigre, pâle, souillée, vêtue avec la moitié d’un habit, et qui sanglotte, roi de la terre, comme une femme sans protecteur ! 2421-2422-2423.

» Moi, qui pleure, semblable à une antilope esseulée, qu’on a séparée de son troupeau, pourquoi ne m’honores-tu pas, vénérable aux grands yeux, toi, qui traînes les corps des ennemis sur le champ de bataille ? 2424.

» Moi, Damayantî, esseulée dans ces grands bois, je te dis, grand roi : « Pourquoi ne me réponds-tu pas ? »

» Mes regards te cherchent, mais ils ne peuvent te voir dans cette montagne, toi, le plus grand des hommes, doué du noble caractère de ta race et beau en tous tes membres charmants. 2425-2426.

» Qui, dans ce bois si épouvantable, repaire des tigres et des lions, qui donc, ou assis sur un lit, ou debout, ou passant, interrogerai-je sur toi, souverain des Nishadhains, le plus vertueux des hommes, qui mets le comble à mes chagrins, dans la peine, qui m'accable, et la douleur, qui me déchire ? 2427-2428.

» As-tu vu ou rencontré dans cette forêt le roi Nala ? Mais à qui faut-il demander si Nala est passé dans ce bois ?

« Le magnanime Nala, ce roi charmant, aux yeux semblables au lotus, ce destructeur des bataillons ennemis, que tu cherches, le voici ! » De qui entends-je maintenant cette voix, pleine de douceur ? Est-ce le fortuné Tchatourdanshtra aux grandes mâchoires, le roi de cette forêt ? 2429-2430-2431.

» Ce tigre, il vient en face de moi ! Je vais avec lui sans crainte : « Ta majesté, seigneur, est dans ces bois le roi des gazelles. 2432.

» Sache que je suis appelée Damayantî, la fille du monarque des Vidarbhains, et l'épouse de Nala, le roi des Nishadhains, qui détruit les ennemis. 2433.

» Rassure-moi, infortunée, déchirée par la douleur, abandonnée seule et cherchant mon époux ; dis-moi, Indra des gazelles, si tu as vu Nala. 2434.

» Cependant, roi de ces bois, si tu ne peux me rien dire sur Nala, dévore-moi, ô le meilleur des animaux, et délivre-moi de cette peine. » 2435.

» Il a entendu ma plainte dans cette forêt, et il ne me rassure pas ! Je vais interroger ce fleuve aux douces eaux, qui se rend à la mer ; 2436.

» Ou cette montagne pure, qui élève ses nombreux sommets variés, ravissants, qui semblent resplendir de couleurs diverses, 2437.

» Remplie de mille métaux, ornée de pierreries différentes et qui se dresse, comme si elle était le drapeau de cette vaste forêt, 2438.

» Hantée des gazelles, des ours, des sangliers, des éléphants, des tigres et des lions ; elle, qui répète de tous côtés les chants des oiseaux variés, 2439.

» Qui est ornée de butéas, feuillus, d’açokas, de mimusops, de rottleries, qui est embellie de gislées tormenteuses, de plakshas et de karnikaras aux belles fleurs. 2440.

» Je vais maintenant l’interroger sur le roi, mon époux, cette montagne sublime, pleine de rivières et de cîmes aux nombreux oiseaux : 2441.

« Révérende, la plus belle des montagnes, au céleste aspect, renommée, secourable, adoration te soit rendue, montagne des plus fortunées. 2442.

» Je te salue ! Moi, que voici venue, sache que je suis la fille d’un roi, la bru d’un roi, l’épouse d’un roi, et que mon nom est Damayantî. 2443.

» Le roi, mon père, est le souverain du Vidarbha ; c’est un héros au grand char ; il s’appelle Bhîma ; il est le monarque de la terre et le protecteur des quatre ordres,

» C’est un sacrificateur de râdjasoûyas, d’açva-médhas et de sacrifices aux riches honoraires : les yeux beaux, jolis, grands, c’est le meilleur des princes. 2444-2445.

» Pieux, sa conduite est vertueuse, sa parole vraie ; il ne médit jamais, il est d’un bon caractère, il est doué de bravoure ; sa prospérité est vaste et sa pureté est celle du devoir. 2446.

» Il défend, comme il sied, les Vidarbbains ; il a vaincu, reine, les armées des ennemis : sache que je suis la fille de ce prince, moi, révérende, venue ici vers toi.

» Un auguste roi chez les Nishadhains, le plus grand des hommes, est mon beau-père : on l’appelle Viraséna ; un nom, qu’il justifie [4] ! 2447-2448.

» Un fortuné héros au courage infaillible est le fils de ce roi : c’est lui, qui maintenant occupe le trône, qu’il tient par succession de son père. 2449.

» Il porte le nom de Nala : ce prince azuré, l’immolateur des ennemis, est encore appelé Pounyaçloka : pieux, sachant les Védas, éloquent, auteur de bonnes actions, il boit le soma et nourrit des feux sacrés. 2450.

» Il exerce, comme il sied, l’empire par les sacrifices, la générosité et les combats. Sache que je suis, moi, vertueuse femme venue ici en ta présence, l’épouse de ce roi ; que j’ai renoncé à ma félicité, que je suis privée de mon époux, tombée dans l’infortune, sans protecteur, et que je cherche mon époux, ô la plus sainte des montagnes. 2451-2452.

» As-tu vu le roi Nala, éminente montagne, dans cette forêt épouvantable, sur tes cent sommets, qui rasent le ciel ? 2453.

» Ce héros sage, plein d’âme, brave, emporté, aux longs bras, vaillant comme un roi des éléphants, est mon illustre époux. 2454.

» As-tu vu Nala, le souverain des Nishadhains ? Pourquoi, sainte montagne, ta voix ne me rassure-t-elle pas, troublée, esseulée, gémissante, comme si j’étais ta fille elle-même, tombée dans l’infortune ? Si tu es dans ce bois, souverain de la terre, héros vaillant, qui sais le devoir et qui as fait un pacte avec la vérité, pourquoi ne te montres-tu pas à mes yeux ? Quand donc entendrai-je mon Nishadhain me crier de sa voix profonde et si douce, pareille à celle d’un Immortel ou semblable au tonnerre des nuages épais, quand l’entendrai-je ce magnanime roi me crier de sa voix éclatante et noble : « Vidarbhaine ! » 2455-2456-2457-2458.

» Voix pieuse, opulente, détruisant mon chagrin, qui me rassurait dans mes frayeurs, monarque, ami du devoir ! »

» Après que Damayantî, la fille du roi, eut parlé de cette manière à la haute montagne, elle reprit sa route vers la contrée septentrionale. 2459-2460.

» Quand elle eut marché trois jours et trois nuits, la noble dame vit un bois de pénitents incomparable, embelli de célestes forêts, 2461. » Orné d’ascètes semblables à Atri, à Bhrigou, à Vaçishtha, domptés, se retranchant la nourriture, doués de la purification et de la compression des sens, 2462.

» De solitaires aux organes vaincus, ayant pour vêtement la peau ou l’écorce, des feuilles pour aliment, ou vivant d’eau et repus du vent. 2463.

» Elle vit un cercle charmant d’hermitages, habité par des pénitents, hanté par des bandes variées de quadrupèdes et fréquenté par des troupes de singes. 2464.

» La femme aux beaux sourcils, aux beaux cheveux, aux belles hanches, à la belle poitrine, au visage orné de belles dents, respira, quand elle se vit dans un lieu peuplé de pénitents. 2465.

» Resplendissante, les cheveux longs et bien noirs, l’illustre épouse du fils de Vîraséna franchit le seuil de cette enceinte d’hermitages. 2466. » La pieuse et sainte Damayantî, la perle des femmes, après qu’elle eut salué ces hommes riches de pénitences, se tint devant eux, inclinée par la modestie. 2467.

« Sois la bien-venue ! » lui dirent tous les ascètes ; et ces hommes, qui avaient thésaurisé la pénitence, rendirent à la princesse les honneurs, qu’exigeait d’eux la convenance. 2468.

« Assieds-toi ! Dis ! Que ferons-nous pour toi ? » lui dirent ces ascètes. La belle à la jolie taille leur fit cette réponse : « Vos saintetés voient-elles ici prospérer, hommes vertueux et sans péchés, les feux de la pénitence, les devoirs, les volatiles et les quadrupèdes, les bonnes œuvres de vos obligations particulières ? » 2469-2470.

» Ceux-ci lui répondirent : « La prospérité existe pour nous en toutes choses ! Dis-nous, femme illustre, ô toi, de qui les membres sont tous charmants, qui es-tu et que désires-tu faire ? 2471.

» Car la vue de ta beauté supérieure et de ta splendeur incomparable a fait naître ici l’admiration en nous : rassure-toi ! N’aie pas de crainte ! 2472.

» Es-tu, noble dame, la Déesse de ce bois ? Ou l’épouse de ce mont ? Ou la femme de ce fleuve ? Dis-nous la vérité, irréprochable dame ! » 2473.

« Je ne suis pas, répondit-elle à ces rishis, la Divinité de cette forêt ; je ne suis, brahmes, ni l’épouse de ce mont, ni même celle de ce fleuve. 2474.

» Je suis une fille de Manou, sachez-le tous, hommes riches en pénitences. Je vais vous raconter mon histoire en détail : écoutez-moi avec attention. 2475.

» Il est chez les Vidarbhains un monarque, nommé le roi Bhîma. Apprenez tous, ô les plus saints des brahmes, que je suis la fille de ce prince. 2476.

» Les Nishadhains ont un roi illustre, héroïque, victorieux dans les batailles ; on l’appelle Nala. Sachez encore que ce monarque est mon époux. 2477.

» Il est adonné au culte des Dieux, ami de la caste des brahmes, conservateur de la race des Nishadhains ; il possède une grande splendeur, une grande force ; 2478.

» Il est véridique, il connaît les devoirs, il est plein de science, fidèle à la vérité, pieux, dévoué aux Dieux, chéri de la fortune, il broie les ennemis et triomphe de leurs cités. 2479.

» Ce prince Nala, le sacrificateur des ennemis et le plus vertueux des rois, est mon époux aux grands yeux, au visage pareil à la lune dans une pléoménie, et d’une splendeur égale à celle du roi des Dieux. 2480.

» Ce sacrificateur des principaux sacrifices, qui est parvenu à la rive ultérieure des Védas et des Védângas, qui immole les ennemis dans le combat et qui possède une splendeur égale au soleil et à la lune, 2481.

» Ce roi de la terre, adonné au devoir de la vérité, provoqué au jeu par certains hommes vils, experts dans les tricheries et dont l’éducation n’a point façonné les âmes, a perdu frauduleusement, et son royaume, et ses richesses, gagnés par des joueurs habiles. Sachez que c’est lui, ce roi des rois, de qui je suis l’épouse ; 2482-2483.

» Qu’on m’appelle Damayantî et que j’aspire à voir mon époux ! C’est pour lui que j’ai parcouru ici, accablée de ma douleur, les halliers, les montagnes, les rivières, les lacs, tous les marais et les bois entièrement, cherchant le magnanime Nala, mon mari, instruit dans les armes et versé dans la science des combats. Ce prince Nala, souverain du peuple Nishadhain, ne serait-il pas venu dans cette forêt charmante de vos saintetés, dans ce bois de pénitence ? lui, à cause de qui je suis venue, brahmes, en ces lieux grandement épouvantables, dans cette forêt terrible, effrayante, habitée par des bêtes de proie et des tigres ! Si, après quelques jours écoulés, je ne vois pas le roi Nala, j’emploierai ce qu’il y a de mieux pour me délivrer de ce corps ! Qu’ai-je à faire de la vie, sans ce prince éminent ? (De la stance 2484 à la stance 2490.)

» Comment puis-je maintenant exister, accablée de chagrin par l’absence de mon époux ? » Les pénitents, qui avaient la vue de la vérité, dirent alors à Damayantî, la fille de Bhîma, qui se plaignait ainsi, abandonnée au milieu de ces bois : « Ton avenir sera heureux, noble et charmante femme. 2490-2491.

» Nous voyons, grâce à notre pénitence, ce qui n’est pas encore ; tu verras bientôt ce Nishadhain Nala, le souverain des Nishadhains, qui terrasse les ennemis. 2492.

» Fille de Bhîma, tu verras ce roi vertueux, affranchi d’inquiétudes, toutes ses fautes effacées, et riche de toutes les pierreries. 2493.

» Tu le verras, ce dompteur des ennemis, régner dans sa capitale, imprimant la terreur à ses adversaires et arrachant la douleur de ses amis. 2494.

» Tu verras, noble dame, ton époux, ce prince à la noble famille ! » À peine eurent-ils adressé ces paroles à la fille du roi, épouse chérie de Nala, tous ces pénitents de s’évanouir aux yeux avec les feux consacrés et les hermitages. À la vue de ce prodige, la bru du roi Viraséna, Damayantî au corps sans défaut, resta saisie d’étonnement : « Est-ce un rêve, que j’ai vu ? se dit-elle ; ou quelle hallucination vient de se produire ici ? 2495-2496-2497.

» Où sont passés tous ces pénitents ? Qu’est devenue cette enceinte d’hermitages ? Où s’en est allée cette rivière charmante aux ondes pures, dont les bords étaient habités par des brahmes ? » 2498.

» La fille de Bhîma au candide sourire, Damayantî consternée, le visage sans couleur, abandonnée au chagrin, que lui inspirait son époux, demeura long-temps plongée dans ces réflexions. 2499.

