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Le Mariage de la Tour Eiffel

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Le Mariage de la Tour Eiffel
PAR J. ROCHE-MAZON
DESSINS DE V. LE CAMPION
BOIVIN & Cie
5, Rue Palatine, 5
PARIS

EN VENTE À LA MÊME LIBRAIRIE
CONTES DU VER LUISANT,
par Mme JEANNE ROCHE-MAZON — Illustrations de O’KLEIN
(Prix de littérature enfantine du Lycéum de France)

Copyright 1931 by Boivin & Cie
(Tous droits de traduction, d’adaption et de reproduction réservés pour tous pays.)



L es petits aéroplanes qui survolent Paris n’ont pas plus cher plaisir que se moquer de la Tour Eiffel.


Raide comme un piquet, fière de sa minceur distinguée, elle leur apparaît comme une très ridicule personne, une vieille fille prétentieuse et guindée — et ils ne le lui laissent pas ignorer.

— Pas encore mariée, Tour Eiffel, lui crient-ils en prenant le virage autour d’elle, tu sèches sur pied, tu montes en graine… pas encore mariée, pauvre amie… ?

La Tour Eiffel les avait toujours laissés dire, s’absorbant depuis sa naissance dans une sorte de rêve indistinct. Mais, devenue le vibrant support d’une antenne de T. S. F., elle sentit les ondes qu’on y recevait à toute heure se propager en elle de façon singulière. À partir d’une certaine exposition, elle fut du haut en bas, chaque soir, électriquement illuminée, et, tandis que scintillaient les ampoules éblouissantes, elle était parcourue comme par des éclairs de conscience, de plus en plus fréquents et longs.


Un matin, elle s’éveilla tout à fait, combative, susceptible, et sa vanité bien à vif.

Dans le ciel bleu doré de soleil, trois petits monoplans passaient justement en décochant leurs brocards ordinaires :

— Pas encore mariée, Tour Eiffel… pas encore mariée… pas encore marié‥é‥é‥é‥e !

— Crapauds volants, répliqua tranquillement la Tour, moustiques à carlingue, résidus d’impolitesse, la plus ignoble envie tortille votre fuselage, et la gloire de mes épousailles vous couperait à tous l’allumage !

— Elle répond ! elle répond ! elle répond ! s’exclamèrent les aéroplanes, si contents qu’ils firent tous trois d’eux-mêmes trois loopings, à la grande surprise de leurs pilotes.

— Je réponds, dit la Tour Eiffel. J’ai trois cents mètres de haut, atomes. Je comprends douze mille pièces métalliques, maintenues par deux millions cinq cent mille rivets. Je pèse sept millions de kilogrammes, microbes. Trouvez-moi un fiancé à ma taille, si vous voulez que je me marie.

Les monoplans étaient trop loin pour riposter, mais ils avaient entendu. À l’étang du Trou Salé, au Bourget, au camp d’Avord, ils donnèrent le mot à leurs camarades de hangar.

Et bientôt toute la flottille de l’air reprit ses plaisanteries sur un nouveau thème :

— La Tour Eiffel cherche un époux à sa taille, vrombissaient les hélices moqueuses. S’en trouvera-t-il un assez petit ?

— Cette demoiselle sédentaire est sujette aux illusions, susurrait un gros biplan. Elle n’a aucune idée des lois de la perspective.

— Tu crois dominer tous les monuments parce que tu les vois de loin, expliquait un péremptoire petit Morane nouveau modèle. Si tu te promenais un peu, cela changerait.

La Tour Eiffel ne les croyait guère, mais elle restait vexée et troublée. L’idée du mariage lui mettait du vague à l’âme. Pour la première fois, son immobilité majestueuse lui pesa.

Une belle nuit claire, vers trois heures du matin, elle regardait Paris endormi et le Champ de Mars qui s’ouvrait devant elle comme une allée engageante. Très loin, un passant attardé traversait le pont de l’Alma.

— Tous ces petits hommes se déplacent avec deux pattes, songea la Tour Eiffel. Moi qui en ai quatre, pourquoi n’ai-je jamais marché ?

Au ciel brillait la pleine lune, et, sous sa lumière étrange, toutes choses paraissaient miraculeusement possibles.

— M’aideras-tu un peu, belle sorcière ? murmura la Tour Eiffel.

Elle n’eut qu’à s’arc-bouter sur trois pieds, et le quatrième se leva si aisément qu’elle en faillit chanceler.

