Le Mariage de mademoiselle Beulemans/2

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ACTE 2me


La scène représente la salle à manger de la famille Beulemans.
Mobilier bourgeois. Portraits de famille.

Scène I


Mme Beulemans et la servante dressent la table.



Mme BEULEMANS

Est-ce qu’il y a du sucre dans le sucrier ?


ISABELLE

Oui, Madame… seulement le couvercle était en bas… et les mouches ont été dessus.


Mme BEULEMANS

Eh bien, frottez les morceaux avec une serviette…

(Après un temps.)

Est-ce que je mettrai le service avec des fleurs bleues ou celui avec des bords dorés ?…


ISABELLE

Ça ne sait pas dehors !


Mme BEULEMANS

Alors grattez avec un couteau…

(Après un temps)

Non, celui avec les bords dorés, si on le casse, on ne sait pas le remplacer.


Scène II

Les Mêmes, BEULEMANS


BEULEMANS

Qu’est-ce qu’il y a, Hortense ?


Mme BEULEMANS

Ah ! oui ! Il faudrait mettre un nouveau manchon au gaz.


BEULEMANS

Encore un ! Il est seulement dessus depuis quinze jours.


Mme BEULEMANS

Quinze jours et un petit peu ! Isabelle, donnez une fois le manchon.


BEULEMANS

J’aimais mieux le temps des lampes à pétrole, alors je ne devais pas me mêler de ça.


Mme BEULEMANS

Oui ! mais ceci est un ouvrage d’homme. Vous ne voudriez tout de même pas faire venir un ouvrier pour ça.


BEULEMANS

C’est déjà bon… Est-ce que vous allez mettre le cramique sur la table ?


Mme BEULEMANS

C’est ça, vous ! Le cramique qui est l’étrenne du boulanger ! un cramique qu’on a eu pour rien !


BEULEMANS

Pour rien ! Un cramique de cinquante centimes, et vous avez donné deux francs au garçon.


Mme BEULEMANS

On ne peut pourtant pas avoir l’air de crotteux.


BEULEMANS

Alors vous ne le mettez pas sur la table ?


Mme BEULEMANS

Non ! L’étrenne du boulanger, ça est pour nous. C’est pour manger en famille.


BEULEMANS

Vous allez me faire pleurer.

(Il est debout devant la table sous la suspension.)

Isabelle ! Isabelle ! finissez ! Qu’est-ce que vous faites ?


ISABELLE

Je nettoie le sucre…


Mme BEULEMANS

Eh bien, oui ! Il y a des crottes de mouche sur le sucre, alors elle le frotte.


BEULEMANS

Finissez, vous allez me rendre nerveux. Lap ! Hortense ! le bouton de mon col qui saute !


Mme BEULEMANS

C’est que vous l’avez encore une fois mal attaché.


BEULEMANS

Je vais être étranglé !


Mme BEULEMANS

Eh bien, ôtez votre col !


BEULEMANS

Je ne sais pas, à cause du manchon.


Mme BEULEMANS

Oui, faites attention de ne pas le casser.


BEULEMANS

Venez m’aider.


Mme BEULEMANS

Vous êtes tout de même un embêtant.

Elle s’approche et arrange le col de Beulemans pendant la suite du dialogue.

BEULEMANS

C’est vous qui êtes une embêtante. Si vous étiez un peu plus soigneuse sur le linge, ça n’arriverait pas. Je parie que c’est de nouveau la boutonnière qui est déchirée.


Mme BEULEMANS

Non, c’est simplement défait ! Vous devenez tellement gras… Vous faites tout pêter.


BEULEMANS

Attention ! vous pincez la viande avec !


Mme BEULEMANS

Non… non. C’est seulement votre pomme d’Adam.


BEULEMANS

Vous êtes adroite de vos mains comme…


Mme BEULEMANS

Oui ? alors faites-le vous-même.

(Elle s’éloigne.)

BEULEMANS

Hortense, je vous préviens que je laisse tomber le manchon.

(Elle revient à lui.)

Mme BEULEMANS

Aïe, vous êtes désagréable ! Tenez, regardez-le là, le Président d’honneur !


BEULEMANS

Hortense ! vous n’allez pas recommencer… un jour comme aujourd’hui !


Mme BEULEMANS

C’est justement un jour comme aujourd’hui que vous devriez pouvoir dire, à l’occasion des fiançailles de votre fille avec Séraphin Meulemeester, que vous avez l’honneur d’être président d’honneur.


BEULEMANS

Vous allez me donner une attaque d’apoplexie. C’est peut être cela que vous cherchez.


Mme BEULEMANS

Oui ! je veux votre mort, n’est-ce pas ?


BEULEMANS

Tiens ! Je suis assuré sur la vie.


Mme BEULEMANS

C’est dégoûtant ce que vous dites-là.

Suzanne entre pendant la discussion.

BEULEMANS

Je dis ce que je pense.


Mme BEULEMANS

Vous pouvez vous vanter de ce que vous pensez… tiens…

(Elle le secoue.)

BEULEMANS

Attention au manchon ! Attention au manchon !


Mme BEULEMANS

Là ! Ça y est !


BEULEMANS

Oui !

Il porte la main au col et laisse tomber le manchon.

Il est cassé.


Scène III

Les Mêmes, SUZANNE.


SUZANNE

Ça ne fait rien, père ; il y en a encore dans le bureau.


Mme BEULEMANS

À quoi ça peut servir ?… Il ne sait tout de même pas le mettre.


SUZANNE

Ça ne fait rien, mère ; moi je sais le placer.


BEULEMANS

Je vais le chercher.


SUZANNE

C’est dans le pupitre à gauche.

(Il sort, suivi d’Isabelle).

Scène IV

SUZANNE, Mme BEULEMANS.


Mme BEULEMANS

Vous voyez, Suzanne, si vous n’étiez pas là nous serions sans lumière.


SUZANNE

On aurait été vite chercher un manchon.


Mme BEULEMANS

Votre père l’aurait encore une fois cassé.


SUZANNE

Oui !… je sais pourquoi il le casse toujours.


Mme BEULEMANS

Parce qu’il est maladroit.


SUZANNE

Non, mère. Pas pour ça. Écoutez, mère, aujourd’hui c’est un jour où je vais devenir une grande fille puisque je vais être fiancée officiellement. Je peux dire quelque chose. Eh bien, je dis que père est un brave homme et vous le taquinez tout le temps. Vous savez bien que c’est un brave homme, il a quelquefois des idées, je sais bien, mais il faut passer là-dessus. Vous vivez ensemble et vous vous aimez beaucoup ; quand il a seulement mal à la tête, vous êtes comme folle. Vous courez derrière le médecin pour lui demander ce qu’il y a, s’il ne vous dit pas que ce n’est rien, vous attrapez la fièvre… vous pleurez… vous voulez acheter toutes sortes de choses pour qu’il mange. Vous lui mettez des couvertures pour l’étouffer et vous lui faites prendre trois cuillers par heure, au lieu d’une, pour le guérir plus vite.


