Le Marquis des Saffras, scènes de la vie comtadine/02

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II.

LES TIRART ET LES SENDRIC

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I.

Le maire Tirart revint de la Pioline à Lamanosc fort courroucé contre son neveu ; il ne s’accommodait pas de ces débuts silencieux de Lucien ; à ses yeux, c’était un échec. Il y avait à prendre une revanche éclatante au plus tôt ; il le fallait à tout prix, l’honneur de la famille s’y trouvait engagé.

On s’était donné rendez-vous dans huit jours à la Pioline. Ces huit jours d’attente parurent très longs au maire. Dans le courant de la semaine, pour prendre patience, il se fit lire la Mort de César par M. Lagardelle, secrétaire de la commune. — C’est plein de bons sentimens, dit-il, bien pensé, bien écrit. Je ne connaissais pas cette comédie ; elle me plaît. Le rôle de Jules César est le plus beau.

— Les avis sont partagés, répondit le magister ; d’aucuns tiennent pour Antoine.

— Du tout, du tout, dit le maire ; je maintiens Jules César ; c’est le plus beau rôle ; je le veux pour Lucien : Lucien sera César.

Il fît appeler Espérit et lui dit : — Il faut faire aujourd’hui même tous les changemens. Il est arrêté que Lucien sera César.

Le terrailler refusa net. Le maire insista. — N’en parlons plus, dit Espérit ; c’est le rôle de Marcel, et si j’ai un regret, c’est d’avoir cédé Antoine à votre Lucien. A vous parler franc, il ne nous revient guère.

Tous les tragédiens se trouvèrent de l’avis d’Espérit. Le maire, irrité par ces oppositions, se contenait à grand’peine. Il se rendit à la commune en maugréant ; il brusqua les affaires et malmena ses conseillers. Dès qu’il fut libre, il sella sa jument, la Leydette, et partit pour Seyanne. Il avait pris le parti d’aller demander directement le rôle de César à Marcel.

En arrivant à Seyanne, le maire trouva la boulangerie fermée. Il appela, heurta aux fenêtres, sauta dans les cours, chez les Sendric, chez les voisins : personne ne répondit. Du rempart à la place de l’église, toutes les portes étaient barrées ; la rue était déserte ; les chats dormaient sur les murailles, les poules sautaient dans les jardins et s’en allaient à la picorée. Le maire traversa tout le village sans rencontrer âme qui vive. De guerre lasse, il reprit le chemin de Lamanosc ; mais à la Calade, en entendant de loin les chansons des lessiveuses, il revint sur ses pas et descendit au lavoir. Au milieu des enfans qui manœuvraient par là, armés de roseaux, M. Tirart reconnut Damian Sendric, le frère de Marcel. Damianet commandait l’exercice et faisait aligner ses amis au bord de la rigole, les pieds dans l’eau.

— Où sont tes gens ? dit le maire.

— C’est à moi qu’il faut parler, dit le petit Damian ; c’est moi qui garde la maison. Vous faut-il du son ou de la farine ?

— Il me faut ton frère, et sur l’heure !

— Ma mère la Sendrique est en foire, dit Damianet ; mon parrain l’a accompagnée avec les cousines. La tante Laurence a toujours ses douleurs, et vous la trouverez filant sa quenouille. Allez lui dire bonjour ; elle en sera contente. Entre temps, je monterai votre cheval, et je le ferai sauter dans la rivière pour l’amuser.

— Et ton frère ?

— Je vais vous dire à quelle heure Marcel est parti avec Spiriton. On venait de passer la crécelle dans la rue pour le catéchisme. A Lamanosc, est-ce que vous faites la doctrine dans la matinée, comme ici ? Pour moi, j’aimerais mieux que ce fût sur le tard.

— De quel côté sont-ils partis ? dit le maire.

— Il y a une heure, par les Grands-Vallats. Savez-vous un chemin plus court ? Par où donc voulez-vous qu’ils prennent, puisqu’ils ont acheté une coupe de fayards à Yentoux, dans la combe de Canal ? Ils en auront bien pour huit jours avant d’avoir tout coupé ; c’est loin, et quels chemins ? Nos mules auront leur travail ; heureusement qu’elles sont les plus belles et les plus fortes du pays. Moi, si j’étais maire comme vous, je ferais faire de grandes routes dans toute la montagne, et je voudrais monter en carrosse jusqu’à la Sainte-Croix. Avec la poudre, on brise tout !

Le maire partit au galop. Quelque diligence qu’il fît, il n’arriva à Canal que dans l’après-midi. Il passa encore une heure ou deux à battre le pays, tout au long des lisières du bois. — Marius, se dit-il, voilà une journée perdue. Ce rôle de César me coûtera cher ; il me le faut à tout prix.

Il était décidé à ne pas rentrer à Lamanosc sans avoir vu Marcel Sendric ; mais comme ces passages de montagne lui étaient entièrement inconnus, il ne savait plus de quel côté se diriger. Il aperçut alors au milieu des joncs un petit berger qui s’étendait à plat ventre au bord d’une source en puisant de l’eau dans son soulier. Le troupeau courait à la débandade dans les taillis réservés. A l’appel du maire, l’enfant prit la fuite et disparut derrière une roche en sifflant ses chèvres. Tirart se lança à sa poursuite bride abattue. L’avantage n’était pas de son côté. Le chevrier courait comme un serpent sur la corniche du piton ; le maire tournait autour en faisant dresser sa jument, mais à chaque instant la Leydette bronchait ou trébuchait au milieu des mûres et des racines hors de terre, et le petit sauvage répondait par un éclat de rire strident.

— Ah ! méchant gueux, cria le maire en tirant de son gousset une monnaie d’argent, pourquoi ne veux-tu pas gagner la pièce ? Vois comme elle luit ! Il y a le portrait du roi ! Deux mots, et c’est pour toi. Veux-tu me conduire ? Je te promets encore un beau fifre pour la Saint-Antonin.

— Vrai ? dit l’enfant. N’est-ce pas mensonge ?

— Je suis Tirart, dit le maire. As-tu vu Espérit ?

— Faisons pacte, dit le berger ; mais n’avance pas. D’abord jure-moi qu’il n’y aura pas de prison.

— C’est juré ; mais descends vite, et montre-moi mon chemin.

— Votre chemin ? dit le chevrier d’un air de finesse. Vous le connaissez mieux que moi.

— Oui ou non, veux-tu la pièce ? De quel côté a passé Espérit ?

— Et il n’y aura pas de prison pour lui ?

— Ni pour lui ni pour personne. Me prends-tu pour un gendarme ? Vous êtes donc tous en contravention, tas de bandits ? Mais ce n’est pas mon affaire. Que le gouvernement défende ses forêts ! Vois la pièce, comme elle brille ! Franc argent !

L’enfant regardait la pièce avec des yeux ardens ; une vague terreur le retenait encore ; le mot de gendarme lui bourdonnait aux oreilles.

— Ce matin, dit-il, Perdigal m’a averti que les gendarmes avaient maintenant le droit de se déguiser. Il en a vu habillés en femme. Et si tu trahissais ?

— Mais puisque c’est juré, dit le maire. Je suis Tirart. Oui ou non, veux-tu la pièce ?

— Eh bien ! il faut jurer encore une fois. Allons, signe-toi et casse la paille.

Le maire obéit. — Enfin, personne ne me voit, se disait-il.

— Et le fifre est-il toujours promis ? dit le berger.

— C’est tenu, le plus grand fifre de la foire.