Alors, comme c’est une personne soigneuse, grâce à deux mots magiques que lui souffla la lune, elle détacha ses haubans de T. S. F. et les laissa couler le long de ses flancs jusqu’à terre, où ils s’allongèrent sans dommage.

Mille et mille étoiles regardaient ; de petits nuages couleur d’argent faisaient cercle sur l’azur. Lente, importante et superbe, la Tour Eiffel s’avançait dans le Champ de Mars, pivotant tour à tour sur ses pieds de droite et de gauche, avec un mouvement demi-tournant qui ne dérangeait pas son équilibre. Des corbeilles de fleurs écrasées, des arbrisseaux aplatis restaient derrière elle par les pelouses.

Quand elle se vit dominant l’École Militaire, son drapeau frétilla de satisfaction :


— C’est un tout plat personnage, fit-elle, une tête de clou pour passage clouté…

Elle regagne sa place avec un peu de peine, étourdie par l’émotion et courbatue d’un exercice si nouveau. Comme, d’une formule incantatoire, elle faisait remonter ses fils et sa nappe d’antenne, parmi les vapeurs déjà rosées de l’aube, parut une escadrille de Blériots, qui revenaient d’un vol nocturne…

— À quand ta noce, Tour Eiffel ? lui crièrent-ils tout d’une voix.

— Pourquoi n’épouserais-tu pas l’Obélisque ? continua le chef de bande, il n’est pas beaucoup plus haut que toi. Notre-Dame serait un trop grand parti. Quant à Montmartre, n’en parlons pas : il prendrait un cocktail sur ta tête.

Mais une profonde voix de basse les fit taire. Pareil à un poisson de feu dans la splendeur du soleil levant, un vieux ballon dirigeable s’avançait au-dessus de la ville.

— Va demander la main du Mont-Blanc si tu veux une leçon de modestie, conseilla le dirigeable. Il a quatre mille huit cent sept mètres, et c’est la simplicité même.

— Quatre mille huit cent… quelle blague ! dit la Tour Eiffel.

Cependant il y eut à cette époque quelque émotion dans les milieux administratifs parisiens. Lorsqu’un matin, en prenant le service, les jardiniers du Champ de Mars s’étaient trouvés devant les pelouses centrales méthodiquement saccagées sur toute leur longueur,
ils avaient réparé le désordre en pestant contre les voyous. Mais, à plusieurs reprises, ces dégâts singuliers se reproduisirent, toujours localisés entre l’École Militaire et le quai. Une seule fois, passant la Seine, les enfoncements du sol, les bris d’arbres et de becs de gaz atteignaient jusqu’au Trocadéro.


La Sûreté générale, avertie, envoya les meilleurs limiers du service anthropométrique pour étudier cette piste aux traces si régulières. Ensuite vinrent les employés du Muséum, qui levèrent un moulage en plâtre d’une des empreintes les plus nettes, car on aurait pu supposer, suivant l’avis d’un savant renommé, que quelque reptile géant des âges antédiluviens, diplodocus, ou iguanodon, s’était réveillé au fond de la Seine, et préludait, par de petites marches d’essai nocturnes, à une visite en règle de Paris.


Le Préfet de Police réfléchissait à ces choses, certaine nuit, en descendant les Champs-Élysées. Il avait dîné chez des amis près de l’Étoile et, se sentant leste et dispos, il regagnait son logis à pied, bien qu’il fût deux heures du matin.


Il allait d’un pas allègre, inspectant les jardins à droite et à gauche, heureux de constater la tenue parfaite de sa bonne ville, mais, dès qu’il dirigeait son regard droit devant lui, une légère inquiétude le mordait.

— Le sauterne de mes amis était bon, songeait-il, et le frontignan meilleur encore. En aurais-je abusé par mégarde ? Qu’est-ce que je m’imagine voir sur la place de la Concorde ?

Il pressa le pas pour se rendre compte plus vite, puis s’arrêta court à l’entrée de la place — et se frotta les yeux.

Mais l’hallucination ne se dissipait pas. Au milieu de la place de la Concorde, le Préfet de Police voyait distinctement la Tour Eiffel, aussi tranquille et naturelle que si elle eût toujours vécu là. De temps à autre, elle allumait un de ses phares et, dardant au sol, à travers sa structure, un blanc rayon vertical, elle éclairait dédaigneusement le pauvre petit Obélisque, humble comme un fétu auprès d’une de ses énormes pattes. Et rien ne pouvait égaler la satisfaction orgueilleuse de son attitude.