Mme BEULEMANS

Mais oui !…


SUZANNE

Vous l’aimez si fort et vous le faites tout le temps bisquer ! Ça n’est pas gentil… Vous l’énervez… alors, il a un manchon en main et il le laisse tomber.


Mme BEULEMANS

Oui, Suzanne, mais il me fait, tout de même quelquefois enrager.


SUZANNE

Mais oui, mère, je sais bien… mais est-ce que vous croyez que Séraphin, quand il sera mon mari, n’essayera pas aussi de me faire enrager ? Je ferai semblant de rien, je ne discuterai pas… je lui donnerai raison… ça vaut mieux…


Mme BEULEMANS

Ça vaut mieux.


SUZANNE

Faites-le aussi, mère, et je serai contente en mariant Séraphin, sinon je serai triste de vous laisser comme ça, tous les deux.


Mme BEULEMANS

Je le ferai, Suzanne…

(Elle l’embrasse.)

SUZANNE

Il est là.


Scène V

Les Mêmes, BEULEMANS.


BEULEMANS

Voilà le manchon… Vous le mettrez, Suzanne ?


SUZANNE

Oui, père !


Mme BEULEMANS
(plus aimable et troublée à son mari).

Eh bien, Ferdinand, est-ce que votre col tient maintenant ?


BEULEMANS
(froid).

Oui… Oui.


Mme BEULEMANS

Si vous voulez, je coudrai la boutonnière. Je vais chercher du fil.

(Elle sort.)

BEULEMANS

Non ! non ! ce n’est pas nécessaire.


Scène VI

BEULEMANS, SUZANNE


SUZANNE

Vous voyez, père, comme mère est gentille…


BEULEMANS

Oui, je suis à me demander ce qu’il y a. Elle a sans doute encore besoin de quelque chose.


SUZANNE

Mais elle est toujours comme ça.


BEULEMANS

Quoi ?


SUZANNE

Elle est toujours comme ça, mais vous ne le voyez pas…

(Mouvement de Beulemans.)

Mais non, père, vous ne le voyez pas… Je sais bien qu’elle a des idées, mais il faut passer là-dessus. Elle est si bonne, père. Vous l’avez choisie parce que vous l’aimiez et ça n’a pas changé… Elle n’est plus aussi jeune, ni aussi jolie que le jour de votre mariage, naturellement ; mais vous aussi vous avez changé. Vous êtes encore très bien et tout le monde dit que vous ne paraissez pas votre âge et, quand vous sortez avec moi, mes anciennes camarades de classe vous prennent pour mon amoureux… mais enfin vous avez changé.


BEULEMANS

Mais votre mère, vous savez, est restée encore très jeune aussi. Elle a des bras comme une jeune fille. Tenez l’autre jour quand on est allé au bal dix-huitième siècle de la Grande Harmonie, dans son costume de Madame de Sévigné, avec ses cheveux poudrés et son col de dentelle et sa mouche sur le côté, je vous assure qu’elle avait tout à fait l’air d’un de ces tableaux que nous avons vus quand nous sommes allés chez votre oncle de Saint-Quentin.


SUZANNE

Och ! oui… un Latour.


BEULEMANS

Oui, elle avait l’air d’un Latour. Et tenez, ce soir-là de la Grande Harmonie, vous n’avez pas vu comme cet officier d’ordonnance du prince Albert la regardait ? La moutarde commençait même à me monter au nez. Je ne suis pas jaloux et j’ai confiance dans votre mère ; mais enfin, je ne voudrais pas qu’on me prenne pour un imbécile. J’ai une fois regardé ce capitaine bien dans le blanc des yeux et j’allais lui demander ce qu’il avait sur Hortense, quand il est venu auprès de moi, parce qu’il avait bien vu que je n’étais pas content…


SUZANNE

Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?


BEULEMANS

Oh ! oh ! rien du tout… Il était très embêté et il m’a dit : « Est-ce que votre col de chevau-léger ne vous serre pas un peu, Monsieur, car vous êtes si rouge ?… »


SUZANNE

Et qu’est-ce que vous lui avez répondu ?


BEULEMANS

C’est possible, Monsieur… mais le flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute.


SUZANNE

Qu’est-ce qu’il a fait alors ?


BEULEMANS

Il m’a répondu : « … Cette leçon vaut bien un fromage » et il m’a conduit au buffet.


SUZANNE

Eh bien ! vous voyez : encore un peu vous aviez un duel avec un officier d’ordonnance du prince Albert, parce qu’il avait regardé mère.


BEULEMANS

Un duel ! Un duel !


SUZANNE

Oui… je sais bien que ce soir-là vous étiez en chevau-léger… Ça n’empêche pas tout de même que vous avez senti combien vous étiez resté amoureux de votre femme.


BEULEMANS

Oh ! amoureux !


SUZANNE

Mais oui, amoureux… Seulement voilà… quand on est marié depuis longtemps, on a tellement l’habitude d’être heureux ensemble, qu’on ne se rend plus compte. Il faut un incident pour vous le révéler, car la certitude du bonheur est tout près de l’ennui. Vous êtes trop sûr de votre bonheur. Alors vous ne le sentez plus. Papa, remettez de temps en temps votre costume de chevau-léger. Il allait si bien à maman. Battez-vous pour elle, mais ne vous disputez plus avec elle. Toutes ces chamailleries sont bêtes ! Il n’y a rien dedans. Vous discutez pour un bouton de col ou pour un bec Auer. Qu’est-ce que c’est dans la vie un bouton de col et un bec Auer ?


BEULEMANS

Rien du tout… au fond.


SUZANNE

Eh bien, père, soyez gentil avec mère, ne discutez plus, donnez lui raison… Ça vaut mieux.


BEULEMANS

Oui, ça vaut mieux…

(Il embrasse sa fille.)

Scène VII

Les Mêmes, Mme BEULEMANS.


Mme BEULEMANS

Ferdinand, j’ai pensé que, si vous ne savez pas remettre le manchon, on pourrait chercher le gazier.


BEULEMANS

C’est une idée.


SUZANNE

Mais puisque je sais le mettre.


BEULEMANS

C’est comme vous voulez, Suzanne… Allez !… mon col vient de nouveau de sauter.


Mme BEULEMANS

Venez, je vais un peu fermer la boutonnière. Oye, j’ai laissé tomber l’aiguille en route.


BEULEMANS

Ça est sûr… tenir quelque chose en main.


Mme BEULEMANS

Tiens ! Si vous ne m’aviez pas obligé d’aller chercher en haut…


SUZANNE

Père ! Mère !…

(Regards échangés.)

Mme BEULEMANS

Je vais aller en chercher une autre…


BEULEMANS

Non ! non ! Hortense, je vais avec vous.

Ils sortent.