— Eh bien ! alors, jette la pièce là, à droite, sur la pierre blanche, dans les herbes.

— La voilà ; mais tu promets de me mettre dans le chemin d’Espérit. Tant que je n’aurai pas entendu les sonnailles de ses mules, je veux que tu marches devant moi, quand il faudrait aller jusqu’aux étoiles.

— Et dans la lune ! C’est promis ; mais commence par reculer de vingt pas… Encore, encore… Fort bien ; il me faut mes quarante pas d’avance. Maintenant il faut dévaler de cheval et rester à dix semelles plus loin en arrière.

Le maire se soumit de bonne humeur à tous ces caprices tyranniques. Lorsqu’il eut mis pied à terre, au moment de compter les dix semelles, la colère le prit ; puis, la colère se tournant en gaieté, la gaieté se tournant en colère, il se soulageait par des discours entremêlés de rires et de jurons.

Le petit pâtre descendit de sa forteresse. Il s’approcha de la pierre blanche avec défiance, à pas de loup, l’œil au guet, la tête dans les épaules, comme un chasseur à la piste. D’un bond, il enleva son butin, et, marchant vivement à reculons, regagna son rocher, les yeux toujours fixés sur le maire, la pièce aux dents. Alors il s’arrêta, tordit un coin de sa chemise, y fixa la pièce dans une poignée de terre, noua et renoua une vingtaine de fois la guenille ; puis il enroula ce bourrelet sur sa poitrine, le tassa encore et boutonna la veste par-dessus.

— En avant, dit-il en prenant sa course ; en avant les amis ! et que ta cavale ne prenne pas une sueur !

Le maire se remit en route au petit trot. Son guide courait devant lui en jonglant avec des cailloux, chantant, sifflant, gambadant, alerte et rieur, mais toujours méfiant, et d’un œil soupçonneux maintenant les distances. A chaque cabriole, tout en lançant ses pierres sous jambe, il n’oubliait jamais de jeter un regard de côté pour s’assurer des bonnes dispositions du maire. Lorsqu’ils furent arrivés au plateau en saillie qui domine les mamelons des deux gorges : — Voici les bêtes d’Espérit, cria le chevrier. Entends-tu les clochettes ? Tourne à droite et salut. A l’amitié !

En trois bonds, il fut hors du chemin, sous les buissons de mûres, et, sautant de racine en racine jusqu’aux dernières pentes, il n’eut plus qu’à se laisser rouler sur les cailloutages pour descendre en quelques secondes jusqu’au fond de la gorge.

C’étaient bien les mules d’Espérit et de Marcel qui pâturaient dans la clairière, mais les bûcherons étaient en forêt. Le maire, n’osant s’engager plus avant, fit halte au carrefour, où viennent aboutir tous les sentiers de ces cols. — Mes hommes passeront ici forcément, dit-il en débridant sa jument, et me voici à l’embuscade jusqu’à la nuit s’il le faut. Allons, Mlle de la Leydette, vous êtes libre ; cherchez votre vie, belle marquise.

Perdigal, qui revenait de la chasse, vint à passer par là. — Carnier bien garni ! lui dit le maire en soupesant la gibecière vide ; c’était bien la peine d’aller si loin dans ce pays de déserteurs ! Je suis un homme de la plaine ; mais quand je chassais, je ne rentrais jamais sans une belle pièce à mettre au croc pour les amis.

— De votre temps, vous étiez plus fins que nous, répondit Perdigal.

— As-tu rencontré Espérit et Marcel dans ton chemin ?

— Oui, dit effrontément le poète ; mais si vous attendez ici, vous avez le temps de lire la gazette. Ils montent par là, à droite, par ce sentier d’où je sors. Allez toujours tout droit, le long des arbres, sans quitter la rive ; vous ne pouvez pas les manquer. Montez toujours.

— Merci, grand chasseur ! dit le maire.

— Toujours tout droit, monsieur Marins, toujours tout droit, à moins que votre Leydette ne vous laisse en route ! Je ne sais pas si elle a le pied marin.

— Des jarrets d’acier ! dit le maire en sautant en selle. Tu vas la soir filer comme un lièvre. A propos de lièvres, n’oublie pas de mettre quelques cailloux dans ton carnier ; cela lui donnera bon air.

A la descente, Perdigal aperçut Espérit et Marcel qui remontaient la rive gauche en marquant des arbres. Le maire était à leur poursuite dans la direction opposée. — Bon ! se dit Perdigal, en voilà un qui ne couchera pas dans ses draps. D’ici quatre heures, il sera nuit noire, et Tirart ne sera pas bien loin des grands précipices. Il est trop têtu pour revenir sur ses pas, il ira jusqu’au bout ; mais quand il n’y aura plus de chemin, il faudra bien s’arrêter. Alors le père Tirart s’en retournera par les bois pour prendre les traverses ; une fois dans les fayards, à la nuit, s’il s’en tire, il est plus fin qu’un renard et dix gendarmes. Les derniers que j’ai envoyés par là y sont restés six heures sans se reconnaître, et encore c’était en plein jour. Père Marins, je te donne jusqu’à demain pour t’y retrouver, à moins qu’il ne te pousse des ailes. Père Tirart, tu auras le plaisir de compter les étoile- !

Pendant que le poète Perdigal retournait à Lamanosc en compagnie de ces joyeuses pensées, le maire Tirart gravissait la montagne et s’éloignait de plus en plus d’Espérit et de Marcel, qui suivaient sur la gauche un chemin tournant, entre les taillis et la ravine.

A la sortie du Lois, Espérit dit à Marcel : — Notre coupe est marquée pour aujourd’hui ; les mules sont fatiguées du premier voyage ; pendant qu’elles se reposent dans les herbes, nous avons le temps de monter jusqu’aux glacières. Nous allons voir si tu reconnaîtras les chemins. Depuis que tu es parti pour les écoles, il y a eu de forts ravages dans notre Ventoux. A la descente, nous prendrons des plants de framboisier pour Mlle Blandine : je sais un fourré d’épines où sont les plus beaux : jamais bêtes ni gens n’y ont passé.

Espérit connaissait tous les coins et recoins de sa montagne ; avant d’entrer dans la terraille, il avait été berger chez les Cazalis, et toutes les années, au printemps, il revenait encore explorer ces combes pour y chercher des plantes rares qu’il acclimatait dans les jardinets de son château des Sauras. Les yeux fermés, il aurait retrouvé les traverses et les passages écartés, il les indiquait avec orgueil à son camarade, et de préférence il choisissait les plus difficiles. Pour Espérit, c’était une fête de ramener ainsi l’ami Marcel au fond de ces gorges qu’ils avaient parcourues si souvent ensemble au temps de leurs premières chasses, ou lorsqu’ils venaient garder les troupeaux de la Pioline. A chaque pas, il l’interrogeait pour lui raconter avec mille détails ces grands événemens de l’enfance : les faits, les dates, les moindres circonstances s’étaient gravés dans sa mémoire ; pas un coup de fusil dont il n’eût souvenir, pas un sentier, pas un trou de roche qui n’eût son histoire.

Marcel, joyeux comme un échappé des villes, courait dans le vent, tête et poitrine nues ; cet air pur l’enivrait, il arrachait à poignées les herbes de montagne, et la senteur sauvage lui montait au cœur comme l’odeur même du terroir et je ne sais quoi de plus intime encore. Sous ces acres parfums, il retrouvait par mille analogies secrètes comme l’accent des choses de Provence, toute la nature, le génie même du pays dans sa grâce et dans son âpreté.