— Épouvantable effet de l’ivresse, murmurait le Préfet de Police. Comment un homme de ma valeur a-t-il pu se mettre dans un état pareil ? Pourvu que les agents de service ne me voient pas zigzaguer !

Il rentra chez lui en titubant de honte, but, après deux tasses de café noir, quelques gouttes d’ammoniaque dans un verre d’eau — et ne dormit pas de la nuit. Il ne retrouva son assurance que le lendemain soir, en prenant connaissance d’un rapport de l’excellent agent No 22.222, rapport transmis par qui de droit, avec avis tendant à un examen médical.

Rapport de l’Agent 22.222.

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crois devoir porter à La connaissance de mes chefs que le Mardi, 16 du courant, étant de garde sur la place de la Concorde, entre 2 et 3 heures du matin, j’ai vu arriver la Tour Eiffel, qui a prétendu s’établir en face le jardin des Tuileries, pour s’y Livrer à des exercices d’éclairage. Je lui ai adressé plusieurs fois l’injonction de « Circulez ! », mais ne l’ayant vue manifester aucune propension à s’y conformer, j’ai pensé que son déplacement pouvait être conséquent à des dispositions gouvernementales et je lui ai concédé l’autorisation de stationner provisoirement.

En suite de quoi elle a repris immédiatement Le chemin par lequel elle était venue, comme en une contradiction flagrante à la complaisance de l’autorité…

Trois semaines plus tard, un médecin respectable, appelé d’urgence chez un malade, une nuit de terrible tempête, fut fort surpris de trouver la Tour Eiffel dans le Cité, en train de se comparer avec Notre-Dame. À la lueur des éclairs, on eût dit une apparition fantastique ; les rafales chassaient de gros nuages noirs autour d’elle et toutes les gargouilles de
la cathédrale semblaient se tordre, la tête renversée, pour contempler ce monstre inconnu.

Elle fut signalée à l’Étoile, puis elle dut visiter la place de la Bastille. Sept kiosques
à journaux renversés, de nombreux fils de trolleys rompus, quelques devantures endommagées.

Un soir encore, mais le fait n’est pas bien avéré, un jeune poète noctambule crut l’apercevoir sur la Butte Montmartre, perchée auprès du Sacré-Cœur. Faute de place, elle devait se tenir sur une patte, comme un gigantesque héron. Elle paraissait assez lasse, mal à son aise, déçue, et avec tout cela triomphante.

— Évidemment, songeait le Préfet de Police, évidemment la Tour Eiffel traverse une crise de vagabondage. Et le Diable sait ce qu’elle nous réserve encore ! N’y a-t-il pas des gens pour prétendre qu’elle fait chaque soir un quart d’heure de culture physique, avec exercices d’assouplissement… Il est temps que je prenne cette affaire en main.

Ayant endossé son pardessus doublé de petit-gris et chaussé de bons souliers fourrés, il vint vers minuit se mettre en faction au Champ de Mars.

Tant qu’il y eut du mouvement alentour, il demeura dissimulé dans une petite grotte des jardins où on lui avait préparé un fauteuil et des couvertures. Mais, peu à peu, les passants disparurent, les derniers roulements de voitures s’apaisèrent. Tout fut solitude et silence.

Alors le Préfet de Police se glissa de massif en massif vers l’allée centrale. Il y arrivait à peine qu’un grincement métallique le fit tressaillir. Le long des flancs de la Tour, les filins de T. S. F. descendaient avec lenteur.

La Tour elle-même s’ébranla, sembla s’étirer paresseusement, et son pied de l’Est se soulevait lorsque le Préfet de Police surgit devant elle, dans la lumière d’une lampe à arc.

— Eh bien, Tour Eiffel, eh bien, cria ce haut fonctionnaire. Où vas-tu par là, s’il te plaît ?

— Bonsoir, Monsieur le Préfet de Police, dit la Tour Eiffel, qui a toujours été polie. Je vais voir le Mont-Blanc, Monsieur le Préfet de Police.

Le Préfet s’y attendait si peu qu’il en demeura sans réponse.

— Ce n’est pas que je le croie de ma taille et digne de devenir mon époux, continua hautainement la Tour. Je me le figure dans le genre de l’Obélisque. Mais je veux pouvoir clouer le capot à ces petits menteurs d’avions. Le temps de me mesurer avec ce… sommet, Monsieur le Préfet. S’il a trois cents mètres, je l’épouse. Sinon je reviendrai tout de suite.