Scène VIII

SUZANNE, puis ALBERT

Suzanne passe quelques instants à arranger la table.

ALBERT

Vous avez besoin de moi, Mademoiselle Suzanne ?


SUZANNE

Oui, Monsieur Albert, pour mettre un manchon.


ALBERT

Mademoiselle, je ne sais pas mettre des manchons, et puis, mettre des manchons, ce n’est pas l’affaire d’un homme. Ça ne se porte pas.


SUZANNE

C’est vraiment comique ce que vous avez dit là… C’est très parisien.


ALBERT

Ce n’est peut-être pas très parisien, ce n’est peut-être même pas bruxellois, mais c’est comme ça… Alors, si vous permettez, n’est-ce pas, Mademoiselle…

(Fausse sortie.)

SUZANNE

Ça est gentil maintenant !


ALBERT

Pardon, Mademoiselle… Veuillez me dire si je suis envoyé ici pour être gentil ou si je suis chargé d’un travail déterminé.


SUZANNE

Vous avez donc tant à faire aujourd’hui ?


ALBERT

Énormément.


SUZANNE

Et qu’est-ce que vous avez à faire ?


ALBERT

Oh ! rien ! 2700 étiquettes à coller sur des bouteilles.
xxxxAlors, je…

(Fausse sortie.)

SUZANNE

M. Albert.


ALBERT

Mademoiselle Suzanne ?


SUZANNE

Veuillez mettre ce manchon au bec de gaz.


ALBERT

Pardon, Mademoiselle, est-ce en service commandé ?


SUZANNE

Non, Monsieur Albert, je vous demande de bien vouloir mettre ce manchon sur le bec de gaz. Je vous demande de mettre ce manchon sur le bec de gaz, parce que ça raccommodera père et mère qui étaient encore en dispute pour ça.


ALBERT

J’ignorais que les manchons recollassent les ménages ; mais puisque la bonne entente de la famille Beulemans doit en dépendre, et comme j’ai accepté la mission d’être tampon entre M. votre père et Mme votre mère…


SUZANNE

Et que vous m’avez promis aussi que vous seriez très gentil avec moi…


ALBERT

Ah ! j’ai promis ? Oui… oui c’est vrai, j’ai promis…

Il monte sur la table et place le manchon.

SUZANNE
Le contemplant en riant.

Monsieur Albert, vous êtes tout de même bien comme ça !


ALBERT

Oui, la statue de la Concorde éclairant le ménage Beulemans. Ça ferait bien sur une pendule.


SUZANNE

Monsieur Albert, vous vous moquez de moi.


ALBERT

Comment ! C’est moi qui suis ridicule et je me moque de vous !


SUZANNE

Vraiment, Monsieur Albert, je ne croyais pas que c’était trop ce petit service que je vous ai demandé.


ALBERT

Voilà comme on se trompe.


SUZANNE

Et je ne croyais pas que vous auriez été grossier avec moi.


ALBERT

Je vous demande pardon, Mademoiselle, je ne suis nullement grossier. Vous m’avez demandé de placer ce manchon, je l’ai placé, il est là ; je n’ai plus qu’à m’en aller, en vous présentant mes respectueux hommages.


SUZANNE

Monsieur Albert, vous êtes un insolent !


ALBERT

Je vous défie, Mademoiselle, dans tout ce que je vous ai dit, de trouver une seule marque d’insolence. Je suis froid, mais respectueux… Et au surplus, je vais coller mes étiquettes.


SUZANNE

C’est bien, Monsieur Albert, allez coller vos étiquettes, d’autant plus que si vous devez toutes les mouiller avec votre langue, ce serait dommage de perdre votre salive en parlant.


ALBERT

Excusez-moi si je rectifie ici une erreur de fait, mais depuis quelques jours M. Beulemans a acquis pour ce travail une machine nouvelle qui fait la gloire de sa maison.


SUZANNE

Regardez, Monsieur Albert. Tout à l’heure je vous ai fait venir pour éviter une nouvelle dispute entre père et mère et voilà que c’est maintenant nous qui nous chamaillons.


ALBERT

Je ne me chamaille pas… J’ai trop le sentiment des distances pour me permettre de me chamailler avec vous. D’ailleurs, si je perdais ce sentiment, M. votre père me le rappellerait à la première occasion, avec ce tact qui le distingue.


SUZANNE

Mais, enfin, Monsieur Albert, qu’est-ce que vous avez contre moi aujourd’hui ? Vous me parlez brutalement. Je ne vous ai rien fait de mal, au contraire ; je crois que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour vous rendre ici la vie, si pas agréable, au moins supportable… Je vous ai même laissé voir ma sympathie… et ça n’a fait qu’augmenter depuis que vous êtes ici… Je vous ai regardé comme un ami.


ALBERT

Votre ami !


SUZANNE

Mon grand ami… Eh bien, aujourd’hui je ne sais pas, il y a quelque chose… On dirait que vous êtes fâché… que vous n’êtes plus bien avec moi… je ne sais pas pourquoi… Et ça me fait beaucoup de peine.


ALBERT

Mais, Mademoiselle, je vous assure, je ne comprends pas, je n’ai ni colère, ni rancune.


SUZANNE

Voyons… parlez-moi franchement… dites-moi ce que vous avez sur le cœur… je vous en prie…


ALBERT

Eh bien, non !… je ne peux pas vous dire… je ne peux pas…


SUZANNE

Pourquoi ? Est-ce que vous n’avez pas confiance en moi ?


ALBERT

Ben, voilà ! Surtout, Mademoiselle, n’allez pas trouver dans ce que je vais vous dire, une expression de dépit… c’est en ami, en grand ami… en ami seulement, que je vous parle… Voilà, votre mariage avec M. Séraphin… Séraphin !… Comment dirais-je…


SUZANNE

Dites… dites n’importe comment.


ALBERT

Ce mariage ne me plait pas.


SUZANNE

Ce mariage ne vous plait pas ? Pourquoi ? Séraphin est un fort brave garçon… Évidemment, il n’a pas l’élégance d’un snob ou l’allure d’un poète, mais il est sérieux et il est assez intelligent pour que, avec moi, il ait des enfants bien portants, qui n’auront jamais la méningite.


ALBERT

Vous voyez ! j’aurais mieux fait de me taire… N’en parlons plus…


SUZANNE

Non, non, parlons en… et dites-moi les motifs que vous avez pour me dire tout ça. Je suis sûre que ces motifs sont excellents.


ALBERT

Mais non, mais non, je vous assure.


SUZANNE

Mais si ! mais si !


ALBERT

Mais non ! mais non !


SUZANNE
(lui montrant le manchon).

Monsieur Albert…


ALBERT

C’est vrai, nous sommes ridicules. Tant pis, fâchez-vous, ne vous fâchez pas… je vous dirai toute ma pensée, dût-elle vous blesser. Ce mariage ne me plaît pas, parce que vous n’aimez pas M. Séraphin… Et fût-il un séraphin à la manière des anges, un séraphin avec des ailes sur le dos… vous ne l’aimez pas. Vous croyez peut-être que vous l’aimez, mais c’est à la façon de ces enfants qui s’apprêtent à fumer leur premier cigare et qui, à la troisième bouffée, ont mal au cœur.