Au-dessus de la zone des hêtres, les végétations s’appauvrissent, les thyms et les lavandes poussent seuls çà et là dans les fissures : quelques pas encore, et la terre a disparu ; en face, les dernières crêtes se dressent à pic, entr’ouvertes à la base, hérissées de dentelures aiguës. — En avant, en avant ! criait Espérit. — Et les voilà lancés à l’escalade, et d’un pied hardi bondissant sur les saillies, des genoux et des mains rampant sur les étroites corniches, descendant et remontant par les crevasses, entre les arêtes vives, passant sous les déchirures des roches comme des oiseaux de proie qui rentrent dans leurs aires. Arrivés aux plus hautes cimes, seuls et libres dans ces déserts inviolés, saisis d’une émotion de jeunesse et d’indépendance, ils se donnèrent la main avec un élan de cœur à briser leurs poitrines. Ils s’étaient assis au bord des gouffres ; autour d’eux, au fond des abîmes, s’étendaient les neiges où jamais le pied de l’homme ne s’est posé, et leurs regards ne pouvaient s’en détacher ; la blancheur vierge de ces neiges fascinait leurs yeux. Espérit tordait et roulait sa barrette en ruminant un discours.

— Je ne sais pourquoi, dit-il après un long silence, mais à regarder ces neiges, il m’arrive de penser à notre demoiselle Sabine. Et toi, Marcel ?

C’était la première fois que le nom de Mlle Sabine était prononcé entre eux.

— Comme toi, dit Marcel, qui ne voulait pas mentir, mais il était fort troublé, et les questions d’Espérit l’inquiétaient vaguement. Il reprit sa hache et sauta sur le chemin. — Partons, dit-il, la nuit approche, et nous enfournons ce soir.

— La nuit ? dit en riant le terrailler, nous avons encore nos deux heures de jour ; qu’as-tu donc appris dans les villes ? Tu ne connais plus rien au soleil.


II.

Perdigal ne s’était pas trompé dans ses prédictions ; le maire Tirart alla jusqu’aux précipices, sans tourner la tête, sans songer une seule fois à rebrousser chemin. A la nuit, il revint par le bois de hêtres, et s’y égara, et comme, pour abréger, il s’obstinait toujours à couper en biais, au lieu de suivre le lit des torrens, au sortir des fayards, après tant de détours, il se trouva tout à fait désorienté, à tel point qu’il se dirigea du côté du Ventouret en croyant se rapprocher de Lamanosc.

Il n’y avait plus de traces de sentiers ; le maire n’avançait qu’à tâtons, en tirant sa bête par la bride au milieu des ronces ; à chaque pas, le terrain s’éboulait sous leurs pieds, de toutes parts craquaient et s’écroulaient les pierrailles. — Voici notre chemin qui marche, disait-il à sa jument ; courage, mon enfant, on arrive toujours ; allons ! c’est Perdigal qui te paiera l’avoine.

En descendant ainsi au milieu de cette avalanche de cailloux entraînés par milliers derrière lui, obligé de relever à chaque instant sa monture, boitant lui-même, harassé de fatigue, le maire Tirart arriva vers minuit au fond d’une combe sans issue, fermée comme un cirque. La jument était déferrée, blessée aux genoux.

— Marins, dit-il à très haute voix, il me semble que c’est ici que nous sommes invités à passer la nuit pour entendre chanter les rossignols. Voilà une belle auberge et dont je n’avais jamais ouï parler, bien bâtie, toute en taille, en bon air ; c’est grand péché que le toit soit resté dans la lune. Très bien, très bien, Marius ; il me paraît que Perdigal chasse la grosse bête.

Et pour rendre sa pensée encore plus claire, il ajouta, en riant aux éclats : — Et la grosse bête, c’est Tirart Marius. Marius est dans le trou, qu’il y reste. Bien joué, Perdigal ! Le gueux va faire une chanson sur moi, et toute la nuit ils la chanteront à la Mule-d’Or, en dansant et vidant des fioles. Buvez, chantez, cassez tout, braves gens, vous êtes libres ; mais tout n’est pas perdu. Marcel a bon cœur, et demain je vais lui écrire une grande lettre. J’étais l’ami de son pauvre père. Il n’osera pas me refuser.

Le maire Tirart philosophait de la sorte en cherchant un abri pour sa jument. Il finit par découvrir une de ces avances de rochers sous lesquelles les bergers viennent faire leur cuisine pendant l’orage. La voûte et les parois étaient noircies par la fumée, et des monceaux de feuilles bridées obstruaient l’entrée. Le maire ramassa des feuilles sèches et quelques menus branchages dans les creux, sous les pierres plates ; il arracha çà et là des buis, des absinthes et des capillaires, et tant bien que mal il apprêta une litière sur ces cendres. La jument s’y étendit ; le maire lui attacha son gilet sur les yeux pour la garer du serein, et des lambeaux de sa chemise il lui fit des bandages autour des genoux. Pendant qu’il s’occupait de ce pansement, la jument mangeait sa litière ; elle était si affamée, qu’elle dévorait tout, branches et vieux buis comme verdures.

Cette partie de la montagne est très dévastée. Pendant toute la nuit, Tirart chercha dans les crevasses des herbes pour sa bête ; la récolte était maigre, et pour sa part il mâchait des racines et des oseilles sauvages. Il avait grand’faim et grand froid, mais son vrai souci, c’était toujours cette lettre qu’il se proposait d’écrire à Marcel ; à cette seule pensée qu’il lui faudrait mettre la main à la plume sans le secours du secrétaire de la commune, il oubliait toutes ses mésaventures du jour et de la nuit.

A l’aube, la jument se roula dans les cendres, et, sans prendre l’avis de son maître, se mit en route du côté du soleil. Le maire, qui revenait avec une poignée d’immortelles et de thym pour regarnir la crèche, ne trouva que la selle et le licou ; il chargea les harnais et courut en criant après la fugitive, qui hennissait et galopait devant lui. Au sortir de la gorge, la Ley dette s’arrêta net, se dressa sur 868 jambes de derrière, et choisit son chemin. Le vent soufflait du sud et lui apportait l’odeur des herbes fraîches. Elle coupait à droite, à gauche, prenait les traverses, évitait les montées, comme si ces sentiers de chèvres lui eussent été familiers. La Ley dette était en humeur de liberté et paraissait décidée à ne plus porter le bât de sa vie. Le maire la suivait toujours selle au dos. — Ah ! si Perdigal me voyait ! disait-il.

Une sorte de guérite, faite de terre et de pierres longues agencées en écailles, coupait brusquement le sentier au versant opposé de la colline ; tout autour, des plates-bandes garnies de fleurs ; en avant, des ruches alignées au milieu des romarins et des serpolets. La jument s’en alla droit aux giroflées du parterre, caracolant et sautant par-dessus les ruches. Déjà les essaims irrités tournoyaient autour d’elle, lorsque l’homme aux abeilles sortit de son trou, dénoua le rouleau de cordes qui lui ceignait les reins et lança son nœud coulant. La Leydette fut ramenée à son maître honteusement liée aux jarrets. Il se trouva que l’éleveur d’abeilles était un ancien berger du plan Leydet, qui s’était établi depuis quelques années au terroir de Sault ; sa femme tenait auberge à l’entrée du village. Il s’empressa de remettre le maire en son chemin, et voulut même l’accompagner jusqu’à Sault.