— C’est de mariage qu’il s’agit ! fit le Préfet de Police éclairé. Mais on t’a mal renseignée, Tour Eiffel. Le Mont-Blanc n’est pas une personnalité distincte — et distinguée — ainsi que toi. Imagine un tas de cailloux campagnard, une rustre boursouflure du sol… On ne sait même pas où cela commence, ma chère. Cela ne saurait être un parti pour toi.

— Je ne savais pas cela, dit la Tour.

— De plus, reprit le Préfet encouragé, le Mont-Blanc habite en province. Tu es une physionomie parisienne trop en vue, mon amie, pour te marier hors de la Capitale. Mes administrés seraient capables d’une émeute si je laissais un personnage aussi considérable les abandonner ainsi. Tu ne te rends pas compte de ton importance sociale, Tour Eiffel.

À mesure que le Préfet de Police parlait, la Tour Eiffel assurait davantage en terre ses quatre pieds ; elle semblait développer plus encore sa haute taille sous la lune, se dilater tout entière de plaisir et de vanité.

— Je vous remercie, Monsieur le Préfet, dit-elle enfin gravement. Je n’irai pas voir le Mont-Blanc, Monsieur le Préfet de Police.

Le Préfet de Police s’en retourna tout guilleret et se frottant les mains de satisfaction :

— Je suis vraiment diplomate, songeait-il. Avec quelle élégance j’ai su détourner des voyages cette excellente Tour.

Mais la journée du lendemain lui rendit quelques craintes. La Tour Eiffel avait la tête dans les nuages et je ne sais quoi en son air de si mystérieux et de si solennel qu’à la nuit tombée l’éminent fonctionnaire réenfila son pardessus fourré et se dirigea vers le Champ de Mars.

Juste à temps, car lorsqu’en toute hâte il déboucha du pont d’Iéna, la Tour Eiffel, enveloppée d’une brume légère, blanche comme un voile de fiancée, tenait déjà son pied du Nord en l’air.

— C’est encore vous, mon cher Préfet, lui dit-elle un peu roide. Mais je n’ai pas l’intention de quitter
Paris. Je vais simplement à l’Élysée.

— L’Élysée, c’est tout petit, fit promptement le préfet de Police. Je t’apporterai demain la liste de tous les monuments de Paris, avec leur hauteur en mètres et centimètres. Cela t’évitera des déplacements.

— Monsieur le Préfet de Police, dit la Tour Eiffel, si je me rends à l’Élysée, c’est pour y établir mon domicile. J’épouserai le Président de la République et je gouvernerai la France avec lui.

Il y avait heureusement un banc tout proche ; le Préfet put s’y asseoir et se prit à desserrer sa cravate.

— Comme vous le disiez hier, cher ami, reprit la Tour, je me rendais mal compte jusqu’ici de mon importance. Mais il est évident que, seul, le plus haut magistrat du pays doit être le mari que je cherche. Bien que j’ignore quelle est la taille exacte, en mètres et centimètres, de votre Président actuel, je crois qu’au point de vue de l’apparence physique ma recherche ne peut que le flatter. Ma réputation est pure. Mon caractère rigide ne laisse prise à aucun soupçon. Enfin, s’il s’agit de situation mondaine, je suis en relations directes avec toutes les têtes couronnées de l’Europe, pour ne pas dire du monde entier.

— Écoute, Tour Eiffel, dit le Préfet avec décision…

— Je serais fâchée d’apprendre, continua la Tour, que votre Président est déjà marié. Mais une tour ambitieuse ne renonce pas à ses projets pour si peu. Et d’ailleurs, devant une rivale telle que moi, quelle femme ne s’effacerait avec résignation.

— En effet… en effet… faisait le Préfet très ennuyé. Mais… quand tu parles de gouverner la France, tu oublies les parlementaires, Tour Eiffel. C’est une engeance terrible, mon amie. Ils seraient capables de te renverser. Songe aux dégâts que ferait ta chute dans Paris.

— J’y ai pensé, dit la Tour. Si les députés m’ennuient… pendant qu’ils seront en séance, j’irai poser une de mes pattes sur leur petite cloche à melon.

— Ce serait anticonstitutionnel, dit le Préfet de Police.

