Le Marchand de Venise/Traduction Hugo, 1872

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La très excellente

Histoire du Marchand de Venise.

Avec l’extresme cruauté que montra Shylock le Juif envers ledit Marchand, lui voulant couper une juste livre de sa chair : et la conqueste de Portia par le choix des trois coffrets.


Comme elle a été diverses fois représentée par les serviteurs du Lord Chambellan.

Écrite par William Shakespeare





PERSONNAGES (13) :


LE DOGE DE VENISE.
LE PRINCE DE MAROC.
LE PRINCE D’ARAGON.
ANTONIO, le marchand de Venise.
BASSANIO, son ami.
SOLANIO,
SALARINO,
GRATIANO,
amis d’Antonio et de Bassanio.
LORENZO, amoureux de Jessica.
SHYLOCK, juif (14).
TUBAL, autre juif, ami de Shylock.
LANCELOT GOBBO, le clown, son valet.
LE VIEUX GOBBO, père de Lancelot.
SALERIO, messager de Venise.
LEONARDO, valet de Bassanio.
BALTHAZAR,
STEPHANO,
valets de Portia.

MMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMM

PORTIA, riche héritière.
NÉRISSA, sa suivante.
JESSICA, fille de Shylock.
Magnifiques sénateurs de Venise, officiers de la cour de Justice,
geôlier, valets, gens de service
.


La scène est tantôt à Venise, tantôt à Belmont, château de Portia, en terre ferme.




Scène I.


[Venise. Le comptoir d’Antonio.]


Entrent Antomo, Salarino, et Solanio.

ANTONIO.

— Ma foi, je ne sais pourquoi j’ai cette tristesse. — Elle m’obsède ; vous dites qu’elle vous obsède aussi ! — Mais comment je l’ai gagnée, trouvée ou rencontrée, — de quelle étoffe elle est faite, d’où elle est née, — je suis encore à l’apprendre. — Elle me rend si stupide — que j’ai grand’peine à me reconnaître.


SALARINO.

— Votre pensée roule sur l’Océan, partout où vos galions à la voile majestueuse, — seigneurs et riches bourgeois des flots, — ou, si vous voulez, décors mouvants de la mer, — planent sur les petits navires marchands — qui leur font courtoisement la révérence, alors qu’ils volent près d’eux avec leurs ailes de toile.


SOLANIO.

— Croyez-moi, monsieur, si je courais de pareils risques, — la meilleure partie de mes émotions — voyagerait avec mes espérances. Je serais sans cesse — à arracher des brins d’herbe pour savoir d’où le vent souffle, — à observer sur les cartes les ports, les môles et les rades ; — et tout ce qui pourrait me faire craindre, — par conjectures, un accident à mes cargaisons, — me rendrait triste.


SALARINO.

Mon souffle, refroidissant mon bouillon, — me ferait frissonner, à la pensée — de tout le mal qu’un trop grand vent peut faire en mer. — Je ne pourrais pas voir couler le sablier, — sans penser aux bas-fonds et aux bancs de sable, — sans voir mon riche Saint-André, engravé, — inclinant son grand mât plus bas que ses sabords, — pour baiser son sépulcre. Pourrais-je aller à l’église — et voir le saint édifice de pierre, — sans songer immédiatement aux rocs dangereux — qui, rien qu’en touchant le flanc de mon doux navire, — disperseraient toutes mes épices sur la vague — et habilleraient les lames rugissantes de mes soieries ; — bref, sans songer que cette opulence, si grande naguère, — peut être à cette heure réduite à néant ? Puis-je arrêter ma pensée — sur cette pensée, sans avoir la pensée — qu’une pareille inquiétude me rendrait fort triste ! — Allez, inutile de le dire ! Je sais qu’Antonio — est triste parce qu’il pense à ses marchandises.


ANTONIO.

— Non, croyez-moi : j’en remercie ma fortune, mes pacotilles — ne sont pas aventurées dans une seule cale, ni sur un seul point : mes biens ne sont pas tous à la merci — des hasards de cette année. — Ce ne sont donc pas mes spéculations qui me rendent triste.


SOLANIO.

— Alors vous êtes amoureux.


ANTONIO.

Fi, fi !


SOLANIO.

— Pas amoureux non plus ? Disons alors que vous êtes triste, — parce que vous n’êtes pas gai : il vous serait aussi facile — de rire, de sauter et de dire que vous êtes gai — parce que vous n’êtes pas triste. Par Janus au double visage, — la nature forme à ses heures d’étranges gaillards : — ceux-ci cligneront de l’œil perpétuellement — et riront, comme des perroquets, au son d’une cornemuse, — ceux-là ont l’aspect si vinaigré — qu’ils ne montreraient pas les dents en manière de sourire, — quand Nestor jurerait que la plaisanterie est risible.


Entrent Bassanio, Lorenzo et Gratiano.

SOLANIO.

— Voici venir Bassanio, votre très-noble parent, — avec Gratiano et Lorenzo. Adieu. — Nous vous laissons en meilleure compagnie.


SALARINO.

— Je serais resté jusqu’à ce que je vous eusse rendu gai, si de plus dignes amis ne m’avaient prévenu.


ANTONIO.

— Vos bontés me sont bien précieuses. — Je pense que vos propres affaires vous réclament, — et que vous saisissez cette occasion pour me quitter.


SALARINO.

— Bonjour, mes bons messieurs.


BASSANIO.

— Mes bons seigneurs, quand rirons-nous ? Dites, quand ? — Vous devenez excessivement rares. En sera-t-il toujours ainsi ?


SALARINO.

— Nous mettons nos loisirs aux ordres des vôtres.

Sortent Salarino et Solanio.

LORENZO.

— Mon seigneur Bassanio, puisque vous avez trouvé Antonio, — nous deux, nous vous laissons. Mais, à l’heure du dîner, — rappelez-vous, je vous prie, notre rendez-vous.


BASSANIO.

— Je ne vous manquerai pas.


GRATIANO.

Vous ne paraissez pas bien, signor Antonio. — Vous avez trop de préoccupations dans cette vie ; — c’est la perdre que l’acheter par trop de soucis. — Croyez-moi, vous êtes merveilleusement changé.


ANTONIO.

— Je tiens ce monde pour ce qu’il est, Gratiano : — un théâtre où chacun doit jouer son rôle, — et où le mien est d’être triste.


GRATIANO.

À moi donc le rôle de fou ! — Que les rides de l’âge me viennent à force de gaieté et de rire ! — Puissé-je avoir le foie échauffé par le vin plutôt que — le cœur glacé par des soupirs mortifiants ! — Pourquoi un homme qui a du sang ardent dans les veines — serait-il, comme son grand-papa, taillé dans l’albâtre ? — Pourquoi dormir tout éveillé et gagner la jaunisse — à force d’être grognon ? Écoute, Antonio, — je t’aime et c’est mon amitié qui parle : — il y a une sorte d’hommes dont le visage de crème — croupit comme un marais stagnant, — qui gardent une immobilité volontaire — exprès pour se draper dans une réputation — de sagesse, de gravité et de profondeur, — et qui semblent dire : « Je suis messire l’Oracle ; — quand j’ouvre les lèvres, qu’aucun chien n’aboie ! » — Ô mon Antonio ! J’en connais — qui passent pour des sages uniquement — parce qu’ils ne disent rien, et qui, j’en suis bien sûr, — s’ils parlaient, compromettraient le salut de leurs auditeurs, — en les forçant à traiter le prochain d’imbécile ! — Je t’en dirai plus long une autre fois. — Crois-moi, ne pêche pas, avec l’amorce de la mélancolie, — la réputation, ce goujon des sots !… — Viens, bon Lorenzo… Au revoir, — je finirai mon sermon après dîner.


LORENZO.

— Allons ! Nous vous laissons jusqu’au dîner. — Il faut bien que je sois un de ces sages muets, — car Gratiano ne me laisse jamais parler.


GRATIANO.

— Bon ! Tiens-moi compagnie encore deux ans, — et tu ne reconnaîtras plus le son de ta propre voix.


ANTONIO.

— Adieu ! Je deviendrais bavard à cette école-là.


GRATIANO.

— Tant mieux, ma foi ! car le silence n’est recommandable — que dans une langue fumée ou dans une vierge non vénale. —

Gratiano et Lorenzo sortent.

ANTONIO.

Y a-t-il quelque chose dans tout cela ?


BASSANIO.

Gratiano est l’homme de Venise qui sait dire indéfiniment le plus de riens. Ses raisonnements sont comme deux grains de blé perdus dans deux boisseaux de menue paille ; vous les chercherez tout un jour avant de les trouver, et, quand vous les aurez, ils ne vaudront pas vos recherches.


ANTONIO.

— Çà, dites-moi maintenant, quelle est cette dame — à qui vous avez fait vœu d’un secret pèlerinage — et dont vous m’avez promis de me parler aujourd’hui ?


BASSANIO.

— Vous n’ignorez pas, Antonio, — dans quel délabrement j’ai mis ma fortune, — en étalant quelque temps un faste excessif — que mes faibles ressources ne m’ont pas permis de soutenir. — Je ne gémis pas de ne pouvoir continuer — ce noble train ; mais mon plus grand souci — est de sortir honnêtement des dettes considérables — où ma jeunesse, un peu trop prodigue, — m’a laissé engagé. C’est à vous, Antonio, — que je dois le plus, en argent et en affection ; — et c’est sur la foi de votre affection, que je me décide — à vous faire part de tous les plans et projets que j’ai formés — pour me débarrasser de toutes mes dettes.


ANTONIO.

— Je vous en prie, bon Bassanio, faites-les-moi connaître ; — et, s’ils ne s’écartent pas plus que vous ne le faites vous-même — des voies de l’honneur, soyez sûr — que ma bourse, ma personne, mes ressources dernières — sont toutes ouvertes à votre service.


BASSANIO.

— Étant écolier, lorsque j’avais perdu une flèche, — j’en lançais une autre de la même portée — dans la même direction, en la suivant d’un regard plus attentif, — pour retrouver la première ; et, en risquant les deux, — je retrouvais souvent les deux. Si je vous cite cet exemple de l’enfance, — c’est que ma conclusion est de la plus pure candeur. — Je vous dois beaucoup ; et par mon étourderie de jeune homme — ce que je vous dois est perdu ; mais si vous consentez — à lancer une seconde flèche dans la même direction — que la première, je ne doute pas, — comme j’en surveillerai le vol, ou de les retrouver toutes deux — ou de vous rapporter la seconde — en restant pour la première votre débiteur reconnaissant.


ANTONIO.

— Vous me connaissez bien ; et vous perdez votre temps — à circonvenir mon amitié par tant d’ambages. — Et vous me faites plus de tort, par vos doutes, — en mettant en question mon dévouement absolu, — que si vous aviez dissipé tout ce que j’ai. — Dites-moi seulement ce que je dois faire — d’après votre connaissance de ce que je puis, — et je suis tout prêt. Ainsi, parlez.


BASSANIO.

— Il est à Belmont une riche héritière, — d’une beauté qu’embellissent — les plus merveilleuses vertus : j’ai déjà de ses yeux — reçu de doux messages muets. — Elle se nomme Portia et n’est inférieure en rien — à la fille de Caton, la Portia de Brutus. — L’univers n’ignore pas son prix, — car les quatre vents lui soufflent de toutes les côtes — d’illustres galants : sa chevelure radieuse — pend à ses tempes comme une toison d’or, — et fait de sa résidence de Belmont une plage de Colchos — où bien des Jasons viennent pour la conquérir. — Ô mon Antonio ! Si j’avais seulement les moyens — de soutenir ma rivalité avec eux, — mon esprit me présage un tel succès — que je ne pourrais manquer de réussir.


ANTONIO.

— Tu sais que toute ma fortune est sur mer ; — je n’ai pas d’argent, ni de moyen — de réunir sur-le-champ une somme. Ainsi, va, — essaie ce que peut mon crédit dans Venise ; — je suis prêt à le tordre jusqu’au dernier écu — pour t’envoyer, bien équipé, à Belmont près de la belle Portia. — Va, cherche, je chercherai de mon côté — à trouver de l’argent ; et, à coup sûr, — j’en obtiendrai de la confiance ou de la sympathie que j’inspire.

Ils sortent.

Scène II.


[Belmont chez Portia.]


Entrent Portia et Nérissa.

PORTIA.

Sur ma foi, Nérissa, mon petit corps est bien las de ce grand monde.


NÉRISSA.

Ce serait tout simple, chère madame, si vous aviez autant de misères que vous avez de prospérités. Et pourtant, d’après ce que je vois, l’indigestion rend malade autant que la faim. Ce n’est donc pas un mince bonheur qu’une condition médiocre : le superflu grisonne plus vite, le simple nécessaire vit plus longtemps.


PORTIA.

Bonnes maximes, et bien débitées.


NÉRISSA.

Elles seraient meilleures, si elles étaient bien suivies.


PORTIA.

Si faire était aussi aisé que savoir ce qu’il est bon de faire, les chapelles seraient des églises, et les chaumières des pauvres gens des palais de princes. Le bon prédicateur est celui qui suit ses propres instructions. Il m’est plus aisé d’apprendre à vingt personnes ce qu’il est bon de faire, que d’être l’une des vingt à suivre mes propres leçons. Le cerveau peut inventer des lois pour la passion ; mais un tempérament ardent saute par-dessus la froide règle : la jeunesse folle se fait lièvre pour bondir par-dessus les filets que tend le cul-de-jatte bon conseil. Mais ce raisonnement n’est pas de mise au moment de me choisir un mari… Que dis-je, hélas ! choisir ! Je ne puis ni choisir qui je voudrais ni refuser qui me déplaît : ainsi la volonté de la fille vivante doit se courber sous la volonté du père mort… N’est-il pas bien dur, Nérissa, de ne pouvoir ni choisir, ni refuser personne ?


NÉRISSA.

Votre père fut toujours vertueux, et les saints personnages n’ont à leur mort que de bonnes inspirations. Voilà pourquoi cette loterie, imaginée par lui, en vertu de laquelle vous appartenez à celui qui choisit, suivant son intention, entre ces trois coffrets, d’or, d’argent et de plomb, ne favorisera, soyez-en sûre, qu’un homme digne de votre amour. Voyons, avez-vous quelque ardente affection pour un de ces prétendants princiers qui sont déjà venus ?


PORTIA.

Redis-moi leurs noms, je t’en prie ; à mesure que tu les nommeras, je les décrirai, et, par ma description, tu devineras mon affection.


NÉRISSA.

D’abord, il y a le prince napolitain.


PORTIA.

Ah ! celui-là, il est né à l’écurie ; car il ne fait que parler de son cheval : il se vante, comme d’un grand mérite, de pouvoir le ferrer lui-même ! J’ai bien peur que madame sa mère n’ait triché avec un forgeron.


NÉRISSA.

Ensuite, il y a le comte palatin.


PORTIA.

Il ne fait que froncer le sourcil, comme s’il voulait dire : Si vous ne voulez pas de moi, décidez-vous. Il écoute les plus joyeux récits sans sourire. Je crains qu’il ne devienne le philosophe larmoyeur quand il se fera vieux, puisqu’il est dans sa jeunesse d’une tristesse si immodérée. J’aimerais mieux me marier à une tête de mort ayant un os entre les dents qu’à un de ces deux-là. Dieu me garde de ces deux hommes !


NÉRISSA.

Que dites-vous du seigneur français, monsieur Lebon ?


PORTIA.

Dieu l’a fait : qu’il passe donc pour un homme ! En vérité, je sais que c’est un péché de se moquer : mais lui, comment donc ! Il a un meilleur cheval que celui du Napolitain : la mauvaise habitude de froncer le sourcil, il l’a plus parfaite que le comte palatin. Il est tous les hommes sans être un homme. Qu’un merle chante, vite il fait la cabriole ; il dégainerait contre son ombre. Si je l’épousais, j’épouserais vingt maris. Il me dédaignerait, que je lui pardonnerais ; car, m’aimât-il à la folie, je ne le payerais jamais de retour.


NÉRISSA.

Que direz-vous donc à Fauconbridge, le jeune baron d’Angleterre ?


PORTIA.

Tu sais que je ne lui dis rien, car nous ne nous comprenons ni l’un ni l’autre : il ne possède ni le latin, ni le français, ni l’italien, et vous pouvez jurer en cour de justice que je ne possède pas une pauvre obole d’anglais. Il est le portrait d’un homme distingué. Mais, hélas ! qui peut causer avec un mannequin ? Qu’il est drôlement affublé ! Je pense qu’il a acheté son pourpoint en Italie, son haut-de-chausses en France, sa toque en Allemagne et ses manières partout.


NÉRISSA.

Que pensez-vous du lord écossais, son proche voisin (15) ?


PORTIA.

Qu’il fait preuve de charité envers son prochain, car il a emprunté un soufflet à l’Anglais et a juré de le lui rendre, quand il en serait capable. Je crois que le Français lui a donné sa garantie et s’est engagé à restituer le double.


NÉRISSA.

Comment trouvez-vous le jeune Allemand, le neveu du duc de Saxe ?


PORTIA.

Répugnant le matin, lorsqu’il est à jeun, et plus répugnant dans l’après-midi, lorsqu’il est ivre. Dans ses meilleurs moments, il vaut un peu moins qu’un homme ; dans ses plus mauvais, un peu plus qu’une bête. Quelque malheur qui m’arrive, j’espère trouver moyen de lui échapper.


NÉRISSA.

S’il offre de tenter l’épreuve et qu’il choisisse le coffret gagnant, vous refuseriez d’accomplir la volonté de votre père, en refusant de l’épouser ?


PORTIA.

Aussi, de crainte de malheur, mets, je t’en prie, un grand verre de vin du Rhin sur le coffret opposé : car, quand le diable serait dedans, si cette tentation est dessus, je sais bien qu’il le choisira. Je ferai tout au monde, Nérissa, plutôt que d’épouser une éponge.


NÉRISSA.

Vous n’avez rien à craindre, madame, vous n’aurez aucun de ces seigneurs ; ils m’ont fait connaître leur résolution de s’en retourner chez eux et de ne plus vous troubler de leurs hommages, à moins que, pour vous obtenir, il n’y ait un autre moyen que le choix des coffrets imposé par votre père.


PORTIA.

Dussé-je vivre aussi vieille que la Sibylle, je mourrai chaste comme Diane, à moins que je ne sois obtenue selon la dernière volonté de mon père. Je suis charmée de voir si raisonnables ce tas de soupirants : car il n’en est pas un pour l’absence duquel je ne brûle, et je prie Dieu de leur accorder un bon voyage (16).


NÉRISSA.

Vous rappelez-vous, madame, un Vénitien, un savant, un brave, qui vint ici, du vivant de votre père, en compagnie du marquis de Montferrat ?


PORTIA.

Oui, oui : Bassanio ! C’est ainsi, je crois, qu’on l’appelait.


NÉRISSA.

Justement, madame ; de tous les hommes que mes faibles yeux aient jamais regardés, c’est lui qui est le plus digne d’une jolie femme.


PORTIA.

Je me le rappelle bien ; et, tel que je me le rappelle, il mérite tes éloges.


Entre un valet.

PORTIA.

Eh bien ! quoi de nouveau ?


LE VALET.

Les quatre étrangers vous cherchent, madame, pour prendre congé de vous. Il est arrivé un courrier dépêché par un cinquième, le prince de Maroc. Il porte la nouvelle que le prince, son maître, sera ici ce soir.


PORTIA.

Si je pouvais souhaiter la bienvenue au cinquième aussi volontiers que je souhaite un bon voyage aux quatre autres, je serais charmée de son approche : eût-il les qualités d’un saint, s’il a le teint d’un diable, je l’aimerais mieux pour confesseur que pour mari. Viens, Nérissa.

Au valet.

Maraud, marche devant. Au moment où nous fermons la grille sur un soupirant, un autre frappe à la porte.

Ils sortent.

Scène III.


[Venise. Devant la maison de Shylock.]


Entrent Bassanio et Shylock.

SHYLOCK.

Trois mille ducats ! Bien.