» Elle s’en alla sur une autre terre, où, voyant des arbres açokas, les yeux noyés de pleurs, elle gémit cette plainte d’une voix suffoquée par ses larmes : 2500.

» Dans ce bois, où je suis venue, près de cet açoka fleuri, qui répète les gazouillements des oiseaux, le plus charmant des arbres, mon cœur semble oppressé par la masse de ses boutons ! 2501.

» Hélas ! cet arbre fortuné brille sur l’orée du bois, comme le roi fortuné de la montagne avec un bouquet de fleurs sur la tête ! 2502.

» Açoka d’un aspect aimable, délivre-moi bientôt de mes chagrins ! As-tu vu ce roi, qui n’est pas suivi par le trouble, que produit la crainte du chagrin ? 2503.

» As-tu vu un prince appelé Nala, le dompteur des ennemis, l’époux chéri de Damayantî, le souverain du Nishada, lui, que j’aime ? 2504.

» Fais que j’aille sans chagrin, arbre açoka, vers ce héros, s’il est venu dans cette forêt, plongé dans l’infortune, couvert avec la moitié seulement d’un vêtement, lui, de qui l’épiderme du corps est si délicat ! Ton nom est juste, açoka ; tu es bien açoka[5], toi, qui détruis le chagrin. » 2505-2506.

» Affligée, la noble fille de Bhîma décrivit un pradakshina autour de l’arbre açoka et s’en alla dans un lieu plus épouvantable. 2507.

» La fille de Bhîma vit là de nombreux arbres, des rivières nombreuses, de nombreuses montagnes charmantes, de nombreux volatiles et quadrupèdes ; elle vit, dans la recherche de son époux, des cavernes, des collines et des rivières d’un admirable aspect. 2508-2509.

» Après qu’elle eut marché une longue route, Damayantî au sourire candide rencontra une grande caravane, pleine de chars, d’éléphants et de chevaux, 2510.

» Traversant une rivière charmante, délicieuse, aux ondes limpides, aux eaux bien calmes, vaste fleuve, couvert de roseaux, 2511.

» Résonnant au cri des ardées, répétant les plaintes des tchavravâkas et des pygargues, embelli par de grandes îles et rempli de poissons, de crocodiles et de tortues.

» Aussitôt qu’elle vit la grande caravane, l’illustre femme à la taille distinguée, épouse de Nala, s’approcha et entra au milieu du monde. 2512-2513. Maigre, les couleurs effacées, les cheveux couverts de poussière, souillée d’impuretés, accablée de chagrin, elle était revêtue avec la moitié d’un vêtement et portait l’extérieur de la folie. 2514. »D’entre ces hommes, les uns courent effrayés à sa vue, ceux-ci roulent une pensée différente, les autres poussent des cris, ceux-là rient d’elle, quelques-uns l’invectivent, d’autres, éminent Bharatide, la questionnent émus de compassion: 2515-2516. «Qui es-tu, noble femme? De qui es-tu la fille? Que cherches-tu dans ce bois? Ta vue a mis le trouble parmi nous! Es-tu une fille de Manou? 2517. »Parle avec sincérité: es-tu la Divinité de cette forêt, ou de cette montagne, ou de cette région? Nous nous mettons sous ta protection, noble dame! 2518. »Soit Yakshi, soit Rakshas! ou femme de condition, si tu l’es, accorde-nous le salut de cette manière, et sauve-nous, irréprochable femme. 2519. »Que la caravane heureuse accomplisse promptement son voyage! Agis de telle sorte, noble dame, que le bonheur nous environne!» 2520. »A ces mots la vertueuse fille de roi, Damayantî répondit en ces termes, accablée du malheur de son époux, à toute la caravane et à son chef: «Hommes, qui êtes ici, enfants, vieillards, adultes, et vous les principaux de cette caravane, 2521-2522 »Sachez que je suis une fille de Manou; que, née d’un souverain des enfants de Manou, je suis la bru d’un roi, l’épouse d’un roi, et que j’aspire à voir mon époux. 2523, »Mon père est le souverain du Vidarbha, mon époux est le monarque des Nishadhains. Ce prince éminent est appelé Nala, et je cherche ce héros invincible. 2524.

» Si vous savez quelque chose sur ce roi, sur ce Nala, le tigre des hommes et le destructeur des bataillons ennemis, hâtez-vous de m’apprendre cette agréable nouvelle. »

» Le chef de la caravane, appelé Çoutchi, le seigneur de cette grande société, dit à la femme aux membres séduisants : « Écoute ma parole, noble dame. 2525-2526.

» Moi, chef et guide de cette caravane, femme illustre au candide sourire, je ne vois pas au milieu d’elle un homme, qui porte ce nom de Nala. 2527. » Dans ce bois entier, habité par des êtres, qui ne sont pas des hommes, je ne vois que des gazelles, des ours, des tigres, des buffles, des éléphants et des lions. 2528.

» Je ne vois pas, si ce n’est toi, femme, un seul homme dans la grande forêt. Ainsi veuille nous être aujourd’hui favorable Manibhadra, le roi des Yaksbas ! » 2529.

« Où va cette caravane ? répondit-elle aux marchands et à tous ceux, qui en faisaient partie : je désire le connaître. » 2530.

« Cette caravane, reprit le chef, appartient à Soubahou, le roi de Tchédi, qui voit la vérité. Bientôt, fille d’un fils de Manou, elle entrera dans ses terres pour lui remettre ses bénéfices. » 2531.

» Quand cette femme aux membres séduisants eut entendu ces paroles du chef, elle marcha avec la caravane dans le désir de retrouver son époux. 2532.

» Après une longue route, les marchands virent dans une forêt immense, horrible, un vaste lac, florissant de tous les côtés, parfumé de lotus, délicieux, plein de bois pour se chauffer et de grasses prairies, embelli de fleurs et de fruits à satiété, habité par des oiseaux variés, avec des eaux douces, limpides, ravissant l’âme et bien fraiches. Les porteurs de fardeau, très-fatigués, eurent la pensée d’y faire une halte. 2533-2534-2535.

» Ils demandent l’approbation du chef, ils entrent dans cette forêt des plus belles, et l’immense caravane se rend sur la rive occidentale, où elle met son habitation. 2536.

» Là, à l’heure où le jour est arrivé au milieu de sa carrière, tandis que la caravane fatiguée dormait dans un lieu frais et silencieux, il survint un troupeau d’éléphants. 2537.

» Énivrés par l’écoulement du mada, ils venaient boire dans le fleuve de la montagne. La caravane vit donc alors ces nombreux pachydermes réunis en troupeaux. 2538.

» À la vue de ces éléphants sauvages, accoutumés dans les bois, ils s’élancent tous rapidement, pleins de fureur, avec le désir de les tuer. 2539.

» L’impétuosité de leur attaque fut difficile à soutenir par ces proboscidiens, comme si des sommets rompus s’écroulaient du faîte d’une montagne sur le sol de la terre. 2540.

» On coupa à ces bêtes tremblantes le retour au bois. Les éléphants, de qui le chemin était rompu, de broyer vite sur la terre cette immense caravane endormie, au moment qu’elle s’agitait, à son réveil. Ceux-ci, qui ont besoin de secours, jettent de grands hélas ! hélas ! 2541-2542.

» Ils courent en grand nombre, aveuglés par le sommeil, et se jettent dans les arbrisseaux de la forêt : ils sont frappés, les uns par les défenses, ceux-là par les trompes, les autres par les pieds des éléphants. 2543.

» De nombreux chameaux blessés, troublés par les gens de pied, couraient emportés par la terreur, et s’entrechoquaient mutuellement. 2544.

» On poussait des cris affreux, on tombait sur la terre ; ceux-ci, troublés, de grimper sur les arbres ; ceux-là tombaient dans les inégalités du sol. 2545.

» Ainsi de plusieurs manières, ces éléphants, sous l’impulsion victorieuse du Destin, portaient le désordre, sire, en tout ce cercle opulent de caravane. 2546.

» C’était des clameurs immenses à porter la terreur dans les trois mondes : « Voici un funeste incendie, qui s’élève ! Sauvez-vous ! Courez maintenant ! 2547.

« Ce sac de pierreries est rompu ! Prenez ! Pourquoi vous enfuyez-vous ? Cette richesse est en commun : non ! ma parole est dite en vain ! » 2548. » Ainsi les uns parlaient et les autres couraient alors, talonnés par la crainte : « Je vous le dis encore ! Pensez-y donc, insensés ! » 2549.

» Tandis que s’opérait cette épouvantable destruction d’existences, Damayantî se réveilla, l’âme agitée par la crainte. 2550.

» Elle vit ce carnage, qui inspirait la terreur à tout le monde : la jeune femme contempla de ses yeux, pareils au lotus, un spectacle, qu’elle n’avait pas encore vu. 2551,

» Elle se leva, son âme troublée par la crainte, la respiration de son visage suspendue. Ceux, qui avaient échappé à la bande sauvage, certains, qui n’avaient pas reçu de blessures, disaient tous de concert : « De quelle œuvre cette catastrophe est-elle le fruit ? C’est peut-être que l’illustre Manibhadra ne fut point assez honoré par nous ! 2552-2553.

» Il en fut sûrement ainsi du seigneur Kouvéra, le forsouverain des Yakshas ! Ou nous n’avons pas commencé par honorer d’abord ceux » qui nous ont suscité cet obstacle ! 2554.

» Les pronostics des oiseaux nous sont contraires, assurément ! Cependant les planètes ne nous sont pas défavorables. Quelle est donc cette chose si différente, qui nous arrive ici ? » 2555.

» D’autres consternés, qui avaient perdu leur fortune et leurs parents, disaient : « Cette femme à l’air égaré, qui est entrée dans la grande caravane, cette femme à l’aspect hideux, s’est fait une forme, qui n’est pas celle d’un être humain ; c’est elle d’abord, qui a produit ce sortilège épouvantable. 2556-2557.

» C’est une Rakshasî, pour sûr ! Ou bien une Yakshi ! Ou même une Piçâtchi épouvantabe ! C’est elle qui a commis cette scélératesse : il n’y a point à hésiter là-dessus !

» Si nous voyons cette coupable, qui insulte la caravane, la détruit, lui inflige une masse de maux, nous la tuerons, certainement ! à coups de poing, de lacets, de boules de terre ou de mottes de gazon ! » Aussitôt qu’elle eut entendu leurs horribles paroles, Damayantî, honteuse, troublée, effrayée, craignant un crime, hâta son pas vers la forêt et prononça cette plainte sur elle-même : 2558 —2559-2560-2561.

« Hélas ! au-dessus de moi, le Destin accomplit sa grande, son épouvantable entreprise ! La prospérité ne dure pas : de quelle œuvre est-elle la récompense ? 2562.

» Je ne me rappelle pas aucune mauvaise action, que j’aie faite jamais à qui que ce fût, si légère soit-elle, en œuvre, en pensée, on parole. De quelle œuvre la prospérité est donc la récompense ? 2663.

Peut-être c’est à une grande faute tombée au milieu de ma naissance, que je dois maintenant d’être plongée dans cette infortune immense et douloureuse : 2564.

» Son royaume enlevé à mon époux, sa défaite par son frère, ma séparation d’avec mon époux, mes deux enfants éloignés de moi, 2565.

» Mon abandon absolu, mon habitation dans ces bois, où repairent de nombreux serpents, et, après un seul jour d’intervalle, la destruction de ces gens, réduits maintenant à des débris ! » 2566.

» Sortie de ce lieu, la Vidarbhaine alors déplora le carnage accompli ; elle déplora, monarque des hommes, son époux, son père, son fils et son ami : « Quelle mauvaise action ai-je commise pour qu’il me soit arrivé un océan d’hommes au milieu d’une forêt déserte ? 2667-2568.

» Il fut détruit par ce troupeau d’éléphants, et c’est mon destin funeste, qui a produit ce malheur ! Peut-être ai-je à subir maintenant une bien longue infortune ? 2569.

» On ne meurt pas avant que l’heure de la mort ne soit arrivée : c’est une loi, que j’ai apprise des vieillards ; et c’est pour cela que je n’ai pas été broyée aujourd’hui, malheureuse affligée, sous les pieds de ce troupeau d’éléphants. 2570.

» Il n’existe aucune chose parmi les hommes, qui ne soit l’ouvrage du Destin : je n’ai rien fait de coupable dans la condition même de l’enfance, ni en pensée, ni en parole, ni en œuvre, pour mériter cette peine. Mais, je pense, les gardiens du monde se sont rassemblés au temps, où fut célébré mon swayamvara ; 2571-2572.

» Et j’ai alors refusé les Dieux pour Nala : c’est par leur puissance que j’ai peut-être subi cette séparation. »

» Après que la noble dame, accablée de chagrin, eut ainsi soupiré ces plaintes et d’autres, Damayantî, fidèle à son époux, fit route alors avec des brahmes, qui avaient lu entièrement les Védas, comme une phase de la lune autumnale, qui a épuisé les restes de son ambroisie. 2673-2574-2575.

» La jeune femme, ayant marché une longue route, arriva un soir à la grande ville de Soubahou, le roi de Tchédi, fidèle à la vérité. 2576.

» Elle entra dans la capitale, couverte de sa moitié d’un vêtement. Les citadins la virent s’avancer comme une folle, troublée, maigre, abattu, non lavée et les cheveux épars. À peine l’eurent-ils vue entrer dans la ville du roi de Tchédi, les jeunes enfants du pays la suivirent par curiosité : elle marchait, environnée d’eux, près du château royal. 2577-2578-2579.

» La mère du roi, qui était dans le palais, la vit, entourée de cette foule, et dit à sa nourrice : « Amène cette femme ici en ma présence. 2580.