— Non, dit le Préfet de Police, non, Tour Eiffel, crois-moi, ne t’engage pas dans les luttes politiques. Tu es une nature toute féminine, un être de grâce et de poésie, fait pour les délices du foyer. Tu dois te marier par amour et non par ambition vulgaire.

Il parlait si chaleureusement que la Tour Eiffel, émue, se mit à pleurer à grosses gouttes par ses deux millions cinq cent mille rivets. Ce fut comme une averse d’huile, dont le sol était encore onctueux le lendemain.

— Vous avez raison, Monsieur le Préfet de Police, disait-elle toujours pleurant. Je suis une nature passionnée… Personne ne m’a jamais comprise… Je veux découvrir mon âme sœur…

— C’est cela, fit le Préfet de Police, qui commençait à s’enrhumer. Nous chercherons ensemble, mon enfant.

Pendant la semaine suivante, le Préfet de Police ne déguisa pas à son entourage toute sa satisfaction de lui-même.

— Que se fût-il passé, disait-il, si quelque cerveau balourd se fut mêlé de cette affaire ? J’ai su placer les choses sur le terrain sentimental, et nous voici des mois de répit.

Il se félicitait encore, un soir, lorsque le Président du Conseil le fit mander d’urgence à son cabinet, où il l’accueillit d’un discours sévère :


— On me dit, Monsieur le Préfet de Police, que vous avez quelque influence sur la Tour Eiffel, Je vous serais reconnaissant de faire comprendre à ce digne monument qu’elle n’a pas à intervenir dans nos conversations diplomatiques, pour y mêler ses affaires matrimoniales.

— Monsieur le Président du Conseil ! dit le Préfet scandalisé. La Tour Eiffel se serait-elle permis une pareille incorrection ?

— Si elle s’est permis… dit le Président. Hier encore, Monsieur le Préfet de Police, comme nous poursuivions avec Rome une négociation délicate, la Tour Eiffel a tout interrompu pour adresser au Pape une proposition de mariage. Je ne crois pas qu’elle se rende un compte exact de ce que peut être le Saint-Père — et il est à présumer qu’elle le confond avec Saint-Pierre de Rome — mais vous concevrez que de semblables incartades ne sauraient être tolérées.

À ce moment, la porte s’ouvrit, et un jeune secrétaire pénétra tout ému dans le bureau.

— Monsieur le Président, dit-il, voici une note que la Tour Eiffel radiotélégraphie de deux heures en deux heures à tous les postes récepteurs du continent.

La note était ici conçue :

« Jeune Tour, physique agréable, hauteur 300 mètres, constitution de fer, caractère sentimental, fonctionnaire du gouvernement français, désire correspondre pour mariage avec monument ou construction célèbre ou tout autre parti honorable, situation en rapport. Discrétion réciproque. »

— Cela ne peut pas durer, fit le Président du Conseil. La Tour Eiffel va se rendre ridicule dans toute l’Europe, et il est impossible que notre prestige n’en souffre pas.

— Je dois ajouter, Monsieur le Président, continua le jeune secrétaire, que la Tour Eiffel reçoit depuis peu des messages mystérieux, indéchiffrables pour nous, et dont la provenance même n’a pu être déterminée.

— Vous l’entendez, Monsieur le Préfet de Police, reprit le Président du Conseil. Quel exemple pour nos demoiselles du télégraphe et du téléphone ! La Tour Eiffel se qualifie elle-même de fonctionnaire. Veuillez, je vous prie, la rappeler au sentiment de ses devoirs professionnels.


Comme l’heure s’avançait et que le Préfet de Police n’était pas guéri de son rhume, il ne se rendit pas au Champ de Mars cette nuit-là. Il rentra méditer chez lui, avant de s’endormir, une admonestation persuasive.

Mais le lendemain, de bonne heure, comme il sortait sur son balcon afin de constater quelle mine, intraitable ou docile, faisait sa terrible administrée, il chancela soudain, commet atteint d’un coup en pleine poitrine.

Au-dessus de la Seine, à droite, à gauche, le ciel pâle et pur du matin était absolument vide. La Tour Eiffel avait quitté Paris.


Affolé, le Préfet dégringola les escaliers, mit en branle toutes les sonnettes, hurla dans tous les téléphones, dépêcha cent agents cyclistes qui pédalèrent à la fois dans cent directions…

Ce ne fut qu’au bout d’une heure que parvint le premier renseignement précis :


TOUR EIFFEL PASSÉE CE MATIN À VIVE ALLURE. PARAISSANT SE DIRIGER VERS LE MANS.

télégraphiait la mairie de Chartres.