BASSANIO.

Oui, monsieur, pour trois mois.


SHYLOCK.

Pour trois mois ? Bien.


BASSANIO.

Pour laquelle somme, comme je vous l’ai dit, Antonio s’engagera.


SHYLOCK.

Antonio s’engagera… Bien.


BASSANIO.

Pouvez-vous me rendre ce service ? Voulez-vous me faire ce plaisir ? Connaîtrai-je votre réponse ?


SHYLOCK.

Trois mille ducats, pour trois mois, et Antonio engagé.


BASSANIO.

Votre réponse à cela ?


SHYLOCK.

Antonio est bon.


BASSANIO.

Avez-vous jamais entendu contester cela ?


SHYLOCK.

Oh ! non, non, non, non. Quand je dis qu’il est bon, je veux dire qu’il est solvable. Mais ses ressources sont exposées ; il a un galion en route pour Tripoli, un autre pour les Indes. De plus, j’apprends sur le Rialto qu’il en a un troisième pour Mexico, un quatrième pour l’Angleterre, et d’autres encore aventurés dans de lointaines spéculations. Mais les navires ne sont que des planches, les matelots que des hommes. Il y a des rats de terre et des rats d’eau, des voleurs de terre et des voleurs d’eau, je veux dire des pirates ; et puis il y a le danger des eaux, des vents, et des rocs. L’homme est néanmoins solvable. Trois mille ducats ?… Je crois que je peux prendre son billet.


BASSANIO.

Soyez assuré que vous le pouvez.


SHYLOCK.

Je veux en être assuré ; et c’est pour m’en assurer que je veux réfléchir… Puis-je parler à Antonio ?


BASSANIO.

Si vous voulez dîner avec nous.


SHYLOCK.

Oui, pour sentir le porc, pour manger de la demeure où votre prophète, le Nazaréen, a évoqué le diable ! Je veux bien acheter avec vous, vendre avec vous, causer avec vous, cheminer avec vous, et ce qui s’ensuit ; mais je ne veux pas manger avec vous, boire avec vous, ni prier avec vous… Quelles nouvelles au Rialto ?… Qui vient ici ?


Entre Antonio.

BASSANIO.

— C’est le signor Antonio.


SHYLOCK, à part.

Comme il a l’air d’un publicain flagorneur ! — Je le hais parce qu’il est chrétien, — mais surtout parce que, dans sa simplicité vile, — il prête de l’argent gratis et fait baisser — le taux de l’usance ici, parmi nous, à Venise. — Si jamais je le tiens dans ma poigne, — j’assouvirai la vieille rancune que je lui garde. — Il hait notre sainte nation ; et il clabaude, — dans l’endroit même où se réunissent les marchands, — contre moi, contre mes opérations, contre mes légitimes profits — qu’il appelle intérêts ! Maudite soit ma tribu, — si je lui pardonne !


BASSANIO, parlant haut à Shylock qui paraît absorbé.

Shylock ! entendez-vous ?


SHYLOCK.

— Je calcule ce que j’ai en réserve, — et, d’après une évaluation faite de mémoire, — je ne puis immédiatement réunir le capital — entier de ces trois mille ducats. N’importe ! — Tubal, un riche Hébreu de ma tribu, — me fournira ce qu’il faut… Mais doucement ; combien de mois — demandez-vous ?

À Antonio.

Le bonheur vous garde, bon signor ! — Le nom de Votre Honneur était justement sur nos lèvres.


ANTONIO.

— Shylock, bien que je n’aie pas l’usage de prêter ni d’emprunter — à intérêt, — cependant, pour subvenir aux besoins urgents de mon ami, — je romprai une habitude.

À Bassanio.

Sait-il déjà — combien vous voudriez ?


SHYLOCK.

Oui, oui, trois mille ducats.


ANTONIO.

— Et pour trois mois.


SHYLOCK.

— J’avais oublié… Trois mois, m’avez-vous dit ? — Et puis, votre billet… Ah çà, voyons… mais… écoutez ! — Vous avez dit, ce me semble, que vous ne prêtiez, ni n’empruntiez — à intérêt.


ANTONIO.

Je ne le fais jamais.


SHYLOCK.

— Quand Jacob menait paître les moutons de son oncle Laban, — grâce à ce que fît pour lui sa prudente mère, — ce Jacob était le troisième patriarche — après notre saint Abraham ; oui, il était le troisième.


ANTONIO.

— Et bien, après ? Prêtait-il à intérêt ?


SHYLOCK.

— Non, il ne prêtait pas à intérêt ; pas, comme vous diriez, — positivement à intérêt. Écoutez bien ce que faisait Jacob. — Laban et lui étaient convenus — que tous les agneaux qui étaient rayés et tachetés — seraient le salaire de Jacob. Les brebis, étant en rut, — cherchèrent les béliers à la fin de l’automne ; — tandis que le travail de la génération — s’accomplissait entre ces bêtes à laine, — le malin berger se mit à me peler certaines baguettes, — et, au moment de l’œuvre de nature, — les planta devant les brebis lascives, — lesquelles, concevant alors, mirent bas, au moment venu, — des agneaux bariolés, et ceux-ci furent pour Jacob. — C’était là un moyen de profit, et Jacob était béni, — et le profit est bénédiction quand il n’est pas volé.


ANTONIO.

— Jacob, monsieur, servait là en vue d’un bénéfice aventureux — qu’il n’était pas en son pouvoir de produire, — mais qui était réglé et créé par la main de Dieu. — Est-ce là un argument pour justifier l’intérêt ? — Votre or et votre argent sont-ils des brebis et des béliers ?


SHYLOCK.

— Je ne saurais dire ; je les fais produire aussi vite. — Mais suivez-moi bien, signor…


ANTONIO.

Remarquez ceci, Bassanio, — le diable peut citer l’Écriture pour ses fins. — Une âme mauvaise produisant de saints témoignages — est comme un scélérat à la joue souriante, — une belle pomme pourrie au cœur. — Oh ! que la fausseté a de beaux dehors !


SHYLOCK.

— Trois mille ducats ! c’est une somme bien ronde ! — Trois mois de douze… Voyons quel sera le taux ?


ANTONIO.

— Eh bien, Shylock, serons-nous vos obligés ?


SHYLOCK.

— Signor Antonio, mainte et mainte fois, — sur le Rialto, vous m’avez honni — à propos de mon argent et de mes usances. — Je l’ai supporté patiemment en haussant les épaules, — car la souffrance est l’insigne de toute notre tribu. — Vous m’appelez mécréant, chien, coupe-jarrets, — et vous crachez sur mon gaban juif, — et cela parce que j’use de ce qui m’appartient. — Eh bien, il paraît qu’aujourd’hui vous avez besoin de mon aide. — En avant donc ! vous venez à moi et vous me dites : — Shylock, nous voudrions de l’argent !… Vous dites cela, — vous qui vidiez votre bave sur ma barbe — et qui me repoussiez du pied comme vous chassez un limier étranger — de votre seuil ! Vous sollicitez de l’argent ! — Que devrais-je vous dire ? Ne devrais-je pas vous dire : — Est-ce qu’un chien a de l’argent ? Est-il possible — qu’un limier puisse prêter trois mille ducats ? Ou bien, — dois-je m’incliner profondément et, d’un ton servile, — retenant mon haleine dans un murmure d’humilité, — vous dire ceci : — Mon beau monsieur, vous avez craché sur moi mercredi dernier, — vous m’avez chassé du pied tel jour ; une autre fois, — vous m’avez appelé chien ; pour toutes ces courtoisies — je vais vous prêter tant d’argent ?


ANTONIO, vivement.

— Je suis bien capable de t’appeler encore de même, — de cracher sur toi encore, de te chasser du pied encore. — Si tu prêtes cet argent, ne le prête pas — comme à un ami ; l’amitié a-t-elle jamais tiré — profit du stérile métal confié à un ami ? — Non, considère plutôt ce prêt comme fait à ton ennemi. S’il manque à l’engagement tu auras meilleure figure — à exiger contre lui la pénalité.


SHYLOCK.

Ah ! voyez comme vous vous emportez ! — Je voudrais me réconcilier avec vous, avoir votre affection, — oublier les affronts dont vous m’avez souillé, — subvenir à vos besoins présents, sans prendre un denier — d’intérêt pour mon argent, et vous ne voulez pas m’entendre ! — Mon offre est bienveillante pourtant !


ANTONIO.

Ce serait la bienveillance même.


SHYLOCK.

— Cette bienveillance, je veux vous la montrer. — Venez avec moi chez un notaire, signez-moi là — un simple billet. Et, par manière de plaisanterie, — si vous ne me remboursez pas tel jour, — en tel endroit, la somme ou les sommes — énoncées dans l’acte, qu’il soit stipulé — que vous perdrez une livre pesant — de votre belle chair, laquelle sera coupée et prise — dans telle partie de votre corps qui me plaira.


ANTONIO.

— Ma foi, j’y consens ; je signerai ce billet — et je dirai que le juif fait preuve de grande bienveillance.


BASSANIO.

— Vous ne signerez pas un pareil billet pour moi ; — j’aime mieux rester dans ma nécessité.


ANTONIO.

— Allons ! ne crains rien, l’ami, je n’encours pas cette perte. — Dans deux mois, c’est-à-dire un mois avant — l’échéance, je compte qu’il me rentrera — neuf fois la valeur de ce billet.


SHYLOCK.

— Ô père Abraham ! ce sont bien là les chrétiens ! — La dureté de leurs propres procédés leur apprend à suspecter les intentions des autres.

À Bassanio.

Répondez-moi, je vous en prie : — s’il manque à l’échéance, que gagnerai-je — à exiger le dédit ? — Une livre de chair, ôtée d’un homme, — n’est pas aussi estimable ni aussi profitable qu’une livre — de chair de mouton, de bœuf ou de chèvre. Je le répète, — c’est pour acheter ses bonnes grâces que je lui offre ce service. — S’il l’accepte, soit ! si non, adieu ! — Mais, de grâce, ne m’outragez pas jusque dans ma bonté.


ANTONIO.

— Oui, Shylock, je signerai ton billet.


SHYLOCK.

— Allez donc sur-le-champ m’attendre chez le notaire ; — faites-lui rédiger ce plaisant billet. — Moi, je vais tout droit chercher les ducats, — donner un coup d’œil à mon logis, laissé à la garde périlleuse — d’un valet négligent ; et aussitôt — je suis à vous.

Il sort.

ANTONIO.

Cours, aimable juif. — Cet Hébreu se fera chrétien, il devient bon.


BASSANIO.

— Je n’aime pas les plus beaux termes à la pensée d’un coquin.


ANTONIO.

— Marchons. Il n’y a ici rien à redouter : — mes navires arrivent un mois avant l’échéance.

Ils sortent.

Scène IV.


Belmont. Chez Portia.]


Fanfare de cor. Entre le prince de Maroc, more basané, vêtu de blanc, et trois ou quatre courtisans costumés de même : Puis Portia, Nérissa et d’autres suivantes.

MAROC.

— Ne me prenez point en aversion à cause de mon teint, — sombre livrée du soleil de bronze — dont je suis le voisin et près de qui j’ai été nourri ! — Amenez-moi l’être le plus blanc qui soit né vers le Nord, — là où le feu de Phébus fait à peine fondre les glaçons ; — et pour l’amour de vous, faisons-nous une incision — afin de voir qui des deux a le sang le plus rouge. — Je te le dis, belle dame, ce visage — a terrifié les vaillants, et, je le jure par mon amour, — les vierges les plus admirées de nos climats — ne l’en ont que plus aimé. Je ne voudrais pas changer de couleur, — à moins que ce ne fût pour ravir vos pensées, ma douce reine.


PORTIA.

— Dans mon choix je ne suis pas uniquement guidée — par l’impression superficielle d’un regard de jeune fille ; — d’ailleurs la loterie de ma destinée — m’ôte la faculté d’un choix volontaire. — Mais si mon père ne m’avait pas astreinte, — par sa sagesse tutélaire, à me donner pour femme — à celui qui m’obtiendra par le moyen que je vous ai dit, — vous, prince renommé, vous auriez autant de titres — que tous ceux que j’ai vus venir ici, — à mon affection.


MAROC.

C’est assez pour que je vous rende grâce. — Veuillez donc, je vous prie, me conduire à ces coffrets, — que je tente ma fortune. Par ce cimeterre — qui a égorgé le Sophi et un prince persan, — qui a gagné trois batailles sur le sultan Soliman, — je suis prêt à foudroyer de mon regard les regards les plus insolents, — et de ma bravoure le plus audacieux courage ; — à arracher les oursins de la mamelle de l’ourse, — et même à insulter le lion rugissant après sa proie, — pour te conquérir, ma dame ! Mais, hélas ! — si Hercule et Lychas jouent aux dés — à qui l’emportera, le plus beau coup — peut tomber par hasard de la main la plus faible, — et Alcide sera battu par son page. — Ainsi pourrais-je, guidé par l’aveugle fortune, manquer ce que peut atteindre un moins digne, — et en mourir de douleur !


PORTIA.

Il faut accepter votre chance ; — renoncez tout à fait à choisir, — ou jurez, avant de choisir, que, si vous faites un mauvais choix, — jamais, à l’avenir, vous ne parlerez de mariage — à aucune femme… Ainsi, réfléchissez.


MAROC.

— J’y consens, allons ! conduisez-moi à ma chance.


PORTIA.

— Au temple, d’abord ! Après dîner, — vous tenterez votre hasard.


MAROC.

Alors que la fortune me soit bonne ! — Elle peut me faire une existence ou bénie ou maudite !

Ils sortent. Fanfares de cor.



Scène V.


[Venise. Une rue.]


Entre Lancelot Gobbo (17).

LANCELOT.

Il faudra bien que ma conscience m’autorise à décamper de chez le juif, mon maître. Le démon me touche le coude et me tente, en me disant : Gobbo, Lancelot Gobbo, ou bon Lancelot, ou bon Gobbo, ou bon Lancelot Gobbo, joue des jambes, prends ton élan et décampe. Ma conscience dit : Non, prends garde honnête Lancelot, prends garde, honnête Gobbo, ou, comme je disais, honnête Lancelot Gobbo, ne fuis pas, mets ce projet de fuite sous tes talons. Alors le démon imperturbable me presse de faire mes paquets : en route ! dit le démon, va-t-en ! dit le démon, au nom du ciel, prends un brave parti, dit le démon, et décampe. Alors, ma conscience, se pendant au cou de mon cœur, me dit très-sagement : — Mon honnête ami Lancelot, toi qui es le fils d’un honnête homme (ou plutôt d’une honnête femme ; car mon père a eu quelque petite tache, il s’est parfois laissé aller, il avait certain goût…) Alors ma conscience me dit : Lancelot, ne bouge pas. Bouge, dit le démon. Ne bouge pas, dit ma conscience. Conscience, dis-je, vous me conseillez bien ; démon, dis-je, vous me conseillez bien. Pour obéir à ma conscience, je dois rester avec le juif mon maître qui, Dieu me pardonne, est une espèce de diable ; et, pour décamper de chez le juif, je dois obéir au démon qui, sauf votre respect, est le diable en personne. Mais, pour sûr, le juif est le diable incarné ; et, en conscience, ma conscience est une bien dure conscience de me donner le conseil de rester chez le juif. C’est le démon qui me donne le conseil le plus amical. Je vas décamper, démon ; mes talons sont à vos ordres ; je vas décamper !


Entre le vieux Gobbo, portant un panier.

GOBBO.

Monsieur ! Jeune homme ! c’est à vous que je m’adresse ! Quel est le chemin pour aller chez le maître juif ?


LANCELOT, à part.

Ô ciel ! c’est mon père légitime ! Comme il est presque aveugle et qu’il a la gravelle dans l’œil, il ne me reconnaît pas. Je vais tenter sur lui des expériences.


GOBBO.

Mon jeune maître, mon gentilhomme, quel est le chemin, je vous prie, pour aller chez le maître juif ?


LANCELOT.

Tournez à main droite, au premier détour, puis, au détour suivant, à main gauche, puis, morbleu ! au prochain détour, ne tournez ni à main droite, ni à main gauche, mais descendez indirectement chez le juif.


GOBBO.

Par les sentiers de Dieu ! ce sera un chemin difficile à trouver. Pourriez-vous me dire si un certain Lancelot qui demeure avec lui, demeure avec lui ou non ?


LANCELOT.

Parlez-vous du jeune sieur Lancelot ?

À part.

Remarquez-moi bien, je vais faire jouer les grandes eaux.

Haut.

Parlez-vous du jeune sieur Lancelot ?


GOBBO.

Ce n’est pas un sieur, monsieur, mais le fils d’un pauvre homme. Son père, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnête homme, excessivement pauvre, mais, Dieu merci, en état de vivre.


LANCELOT.

Soit ! que son père soit ce qu’il voudra, nous parlons du jeune sieur Lancelot.


GOBBO.

De Lancelot, pour vous servir, seigneur !


LANCELOT.

Mais, dites-moi, je vous prie, vieillard, ergò, je vous supplie, parlez-vous du jeune sieur Lancelot ?


GOBBO.

De Lancelot, n’en déplaise à Votre Honneur.


LANCELOT.

Ergò, du sieur Lancelot ! ne parlez pas du sieur Lancelot, père, car le jeune gentilhomme (grâce à la fatalité et à la destinée et autres locutions hétéroclites, grâce aux trois Sœurs et autres branches de la science), est effectivement décédé ; ou, pour parler en termes nets, il est allé au ciel.


GOBBO.

Morbleu, Dieu m’en préserve ! Ce garçon était mon unique bâton de vieillesse, mon unique soutien.


LANCELOT.

Est-ce que j’ai l’air d’un gourdin, d’un poteau, d’un bâton, d’un étai ? Me reconnaissez-vous, père ?


GOBBO.

Hélas ! non, je ne vous reconnais pas, mon jeune gentilhomme ; mais, je vous en prie, dites-moi, mon garçon (Dieu fasse paix à son âme !) est-il vivant ou mort ?


LANCELOT.

Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, père ?


GOBBO.

Hélas ! monsieur, j’ai la vue trouble, je ne vous reconnais pas.


LANCELOT.

Ah ! ma foi, vous auriez vos yeux que, vous risqueriez aussi bien de ne pas me reconnaître ; bien habile, est le père qui reconnaît son propre enfant ! Eh bien, vieux, je vais vous donner des nouvelles de votre fils ; donnez-moi votre bénédiction. La vérité doit se faire jour ; un meurtre ne peut rester longtemps caché, le fils d’un homme le peut, mais, à la fin, la vérité se découvre.


GOBBO.

Je vous en prie, monsieur, mettez-vous debout ; je suis sûr que vous n’êtes pas Lancelot, mon garçon.


LANCELOT.

Je vous en prie, cessons de batifoler, donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, celui qui était votre garçon, qui est votre fils, qui sera votre enfant.


GOBBO.

Je ne puis croire que vous soyez mon fils.


LANCELOT.

Je ne sais ce que j’en dois croire ; mais je suis Lancelot, l’homme du juif ; et ce dont je suis sûr, c’est que Marguerite, votre femme, est ma mère.


GOBBO.

Son nom est Marguerite, en effet. Je puis jurer, si tu es Lancelot, que tu es ma chair et mon sang. Dieu soit béni ! Quelle barbe tu as ! Tu as plus de poils à ton menton que Dobbin, mon limonnier, à sa queue.


LANCELOT.

Il faut croire alors que la queue de Dobbin pousse à rebours ; je suis sur qu’il avait plus de poils à la queue que je n’en ai sur la face, la dernière fois que je l’ai vu.


GOBBO.

Seigneur ! que tu es changé !… Comment vous accordez-vous, ton maître et toi ? Je lui apporte un présent. Comment vous accordez-vous maintenant ?


LANCELOT.