» Cette multitude la persécute, accablée de chagrin, ayant besoin de secours ; et je lui vois une telle beauté, qu’elle peut en illuminer mon palais. 2581.

» Elle porte le costume d’une folle, mais c’est une femme noble ; elle a ses yeux grands comme ceux de Çrî ! » La nourrice écarte la foule et, pleine d’admiration, fit monter Damayantî dans les riches appartements du palais, sire, où elle fut interrogée : « Dans le chagrin, qui t’accable, tu n’en portes pas moins une beauté supérieure. 2582-2583.

» Tu brilles comme l’éclair au milieu des nuages : dis-moi qui tu es et de qui tu es la fille ; car, sans le secours des parures, ta beauté n’est pas humaine. 3584.

» Sans compagnon parmi les hommes, ne crains-tu pas, toi, qui portes la splendeur des Immortels ! » A ces paroles entendues, la fille de Bhîma répondit en ces termes :

« Sache que je suis un être humain, étroitement liée à mon mari, une ouvrière indépendante, une servante, qui possède une famille et que j’habite où il me plaît ; 2585-2586.

» Que je vis seule, que je me nourris de racines et de fruits là, où le soir je trouve un asile. Mon époux a des vertus incalculables et il m’est toujours dévoué. 2587.

» Je lui reste attachée et je suis ce vaillant comme l’ombre suit le corps ; mais, par la volonté du Destin, il eut un amour excessif pour le jeu. 2588.

» Vaincu dans une partie, il s’en est allé seul au fond des forêts ; et moi, j’ai suivi dans les bois mon courageux époux, le consolant, vêtu d’un seul habit, troublé et comme un fou ! Un jour, dans un certain bois, pressé par la faim, l’âme égarée, ce brave, tandis qu’il cherchait à tuer des oiseaux, perdit même cet habit, la seule chose, qu’il possédât. Alors, vêtue d’un seul habit, je suivis en divers lieux mon époux nu, hors de sens et comme un insensé, et mes nuits s’écoulèrent sans goûter le sommeil. A la suite d’un temps assez long, il me laissa endormie, je ne sais où. 2589-2590-2591-2592.

» Il se couvrit de la moitié de mon vêtement et m’abandonna, moi, pure de tout péché. Depuis lors, je cherche mon époux, consumée par le chagrin, le jour et la nuit ; mais je ne vois pas ce mortel, cher à mon cœur et semblable au calice d’un lotus, et je ne trouve nulle part mon époux, ce maître souverain de ma vie, pareil aux Immortels. »

» La mère du roi dit elle-même à la fille de Bhîma désolée, qui se plaignait beaucoup d’une voix affligée, et les yeux remplis de larmes : 2593-2594-2595.

« Demeure avec moi, noble dame ; mon plaisir le plus grand sera d’être avec toi ! Mes gens, s’il te plaît, chercheront ton époux. 2596.

» Il y a plus : ses excursions çà et là doivent le conduire ici. Demeurant avec nous, illustre dame, tu verras ton époux. » 2597.

» À ces paroles de la mère du roi, Damayantî de répondre en ces termes : « Je puis demeurer avec toi, mère d’un héros, à ces conditions : 2598.

» Je ne mangerai pas les restes, je ne ferai pas le lavement des pieds, et je ne parlerai d’aucune manière à d’autres hommes. 2599.

» Qui que soit l’homme, qui me désire, tu devras le punir. L’insensé mérite de toi plus d’une fois la mort : tel est le vœu, que je m’impose. 2600.

» Il faudra que je voie des brahmes pour la recherche de mon époux, si je demeure ici de cette manière : il n’y a pas le moindre doute. 2601.

» Autrement, mon habitation est ailleurs dans ma pensée ! » La mère du roi lui fit cette réponse d’une âme satisfaite : 2602.

« Témoin du vœu, par lequel tu t’es liée, je ferai tout cela ! » Et, quand elle eut parlé ainsi à la fille de Bhîma, monarque des hommes, la mère du roi dit à sa fille, nommée Sounandâ : « Sounandâ, sache [6] que cette femme, belle comme une Déesse, est une ouvrière indépendante. 2603-2004.

» Arrivée à l’égalité de ton âge, qu’elle soit ton amie ! Joue avec elle d’une âme, que la crainte ne trouble jamais. » 2605.

» Quand elle eut reçu Damayantî de cette manière, Sounandâ, environnée de ses amies, retourna, bien joyeuse, dans son palais. 2606.

» Damayantî elle-même se réjouit d’habiter là, comblée d’honneurs, sans trouble et agréablement satisfaite dans tous ses désirs. 2607.

» Après que le roi Nala eut abandonné Damayantî, monarque des hommes, il vit une grande forêt incendiée au milieu de ces bois épais. 2608.

» Il entendit au centre du feu, la voix de quelque Génie ; il courut : « Nala ! » appelait-on à haute voix, et l’on répéta plus d’une fois : « Pounyaçloka ! 2609.

» Ne crains pas ! » A ces mots, Nala d’entrer au milieu de la forêt ; il vit le roi des serpents au teint bleu, orné de pendeloques. 2610.

» Portant ses mains réunies au iront, le Nâga tremblant dit à Nala : « Sache, auguste prince, que je suis le serpent Karkautaka. 2611.

» Je trompai le maharshi Nârada aux macérations immenses ; et, enveloppé de colère, je fus maudit par lui, monarque des enfants de Manou. 2612.

« Reste, me dit-il, quelque part immobile, comme une montagne, jusqu’au temps où vivra Nala ! Je le guiderai de ton côté ! » C’est toi, en effet, qui dois me délivrer de la malédiction, jetée sur moi. 2613.

» Je ne puis, grâce à sa puissance, écarter un pied de l’autre ; je t’enseignerai ce que tu as de mieux à faire : veuille bien me délivrer. 2614.

» Je serai ton ami : il n’existe pas un serpent, qui soit égal à moi. Viens promptement, lève-moi, je me ferai léger pour toi ! » 2615.

» Le roi des serpents se rendit à ces mots pas plus grand que le pouce ; Nala le prit et s’avança avec lui vers un endroit, où la forêt n’était pas incendiée. 2616.

» Quand il fut arrivé dans un lieu plein d’air et libre du feu, le serpent Karkautaka reprit la parole au moment qu’il désirait le quitter : 2617.

« Va, Nishadhain, comptant un certain nombre de tes pas : je te donnerai ensuite, guerrier aux longs bras, ce qu’il y a de plus excellemment avantageux pour toi ! »

» Nala se mit donc à compter ; et, comme il posait le dixième pas, il fut mordu par le Nâga. À peine eut-il reçu la morsure que sa forme disparut aussitôt. 2618-2619.

» Se voyant blessé, le roi s’arrêta avec étonnement et vit en même temps sa forme elle-même dessinée sur le serpent. 2620.

» Karkautaka lui dit, en le flattant : « Les hommes ne te reconnaîtront pas, en ne te voyant plus sous la forme, que j’ai fait disparaître. 2621.

» Tu subiras cette métamorphose, Nala, grâce à mon venin, parce qu’une grande douleur te fut infligée. 2622.

» Cette peine subsistera en toi, grand roi, aussi longtemps que Kali ne t’aura pas délivré des membres pleins de mon poison. 2629

» Persécuté, homme sans péché et qui ne méritais pas ce traitement, tu ne l’as pas maudit dans ta colère ; à cause de cela, je sauverai ta majesté. 2624.

» Grâce à moi, tu n’auras aucun danger, roi tigre des hommes, à craindre, ni des bêtes de proie, ni de l’ennemi, ni des hommes, qui savent le Véda. 2625.

» Mon venin, sire, ne te causera aucune incommodité, et tu obtiendras toujours, Indra des rois, la victoire dans les batailles. 2626.

» Va d’ici, monarque des Nishadhains, à la charmante ville d’Ayodhyâ et rends-toi, sous le nom du cocher Bâhouka, auprès du roi Ritouparna, versé dans les dés. Ce roi te donnera l’habileté aux dés en échange de la science à traiter et diriger les chevaux. 2627-2628.

» Le fortuné rejeton d’ikshwâkou deviendra ton ami ; et, quand tu sauras les dés, tu posséderas le moyen le plus sûr de rentrer dans ton royaume. 2629.

» Ne plonge pas ton âme dans le chagrin ; tu marcheras de compagnie avec ton épouse, ton royaume et tes enfants ; je te le dis en vérité. 2630. » Quand tu auras envie de revoir ton ancienne forme, sire, il te faudra penser à moi et te revêtir de cet habit.

» Couvert de ce vêtement, tu reprendras ta forme passée. » À ces mots, le Nâga de lui offrir une couple de célestes habits ; 2631-2632.

» Et, quand il eut donné à Nala ces instructions et ces vêtements, le roi des serpents disparut aussitôt à ses yeux.

» Après que le Nâga se fut évanoui à sa vue, le Nisha) dhain Nala reprit sa route et, le dixième jour, il entra dans la ville de Ritouparna. 2633-2634. » Il se présenta devant le roi et lui dit : « Je suis Bâhouka, habile à conduire les chevaux ; je n’ai pas dans cet art mon égal sur la terre. 2635.

» Je suis à consulter par les habiles dans les cas difciles ; je sais préparer les mets et je connais parfaitement les arts, que les autres exercent dans ce monde. Je m’efforcerai de faire tout ce qui paraîtrait à d’autres une chose de la plus grande difficulté : prends-moi à tes gages, Ritouparna. » 2636-2637.

« Demeure chez moi, s’il te plaît, Râhouka, répondit celui-ci : je ferai tout cela ; ma pensée de tous les instants est tournée principalement vers une marche rapide. 2638.

» Mets donc tes soins à ce que mes coursiers aient toujours de la vitesse. Tu es le préposé aux chevaux : cent centaines d’or sont tes gages. 2639. » Djîvila et Vârshnéya te seront toujours soumis ; tu seras content de ces deux hommes. Habite chez moi, Râhouka. »

» À ces mots du roi, Nala demeura, comblé d’honneurs, dans la ville de Ritouparna, en compagnie de Djîvila et de Vârshnéya. 2640-2641.

» Le monarque habitait là, toujours occupé de sa chère Vidarbhaine, et tous les soirs il ne manquait jamais à chanter ce çloka seulement : 2642.

« Où la vertueuse femme est-elle couchée maintenant, fatiguée, tourmentée par la faim et la soif, tournant sa pensée vers ce malheureux ? Ou de qui s’approche-t-elle maintenant ? » 2643.

» Au roi, qui parlait ainsi, Djîvila dit une nuit : « Tu pleures continuellement une femme aimée : j’ai le désir de t’entendre, seigneur Râhouka, me dire de qui elle était fille et quelle est cette femme, que tu pleures. » Nala répondit à son compagnon : « Un certain Mandaprajna[7] avait une femme très-estimée, de qui la parole avait une grande autorité, ce Manda fut obligé de se séparer d’elle pour une certaine affaire. 2644-2645-2646 »

» Il erre, éloigné d’elle, l’insensé, accablé par la douleur, consumé par le chagrin, sans sommeil le jour et la nuit. 2647.

» Au temps de la nuit, il se la rappelle et chante ainsi le çloka. Parcourant toute la terre, arrivé quelque part, il habite, sans mériter cette infortune, un lien quelconque, et se la rappelle même encore. Cette femme a suivi son mari dans une forêt pénible. 2648-2649.

» Abandonnée par ce mortel, qui a peu de vertu, la jeune femme, si elle vit encore dans la peine, esseulée, ignorante des routes, accoutumée à une autre condition, 2650.

» Le corps assiégé par la soif et la faim, cette jeune femme, si elle vit encore dans la peine, fut abandonnée, vénérable personne, par l’infortuné Mandaprajna dans une forêt grande, épouvantable, parcourue sans cesse par des animaux carnassiers. » C’est ainsi que le roi Nishadhain, sans perdre le souvenir de Damayantî, habitait, inconnu sous le déguisement, ce palais du monarque. » 2651-2652-3653.

Vrihadaçva reprit, continuant à raconter :

» Après que Nala eut perdu son royaume et qu’il fut tombé avec son épouse au rang des serviteurs, Bhîma d’envoyer des brahmes à la recherche de ce prince, qu’il désirait voir. 2654.

» Il donna aux messagers ses instructions et, leur ayant remis une éminente richesse : « Cherches Nala et ma fille Damayantî, leur dit-il. 2655.

» Cette œuvre étant accomplie et le roi des Nishadhains reconnu, je donnerai un millier de vaches à celui d’entre vous, qui les ramènera. 2656.

» S’il est impossible de ramener ici Damayantî ou même Nala, je n’en donnerai pas moins des dotations de terre, un village, semblable à une ville. 2657.

» Je donnerai une richesse de mille vaches à qui en rapportera seulement des nouvelles ! » Quand il eut parlé ainsi, les brahmes s’en allèrent joyeux à tous les points de l’espace, dans les royaumes étrangers, pensant au Nishadhain et à son épouse ; mais ils ne trouvèrent nulle part Nala ni la fille de Bhîma. 2658-2659.

» Ensuite, un brahme nommé Soudéva, fouillant la délicieuse ville de Tchédi, rencontra la Vidarbhaine dans le palais du roi. 2660.

» Cette femme, d’une beauté alors peu renommée, mais incomparable, se tenait, accompagnée de Sounandâ, dans un jour trois fois saint du roi. 2661. » Quand il vit cette dame supérieure aux grands yeux, maigre, souillée, telle que la lumière du soleil enveloppée d’une masse de fumée, 2662.