SUZANNE

Vous croyez ?


ALBERT

Vous n’avez pas une nature à supporter le tabac. Vous avez un estomac délicat… Oui… Vous avez une petite âme fine, fringante, toute pleine de tendresse, et pareille à ces fleurs qui, endormies sous les eaux calmes d’un lac, s’épanouissent dès qu’elles arrivent à la surface et qu’un rayon de soleil les réchauffe. Vous êtes cette jolie fleur rare qui s’éloigne des hommes afin que le plus fort seulement et le plus audacieux puisse aller la cueillir. Eh bien, au lieu que ce soit celui-là qui vous atteigne, c’est un passant de hasard, fruste, et inhabile, qui a été conduit le premier auprès de vous et qui, stupidement, sans qu’il lui soit possible de percevoir ce parfum trop subtil qui s’exhale de vous, vous prend et vous emporte. Croyez-moi, Mademoiselle, celui-là, au premier contact, vous froissera et les pétales de la jolie fleur des eaux se refermeront sur votre petite âme claustrée à jamais.


SUZANNE

Peut-être.


ALBERT

Certainement… Ce qu’il vous faut à vous, c’est un homme qui vous comprenne ; qui, au contraire, réveille ce qu’il y a en vous de si subtil et de si charmant ; ce qu’il vous faut, c’est un mari qui vous révèle à vous-même, qui, dans votre propre cœur, vous mène de découverte en découverte… Car vous ne vous connaissez pas plus qu’il ne vous connaîtra jamais, votre Séraphin ! Avez-vous vu parfois ces bestiaux dolents qui, dans l’attente d’un train qui passe, broutent l’herbe d’un pré ? Croyez-vous qu’ils épargnent les campanules tremblantes ? Non, ils arrachent brutalement ces vies fragiles qui grincent sous leurs dents. C’est ainsi que M. Séraphin vous prendra.


SUZANNE

Et sans doute, pendant ce temps, c’est vous qui êtes dans le train qui passe, vous regardez le repas des animaux, et vous regrettez que la campanule ne soit pas pour vous.


ALBERT

Je tire le signal d’alarme et je vole à votre secours.


SUZANNE

Et vous me mettez à votre boutonnière, et, après vous, me placez dans un herbier, pour sécher avec tous vos souvenirs. Non, croyez-moi : M. Séraphin est bien le mari que je dois avoir. Il est simple, il est bon. Il parle le même langage que moi.

(Mouvement d’Albert…)

Mais oui… Je suis une âme fine !… je suis une petite fleur !… Non… C’est vous qui me voyez comme cela… parce que vous me chargez de beaucoup de jolies choses que vous avez dans votre imagination et que vous dites si bien… Mais je n’ai pas tous ces ornements botaniques… je ne suis pas une fleur… je ne suis pas une fée, je suis une petite fille d’ici… Je suis Mlle Beulemans et je dois marier monsieur Séraphin Meulemeester, parce que c’est tout naturel : Mme Séraphin Meulemeester, née Beulemans ! Voilà ma carte de visite… Ce n’est pas un bristol de luxe, mais c’est de la bonne typographie sur du bon carton… Et puis, monsieur Séraphin, c’est aussi le choix de mes parents… Je ne puis pas dire que j’ai pour M. Séraphin un amour véritable, mais il ne me déplaît pas… j’aurai la tranquillité avec lui. C’est peut-être encore plus certain que le rêve où m’emporterait une passion comme on en voit dans les romans et qui me ferait tomber de trop haut. Monsieur Albert, ne me faites plus penser à un bonheur pareil… je ne le mérite pas plus que les autres… Et les autres en ont-ils du bonheur ?


ALBERT

Oui, il y a des gens heureux, ou du moins, il y en a qui ont le courage de tendre vers un bonheur meilleur.


SUZANNE

Mais à la fin, Monsieur Albert, vous allez dire que Séraphin est un mauvais sujet, un saoulard qui me battra… Oui, qu’est-ce que vous avez à dire contre monsieur Séraphin ? Avez-vous un seul reproche réel à lui adresser, un seul ? Connaissez vous une seule mauvaise action de sa part ?


ALBERT

Non.


SUZANNE

Alors ! Et puis quand vous m’aurez comme ça laissé entrevoir des choses impossibles… est-ce que vous me l’apporterez, vous, ce mari qui me comprendra, qui me fera voir toutes les grâces que je n’ai pas ?… Est-ce que vous me l’apporterez-vous ce mari auquel je n’ai jamais voulu penser, même quand j’étais une petite fille, parce que je savais qu’il était introuvable dans le monde où je suis née, dans le monde où je dois vivre. Vous le seriez, vous, ce mari ? J’étais tranquille, j’étais simple, j’étais sur la terre et voilà que vous m’emportez vers les rêves impossibles… C’est très mal, Monsieur Albert. Vous êtes un méchant, je vous déteste. Oui, je vous déteste… je vous déteste… je vous déteste.


Scène IX

Les Mêmes, BEULEMANS.


BEULEMANS

Qu’est-ce que vous lui avez encore fait, Monsieur, que Suzanneke a des larmes dans les yeux ?


SUZANNE

Oui, papa, il est très méchant… Et cependant je ne lui ai rien dit… je ne lui ai rien fait.


BEULEMANS

Mais enfin, Monsieur.

(Albert fait un geste de protestation.)

SUZANNE

Oui, papa, il m’a appelé campanule… petite âme claustrée… il m’a mise au milieu d’un lac…


BEULEMANS

Vous avez mis ma fille au milieu d’un lac ? Allez, Monsieur, sortez ! Vous n’avez rien à faire ici, votre place est au bureau !


SUZANNE

Mais, papa, qu’est-ce que vous avez contre ce garçon ?


BEULEMANS

Moi ?


SUZANNE

Oui, vous profitez de toutes les occasions pour lui dire des choses désagréables.


BEULEMANS

Mais c’est vous qui…


SUZANNE

Moi qui quoi ?


BEULEMANS

C’est vous qui vous êtes plainte.


SUZANNE

C’est moi qui ai fait venir monsieur Albert pour mettre le manchon.


BEULEMANS

Tenez, je ne sais pas ce que vous avez, je commence un peu à croire que monsieur Séraphin vous fait tourner la tête et que votre mariage vous rend folle. Est-ce qu’il a su le placer ?


SUZANNE

Quoi.


BEULEMANS

Le manchon ?


SUZANNE

Très bien !


BEULEMANS

Ça m’étonne.


ALBERT

Je l’ai même fait avec dextérité.