Bien, bien. Mais quant à moi, comme j’ai pris la résolution de décamper de chez lui, je ne m’arrêterai pas que je n’ai couru un bon bout de chemin. Mon maître est un vrai juif. Lui donner un présent, à lui ? Donnez-lui une hart. Je meurs de faim à son service ; vous pourriez compter toutes les phalanges de mes côtes. Père, je suis bien aise que vous soyez venu ; donnez-moi ce présent-là à un certain monsieur Bassanio. En voilà un qui donne de magnifiques livrées neuves ! Si je n’entre pas à son service, je veux courir aussi loin que Dieu a de la terre… Ô rare bonheur ! Le voici en personne. Abordez-le, père : car je veux être juif, si je sers le juif plus longtemps.


Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d’autres domestiques.

BASSANIO, à un valet.

Vous le pouvez, mais hâtez-vous, pour que le souper soit prêt au plus tard à cinq heures. Faites porter ces lettres à leur adresse, faites faire les livrées, et priez Gratiano de venir chez moi incontinent.

Sort un valet.

LANCELOT, bas à Gobbo.

Abordez-le, père !


GOBBO.

Dieu bénisse votre Excellence !


BASSANIO.

Grand merci ! Me veux-tu quelque chose ?


GOBBO.

Voici mon fils, monsieur, un pauvre garçon…


LANCELOT.

Non pas un pauvre garçon, monsieur, mais bien le serviteur du riche juif, lequel voudrait, monsieur, comme mon père vous le spécifiera…


GOBBO.

Il a, comme on dirait, une grande démangeaison de servir…


LANCELOT.

Effectivement, le résumé et l’exposé de mon affaire, c’est que je sers le juif et que je désire, comme mon père vous le spécifiera…


GOBBO.

Son maître et lui, sauf le respect dû à votre Excellence, ne sont pas tendres cousins…


LANCELOT.

Pour être bref, la vérité vraie est que le juif, m’ayant mal traité, m’oblige, comme mon père, en sa qualité de vieillard, vous l’expliquera, j’espère, avec féconde…


GOBBO.

J’ai ici un plat de pigeons que je voudrais offrir à votre Excellence, et ma requête est…


LANCELOT.

Bref, la requête est pour moi de grande impertinence, ainsi que votre Excellence l’apprendra par cet honnête vieillard, qui, quoique ce soit moi qui le dise, est pauvre, quoique vieux, et de plus est mon père…


BASSANIO.

Qu’un de vous parle pour tous deux… Que voulez-vous ?


LANCELOT.

Vous servir, monsieur.


GOBBO.

Voilà l’unique méfait de notre demande, monsieur.


BASSANIO, à Lancelot.

— Je te connais bien ; tu as obtenu ta requête. — Shylock, ton maître, m’a parlé aujourd’hui même — et a consenti à ton avancement, si c’est un avancement — que de quitter le service d’un riche juif pour te mettre — à la suite d’un pauvre gentilhomme comme moi.


LANCELOT.

Le vieux proverbe se partage très-bien entre mon maître Shylock et vous, monsieur : vous avez la grâce de Dieu, monsieur, et lui, il a de quoi.


BASSANIO.

— Bien dit… Va, père, avec ton fils. — Va prendre congé de ton vieux maître, et fais-toi indiquer — ma demeure.

À ses gens.

Qu’on lui donne une livrée — plus galonnée qu’à ses camarades. N’y manquez pas.

Il s’entretient à voix basse avec Léonardo.

LANCELOT.

Enlevé, mon père !… Ah ! je ne suis pas capable de trouver une place ! Ah ! je n’ai jamais eu de langue dans ma tète !… Bien.

Regardant la paume de sa main.

Est-il un homme en Italie qui puisse, en jurant sur la Bible, étendre une plus belle paume ?… J’aurai du bonheur : tenez, rien que cette simple ligne de vie (18) ! Voici une menue ribambelle d’épouses ! Hélas ! quinze épouses, ce n’est rien. Onze veuves, et neuf vierges, c’est une simple mise en train pour un seul homme ; et puis, cette échappée à trois noyades ! et ce péril qui menace ma vie au bord d’un lit de plume !… Ce sont de simples chances !… Allons, si la fortune est ma femme, à ce compte-là c’est une bonne fille… Venez, mon père ; je vas prendre congé du juif en un clin d’œil.

Sortent Lancelot et le vieux Gobbo.

BASSANIO.

— Je t’en prie, bon Leonardo, pense à cela. — Quand tu auras tout acheté et tout mis en place, — reviens vite, car je festoie ce soir — mes connaissances les plus estimées. Dépêche-toi, va.


LÉONARDO.

— J’y mettrai tout mon zèle.


Entre Gratiano.

GRATIANO.

— Où est votre maître ?


LÉONARDO.

Là-bas, monsieur, il se promène.

Sort Léonardo.

GRATIANO.

— Signor Bassanio…


BASSANIO.

Gratiano !


GRATIANO.

— J’ai une chose à vous demander.


BASSANIO.

Vous l’avez obtenue.


GRATIANO.

— Vous ne pouvez plus me refuser : il faut que j’aille avec vous à Belmont.


BASSANIO.

— S’il le faut, soit !… Mais écoute, Gratiano, — tu es trop pétulant, trop brusque, trop tranchant en paroles. — Ces façons-là te vont assez heureusement, — et ne sont pas des défauts pour des yeux comme les nôtres : — mais pour ceux qui ne te connaissent pas, eh bien, elles ont — quelque chose de trop libre. Je t’en prie, prends la peine — de calmer par quelques froides gouttes de modestie — l’effervescence de ton esprit ; sans quoi ta folle conduite — me ferait mal juger aux lieux où Je vais, — et ruinerait mes espérances.


GRATIANO.

Signor Bassanio, écoutez-moi : — si vous ne me voyez pas adopter un maintien grave, — parler avec réserve, jurer modérément, — porter dans ma poche des livres de prière, prendre un air de componction, — et, qui plus est, quand on dira les grâces, cacher mes yeux, — comme ceci, avec mon chapeau, et soupirer, et de dire : Amen ! — enfin observer tous les usages de la civilité, — comme un être qui s’est étudié à avoir la mine solennelle — pour plaire à sa grand’mère, ne vous fiez plus à moi !


BASSANIO.

— C’est bien, nous verrons comment vous vous comporterez.


GRATIANO.

— Ah ! mais je fais exception pour ce soir. Vous ne prendrez pas pour arrhes — ce que nous ferons ce soir.


BASSANIO.

Non, ce serait dommage. — Je vous engagerais plutôt à revêtir — votre plus audacieux assortiment de gaieté, car nous avons — des amis qui se proposent de rire… Sur ce, au revoir ! — J’ai quelques affaires.


GRATIANO.

— Et moi, il faut que j’aille trouver Lorenzo et les autres ; mais nous vous rendrons visite à l’heure du souper.

Ils sortent.

Scène VI.


[Venise. Une chambre chez Shylock].


Entrent Jessica et Lancelot.

JESSICA.

— Je suis fâchée que tu quittes ainsi mon père ; — notre maison est un enfer, et toi, joyeux diable, — tu lui dérobais un peu de son odeur d’ennui ; — mais adieu. Voici un ducat pour toi. — Ah ! Lancelot, tout à l’heure au souper tu verras — Lorenzo, un des convives de ton nouveau maître : — donne-lui cette lettre… secrètement ! — Sur ce, adieu ! Je ne voudrais pas que mon père — me vît causer avec toi.


LANCELOT, larmoyant.

Adieu !… Les pleurs sont mon seul langage… Ô ravissante païenne, délicieuse juive ! Si un chrétien ne fait pas quelque coquinerie pour te posséder, je serai bien trompé. Mais, adieu ! Ces sottes larmes ont presque noyé mon viril courage. Adieu !

Il sort.

JESSICA.

— Porte-toi bien, bon Lancelot. Hélas ! quel affreux péché c’est en moi — que de rougir d’être l’enfant de mon père ! — Mais quoique je sois sa fille par le sang, — je ne la suis pas. par le caractère. Ô Lorenzo, — si tu tiens ta promesse, je terminerai toutes ces luttes : — je me ferai chrétienne pour être ta femme bien-aimée.

Elle sort.



Scène VII.


[Toujours à Venise. Une rue.]


Entrent Gratiano, Lorenzo, Salarino et Solanio.

LORENZO.

— Oui, nous nous esquiverons pendant le souper ; — nous nous déguiserons chez moi, et nous serons de retour — tous en moins d’une heure.


GRATIANO.

Nous n’avons pas fait des préparatifs suffisants.


SALARINO.

— Nous n’avons pas encore retenu de porte-torche.


SOLANIO.

— C’est bien vulgaire, quand ce n’est pas élégamment arrangé ; — il vaut mieux, selon moi, nous en passer.


LORENZO.

— Il n’est que quatre heures ; nous avons encore deux heures — pour nous équiper.


Entre Lancelot, portant une lettre.

LORENZO.

Ami Lancelot, quelle nouvelle ?


LANCELOT.

— S’il vous plaît rompre ce cachet, vous le saurez probablement.


LORENZO.

— Je reconnais la main ; ma foi, c’est une jolie main : — elle est plus blanche que le papier sur lequel elle a écrit, — cette jolie main-là !


GRATIANO.

Nouvelle d’amour, sans doute. —


LANCELOT, se retirant.

Avec votre permission, monsieur…


LORENZO.

Où vas-tu ?


LANCELOT.

Pardieu, monsieur, inviter mon vieux maître le juif à souper ce soir chez mon nouveau maître le chrétien.


LORENZO, bas à Lancelot, en lui remettant de l’argent.

— Arrête ; prends ceci… Dis à la gentille Jessica — que je ne lui manquerai pas… Parle-lui en secret ; va.

Sort Lancelot.

— Messieurs, — voulez-vous vous préparer pour la mascarade de ce soir ? Je suis pourvu d’un porte-torche.


SALARINO.

— Oui, pardieu ! j’y vais à l’instant.


SOLANIO.

— Et moi aussi.


LORENZO.

Venez nous rejoindre, Gratiano et moi, — dans une heure d’ici, au logis de Gratiano.


SALARINO.

— Oui, c’est bon.

Sortent Salarino et Solanio.

GRATIANO.

— Cette lettre n’était-elle pas de la belle Jessica ?


LORENZO.

— Il faut que je te dise tout ! Elle me mande — le moyen par lequel je dois l’enlever de chez mon père, — l’or et les bijoux dont elle s’est munie, — le costume de page qu’elle tient tout prêt. — Si jamais le juif son père va au ciel, — ce sera grâce à sa charmante fille ; — quant à elle, jamais le malheur n’oserait lui barrer le passage, — si ce n’est sous le prétexte — qu’elle est la fille d’un juif mécréant. — Allons, viens avec moi ; lis ceci, chemin faisant : — la belle Jessica sera mon porte-torche !

Ils sortent.



Scène VIII.


[Toujours à Venise. Devant la maison de Shylock.]


Entrent Shylock et Lancelot.

SHYLOCK.

— Soit ! tu en jugeras par tes yeux, tu verras — la différence entre le vieux Shylock et Bassanio. — Holà, Jessica !… Tu ne pourras plus t’empiffrer — comme tu faisais chez moi… Holà, Jessica !… — ni dormir, ni ronfler, ni mettre en lambeaux ta livrée. — Eh bien ! Jessica, allons !


LANCELOT, criant.

Eh bien ! Jessica !


SHYLOCK.

— Qui te dit d’appeler ? Je ne te dis pas d’appeler. —


LANCELOT.

Votre Honneur m’a si souvent répété que je ne savais rien faire sans qu’on me le dise !


Entre Jessica.

JESSICA, à Shylock.

— Appelez-vous ? quelle est votre volonté ?


SHYLOCK.

— Je suis invité à souper dehors, Jessica : — voici mes clefs… Mais pourquoi irais-je ? — Ce n’est pas par amitié qu’ils m’invitent : ils me flattent ! — J’irai pourtant, mais par haine, pour manger — aux dépens du chrétien prodigue… Jessica, ma fille, — veille sur ma maison… J’ai une vraie répugnance à sortir ; il se brasse quelque vilenie contre mon repos, — car j’ai rêvé cette nuit de sacs d’argent. —


LANCELOT.

Je vous en supplie, monsieur, partez ! mon jeune maître est impatienté de votre présence.


SHYLOCK.

Et moi, de la sienne.


LANCELOT.

Ils ont fait ensemble une conspiration… Je ne dis pas que vous verrez une mascarade ; mais si vous en voyez une, cela m’expliquera pourquoi mon nez s’est mis à saigner le dernier lundi noir (19), à six heures du matin, après avoir saigné, il y a quatre ans, le mercredi des Cendres, dans l’après-midi.


SHYLOCK.

— Quoi ! il y aura des masques ? Écoutez-moi, Jessica ; — fermez bien mes portes ; et quand vous entendrez le tambour — et l’ignoble fausset du fifre au cou tors, — n’allez pas grimper aux croisées, — ni allonger votre tête sur la voie publique — pour contempler ces fous de chrétiens aux visages vernis. — Mais bouchez les oreilles de ma maison, je veux dire mes fenêtres. — Que le bruit de la vaine extravagance n’entre pas — dans mon austère maison… Par le bâton de Jacob, je jure — que je n’ai nulle envie de souper dehors ce soir ; — mais j’irai… Pars devant moi, drôle, — et dis que je vais venir.


LANCELOT.

Je pars en avant, monsieur.

Bas, à Jessica.

Maîtresse, n’importe, regardez par la fenêtre.

Vous verrez passer un chrétien,
Bien digne de l’œillade d’une juive.

Sort Lancelot.

SHYLOCK.

— Que dit ce niais de la race d’Agar, hein ?


JESSICA.

— Il me disait : adieu, madame ; voilà tout.


SHYLOCK.

— C’est un assez bon drille, mais un énorme mangeur, — lent à la besogne comme un limaçon, et puis dormant le jour — plus qu’un chat sauvage ! Les frelons ne sont pas de ma ruche. — Aussi je me sépare de lui, et je le cède — à certain personnage pour qu’il l’aide à gaspiller — de l’argent emprunté… Allons, Jessica, rentrez ; — peut-être reviendrai-je immédiatement ; — faites comme je vous dis, — fermez les portes sur vous. Bien serré, bien retrouvé; — c’est un proverbe qui ne rancit pas dans un esprit économe.

Il sort.

JESSICA, regardant s’éloigner Shylock.

— Adieu ; si la fortune ne m’est pas contraire, — nous avons perdu, moi, un père, et vous, une fille.

Elle sort.

Scène IX.


[Toujours à Venise.]


Entrent Gratiano et Salarino, masqués.

GRATIANO.

Voici l’auvent sous lequel Lorenzo — nous a priés d’attendre.


SALARINO.

L’heure est presque passée.


GRATIANO.

— C’est merveille qu’il n’arrive pas à l’heure, — car les amants courent toujours en avant de l’horloge.


SALARINO.

— Oh ! les pigeons de Vénus volent dix fois plus vite — pour sceller de nouveaux liens d’amour — que pour garder intacte la foi jurée.


GRATIANO.

— C’est toujours ainsi. Qui donc, en se levant d’un festin, — a l’appétit aussi vif qu’en s’y asseyant ? — Où est le cheval qui revient — sur sa route fastidieuse avec la fougue indomptée — du premier élan ? En toute chose — on est plus ardent à la poursuite qu’à la jouissance. — Qu’il ressemble à l’enfant prodigue, — le navire pavoisé, quand il sort de sa baie natale, — pressé et embrassé par la brise courtisane ! — Qu’il ressemble à l’enfant prodigue, quand il revient, — les flancs avariés, les voiles en lambeaux, — exténué, ruiné, épuisé par la brise courtisane !


SALARINO.

— Voici Lorenzo… Nous reprendrons cela plus tard.


Entre Lorenzo.

LORENZO.

— Chers amis, pardon de ce long retard : — ce n’est pas moi, ce sont mes affaires qui vous ont fait attendre. — Quand vous voudrez vous faire voleurs d’épouses, — je ferai pour vous une aussi longue faction… Approchez : — ici loge mon père le juif… Holà ! quelqu’un !

Jessica paraît à la fenêtre, vêtue en page.

JESSICA.

— Qui êtes-vous ? dites-le-moi, pour plus de certitude, — bien que je puisse jurer que je reconnais votre voix.


LORENZO.

— Lorenzo, ton amour !


JESSICA.

— Lorenzo, c’est certain ; mon amour, c’est vrai. — Car qui aimé-je autant ? Mais maintenant, qui sait, — hormis vous, Lorenzo, si je suis votre amour ?


LORENZO.

— Le ciel et tes pensées sont témoins que tu l’es.


JESSICA

— Tenez, attrapez cette cassette ; elle en vaut la peine. — Je suis bien aise qu’il soit nuit et que vous ne me voyiez pas, — car je suis toute honteuse de mon déguisement ; — mais l’amour est aveugle, et les amants ne peuvent voir — les charmantes folies qu’eux-mêmes commettent : — car, s’ils le pouvaient, Cupido lui-même rougirait — de me voir ainsi transformée en garçon.


LORENZO.

— Descendez, car il faut que vous portiez ma torche.


JESSICA.

— Quoi ! faut-il que je tienne la chandelle à ma honte ? — Celle-ci est déjà d’elle-même trop, bien trop visible. — Quoi ! mon amour, vous me donnez les fonctions d’éclaireur — quand je devrais me cacher !


LORENZO.

N’êtes-vous pas cachée, ma charmante, — sous ce gracieux costume de page ? — Mais venez tout de suite : — car la nuit close est fugitive, — et nous sommes attendus à souper chez Bassanio.


JESSICA.

— Je vais fermer les portes, me dorer — encore de quelques ducats, et je suis à vous.

Elle quitte la fenêtre.

GRATIANO.

— Par mon capuchon, c’est une gentille et non une juive.


LORENZO.

— Que je sois maudit, si je ne l’aime pas de tout mon cœur ! — Car elle est spirituelle, autant que j’en puis juger ; — elle est jolie, si mes yeux ne me trompent pas ; — elle est fidèle, comme elle me l’a prouvé. — Aussi, comme une fille spirituelle, jolie et fidèle, régnera-t-elle constamment sur mon cœur.


Entre Jessica.

LORENZO.

— Ah ! te voilà venue ?… En avant, messieurs, partons ; — nos camarades nous attendent déjà sous leurs masques.

Il sort avec Jessica et Salarino.


Entre Antonio.

ANTONIO.

— Qui est là ?


GRATIANO.

Le signor Antonio ?


ANTONIO.

— Fi ! fi ! Gratiano ! où sont tous les autres ? — Il est neuf heures, tous nos amis vous attendent : — pas de mascarade ce soir. Le vent s’est levé ; — Bassanio va s’embarquer immédiatement. — J’ai envoyé vingt personnes vous chercher.


GRATIANO.

— Je suis bien aise de cela ; mon plus cher désir — est d’être sous voile et parti ce soir.

Ils sortent.

Scène X.


[Belmont. Dans le palais de Portia.]


Fanfares de cors. Entrent Portia et le prince de Maroc, l’une et l’autre avec leur suite.

PORTIA.

— Allons ! qu’on tire les rideaux et qu’on fasse voir — les divers coffrets à ce noble prince !

Au prince de Maroc.

— Maintenant, faites votre choix.


MAROC.

— Le premier est d’or et porte cette inscription :

Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent.

— Le second, tout d’argent, est chargé de cette promesse :

Qui me choisit, obtiendra tout ce qu’il mérite.

— Le troisième, de plomb grossier, a une devise brute

comme son métal.

Qui me choisit, doit donner et hasarder tout ce qu’il a.

— Comment saurai-je si je choisis le bon ?


PORTIA.

— L’un d’eux contient mon portrait, prince ; — si vous le prenez, moi aussi, je suis à vous !


MAROC.

— Qu’un Dieu dirige mon jugement ! Voyons. — Je vais relire les inscriptions. — Que dit ce coffret de plomb ?

Qui me choisit, doit donner et hasarder tout ce qu’il a.

— Tout donner… Pour quoi ? Pour du plomb ! tout hasarder pour du plomb ! — Ce coffret menace. Les hommes qui hasardent tout — ne le font que dans l’espoir d’avantages suffisants. — Une âme d’or ne se laisse pas éblouir par un métal de rebut ; — je ne veux donc rien donner, rien hasarder pour du plomb. — Que dit l’argent avec sa couleur virginale ?