» Il conclut d’après les inductions et pensa : « C’est la fille de Bhîma ! » Il se dit : « Comme la dame, que j’ai vue jadis, celle-ci n’est pas moins belle. 2663.

» Je suis au comble de mes vœux maintenant que j’ai vu, semblable à la lune dans sa pléoménie et telle que Çri aimée du monde, cette reine au teint blanc, aux seins ronds et charmants, aux grands yeux de lotus suaves, dissipant grâce à sa splendeur les ténèbres de toutes les plages et pareille à la Volupté, épouse de l’Amour ; 2664-2665.

» Cette femme, aimée comme la clarté de la lune en son plein et, pour ainsi dire, arrachée du lac des Vidarbhains par une faute de la destinée ; 2666.

» Au corps souillé de boue et de poussière, comme une tige arrachée de lotus ou comme la lune, que Râhou dévore dans une nuit de pléoménie. 2667.

» Abattue, troublée par le chagrin, que lui inspire la perte de son époux, elle ressemble à une rivière, dont le cours est desséché, à un lotus dépouillé de ses pétales, à un oiseau effrayé. 2668.

« Bien délicate, douée des membres les plus nobles, accoutumée à des maisons pavées de pierreries, elle est comme un lac de lotus, éminent, riche, saccagé par les trompes des éléphants. 2669.

» De même qu’une tige de lotus brûlée par le soleil ou telle que si elle était arrachée, elle n’est pas ornée, elle, si digne de parures, cette femme, qui possède les qualités de la beauté et de la générosité. 2670.

« Privée de sa famille, privée des chères jouissances de l’amour, elle ressemble au croissant de la lune, couvert dans le ciel par de sombres nuages. 2671.

» Portant un corps affligé par le désir de voir son mari, la plus belle de ses parures était sans aucun doute son époux, elle, que je vois à cette heure sans parures !

» Abandonnée par lui, elle ne brille plus, cette brillante, parce que Nala, privé d’elle, mène une vie excessivement déplorable ! 2072-2073.

» Elle porte son corps sans périr de chagrin ! Mon âme est dans le trouble, en voyant affligée, elle, qui mérite le plaisir, cette femme aux cheveux noirs, aux grands yeux de lotus ! Quand donc aura-t-elle traversé cette douleur et se reposera-t-elle sur la rive ultérieure du chagrin, heureuse comme la vertueuse Rohinî de sa réunion avec l’astre des nuits ? Le roi Nishadhain, tombé du trône, ayant recouvré la terre, ne sera pas insensible sans doute à la joie d’avoir pu retrouver cette femme, née dans une telle famille, douée d’un tel caractère et florissante de jeunesse. 2674-2675-2676-2677.

» Le Nishadhain est digne de la Vidarbhaine et cette dame aux yeux noirs est digne de lui. Il me sied de rassurer cette épouse, qui aspire à la vue d’un époux incomparable, plein d’âme et d’énergie. Je vais donc relever le courage de cette dame, au visage semblable à la pleine lune, plongée dans la rêverie et désolée, elle, qui jamais auparavant n’avait connu la douleur ! » Quand il eut considéré les choses par ces diverses causes et sous différents caractères, le brahme Soudéva s’approcha de la fille de Bhîma et lui dit : « Je suis Soudéva, Vidarbhaine, le cher ami de ton frère. 2678-2679-2680-2681.

» Docile aux ordres du roi Bhîma, je suis venu ici à ta recherche. Ton père, la reine, ta mère, et tes frères se portent bien ! 2682.

» Tes nobles enfants demeurent là, jouissant l’un et l’autre d’une bonne santé. Ta famille entière semble, à cause de toi, avoir exhalé son dernier souffle. 2683.

» Des brahmes, qui te cherchent, parcourent la terre par centaines. » Aussitôt, Youddhishthira, que Damayantî eut reconnu Soudéva, 2684.

» Elle l’interrogea successivement sur tous ses amis, et, déchirée par le chagrin, sire, elle pleura beaucoup, 2685.

» En voyant le brahme de haut rang, ami de son frère ; et Sounandà, très-affligée, à la vue des larmes, qu’elle versait,

» Causantà part avec Soudéva, dit ces mots, Bharatide, à sa mère : « L’ouvrière indépendante fond en larmes,

» Depuis qu’elle s’est abouchée avec un brahme. Sache ce qu’elle a, si tu le juges convenable. » La mère du souverain de Tchédi sortit alors du gynœcée royal et s’avança jusqu’au lieu, où la jeune femme était avec le brahme : elle fit amener Soudéva, monarque des hommes, 2686-2687-2688-2689.

» Et lui demanda : « De qui cette noble femme est-elle l’épouse ? ou de qui est-elle fille ? Comment cette belle aux yeux charmants est-elle séparée de sa famille et de son époux ? 2690.

» Tu la connais, brahme : comment est-elle devenue ce qu’elle est. Je désire entendre complètement toute cette histoire de ta bouche. 2691.

» Réponds à mes questions avec sincérité sur cette femme à la beauté céleste. » À ces mots, sire, l’excellent brahme Soudéva, pénétré de plaisir, lui raconta l’histoire exacte de Damayant. 2692-2693.

« Il est chez les Vidarbhains, dit Soudéva, un monarque vertueux, à la grande splendeur : on l’appelle Bhîma. Cette illustre dame est sa fille : Damayantî est son nom.

» Il est un roi des Nishadhains, fils de Viraséna ; il est appelé Nala. Cette noble femme est l’épouse de ce roi sage, qui porte aussi le nom de Pounyaçloka. 2694-2695.

» Son frère l’a vaincu au jeu ; ce monarque de la terre a perdu son royaume. Il s’en est allé avec Damayantî, et qui que ce puisse être ne sait où. 2696.

» Nous parcourons cette terre à cause de Damayantî ; cette jeune dame est entrée dans la maison de ton fils.

» Il n’existe pas une fille de Manou, qui lui soit égale en beauté : elle porte entre les deux sourcils un signe naturel des plus distingués. 2697-2698.

» Il ressemble au lotus rouge au milieu de sa carnation d’azur. Je l’ai vu sur elle, caché qu’il est, couvert par la souillure, comme la lune est masquée par un nuage.

» Le créateur a fait de cette marque un signe pour la prospérité ; et, de même que le croissant de la lune troublée ne brille pas d’une grande lumière au quatrième jour, telle on ne voit pas luire sa beauté ; et son corps, couvert de souillures, pareil à l’or, mais non paré, ne resplendit pas manifestement. 2699-2700-2701.

» Cette tache sur ce corps me révèle cette jeune femme : je reconnais ici la reine, comme on devine à la chaleur un feu caché. » 2702.

» À peine Soudéva eut-il articulé ces paroles, Sounandâ aussitôt de laver la souillure, qui dérobait le signe à la vue ; 2703.

» Et, l’impureté détruite, le signe naturel de Damayantî brilla comme la lune dans un ciel dégagé de ses nuages.

» À la vue de cette marque, Bharatide, Sounandâ et la mère du roi embrassent la jeune femme, et restent environ une heure ne faisant que verser des larmes. 2704-2705.

» La mère du roi essuye enfin ses pleurs et prononce lentement ces paroles : « Tu es la fille de ma sœur, qui m’est révélée par ce signe. 2706.

» Ta mère et moi, nous sommes les filles charmantes à voir du magnanime roi Soudâman, le souverain des Daçârnains. 2707.

» Elle fut donnée au roi Bhîma et moi à Vîrabâhou. Tu étais née à peine, quand je te vis chez les Daçârnains dans le palais de mon père. 2708.

» La maison de notre père est pour toi ce qu’elle est pour moi, et telle que la souveraine puissance est à moi, ainsi est-elle à toi, Damayantî. » 2709.

» Damayantî, d’une âme joyeuse, s’inclina devant elle et, monarque des hommes, elle adressa ces paroles à la sœur de sa mère : 2710.

« Inconnue même, j’ai trouvé chez toi une habitation agréable : j’ai toujours été comblée de toutes les choses désirées, j’ai toujours été défendue par toi. 2711.

» Mon séjour ici, d’agréable qu’il était, serait plus agréable encore, sans aucun doute ; mais j’ai été longtemps absente, veuille bien me donner congé, ma mère.

» Conduits chez mon père, mes deux faibles enfants y demeurent. Abandonnés par leur père et par moi, comment ne seraient-ils pas accablés de chagrin ? 2712-2713.

» Si tu veux faire ici une chose, qui me soit agréable, ordonne qu’on me prépare vite un char : je désire retourner chez les Vidarbbains. » 2714.

« Soit ! » répondit avec joie la sœur de sa mère ; et la mère du roi, sire, fit partir, avec l’approbation de son fils, l’éminente jeune femme dans une litière, que portaient des hommes, ô plus auguste des Bharatides, défendue par une grande armée et bien pourvue d’habits, de vivres et de breuvages. 2715-2716.

» Enfin, peu de temps après, elle arriva chez les Vidarbhains, où elle reçut les honneurs, que sa famille entière lui rendit avec joie. 2717.

» Ayant retrouvé ses deux enfants, sa mère, son père, tous ses parents et tous ses amis en parfaite santé, l’illustre reine Damayantî, monarque des hommes, honora les Dieux et les brahmes d’une manière supérieure.

» Le prince, joyeux de voir sa fille rendue à ses yeux, rassasia les désirs de Soudéva avec un millier de vaches, un village et d’autres richesses. 2718-2719-2720.

» Reposée dans le palais de son père, quand l’aube du jour eut éclairé la nuit, elle dit, sire, ces paroles à sa mère : 2721.

« Si tu veux que je vive, efforce-toi, ma mère, je le dis en vérité, de faire venir Nala, ce héros des hommes. »

» A ces mots de Damayantî, la reine, vivement affligée et baignée de larmes, ne fit aucune réponse. 2722-2723.

» Quand tout le gynœcée la vit, plongée dans une telle condition, il retentit de fond en comble de tristes hélas ! hélas ! et versa un torrent de larmes. 2724.

» Elle dit ensuite ces paroles au grand roi Bhîma, son époux : « Damayantî, ta fille, regrette son mari ; 2725.

» Et, bannissant la pudeur, elle te dit elle-même, sire : « Que tes domestiques s’en aillent à la recherche de Pounyaçloka. » 2726.

» A cet avertissement de son épouse, le roi envoya des brahmes soumis à sa volonté par tous les points du monde avec cet ordre : « Efforcez-vous de découvrir Nala. » 2727.

» Alors tous les brahmes, au moment de leur départ, vont trouver Damayantî sur les injonctions du roi, et lui exposent leur mission. 2728.

« Répétez çà et là mainte et mainte fois ces paroles dans tous les royaumes, leur dit la fille de Bhîma : 2729.

« Où es-tu allé, joueur, après que tu eus coupé la moitié de mon vêtement, et que, moi, ton épouse dévouée, tu m’eus abandonnée, toi, mon époux, dans mon sommeil, au milieu d’une forêt ? 2730.

» Elle t’attend, cette jeune femme, de la manière que tu lui as indiquée, consumée d’un profond chagrin, couverte de la moitié d’un vêtement et pleurant cent larmes à la fois. Rends-moi ta faveur, héroïque prince, et donne-moi une réponse. » 2731-2732.

» Tenez ce langage et dites encore d’autres paroles de manière qu’il soit touché de compassion à mon égard : en effet, le feu ne brûle pas une forêt, s’il n’est pas agité par le vent. 2733.

« C’est à l’époux de nourrir et de protéger son épouse. Comment ces deux choses ont-elles péri en toi, homme vertueux et qui sais le devoir ? 2734. » Ta majesté fut toujours dite savante, généreuse, pleine de miséricorde ; elle est devenue insensible, je le crains, d’après la perte de ma fortune. 2735.

» Mets donc ta compassion sur moi, tigre des hommes. Ton premier devoir, c’est l’humanité, ai-je ouï dire. » 2736.

» S’il ne vous est fait aucune espèce de réponse, informez-vous de toutes les manières : « Qui est cet homme ? Et où est-il ? » 2737.

» Mais, s’il est un homme, qui puisse répondre à ces paroles, recevez sa réponse, ô les plus grands des brahmes, et rapportez-la moi. 2738.

» Revenez sans paresse et cachez-lui bien que, si vous avez parlé, ce fut suivant mon ordre. 2739.

» S’il est riche, ou s’il est pauvre, ou s’il est dans l’impuissance, sachez ce qu’il a le désir de faire. » 2740.

» Quand Damayantî leur eut parié de cette manière, sire, les brahmes de s’en aller à tous les points du monde chercher Nala, plongé alors dans l’infortune. 2741.

» Mais ils eurent beau fouiller les royaumes étrangers, les villages, les hermitages, les parcs de tous les pâtres, ces brahmes n’y trouvèrent point Nala. 2742.

» Ils firent entendre çà et là, souverain des hommes, les paroles, dont ils étaient chargés et comme Damayantî les avait prononcées. 2743.

» Après beaucoup de temps écoulé, un brahme, nommé Parnâda, revint à la ville, où il tint ce langage à la fille de Bhîma : 2744.

« Occupé, Damayantî, à chercher le roi des Nishadhains Nala, je me suis rendu à la ville d’Ayodhyâ, où je me suis approché du Bhangâsouride. 2745.

» J’ai fait entendre ta parole, comme tu l’as prononcée, noble dame, à l’éminent Ritouparna au milieu d’une grande assemblée. 2746.

» À ce langage, le roi Ritouparna, ni qui que ce soit dans cette assemblée ne répondit pas un seul mot, quoique je lui eusse parlé plus d’une fois. 2747.

