Le Mariage de l’adolescent/18

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Bernard Grasset (pp. 212-227).



XVIII


J’avais quitté depuis longtemps mon appartement de la rue Racine, mais je continuais d’y recevoir mon courrier de Bourbon que je venais chercher chaque semaine, de crainte que la concierge ne négligeât de me le renvoyer ; — et c’était là ma seule précaution contre l’imprévu.

Que pouvais-je redouter ? Nul délateur n’eût eu d’intérêt à me dénoncer à mon père. Mes amis, que j’avais cessé d’inviter désormais, respectaient discrètement mon mystère, me soupçonnant quelque liaison compliquée.

Par une belle et chaude soirée, je m’acheminais comme d’habitude vers la rue Racine en songeant mélancoliquement aux nouvelles de mon père que j’allais trouver dans quelques instants : je venais de passer brillamment mes examens, les vacances approchaient ; mon père, sans doute, me rappellerait bientôt auprès de lui et il me faudrait quitter Geneviève pour vivre sans elle dans le décor troublant où chaque brin d’herbe évoquerait le souvenir du passé et le regret de l’absente…

Lorsque j’arrivai à mon ancien logis, la concierge s’empressa de me tendre une lettre en disant vivement :

— Vous n’avez pas de chance, Monsieur. Si vous étiez seulement venu cinq minutes plus tôt, vous vous seriez rencontré avec monsieur votre papa.

— Vous dites… ? Mon père, ici ?

J’eus un éblouissement : on m’avait asséné un coup de poing sur la tête, le choc me martelait le crâne. La femme continua tranquillement :

— Il vous avait prévenu de son arrivée : il a paru contrarié de ne pas vous trouver, mais je lui ni donné votre nouvelle adresse…

Et remarquant seulement l’altération de mon visage, elle ajouta curieusement :

— Est-ce qu’il ne fallait pas ?…

Ah ! Cette pudeur de garder mon secret, de ne point acheter de complicité mercenaire : en effet ; je n’avais parlé d’aucune consigne à cette femme !

J’avais appelé la catastrophe par mon insouciance extraordinaire de l’avenir, du jour où mon bonheur s’était réalisé. Le danger me ramenait brusquement à ma vraie nature : j’étais comme un homme dégrisé qui marche sur le bord d’un précipice et qui retrouve le vertige en recouvrant la raison.

Je sautai dans une auto pour rentrer chez moi et rattraper mon père. En voiture, j’ouvris sa lettre : elle datait de trois jours ; il m’y félicitait de mon succès, m’annonçait qu’il partait pour Paris le lendemain afin de me ramener à Bourbon où nous passerions les vacances…

J’arrivai rue Desbordes-Valmore dans l’état que l’on pense, mais sans la moindre frayeur. Ma seule appréhension allait à Geneviève, à sa mère… Personnellement, j’étais fort résolu et prêt à aborder la situation de sang-froid.

Je pousse la porte du salon : mon père est là ; il vient seulement d’entrer, car il est en train de retirer son chapeau, d’un geste lent, en face de Mme Renaud et de Geneviève qui le considèrent d’un air terrifié, affolées d’angoisse.

Moi… Je me roidis, de toute la puissance de mon énergie ; je n’ai pas peur ; je me redresse devant lui, car je dois plaider la cause d’une faible créature…

Je ne suis plus un fils soumis. Mon père ne m’inspire plus de crainte. Il ne s’agit pas d’un homme qui vient châtier son enfant : ce sont deux pères qui sont en présence.

Je le contemple : cette merveilleuse nature pondérée s’est déjà ressaisie, malgré la stupeur de la première surprise. Il dit posément, d’une voix froide :

— À merveille… Je comprends maintenant certaine résignation ainsi que certain départ… Je devine mon fils en voyant mademoiselle… Ce que je m’explique un peu moins, c’est votre présence, Madame ?

Je m’avance dans un élan instinctif de défense ; mais Mme Renaud m’arrête. Tout le mépris qu’elle sent chez mon père lui rend sa noblesse. Elle sait combien sa conduite prête au soupçon ; jamais une mère n’a assuré un tel rôle. Elle y puise les arguments de sa réplique ; et c’est elle qui s’écrie :

— Avez-vous le droit de me juger, Monsieur ? Lequel de nous fut le plus coupable ? Votre fils a séduit ma fille. Vous en ai-je rendu responsable ? Me suis-je plainte à vous, ai-je fait du scandale ? Mais j’ai vu deux enfants désarmés, en face d’un père irréductible… Que faire ? Tout vous révéler ? Vous seriez demeuré inflexible. Les livrer à eux-mêmes ? Ils étaient incapables de porter leur croix, sans tomber dans le désespoir ou dans la déchéance. Chasser votre fils, emmener ma fille de force ? Elle m’eût échappé pour courir au suicide. Ah ! Monsieur… Tant que l’irréparable n’existait pas, nous pouvions décider du sort de nos enfants… Mais à présent, notre autorité n’est-elle pas annihilée ? Je fus la première à vouloir éloigner Philippe de Geneviève : il peut vous certifier que vos intentions paternelles n’eurent pas de meilleur défenseur que moi… Mais votre sévérité l’a affolé : quand le mal fut accompli, je n’ai plus songé qu’à le réparer… L’intérêt des enfants passe avant l’honneur des parents… J’ai abdiqué ma dignité maternelle, parce que j’estime qu’il est un devoir qui prime tous les devoirs… Ma présence limitait leur faute et je me suis associée à ces coupables pour les empêcher de se dévoyer. Est-ce bien à vous de m’accuser. Monsieur ?… Votre volonté a perdu ma fille ; moi, j’ai protégé votre fils.