En passant sur le communal de cette paroisse, le maire fut frappé de la beauté et de l’abondance des aspics (lavandes) en pleine floraison. Dans les déchirures et les enfoncemens de terrain, partout où la terre n’avait pas été emportée par les pluies, des touffes épaisses se détachaient par grandes plaques bleues sur les roches grises. — Je n’ai jamais fait ce commerce des aspics, dit le maire.

Chemin faisant, il ne cessa d’interroger son compagnon sur les prix de vente et de revient, la récolte, le tirage des lots, les débouchés et les transports, si bien qu’en arrivant à l’auberge, il se trouvait au courant du négoce des lavandes comme un courtier émérite.

La cour et le hangar de l’auberge étaient obstrués par des charrettes chargées de balles de lavandes. On dételait les chevaux. Au moment du départ, on venait d’apprendre la faillite du commissionnaire qui avait acheté ce chargement. Les vendeurs, assis en rond sur leurs carniers, devisaient entre eux de ce marché rompu, mécontens, soucieux, ne sachant à quel parti s’arrêter. Le maire s’approcha d’eux, et s’informa de l’affaire. Après avoir compté toutes les balles, il fit descendre un des sacs, l’ouvrit, l’éventra, plongeant des bras et de la tête au milieu des fleurs ; un tourbillon de poussière bleue volait autour de lui et retombait sur sa figure et sa poitrine, baignées de sueur ; les épis brisés s’y collaient, ses cheveux et ses courts favoris frisés en étaient hérissés.

— Je tiens les prix, dit-il en calculant sur ses doigts, et je prends le marché pour moi. Je suis Tirart Marius. Parole donnée ! Maintenant qu’on attèle la cavalerie et qu’on me fasse un grand trou dans une balle, à la première charrette ! Hardi ! hardi ! les enfans ! Trois fioles de vin dans l’avoine. Il faut que nous soyons à Orange au coup de midi.

Avant que les chevaux fussent harnachés, il s’était déjà endormi d’un profond sommeil ; il ne se réveilla qu’à l’arrivée, au moment où les chars passaient devant l’arc-de-triomphe d’Orange. Marius Tirart était en affaires un très habile homme, actif, prudent, hardi, et d’un bonheur à déjouer les chances les plus contraires. Avant tout, il avait la main heureuse. Où les plus experts se ruinaient, il faisait merveilles. Dans la matinée, lorsqu’il avait fait marché, les lavandes étaient en baisse, et déjà tous les achats étaient suspendus ; à midi, une heure avant l’entrée du maire à Orange, l’expéditionnaire de cette ville recevait un courrier du Var qui lui annonçait une hausse imprévue ; ordre était donné de tout enlever. Le maire vendit en bloc son chargement à des prix très élevés, et son coup d’essai fut un coup de maître. Frais et dispos, gai comme un pinson, la sacoche bien garnie, il partit à franc-étrier pour Avignon, d’où il s’était promis de ramener Lucien à Lamanosc.

Au débotté, le maire courut chez son neveu. — Me voici, me voici, dit-il, entrant, le fouet à la main ; trois lieues en une heure, et sur un cheval de labour ! Devine un peu où est la Leydette… Je te le donne en mille… A Sault ! Tu vas rire comme un voleur. — Il raconta tout au long son voyage de la veille, la nuit blanche, les trafics de lavande, etc. — C’est pourtant ce fou de Perdigal qui me vaut ces rossignols, dit-il en passant la main sous sa chemise pour faire sonner la sacoche, — et sans lui je ne serais pas ici. Tu ne m’attendais guère, j’imagine. Que dis-tu de cette surprise ?

— Vous arrivez à temps, dit Lucien, dans une heure je pars pour Marseille. — Le neveu prétexta des affaires et des travaux urgens qui devaient le retenir encore une quinzaine en voyage ; mais le maire ne voulut rien entendre à toutes ces belles raisons : il s’était emparé du jeune homme et le tenait bien. Lucien cherchant à s’esquiver, l’oncle fit bonne garde, et sans plus tarder il ramena son prisonnier à Lamanosc.

Au jour fixé, ils arrivèrent chez les Cazalis. La compagnie était déjà réunie sur la terrasse ; tous les invités se trouvaient au rendez-vous, à l’exception de Corbin l’aîné, retenu au lit par le plus grand des hasards, ainsi qu’il l’écrivait à M. Cazalis dans sa lettre d’excuse.

— Mon frère jouit d’une santé de fer, disait doucement Corbin le jeune par manière de représailles ; voilà sa première pleurésie.

— Je ne vois pas M. Dulimbert, dit le maire.

— Silence, répondit à voix basse le rentier Lajarrije ; il n’est pas loin, au salon. Sachez, entre nous, qu’il vous ménage une surprise de serviettes.

Le contrôleur avait l’art de plier les serviettes en coquilles, en éventails, en colimaçons, en cocardes, en tulipes. En dehors de ces fantaisies classiques, M. Dulimbert risquait encore très souvent des innovations hardies. Entre chaque repas, il se plaisait à chercher des motifs originaux, des effets inattendus et variés. Il en rêvait la nuit, et dans le demi-sommeil des grasses matinées mille formes nouvelles venaient assiéger son esprit ; les loisirs de la journée étaient tout entiers consacrés à l’étude de ces combinaisons capricieuses. C’était M. Dulimbert qui, dans les grandes occasions, se chargeait à l’avance de la décoration des plats, c’était lui qui réglait la hiérarchie des places, la correspondance des vis-à-vis, la gradation des vins, en toute chose la convenance et la parfaite symétrie. Son habileté consommée se révélait dans les moindres détails comme dans l’ordonnance générale des services ; il s’acquittait de cet office avec une rare vigilance, en homme qui comprend bien quelle importance est assignée aux dîners dans la vie de province. Ces soins divers n’étaient d’ailleurs qu’un jeu pour le contrôleur, une routine, un délassement après les grandes tensions d’esprit que nécessitait la disposition savante des serviettes. C’était là toujours la difficile, la sérieuse affaire de la journée ; M. Dulimbert y mettait toute sa passion, toute sa conscience.

Pendant que le contrôleur, enfermé à double tour dans le salon, vaquait à ses travaux ingénieux, la conversation s’était engagée sur la terrasse, comme la première fois, par un feu roulant de questions adressées à Lucien. Le neveu saluait ou répondait par monosyllabes ; le maire Tirart n’y tenait plus. — Mais parle donc, disait-il en jouant des coudes. Le vice-président du cercle et le notaire s’étaient remis à compter leurs maîtresses en se désarticulant les doigts. Le rentier Lajarrije marquait les points, Corbin le jeune suivait de l’œil le vol des colombes, le maire fouaillait ses chiens, M. Cazalis s’acquittait de son mieux de son devoir de maître de maison ; mais on ne peut pas toujours parler de la pluie et du beau temps, et les commérages de la gazette ont une fin. Le lieutenant avait épuisé toutes les ressources de son esprit, il était à bout d’artifices et ne savait plus quelle contenance tenir. M. Dulimbert survint fort à propos pour le tirer d’embarras.