» Mais, après que le roi m’eut donné congé, un certain homme de Ritouparna, nommé Bâhouka, me dit à part :

» (C’est un individu aux bras courts, difforme, le cocher de cet Indra des hommes, habile à conduire les chevaux rapidement et cuisinier expert dans l’art de préparer les mets :) 2748-2749.

» Il poussa de nombreux soupirs, versa mainte et mainte fois des larmes, m’interrogea sur ma santé et me dit ensuite ces paroles : 2760.

« De nobles dames, tombées dans l’infortune, se défendent elles-mêmes. On gagne le Swarga par la vérité, sans aucun doute. 2761.

» Délaissées par leurs époux, les femmes de qualité ne s’irritent jamais : elles portent la vie comme la cuirasse de la vertu. 2752.

» Celle-ci ne doit pas s’irriter ici de ce qu’elle fut abandonnée par le sien en délire, placé dans une situation pénible et tombé du bonheur. 2753.

» Elle ne doit pas, cette femme au teint bleu, s’irriter contre son époux, consumé par les soucis et qui, cherchant de la nourriture, vit les oiseaux emporter son vêtement. 2754.

» Elle ne le doit pas, honorée ou non, quand elle a vu son époux, croulé du trône, dépouillé de sa prospérité, précipité dans l’infortune et tombé dans un tel état. » 2755.

» Sur les paroles de cet homme, je suis revenu ici en toute hâte. Maintenant que ta grâce fasse connaître au roi ce témoignage. » 2756.

» À ce rapport de Parnâda, monarque des hommes, Damayantî, les yeux remplis de larmes, fut trouver sa mère et lui dit à part : 2757.

« Cette chose, ma mère, ne doit jamais être confiée au roi ; je vais envoyer en ta présence Soudéva, le plus vertueux des brahmes. 2758.

» Agis de telle sorte que sa majesté ne connaisse pas mon opinion, si tu veux faire une chose, qui me soit agréable. 2759.

» Que Soudéva s’en aille vite, sans tarder, à la ville d’Ayodhyâ, pour me ramener Nala avec la même bonne fortune qu’il m’a ramenée moi-même promptement au milieu de mes parents ! » Ensuite, la noble Vidarbhaine honora d’une richesse infinie le saint brahme Parnâda, quand il se fut bien reposé : « Je te donnerai encore plus de richesse, brahme, lui dit-elle, une fois que Nala sera venu ici. 2760-2761-2762.

» En effet, ô le plus vertueux des brahmes, tu auras fait pour moi une œuvre considérable, qu’un autre n’aurait pas accomplie, en me réunissant bientôt à mon époux ! »

» À ces mots, le brahme au bien grand cœur, ayant relevé son courage par les bénédictions les plus fortunées, retourna dans sa maison, heureux d’avoir conduit sa mission à bonne fin. 2763-2764.

» Damayanti, adressant la parole à Soudéva, lui dit, pleine de douleur et de chagrin, en présence de sa mère, Youddhishthira : 2765.

« Va à la ville d’Ayodhyâ, Soudéva et dis ces paroles au roi Ritouparna, qui y demeure, comme si tu étais venu pour son plaisir : 2766.

« Damayantt, la fille de Bhîma, célèbre de nouveau un swayamvara : les rois et les fils de rois affluent de tous les côtés à la ville du Vidarbha. 2767.

» Le jour fixé est celui qu’on verra demain : fais diligence, si tu veux y assister, dompteur des ennemis.

» À l’instant où le soleil se lève, elle choisira un second époux ; car on ne sait pas si le héros Nala vit encore. » 2768-2769.

» À ces mots, le brahme Soudéva s’en alla, auguste majesté, et répéta au roi Ritouparna ce que Damayanti lui avait dit. 2770.

» À peine eut-il entendu ce langage de Soudéva, le monarque Ritouparna, flattant son cocher d’une voix caressante, dit à Bâhouka : 2771.

» Je désire aller dans un seul jour chez les Vidarbhains au swayamvara de Damayantî, si tu le crois possible, toi, Bâhouka, à qui est connue la vraie nature des chevaux. »

» Quand le souverain lui eut parlé de cette manière, fils de Kountî, l’esprit de Nala fut déchiré par la douleur, et cet homme au grand cœur agita ces réflexions :

« Damayantî agirait-elle ainsi par le délire, où l’a jeté sa douleur ? Ou serait-ce un grand moyen, qu’elle imagine pour me ramener ?

» Malheur, hélas ! la chaste Vidarbhaine aimait son époux, et je l’ai offensée, moi vil, misérable, qui ouvris mon cœur à la pensée du crime ! 2772-2773-2775.

» Mais la nature des femmes est inconstante ; et ce serait pour moi une grande tache dans le monde, si elle tenait cette conduite dans son désespoir, mon offense ayant détruit l’amour de cette femme à la taille svelte, troublée par le chagrin, que mon abandon lui inspire !… Voilà ce que jamais elle ne fera, surtout quand elle est mère ! 2776-2777.

» J’irai et je connaîtrai la vérité ou le mensonge ! Je tournerai ce désir bien arrêté de Ritouparna à mon intérêt particulier. » 2778.

» Quand il eut décidé cette résolution dans sa pensée, Bâhouka, l’âme affligée et ses mains réunies au front, de répondre en ces termes au roi Ritouparna : 2779.

« Sire, je t’en fais la promesse ; tu iras en un seul jour, tigre des hommes, à la capitale des Vidarbhains. » 2780.

» Bâhouka fit l’inspection des coursiers, et, d’après l’ordre du Bhangâsouride, il entra dans l’écurie des chevaux. 2781.

» Quoique Ritouparna à chaque instant le pressât de se hâter, Bâhouka, qui désirait bien connaître les chevaux, y songea mainte et mainte fois. 2782.

» Il choisit des chevaux maigres, puissants, capables d’une longue route, pleins de force et d’énergie, en lesquels dominaient les qualités de la race, dépourvus de marques viles, aux vastes lombes, aux grandes mâchoires, purs, nés sur les bords du Sindhou, avec dix boucles de crins et la vitesse du vent. 2783-2784.

» Le roi, les ayant vus, dit, saisi d’un léger mouvement de colère : « Que prétends-tu faire ? Ton choix trompera notre attente ! 2785.

» Comment ces chevaux de mon écurie, qui ont peu de souffle et de vie, pourront-ils nous porter ? Comment de tels coursiers pourront-ils marcher une longue route ? »

« Une marque sur le front, lui répondit Bâhouka, deux sur la tête, quatre sur le flanc droit et le flanc gauche, autant sur la poitrine, une sur le dos : voilà à quels signes on distingue les bons chevaux. 2786-2787.

» Ces coursiers iront dans le Vidarbha, je n’en fais aucun doute ; mais, parle, sire, et j’attèlerai les autres, que tu juges plus convenables. » 2788.

» Ritourpama reprit :

« Tu connais la vraie nature des chevaux, Bâhouka ; tu es habile ; hâte-toi d’atteler ceux, que tu penses capables. » 2789.

» L’adroit Nala d’atteler aussitôt à son char quatre vigoureux coursiers, doués de rapidité, en qui étaient innées les vertus de la race. 2790.

» Le roi, plein de hâte, s’empressa de monter sur le char attelé, et les chevaux légers de précipiter leurs pieds sur la terre. 2791.

» Le fortuné roi Nala, sire, le plus excellent des hommes, avait caressé les chevaux, pleins de force et d’énergie,

» Après qu’il eut retenu ses coursiers avec les rênes, il eut envie de partir, fit monter le cocher Vârshnéya et déploya la plus grande vitesse. 2792-2793.

» Les excellents coursiers, que Bâhouka excitait suivant l’art, volèrent au milieu des airs à la stupéfaction du maître.

» Quand il vit les chevaux traîner le char avec la rapidité du vent, le fortuné souverain d’Ayodhyâ fut transporté de la plus haute admiration. 2794-2795.

» Lorsqu’il entendit le bruit du char et qu’il vit diriger son attelage, Vârshnéya de penser alors que Bâhouka connaissait l’art de manier les chevaux : 2796.

« Cet homme, se disait-il, ne serait-il pas Matali, le cocher du roi des Dieux ? Tant sont grands ces signes, que l’on voit dans le héros Bâhouka ! 2797.

» Ne serait-il pas Çâlihotra, qui sait la vraie nature de la race des chevaux, et dont le corps d’une beauté supérieure est passé dans la condition humaine ? 2798.

» Ou bien ne serait-ce pas le roi Nala, le vainqueur des cités ennemies ? Voilà donc cette majesté revenue ! » C’était ainsi qu’il pensait. 2799.

« Nala sait la science, Bâhouka ne l’ignore pas : je vois une science égale dans Bâhouka et dans Nala. 2800.

» De plus, il y a égalité d’âge en Bâhouka et en Nala… Cependant Nala à la grande vigueur n’atteindra jamais à la science de celui-ci ! 2801.

» Ces magnanimes parcourent inconnus cette terre, livrés à différents destins et sous des apparences, signalées dans les Çâstras. 2802.

» Il y aurait doute en mon esprit sur cette difformité du corps ; et de plus il n’aurait pas la taille : voilà quel est mon sentiment. 2808. »

» La mesure de l’âge est la même, mais il y a une différence dans les formes : Nala est doué, je pense, de toutes les qualités ; mais il n’en est point ainsi de Bâhouka. »

» C’est ainsi, grand roi, que, roulant une foule d’idées en son cœur, pensait Vârshnéya le cocher de Pounyaçloka. 2806-2805.

» Ritouparma, ce roi Indra des rois, songeant à la connaissance des chevaux, que possédait Bâhouka, s’en réjouissait avec le cocher Vârshnéya. 2806.

» Admirant son attention, sa vigueur, la direction des chevaux, ses efforts des plus grands, il savourait un plaisir infini. 2807.

» Il traversait rapidement les rivières, les montagnes, les forêts et les lacs, comme un oiseau, qui fend l’air.

» Tandis que le char volait, le vainqueur des cités ennemies, le roi Bhangâsouride vit tomber à terre son vêtement supérieur. 2808-2809.

» Alors qu’il s’empressait de resaisir son habit tombé, le roi magnanime dit à Nala : « Je vais le ramasser !

» Retiens ces coursiers à la marche rapide : attends un instant, homme à la vaste intelligence, que Vârshnéya m’ait rapporté ici mon vêtement. » 2810-2811.

« Ton habit est tombé loin d’ici ! répondit Nala ; nous l’avons déjà passé d’un yodjana ; il n’est plus possible de le reprendre. » 2812.

» Nala parlait encore, quand le roi Bhangâsouride arriva sur l’orée d’un bois, sire, où s’élevait un beleric myrobolan, chargé de fruits. 2813.

» À sa vue, le roi dit en se hâtant à Bâhouka : « Vois, cocher, ma faculté éminente pour compter ! 2814.

» Aucun homme ne sait tout, il n’existe personne, qui sache tout, et nulle part la science n’a mis son habitation dans un seul homme. 2816.

» Tu vois, Bâhouka, les feuilles et les fruits, qui sont à cet arbre ; ce qui en est tombé çà et là est au nombre de cent, plus un, avec un fruit. Il y a sur les deux grosses branches cinq kotis de feuilles. 2816-2817.

» Sépare dans ta pensée les deux mères branches et tous les rameaux, qui les accompagnent, tu trouveras sur eux deux mille cent moins cinq fruits. » 2818.

» Alors Bâhouka dit au roi : « Sire, ô toi, qui traînes les ennemis, c’est bien te vanter devant moi ! 2819.

» Je vais rendre la chose évidente, en arrachant ce beleric myrobolan ; il n’y aura pas d’incertitude, sire, le compte en étant fait ici. 2820.

» J’arracherai l’arbre à tes yeux, auguste majesté : en effet, je ne sais pas s’il en est ainsi ou non. 2821.

» Je compterai ses fruits sous tes regards, monarque des hommes. Que Vârshnéya retienne un moment les rênes des coursiers ! » 2822.

» Le roi dit à son cocher : « Ce n’est pas le temps de s’amuser ! » Mais Bâhouka, déployant un suprême effort, lui répondit : 2823.

« Attends un instant ; je sais que ta majesté est pressée, mais ce voyage suit une route heureuse. Tiens ! cocher Vârshnéya. » 2824.

» Ritouparna lui dit, en le caressant, rejeton de Kourou : « C’est toi, qui es le cocher, Bâhouka ; il n’y en a pas d’autre sur la terre. 2825.

» Je désire aller par toi dans le Vidarbha, homme expert à conduire les chevaux ; j’ai recherché ton assistance, ne veuille pas me susciter un obstacle. 2826.

» J’accomplirai le désir, que tu me témoigneras, Bâhouka, si marchant à cette heure, où nous avons le soleil, tu montres la Vidarbhaine à mes yeux. » 2827.

» Compte le béleric myrobolan, dit Bâhouka ; je te conduirai ensuite vers la Vidarbhaine : exécute ma parole. »

« Compte le seul endroit de la branche, que je t’ai montrée, mortel sans péché, reprit le roi, en quelque sorte malgré lui. 2828-2829.

» Compte ses fruits, ô toi, qui sais la vérité et apporte-nous la joie. » Nala descendit lestement du char et bientôt il eut arraché l’arbre. 2830.

» Puis, saisi d’étonnement, il parla au monarque en ces termes : « J’ai compté autant de fruits que tu as dit. 2831.

» J’ai vu, sire, ta faculté plus que merveilleuse ; je désire entendre la science, qui fit naître ce prodige. » 2832.