Qui me chérit, obtiendra ce qu’il mérite.

Ce qu’il mérite ?… Arrête un peu, Maroc, — et pèse ta valeur d’une main impartiale ; — si tu es estimé d’après ta propre appréciation, — tu es assez méritant, mais être assez méritant — cela suffit-il pour prétendre à cette beauté ? — Et pourtant douter de mon mérite, — ce serait, de ma part, un désistement pusillanime. — Ce que je mérite ? Mais c’est elle ! — Je la mérite par ma naissance, par ma fortune, — par mes grâces, par les qualités de l’éducation — et surtout par mon amour !… — Voyons ; si, sans m’aventurer plus loin, je fixais ici mon choix ?… — Lisons encore une fois la sentence gravée dans l’or :

Qui me choisit, gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent.

— Eh ! c’est cette noble dame ! Tout le monde la désire : — des quatre coins du monde, on vient — baiser la châsse de la sainte mortelle qui respire ici. — Les déserts de l’Hyrcanie, les vastes solitudes — de l’immense Arabie, sont maintenant autant de grandes routes — frayées par les princes qui visitent la belle Portia ! — L’empire liquide, dont la crête ambitieuse — crache à la face du ciel, n’est pas une barrière — qui arrête les soupirants lointains : tous la franchissent, — comme un ruisseau, pour voir la belle Portia. — Un de ces trois coffrets contient sa céleste image. — Est-il probable que ce soit celui de plomb ? Ce serait un sacrilège — d’avoir une si basse pensée : ce serait trop brutal — de tendre pour elle un suaire dans cet obscur tombeau !… Croirai-je qu’elle est murée dans cet argent, — dix fois moins précieux que l’or pur ? — Ô coupable pensée ! Il faut à une perle si riche — au moins une monture d’or. Il est en Angleterre — une monnaie d’or sur laquelle la figure d’un ange — est gravée (20), mais c’est à la surface qu’elle est sculptée, — tandis qu’ici c’est intérieurement, dans un lit d’or, — qu’un ange est couché. Remettez-moi la clef. — Je choisis celui-ci, advienne que pourra.


PORTIA.

— Voici la clef, prenez-la, prince, et, si mon image est là, — je suis à vous.

Il ouvre le coffret d’or.

MAROC.

Ô enfer ! qu’avons-nous là ? — Un squelette, dans l’œil duquel — est roulé un grimoire. Lisons-le :

Tout ce qui luit n’est pas or.
Vous l’avez souvent entendu dire ;
Bien des hommes ont vendu leur vie,
Rien que pour me contempler :

Les tombes dorées renferment des vers.
Si vous aviez été aussi sage que hardi.
Jeune de corps et vieux de jugement.
Votre réponse n’aurait pas été sur ce parchemin.
Adieu : recevez ce froid congé.

— Bien froid, en vérité. Peines perdues ! — Adieu donc, brûlante flamme ! Salut, désespoir glacé. — Portia, adieu, j’ai le cœur trop affligé — pour prolonger un pénible arrachements Ainsi partent les perdants.

Il sort.

PORTIA.

— Charmant débarras !… Fermez les rideaux, allons ! — Puissent tous ceux de sa couleur me choisir de même !

Tous sortent.

Scène XI.


[Venise. Une rue.}


Entrent Salarino et Solanio.

SALARINO.

— Oui, mon brave, j’ai vu Bassanio mettre à la voile ; — Gratiano est parti avec lui. — Et je suis sûr que Lorenzo n’est pas sur leur navire.


SOLANIO.

— Ce coquin de juif a par ses cris éveillé le doge, — qui est sorti avec lui pour fouiller le navire de Bassanio.


SALARINO.

— Il est arrivé trop tard; le navire était à la voile. — Mais on a donné à entendre au doge — que Lorenzo et son amoureuse Jessica — ont été vus ensemble dans une gondole ; — en outre, Antonio a certifié au duc — qu’ils n’étaient pas sur le navire de Bassanio.


SOLANIO.

~ Je n’ai jamais entendu fureur aussi désordonnée, aussi étrange, aussi extravagante, aussi incohérente — que celle que ce chien de juif exhalait dans les rues : — Ma fille !… ô mes ducats !… ô ma fille ! — Enfuie avec un chrétien !… oh ! mes ducats chrétiens ! — Justice ! La loi !… mes ducats et ma fille ! — Un sac plein, deux sacs pleins de ducats, — de doubles ducats, à moi volés par ma fille !… — Et des bijoux !… deux bourses, pleines des plus précieux bijoux, — volées par ma fille !… Justice ! qu’on retrouve la fille ! — Elle a sur elle les bourses et les ducats !


SALARINO.

— Aussi, tous les enfants de Venise le suivent — en criant : Ohé ! sa fille, sa bourse et ses ducats !


SOLANIO.

— Que le bon Antonio soit exact à l’échéance ; — sinon, il payera pour tout cela.


SALARINO.

Pardieu ! vous m’y faites songer : — un Français avec qui je causais hier — me disait que, dans les mers étroites qui séparent — la France et l’Angleterre, il avait péri — un navire de notre pays, richement chargé. — J’ai pensé à Antonio quand il m’a dit ça, — et j’ai souhaité en silence que ce ne fût pas un des siens.


SOLANIO.

— Vous ferez très-bien de dire à Antonio ce que vous savez ; — mais pas trop brusquement, de peur de l’affliger.


SALARINO.

— Il n’est pas sur la terre de meilleur homme. — J’ai vu Bassanio et Antonio se quitter. — Bassanio lui disait qu’il hâterait autant que possible — son retour. Il a répondu : N’en faites rien, — Bassanio, ne brusquez pas les choses à cause de moi, — mais attendez que le temps les ait mûries. — Et quant au billet que le juif a de moi, — qu’il ne préoccupe pas votre cervelle d’amoureux. — Soyez gai ; consacrez toutes vos pensées — à faire votre cour et à prouver votre amour — par les démonstrations que vous croirez les plus décisives. — Et alors, les yeux gros de larmes, — il a détourné la tête, tendu la main derrière lui, — et, avec une prodigieuse tendresse, — il a serré la main de Bassanio. Sur ce, ils se sont séparés.


SOLANIO.

Je crois qu’il n’aime cette vie que pour Bassanio. — Je t’en prie, allons le trouver, — et secouons la mélancolie qu’il couve — par quelque distraction.


SALARINO.

Oui, allons.

Ils sortent.

Scène XII.


[Belmont. Dans le palais de Portia.]


Entre Nérissa, suivie d’un valet.

NÉRISSA.

— Vite ! vite ! tire les rideaux sur-le-champ, je te prie ; — le prince d’Aragon a prêté serment — et vient faire son choix à l’instant même.


Fanfares de cors. Entrent le prince d’Aragon, Portia et leur suite.

PORTIA.

— Regardez, ici sont les coffrets, noble prince ; — si vous choisissez celui où je suis renfermée, — notre fête nuptiale sera célébrée sur-le-champ, — mais si vous échouez, il faudra, sans plus de discours, — que vous partiez d’ici immédiatement.


ARAGON.

— Mon serment m’enjoint trois choses : — d’abord, de ne jamais révéler à personne — quel coffret j’ai choisi ; puis, si je manque — le bon coffret, de ne jamais — courtiser une fille en vue du mariage ; enfin, — si j’échoue dans mon choix, — de vous quitter immédiatement et de partir.


PORTIA.

— Ce sont les injonctions auxquelles jure d’obéir — quiconque court le hasard d’avoir mon indigne personne.


ARAGON.

— J’y suis préparé. Que la fortune réponde — aux espérances de mon cœur !… Or, argent et plomb vil.

Qui me choisit doit donner et hasarder tout ce qu’il a.

— Tu auras plus belle mine, avant que je donne ou hasarde rien pour toi ! — Que dit la cassette d’or ? Ha ! voyons !

Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent.

— Ce que beaucoup d’hommes désirent… Ce beaucoup peut désigner — la folle multitude qui choisit d’après l’apparence, — ne connaissant que ce que lui dit son œil ébloui, — qui ne regarde pas à l’intérieur, mais, comme le martinet, — bâtit au grand air, sur le mur extérieur, — à la portée et sur le chemin même du danger. — Je ne veux pas choisir ce que beaucoup d’hommes désirent, — parce que je ne veux pas frayer avec les esprits vulgaires — et me ranger parmi les multitudes barbares. — À toi donc, maintenant, écrin d’argent ! — Dis-moi une fois de plus quelle devise tu portes :

Qui me choisit, obtiendra ce qu’il mérite.

— Bien dit. Qui en effet voudrait — duper la fortune en obtenant des honneurs — auxquels manquerait le sceau du mérite ? que nul n’ait la présomption — de revêtir une dignité dont il est indigne ! — Ah ! si les empires, les grades, les places — ne s’obtenaient pas par la corruption, si les honneurs purs — n’étaient achetés qu’au prix du mérite, — que de gens qui sont nus seraient couverts, — que de gens qui commandent seraient commandés ! Quelle ivraie de bassesse on séparerait — du bon grain de l’honneur ! Et que de germes d’honneur, — glanés dans le fumier et dans le rebut du temps, — seraient mis en lumière !… Mais faisons notre choix.

Qui me choisit, obtiendra ce qu’il mérite.

— Je prends ce que je mérite. Donnez-moi la clef de ce coffret, — que j’ouvre ici la porte à ma fortune !

Il ouvre le coffret d’argent.

PORTIA.

— Ce que vous y trouvez ne valait pas cette longue pause.


ARAGON.

— Que vois-je ? Le portrait d’un idiot grimaçant — qui me présente une cédule ! je vais la lire. — Que tu ressembles peu à Portia ! — Que tu ressembles peu à ce que j’espérais, à ce que je méritais !

Qui me choisit, aura ce qu’il mérite.

— Ne méritais-je rien de plus qu’une tête de niais ? — Est-ce là le juste prix de mes mérites ?


PORTIA.

— La place du coupable n’est pas celle du juge : — ces deux rôles sont de nature opposée.


ARAGON.

— Qu’y a-t-il là ?

Le feu m’a éprouvé sept fois ;
Sept fois éprouvé doit être le jugement
Qui n’a jamais mal choisi.
Il est des gens qui n’embrassent que des ombres ;
Ceux-là n’ont que l’ombre du bonheur.
Il est ici-bas, je le sais, des sots
Qui ont, comme moi, le dehors argenté.
Menez au lit l’épouse que vous voudrez,
Je serai toujours la tête qui vous convient.
Sur ce, partez : vous êtes expédié.

— Plus je tarderai ici, plus j’y ferai sotte figure. — J’étais venu faire ma cour avec une tête de niais, — mais je m’en vais avec deux. — Adieu, charmante ! Je tiendrai mon serment, — et supporterai patiemment mon malheur.

Sort le prince d’Aragon avec sa suite

PORTIA.

— Ainsi, le phalène s’est brûlé à la chandelle. — Oh ! les sots raisonneurs ! Quand ils se décident, — ils ont l’esprit de tout perdre par leur sagesse.


NÉRISSA.

— Ce n’est point une hérésie que le vieux proverbe : pendaison et mariage, questions de destinée !


PORTIA.

— Allons ! ferme le rideau, Nérissa.


Entre un messager.

LE MESSAGER.

— Où est madame ?


PORTIA.

— Ici ; que veut monseigneur ?


LE MESSAGER.

Madame, il vient de descendre à votre porte — un jeune Vénitien qui arrive en avant — pour signifier l’approche de son maître. — Il apporte de sa part des hommages substantiels, — consistant, outre les compliments et les murmures les plus courtois, — en présents de riche valeur. Je n’ai pas encore vu — un ambassadeur d’amour aussi avenant ; — jamais jour d’avril n’a annoncé aussi délicieusement — l’approche du fastueux été — que ce piqueur la venue de son maître.


PORTIA.

— Assez, je te prie. J’ai à moitié peur — que tu ne dises bientôt qu’il est de tes parents, — quand je te vois dépenser à le louer ton esprit des grands jours. — Viens, viens, Nérissa ; car il me tarde de voir — ce rapide courrier de Cupido, qui arrive si congrûment.


NÉRISSA.

— Veuille, seigneur Amour, que ce soit Bassanio !

Tous sortent.

Scène XIII.


[Une rue de Venise.]


Entrent Solanio et Salarino.

SOLANIO.

Maintenant quelles nouvelles sur le Rialto ?


SALARINO.

Et bien, le bruit court toujours, sans être démenti, qu’un navire richement chargé, appartenant à Antonio, a fait naufrage dans le détroit, aux Goodwins : c’est ainsi, je crois, que l’endroit s’appelle. C’est un bas-fond dangereux et fatal où gisent enterrées les carcasses de bien des navires de haut bord. Voilà la nouvelle, si toutefois la rumeur que je répète est une créature véridique.


SOLANIO.

Je voudrais qu’elle fût aussi menteuse que la plus fourbe commère qui ait jamais grignoté pain d’épices ou fait croire à ses voisins qu’elle pleurait la mort d’un troisième mari. Mais, pour ne pas glisser dans le prolixe et ne pas obstruer le grand chemin de la simple causerie, il est trop vrai que le bon Antonio, l’honnête Antonio… Oh ! que ne trouvé-je une épithète digne d’accompagner son nom !…


SALARINO.

Allons ! achève ta phrase.


SOLANIO.

Hein ? que dis-tu ?… Eh bien, pour finir, il a perdu un navire.


SALARINO.

Dieu veuille que ce soit là la fin de ses pertes !


SOLANIO.

Que je dise vite Amen ! de peur que le diable ne vienne à la traverse de ma prière : car le voici qui arrive sous la figure d’un juif…


Entre Shylock.

SOLANIO.

Eh bien, Shylock ? Quelles nouvelles parmi les marchands ?


SHYLOCK.

Vous avez su, mieux que personne, la fuite de ma fille ?


SALARINO.

Cela est certain. Pour ma part, je sais le tailleur qui a fait les ailes avec lesquelles elle s’est envolée.


SOLANIO.

Et, pour sa part, Shylock savait que l’oiseau avait toutes ses plumes, et qu’alors il est dans le tempérament de tous les oiseaux de quitter la maman.


SHYLOCK.

Elle est damnée pour cela.


SALARINO.

C’est certain, si elle a le diable pour juge.


SHYLOCK.

Ma chair et mon sang se révolter ainsi !


SALARINO.

Fi, vieille charogne ! le devraient-ils à ton âge ?


SHYLOCK.

Je parle de ma fille qui est ma chair et mon sang.


SALARINO.

Il y a plus de différence entre ta chair et la sienne qu’entre le jais et l’ivoire ; entre ton sang et le sien qu’entre le vin rouge et le vin du Rhin… Mais, dites-nous, savez-vous si Antonio a fait, ou non, des pertes sur mer ?


SHYLOCK.

Encore un mauvais marché pour moi ! Un banqueroutier, un prodigue, qui ose à peine montrer sa tête sur le Rialto ! Un mendiant qui d’habitude venait se prélasser sur la place !… Gare à son billet ! Il avait coutume de m’appeler usurier. Gare à son billet ! Il avait coutume de prêter de l’argent par courtoisie chrétienne. Gare à son billet !


SALARINO.

Bah ! je suis sûr que, s’il n’est pas en règle, tu ne prendras pas sa chair. À quoi serait-elle bonne ?


SHYLOCK.

À amorcer le poisson ! dût-elle ne rassasier que ma vengeance, elle la rassasiera. Il m’a couvert d’opprobre, il m’a fait tort d’un demi-million, il a ri de mes pertes, il s’est moqué de mes gains, il a conspué ma nation, traversé mes marchés, refroidi mes amis, échauffé mes ennemis ; et quelle est sa raison ?… Je suis un juif ! Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? N’est-il pas nourri de la même nourriture, blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, échauffé et refroidi par le même été et par le même hiver qu’un chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez, est-ce que nous ne mourons pas ? Et si vous nous outragez, est-ce que nous ne nous vengerons pas ? Si nous sommes comme vous du reste, nous vous ressemblerons aussi en cela. Quand un chrétien est outragé par un juif, où met-il son humilité ? à se venger ! Quand un juif est outragé par un chrétien, où doit-il, d’après l’exemple chrétien, mettre sa patience ? Eh bien, à se venger ! La perfidie que vous m’enseignez, je la pratiquerai, et j’aurai du malheur, si je ne surpasse pas mes maîtres !


Entre un valet.

LE VALET.

Messieurs, mon maître Antonio est chez lui et désire vous parler à tous deux.


SALARINO.

Nous l’avons cherché de tous côtés.


SOLANIO.

En voici un autre de la tribu ! On n’en trouverait pas un troisième de leur trempe, à moins que le diable lui-même ne se fît juif.

Sortent Solanio, Salarino et le valet.


Entre Tubal.

SHYLOCK.

Eh bien, Tubal, quelles nouvelles de Gênes ? As-tu trouvé ma fille ?


TUBAL.

J’ai entendu parler d’elle en maint endroit, mais je n’ai pas pu la trouver.


SHYLOCK.

Allons, allons, allons, allons ! Un diamant qui m’avait coûté à Francfort deux mille ducats, perdu ! Jusqu’à présent la malédiction n’était pas tombée sur notre nation ; je ne l’ai jamais sentie qu’à présent… Deux mille ducats que je perds là, sans compter d’autres bijoux précieux, bien précieux ! Je voudrais ma fille là, à mes pieds, morte, avec les bijoux à ses oreilles ! Je la voudrais là ensevelie, à mes pieds, avec les ducats dans son cercueil !… Aucune nouvelle des fugitifs ! Non, aucune !… Et je ne sais pas ce qu’ont coûté toutes les recherches. Oui, perte sur perte ! Le voleur parti avec tant ; tant pour trouver le voleur ! Et pas de satisfaction, pas de vengeance ! Ah ! il n’y a de malheurs accablants que sur mes épaules, de sanglots que dans ma poitrine, de larmes que sur mes joues !

Il pleure.

TUBAL.

Si fait, d’autres hommes ont du malheur aussi. Antonio, à ce que j’ai appris à Gênes…


SHYLOCK.

Quoi ! quoi ! quoi ! un malheur ? un malheur ?


TUBAL.

A perdu un galion, venant de Tripoli.


SHYLOCK.

Je remercie Dieu, je remercie Dieu ! Est-ce bien vrai ? Est-ce bien vrai ?


TUBAL.

J’ai parlé à des matelots échappés au naufrage.


SHYLOCK.

Je te remercie, bon Tubal !… Bonne nouvelle ; bonne nouvelle. Ha ! ha ! Où ça ? à Gênes ?


TUBAL.

Votre fille a dépensé à Gênes, m’a-t-on dit, quatre-vingts ducats en une nuit !


SHYLOCK.

Tu m’enfonces un poignard… Je ne reverrai jamais mon or. Quatre-vingts ducats d’un coup ! quatre-vingts ducats !


TUBAL.

Il est venu avec moi à Venise des créanciers d’Antonio qui jurent qu’il ne peut manquer de faire banqueroute.


SHYLOCK.

J’en suis ravi. Je le harcèlerai, je le torturerai ; j’en suis ravi.


TUBAL.

Un d’eux m’a montré une bague qu’il a eue de votre fille pour un singe.


SHYLOCK.

Malheur à elle ! Tu me tortures, Tubal : c’était ma turquoise ! Je l’avais eue de Lia, quand j’étais garçon : je ne l’aurais pas donnée pour une forêt de singes.


TUBAL.

Mais Antonio est ruiné, certainement.


SHYLOCK.

Oui, c’est vrai, c’est vrai. Va, Tubal, engage-moi un exempt, retiens-le quinze jours d’avance… S’il ne paye pas, je veux avoir son cœur : car, une fois qu’il sera hors de Venise, je puis faire tous les marchés que je voudrai. Va, Tubal, et viens me rejoindre à notre synagogue ; va, bon Tubal. À notre synagogue, Tubal !