Le travail des serviettes était terminé ; le contrôleur accourait, le nez au vent, frais et fleuri, tout pimpant et sémillant. — Ah ! cher ami, dit-il en trottinant autour de Lucien, votre présence nous comble de bonheur. Il avait préparé un petit compliment de circonstance qu’il récita tout d’une haleine. Lucien ne savait que répondre ; tous les convives s’étaient rapprochés de lui et lui adressaient avec insistance mille questions oiseuses. — Il faut en finir ! se dit Lucien, et comme on le pressait de nouveau sur ses voyages, il leur raconta une Angleterre de fantaisie, où les plus excentriques des trois royaumes ne se seraient pas reconnus ; puis, par les Indes arrivant en pleine Allemagne, il leur donna brusquement un grand discours de philosophie germanique, à ravir de joie les plus fins connaisseurs. Le notaire, qui voulait se montrer entendu, hasarda quelques objections ridicules ; alors Lucien, emporté par ses instincts moqueurs, s’avisa de prendre M. Dulimbert pour arbitre.

— Vous êtes mille fois trop poli, dit le contrôleur, c’est bien aimable à vous de me choisir ainsi pour juger ces débats ; je vous sais un gré infini de cette gracieuseté, mais je dois vous avouer qu’il y a très longtemps que je n’ai revu ces matières. Du reste mon opinion est de tout point conforme à la vôtre, et je crois même me rappeler que vous êtes en parfait accord de vues et de sentimens avec mon pauvre ami La Jonquière. Quel homme ! Ses connaissances étaient universelles, comme les vôtres, monsieur Lucien. Ah ! quelle noblesse ! quel cœur ! quelle distinction ! Je sais de lui une histoire ravissante.

Ce contre-amiral La Jonquière était un dîneur très célèbre, dont M. Dulimbert savait tous les bons mots ; depuis dix ans, M. Dulimbert obtenait de grands succès en répétant ses propos de table en société. — C’était en 1827, reprit le contrôleur, au temps des truffes ; devinez ce qu’il me dit ?…

Lucien se tenait à quatre pour garder son sérieux. — Entendons-nous bien, dit-il, pas de réticences. Permettez-moi de vous rappeler à la question. Quelle est votre opinion sur les lois de Manon ?

— Dame, dit M. Dulimbert, j’incline de votre côté, votre opinion me paraît… mais je ne vous dissimulerai pas que mes connaissances roulent spécialement sur la mythologie. Je possède à fond mon Demoustiers.

Lucien, s’amusant à prolonger l’embarras du contrôleur, reprit bravement son discours. Jamais si grands mots n’avaient résonné à la Pioline, sous ces jujubiers où viennent bourdonner les abeilles. Marius émerveillé contemplait son neveu et le montrait au lieutenant ; aux bons endroits du discours, il soufflait, sifflait, clignait des yeux d’une certaine façon enthousiaste ; du pied, du genou, du coude, il poussait à chaque instant son voisin d’un mouvement plus vif, marquant ainsi la progression des belles périodes à la tudesque ; ses yeux pétillaient, ses gros sourcils gris se rejoignaient gaiement. La tante Blandine regardait en dessous, d’un œil soupçonneux.

On se mit à table. Pendant tout le dîner, Lucien ne cessa de discourir ; au grand plaisir de la galerie, il s’était emparé de la conversation, et ce fut en vain que M. Dulimbert essaya par trois fois de glisser ses historiettes entre deux dissertations. Dès qu’un bon mot de La Jonquière paraissait à l’horizon, Lucien s’empressait d’arrêter le contrôleur, en lui adressant à brûle-pourpoint des questions saugrenues sur la symbolique, la mythique ou l’anthropologie. M. Dulimbert s’en tirait tant bien que mal par des réponses évasives et des balivernes de politesse courante, puis, s’esquivant au plus vite, il laissait le champ libre à son terrible interlocuteur. L’infatigable Lucien rentrait aussitôt en scène et dissertait de plus belle sur toutes choses, comme un docteur. Il est certain que le neveu Lucien n’avait songé d’abord qu’à s’amuser de la bonhomie de ses hôtes, mais bientôt, par un singulier entraînement, il fut lui-même l’acteur le plus passionné de la petite comédie dont il avait voulu se donner le spectacle. Son tempérament de rhéteur l’emportait : une fois la bride lâchée, sa faconde naturelle se dormait carrière ; il n’en était plus maître ; l’eût-il voulu, il lui eût été impossible de rentrer dans ce rôle silencieux et dédaigneux qu’il s’était imposé le jour de son arrivée à la Pioline. Ce n’était plus par espièglerie ni pour réjouir la vanité de l’oncle Tirart qu’il jasait et discourait de la sorte : par l’excitation du succès, sous le charme de ses propres paroles, il en était venu à parler pour parler, avec amour, avec délices, enivré de cette ivresse qui montait à la tête de Cayolis, le beau maréchal, dans ses jours de triomphe au Grand Alexandre. Toute la compagnie était dans le ravissement ; la tante Blandine seule se tenait encore en méfiance, elle baissait la tête, et ses yeux inquiets ne cessaient d’interroger la physionomie de Lucien. Les amis Tirart et Cazalis avaient l’habitude de sommeiller une dizaine de minutes, au dessert, entre le grenache et le muscat, mais en l’honneur du neveu ils firent volontiers le sacrifice de leur sieste digestive ; ils luttèrent de leur mieux contre le sommeil qui commençait à les gagner. Tour se tenir en éveil, le lieutenant se tirait la barbe et le maire se mordait jusqu’au sang. Quant à Mlle Sabine, elle s’était levée de table, avant le dessert, à l’heure du manger des oiseaux ; personne ne s’était aperçu de son absence : l’attention des convives s’était toute concentrée sur le neveu, et Lucien n’était occupé que de Lucien ; il se mirait dans ses phrases. Sabine allait et venait, comme une abeille, du jardin aux terrasses, de la cour aux volières. Les pigeons sautaient sur ses bras, les poules et les pintades la poursuivaient à grands cris et s’élançaient, la plume hérissée, sur son tablier chargé de graines. Elle les dispersait en leur jetant au loin des poignées de millet noir et de maïs. À chaque instant, elle revenait puiser au sac avec sa sébile ; mais à peine rempli, le tablier était attaqué par les maraudeurs, et souvent enlevé, mis au pillage, avant que Mlle Sabine l’eût vidé dans les mangeoires.

La conversation continuait cependant, même après le dessert. Le maire et le lieutenant, à demi vaincus par le sommeil, joignaient les mains, hochaient la tête, et s’assoupissaient en cadence le nez sur leurs verres. Le contrôleur, satisfait d’avoir pu placer quelques bons mots de l’amiral La Jonquière, s’était mis à l’aise dans sa bergère pour digérer. Tombant en rêverie, il pensait avec délices aux loisirs de sa jeunesse et de son âge mûr, à toutes ses années écoulées dans le rien faire et le bien vivre. — Messieurs, messieurs, dit tout à coup le maire sortant de son demi-sommeil, il ne faut point s’acoquiner à table. Après dîner, le grand air ; il y a là-dessus un proverbe de l’école de Salerne. Lucien, toi qui sais tout, comment dis-tu cela en latin ? Allons, sois moins timide, va donc offrir ton bras à Mlle Sabine. A la terrasse ! et marchez devant moi, que j’aie le plaisir de vous voir ! Ah ! les beaux enfans ! Je retrouve mes vingt ans de les voir si bons amis. Cascayot, détache les chiens ! Sont-ils à jeun ?

Tendant que le maire baignait ses dogues à la fontaine, les convives restèrent dans le salon pour causer à l’aise et parler du neveu. Ce fut d’abord un concert unanime d’éloges, et le notaire Giniez lui-même devenait louangeur.

— Oh ! parfait ! oh ! très fort, très fort, disait le contrôleur de sa voix de tête, dans son demi-sommeil et roulant de petits yeux blancs.