» Le roi dit, pressé d’arriver : « Sache que je connais la science des dés, et que je suis habile calculateur. »

« Donne-moi cette science, répondit Bâhouka, et reçois de moi, sire, la science des chevaux. » 2833-2834.

» Alors, séduit par l’importance de la chose et par son désir de posséder la science hippique, le roi Ritouparna dit à Bâhouka : « Qu’il en soit ainsi ! 2835.

» Reçois, telle que tu l’as dit, cette science éminente des dés ! Ce mien dépôt, Bâhouka, demeure en toi comme est en toi la science des chevaux ! » 2836.

» A ces mots, Ritouparna fit part de sa science à Nala, et celui-ci avait à peine reçu la science des dés que Kali déserta son corps. 2837.

Bâhouka vomit longtemps de sa bouche le poison amer du serpent Kali, et le feu de la malédiction sortit alors de ce prince malheureux. 2838.

» Le roi, déchiré par elle, fut long-temps comme un égaré ; et, quand il se fut délivré lui-même du poison, Kali de reprendre sa forme. 2839.

» Le souverain des Nishadhains, Nala voulut, irrité, le maudire ; mais Kali effrayé, tremblant, joignant ses mains au front, lui dit : 2840.

« Réprime ta colère, monarque des hommes ; je te donnerai une gloire éminente. La mère d’indraséna irritée m’a jadis maudit, quand elle fut abandonnée par toi. Ensuite cruellement oppressé, Indra invaincu des rois, j’habitai dans toi avec une vive douleur. 2841-2842.

» Consumé, nuit et jour, par le venin du roi des Nâgas, j’ai recours à ta protection : écoute cette parole de ma bouche. 2843.

» Les hommes, qui, dans le monde, parleront sans cesse de toi, n’auront jamais à redouter un danger, qui vienne de ma part, si tu ne lances pas une imprécation contre moi, quand, frappé déjà par ta femme, j’ai recours à ta protection. » À ces mots, le roi Nala de comprimer sa colère. 2844-2845.

» La peur fit entrer précipitamment Kali dans le beleric myrobolan, et dès-lors on ne vit plus Kali s’entretenir avec le Nishadhain. 2846.

» L’immolateur des héros ennemis, le roi vigoureux des Nishadhains, libre de soucis et doué d’une joie infinie, remonta dans son char et regagna le temps perdu à compter les fruits, en marchant vers la cité avec une légèreté extrême et ses rapides coursiers. 2847-2848.

» Le beleric myrobolan cessa d’être en honneur parce qu’il avait prêté un azyle à Kali. Nala d’une âme joyeuse pressa mainte et mainte fois ses rares chevaux, qui semblaient voler comme des oiseaux : le roi à la grande renommée s’avança, tournant la face aux Vidarbhains ; 2849-2850.

» Et Kali même, après qu’il eut évité la malédiction de Nala, reprit le chemin de son habitation. Le grand monarque Nala fut délivré de son oppression fiévreuse ; mais, affranchi de Kali, il n’avait pas repris sa forme. 2851.

» Ensuite, il fut annoncé au roi Bhîma que Ritourparna au courage infaillible arrivait chez les Vidarbhains à l’heure du soir. 2852.

» Sur l’ordre de Bhîma, il entra dans la ville de Kountina. Tous les points cardinaux et les plages intermédiaires résonnaient au bruit de son char. 2853.

» La foule entendit le fracas du char, les chevaux de Nala, et fut transportée de joie en sa présence. 2854.

» Damayantî elle-même entendit le bruit profond du char, semblable à celui du nuage, tonnant au milieu de la saison pluvieuse. 2855.

» La multitude fut saisie d’un immense étonnement à ce violent tumulte des chevaux, contenus sous la main de Nala. 2856.

» La fille de Bhîma estima que le bruit du char égalait celui des coursiers. Les paons, qui perchaient sur les maisons, les éléphants au milieu des étables et les chevaux entendirent résonner le char du maître de la terre. À ce bruit, levant la tête, comme s’ils désiraient l’arrivée des nuages, les éléphants et les paons de pousser des cris.

« Comme le bruit de ce char, qui remplit la terre, jette la joie dans mon cœur, c’est le toi Nala, qui arrive ! ainsi parla Damayantî. Si je ne vois pas cet héroïque Nala au visage pareil à la lune, aux vertus incalculables, j’en mouril n’y a nul doute ! Si je n’entre pas dans les bras de ce héros à l’attouchement délicieux, je cesserai d’être ; je n’en fais aucun doute ! Si le Nishadhain, qui retentit comme un nuage, ne vient pas à moi, je monterai aujourd’hui même sur un bûcher, où brûle un feu semblable à l’or ! Si cet Indra des rois, qui a la force d’un éléphant ivre et le courage d’un lion, ne vient pas auprès de moi, j’en mourrai : il n’y a là aucun doute ! Je ne me rappelle aucun mensonge ; je ne me rappelle aucune offense, ni une parole vaine, qui me soit jamais échappée ; et ce héros Nishadhain patient, généreux, supérieur aux rois, qui suit en secret des impulsions nobles, est pour moi tel qu’un eunuque ! Séparé de ce qui lui est agréable, ce cœur de moi, qui me rappelle ses qualités et ne suis occupée jour et nuit que de cette pensée, est déchiré par le chagrin ! » Ainsi gémissait la princesse, fils de Bharata, comme une personne, qui a perdu l’esprit (De la stance 2867, à la stance 2868.)

» Elle monta sur le sommet élevé de son palais avec le désir de voir Pounyaçloka, et vit le char entrer dans la moyenne enceinte, Ritourparna, accompagné de Vârshnéya et de Bâhouka. Ceux-ci descendirent du grand char. 2868-2869.

» Ils dételèrent les chevaux et rangèrent le char. Le monarque Ritouparna après eux quitta le banc du char.

» Il s’approcha du roi Bhîma au courage infaillible, et celui-ci le reçut avec les plus grands honneurs. 2870-2871.

» Honoré par ce roi, le souverain de la terre et des hommes habita dans la charmante cité de Kountina.

» Promenant ses regards de tous les côtés, il ne vit alors. Il s’aboucha avec Bhîma, le monarque du Vidarbha, il n’obtint pas l’hymne des femmes, qu’on accorde même à la légère et sans cause. « Que dois-je faire pour toi ? Sois ici le bienvenu ! » lui demanda Bhîma. 2872-2873-2874.

» Ce prince ne savait pas qu’il était venu pour sa fille. Ritouparna, le sage roi, de qui le courage ne se démentait jamais, ne voyait d’aucune manière ou le roi ou la fille du roi ; on ne parlait pas de swayamvara ; on ne voyait pas les brahmes se réunir. 2875-2876.

» Le monarque du Koçala, considérant ces choses dans sa pensée, vint trouver Bhîma et, s’inclinant devant sa majesté, lui dit : « Me voici venu ! » 2877.

» Bhîma souriant pensait bien à la venue du prince ; mais la cause en était loin de son esprit à plus de cent yodjanas ? 2878.

« Il a devancé les autres rois, se disait-il, et il est venu me saluer ; il a traversé de nombreux villages, et n’a point obtenu sans doute ce qui était convenable. 2879.

» La cause de sa venue, tout l’indique, est une petite affaire : dans la suite, je saurai quelle est cette cause, et ce qu’elle n’est pas ! » Le monarque, ayant honoré son hôte, lui donna congé. « Repose-toi, lui dit-il mainte et mainte fois ; tu es fatigué. » 2880-2881.

» Le prince satisfait, l’âme joyeuse, honoré par le monarque satisfait, se retira, accompagné des serviteurs du roi, et entra dans l’habitation, qui lui était assignée. 2882.

» Après que le roi Ritouparna s’en fut allé, escorté par Vârshnéya, Bâhouka prit le char et passa avec lui dans la remise des chars. 2883.

» Il détela ses chevaux, les pansa lui-même, suivant le Traité, et, quand il eut rendu la vigueur aux coursiers, il fit son lit sur le siège. 2884.

» Quand Damayantî, consumée par le chagrin, vit le roi Bhangâsouride, le fils du cocher Vârshnéya et Bâhouka sous le travestissement, 2885.

» La Vidarbhaine pensa : « À qui était ce char si bruyant ! Tel était son grand bruit qu’on aurait dit le char de Nala même, et cependant je ne vois pas le Nîshadhain ! 2886.

» Peut-être Vârshnéya a-t-il appris de lui cette science ; et voilà pourquoi ce char roulait avec un bruit si grand qu’on aurait dit le char de Nala ! 2887.

» Peut-être Ritouparna est-il un roi comme était Nala : aussi le bruit de son char semble-t-il celui du char de Nala. » 2888.

» Ces réflexions faites, monarque des hommes, la belle Damayantî envoya une messagère à la recherche du Nishadhain : 2889.

« Va, Kéçinî ! sache, dit-elle, qui est ce conducteur de char, ce Bâhouka le court, le difforme, que voilà couché sur le siège du char. 2890.

» Va, noble femme ; et, commençant par des paroles douces, interroge avec attention cet homme sur sa bonne santé ; car il est, irréprochable dame, un homme suivant la vérité. 2891.

» Il y a ici un grand doute pour moi : serait-il le prince Nala ? Parle-lui de manière à mettre la satisfaction dans mon âme et la joie dans mon cœur. 2892.

» À la fin de l’entretien, vertueuse et ravissante dame, fais bien attention à sa réponse, comme au langage d’un ascète. » 2892.

» La messagère, étant allée, parla à Bâhouka avec attention ; et la noble Damayantî regardait au sommet de son palais. 2894.

« Sois le bien-venu, Indra des hommes ! lui dit Kéçini ; je te demande comment va ta santé. Écoute attentivement, homme éminent, la parole de Damayantî. 2895.

» Quand êtes-vous partis et quelle raison vous amène ici ? Parle ! La Vidarbhaine désire entendre cela de ta bouche suivant la vérité. » 2896. Bâhouka lui répondit :

« Le magnanime roi du Koçala entendit un brahme dire : « Demain Damayantî doit célébrer un second swayamvara. » 2897.

» À cette nouvelle, le monarque est parti, accompagné de moi et de son cocher, avec ses chevaux de première qualité, qui ont la vitesse du vent et peuvent marcher cent yodjanas. » 2898

« Et celui, qui est le troisième d’entre vous, d’où vient-il ? observa Kéçini. De qui est-il fils ? Et toi, qui est ton père ? Et comment cette affaire te fut-elle confiée ? »

« On l’appelle Vârshnéya, reprit Bâhouka ; il était cocher de Pounyaçloka, noble dame ; après la fuite de Nala, il entra au service du Bhangâsouride. 2899-2900.

« Moi, je suis versé dans la science hippique ; Ritouparna m’a confié la conduite de son char ; il m’a préposé lui-même à la direction des chars et la préparation des mets. » « Mais Vârshnéya doit savoir où et comment s’en est allé le roi Nala ! répliqua Kéçinî. Il a dû te raconter cela, Bâhouka ! » 2901-2902.

« Les deux enfants de Nala aux bonnes œuvres, dit Bâhouka, ont été amenés ici ; ensuite, il s’en est allé à sa volonté, et Vârshnéya même ne sait pas où est le Nishadhain. 2903.

» Nul homme ne connaît Nala, femme illustre ; il erre inconnu dans ce monde ; le souverain de la terre a perdu sa forme. 2904.

» Celle, qui est la plus proche de lui, connaît-elle Nala elle-même ? En effet, Nala ne dit jamais quels traits il porte maintenant. » 2905.

« Ce brahme, qui est allé d’abord à Ayodhyâ, fit Kéçinî, a répété mainte et mainte fois ces paroles d’une femme : 2906.

« Où t’en es-tu allé, joueur, après que tu eus coupé la moitié de mon vêtement et que toi, mon époux, ta m’eus abandonnée, moi, ton épouse dévouée, endormie au milieu d’une forêt ? 2907.

» Consumée de chagrins les jours et les nuits, couverte avec une moitié de vêtement, elle attend de la manière que tu l’as ordonné, 2908.

» Environnée de ta faveur, cette femme, qui pleure toujours dans une telle douleur ; et donne-moi, prince héroïque, une réponse. 2909.

» Dis, seigneur à la haute sagesse, dis ce récit aimé d’elle ; la vertueuse Vidarbhaine désire entendre cette parole même. 2910.

» La princesse du Vidarbha a l’envie d’entendre ta bouche répéter cette réponse, qui fut jadis rendue par toi au brahme touchant ces paroles d’elle. » 2911.

» À ces mots de Kéçinî, rejeton de Kourou, le cœur de Nala fut troublé par la douleur et ses yeux se remplirent de larmes. 2912.

» Mais, comprimant sa peine, le monarque, consumé par le chagrin, articula de nouveau ces paroles d’une voix suffoquée par ses pleurs : 2913.

« Les femmes de condition, tombées dans l’infortune, se défendent elles-mêmes. Le Swarga est conquis par la vérité : il n’y a pas de doute. 2914.

» Abandonnées de leurs époux, les femmes de qualité ne se livrent jamais à la colère : elles portent les souffles de l’existence comme les cuirasses de la vertu.

» Si elle fut délaissée par un époux en délire, précipité dans l’infortune, déchu de tout plaisir, elle ne doit pas à cause de cela ouvrir son cœur à la colère. 2915-2916.

» La femme à la carnation d’azur ne doit pas s’irriter contre son époux, consumé de soucis, qui vit les oiseaux enlever son vêtement et qui mendie son existence ; 2917.

» Elle, qui, honorée ou non, vit son mari tombé dans une telle condition, précipité du trône, dépouillé de sa prospérité, tourmenté par la faim et plongé dans l’infortune. » 2918.