Ils sortent.

Scène XIV.


[Le palais de Portia à Belmont.]


Entrent Bassanio, Portia, Gratiano, Nérissa et d’autres suivantes. Les coffrets sont découverts.

PORTIA.

— Différez, je vous prie. Attendez un jour ou deux — avant de vous hasarder ; car, si vous choisissez mal, — je perds votre compagnie. Ainsi, tardez un peu. — Quelque chose me dit (mais ce n’est pas l’amour,) — que je ne voudrais pas vous perdre : et vous savez vous-même — qu’une pareille suggestion ne peut venir de la haine. — Mais pour que vous me compreniez mieux — (et pourtant une vierge n’a pas de langage autre que sa pensée), — je voudrais vous retenir ici un mois ou deux, — avant que vous vous aventuriez pour moi. Je pourrais vous apprendre — comment bien choisir ; mais alors je serais parjure, — et je ne le serai jamais. Vous pouvez donc échouer ; — mais si vous échouez, vous me donnerez le regret coupable — de n’avoir pas été parjure. Maudits soient vos yeux ! — Ils m’ont enchantée et partagée en deux moitiés : — l’une est à vous, l’autre est à vous… — à moi, voulais-je dire ; mais, si elle est à moi, elle est à vous, — et ainsi le tout est à vous. Ô cruelle destinée — qui met une barrière entre le propriétaire et la propriété, — et fait qu’étant à vous, je ne suis pas à vous !… Si tel est l’événement, — que ce soit la fortune, et non moi, qui aille en enfer ! — J’en dis trop long, mais c’est pour suspendre le temps, — l’étendre, le traîner en longueur, — et retarder votre choix.


BASSANIO.

Laissez-moi choisir, — car, dans cet état, je suis à la torture.


PORTIA.

— À la torture, Bassanio ? Alors avouez — quelle trahison est mêlée à votre amour.


BASSANIO.

— Aucune, si ce n’est cette affreuse trahison de la défiance — qui me fait craindre pour la possession de ce que j’aime. — Il y a autant d’affinité et de rapport — entre la neige et la flamme qu’entre la trahison et mon amour.


PORTIA.

— Oui, mais je crains que vous ne parliez comme un homme que la torture force à parler.


BASSANIO.

— Promettez-moi la vie, et je confesserai la vérité.


PORTIA.

— Eh bien alors, confessez et vivez.


BASSANIO.

En me disant : confessez et aimez, — vous auriez résumé toute ma confession. — Ô délicieux tourment où ma tourmenteuse — me suggère des réponses pour la délivrance ! — Allons ! menez-moi aux coffrets et à ma fortune.


PORTIA.

— En avant donc ! Je suis enfermée dans l’un d’eux ; — si vous m’aimez, vous m’y découvrirez. — Nérissa, et vous tous, tenez-vous à l’écart… — Que la musique résonne pendant qu’il fera son choix ! Alors, s’il perd, il finira comme le cygne, — qui s’évanouit en musique ; et, pour que la comparaison — soit plus juste, mes yeux seront le ruisseau — qu’il aura pour humide lit de mort. Il peut gagner : — alors, que sera la musique ? Eh bien, la musique sera — la fanfare qui retentit quand des sujets loyaux saluent — un roi nouvellement couronné : ce sera — le doux son de l’aubade — qui se glisse dans l’oreille du fiancé rêvant — et l’appelle au mariage… Voyez ! il s’avance — avec non moins de majesté, mais avec bien plus d’amour, — que le jeune Alcide, alors qu’il racheta — le virginal tribut payé par Troie gémissante — au monstre de la mer. Moi, je me tiens prête pour le sacrifice ; — ces femmes, à l’écart, ce sont des Dardaniennes — qui, le visage effaré, viennent voir — l’issue de l’entreprise… Va, Hercule ! — Vis et je vivrai… J’ai bien plus d’anxiété, — moi qui assiste au combat que toi qui l’engages.

La musique commence. Tandis que Bassanio considère les coffrets, on chante la chanson suivante !

Dis-moi où siège l’amour :
Dans le cœur ou dans la tête ?
Comment naît-il et se nourrit-il ?
Réponds, réponds.

Il est engendré dans les yeux,
Se nourrit de regards, et meurt
Dans le berceau où il repose.
Sonnons tous le glas de l’amour.
J’entonne. Ding, dong, vole !


TOUS.

Ding, dong, vole !


BASSANIO.

— Donc les plus brillants dehors peuvent être les moins sincères. — Le monde est sans cesse déçu par l’ornement. — En justice, quelle est la cause malade et impure — dont les tempéraments d’une voix gracieuse — ne dissimulent pas l’odieux ? En religion, — quelle erreur si damnable qui ne puisse, sanctifiée — par un front austère et s’autorisant d’un texte, — cacher sa grossièreté sous de beaux ornements ? — Il n’est pas de vice si simple qui n’affiche — des dehors de vertu. — Combien de poltrons, au cœur traître — comme un escalier de sable, qui portent au menton — la barbe d’un Hercule et d’un Mars farouche ! — Sondez-les intérieurement : ils ont le foie blanc comme du lait ! — Ils n’assument l’excrément de la virilité ~ que pour se rendre redoutables… Regardez la beauté, — et vous verrez qu’elle s’acquiert au poids de la parure : — de là ce miracle, nouveau dans la nature, — que les femmes les plus chargées sont aussi les plus légères. — Ainsi, ces tresses d’or aux boucles serpentines — qui jouent si coquettement avec le vent — sur une prétendue beauté, sont souvent connues — pour être le douaire d’une seconde tête, — le crâne qui les a produites étant dans le sépulcre ! — Ainsi l’ornement n’est que la plage trompeuse — de la plus dangereuse mer, c’est la splendide écharpe — qui voile une beauté indienne ! C’est, en un mot, — l’apparence de vérité que revêt un siècle perfide — pour duper les plus sages. Voilà pourquoi, or éclatant, — âpre aliment de Midas, je ne veux pas de toi.

Montrant le coffret d’argent.

— Ni de toi, non plus, pâle et vulgaire agent — entre l’homme et l’homme… Mais toi ! toi, maigre plomb, — qui fais une menace plutôt qu’une promesse, — ta simplicité m’émeut plus que l’éloquence, — et je te choisis, moi ! Que mon bonheur en soit la conséquence !


PORTIA.

— Comme s’évanouissent dans les airs toutes les autres émotions, — inquiétudes morales, désespoir éperdu, — frissonnante frayeur, jalousie à l’œil vert ! — Ô amour, modère-toi, calme ton extase, — contiens ta pluie de joie, affaiblis-en l’excès ; — je sens trop la béatitude, atténue-la, — de peur qu’elle ne m’étouffe.


BASSANIO, ouvrant le coffret de plomb.

Que vois-je ici ? — le portrait de la belle Portia ! Quel demi-dieu — a approché à ce point de la création ? Ces yeux remuent-ils — ou est-ce parce qu’ils agitent mes prunelles — qu’ils me semblent en mouvement ? Voici des lèvres entr’ouvertes — que traverse une haleine de miel ; jamais barrière si suave — ne sépara si suaves amis. Ici, dans ces cheveux, — le peintre, imitant Arachné, a tissé — un réseau d’or où les cœurs d’hommes se prennent plus vite — qu’aux toiles d’araignée les cousins ! Mais ces yeux !… — Comment a-t-il pu voir pour les faire ? Un seul achevé — suffisait, ce me semble, pour ravir ces deux yeux, à lui, — et l’empêcher de finir. Mais voyez, autant — la réalité de mon enthousiasme calomnie cette ombre — par ses éloges insuffisants, autant cette ombre — se traîne péniblement loin de la réalité… Voici l’écriteau qui contient et résume ma fortune :

À vous qui ne choisissez pas sur l’apparence,
Bonne chance ainsi qu’heureux choix !
Puisque ce bonheur vous arrive,
Soyez content, n’en cherchez pas d’autre ;
Si vous en êtes satisfait
Et si votre sort fait votre bonheur,
Tournez-vous vers votre dame
Et réclamez-la par un tendre baiser.

— Charmant écriteau ! Belle dame, avec votre permission…

Il l’embrasse.

— Je viens, cette note à la main, donner et recevoir. — Un jouteur, luttant avec un autre pour le prix, — croit avoir réussi aux yeux du public, — lorsqu’il entend les applaudissements et les acclamations universelles ; — il s’arrête l’esprit étourdi, l’œil fixe, ne sachant — si ce tonnerre de louanges est, oui ou non, pour lui. — De même, je reste devant vous, trois fois belle dame — doutant de la vérité de ce que je vois, — jusqu’à ce qu’elle ait été confirmée, signée, ratifiée par vous.


PORTIA.

— Vous me voyez ici, seigneur Bassanio, — telle que je suis. Pour moi seule, — je n’aurais pas l’ambitieux désir — d’être beaucoup mieux que je ne suis. Mais pour vous, — je voudrais tripler vingt fois ce que je vaux, — être mille fois plus belle, dix mille fois — plus riche — et, rien que pour grandir dans votre estime, — avoir, en vertus, en beautés, en fortune, en amis, — un trésor incalculable. Mais la somme de ce que je suis — est une médiocre somme : à l’évaluer en gros, — vous voyez une fille sans savoir, sans acquis, sans expérience — heureuse d’être encore d’âge à apprendre, plus heureuse — d’être née avec assez d’intelligence pour apprendre, — heureuse surtout de confier — son docile esprit à votre direction, — ô mon seigneur, mon gouverneur, mon roi ! — Moi et ce qui est mien, tout — est vôtre désormais. Naguère, j’étais le seigneur — de cette belle résidence, le maître de mes gens, — la reine de moi-même : et maintenant, au moment où je parle, — cette maison, ces gens et moi-même, — vous avez tout, mon seigneur. Je vous donne tout avec cette bague. — Gardez-la bien ! Si vous la perdiez ou si vous la donniez, — cela présagerait la ruine de votre amour — et me donnerait motif de récriminer contre vous.


BASSANIO, mettant à son doigt la bague que lui offre Portia.

— Madame, vous m’avez fait perdre la parole ; — mon sang seul vous répond dans mes veines, — et il y a dans toutes les puissances de mon être cette confusion — qui, après la harangue gracieuse — d’un prince bien-aimé, se manifeste — dans les murmures de la multitude charmée : — chaos où tous les sentiments, mêlés ensemble, — se confondent en une joie suprême — qui s’exprime sans s’exprimer. Quand cette bague — aura quitté ce doigt, alors ma vie m’aura quitté ; — oh ! alors, dites hardiment : Bassanio est mort.


NÉRISSA.

— Mon seigneur et madame, voici le moment pour nous — spectateurs qui avons vu nos vœux s’accomplir, — de crier : Bonheur ! Bonheur à vous, mon seigneur et madame !


GRATIANO.

— Mon seigneur Bassanio et vous, ma gentille dame, — je vous souhaite tout le bonheur que vous pouvez souhaiter, — car je suis sûr que vos souhaits ne s’opposent pas à mon bonheur. — Le jour où Vos Excellences comptent solenniser — l’échange de leur foi, je les en conjure, — qu’elles me permettent de me marier aussi.


BASSANIO.

— De tout mon cœur, si tu peux trouver une femme.


GRATIANO.

— Je remercie Votre Seigneurie ; vous m’en avez trouvé une. — Mes yeux sont aussi prompts que les vôtres, mon seigneur. — Vous voyiez la maîtresse, j’ai regardé la suivante. — Vous aimiez, j’ai aimé ; car les délais — ne sont pas plus de mon goût, seigneur, que du vôtre. — Votre fortune était dans ces coffrets que voilà, — la mienne aussi, comme l’événement le prouve. — J’ai sué sang et eau pour plaire, — je me suis desséché le palais à prodiguer — les serments d’amour, et enfin, si cette promesse est une fin, — j’ai obtenu de cette belle la promesse — qu’elle m’accorderait son amour, si vous aviez la chance — de conquérir sa maîtresse.


PORTIA.

Est-ce vrai, Nérissa ?


NÉRISSA.

— Oui, madame, si vous y consentez.


BASSANIO.

— Et vous, Gratiano, êtes-vous de bonne foi ?


GRATIANO.

— Oui, ma foi, seigneur.


BASSANIO.

— Nos noces seront fort honorées de votre mariage. —


GRATIANO, à Nérissa.

Nous jouerons avec eux mille ducats à qui fera le premier garçon.


NÉRISSA.

Bourse déliée.


GRATIANO.

— Oui ; on ne peut gagner à ce jeu-là que bourse déliée. — Mais qui vient ici ! Lorenzo et son infidèle ? — Quoi ! mon vieil ami de Venise, Solanio !


Entrent Lorenzo, Jessica et Solanio.

BASSANIO.

— Lorenzo et Solanio, soyez les bienvenus ici ; — si toutefois la jeunesse de mes droits céans — m’autorise à vous souhaiter la bienvenue… Avec votre permission, — douce Portia, je dis à mes amis et à mes compatriotes — qu’ils sont les bienvenus.


PORTIA.

Je le dis aussi, mon seigneur. — Ils sont tout à fait les bienvenus.


LORENZO.

— Je remercie Votre Grâce… Pour ma part, mon seigneur, — mon dessein n’était pas de venir vous voir ici ; — mais Solanio, que j’ai rencontré en route, — m’a tellement supplié de venir avec lui — que je n’ai pu dire non.


SOLANIO.

C’est vrai, mon seigneur, — et j’avais des raisons pour cela. Le signor Antonio — se recommande à vous.

Il remet une lettre à Bassanio.

BASSANIO.

Avant que j’ouvre cette lettre, — dites-moi, je vous prie, comment va mon excellent ami.


SOLANIO.

— S’il est malade, seigneur, ce n’est que moralement ; — s’il est bien, ce n’est que moralement. Sa lettre — vous indiquera son état.


GRATIANO, montrant Jessica.

— Nérissa, choyez cette étrangère ; souhaitez-lui la bienvenue. — Votre main, Solanio. Quelles nouvelles de Venise ? — Comment va le royal marchand, le bon Antonio ? Je sais qu’il sera content de notre succès : — nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.


SOLANIO.

— Que n’avez-vous conquis la toison qu’il a perdue !


PORTIA.

— Il y a dans cette lettre de sinistres nouvelles — qui ravissent leur couleur aux joues de Bassanio : — sans doute la mort d’un ami cher ! Car rien au monde — ne pourrait changer à ce point les traits — d’un homme résolu. — Quoi ! de pire en pire ! — Permettez, Bassanio, je suis une moitié de vous-même, — et je dois avoir ma large moitié — de ce que ce papier vous apporte.


BASSANIO.

Ô douce Portia ! — Il y a ici plusieurs des mots les plus désolants — qui aient jamais noirci le papier. Charmante dame, — quand je vous ai pour la première fois fait part de mon amour, — je vous ai dit franchement que toute ma richesse — circulait dans mes veines, que j’étais gentilhomme. — Alors je vous disais vrai, et pourtant, chère dame, — en m’évaluant à néant, vous allez voir — combien je me vantais encore. Quand j’estimais — ma fortune à rien, j’aurais dû vous dire — qu’elle était moins que rien ; car — je me suis fait le débiteur d’un ami cher, — et j’ai fait de cet ami le débiteur de son pire ennemi, — pour me créer des ressources. Voici une lettre, madame, — dont le papier est comme le corps de mon ami, — et dont chaque mot est une plaie béante — par où saigne sa vie… Mais est-ce bien vrai, Solanio ? — Toutes ses expéditions ont manqué ? pas une n’a réussi ? — De Tripoli, du Mexique, d’Angleterre, — de Lisbonne, de Barbarie, des Indes, — pas un vaisseau qui ait échappé au contact terrible — des rochers funestes aux marchands ?


SOLANIO.

Pas un, mon seigneur. — Il paraît en outre que, quand même il aurait — l’argent nécessaire pour s’acquitter, le juif — refuserait de le prendre. Je n’ai jamais vu — d’être ayant forme humaine — s’acharner si avidement à la ruine d’un homme. — Il importune le doge du matin au soir, — et met en question les libertés de l’État — si on lui refuse justice. Vingt marchands, — le doge lui-même et les Magnifiques — du plus haut rang ont tous tenté de le persuader, — mais nul ne peut le faire sortir de ces arguments haineux : — manque de parole, justice, engagement pris.


JESSICA.

— Quand j’étais avec lui, je l’ai entendu jurer — devant Tubal et Chus, ses compatriotes, qu’il aimerait mieux avoir la chair d’Antonio — que vingt fois la valeur de la somme — qui lui est due : et je sais, mon seigneur, — que, si la loi, l’autorité et le pouvoir ne s’y opposent, — cela ira mal pour le pauvre Antonio.


PORTIA, à Bassanio.

— Et c’est votre ami cher qui est dans cet embarras ?


BASSANIO.

— Mon ami le plus cher, l’homme le meilleur, — le cœur le plus disposé, le plus infatigable — à rendre service, un homme en qui — brille l’antique honneur romain plus — que chez quiconque respire en Italie.


PORTIA.

Quelle somme doit-il au juif ?


BASSANIO.

— Il doit pour moi trois mille ducats.


PORTIA.

Quoi ! pas davantage ! — Payez-lui-en six mille et déchirez le billet ; — doublez les six mille, triplez-les, — plutôt qu’un tel ami — perde un cheveu par la faute de Bassanio ! — D’abord, venez à l’église avec moi, appelez-moi votre femme, — et ensuite allez à Venise retrouver votre ami ; — car vous ne reposerez jamais aux côtés de Portia — avec une âme inquiète. Vous aurez de l’or — assez pour payer vingt fois cette petite dette ; — quand elle sera payée, amenez ici votre fidèle ami. — Pendant ce temps, Nérissa, ma suivante, et moi, nous vivrons en un virginal veuvage. Allons, venez, — car il vous faut partir le jour de vos noces. — Faites fête à vos amis, montrez-leur une mine joyeuse : — puisque vous avez coûté si cher, je vous aimerai chèrement. — Mais lisez-moi la lettre de votre ami.


BASSANIO, lisant.

« Doux Bassanio, mes vaisseaux se sont tous perdus ; mes créanciers deviennent cruels ; ma situation est très-précaire, mon billet au juif est en souffrance ; et, puisqu’en le payant, il est impossible que je vive, toutes dettes entre vous et moi sont éteintes, pourvu que je vous voie avant de mourir ; néanmoins, suivez votre fantaisie ; si ce n’est pas votre amitié qui vous décide à venir, que ce ne soit pas ma lettre ! »


PORTIA.

— Ô mon amour, terminez vite vos affaires et partez.


BASSANIO.

— Puisque vous me donnez la permission de partir, — je vais me hâter : mais d’ici à mon retour, aucun lit ne sera coupable de mon retard, — aucun repos ne s’interposera entre vous et moi.

Tous sortent.

Scène XV.


[Venise. Une rue.]


Entrent Shylock, Salarino, Antonio et un geôlier.

SHYLOCK.

— Geôlier, ayez l’œil sur lui… Ne me parlez pas de pitié… — Voilà l’imbécile qui prêtait de l’argent gratis ! — Geôlier, ayez l’œil sur lui.


ANTONIO.

Pourtant écoute-moi, bon Shylock.


SHYLOCK.

— Je réclame mon billet : ne me parle pas contre mon billet, j’ai juré que mon billet serait acquitté. — Tu m’as appelé chien sans motif ; — eh bien ! puisque je suis chien, prends garde à mes crocs. — Le doge me fera justice. Je m’étonne, — mauvais geôlier, que tu sois assez faible — pour sortir avec lui sur sa demande.


ANTONIO.

— Je t’en prie, écoute-moi.


SHYLOCK.

— Je réclame mon billet, je ne veux pas t’entendre ; — je réclame mon billet : ainsi, ne me parle plus. — On ne fera pas de moi un de ces débonnaires, à l’œil contrit, — qui secouent la tête, s’attendrissent, soupirent et cèdent — aux instances des chrétiens. Ne me suis pas : — je ne veux pas de paroles, je ne veux que mon billet.

Sort Shylock.