Le Préfet de Police sauta dans sa 8 cylindres et s’élança sur la route de Chartres. Le Président du Conseil, aussitôt prévenu, fit de même ; plusieurs généraux, connus pour l’autorité irrésistible de leur commandement, suivirent avec des autos militaires. Quand la nouvelle parvint à la Chambre des Députés, la séance fut levée. Une douzaine d’orateurs, les meilleurs de chaque parti, décidèrent de se joindre à la poursuite. Le Sénat ne voulut pas demeurer en arrière, et cela fit encore vingt-quatre taxis ou conduites intérieures roulant à toute vitesse sur la Route Nationale No 10.


À chaque relais, des télégrammes officiels venaient stimuler le zèle des chauffeurs :

TOUR EIFFEL PASSÉE AU MANS… À LAVAL… À RENNES…

Peu après Lamballe, la caravane automobile rejoignit enfin la fugitive. Elle marchait délibérément, deux pieds à droite de la voie du chemin de fer et deux pieds à gauche, se déplaçant avec un mouvement demi-pivotant d’une irrésistible puissance qui portait en avant, tour à tour, chacun de ses énormes flancs.

Elle paraissait si décidée que les autos ralentirent involontairement. Seul, un vaillant général, éperonnant son petit tacot, fila entre les pattes de la rebelle, la dépassa, et s’arrêtant court devant elle, lui lança de sa plus belle voix :

— At‥ tention… halte !‥ par le flanc gauche… Gauche !

Elle ne parut pas l’entendre. Soit malice, soit hasard, sa formidable patte vint retomber si près de la petite auto qu’elle la fit bondir sur place des quatre roues.

Le brave général n’en dressa pas un cheveu, mais ce fut fini des tentatives d’intimidation.


À Plancoët, la Tour quitta la grande ligne pour longer, toujours vers le Nord-Ouest, les rails du tramway d’intérêt local. Suivie des autos cahotantes — et déjà bien clairsemées — elle stupéfia le Guildo, elle épouvanta Matignon ; enfin, à la gare du Bourg Saint-Cast, elle coupa à travers champs, se dirigeant droit sur la côte.

Quelques enjambées l’amenèrent au Calvaire, d’où elle dominait la baie de Saint-Cast de toute la hauteur des dunes, jointe à sa propre élévation.

La Tour Eiffel fit halte en cet endroit, comme frappée pour la première fois par la majesté de la mer. Puis elle reprit sa descente jusqu’à la plage. Elle ne s’arrêta pas aux premières vagues : elle avança résolument dans l’eau, si vite qu’elle eut bientôt dépassé la pointe de l’Isle.

Ses compagnons distancés par suite de pannes d’essence, crevaisons, capotages, le Préfet de Police restait seul derrière la Tour. Pour la suivre, il avait lancé son auto dans les terres labourées. Quand l’auto refusa le service, il courut à pied, les coudes au corps. Un canot à pétrole flânait par hasard près de la grève. Il le réquisitionna d’un geste, et continua sa filature sur les flots.


— Tu vas trop loin, Tour Eiffel, se mit-il à crier alors. Cette mer est profonde, Tour Eiffel. Tu peux tomber dans un gouffre et te noyer !

Rien ne lui répondit. Entre les falaises bleuâtres un merveilleux coucher de soleil dorait la surface de la mer. De gros nuages jaunes et cuivrés s’éclairaient à l’horizon. Et dans cette apothéose, pareille à une colonne de pourpre flamboyante, la Tour Eiffel s’en allait d’un pas majestueux vers le large.

Peu à peu, l’eau atteignit sa première plate-forme, puis monta jusqu’à la seconde, puis la dépassa ; si bien qu’émergeait seul le haut col frêle portant la dernière plate-forme et le drapeau.

Tout à coup, ce col s’abattit en avant comme si la Tour s’effondrait.

Le Préfet de Police jeta un long cri d’horreur.

Mais déjà son canot chavirait sous lui, et, bien qu’il fût champion de crawl, il n’eut que le temps de s’accrocher à la quille retournée pour n’être pas englouti par un formidable remous.