BEULEMANS

Dextérité ! (Il regarde Albert avec un mélange de pitié et d’indignation).
À propos, j’ai appris, Monsieur Albert, que vous êtes entré dans la Société des employés et ouvriers de brasserie.


ALBERT

En effet, Monsieur Beulemans, j’ai pensé vous être agréable.


SUZANNE

Ah ! c’est bien ça, hein, père ?


BEULEMANS

Vous voulez m’être agréable ? Eh bien, mon ami, si vous voulez réellement m’être agréable, ne vous mêlez de rien du tout, j’ai Séraphin pour me pousser, c’est tout ce qu’il me faut. Je sais ce qu’on pense de vous à la Société et ça est dangereux pour moi.


ALBERT

Ce qu’on pense de moi ?


BEULEMANS

Oui, avec vos façons de parler… de faire des manières des… On dit que vous êtes un faiseur d’embarras et on vous évite.


ALBERT

Je vous affirme que je n’ai pas remarqué cet ostracisme.


BEULEMANS

Ostracisme !… (à Suzanne). Vous voyez !…

(Il sort en haussant les épaules, à part :)

Je n’aime pas ce garçon.


Scène X

ALBERT, SUZANNE


ALBERT

Vous voyez !


SUZANNE

Vous voyez, quoi ? Vous dites ostracisme à papa. Il sait pas ce que ça veut dire, et alors…


ALBERT

Et alors, quoi ?


SUZANNE

Et alors il trouve que c’est vous qui êtes un imbécile…


ALBERT

Il a peut-être raison… Au revoir, Mademoiselle Suzanne.


SUZANNE

Au revoir. À tout à l’heure…


ALBERT

À tout à l’heure…

(Il sort.)

Scène XI

SUZANNE, ISABELLE.


ISABELLE

Mademoiselle Suzanne ! Mademoiselle Suzanne ! Mademoiselle Suzanne !…


SUZANNE

Mademoiselle Isabelle ?


ISABELLE

Mademoiselle Suzanne, ne riez pas… Je sens que je vais vous faire un gros chagrin… mais je sens que je dois vous le faire. J’ai longtemps pensé avant de vous faire un gros chagrin… Mais maintenant je crois que je dois vous faire un gros chagrin…


SUZANNE

Qu’est-ce que vous voulez dire, Isabelle ?


ISABELLE

Eh bien… voilà six nuits que je ne dors pas, Mademoiselle.


SUZANNE

Vous vous rattraperez ; dites.


ISABELLE

Oui… ça vaut mieux.


SUZANNE

Mais dites… dites.


ISABELLE

Ne vous fâchez pas, Mademoiselle Suzanne… sans ça je ne pourrais plus rien dire du tout et je sens que je vais pleurer.


SUZANNE

Ne pleurez pas et parlez… Pour l’amour de Dieu, parlez.


ISABELLE

Oye, Jésus-Maria !


SUZANNE

Oh ! oh !


ISABELLE

Oui… Eh bien… c’est une chose qu’on m’a dit chez la verdurière du coin, qui est amie avec le fils de l’estaminet de la rue du Boulet, qui est le frère de la nourrice de celui-là de la Botte Rouge, qui fait les bottines de M. Séraphin.


SUZANNE

Ah ! je respire… Qu’est-ce qu’il a dit ?


ISABELLE

Eh bien, il a dit comme ça… que M. Séraphin fréquentait sur une fille qui est lingère à la journée et qui est sa bonne amie.


SUZANNE

Bé… tous les jeunes gens ont une bonne amie.


ISABELLE

Ah ! oui…

(Elle va partir.)

SUZANNE

Et c’est tout ?


ISABELLE

Oui, non… oui…


SUZANNE

Allons, Isabelle, il y a autre chose…


ISABELLE

Oui, Mademoiselle Suzanne, il y a autre chose… Il y a un enfant…


SUZANNE

Un enfant de Séraphin ?


ISABELLE

Oui…


SUZANNE

Vous êtes sûre ?


ISABELLE

Oui.


SUZANNE

Tout à fait sûre ?


ISABELLE

Oui… Je l’ai vu… Quand le fils de l’estaminet de la rue du Boulet a dit ça à la verdurière et que la verdurière me l’a raconté, j’ai été pour voir moi-même… parce que je vous aime tant, Mademoiselle Suzanne. (Elle pleure.) J’ai pris les renseignements et maintenant je sais que c’est certain…Alors je n’ai pas voulu attendre qu’il était trop tard et j’ai demandé à Isidore…


SUZANNE

Quel Isidore ?


ISABELLE

Un sous-officier des carabiniers.


SUZANNE

Ah ?


ISABELLE

Oui, qui est de mon village — et il m’a dit : « Vous devez pas vous mêler avec ça, ce garçon est bien libre de faire ce qu’il veut », alors j’ai tout de suite su que je devais vous le dire, parce que les hommes, Mademoiselle, c’est tout des… Comme ça vous êtes prévenue et saurez là contre avant de vous marier.


Mme BEULEMANS
(dans la coulisse).

Suzanne ! Suzanne !


ISABELLE

Oye, voilà Madame… Dites rien que je vous ai dit… n’est-ce pas…


SUZANNE

C’est bon… allez, allez !…

Isabelle sort.

Scène XII

Les Mêmes, Mme BEULEMANS.


Mme BEULEMANS

Suzanne ! Suzanne ! Séraphin Meulemeester est là avec son père.


SUZANNE

Il n’est pas encore l’heure.


Mme BEULEMANS

Ils viennent un peu avant pour ne pas avoir l’air d’arriver juste pour manger… Ce sont des gens distingués.


SUZANNE

Je vais un peu me coiffer.

Elles sortent.

Scène XIII

BEULEMANS, MEULEMEESTER père


BEULEMANS

Venez par ici, vous verrez déjà la table.


MEULEMEESTER

Vous avez fait des embarras, ça vous avez eu tort… avec nous, ça doit être à la bonne flanquette.


BEULEMANS

Qu’est-ce qu’il y a donc ? Une propre nappe et des jattes dorées.


MEULEMEESTER

Je n’ai pas encore vu Suzanneke.


BEULEMANS

Elle est probable en train de passer sa houppe sur son nez.


MEULEMEESTER

Et Mme Beulemans ?


BEULEMANS

Celle-là est sans doute allée chercher sa face à main.


MEULEMEESTER

Ah ! oui, c’est un très bon genre quand on reçoit du monde.


BEULEMANS

Mettez-vous, mon cher.


MEULEMEESTER

Oui, nous devons encore peler un œuf ensemble pour les jeunes fiancés.


BEULEMANS

Oui… c’est alors le mariage pour dans quatre mois… Nous serons au commencement du printemps. C’est mieux pour le voyage de noces.


MEULEMEESTER

Oui… en été il fait trop chaud… Je me rappelle quand j’ai marié ma regrettée Stéphanie, nous avons été en Italie… il faisait tellement chaud et on était si fatigué que quand on était de retour on a dû tout recommencer.