— Et moi, je vous dis que c’est un sot ! s’écria tout à coup Mlle Blandine. Qu’avez-vous à vous regarder ainsi tout stupéfaits ? J’ai dit le mot, je le maintiens. Oui, c’est ainsi, monsieur mon frère, et je ne vois pas pourquoi vous me marchez sur les pieds pour me faire taire ; je ne parle pas à l’aventure, comme une corneille qui abat des noix : me prenez-vous pour un Lucien ?

— Mais, ma sœur, dit le lieutenant, vous êtes d’une imprudence ! retenez donc vos paroles, je vous en supplie, et que notre ami Tirart ne vous entende pas.

— M’entende qui voudra ! dit la tante, je ne parle pas pour les murailles ; je suis ainsi, comme saint Jean Bouche-d’Or, c’est à prendre ou à laisser, me laisse qui voudra ; je ne suis pas à marier ; qui s’y frotte s’y pique.

— Ma sœur, ma sœur ! dit M. Cazalis.

— Il n’y a pas de ma sœur qui tienne ; ce que j’ai dit de votre Lucien, je le maintiens ; faut-il le répéter ?

— Mais taisez-vous, taisez-vous donc, dit le lieutenant, je veux qu’on se taise !

— Le roi dit : Nous voulons, repartit Mlle Blandine. Eh ! eh ! bientôt l’on ne pourra plus parler dans cette maison. Jean-de-Dieu ! vos jurons ne m’intimident point ; vous n’êtes pas ici sur votre frégate, et tant qu’on aura pas bâillonné tante Blandine, tante Blandine gardera son franc parler, et l’entende qui voudra ! Avec moi, on n’a pas besoin d’écouter aux portes ; ce que je pense de votre Lucien, je le dirai partout et toujours, à votre nez, à sa barbe, dans la rue comme dans la maison, et, s’il le faut, j’irai le crier sur les toits. J’ai dit le mot, je le maintiens : un sot !

— Oh ! ma sœur, dit le lieutenant.

— Oh ! mademoiselle, dit le contrôleur.

— Oh ! monsieur Dulimbert, dit la tante Blandine en levant les yeux et joignant les mains, pour contrefaire le contrôleur, et n’y réussissant qu’à demi. Avec son menton de galoche et ses mouvemens anguleux, la vieille fille mimait d’une façon bizarre le doux et gras contrôleur, ses gestes mous, ses airs béats et galans.

— Un si parfait gentleman ! reprit M. Dulimbert, très heureux de pouvoir glisser si à propos ce mot d’anglais.

— Voilà que vous parlez cheval, vous aussi ? dit la tante ; ah ! pechère ! Admirez-le bien votre mirliflor ! admirez-le, pechère, pechère !

C’est ainsi que la tante traduisait l’exclamation populaire de peccaïre, car elle ne parlait jamais comtadin. — Il faut garder son rang, disait-elle, — et son respect pour la langue française allait si loin, qu’elle disait toujours la salée, la poivrée, pour désigner la salade, la poivrade, et tous les mots à désinence pareille qui lui faisaient l’effet d’horribles provençalismes.

— Mademoiselle, mademoiselle ! murmurait le contrôleur.

— Votre Lucien est un sot, cria l’impétueuse demoiselle ; un sot, entendez-vous ? un maître sot, un sot en trois lettres : est-ce clair ?

— Les femmes ! les femmes ! dit M. Cazalis en s’éloignant.

M. Dulimbert salua d’un air tendre, et de son geste le plus affable : — Toujours malicieuse ! dit-il. Et de l’esprit jusqu’au bout des ongles !


III.

Bien ne prouvait encore que la tante Blandine eût raison. Lucien était très souvent guindé, gourmé, cassant et rogue ; il parlait à tout venant de ses synthèses, il en parlait avec une infatuation comique, en faisant sonner haut les mots barbares. Les termes de l’argot d’outre-Rhin revenaient à profusion dans ses discours les plus familiers, comme les jurons arabes dans les déclamations du caporal Robin ; mais il y a un âge où l’on peut donner dans ces ridicules sans être précisément un sot : il est juste de faire la part de la jeunesse, qui court tête baissée à l’imitation, prend tous les masques, essaie tous les costumes que lui offre le goût du jour. Chaque époque a ses pédanteries en vogue ; hier la grecque, la romaine ou l’anglaise, demain peut-être l’orientale ou la chinoise. Il y a quelques années, c’était le tudesque qui nous tenait en respect, et Lucien germanisait avec une assurance intrépide. A travers son fatras perçaient à chaque instant des vivacités, des impatiences qui trahissaient un esprit souple, capricieux, animé, souvent très frivole et non sans grâce ; son étourderie éclatait par saccades sous ces gravités d’emprunt ; à la longue, elle se dégageait franchement, et, le Lucien officiel persistant encore, l’humeur volage se faisant jour, la pétulance provençale brochant sur le tout, c’était le plus singulier bariolage qu’on pût imaginer. Les habitudes de sa vie offraient les mêmes contrastes. Il s’était composé par avance des rôles de morgue et de roideur, et d’ordinaire il les jouait à merveille, d’un air sec et vieillot, à l’anglaise ; mais dans les occasions qu’il jugeait de peu d’importance, il sortait volontiers de son personnage d’apparat, car il aimait le mouvement et le bruit. Il se retrouvait alors dans sa vraie nature remuante et joviale, communicative, espiègle, envahissante ; alors aussi, pour l’entrain, la rondeur, l’entre-gent, il n’avait pas son pareil. Tout ce tapage faisait l’effet d’une cordialité brusque, et dans ces momens de franche bonne humeur, Lucien rappelait d’une certaine façon l’oncle Marius, — quelque distance qu’il y eût entre la rusticité du maire et l’extrême élégance de son neveu. Il y avait entre eux des ressemblances très vives et fugitives : dans leurs traits, leurs gestes, leurs allures, on retrouvait un air de famille qui frappait à première vue et disparaissait tout aussitôt. Pour parler comme à Lamanosc, Lucien tirait de sa mère (une Tirart). Lucien, c’était bien le type Tirart, mais transformé, polisse, aiguisé pour ainsi dire et gracieusement affaibli ; toute la rugueuse écorce était arrachée. Dans les goûts, les mœurs, les habitudes, dans toute la nature, quelles différences plus profondes encore ! Entre l’oncle et le neveu, il y avait des abîmes, des siècles. Quoi de commun entre ce Marius des foires, à demi barbare, et ce Lucien déjà si raffiné, sceptique, indolent, artiste, qui traversait la vie en curieux, sans autres soucis que ses plaisirs, ne s’attachant à rien, touchant à tout d’une humeur vive et légère ?

L’oncle Marius s’était costumé d’un habit noir qu’il ne quittait plus depuis qu’il était maire ; mais sous cet habit noir il était resté paysan jusqu’à la moelle des os, paysan de la vieille race, laborieux et sobre, opiniâtre, serré en affaires, dur à ses ouvriers comme à lui-même, généreux par boutades, très passionné dans ses amitiés comme dans ses haines, très probe d’ailleurs, intègre et juste. Tout en répétant nuit et jour que Lamanosc était un pays inhabitable, ingouvernable, peuplé de coquins, de fourbes, de factieux, de rebelles, il avait pour Lamanosc un attachement profond, fanatique, aussi violent que le patriotisme d’Espérit. Il tenait au sol par les racines, comme un chêne.