La Tour Eiffel, s’animant d’un mouvement de rotation sur elle-même, venait de se jeter à la nage et d’attaquer l’eau avec ses quatre pieds qui tournaient ainsi que les pales d’une gigantesque hélice. Son col horizontal fendait les ondes avec assurance. Derrière elle s’élevait une montagne tourbillonnante d’écume et d’eau pulvérisée où les derniers reflets du soleil se jouaient en étincelles roses.

Au même instant, survint l’escadre de Cherbourg. Le Président du Conseil l’avait alertée téléphoniquement de Saint-Cast. Torpilleurs, contre-torpilleurs, avisos et cuirassés s’étaient mis en route pleins de confiance.

— Préparez un bon câble de fer, disaient-ils. Nous allons prendre la Tour Eiffel en remorque et la ramener à toute vapeur.

Mais ils changèrent de langage lorsqu’ils aperçurent la colossale gerbe d’eau qui déferlait avec un bruit de cataracte. Après avoir repêché le Préfet de Police, ils ne songèrent plus qu’à pousser leurs feux pour suivre tant bien que mal la Tour Eiffel et la persuader, si possible, de revenir.

Elle était sortie de la Manche et fendait les eaux de l’Atlantique. L’escadre l’escortait en deux files, loin de son terrible sillage, lui lançant par porte-voix, par signaux, par radios, les conseils et les implorations. Des hydravions la survolaient pour la couvrir d’éloquents papillons imprimés, mais elle continuait, impassible, à pointer droit sur l’Amérique.

Le soir, quelques étoiles électriques, ou comètes, ou lettres de feu, débris d’illuminations anciennes, scintillaient parfois sur son dos. Parfois aussi, cessant sa giration forcenée, et se laissant emporter par la vitesse acquise, elle allumait, ainsi que deux yeux éblouissants, deux phares à projecteurs dont les rayons perçaient les ombres devant elle ou balayaient l’horizon de leur regard violacé.

Les oiseaux de mer la suivaient par bandes, les baleines et les cachalots se rangeaient en troupes sur son passage, les ours blancs descendaient du pôle agrippés aux icebergs flottants, pour jouir de ce merveilleux spectacle.

— C’est un exploit sportif, disaient les officiers de marine. Quand elle aura établi son record de natation, elle retournera d’elle-même.

Mais le Préfet de Police ne se rassurait pas, sachant bien que la Tour Eiffel n’avait en tête que mariage. Voulait-elle épouser l’oncle Sam, quelque gratte-ciel ou le Niagara ?

Muni d’un porte-voix, planté sur la dunette du vaisseau amiral, il essayait sans fin de se faire entendre.

— Tu ne peux pas aller en Amérique, Tour Eiffel, hurlait-il. Tes papiers ne sont pas en règle. Quelle sera ta honte si l’on t’expulse comme indésirable !

Alors qu’il s’égosillait le mieux, la Tour ralentit son allure jusqu’à presque s’arrêter. D’une de ses pattes, elle fit au Préfet de Police un petit signe d’adieu ironique, aussi impertinent qu’un pied de nez. Puis elle piqua en profondeur et elle disparut sous les vagues.

L’escadre en demeura figée sur place.

Comme on n’avait pas emmené de sous-marins, on ne pouvait suivre la Tour Eiffel dans cette nouvelle expédition.

Après avoir patrouillé trois jours et envoyé messages sur messages, avec le signalement de la déserteuse, à tous les ports de l’Atlantique, le Préfet de Police, l’Amiral, les Contre-Amiraux et les Commandants n’eurent plus qu’à mettre le cap à l’Est, et à regagner tout penauds la France.

On devine comment ils furent reçus.

Bien entendu, il y eut une crise politique, et le ministère fut renversé, bien que ce ne fût nullement sa faute.

Au Champ de Mars, on entoura l’emplacement abandonné d’une haute palissade portant un écriteau à chaque angle :

DÉFENSE D’APPROCHER

Monument provisoirement déplacé
pour cause de réparations.

Et des comités se formèrent pour ériger par souscription publique un cénotaphe commémoratif à la disparue.


On allait choisir la maquette lorsque la Tour Eiffel revint.

Deux mois, exactement, après son plongeon sous les eaux, elle prit terre une belle nuit dans les environs de Brest, et elle traversa la moitié de la France à telle allure que les Parisiens, en se réveillant, la retrouvèrent à sa place accoutumée, aussi calme qu’une tour casanière qui n’eût jamais quitté sa ville natale.

Mais dans quel état revenait-elle ?