» En prononçant ces paroles, l’âme péniblement affligée, Nala ne put retenir ses larmes et, fils de Bhârata, il se mit à pleurer. 2919. » Kéçinî alors s’en alla et rapporta entièrement à Damayantî les paroles et l’émotion du cocher. 2920.

» À ces mots, Damayantî, toute livrée à sa douleur et soupçonnant qu’il était Nala, tint ce langage à Kéçinî :

« Va de nouveau, Kéçinî ; observe Bâhouka ; et, placée auprès de lui, sans rien dire, examine bien ses actions. 2921-2922.

» Quand il fera là quelque chose, noble dame, considère là son action dans le principe même. 2923.

» Il ne faut pas lui donner le feu ; mets-y obstacle, Kéçinî. S’il demande l’eau, il ne faut d’aucune manière te presser de lui en donner. 2924.

» Quand tu auras bien vu tout cela, viens m’informer de son action et de tout ce que tu verras dans Bâhouka sortir d’une cause divine ou humaine. 2925.

» Tout autre chose, que tu voies, ne manque pas de m’en instruire. » À ces mots de Damayantî, Kéçinî s’en alla. 2926.

» Ayant vu les caractères d’un homme versé dans la science des chevaux, elle revint et raconta exactement à Damayantî ce qu’elle avait vu dans Bâhouka procéder d’une cause divine ou humaine : « Assurément, Damayantî ! dit-elle ; je n’ai jamais vu nulle part ni ouï-dire un tel homme, qui fît un service aussi pur. Y a-t-il un lieu bas, sous lequel il faille passer, on ne le voit jamais se baisser. 2927-2928-2929.

» L’endroit se hausse à son désir, afin qu’il puisse y marcher à son aise. Dans un étroit défilé, il naît pour lui une vaste et bien large ouverture. 2930.

» Le roi envoya plus d’une fois en grande quantité des viandes de bétail pour les aliments de Ritouparna. 2931.

« Là, sont préparées des urnes pour les ablutions ; j’ai vu Bâhouka les remplir d’eau. 2932.

» Quand il eut fait son ablution, il s’est avancé et, prenant une poignée d’herbe, il l’a offerte au soleil. 2933.

» Il s’occupa ensuite à laver promptement le char et les chevaux. À la vue de ces choses très-merveilleuses, je suis revenue ici avec étonnement. 2934.

» J’ai vu eu lui une autre merveille bien grande, femme charmante ; c’est qu’ayant touché le feu, il n’en fut pas brûlé. 2935.

» L’eau coule sans exception à sa volonté avec une rapidité extrême : j’ai vu encore d’autres prodiges non moins étonnants. 2936

» Il prend des fleurs et les broie avec lenteur entre ses mains, mais les fleurs broyées ne changent pas ; 2937.

« Elles sont mêmes plus odorantes et plus droites qu’avant. À la vue de ces traits merveilleux, je suis vite accourue ici. » 2938.

» Dès que Damayantî entendit raconter ces actions de Pounyaçloka, elle pensa que Nala était arrivé et qu’il se révélait par ses faits et gestes. 2939.

» Soupçonnant à de pareils signes que Bâhouka était son époux, elle adressa de nouveau ces paroles d’une voix tendre à Kéçinî : 2940.

« Retourne, noble femme, et apporte-moi de la viande préparée pour Bâhouka et enlevée du grand char à sa négligence. » 2941.

» Kéçinî alla donc ; elle enleva de la viande très-chaude à la face même de Bâhouka, et se hâtant, rejeton de Kourou dans le service, qu’elle rendait, courut la donner à Damayantî. Aussitôt que celle-ci, qui, par un long usage antérieur, était accoutumée aux viandes apprêtées pour son époux, l’eut mangée, elle pensa que Nala était un simple cocher et, vivement affligée alors, elle se lamenta, et, tombée dans le plus profond abattement, elle lava sa bouche. 2942-2943-2944.

» Elle envoya, Bharatide, ses deux enfants avec Kéçinî. À peine Bâhouka eut-il reconnu Indrasénâ, accompagnée de son frère, il courut, les embrassa, les fit monter dans son anka ; enfin le roi s’approcha en père de ce couple enfantin, qui ressemblait aux fils des Immortels.

» L’âme étroitement assiégée par la douleur, le Nishadhain pleura d’une voix tendre et montra plus d’une fois son émotion. 2945-2946-2947.

» Il s’arracha bientôt à ces deux enfants et dit ces mots à Kéçinî : « Ce jeune couple, éminente femme, ressemble à mes deux enfants. 2948.

» Leur aspect inattendu m’a fait verser des larmes. On pourrait soupçonner ta conduite à tort en te voyant venir trop souvent ici ; et nous, excellente dame, nous sommes les hôtes du lieu. Va-t-en ! Hommage te soit rendu ! » 2049.

» Ayant vu toute l’émotion du sage Pounyaçloka, Kéçinî s’en revint et fit part de tout à Damayantî, qui, douloureusement affligée et remplie du désir de revoir son époux, envoya de nouveau Kéçinî en présence de sa mère : 2950-2951-2952.

« J’ai déjà plusieurs fois observé Bâhouka par le désir de retrouver en lui Nala ; l’extérieur me présente seul un objet de doute, je désire lui parler à lui-même. 2953.

» Qu’il soit donc introduit auprès de moi ; ou veuille bien m’accorder cette permission ; fais cela, ma mère, au su ou à l’insu de mon père. » 2954.

» À ces mots de la Vidarbhaine, la reine dit à Bhîma : « Que ta majesté acquiesce au projet de sa fille ! » 2965.

» Ainsi approuvée de son père et de sa mère, éminent Bharatide, elle fit entrer Nala dans cette partie du palais, où elle avait ses appartements. 2966.

» À peine Nala eut-il vu Damayantî que, pénétré de peine et de chagrin, il s’inonda de ses larmes. 2957.

» Aussitôt qu’elle vit son époux en proie à une telle émotion, Damayantî, la noble dame, fut saisie d’une amère douleur. 2968.

» Alors, vêtue d’une robe rouge, les cheveux en gerbe, le corps plein de taches et de souillures, elle adressa, grand roi, ces paroles à Bâhouka : 2959.

« As-tu jamais vu, Bâhouka, un homme sachant le devoir, qui s’en aille, abandonnant sa femme endormie dans une forêt déserte ? 2960.

» Quel autre, si ce n’est Nala à la gloire pure, s’en est allé, délaissant au milieu d’une solitude son épouse bien-aimée, innocente, l’âme égarée par la fatigue ? 2961.

» Quelle offense avais-je commise par ignorance contre ce monarque auguste, pour mériter qu’il s’en allât, m’abandonnant, accablée par le sommeil, dans une forêt déserte 2962.

» Comment as-tu pu me délaisser, moi, la mère de tes enfants, ton épouse dévouée, remplie d’amour et qui jadis t’avais choisi pour mon époux au mépris des Dieux mêmes, rendus visibles ? 2963.

» Quand tu pris ma main devant le feu, à la face des Dieux, n’as-tu pas dit : « Je serai à toi ! » Q’est devenue la vérité de cette promesse ? » 2964.

» Tandis que Damayantî exposait devant lui toutes ces choses, il répandait avec douleur en torrents l’eau, dont la source est dans le chagrin. 2965.

» Nala, de ses yeux charmants, d’une noirceur extrême, aux angles rouges, d’où ruisselait cette eau, la voyant accablée de chagrin, lui dit ces paroles : 2966.

« Si j’ai perdu mon royaume, ce n’est pas moi, qui en suis l’auteur ; c’est Kali ! Si je t’ai abandonnée, femme timide, c’est Kali, qui en est coupable ! 2967.

» Jadis, lorsqu’il était dans le malheur du péché, tu l’as frappé d’une malédiction dans les bois, où tu habitais désolée et me pleurant le jour et la nuit. 2968.

» Consumé par cette imprécation, Kali habita dans mon corps. Brûlé continuellement par elle, comme un feu, mis sur un autre feu, il sera vaincu par ma résolution et ma pénitence : c’est là ce qui doit arriver, charmante femme, à la fin de nos chagrins. 2969-2970.

» Le méchant, il m’a quitté : il s’est éloigné de moi, et je suis venu ici pour toi, où ma présence, ravissante dame, n’a pas une autre cause. 2971.

» Comment une femme telle que toi, ayant abandonné un époux dévoué et fidèle, dame craintive, ferait-elle jamais choix d’un autre ? 2972.

» Des messagers parcourent toute la terre à l’ordre du roi ; ils annoncent que la fille de Bhîma, libre d’elle-même, va se choisir un second époux à son gré, assorti à sa condition. Sur cette nouvelle, le Bhangâsouride accourut ici à la hâte. » 2973-2974.

» Dès qu’elle eut ouï cette plainte de Nala, la craintive Damayantî, tremblante et les mains jointes, lui tint ce langage : 2975.

« Ne veuille pas me soupçonner sans fondement, prince fortuné, car je t’ai choisi pour mon époux de préférence aux Dieux, monarque des Nishadhains. 2976.

» Des brahmes sont allés pour te joindre de tous les côtés, aux dix points de l’horizon, chantant mes paroles comme des hymnes. 2977.

» Ensuite, un brahme savant, nommé Parnâda, se rendit vers toi, seigneur, à Koçalâ, dans le palais de Ritouparna. 2978.

» Il dit bien mes paroles, il rapporta convenablement une réponse ; mais c’est un moyen, que j’avais imaginé, Nishadhain, pour te ramener. 2979.

» Nul autre que toi dans le monde, monarque des Nishadhains, n’est capable de marcher avec des chevaux cent yodjanas dans un seul jour. 2980.

» Puissé-je toucher tes pieds, maître de la terre, par cette vérité que jamais je n’ai fait en pensée même une chose indigne. 2981.

» Ce vent erre dans le monde comme le témoin des êtres, qu’il brise ma vie, si j’ai commis un péché ! 2982.

» Cet astre aux rayons chauds circule toujours au-dessus du monde, qu’il brise ma vie, si j’ai commis un péché ! 2983.

» Cette lune, la fin de tous les êtres, marche comme un témoin, qu’elle brise ma vie, si j’ai commis un péché.

» Dieux, qui tous les trois soutenez les trois mondes entiers, dites que c’est la vérité, ou abandonnez-moi [8] ! » 2984-2990.

» À peine eut-elle ainsi parlé, le vent du sein des airs articula ces mots : « Elle n’a commis aucun péché ; je te dis la vérité, Nala ! 2991.

» Le riche trésor de sa vertu fut bien gardé, sire ; et, pendant ces trois années, nous avons été nous-mêmes les témoins et les gardes de Damayantî ! 2992.

» Cet incomparable moyen fut imaginé par elle à cause de toi : cent hommes viennent ici tous les jours, mais aucun autre n’y est jamais entré, si ce n’est toi ! 2993.

» La fille de Bhîma est digne de toi, sire, et tu es digne de la fille de Bhîma. Tu ne dois concevoir ici aucun soupçon : unis-toi à ton épouse ! » 2994.

» Le vent parlait encore, quand une pluie de fleurs tomba du cielel ; les tambours des Dieux résonnèrent et le vent souffla d’une haleine favorable. 2995.

» À la vue de ces choses merveilleuses, le dompteur des ennemis, le roi Nala, Bharatide, écarta le soupçon à l’égard de la chaste Damayantî. 2996.

» Le monarque de la terre se revêtit d’une robe immaculée, tourna sa mémoire vers le roi des Nâgas et reprit à l’instant sa forme naturelle. 2997.

» À la vue de son époux, qui avait recouvré sa forme première, la vertueuse fille de Bhîma poussa des cris d’allégresse et embrassa Pounyaçloka. 2998.

» Le roi Nala, rétabli dans son ancienne splendeur, embrassa Damayantî, ses deux enfants, et se réjouit décemment. 2999.

» Alors déposant sa tête sur le sein de son époux, la femme au charmant visage, aux grands yeux, gémit, environnée d’une profonde douleur. 3000.

» Alors aussi, ayant embrassé la femme au candide sourire, au corps souillé de taches, le tigre des hommes resta bien long-temps inondé par le chagrin. 3001.

» La mère de la Vidarbhaine se fit un plaisir de raconter à Bhîma, sire, toute l’histoire de Damayantî et de Nala.

» Le grand roi dit à Nala, après qu’il se fut purifié : « Je vois arrivé un beau matin, que tu vas agréablement passer avec Damayantî. » 3002-3003.

« Ensuite les deux époux, remplis de joie, employèrent la nuit à se raconter, sire, toutes leurs anciennes pérégrinations dans la forêt, 3004.

» La Vidarbhaine et Nala habitaient dans le palais du roi Bhîma avec des pensées joyeuses et le désir d’un plaisir mutuel. 3005.

» C’est ainsi qu’à sa quatrième année de séparation, il se réunit à son épouse et que, tous ses vœux accomplis, son affaire bien réussie, il goûta une joie suprême. 3006.

» Dâmayantî elle-même savoura le plaisir de sa réunion avec son époux, comme la terre, quand elle obtient la pluie sur ses fruits à moitié mûrs. 3007.

» Ainsi réunie à son époux, ses soucis calmés, tous ses vœux comblés, son oœur gonflé par la joie, la fille de Bhîma, quand elle eut secoué le sommeil, resplendit comme la nuit dans un clair-de-lune. 3008.

» Après qu’il eut passé la nuit en compagnie de Damayantî, le roi Nala dans une superbe parure vit au temps convenable le monarque de la terre. 3009.

» Nala de s’incliner avec soumission devant son beau-père ; après lui, la belle Damayantî fit ses révérences à son père. 3010.