SALARINO.

— C’est le mâtin le plus inexorable — qui ait jamais frayé avec des hommes.


ANTONIO.

Laissons-le ; — je ne le poursuivrai plus d’inutiles prières. — Il en veut à ma vie ; je sais sa raison : — j’ai souvent sauvé de ses poursuites — bien des gens qui m’ont imploré ; — voilà pourquoi il me hait.


SALARINO.

Je suis sûr que le doge — ne tiendra pas cet engagement pour valable.


ANTONIO.

— Le doge ne peut arrêter le cours de la loi. — Les garanties que les étrangers trouvent — chez nous à Venise ne sauraient être suspendues — sans que la justice de l’État soit compromise — aux yeux des marchands de toutes nations dont le commerce — fait la richesse de la cité. Ainsi, advienne que pourra ! Ces chagrins et ces pertes m’ont tellement exténué — que c’est à peine si j’aurai une livre de chair — à livrer, demain, à mon sanglant créancier. — Allons, geôlier, en avant !… Dieu veuille que Bassanio vienne — me voir payer sa dette, et le reste m’importe peu.

Ils sortent.

Scène XVI.


[Belmont. Dans le palais de Portia.]


Entrent Portia, Nérissa, Lorenzo, Jessica et Balthazar.

LORENZO.

— Je n’hésite pas, madame, à le dire en votre présence, — vous avez une idée noble et vraie — de la divine amitié : vous en donnez la plus forte preuve, — en supportant de cette façon l’absence de votre seigneur. — Mais, si vous saviez qui vous honorez ainsi, — à quel vrai gentilhomme vous portez secours, — à quel ami dévoué de mon seigneur votre mari, — je suis sûr que vous seriez plus fière de votre œuvre — que vous ne pourriez l’être d’un bienfait ordinaire.


PORTIA.

— Je n’ai jamais regretté d’avoir fait le bien, — et je ne commencerai pas aujourd’hui. Entre camarades — qui vivent et passent le temps ensemble, — et dont les âmes portent également le joug de l’affection, — il doit y avoir une véritable harmonie — de traits, de manières et de goûts : — c’est ce qui me fait penser que cet Antonio, — étant l’ami de cœur de mon seigneur, — doit ressembler à mon seigneur. S’il en est ainsi, — combien peu il m’en a coûté — pour soustraire cette image de mon âme — à l’empire d’une infernale cruauté ! — Mais j’ai trop l’air de me louer moi-même ; — aussi, laissons cela et parlons d’autre chose. — Lorenzo, je remets en vos mains — la direction et le ménagement de ma maison — jusqu’au retour de mon seigneur. Pour ma part, — j’ai adressé au ciel le vœu secret — de vivre dans la prière et dans la contemplation, — sans autre compagnie que Nérissa, — jusqu’au retour de son mari et de mon seigneur. — Il y a un monastère à deux milles d’ici ; — c’est là que nous résiderons. Je vous prie — de ne pas refuser la charge — que mon amitié et la nécessité — vous imposent en ce moment.


LORENZO.

Madame, c’est de tout mon cœur — que j’obéirai à tous vos justes commandements.


PORTIA.

— Mes gens connaissent déjà mes intentions : ils vous obéiront à vous et à Jessica — comme au seigneur Bassanio et à moi-même. — Ainsi, portez-vous bien ; au revoir !


LORENZO.

— Que de suaves pensées et d’heureux moments vous fassent cortège !


JESSICA.

— Je souhaite à Votre Grâce toutes les satisfactions du cœur !


PORTIA.

— Merci de votre souhait ; j’ai plaisir — à vous le renvoyer. Adieu, Jessica.

Sortent Jessica et Lorenzo.

— Maintenant à toi, Balthazar. — Je t’ai toujours trouvé honnête et fidèle : — que je te trouve encore de même ! Prends cette lettre — et fais tous les efforts humains — pour être vite à Padoue ; remets-la — en main propre au docteur Bellario, mon cousin — Puis prends soigneusement les papiers et les vêtements qu’il te donnera, — et rapporte-les, je te prie, avec toute la vitesse imaginable, à l’embarcadère du bac public — qui mène à Venise. Ne perds pas le temps en paroles, — pars ; je serai là avant toi.


BALTHAZAR.

— Madame, je pars avec toute la diligence possible.

Il sort.

PORTIA.

— Avance, Nérissa. J’ai en main une entreprise — que tu ne connais pas. Nous verrons nos maris — plus tôt qu’ils ne le pensent.


NÈRISSA.

Est-ce qu’ils nous verront ?


PORTIA.

— Oui, Nérissa, mais sous un costume tel — qu’ils nous croiront pourvues — de ce qui nous manque. Je gage ce que tu voudras — que, quand nous serons l’une et l’autre accoutrées comme des jeunes hommes, — je serai le plus joli cavalier des deux, — et que je porterai la dague de la meilleure grâce. — Tu verras comme je prendrai la voix flûtée qui marque — la transition de l’adolescent à l’homme ; comme je donnerai à notre pas menu — une allure virile ; comme je parlerai querelles — en vraie jeunesse fanfaronne, et quels jolis mensonges je dirai ! — Que d’honorables dames, ayant recherché mon amour, — seront tombées malades et seront mortes de mes rigueurs !… — Pouvais-je suffire à toutes ? Puis je me repentirai, — et je regretterai, au bout du compte, de les avoir tuées. — Et je dirai si bien vingt de ces mensonges mignons — qu’il y aura des gens pour jurer que j’ai quitté l’école — depuis plus d’un an !… J’ai dans l’esprit — mille gentillesses, à l’usage de ces fats, que je veux faire servir.


NÉRISSA.

On nous prendra donc pour des hommes ?


PORTIA.

— Fi ! quelle question, — si tu la faisais devant un interprète égrillard ! — Allons ! je te dirai tout mon plan, — quand je serai dans mon coche qui nous attend — à la porte du parc. Dépêchons-nous, — car nous avons vingt milles à faire aujourd’hui.

Ils sortent.

Scène XVII.


[Les jardins de Portia à Belmont.]


Entrent Lancelot et Jessica.

LANCELOT.

Oui, vraiment : car, voyez-vous, les péchés du père doivent retomber sur les enfants ; aussi, je vous promets que j’ai peur pour vous. J’ai toujours été franc avec vous, et voilà pourquoi j’agite devant vous la matière. Armez-vous donc de courage ; car, vraiment, je vous crois damnée. Il ne reste qu’une espérance en votre faveur, et encore c’est une sorte d’espérance bâtarde.


JESSICA.

Et quelle est cette espérance, je te prie ?


LANCELOT.

Ma foi, vous pouvez espérer à la rigueur que votre père ne vous a pas engendrée, que vous n’êtes pas la fille du juif.


JESSICA.

C’est là, en effet, une sorte d’espérance bâtarde. En ce cas, ce seraient les péchés de ma mère qui seraient visités en moi.


LANCELOT.

Vraiment, donc, j’ai peur que vous ne soyez damnée et de père et de mère : ainsi, quand j’évite Scylla, votre père, je tombe en Charybde, votre mère. Allons, vous êtes perdue des deux côtés.


JESSICA.

Je serai sauvée par mon mari ; il m’a faite chrétienne.


LANCELOT.

Vraiment, il n’en est que plus blâmable : nous étions déjà bien assez de chrétiens, juste assez pour pouvoir bien vivre les uns à côté des autres. Cette confection de chrétiens va hausser le prix du cochon : si nous devenons tous mangeurs de porc, on ne pourra plus à aucun prix avoir une couenne sur le gril.


Entre Lorenzo.

JESSICA.

Je vais conter à mon mari ce que vous dites, Lancelot ; justement le voici.


LORENZO.

Je deviendrai bientôt jaloux de vous, Lancelot, si vous attirez ainsi ma femme dans des coins.


JESSICA.

Ah ! vous n’avez pas besoin de vous inquiéter de nous, Lorenzo. Lancelot et moi, nous sommes mal ensemble. Il me dit nettement qu’il n’y a point de merci pour moi dans le ciel, parce que je suis fille d’un juif, et il prétend que vous êtes un méchant membre de la république, parce qu’en convertissant les juifs en chrétiens, vous haussez le prix du porc.


LORENZO, à Lancelot.

J’aurais moins de peine à me justifier de cela devant la république que vous de la rotondité de la négresse. La fille maure est grosse de vous, Lancelot.


LANCELOT.

Tant mieux, si elle regagne en embonpoint ce qu’elle perd en vertu. Cela prouve que je n’ai pas peur de la maure.


LORENZO.

Comme le premier sot venu peut jouer sur les mots ! Je crois que bientôt la meilleure grâce de l’esprit sera le silence, et qu’il n’y aura plus de mérite à parler que pour les perroquets. Allons, maraud, rentrez leur dire de se préparer pour le dîner.


LANCELOT.

C’est fait, monsieur, ils ont tous appétit.


LORENZO.

Bon Dieu ! quel tailleur d’esprit vous êtes ! Dites-leur alors de préparer le dîner.


LANCELOT.

Le dîner est prêt aussi : c’est le couvert que vous devriez dire.


LORENZO.

Alors, monsieur, voulez-vous mettre le couvert ?


LANCELOT, s’inclinant, le chapeau à la main.

— Non pas ; ici, je me garde découvert ; je sais ce que je vous dois.


LORENZO.

Encore une querelle de mots ! Veux-tu montrer en un instant toutes les richesses de ton esprit ? Comprends donc simplement un langage simple. Va dire à tes camarades qu’ils mettent le couvert sur la table, qu’ils servent les plats et que nous arrivons pour dîner.


LANCELOT.

Oui, on va servir la table, monsieur, et mettre le couvert sur les plats, monsieur ; quant à votre arrivée pour dîner, monsieur, qu’il en soit selon votre humeur et votre fantaisie !

Sort Lancelot.

LORENZO.

— Vive la raison ! quelle suite dans ses paroles ! — L’imbécile a campé dans sa mémoire — une armée de bons mots ; et je connais — bien des imbéciles, plus haut placés que lui, — qui en sont comme lui tout cuirassés et qui pour un mot drôle — rompent en visière au sens commun. Comment va ta bonne humeur, Jessica ? — Et maintenant, chère bien-aimée, dis ton opinion : — comment trouves-tu la femme du seigneur Bassanio ?


JESSICA.

— Au-dessus de toute expression. Il est bien nécessaire — que le seigneur Bassanio vive d’une vie exemplaire, — car, ayant dans sa femme une telle félicité, — il trouvera sur cette terre les joies du ciel ; — et, s’il ne les apprécie pas sur terre, il est — bien juste qu’il n’aille pas les recueillir au ciel. — Ah ! si deux dieux, faisant quelque céleste gageure, — mettaient pour enjeu deux femmes de la terre, — et que Portia fût l’une d’elles, il faudrait nécessairement — ajouter quelque chose à l’autre, car ce pauvre monde grossier — n’a pas son égale.


LORENZO.

Tu as en moi, — comme mari, ce qu elle est comme femme.


JESSICA.

— Oui-dà ! demandez-moi donc aussi mon opinion là-dessus.


LORENZO.

— Je le ferai tout à l’heure ; d’abord allons dîner.


JESSICA.

— Nenni, laissez-moi vous louer, tandis que je suis en appétit.


LORENZO.

— Non, je t’en prie, réservons cela pour propos de table ; — alors, quoi que tu dises, je le digérerai — avec tout le reste.


JESSICA.

C’est bien, je vais vous démasquer.

Ils sortent.

Scène XVIII.


[Venise. Une cour de justice.]


Entrent le Doge, les Magnifiques, Antonio, Bassanio, Gratiano, Solarino, Solanio et autres.

LE DOGE.

— Eh bien, Antonio est-il ici ?


ANTONIO.

Aux ordres de Votre Grâce.


LE DOGE.

— J’en suis navré pour toi : tu as à répondre — à un adversaire de pierre, à un misérable inhumain, — incapable de pitié, dont le cœur sec ne contient pas — une goutte de sensibilité.


ANTONIO.

J’ai appris — que Votre Grâce s’était donné beaucoup de peine pour modérer — la rigueur de ses poursuites ; mais puisqu’il reste endurci, — et que nul moyen légal ne peut me soustraire — aux atteintes de sa rancune, j’oppose — ma patience à sa furie ; et je m’arme — de toute la quiétude de mon âme pour subir — la tyrannie et la rage de la sienne.


LE DOGE.

— Qu’on mande le juif devant la cour !


SOLANIO.

— Il attend à la porte ; le voici, monseigneur.


Entre Shylock.

LE DOGE.

— Faites place, qu’il se tienne en face de nous. — Shylock, je crois, comme tout le monde, — que tu n’as voulu soutenir ce rôle de pervers — que jusqu’à l’heure du dénoûment ; et qu’alors — tu montreras une pitié et une indulgence plus étranges — que n’est étrange ton apparente cruauté. — Alors, croit-on, au lieu de réclamer la pénalité, — c’est-à-dire une livre de la chair de ce pauvre marchand, — non-seulement tu renonceras à ce dédit, — mais encore, touché par la tendresse et par l’affection humaines, — tu le tiendras quitte de la moitié du principal ; — tu considéreras d’un œil de pitié les désastres — qui viennent de fondre sur son dos, — et qui suffiraient pour accabler un marchand royal, — pour arracher la commisération — à des poitrines de bronze, à des cœurs de marbre, — à des Turcs inflexibles, à des Tartares n’ayant jamais pratiqué — les devoirs d’une affectueuse courtoisie. — Nous attendons tous une bonne réponse, juif.


SHYLOCK.

— J’ai informé Votre Grâce de mes intentions. — J’ai juré par notre saint Sabbath — d’exiger le dédit stipulé dans mon billet. — Si vous me refusez, que ce soit au péril — de votre charte et des libertés de votre cité ! — Vous me demanderez pourquoi j’aime mieux — prendre une livre de charogne que recevoir — trois mille ducats. À cela je n’ai point à répondre, — sinon que tel est mon goût. Est-ce répondre ? — Supposez que ma maison soit troublée par un rat, — et qu’il me plaise de donner dix mille ducats — pour le faire empoisonner !… Cette réponse vous suffit-elle ? — Il y a des gens qui n’aiment pas voir bâiller un porc, — d’autres qui deviennent fous à regarder un chat, — d’autres qui, quand la cornemuse leur chante au nez, — ne peuvent retenir leur urine : car la sensation, — souveraine de la passion, la gouverne au gré — de ses désirs ou de ses dégoûts. Or, voici ma réponse : — De même qu’on ne peut expliquer par aucune raison solide — pourquoi celui-ci a horreur d’un cochon qui bâille, — celui-là, d’un chat familier et inoffensif, — cet autre, d’une cornemuse gonflée, et pourquoi tous, — cédant forcément à une inévitable faiblesse, — font pâtir à leur tour ce qui les a fait pâtir, — de même je ne puis et ne veux donner d’autre raison — qu’une haine réfléchie et une horreur invétérée — pour Antonio, afin d’expliquer pourquoi je soutiens, — contre lui ce procès ruineux… Cette réponse vous suffit-elle ?


BASSANIO.

— Ce n’est pas une réponse, homme insensible, — qui excuse l’acharnement de ta cruauté.


SHYLOCK.

— Je ne suis pas obligé à te plaire par ma réponse.


BASSANIO.

— Est-ce que tous les hommes tuent les êtres qu’ils n’aiment pas ?


SHYLOCK.

— Est-ce qu’on hait un être qu’on ne veut pas tuer ?


BASSANIO.

— Tout grief n’est pas nécessairement de la haine.


SHYLOCK.

— Quoi ! voudrais-tu qu’un serpent te piquât deux fois ?


ANTONIO.

— Songez, je vous prie, que vous discutez avec le juif. — Autant vaudrait aller vous installer sur la plage — et dire à la grande marée d’abaisser sa hauteur habituelle, — autant vaudrait demander au loup — pourquoi il fait bêler la brebis après son agneau, — autant vaudrait défendre aux pins de la montagne — de secouer leurs cimes hautes et de bruire — lorsqu’ils sont agités par les rafales du ciel, — autant vaudrait accomplir la tâche la plus dure, — que d’essayer (car-il n’est rien de plus dur) d’attendrir — ce cœur judaïque… Ainsi, je vous en supplie, — ne lui faites plus d’offre, n’essayez plus aucun moyen. — Plus de délai. C’est assez chicaner, — à moi, ma sentence, au juif, sa requête.


BASSANIO.

— Pour tes trois mille ducats, en voilà six.


SHYLOCK.

— Quand chacun de ces six mille ducats serait — divisé en six parties et quand chaque partie serait un ducat — je ne voudrais pas les prendre ; je réclame mon billet.


LE DOGE.

— Quelle miséricorde peux-tu espérer, si tu n’en montres aucune ?


SHYLOCK.

— Quel jugement ai-je à craindre, ne faisant aucune infraction ? — Vous avez parmi vous nombre d’esclaves, — que vous employez comme vos ânes, vos chiens et vos mules, — à des travaux abjects et serviles, — parce que vous les avez achetés… Irai-je vous dire : — Faites-les libres ! — Mariez-les à vos enfants ! — Pourquoi suent-ils sous des fardeaux ? Que leurs lits — soient aussi moelleux que les vôtres ! Que des mets comme les vôtres — flattent leur palais ! Vous me répondriez : — Ces esclaves sont à nous… Eh bien, je réponds de même : — La livre de chair que j’exige de lui, — je l’ai chèrement payée : elle est à moi et je la veux. — Si vous me la refusez, fi de vos lois ! — Les décrets de Venise sont sans force ! Je demande la justice ; l’aurai-je ? répondez.


LE DOGE.

— En vertu de mon pouvoir, je puis congédier la cour, — à moins que Bellario, savant docteur — que j’ai envoyé chercher pour déterminer ce cas, — n’arrive aujourd’hui.


SOLANIO.

Mon seigneur, il y a là dehors — un messager nouvellement arrivé de Padoue — avec une lettre du docteur.


LE DOGE.

— Qu’on nous apporte cette lettre ; qu’on appelle le messager.


BASSANIO.

— Rassure-toi, Antonio ! allons, mon cher ! courage encore ! — Le juif aura ma chair, mon sang, mes os, tout, — avant que tu perdes pour moi une seule goutte de sang.


ANTONIO.

— Je suis la brebis galeuse du troupeau, — celle qui est bonne à tuer. Le plus faible fruit — tombe à terre le premier ; laissez-moi tomber. — Ce que vous avez de mieux à faire, Bassanio, — c’est de vivre pour faire mon épitaphe.


Entre Nérissa, déguisée en clerc.

LE DOGE.

— Vous venez de Padoue, de la part de Bellario ?


NÉRISSA.

— Oui, mon seigneur, Bellario salue Votre Grâce.

Elle présente une lettre au doge.

BASSANIO, à Shylock.

— Pourquoi repasses-tu ton couteau si activement ?


SHYLOCK.

— Pour couper ce qui me revient de ce banqueroutier.


GRATIANO.

— Ce n’est pas sur ce cuir, c’est sur ton cœur, âpre juif, — que tu affiles ton couteau ! Mais aucun métal, — non, pas même la hache du bourreau, n’est aussi affilé — que ta rancune acérée. Aucune prière ne peut donc te pénétrer ?


SHYLOCK.

— Aucune que ton esprit suffise à imaginer.


GRATIANO.

— Oh ! soit damné, chien inexorable ! — Et que ta vie accuse la justice ! — Peu s’en faut que tu ne me fasses chanceler dans ma foi — et croire avec Pythagore — que les âmes des animaux passent — dans les corps des hommes. Ton esprit hargneux — gouvernait un loup qui fut pendu pour meurtre d’homme — et dont l’âme féroce, envolée du gibet — quand tu étais encore dans le ventre de ta mère profane, — s’introduisit en toi ! tes appétits — sont ceux d’un loup, sanguinaires, voraces et furieux.


SHYLOCK.

— Tant que tes injures ne ratureront pas la signature de ce billet, — tu ne blesseras que tes poumons à pérorer si fort. — Étaie ton esprit, bon jeune homme, sinon, il va subir — un irréparable écroulement… J’attends ici justice.