(Ils rient tous les deux.)

BEULEMANS

Moi j’ai fait mon voyage de noces à Bruxelles, à l’Hôtel de l’Espérance.


MEULEMEESTER

Vous avez pris la direction du Midi.

(Ils rient.)

BEULEMANS

Vous savez où ils iraient ?


MEULEMEESTER

Séraphin veut absolument aller à Londres.


BEULEMANS

Suzanne tient beaucoup à aller en Suisse.


MEULEMEESTER

Ah !… ça commence bien.


BEULEMANS

Oui, ça commence bien.


MEULEMEESTER

Mais ils n’ont qu’à s’arranger.


BEULEMANS

Nous n’avons pas d’affaires avec ça… Quand ils seront mariés, ils n’ont qu’à tirer leur plan.


MEULEMEESTER

Alors, c’est bien entendu… Vous donnez 50,000 francs à votre fille.


BEULEMANS

Oui, et vous ?


MEULEMEESTER

Moi, je lui donne Séraphin.


BEULEMANS

Oui, mais qu’est-ce que lui donne ?


MEULEMEESTER

Il donne son métier, sa situation. Il est employé chez moi avec 225 francs par mois. Et plus tard il aura les affaires.


BEULEMANS

Plus tard, oui ! Mais, maintenant, ce n’est pas beaucoup.


MEULEMEESTER

Comment ce n’est pas beaucoup !… Ce sont déjà les appointements d’un lieutenant.


BEULEMANS

Mais ma fille a cinquante mille francs.


MEULEMEESTER

Oui, mais la jeune fille doit toujours avoir un peu plus que le garçon… sinon…


BEULEMANS

Ça n’est pas juste.


MEULEMEESTER

Ça, c’est le temps qui court.


BEULEMANS

Enfin, s’ils ne vont pas, on sera toujours là pour les aider, hein ?


MEULEMEESTER

Nature…


BEULEMANS

Où c’est qu’on fera le dîner ?


MEULEMEESTER

Ici, n’est-ce pas ? Le dîner, c’est toujours chez les parents de la jeune fille.


BEULEMANS

Est-ce qu’on fera beaucoup d’invitations ?


MEULEMEESTER

Ah oui ! Ça doit être chic. Je vous donnerai ma liste… Alors, il faut leur installer un mobilier.


BEULEMANS

Séraphin a beaucoup de goût, il fera ça très bien…


MEULEMEESTER

Non, c’est pour vous… Le mobilier, c’est les parents de la jeune fille qui doivent le fournir.


BEULEMANS

C’est l’habitude ?


MEULEMEESTER

Ce sont les convenances.


BEULEMANS

Et les parents du jeune homme ?


MEULEMEESTER

Ils doivent fournir les lettres de faire part.


BEULEMANS

Vous êtes sûr ?


MEULEMEESTER

Demandez à qui vous voulez !


BEULEMANS

Ah !… enfin !…


MEULEMEESTER

Alors… tout est arrangé ?


BEULEMANS

Oui, on peut se donner la main !


MEULEMEESTER

Et espérons que les enfants seront heureux.


BEULEMANS

Ah oui ! Tout pour le bonheur de ma fille !… Mais, maintenant, mon cher Meulemeester, je dois vous dire que je voudrais bien…


MEULEMEESTER

Quoi ?


BEULEMANS

Que votre fils s’occupe de ma présidence d’honneur… il a dit que ça allait bien…


MEULEMEESTER

Oui, je sais, la fois dernière vous avez été busé.


BEULEMANS

Mais Séraphin s’en occupe, n’est-ce pas ?


MEULEMEESTER

Tiens, rien que l’honneur de la famille.


BEULEMANS

Mais je voudrais qu’il s’en occupe autrement que l’autre fois.



Scène XIV

Les Mêmes, SÉRAPHIN.


SÉRAPHIN

Bonjour, Monsieur Beulemans !


BEULEMANS

Bonjour, Séraphin ! Comment ça va, fiston ?


SÉRAPHIN

Très bien !… Et ma belle-mère, Mme Beulemans ?


BEULEMANS

Très bien !


SÉRAPHIN

Et Suzanne ?


BEULEMANS

Très bien !



Scène XV

Les Mêmes, SUZANNE, Mme BEULEMANS.


SUZANNE

Bonjour, Monsieur Meulemeester, Bonjour, Séraphin.


Mme BEULEMANS

Bonjour, Séraphin. Bonjour, Monsieur Meulemeester.


SUZANNE

Je suis un peu en retard… car j’ai travaillé au bureau jusqu’au dernier moment. Il y a eu beaucoup de rentrées aujourd’hui et nous avons reçu la nouvelle machine à coller les étiquettes sur les bouteilles.


BEULEMANS

Ah ! oui !


MEULEMEESTER

Et ça va bien ?


BEULEMANS

Très bien. Il y a une chose comme ça… qui prend le machin comme ça, et puis un bazar qui descend et c’est collé… Vous irez voir tout à l’heure, c’est très intéressant. Il est au magasin. Vous demanderez seulement à M. Albert, le fransquillon.


BEULEMANS
(bas.)

Hé ! Hortense ! Meulemeester ! Si on laissait les jeunes gens ensemble un moment ?


MEULEMEESTER

Oui, ils doivent avoir des choses à se dire.


Mme BEULEMANS

Pour préparer leur vie.


BEULEMANS
(haut.)

Est-ce que vous avez déjà vu mes caveaux ?


MEULEMEESTER
(de même.)

Non.


BEULEMANS
(de même.)

Eh bien, venez les voir. Séraphin les connaît, il n’a pas besoin de venir.


Mme BEULEMANS
(de même.)

Et moi je vais aller m’occuper du café.


LES TROIS

À tout à l’heure !


SUZANNE

À tout à l’heure !

(Les trois sortent.)

Scène XVI

SUZANNE, SÉRAPHIN


SUZANNE

Ils sont partis pour nous laisser seuls à deux.


SÉRAPHIN

Je crois aussi.


SUZANNE

Pour nous laisser le temps de dire ce qu’on doit se dire.


SÉRAPHIN

Oui.


SUZANNE

Oui ! Eh bien, puisque nous sommes ici pour causer, causons.


SÉRAPHIN

Causons, de quoi ?


SUZANNE

Du mariage !


SÉRAPHIN

Eh bien ! c’est dans quatre mois que nous irons à l’hôtel de ville. À l’église aussi, ça vaut mieux pour les enfants…


SUZANNE

Asseyez-vous ! Quand nous serions mariés, qu’est-ce que vous ferez ?


SÉRAPHIN

Eh bien, le matin je me lèverai, je déjeunerai, j’irai au bureau et, à midi un quart, je rentrerai à la maison pour dîner ; alors je retournerai sur le bureau. À sept heures, je rentre souper et puis je sors pour aller trouver mes camarades au café.