De ses quatre pieds rouillés jusqu’à son drapeau en loques, la Tour Eiffel n’était qu’un indescriptible enchevêtrement de varechs, d’algues et de goémons qui lui faisaient une robe flottante. Des coraux, des huîtres, des éponges, des oursins, des coquillages semblaient s’être incrustés sur toute son armature. De jeunes phoques regardaient au balcon des plates-formes, hissés sur un lit grouillant de sardines. Du haut en bas, d’énormes araignées de mer, des langoustes géantes, des homards aux pinces formidables, nichés dans chaque trou propice, agitaient inlassablement leurs pattes et leurs antennes articulées, tandis que les poulpes visqueux cinglaient l’air de longs tentacules et que des congres luisants s’enroulaient autour des poutrelles.

Les Halles furent approvisionnées pendant huit jours en poisson, fruits de mer et crustacés, sans compter tout ce que les gamins dérobèrent dans leurs paniers.

Tandis qu’on nettoyait, grattait, repeignait la Tour Eiffel, tout Paris se donnait des fêtes en son honneur.

Le Président de la République, le Président du Conseil, les Ministres, les Sénateurs, les Députés, le Corps Diplomatique vinrent successivement lui rendre visite.

Elle reçut leurs hommages avec une dignité tempérée de bienveillance, mais elle ne fit de confidences qu’à son vieil ami le Préfet de Police, certaine nuit qu’ils se trouvaient seuls tous deux sous le clair de lune.

— Ma destinée s’est accomplie, lui dit-elle. Et je vous demeure profondément reconnaissante, Monsieur le Préfet de Police. C’est grâce à vos sages conseils que je me suis mise en relation avec l’époux illustre pour lequel, de toute évidence, m’avaient spécialement préparée les desseins mystérieux de l’Univers.

— Et peut-on sans indiscrétion te demander quel est cet époux d’importance, fit le Préfet impressionné, mais brûlant de curiosité.

— Qui pourrait-il être ? s’écria la Tour Eiffel, sinon le fils de la Grande Nature primitive, le dernier représentant des âges disparus, de même que je suis la création de la plus moderne Science et l’anticipation unique des âges à venir. Dans ses royaumes azurés, il a connu mon message grâce au câble transatlantique, son ami.
Il m’a répondu par cet intermédiaire, et au premier appel j’ai tout quitté pour courir vers lui.

En un mot, Monsieur le Préfet de Police, je me suis unie au Grand Serpent de Mer par un légitime mariage.

— Toutes mes félicitations, dit le Préfet un peu troublé. Mais voilà qui nous promet de beaux frais d’astiquage chaque fois que tu iras voir ton mari… Car pour l’inviter à te rendre visite…

— Ne craignez rien, dit noblement la Tour. Mon mari et moi, nous savons préférer le devoir au bonheur. Il respecte ses obligations royales, comme je prends au sérieux mon service de fonctionnaire. Nous nous sommes dit adieu pour toujours. Mais, dans ma solitude, je me sentirai désormais soutenue, autant que par les souvenirs d’une félicité trop brève, par l’espérance du glorieux événement qui doit couronner ma vie. Sachez qu’un fils naîtra quelque jour de mon mariage avec le Grand Serpent de Mer. Il participera à nos deux natures. Il réalisera tous nos rêves. Ce sera un enfant merveilleux.


Depuis ce jour, la Tour Eiffel n’a plus causé de soucis au gouvernement français.

Il se trouve bien des gens pour prétendre que certaines nuits on la voit encore passer à grandes enjambées sur les chemins de Bretagne. Quand elle a atteint une falaise qui domine l’Océan, elle allume ses phares et parcourt les flots de longs rayons frémissants. Un sifflement passionné lui répond. De l’abîme s’élève en face d’elle une forme mystérieuse. La Tour Eiffel et le Serpent-Roi des Profondeurs se contemplent de loin, en silence. Puis, tandis qu’il disparaît dans son palais humide, elle, se retournant tout d’une pièce, reprend sa route à travers l’ombre.

Mais ces propos ne sont pas sûrs et beaucoup pensent au contraire que, fidèle à sa parole, la Tour Eiffel ne quitte jamais Paris. Chacun peut l’admirer à l’extrémité du Champ de Mars. Mélancolique, grave et calme, elle s’absorbe dans ses rêves, en attendant ce rejeton qui doit nous venir d’elle et du Grand Serpent de Mer et qui ouvrira peut-être aux hommes des perspectives imprévisibles.

Car ce sera un enfant merveilleux.