LE DOGE.

— Cette lettre de Bellario recommande — à la cour un jeune et savant docteur. — Où est-il ?


NÉRISSA.

Il attend tout près d’ici — pour savoir si vous voudrez bien l’admettre.


LE DOGE.

— De tout mon cœur… Que trois ou quatre d’entre vous — sortent et lui fassent jusqu’ici une escorte de courtoisie. — En attendant, la cour entendra la lettre de Bellario.


LE CLERC, lisant.

« Votre Grâce apprendra que, lorsque j’ai reçu sa lettre, j’étais très-malade ; mais, au moment même où son messager arrivait, je recevais l’aimable visite d’un jeune docteur de Rome, nommé Balthazar.

Je l’ai instruit de la cause pendante entre le juif et le marchand Antonio. Nous avons feuilleté beaucoup de livres ensemble. Il est muni de mon opinion ; il vous la portera épurée par sa propre science dont je ne saurais trop vanter l’étendue ; et sur ma sollicitation, il remplira à ma place les intentions de Votre Grâce. Que les années dont il est privé ne le privent pas, je vous en conjure, de votre haute estime ; car je n’ai jamais vu si jeune corps avec une tête si vieille. Je le livre à votre gracieux accueil, bien sûr que l’épreuve enchérira sur mes éloges. »


LE DOGE.

— Vous entendez ce qu’écrit le savant Bellario, — et voici, je suppose, le docteur qui vient.


Entre Portia, dans le costume de docteur en droit.

LE DOGE.

— Donnez-moi votre main. Vous venez de la part du vieux Bellario ?


PORTIA.

Oui, mon seigneur.


LE DOGE.

— Vous êtes le bienvenu. Prenez place. — Êtes-vous instruit du différend — qui s’agite présentement devant la cour ?


PORTIA.

— Je connais à fond la cause. — Lequel ici est le marchand, et lequel est le juif ?


LE DOGE.

— Antonio, et vous, vieux Shylock, avancez tous deux.


PORTIA.

— Votre nom est-il Shylock ?


SHYLOCK.

Shylock est mon nom.


PORTIA.

— Le procès que vous intentez est d’une étrange nature ; — mais vous êtes si bien en règle que la loi vénitienne — ne peut pas faire obstacle à vos poursuites.

À Antonio.

— C’est vous qui êtes à sa merci, n’est-ce pas ?


ANTONIO.

— Oui, à ce qu’il dit.


PORTIA.

Reconnaissez-vous le billet ?


ANTONIO.

— Je le reconnais.


PORTIA.

Il faut donc que le juif soit clément.


SHYLOCK.

— En vertu de quelle obligation ? Dites-le-moi.


PORTIA.

— La clémence ne se commande pas. — Elle tombe du ciel, comme une pluie douce, — sur le lieu qu’elle domine ; double bienfaisance, — elle fait du bien à celui qui donne et à celui qui reçoit. — Elle est la puissance des puissances. Elle sied — aux monarques sur leur trône mieux que leur couronne. — Leur sceptre représente la force du pouvoir temporel ; il est l’attribut d’épouvante et de majesté — dont émanent le respect et la terreur des rois. — Mais la clémence est au-dessus de l’autorité du sceptre. — Elle trône dans le cœur des rois, — elle est l’attribut de Dieu même ; — et le pouvoir terrestre qui ressemble le plus à Dieu est — celui qui tempère la justice par la clémence. Ainsi, juif, — bien que la justice soit ton argument, considère ceci : — qu’avec la stricte justice, nul de nous — ne verrait le salut. C’est la clémence qu’invoque la prière, — et c’est la prière même qui nous enseigne à tous à faire — acte de clémence. Tout ce que je viens de dire est — pour mitiger la justice de ta cause ; — si tu persistes, le strict tribunal de Venise — n’a plus qu’à prononcer sa sentence contre ce marchand.


SHYLOCK.

— Que mes actions retombent sur ma tête ! Je réclame la loi, — la pénalité et le délit stipulé par mon billet.


PORTIA.

— Est-ce qu’il n’est pas en état de rembourser l’argent ?


BASSANIO.

— Si fait. Je le lui offre ici devant la cour : — je double même la somme. Si cela ne suffit pas, — je m’obligerai à la payer dix fois, — en donnant pour gages mes mains, ma tête, mon cœur. — Si cela ne suffit pas, il est notoire — que c’est la méchanceté qui accable l’innocence. Je vous en conjure, — foulez une fois la loi sous votre autorité. — Pour rendre la grande justice, faite une petite injustice, — et domptez le cruel démon de son acharnement.


PORTIA.

— Cela ne doit pas être : il n’y a pas de puissance à Venise — qui puisse altérer un décret établi. — Cela serait enregistré comme un précédent ; — et par cet exemple, bien des abus — feraient irruption dans l’État. Cela ne se peut.


SHYLOCK.

— C’est un Daniel qui nous est venu pour juge ! oui, un Daniel ! — Ô juge jeune et sage, combien je t’honore !


PORTIA.

— Faites-moi voir le billet, je vous prie.


SHYLOCK.

— Le voici, très-révérend docteur ; le voici.


PORTIA.

— Shylock, ou t’offre ici trois fois ton argent.


SHYLOCK.

— Un serment ! un serment ! J’ai un serment au ciel ! — Mettrai-je le parjure sur mon âme ? — Non, pas pour tout Venise.


PORTIA.

Eh bien ! l’échéance est passée ; — et légalement, avec ceci, le juif peut réclamer — une livre de chair, qui doit être coupée par lui — tout près du cœur du marchand… Sois clément, — prends trois fois ton argent et dis-moi de déchirer ce billet.


SHYLOCK.

— Quand il sera payé conformément à sa teneur ! — On voit que vous êtes un juge émérite ; — vous connaissez la loi ; votre exposition — a été péremptoire ; je vous somme, au nom de la loi — dont vous êtes le digne pilier, — de procéder au jugement. Je jure sur mon âme — qu’il n’est au pouvoir d’aucune langue humaine — de m’ébranler. Je m’en tiens à mon billet.


ANTONIO.

— Je supplie instamment la cour — de rendre son jugement.


PORTIA.

Eh bien ! le voici.

À Antonio.

— Il faut offrir votre poitrine à son couteau.


SHYLOCK.

— Ô noble juge ! ô excellent jeune homme !


PORTIA.

— Car la glose et l’esprit de la loi — agréent tout à fait avec la pénalité — stipulée clairement dans ce billet.


SHYLOCK.

— C’est très-vrai ! Ô juge sage et équitable ! — Combien tu es plus vieux que tu ne le parais !


PORTIA, à Antonio.

— Ainsi, mettez à nu votre sein.


SHYLOCK.

Oui, sa poitrine : — le billet le dit. N’est-ce pas, noble juge ? — Tout près de son cœur, ce sont les propres termes.


PORTIA.

— Exactement. Y a-t-il ici une balance pour peser — la chair ?


SHYLOCK.

J’en ai une toute prête.


PORTIA.

— Ayez aussi un chirurgien à vos frais, Shylock, — pour bander ses plaies et empêcher qu’il ne saigne jusqu’à mourir.


SHYLOCK.

— Cela est-il spécifié dans le billet ?


PORTIA.

— Cela n’est pas exprimé ; mais n’importe ! — Il serait bon que vous le fissiez par charité.


SHYLOCK.

— Je ne trouve pas ; ce n’est pas dit dans le billet.


PORTIA

— Allons, marchand, avez-vous quelque chose à dire ?


ANTONIO.

— Peu de chose. Je suis armé, et parfaitement préparé. — Donnez-moi votre main, Bassanio ; adieu ! — Ne vous attristez pas, si je suis réduit pour vous à cette extrémité. — Car la fortune se montre en ce cas plus indulgente — que de coutume. D’ordinaire, — elle force le malheureux à survivre à son opulence, — et à contempler avec des yeux hâves et un front ridé — un siècle de pauvreté : elle me retranche — les pénibles langueurs d’une pareille misère. — Recommandez-moi à votre noble femme ; — racontez-lui, dans toutes ses circonstances, la fin d’Antonio ; — dites-lui combien je vous aimais ; rendez justice au mort. — Et, quand l’histoire sera contée, qu’elle déclare — s’il n’est pas vrai que Bassanio eut un ami. — Ne vous repentez pas d’avoir perdu cet ami ; — il ne se repent pas, lui, de payer votre dette. — Car, pourvu que le juif coupe assez profondément, — je vais la payer sur-le-champ de tout mon cœur.


BASSANIO.

— Antonio, je suis marié à une femme — qui m’est aussi chère que ma vie même ; — mais ma vie même, ma femme, le monde entier — ne sont pas pour moi plus précieux que ta vie ; — je suis prêt à perdre tout, oui, à sacrifier tout — à ce démon que voici, pour te sauver.


PORTIA.

— Votre femme vous remercierait peu, — si elle vous entendait faire une pareille offre.


GRATIANO.

— J’ai une femme que j’aime, je le jure ; — eh bien, je voudrais qu’elle fût au ciel, si elle pouvait — décider quelque puissance à changer ce juif hargneux.


NÉRISSA.

— Vous faites bien de le souhaiter en arrière d’elle ; — autrement ce vœu-là mettrait le trouble dans votre ménage.


SHYLOCK, à part.

— Voilà bien ces époux chrétiens. J’ai une fille : — plût à Dieu qu’elle eût un descendant de Barabbas — pour mari, plutôt qu’un chrétien !

Haut, à Portia.

— Nous gaspillons le temps. Je t’en prie, procède à la sentence.


PORTIA.

— Tu as droit à une livre de la chair de ce marchand. — La cour te l’adjuge et la loi te la donne.


SHYLOCK.

Ô le juge émérite !


PORTIA.

— Et tu dois la couper de son sein ; — la loi le permet, et la cour le concède.


SHYLOCK.

— Ô le savant juge ! Voilà une sentence. Allons ! préparez-vous.


PORTIA.

— Arrête un peu. Ce n’est pas tout. — Ce billet-ci ne t’accorde pas une goutte de sang. — Les termes exprès sont : une livre de chair. — Prends donc ce qui t’est dû, prends ta livre de chair (21) ; — mais si, en la coupant, tu verses — une seule goutte de sang chrétien, tes terres et tes biens — sont, de par les lois de Venise, confisqués au profit de l’État de Venise.


GRATIANO.

— Ô juge émérite ! — Attention, juif !… Ô le savant juge !


SHYLOCK.

— Est-ce là la loi ?


PORTIA.

Tu verras toi-même le texte. — Puisque tu réclames justice, sois sûr — que tu obtiendras justice, plus même que tu ne le désires.


GRATIANO.

— Ô le savant juge !… Attention, juif !… Ô le savant juge !


SHYLOCK.

— Alors j’accepte l’offre… Payez-moi trois fois le billet, — et que le chrétien s’en aille.


BASSANIO.

Voici l’argent.


PORTIA.

Doucement ! — Le juif aura justice complète… Doucement… Pas de hâte ! — Il n’aura rien que la pénalité prévue.


GRATIANO.

— Ô juif ! quel juge émérite ! quel savant juge !


PORTIA.

— Ainsi, prépare-toi à couper la chair. — Ne verse pas de sang ; ne coupe ni plus ni moins, — mais tout juste une livre de chair. Si tu en prends — plus ou moins que la juste livre, — si tu diminues ou augmentes le poids convenu — ne fût-ce que de la vingtième partie — d’un seul pauvre grain, si même la balance incline — de l’épaisseur d’un cheveu, — tu meurs, et tous tes biens sont confisqués.


GRATIANO.

— Un second Daniel ! un Daniel, juif ! Maintenant, infidèle, je te tiens.


PORTIA.

— Qu’attends-tu, juif ? Prends ce qui te revient ?


SBYLOCK.

— Donnez-moi mon principal, et laissez-moi aller.


BASSANIO.

— Je l’ai tout prêt : prends-le.


PORTIA.

— Il l’a refusé en pleine cour. — Il n’aura que ce qui lui est dû en stricte justice.


GRATIANO.

— Un Daniel, je le répète ! un second Daniel ! — Je te remercie, juif, de m’avoir soufflé ce mot.


SHYLOCK.

— Quoi ! je n’aurai pas même mon principal ?


PORTIA.

— Tu n’auras rien que le dédit stipulé. — Prends-le à tes risques et périls, juif.


SHYLOCK.

— En ce cas, que le diable se charge du remboursement ! — Je ne resterai pas plus longtemps à discuter.


PORTIA.

Arrête, juif. — La justice ne te lâche pas encore. — Il est écrit dans les lois de Venise — que, s’il est prouvé qu’un étranger, — par des manœuvres directes ou indirectes, — attente à la vie d’un citoyen, — la personne menacée — saisira la moitié des biens du coupable ; l’autre moitié — rentrera dans la caisse spéciale de l’État ; — et la vie de l’offenseur sera livrée à la merci — du doge qui aura voix souveraine. — Or, je dis que tu te trouves dans le cas prévu, — car il est établi par preuve manifeste — qu’indirectement et même directement — tu as attenté à la vie même — du défendant ; et tu as encouru — la peine que je viens de mentionner. — À genoux, donc, et implore la merci du doge.


GRATIANO.

— Implore la permission de t’aller pendre. — Mais, tes biens faisant retour à l’État, tu n’as plus de quoi acheter une corde ; — il faut donc que tu sois pendu aux frais de l’État.


LE DOGE.

— Pour que tu voies combien nos sentiments diffèrent, — je te fais grâce de la vie avant que tu l’aies demandée. — La moitié de ta fortune est à Antonio, — l’autre moitié revient à l’État ; — mais ton repentir peut encore commuer la confiscation en une amende.


PORTIA.

— Soit, pour la part de l’État ; non, pour celle d’Antonio.


SHYLOCK.

— Eh ! prenez ma vie et tout, ne me faites grâce de rien. — Vous m’enlevez ma maison en m’enlevant — ce qui soutient ma maison ; vous m’ôtez la vie — en m’ôtant les ressources dont je vis.


PORTIA.

— Que lui accorde votre pitié, Antonio ?


GRATIANO.

— Une hart gratis, rien de plus, au nom du ciel !


ANTONIO.

— Que monseigneur le doge et toute la cour daignent — lui abandonner sans amende la moitié de ses biens. — Je consens ; pourvu qu’il me prête — à intérêt l’autre moitié, à la restituer, — après sa mort, au gentilhomme — qui dernièrement a enlevé sa fille. — À cette faveur deux conditions : l’une, — c’est qu’il se fera chrétien sur-le-champ ; — l’autre, c’est qu’il fera donation, par acte passé — devant la cour, de tout ce qu’il possédera en mourant — à son fils Lorenzo et à sa fille.


LE DOGE.

— Il fera cela, ou je révoque — la grâce que je viens de lui accorder.


PORTIA.

— Y consens-tu, juif ? Que dis-tu ?


SHYLOCK.

— J’y consens.


PORTIA.

Clerc, dressez l’acte de donation.


SHYLOCK.

— Je vous prie de me laisser partir d’ici : — je ne suis pas bien. Envoyez-moi l’acte, — et je le signerai.


LE DOGE.

— Pars, mais ne manque pas de signer.


6RATIANO.

— À ton baptême, tu auras deux parrains. — Si j’avais été juge, tu en aurais eu dix de plus — pour te mener, non au baptistère, mais à la potence (22) !

Sort Shylock.

LE DOGE, à Portia.

— Monsieur, je vous conjure de venir dîner chez moi.


PORTIA

— Je demande humblement pardon à Votre Grâce : — je dois retourner ce soir à Padoue, — et il convient que je parte sur-le-champ.


LE DOGE.

— Je suis fâché que vos loisirs ne vous laissent pas libre. — Antonio, rétribuez bien ce gentilhomme, — car vous lui êtes, selon moi, grandement obligé.

Le doge, les magnifiques et leur suite sortent.

BASSANIO, à Portia.

— Très-digne gentilhomme, mon ami et moi, nous venons d’être soustraits par votre sagesse — à une pénalité cruelle… Comme honoraires, — acceptez les trois mille ducats qui étaient dus au juif ; — nous nous empressons de vous les offrir pour un si gracieux service.


ANTONIO.

— Et de plus nous restons vos débiteurs — pour toujours, en affection et dévouement.


PORTIA.

— Est bien payé qui est bien satisfait. — Moi, je suis satisfait de vous avoir délivrés, — et par conséquent je me tiens pour bien payé. — Mon âme n’a jamais été plus mercenaire que ça. — Je vous prie seulement de me reconnaître quand nous nous rencontrerons : — je vous souhaite le bonjour, et, sur ce, je prends congé de vous.


BASSANIO.

— Cher monsieur, il faut absolument que j’insiste auprès de vous. — Acceptez quelque souvenir de nous, comme tribut, — sinon comme salaire. Accordez-moi deux choses, je vous prie, — l’une, c’est de ne pas me refuser ; l’autre, c’est de me pardonner.


PORTIA.

— Vous me pressez si fort que je cède.

À Antonio.

— Donnez-moi vos gants, je les porterai en mémoire de vous.

À Bassanio.

— Et pour l’amour de vous, j’accepterai cet anneau… — Ne retirez pas votre main : je ne prendrai rien de plus ; — votre amitié ne me refusera pas cela.


BASSANIO.

— Cet anneau, cher monsieur ! Hélas ! c’est une bagatelle ! — Je serais honteux de vous donner cela.


PORTIA.

— Je ne veux avoir que cela ; — et maintenant, voyez-vous, j’en ai la fantaisie.


BASSANIO.

— Il a pour moi une importance bien au-dessus de sa valeur. — Je ferai chercher par proclamation — la plus riche bague de Venise, et je vous la donnerai : — quant à celle-ci, je vous prie, excusez-moi.


PORTIA.

— Je le vois, monsieur, vous êtes libéral… en offres. — Vous m’avez appris d’abord à mendier ; et maintenant, ce me semble, — vous m’apprenez comment il faut répondre au mendiant.


BASSANIO.

— Cher monsieur, cet anneau m’a été donné par ma femme ; — et, quand elle me l’a mis au doigt, elle m’a fait jurer, — de ne jamais ni le vendre, ni le donner, ni le perdre.


PORTIA.

— Cette excuse-là économise aux hommes bien des cadeaux. — À moins que votre femme ne fût folle, — sachant combien j’ai mérité cette bague, — elle ne saurait vous garder une éternelle rancune — de me l’avoir donnée. C’est bon. La paix soit avec vous !


Portia et Nérissa sortent.

ANTONIO.

— Monseigneur Bassanio, donnez-lui la bague. — Que ses services et mon amitié — soient mis en balance avec la recommandation de votre femme.


BASSANIO.

— Va, Gratiano, cours et rattrape-le ; donne-lui la bague, et ramène-le, si tu peux, — à la maison d’Antonio. Cours, dépêche-toi.

Gratiano sort.

— Allons chez vous de ce pas. — Demain matin de bonne heure, nous volerons tous deux — vers Belmont. Venez, Antonio.

Ils sortent.

Scène XIX.


[Une rue de Venise.]


Entrent Portia et Nérissa.

PORTIA.

— Informe-toi de la demeure du juif ; présente-lui cet acte, — et fais-le-lui signer. Nous partirons ce soir, — et nous serons chez nous un jour avant nos maris. — Cet acte-là sera le bienvenu auprès de Lorenzo.


Entre Gratiano.

GRATIANO.

— Mon beau monsieur, vous voilà heureusement rattrapé : — monseigneur Bassanio, toute réflexion faite, — vous envoie cette bague, et implore — votre compagnie à dîner.


PORTIA.

C’est impossible. — Pour la bague, je l’accepte avec une vive reconnaissance ; — dites-le-lui bien, je vous prie. Ah ! — je vous prie aussi de montrer à mon jeune clerc la maison du vieux juif.


GRATIANO.

— Très-volontiers.


NÉRISSA, à Portia.

Monsieur, je voudrais vous dire un mot.

Bas.

— Je vais voir si je puis obtenir de mon mari — la bague que je lui ai fait jurer de garder toujours.