SUZANNE

Oui, oui… ça tombe bien. Quand vous partez le matin, je vais faire mon marché, je reviens, je surveille le dîner ; l’après-midi, j’arrange un peu le ménage, je fais préparer le souper et comme ça je suis libre le soir, quand vous allez au café, pour aller avec.


SÉRAPHIN

Le soir ?


SUZANNE

Oui, le soir.


SÉRAPHIN

Au café, vous venez avec ?


SUZANNE

Mais oui, n’est-ce pas ?


SÉRAPHIN

Oui, mais… ça n’est pas l’habitude.


SUZANNE

Pourquoi ?


SÉRAPHIN

La femme reste généralement à la maison.


SUZANNE

Pourquoi ?


SÉRAPHIN

Mes amis diraient que j’ai tout le temps ma femme à mes trousses.


SUZANNE

C’est la loi… La femme doit suivre son mari.


SÉRAPHIN

Écoutez, Suzanne… ça vaut mieux le dire tout de suite. Ce que vous voulez là ne sera pas possible. Je ne sortirai pas tous les soirs, mais quand je sors pour aller trouver mes camarades, j’aime mieux que vous n’iriez pas avec.


SUZANNE

Est-ce que c’est bien pour aller trouver vos camarades ?


SÉRAPHIN

Ça est sûr !


SUZANNE

Ça n’est pas pour aller chez Mlle Anna ?


SÉRAPHIN

Anna ? Chez Anna ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne connais pas d’Anna !


SUZANNE

Séraphin, il ne faut pas mentir.


SÉRAPHIN

Je ne mens pas.


SUZANNE

Mlle Anna… rue du Boulet.


SÉRAPHIN

Qui vous a dit cela ?


SUZANNE

Peu importe… Je le sais d’une façon certaine.


SÉRAPHIN

C’est Albert qui vous l’a dit ! Il n’y avait que lui qui le savait.


SUZANNE

Ah ! il savait ? C’est donc vrai.


SÉRAPHIN

Non.


SUZANNE

Alors, qu’est-ce qu’il savait ?


SÉRAPHIN

Rien !


SUZANNE

Vous voyez que c’est vrai. (Mouvement de Séraphin). Ah ! vous reconnaissez.


SÉRAPHIN

Oui ! oui !… mais je ne la vois plus !


SUZANNE

Vous ne la revoyez plus… Pourquoi ?


SÉRAPHIN

Parce que ce n’est pas une fille de mon rang… C’est une simple lingère… elle travaille à la pièce pour les grandes semaines à 95 centimes… Ça ne peut tout de même pas continuer jusqu’à la mort…


SUZANNE

Et puis, elle se consolera avec un nouveau, n’est-ce pas, comme vous l’avez consolée de celui qu’elle avait eu avant vous ?


SÉRAPHIN

Non ! ça pas, elle n’en avait pas eu avant moi…


SUZANNE

Vous êtes sûr ?


SÉRAPHIN

Oui !…


SUZANNE

Et vous allez la quitter comme ça ?


SÉRAPHIN

Oh ! c’est facile… Je ne vais plus, voilà tout…


SUZANNE

Ah !… alors vous n’irez plus chez elle ?


SÉRAPHIN

Ça, je le jure ! Vous comprenez. Ça doit finir… je n’aurais tout de même pas pu l’épouser…


SUZANNE

Pourquoi ?


SÉRAPHIN

Parce que ce n’est qu’une ouvrière.


SUZANNE

Est-ce que votre mère n’était pas une passementière et la mienne modiste ?


SÉRAPHIN

Nous ne sommes plus du rang de nos parents. Mon père a de l’argent et je ne peux pas marier une ouvrière.


SUZANNE

Qu’est-ce que vous allez faire du petit ?


SÉRAPHIN
(sursautant).

Quel petit ?


SUZANNE

Votre petit ! Vous avez eu un enfant avec elle…


SÉRAPHIN

On vous a dit ça aussi ?


SUZANNE

Oui. Qu’est-ce que vous allez faire avec le petit ?


SÉRAPHIN

Je le lui laisserai.


SUZANNE

Et vous soignerez pour lui.


SÉRAPHIN

Oui… non… oui !


SUZANNE

Qu’est-ce que vous allez faire pour Anna ?


SÉRAPHIN

Je la laisserai tranquille. Elle ne m’a rien fait…


SUZANNE

Vous lui donnerez de l’argent.


SÉRAPHIN

Oui… non… enfin…


SUZANNE

Vous ne pouvez pas laisser cette pauvre fille comme ça avec le petit. Il est joli, le petit ?


SÉRAPHIN

Très joli.


SUZANNE

Quel âge a-t-il ?


SÉRAPHIN
(ennuyé).

Il a plus de deux ans et demi passés… depuis l’ouverture du Pôle-Nord.


SUZANNE

Il est brun ou blond ?


SÉRAPHIN

Blond avec des cheveux crollés.


SUZANNE

Est-ce qu’il parle déjà ?


SÉRAPHIN

Oui. Ça est malin vous ! à deux ans et demi passés, depuis l’ouverture du Pôle-Nord… ça est sûr qu’il parle. L’autre jour encore… tenez, on était allé tous les trois à la Petite-Espinette et on avait pris une tartine avec du fromage blanc et des radis… Vous savez ce qu’il a dit ?… « Moi, il dit, aime mieux ramonaches. »

(Il rit.)

SUZANNE
(riant).

Ah ! ah ! C’est amusant. Et vous allez à la Petite-Espinette le dimanche ?… C’est un bon ménage…


SÉRAPHIN
(gêné).

J’étais allé à la Petite-Espinette et, juste, au Vert-Chasseur, je les ai rencontrés tous les deux dans le tram.


SUZANNE

Oui, oui, oui.


SÉRAPHIN

Écoutez, Suzanne je vous en prie… parlons plus de ça… ça est assez gênant et je sens que je dis des choses contraires. Vous me parlez de ce petit, n’est-ce pas, alors moi…


SUZANNE

Oui, alors vous pensez qu’il est gentil et vous avez, là, quelque chose…

(Elle montre la place du cœur.)

SÉRAPHIN

Mais oui, justement…


SUZANNE

C’est ce que je disais.


SÉRAPHIN

J’ai quelque chose !… j’ai quelque chose !…


SUZANNE

Il ne faut pas vous défendre de ça. Cette émotion est ce que vous avez eu de meilleur.


SÉRAPHIN

Alors vous n’êtes pas fâchée ?


SUZANNE

Non… au contraire.


SÉRAPHIN

Och, Suzanne, vous êtes tout de même une bonne fille.


SUZANNE

Alors, il est blond avec des crolles comme le petit Saint-Jean-Baptiste ?…


SÉRAPHIN

Oui, et le dimanche Anna lui met un petit nœud bleu dans ses cheveux.


SUZANNE

Comment ce qu’il vous appelle donc, le petit ?


SÉRAPHIN
(d’une voix à peine perceptible).

Parrain !