» L’auguste Bhîma le reçut comme un fils et, quand il eut rendu au prince les honneurs, dont il était digne, il releva le courage de la fidèle Damayantî dans la compagnie de son époux. Le roi Nala reçut suivant l’étiquette ces marques d’honneur. 3011-3012.

» Il annonça dignement au roi son adoration. Un bruit immense, enfant de la joie, éclata dans la ville, jeté par le peuple joyeux de voir Nala dans une telle situation. La cité resplendit, ornée de bouquets, d’étendards et de drapeaux. 3013-3014.

» Les rues royales étaient arrosées, bien parées, riches de fleurs brillantes ; chaque citoyen devant sa porte avait broyé des fleurs. 3015.

» L’honneur était rendu à tous les grands autels des Dieux. Le puissant Ritouparna apprit lui-même avec plaisir que le personnage de Bâhouka avait caché Nala, réuni maintenant à Damayantî. Ce roi fit appeler Nala et demanda son pardon au prince. 3016-3017.

» Estimé pour son intelligence, Nala de lui pardonner avec raison. Le plus éloquent des hommes, le monarque honoré, qui savait la vérité, dit au Nishadhain avec l’étonnement sur la figure : « Oh ! bonheur ! te voilà donc réuni à ton épouse ! » et il le félicita. 3018-3019.

« Quelque offense, que j’aie commise envers toi, quand tu habitas inconnu dans mon palais, n’en tiens pas compte, monarque de la terre. 3020.

» Soit que j’aie agi avec connaissance, soit que j’aie agi par ignorance, en toute chose faite, qui n’était pas à faire, daigne me pardonner. » 3021.

« Tu n’as pas commis la moindre offense contre moi, lui répondit Nala ; et, l’eusses-tu même commise, je n’en concevrais pas de colère, je devrais te la pardonner.

» Tu fus jadis mon ami et, qui plus est, mon parent, monarque des hommes ; veuille donc avoir plus de joie que de crainte. 3022-3023.

» J’ai habité doucement chez toi au comble de tous mes désirs, et je n’aurais jamais été dans mon palais comme j’ai toujours été dans le tien, sire. 3024.

» Cette connaissance des chevaux, qui est en moi, je désire te la donner, si tu veux, prince, et la rendre tienne. » 3025.

» À ces mots, le Nishadhain donna la science à Ritouparna, qui la reçut de la manière indiquée par les Çâstras. 3026.

» Après que le monarque Bhangâsouride, sire, eut reçu la science hippique, il donna la connaissance des dés au roi des Nishadhains. 3027. ` » Puis, ayant pris un autre cocher, il s’en retourna dans sa capitale. Ritouparna une fois parti, monarque des hommes, le roi Nala n’habita pas un temps bien long dans la ville de Koundina. 3028-3029.

» Quand il eut demeuré là un mois, fils de Kounti, le Nishadhain fit ses adieux à Bhîma, et regagna de cette ville, avec une petite suite, le pays des Nishadhains. 3030.

» Le maître de la terre se hâtait, ébranlant, pour ainsi dire, la terre avec un seul magnifique char, seize éléphants, cinquante chevaux et six cents fantassins. Le magnanime entra dans sa capitale avec la plus vive émotion. 3031-3032.

» Le fils de Viraséna, Nala vint trouver Poushkara et lui dit : « J’ai regagné au jeu une richesse considérable.

» Damayantî et toute autre chose quelconque existante en ma possession : voilà mon enjeu : que le tien, Poushkara, soit ton royaume ! 3033-3034.

» Que le jeu recommence : c’est ma pensée bien arrêtée ! Jouons nos vies, s’il te plaît, sur un seul coup ! 3035.

» Le vainqueur enlève à l’autre son bien : ou le royaume, ou la richesse. Donne un contre-enjeu : c’est ce que l’on appelle un premier devoir. 3036.

» Si tu ne désires pas le jeu des dés, que le jeu du combat ait lieu et qu’un duel apporte ici la mort, ou à toi ou à moi ! 3037.

» Tel que ce bien de famille, le royaume est à désirer d’une manière, qui est celle des magnanimes, ont dit les Çâstras, ainsi ta pensée doit s’arrêter maintenant sur l’une de ces deux choses, Poushkara : ou les dés par le jeu, ou le combat, en courbant l’arc ! » 3038-3039.

» À ces mots du Nishadhain, Poushkara, qui regardait sa victoire comme certaine, répondit en riant au monarque de la terre : 3040.

« Il est heureux, Nishadhain, que tu aies gagné des richesses pour en faire un enjeu contre moi : il est heureux que cette chose si difficile tourne à la perte de Damayantî. 3041.

» Il est heureux que tu vives avec ton épouse, monarque aux longs bras, et que la fille de Bhîma soit parée de cette richesse, que je vais te gagner. 2042.

» Elle viendra évidemment à moi, comme les Apsaras vont dans le ciel vers Indra. Je pensais continuellement à toi, Nishadhain, comme une personne dans l’attente.

» Ma satisfaction n’est pas dans le jeu à vaincre des troupes d’ennemis : elle est à te gagner maintenant la Damayantî sans défaut à la jolie taille. 3043-3044.

» Je serai alors au comble de mes vœux, car elle est sans cesse dans mon cœur. » Quand il entendit ce langage de l’homme abandonné à beaucoup de vains discours, Nala irrité eut envie de lui trancher la tête avec son cimeterre ; mais, souriant avec des yeux rouges de colère, le roi Nala dit : 3045-3046.

« Jouons ! Pourquoi parles-tu ? Vaincu, tu ne parleras pas ! » Alors commença le jeu de Poushkara et de Nala.

» Celui-ci gagna, s’il te plaît, son partenaire dans une seule partie : celui-là perdit ses trésors de pierreries en monceaux ; il perdit même sa vie. 3047-3048.

» Le roi vainqueur de Poushkara lui dit en souriant : « Tout ce royaume est à moi, sans conteste. J’ai arraché l’épine de mon pied ! 3049.

» Il était impossible que tu visses, ô le plus vil des rois, la princesse du Vidharbha ! Tu es même devenu son esclave, toi, insensé, et ta suite. 3050.

» L’œuvre de ma défaite ne fut pas ton ouvrage, Kali seul en fut l’auteur ; et voilà ce que tu ne sus pas, insensé ! 3051.

» Je ne t’imputerai jamais la faute, qui fut commise par un autre : vis comme tu voudras, je te fais grâce de la vie.

» Je te rends toutes les richesses, qui forment ton apanage, héros ; et de cette manière, sans doute, je n’aurai que de la satisfaction en toi. 3052-3053.

» Je n’abandonnerai jamais mon amitié pour toi, car tu es mon frère, Poushkara ! Puisses-tu vivre une centaine d’automnes ! » 3054.

» Après qu’il eut ainsi flatté son frère, Nala, de qui le courage était une vérité, le renvoya dans sa ville, l’ayant embrassé mainte et mainte fois. 3055.

» Caressé de cette façon par le Nishadhain, Poushkara, le corps incliné, sire, et les mains jointes, répondit en ces termes à Pounyaçloka : 3056.

« Qu’une renommée impérissable environne ton nom ! Vis heureux une myriade d’années, toi, prince, qui me donnes la vie et un gouvernement ! » 3057.

» Ainsi honoré par son suzerain, le roi Poushkara, ayant habité pendant un mois auprès de lui, s’en alla joyeux à sa ville, environné de sa famille, accompagné d’une nombreuse armée, escorté d’une suite modeste, sire, et le corps resplendissant comme le soleil. 3058-3059.

» Dès qu’il eut congédié Poushkara en bonne santé et comblé de richesses, le fortuné monarque entra dans sa capitale, infiniment décorée. 3060. » Entré, le roi des Nishadhains flatta les citadins ; la joie hérissa le poil des habitants de la ville et de la campagne ; 3061.

» Et tous, joignant les mains, dirent, les ministres à leur tête : « Maintenant nous sommes heureux, sire, nous, qui avons obtenu le bonheur d’habiter auprès de toi, comme les Dieux aux côtés de Çakra ! » 3062.

» Dans la ville calmée, joyeuse, dans tout l’éclat d’une grande fête, le roi fit amener Damayantî au milieu d’une armée nombreuse. 3063.

» L’immolateurdes héros ennemis, Bhîma, son père, à l’âme sans mesure, au courage infaillible, envoya Damayantî, comblée d’honneurs ; 3064.

» Et le roi Nala vécut aussi heureux avec la Vidarbhaine venue, accompagnée de ses fils, que le monarque des Dieux dans le Nandana. 3065.

» Le héros à la vaste renommée gouverna de nouveau le royaume, qu’il avait recouvré, et fit briller dans le Djamboudwipa un nom, qui avait obtenu un grand éclat.

» Il offrit différents sacrifices, suivant les rites, avec des honoraires convenables ; ainsi toi-même, Indra des rois, les célébreras-tu bientôt, environné de tes amis. 3066-3067.

» C’est le jeu, ô le plus vertueux des hommes et le plus éminent des Bharatides, qui précipita dans un tel malheur ce conquérant des cités ennemies, Nala avec son épouse. 3068.

» Nala fut plongé solitairement, souverain de la terre au milieu de cette infortune épouvantable, immense ; ensuite, la prospérité lui fut rendue. 3069.

» Toi, fils de Pândou, tu jouis du plaisir dans cette grande forêt en société de tes frères et de Krishnâ, le devoir toujours présent à ta pensée. 3070.

» Tu es assis continuellement, sire, à côté de brahmes éminents, qui sont parvenus à la rive ultérieure des Védas et des Védângas. Quel sujet de plainte as-tu ici ? 3071.

» Ce récit du Nâga Karkotaca, de Damayantî, de Nala et du saint roi Ritouparna, anéantit la puissance de Kali.

» Il t’est possible de reprendre courage, Atchyouta, monarque des hommes, après que tu as ouï de cette manière un tel itahâsa, destructeur de Kali. 3072-3073.

» Après que tu as pensé continuellement à la mobilité des choses humaines, ne dois-tu pas songer également au lever et au coucher de ce prince ? 3074. » Maintenant que tu as entendu cette histoire, reprends courage, sire ; cesse de t’affliger et ne veuille pas, grand roi, t’affaisser dans le malheur. 3075.

» Alors que le Destin est contraire, et que l’énergie ne donne pas son fruit, les hommes, que fuit la prospérité, ne s’abandonnent pas au désespoir. 3076.

» L’infortune ne s’asseoira jamais au foyer de ces hommes, qui raconteront et qui entendront sans cesse cette grande histoire de Nala. 3077.

» Une fois qu’ils auront entendu cet itihâsa antique, sublime, éternel, la réussite viendra les trouver, et ils s’élèveront à la richesse. 3078.

» L’homme obtiendra des fils, des petit-fils, des troupeaux et la préséance ; la maladie n’approchera pas de lui et il goûtera la joie, sans nul doute. 3079.

» Je détruirai, moi, fils de Prithâ, ce qui te fait trembler de peur et te pousse à dire : « Ne me défie plus au jeu des dés ! » 3080.

» Je connus la science entière des dés ; acquière-la, fils de Kountî, au courage, qui ne se dément jamais, je te parle d’un esprit favorable, » 3081.

L’âme joyeuse, le roi dit alors à Vrihadaçva ; « Révérend, je désire connaître la science des dés, suivant la vérité. » 3082.

L’anachorète donna au magnanime Pândouide la science des dés ; et quand il eut fait ce don, l’homme aux grandes pénitences s’en alla se baigner à Açvaçiras. 3083.

Après le départ de Vrihadaçva, Youddhishthira, ferme en ses vœux, entendit les brahmes pénitents, allant çà et là, rassemblés des bois, des tîrthas et des montagnes, dire que l’Ambidextre, le sage fils de Kountî, pratiquait une terrible pénitence et faisait du vent sa nourriture. 3084 — 3085.

« Le Prithide aux longs bras, disaient-ils, subit une pénitence difficile à traverser, et jamais on n’en vit un autre s’infliger d’aussi terribles macérations que Dhanandjaya, le fils de Prithâ, l’ascète aux vœux humbles, l’anachorète fortuné, solitaire, qui semble le Devoir lui-même revêtu d’un corps. » 3086-3087.

À cette nouvelle, sire, qu’il se macérait dans la grande forêt, le Pândouide se lamenta sur son bien-aimé frère, le victorieux fils de Kountî. 3088.

Youddhishthira, qui avait besoin de secours, interrogea d’un cœur torturé dans le grand bois les brahmes aux connaissances variées. 3080.



  1. ↑ Tous les dictionnaires, qui citent ce vers en exemple au vers naç, portent ici darmyân, qui est une leçon évidemment préférable au mot dharmâs de notre édition
  2. ↑ Le troisième et le quatrième âges personnifiés du monde, ou le siècle d’airain et le siècle de fer.
  3. ↑ Bopp cite ce vers en exemple dans son Dictionnaire avec une variante : gatatchétasas, se rapportant à Nala, qui nous semble préférable à la leçon de notre édition : gatachétanân, qui se rapporte à Damayanti, endormie et la conscience éteinte.
  4. ↑ Viraséna veut dire : celui, qui renferme en lui une armée de héros.
  5. ↑ sans chagrin
  6. ↑ Westergaard traduit ce mot par abhidjâniswa par : in amicitiam recepere ; je ne vois pas que cet exemple cité justifie la traduction
  7. ↑ Qui a peu de science.
  8. ↑ L’édition de Calcuta, sautant cinq chiffre, compte ce çloka 2990 : nous allons faire comme elle afin de ne pas nous séparer.