PORTIA.

— Tu l’obtiendras, je te le garantis. Ils nous donneront leur antique parole d’honneur — que c’est à des hommes qu’ils ont offert leurs bagues ; — mais nous leur tiendrons tête en jurant plus haut qu’eux le contraire. — Pars, dépêche-toi ! Tu sais où je t’attends.


NÉRISSA, à Gratiano.

— Allons, cher monsieur, voulez-vous me montrer cette maison.

Ils sortent.

Scène XX.


[Belmont. Une avenue menant au palais de Portia.]


Entrent Lorenzo et Jessica.

LORENZO.

— La lune resplendit. Dans une nuit pareille à celle-ci, — tandis que le suave zéphyr baisait doucement les arbres, — sans qu’ils fissent de bruit ; dans une nuit pareille, — Troylus a dû monter sur les murs de Troie — et exhaler son âme vers les tentes grecques — où reposait Cressida !


JESSICA.

Dans une nuit pareille, — Thisbé, effleurant la rosée d’un pas timide, — aperçut l’ombre du lion avant le lion même, — et s’enfuit effarée.


LORENZO.

Dans une nuit pareille, — Didon, une branche de saule à la main, se tenait debout — sur la plage déserte et faisait signe à son bien-aimé — de revenir à Carthage.


JESSICA.

Dans une nuit pareille, — Médée cueillait les herbes enchantées — qui rajeunirent le vieil Æson.


LORENZO.

Dans une nuit pareille, — Jessica se déroba de chez le juif opulent — et, avec un amant prodigue, courut de Venise — jusqu’à Belmont.


JESSICA.

Et dans une nuit pareille, — le jeune Lorenzo jurait de bien l’aimer, — et lui dérobait son âme par mille vœux de constance — dont pas un n’était sincère !


LORENZO.

Et dans une nuit pareille — la jolie Jessica, comme une petite taquine, — calomniait son amant qui le lui pardonnait.


JESSICA.

— Je vous tiendrais tête toute la nuit, si personne ne venait. — Mais, écoutez ! J’entends le pas d’un homme.


Entre Stephano.

LORENZO.

— Qui s’avance si vite dans le silence de la nuit ?


STEPHANO.

Un ami.


LORENZO.

— Un ami ! Quel ami ? Votre nom, je vous prie, mon ami ?


STEPHANO.

— Stephano est mon nom : et j’apporte la nouvelle — qu’avant le lever du jour, ma maîtresse — sera ici à Belmont : elle chemine dans les environs, — pliant le genou devant les croix saintes et priant — pour le bonheur de son mariage.


LORENZO.

Qui vient avec elle ?


STEPHANO.

— Un saint ermite et sa suivante : voilà tout. — Dites-moi, je vous prie, si mon maître est de retour.


LORENZO.

— Pas encore. Nous n’avons pas eu de ses nouvelles. — Rentrons, je t’en prie, Jessica, et préparons-nous pour recevoir avec quelque cérémonie — la maîtresse de la maison.


Entre Lancelot.

LANCELOT.

Sol la ! Sol la ! ho ! ha ! ho ! Sol la ! Sol la ! (23)


LORENZO.

Qui appelle ?


LANCELOT.

Sol la ! avez-vous vu maître Lorenzo et dame Lorenzo ? Sol la ! Holà !


LORENZO.

Cesse tes holà, l’ami ! Ici.


LANCELOT.

Holà ! où ? où ?


LORENZO.

Ici.


LANCELOT.

Ici. Dites-lui qu’un courrier est arrivé de la part de mon maître, la trompe pleine de bonnes nouvelles. Mon maître sera ici avant le matin.

Il sort.

LORENZO.

— Rentrons, ma chère âme, pour attendre leur arrivée. — Non, ce n’est pas la peine, pourquoi rentrerions-nous ? — Ami Stéphano, annoncez, je vous prie, — à la maison que votre maîtresse va arriver, — et faites jouer votre orchestre en plein air.

Stephano sort.

— Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc ! — Venons nous y asseoir, et que les sons de la musique — glissent jusqu’à nos oreilles ! Le calme, le silence et la nuit conviennent aux accents de la suave harmonie. — Assieds-toi, Jessica. Vois comme le parquet du ciel — est partout incrusté de disques d’or lumineux. — De tous ces globes que tu contemples, — il n’est pas jusqu’au plus petit — qui, dans son mouvement, ne chante comme un ange, — en perpétuel accord avec les chérubins aux jeunes yeux ! — Une harmonie pareille existe dans les âmes immortelles : — mais tant que cette argile périssable la couvre — de son vêtement grossier, nous ne pouvons l’entendre.


Entrent les musiciens.

LORENZO, continuant.

— Allons ! éveillez Diane par un hymne. — Que vos plus suaves accents atteignent l’oreille de votre maîtresse, et attirez-la chez elle par la musique.

Musique.

JESSICA.

— Je ne suis jamais gaie quand j’entends une musique douce.


LORENZO.

— La raison est que vos esprits sont absorbés. — Remarquez seulement un troupeau sauvage et vagabond, — une horde de jeunes poulains indomptés ; — ils essayent des bonds effrénés, ils mugissent, ils hennissent, — emportés par l’ardeur de leur sang. — Mais que par hasard ils entendent le son d’une trompette, — ou que toute autre musique frappe leurs oreilles, — vous les verrez soudain s’arrêter tous, — leur farouche regard changé en une timide extase, — sous le doux charme de la musique ! Aussi les poëtes — ont-ils feint qu’Orphée attirait les arbres, les pierres et les flots, — parce qu’il n’est point d’être si brut, si dur, si furieux, — dont la musique ne change pour un moment la nature. — L’homme qui n’a pas de musique en lui — et qui n’est pas ému par le concert des sons harmonieux — est propre aux trahisons, aux stratagèmes et aux rapines. — Les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit, — et ses affections noires comme l’Érèbe. — Défiez-vous d’un tel homme !… Écoutons la musique.


Portia et Nérissa entrent et se tiennent à distance.

PORTIA.

— Cette lumière que nous voyons brûle dans mon vestibule. — Que ce petit flambeau jette loin ses rayons ! — Ainsi brille une bonne action dans un monde méchant.


NÉRISSA.

— Quand la lune brillait, nous ne voyions pas le flambeau.


PORTIA.

— Ainsi la plus grande gloire obscurcit la moindre. — Un ministre brille autant qu’un roi — jusqu’à ce que le roi paraisse : et alors tout son prestige — s’évanouit, comme un ruisseau des champs — dans l’immensité des mers… Une musique ! Écoute !


NÉRISSA.

— C’est votre musique, madame, celle de la maison.


PORTIA.

— Rien n’est parfait, je le vois, qu’à sa place : — il me semble qu’elle est bien plus harmonieuse que de jour.


NÉRISSA.

— C’est le silence qui lui donne ce charme, madame.


PORTIA.

— Le corbeau chante aussi bien que l’alouette — pour qui n’y fait pas attention, et je crois — que, si le rossignol chantait le jour, — quand les oies croassent, il ne passerait pas — pour meilleur musicien que le roitelet. — Que de choses n’obtiennent qu’à leur saison — leur juste assaisonnement de louange et de perfection ! — Oh, silence ! la lune dort avec Endymion, — et ne veut pas être éveillée !

La musique cesse.

LORENZO.

C’est la voix — de Portia ou je me trompe fort !


PORTIA.

— Il me reconnaît, comme l’aveugle reconnaît le coucou, — à la vilaine voix.


LORENZO.

Chère dame, soyez la bienvenue chez vous.


PORTIA.

— Nous venons de prier pour le succès de nos maris, — que nous espérons bien avoir hâté par notre intercession. — Sont-ils de retour ?


LORENZO.

Pas encore, madame : — mais il est venu tout à l’heure un courrier — pour signifier leur arrivée.


PORTIA.

— Rentre, Nérissa. — Donne à mes gens l’ordre de ne faire — aucune remarque sur notre absence. — N’en parlez pas, Lorenzo ; ni vous, Jessica.

On entend une fanfare.

LORENZO.

— Votre mari n’est pas loin. J’entends sa trompette. — Nous ne sommes pas bavards, madame : ne craignez rien.


PORTIA.

— Cette nuit me fait simplement l’effet du jour malade : — elle n’est qu’un peu plus pâle. C’est un jour — comme est le jour quand le soleil est caché.


Entrent Bassanio, Antonio, Gratiano et leur suite.

BASSANIO, à Portia.

— Nous aurions le jour en même temps que les antipodes, — si vous apparaissiez toujours en l’absence du soleil.


PORTIA.

— Puissé-je être brillante comme la lumière, sans être légère comme elle ! — La légèreté de la femme fait l’accablement du mari : — puisse Bassanio ne jamais être accablé de la mienne ! — Du reste, à la grâce de Dieu !… Soyez le bienvenu chez vous, monseigneur.


BASSANIO.

— Je vous remercie, madame. Faites fête à mon ami : — voici Antonio, voici l’homme — auquel je suis si infiniment obligé.


PORTIA.

— Vous lui avez, en effet, toutes sortes d’obligations : — car pour vous il en avait contracté de bien grandes.


ANTONIO.

— Aucune dont il ne se soit parfaitement acquitté !


PORTIA, à Antonio.

— Monsieur, vous êtes le très-bienvenu en notre maison. — Il faut vous le prouver autrement qu’en paroles : — aussi j’abrège ces courtoisies verbales.

Gratiano et Nérissa se parlent à part avec animation.

GRATIANO.

— Par cette lune que voilà, je jure que vous me faites tort. — Sur ma foi, je l’ai donnée au clerc du juge. — Je voudrais que celui qui l’a fût eunuque, — puisque vous prenez la chose si fort à cœur, mon amour !


PORTIA.

— Une querelle ! Ah, déjà ! De quoi s’agit-il ?


GRATIANO.

— D’un cercle d’or, d’une misérable bague — qu’elle m’a donnée et dont la devise, — s’adressant à tout le monde comme la poésie du coutelier — sur un couteau, disait : Aimez-moi et ne me quittez pas.


NÉRISSA.

Que parlez-vous de devise ou de valeur ? — Quand je vous l’ai donnée, vous m’avez juré — que vous la porteriez jusqu’à l’heure de votre mort — et qu’elle ne vous quitterait pas même dans la tombe. — Sinon pour moi, du moins pour des serments si pathétiques, — vous auriez dû avoir plus d’égard, et la conserver. — Vous l’avez donnée au clerc du juge !… Mais je suis bien sûre — que ce clerc-là n’aura jamais de poil au menton.


GRATIANO.

— Il en aura, s’il peut devenir homme.


NÉRISSA.

— Oui, si une femme peut devenir homme.


GRATIANO, levant le bras.

— Par cette main levée ! je l’ai donnée à un enfant, — une espèce de gars, un méchant freluquet, — pas plus haut que toi, le clerc du juge, — un petit bavard qui me l’a demandée pour ses honoraires. — En conscience, je ne pouvais pas la lui refuser.


PORTIA.

— Je dois être franche avec vous, vous étiez à blâmer — de vous séparer si légèrement du premier présent de votre femme : — un objet scellé à votre doigt par tant de serments — et rivé à votre chair par la foi jurée. — J’ai donné une bague à mon bien-aimé, et je lui ai fait jurer — de ne jamais s’en séparer. Le voici. — Eh bien, j’ose jurer pour lui qu’il ne voudrait pas la quitter — ni l’ôter de son doigt, pour tous les trésors — que possède le monde. En vérité, Gratiano, — vous donnez à votre femme un trop cruel grief. — Si pareille chose m’arrivait, j’en deviendrais folle.


BASSANIO, à part.

— Ma foi, ce que j’aurais de mieux à faire, ce serait de me couper la main gauche — et de jurer que j’ai perdu la bague en la défendant.


GRATIANO.

— Monseigneur Bassanio a donné sa bague — au juge qui la lui demandait et qui, vraiment, — la méritait bien. Et c’est alors que le garçon, son clerc, — qui avait eu la peine de faire les écritures, m’a demandé la mienne : — ni le serviteur ni le maître n’ont voulu accepter autre chose — que nos deux bagues.


PORTIA, à Bassanio.

Quelle bague avez-vous donnée, monseigneur ? — Ce n’est pas celle, j’espère, que vous aviez reçue de moi ?


BASSANIO.

— Si je pouvais ajouter le mensonge à la faute, — je nierais : mais, vous voyez, la bague — n’est plus à mon doigt, je ne l’ai plus.


PORTIA.

— La foi n’est pas davantage dans votre cœur. — Par le ciel, je n’entrerai jamais dans votre lit — que je n’aie revu la bague.


NÉRISSA, à Gratiano.

Ni moi dans le vôtre — que je n’aie revu la mienne.


BASSANIO.

Charmante Portia, — si vous saviez à qui j’ai donné la bague, — si vous saviez pour qui j’ai donné la bague, — si vous pouviez concevoir pourquoi j’ai donné la bague, — avec quelle répugnance j’ai abandonné la bague, — lorsqu’on ne voulait accepter que la bague, — vous calmeriez la vivacité de votre déplaisir.


PORTIA.

— si vous aviez connu la vertu de la bague, — ou soupçonné la valeur de celle qui vous donna la bague, — ou attaché votre honneur à garder la bague, — vous ne vous seriez jamais séparé de la bague. — Quel homme eût été assez déraisonnable, — s’il vous avait plu de la défendre — avec un semblant de zèle, pour réclamer avec cette outrecuidance — un objet regardé comme sacré ? — Nérissa m’apprend ce que je dois penser. — Que je meure, si ce n’est pas une femme qui a la bague !


BASSANIO.

— Non, sur mon honneur, madame, sur ma vie ! — Ce n’est point une femme, mais un docteur fort civil, — qui a refusé de moi trois mille ducats — et m’a demandé cet anneau. J’ai commencé par le lui refuser, — et je l’ai laissé partir mécontent, — lui qui avait sauvé la vie même — de mon plus cher ami. Que pourrais-je dire, ma charmante dame ? — Je me suis vu contraint de le lui envoyer ; — j’ai dû céder aux remords et à la bienséance ; — mon honneur n’a pu se laisser souiller — par tant d’ingratitude. Pardonnez-moi, généreuse dame : — car, par ces flambeaux bénis de la nuit, — si vous aviez été là, je crois que vous m’eussiez demandé — la bague pour la donner à ce digne docteur.


PORTIA.

— Ne laissez jamais ce docteur-là approcher de ma maison. — Puisqu’il a le joyau que j’aimais — et que vous aviez juré de garder en souvenir de moi, — je veux être aussi libérale que vous. — Je ne lui refuserai rien de ce qui m’appartient, — non, pas même mon corps, pas même le lit de mon mari ! — Ah ! je me lierai avec lui, j’y suis bien décidée ; — ne découchez pas une seule nuit, surveillez-moi, comme un argus. — Sinon, pour peu que vous me laissiez seule, — sur mon honneur, que j’ai encore, moi ! — j’aurai ce docteur-là pour camarade de lit.


NÉRISSA, à Gratiano.

— Et moi, son clerc ! Ainsi, prenez bien garde — au moment où vous me laisserez à ma propre protection.


GRATIANO.

— Soit ! faites comme vous voudrez ! Seulement, que je ne le surprenne pas, — car j’écraserai la plume du jeune clerc.


ANTONIO.

— Et c’est moi qui suis le malheureux sujet de ces querelles !


PORTIA, à Antonio.

— Monsieur, ne vous affligez pas : vous n’en êtes pas moins le bienvenu.


BASSANIO.

— Portia, pardonne-moi ce tort obligé. — Et, devant tous ces amis qui m’écoutent, — je te jure, par tes beaux yeux — où je me vois…


PORTIA.

Remarquez bien ça ! — Il se voit double dans mes deux yeux, — une fois dans chaque œil !… Donnez votre parole d’homme double : — voilà un serment qui mérite crédit !


BASSANIO.

Voyons, écoute-moi seulement. — Pardonne cette faute, et, sur mon âme, je jure — de ne jamais être coupable à ton égard d’un seul manque de foi.


ANTONIO, à Portia.

— J’avais engagé mon corps pour les intérêts de votre mari, — et, sans celui qui a maintenant la bague, — il me serait arrivé malheur ; j’ose répondre, — cette fois, sur la garantie de mon âme, que votre seigneur — ne violera jamais volontairement sa foi.


PORTIA, détachant un anneau de son doigt et le tendant à Antonio.

— Ainsi, vous serez sa caution. Donnez-lui cette bague — et dites-lui de la garder mieux que l’autre.


ANTONIO, remettant l’anneau à Bassanio.

— Tenez, seigneur Bassanio. Jurez de garder cette bague.


BASSANIO.

— Par le ciel ! c’est la même que j’ai donnée au docteur.


PORTIA.

— Je l’ai eue de lui. Pardonnez-moi, Bassanio… — Pour cette bague, le docteur a couché avec moi.


NÉRISSA.

— Pardonnez-moi aussi, mon gentil Gratiano : — ce méchant freluquet, vous savez, le clerc du docteur, — a couché avec moi la nuit dernière au prix de cette bague-ci.


GRATIANO.

— Ah çà ! répare-t-on les grandes routes — en été, quand elles sont parfaitement bonnes ? — Quoi ! nous serions cocus avant de l’avoir mérité ?


PORTIA.

— Ne parlez pas si grossièrement… Vous êtes tous ébahis. — Eh bien, prenez cette lettre, lisez-la à loisir : — elle vient de Padoue, de Bellario. — Vous y découvrirez que Portia était le docteur en question, — et Nérissa que voici, son clerc. Lorenzo — vous attestera que je suis partie d’ici aussitôt que vous, — et que je suis revenue il n’y a qu’un moment : je ne suis pas même — rentrée chez moi… Antonio, vous êtes le bienvenu. — j’ai pour vous des nouvelles meilleures — que vous ne l’espérez. Décachetez vite cette lettre. — Vous y verrez que trois de vos navires — viennent d’arriver au port richement chargés. — Je ne vous apprendrai pas par quel étrange hasard — j’ai trouvé cette lettre.

Elle remet un papier à Antonio.

ANTONIO.

Je suis muet !


BASSANIO.

— Comment ! vous étiez le docteur, et je ne vous ai pas reconnue !


GRATIANO.

— Comment ! vous étiez le clerc qui doit me faire cocu ?


NÉRISSA.

— Oui, mais le clerc qui ne le voudra jamais, — qu’il ne soit devenu un homme.


BASSANIO, à Portia.

— Charmant docteur, vous serez mon camarade de lit ; — et, quand je serai absent, vous coucherez avec ma femme.


ANTONIO.

— Charmante dame, vous m’avez rendu l’être et le bien-être ; — car j’apprends ici comme chose certaine que mes navires — sont arrivés à bon port.


PORTIA.

Comment va Lorenzo ? — Mon clerc a pour vous aussi des nouvelles réconfortantes.


NÉRISSA.

Oui, et je les lui donnerai sans rétribution.

Remettant un papier à Lorenzo,

— Voici, pour vous et pour Jessica, — un acte formel par lequel le riche juif vous lègue — tout ce qu’il possédera à sa mort.


LORENZO.

— Belles dames, vous versez la manne sur le chemin — des gens affamés.


PORTIA.

Il est presque jour, — et pourtant, j’en suis sûre, vous n’êtes pas encore pleinement édifiés — sur ces événements. Rentrons donc, — et alors pressez-nous de questions ; — nous répondrons à toutes fidèlement.


GRATIANO.

— Soit ! Pour commencer l’interrogatoire — auquel ma Nérissa répondra sous serment, je lui demanderai — ce qu’elle aime mieux : rester sur pied jusqu’à la nuit prochaine — ou aller au lit de ce pas, deux heures avant le jour. — Pour moi, quand il serait jour, je souhaiterais les ténèbres — afin d’aller me coucher avec le clerc du docteur. — Du reste, tant que je vivrai, je mettrai ma sollicitude — la plus tendre à garder scrupuleusement l’anneau de Nérissa.

Ils sortent.


FIN DU MARCHAND DE VENISE.