SUZANNE

Parrain ?


SÉRAPHIN

Oui…


SUZANNE

C’est gentil, parrain… Et il vous aime ce petit garçon ?


SÉRAPHIN

Oui.


SUZANNE

Et lui… Comment est-ce qu’il se nomme ?


SÉRAPHIN
(très ennuyé).

Séraphin.


SUZANNE

Séraphin ? Ah ! oui, n’est-ce pas, le nom de son parrain.


SÉRAPHIN

C’est Anna qui a voulu cela !


SUZANNE

Sans doute pour qu’il ait un souvenir de son père.


SÉRAPHIN

Mais qu’est-ce que vous avez, Suzanne ? Vous êtes si drôle maintenant…


SUZANNE

Je n’ai rien, Séraphin… Et plus tard, quand nous serons mariés et que je vous appellerai par votre petit nom… je pourrai penser à lui… et alors quand je vous verrai arriver, je vous verrai avec une jolie petite tête blonde crollée et un petit ruban bleu. Je crois que ça vous irait très bien, Séraphin…


SÉRAPHIN

Suzanne, vous êtes en train de vous moquer de moi.


SUZANNE

Pas du tout. Je trouve ça comique. Vous ne trouvez pas ça comique, vous ? Vous n’y penserez pas, vous, plus tard, quand nous serons mariés ? Et quand on aura aussi un petit garçon qui vous ressemblera, comme il vous ressemble probablement. Quand vous le verrez, gentiment habillé, revenir, le jour de la Saint-Nicolas, de chez bonne-maman avec des jouets pleins ses bras et des speculoos plus grands que lui ?… car il sera gâté par son bon-papa et sa bonne-maman. Mais j’y pense, Séraphin, votre petit garçon n’aura pas de papa, mais est-ce qu’il aura un bon-papa et une bonne-maman ?… Est-ce qu’il aura des joujoux et des grands speculoos ? Est-ce que sa mère saura lui donner sa Saint-Nicolas, avec des chemises pour les semaines à 95 centimes ?

Séraphin est très ému et troublé.

SUZANNE

Vous pleurez ? Vous pleurez, Séraphin ? Mais alors vous n’êtes pas un méchant homme… Vous n’êtes pas le vilain que je croyais.



SÉRAPHIN

Mais non, je ne suis pas un vilain…


SUZANNE

Alors, écoutez, Séraphin… Retournez auprès de la maman de votre petit garçon… je suis sûre qu’elle a déjà mis une propre nappe à carreaux sur sa petite table et deux jattes de porcelaine où votre café de quatre heures refroidit… Allez le boire, car si même il n’y a que de la chicorée dedans, il ne sera pas aussi amer que celui que vous deviez boire à l’occasion de nos fiançailles.


SÉRAPHIN

Mais, Suzanne…


SUZANNE

Quoi, Séraphin ?


SÉRAPHIN

Qu’est-ce que père va dire ?


SUZANNE

Rien, car on lui dira la vérité.


SÉRAPHIN

Ça, jamais, Suzanne !… ça, jamais !… il est capable de tout… je n’oserais pas lui avouer que j’ai un enfant…


SUZANNE

Eh bien, on dira n’importe quoi. Il sera peut-être fâché, mais plus tard, quand il saura tout, il sera très content, et si même il doit rester fâché pendant toute sa vie, il vaut mieux pour vous la colère de votre père que celle que vous auriez contre vous-même. Allons, Séraphin, décidez-vous… Nous ferions mauvais ménage… Là-bas, il y a un ménage tout fait et un bon… Il y a votre femme et votre femme et votre enfant… Allez auprès d’eux.

Séraphin se dirige vers la porte, très ému, il va partir sans rien dire.

SUZANNE

Séraphin !


SÉRAPHIN

Suzanne ?


SUZANNE

Vous êtes un brave garçon ! — Venez me donner une baise.

(Ils s’embrassent).

Scène XVII

les Mêmes, BEULEMANS, Mme BEULEMANS,
MEULEMEESTER puis ALBERT


BEULEMANS

Eh bien, il ne faut plus se gêner !


MEULEMEESTER

Ça est beau maintenant !


Mme BEULEMANS

Comment ! On a eu l’imprudence de laisser ces jeunes gens tout seuls !
Eh bien, mes enfants, on a fait des projets d’avenir ?


SÉRAPHIN
(embarrassé).

Oui, Madame.


Mme BEULEMANS

Appelez-moi seulement « Maman ».


SÉRAPHIN

Je n’ai pas l’habitude, n’est-ce pas, Madame ?


Mme BEULEMANS

Allez… allez…


SÉRAPHIN

N’est-ce pas, maman ?


Mme BEULEMANS

Voilà !


BEULEMANS

Alors vous avez tout réglé à vous deux ?


SUZANNE

Oui, père.


BEULEMANS

Est-ce qu’on peut savoir, par exemple, ce que vous avez décidé ?


SUZANNE

Oh ! oui, père. On a décidé qu’on ne se marie pas.


BEULEMANS
(éclatant de rire).

C’est une blague, n’est-ce pas ?


SUZANNE

Non ! non ! on ne se marie pas.


BEULEMANS

Et vous, Séraphin ?


SÉRAPHIN

On ne se marie pas !


MEULEMEESTER

Vous aviez l’air si bien d’accord.


SÉRAPHIN

Mais oui, on est d’accord…


SUZANNE

Pour ne pas se marier.


MEULEMEESTER

Je parie que vous avez voulu aller en Italie et elle à Londres.


SUZANNE

Oui ! oui ! c’est ça.


BEULEMANS et MEULEMEESTER

Ce n’est pas possible, c’est de l’enfantillage.


SUZANNE et SÉRAPHIN

Non ! non ! c’est comme ça.


BEULEMANS

Alors, il y a quelque chose que je ne sais pas et que je sens : votre fils aura fait quelque chose de contraire.


SUZANNE

Père !


BEULEMANS

Elle a trop bon cœur pour le dire, mais je sais ce que je dis…


MEULEMEESTER

Mais elle fait signe que c’est pas vrai… Je crois plutôt, moi, que c’est mon fils qui aura trouvé quelque chose sur votre fille.


BEULEMANS

Qu’est-ce que vous dites ?


SÉRAPHIN

Mais non, père !


MEULEMEESTER

Taisez-vous !… Il faut riposter par du mépris ! Séraphin, couvrez-vous et venez…


BEULEMANS

Vous faites bien de sortir… la porte est là !


MEULEMEESTER

je ne salue personne.

Les deux Meulemeester sortent.

BEULEMANS
(À sa femme)

Ça est fort…

(À Albert, qui vient d’entrer)

Et vous, Monsieur Albert, vous êtes là, vous ne dites rien…


ALBERT

Moi ? Monsieur Beulemans. Je ne sais rien là contre.

On se regarde avec étonnement.

SUZANNE

Comme il commence à bien parler !


FIN DU 2e ACTE