Lucien au contraire se sentait tout à fait étranger dans son pays natal. Il admirait fort Lamanosc et la montagne, la beauté des sites, les prés, les moulins, les vieilles mœurs, le vieux langage provençal, mais pour rien au monde il n’eût accepté de vivre une année dans cette poétique bourgade. L’oncle caressait l’espoir de le retenir et de le fixer auprès de lui. Il voulait jouir de son neveu, s’en faire honneur ; il mettait en lui tout son orgueil d’enrichi. Ces loisirs, ces élégances de Lucien, c’était son œuvre à lui Marius, sa création, sa fantaisie, le luxe de sa vie. — Qui dirait que c’est mon neveu ? répétait-il souvent avec sa grosse vanité, mêlée de tendresse et de bonhomie. Il était tout réjoui, lorsqu’il entendait dire autour de lui : — Ce Lucien est né au bon moment. De sa vie il n’aura rien à faire. Son oncle a du foin à lui mettre dans les bottes. — Savez-vous que le père Tirart ne se ferait pas couper les oreilles pour cent mille écus ? — Ni pour cent cinquante, répondait Tirait. Oui, certes, qu’il n’aura rien à faire, je travaille pour lui ; je ne suis bon qu’à ça.

Sur ce point, Lucien était tout à fait de l’avis de son oncle. Et l’oncle travaillait, travaillait sans cesse, et de ses mains infatigables il édifiait sa fortune avec la fierté, l’énergie, l’assurance d’un baron féodal bâtissant sa tour sur le roc. Aux foires, aux marchés, aux abattoirs, on l’aurait reconnu entre mille à sa mine joviale et décidée, à ses airs de commandement. Confiant dans sa destinée, certain du succès, sûr de lui-même, il marchait en maître au milieu de tous, il était là dans son empire : c’était là qu’il fallait le voir avec tout son cortège de marchands et d’acheteurs, ou bien encore chez lui, aux Pique-Lierres, dans sa grande cour, un samedi, le jour de paie, dans son coup de feu des fins de semaine. Il fallait le voir sous son portail, debout à l’entrée du petit escalier, un pied sur chaque borne, sifflant les chiens, versant à boire, faisant passer les moutons entre ses jambes, les comptant un à un en leur tâtant les côtes, pendant que les courtiers venaient prendre ses ordres, acquitter leurs notes ou présenter leurs factures. En même temps les ouvriers et les journalières défilaient devant lui, le pic à l’épaule, le panier sur la tête. Il congédiait ceux-ci, embauchait ceux-là ; éloge ou blâme, à chacun son mot, et tous les comptes réglés, il recevait d’un côté, payait de l’autre. Ses deux mains allaient et venaient comme une navette de tisserand, et les pièces d’argent tintaient sans cesse dans sa longue sacoche de cuir, toujours en mouvement, à chaque instant vidée, remplie, tordue et rejetée dans la chemise entr’ouverte, au milieu des échantillons, des cordes, des clous, des registres qui gonflaient et faisaient rebondir cette chemise comme une besace.

Après les bergers et les paysans, c’était le tour des commissionnaires, des loueurs, des charretiers et des marchands. Toujours en habit noir, manches retroussées, sans gilet ni cravate été comme hiver, tête nue, la plume dans les cheveux, la balance romaine sur l’épaule, le fouet au cou et la fourche sous le bras, il courait sans prendre haleine d’un bout à l’autre de la grande cour encombrée de machines et de denrées, l’œil à tout, la main à tout, à l’achat, aux échanges, à la vente, aux arrivées, aux départs ; il enjambait les sacs, les corbeilles ; il escaladait les balles de garance et les meules de foin, puis retombait au milieu des blés, des graines, des soies pour peser, charger, mesurer, donner des quittances, clouer les caisses ou rouler les boisseaux. Et la sacoche tintait toujours et sautait avec l’écritoire et le marteau, de la chemise aux mains, des mains à la chemise.

Quand Lucien se trouvait à Lamanosc, il s’amusait beaucoup de ce spectacle. Au fond de la cour, on lui avait construit un très joli pavillon sur les dessins qu’il avait envoyés de Venise : une galerie mauresque courait sur les deux façades. Lucien s’étendait en travers de ce balcon, et de là, les coudes sur les coussins, il regardait travailler l’oncle en fumant des pipes turques.

Avec les qualités que nous connaissons au maire de Lamanosc, on comprend que Marins Tirart n’avait pas renoncé à l’espoir de conquérir le rôle de Jules César pour son neveu Lucien. Le lendemain du dîner à la Pioline, il écrivit à ce sujet une longue lettre très affectueuse et très impérieuse à Marcel Sendric. Marcel lui céda ce rôle de bonne grâce : il était entré dans cette tragédie pour ne pas désobliger le brave Espérit, il en sortait sans déplaisir, car il avait bien peu de temps à consacrer à cette Mort de César ; les plus lourdes charges de famille pesaient sur lui.

Il y avait deux ans que le père de Marcel était mort, laissant les siens dans la plus grande détresse. Pendant dix-huit mois, la Damiane s’était efforcée de mener la boulangerie de Seyanne avec un apprenti : à bout de ressources, malade, épuisée de fatigues et de peines, elle s’était enfin décidée à rappeler son fils, qui se trouvait alors à Lyon. Marcel n’avait pas hésité : il avait renoncé à ses études pour prendre en main les affaires de la famille, et d’un grand courage il venait se remettre à ces ouvrages manuels dont il était tout à fait déshabitué.

Jusqu’à l’âge de seize ans, Marcel avait travaillé comme ouvrier dans la boulangerie de son père le Sendric. Il n’en serait peut-être jamais sorti sans un de ces hasards qui souvent changent toute une destinée. Les Sendric avaient en Dauphiné un cousin de leur nom, qu’ils n’avaient jamais vu : c’était un vieux régent de mathématiques, très savant, très pauvre, d’humeur vagabonde et libre, qui ne prenait pied nulle part, et qui depuis trente ans s’en allait de ville en ville, changeant de collège tous les six mois. Vers 1835, ce cousin vint à Seyanne pour recueillir un millier de francs que lui laissait sa grand’mère. Quand il se vit cette fortune, il déclara qu’il se chargeait de l’avenir de Marcel : il le prit pour élève, l’emmena, et pendant huit ans le garda auprès de lui. Si pauvrement que vécussent le maître et l’élève, la succession de la grand’mère finit par s’épuiser à la longue. Marcel étudiait avec une grande ardeur, et le vieux régent ne voulut plus se séparer de son jeune compagnon. A bout de ressources, il s’adressa en secret aux Sendric pour obtenir quelques secours. Toutes les années, à la récolte des cocons, il recevait d’eux quelques centaines de francs à l’insu de Marcel. A l’automne, Marcel venait passer une quinzaine de jours à Seyanne ; mais dans les derniers temps la gêne fut si grande chez les Sendric, qu’il fallut renoncer à ces voyages de vacances. Lorsque Marcel revint au pays après quatre ans d’absence, il put mesurer la grandeur des sacrifices qu’on s’était imposés pour lui : il en avait le cœur navré. Ces souvenirs, les misères présentes, l’avenir si incertain de cette pauvre maison des Sendric dont il était maintenant le chef, tous ces soucis, ces inquiétudes, jetaient dans son âme une mâle tristesse. Habitué à se sevrer de toute joie, il se reprochait comme une faiblesse la grande amitié qui l’attachait déjà à Mlle Sabine, et il aurait voulu ne plus retourner chez les Cazalis ; mais l’ami Espérit avait décidé que Marcel serait César. Lorsqu’il apprit que Lucien prenait ce rôle, il s’en alla dans les cabarets exciter les tragédiens contre le neveu du maire, et tous déclarèrent qu’ils n’acceptaient pas la démission de Marcel.