Mon père joue doucement avec son chapeau qu’il fait tourner entre ses doigts. Hélas ! Que je le connais bien : cette âme calme ne s’emportera jamais… Je souhaiterais passionnément qu’il sombrât dans une de ces épouvantables colères dont on sort brisé, tremblant, ému, excédé — vaincu.

Mais il reste désespérément paisible. Il déclare sur un ton d’ironie courtoise :

— Madame, ne craignez pas que je prolonge cette scène pénible : je n’oublie pas que je suis devant une femme et, n’étant point infaillible, je ne m’accorde jamais le droit de juger mon prochain. Au demeurant, je n’ai à faire qu’à mon fils.

Et, s’approchant de moi, il dit simplement :

— Viens.

Je questionne d’une voix frémissante :

— Père, est-ce que tu songes à ce que tu veux faire ?

Il répond sans violence :

— Tu me dois obéissance et je t’ordonne de me suivre.

Je vais m’écrier… mais il me coupe la parole, d’un accent énergique :

— Tais-toi !… Tu n’es qu’un enfant et tu ne peux pas comprendre.

— Je comprends que tu vas commettre une infamie si tu oses m’arracher à mon foyer par la contrainte. Dans deux ans, je serai majeur : si je ne suis plus un enfant à vingt et un ans, ne suis-je pas un homme à dix-neuf ans !

Mon père reste surpris de ce ton agressif : j’étais si déférent, jadis !…

Il ne se fâche pas. Il réplique presque tendrement :

— Oh ! Mon pauvre Philippe… tu me crois impitoyable parce que j’exige ton salut. Tu te débats dans une eau trouble, chacun de tes efforts t’enfonce un peu plus ; et tu cries que je t’assassine, quand je te donne un coup de poing pour t’étourdir afin que tes mouvements ne m’empêchent plus de te ramener à la surface… Je ne veux pas t’entendre, je ne veux pas savoir… Je ne connais qu’un but : mon devoir paternel ; qu’un fait : tu es sur le point de te noyer… Je te sauve. Tant pis pour les autres. Nous raisonnons tous ainsi, nous, les parents… Vois cette femme : tout à l’heure, pour défendre sa fille, elle trouvait des paroles identiques ; du jour où nous avons engendré, notre cœur se dédouble et nous vivons dans notre seconde chair… Va : donne-toi toute licence, soulage-toi, déteste-moi ce soir, mon pauvre petit… Plus tard, tu me demanderas pardon ; j’aurai ma revanche. Le jour où tu seras père à ton tour, tu me comprendras seulement… Tu découvriras qu’il n’est pas d’autre amour, d’autre loi, d’autre devoir que ceux que nous impose l’enfant. Ce jour-là, si tu te trouves dans une circonstance semblable à celle-ci, tu n’agiras pas autrement que moi. Tu ne songeras qu’à sauver d’une destinée mesquine celui auquel tu rêveras un avenir magnifique ; tu piétineras, tu écraseras superbement la vie des autres pour la sienne, d’un geste impassible : la passion paternelle a ses cruautés sublimes… Et si quelqu’un te l’a volé, tu reprendras ton bien — sans pitié, sans clémence… Qu’on cherche à t’arrêter, tu répondras : « J’emporte mon fils : il est à moi ! » Tu continueras ton chemin, sans regarder en arrière… Et si, par hasard, tu te souviens de ton père, tu te repentiras de l’avoir méconnu.

Mon père répète fermement :

— Allons, viens !

Je me sens pâlir ; je me rapproche insensiblement de la porte qui donne sur la chambre de Geneviève et je l’ouvre, en disant d’une voix mal assurée :

— Je t’obéis… Mais puisque, de ton propre aveu, aucune force au monde ne doit séparer le père de l’enfant… Alors, moi aussi… j’emporte mon fils.

Mon père aperçoit le berceau où dort notre enfant. Il balbutie :

— Tu as… Tu as ?…

Ah ! Dieu merci, il ignorait, il n’avait rien soupçonné… La probité de sa conscience va maintenant lui dicter une autre attitude.

Il regarde… Il murmure :

— Pourquoi m’as-tu laissé ignorer ?… Pourquoi as-tu attendu ?

Je dis en baissant la tête :

— Ton caractère absolu me faisait peur… T’avouer les conséquences de mon acte ; à quoi bon ! Tu rêvais d’un mariage somptueux : la fiancée que je m’étais choisie t’aurait-elle paru mieux dotée ? Tu me trouvais trop gamin : t’aurais-je semblé plus âgé ?… J’avais tout à redouter de ton intransigeance.

— N’avais-tu rien à espérer de mon honnêteté ?

Et il achève son reproche :

— Pourquoi m’avoir prévenu aussi tard !… Tu as compromis inutilement deux femmes…

Il entre dans la chambre. Il considère pensivement mon fils qui dort et qui rêve, agité par la chaleur ; une petite jambe nue s’étend, hors de la couverture ; les bras potelés s’étirent dans le sommeil. Mon père, attiré, se penche ; touche d’un doigt timide l’une des mains frêles ; et la menotte endormie, sentant vaguement ce contact, se crispe tout entière autour du gros doigt prisonnier.

Voyant mon père s’attendrir, je chuchote — triomphant :

— Ose encore me traiter d’enfant, à présent que j’ai fait un homme !

Il veut dissimuler son émotion ; il se domine : il cherche quelque grande phrase bien sentie qui ne laisse rien percer de sa faiblesse. Et il prononce enfin, d’une voix digne :

— Ce n’est pas à toi que je pense, vaurien… Je songe à l’aurore qui nous console de la nuit, aux rosiers qui fleurissent sur la terre des cimetières, à la renaissance qui se prépare… Je vois un marmot… Alors ma volonté s’incline devant l’avenir de la France.