Marius Tirart résolut d’en finir par un coup d’autorité. Il prit un arrêté en mairie, et le neveu fut nommé Jules César au nom du roi. Massapan, le tambour de ville, reçut l’ordre de proclamer ce décret à son de caisse ; il fut hué, battu, poursuivi à coups de pierres jusqu’à la commune.

— Il faudrait assembler le conseil, dit alors le secrétaire Lagardelle ; tout ceci tourne à l’émeute : voici le moment de délibérer.

— Le conseil, c’est moi, dit le maire, et je n’ai besoin de personne pour défendre ma commune. Écrivez, je dicte. Massapan, tiens-toi prêt à leur porter ce discours.

— Rien ne presse, répondait le tambour, qui rechignait à la besogne, rien ne presse ; attendons la nuit, ils se calmeront. Donnons-leur le temps de réfléchir.

— Crève qui a peur ! s’écria le maire. Massapan, donne-moi ta caisse ; Lagardelle, mon écharpe ! — Alors il monta au balcon, et après avoir battu un ban, il annonça au peuple que la troupe était dissoute, la tragédie supprimée, et que force resterait à la loi.

Dès que Lucien fut informé de cette querelle, il s’empressa d’accepter le rôle d’Antoine, qu’on lui avait offert dès son arrivée. Pour tout apaiser, il vint de lui-même dans les auberges où se réunissaient les tragédiens, et par ses manières engageantes il se concilia tous les esprits. Perdigal mit la chose en chansons. Espérit s’en allait répétant partout qu’on s’était bien trompé sur le compte de Lucien, et que sans Lucien il n’y avait pas de tragédie possible. Il arrêtait les passans dans la rue pour leur raconter toutes les belles choses qu’il venait d’apprendre de Lucien sur le théâtre ancien et moderne. A la Mule d’or, le caporal Robin fit voter des libations abondantes en l’honneur du neveu ; au Grand Alexandre, on chanta pour lui les chœurs de la Muette, et dans la soirée Cayolis et ses amis vinrent donner la sérénade sous les fenêtres du maire.

Il fut décidé que les répétitions seraient reprises sans délai. Une nouvelle distribution des rôles était devenue nécessaire ; Espérit mit à profit les bons conseils que lui donna Lucien, et tous les changemens furent acceptés sans discussion. Le méfiant Triadou consentit à céder son rôle de Brutus à Cayolis, le sergent Tistet prit le personnage de Cimber, et Robin celui de Cassius. Le magister Lagardelle accepta les fonctions de régisseur, Perdigal devint Dolabella, et Cabantoux Décime. Les chefs des deux grands partis (paysans et moussus) furent définitivement rejetés, en compagnie de tous les hommes remuans, dans le groupe des sénateurs et licteurs, personnages muets.


IV.

Tous les dimanches, au coup de neuf heures, la famille Cazalis partait de la Pioline pour la seconde messe, le lieutenant sur son âne, la tante Blandine sur sa mule entre les deux petits enfans du fermier juchés dans les enserres, les autres à pied avec le reste de la bande, la Zounet en tête, Zounet dans tous ses atours : robe verte et tablier violet empesés fortement et se tenant roides avec des plis droits, gorgerette plissée, fichu rouge montant jusqu’aux oreilles et faisant bosse sur le dos, le tout couronné par un bonnet emphatique hérissé de ruches, enguirlandé à profusion de rubans de couleurs, rubans flottans, rubans en cocardes, en choux, en chicorées, en bouffettes, tuyautés, fuselés, dentelés, tressés en torsades, courant en zigzag, s’enroulant en spirales. Cascayot, pendu à la queue de la mule, cabriolait, gambadait et faisait claquer son fouet en postillon. Mlle Sabine courait en avant sur son petit cheval corse, que les paysans avaient surnommé le Garri (le rat). La jeune fille se plaisait à soulager de leur fardeau les bonnes femmes qu’elle rencontrait en chemin. De gré ou non, il fallait qu’elles lui donnassent leurs paquets ; celles qui, par grande politesse, s’obstinaient à les garder étaient poursuivies au galop dans les terres. Mlle Sabine enlevait d’un tour de main les sacs et les paniers sous leurs bras, sur leurs têtes ; elle les accrochait aux anneaux de sa selle, devant, derrière, à la bride, aux courroies, et le Garri reprenait sa course, sautait les fossés, revenait par les haies et les vignes, bondissant comme une chèvre dans les cailloux et les épines.

Un moment où les cloches de Lamanosc sonnaient le premier coup de la messe, la famille arrivait invariablement à la lisière des Estrasses. Entre les Grayons et les Estrasses, les Cazalis étaient rejoints par les gens des granges, qui les attendaient pour faire route de compagnie, — les uns marchant sur les talus, pieds nus, souliers neufs sortant des poches, — les gens à bêtes assis sur leurs montures, jambes pendantes, nez en l’air, un pampre à la main. Les hommes venaient se grouper derrière le lieutenant, les femmes à côté de la tante Blandine, et l’on causait des affaires du temps. Chemin faisant, la caravane se grossissait encore, et lorsqu’on arrivait à Lamanosc, on était toujours une forte troupe, surtout si l’on se rencontrait au-dessous de Florans avec les gens des hameaux.

D’ordinaire Marcel Sendric venait se mettre dans la bande avec l’ami Espérit ; mais à son retour d’Avignon, Lucien avait pris l’habitude de mener son beau cheval pie sur la route de la Pioline, à l’heure du passage des Cazalis. A dater de ce jour, Marcel cessa d’aller aux Estrasses. Cependant, dès que le premier coup de la messe sonnait au clocher de Lamanosc, il ne pouvait plus rester à Seyanne, et sans s’en rendre compte, à son insu, il se trouvait toujours dans la ravine des Grayons au moment où la famille longeait les précipices. Alors une sorte de crainte l’emportait, il s’enfuyait derrière les taillis, et de loin il regardait passer les Cazalis.

A part les dimanches, Marcel, depuis son retour à Seyanne, ne quittait guère la vieille maison des Sendric, où il retrouvait tous les doux et tristes souvenirs de sa jeunesse. Cette maison est bâtie au nord de Seyanne, vis-à-vis de la Pioline ; les constructions sont engagées dans les ruines du rempart, et la cour de la boulangerie tourne sur la droite. S’il vente sud-est, le son des cloches de Lamanosc arrive dans cette cour par joyeuses volées claires et vives, qui se prolongent en échos jusqu’au fond de la cuisine. Quand soufflait ce vent des cloches, on voyait Marcel se dresser et relever la tête, connue un jeune cheval au bruit du canon. — Voici le temps d’orage, disait alors la tante Laurence en se tournant vers la mère de Marcel, notre Marcel sent le vent. Regardez, la Damiane, quel fort courage ! Voyez donc briller ses yeux, et comme il fend son bois ! Qui croirait qu’il peut ainsi charger nos sacs et les faire sauter sur l’épaule ? Allez, je sens bien qu’il se force ; la bonne volonté n’y est que trop, il est dur au travail, notre Marcel, il y va comme un massacre, mais à son âge on ne se refait pas à notre métier quand on est resté si longtemps dans les villes, sur les livres. Il aura beau se tuer d’ouvrage, jamais il ne vaudra ses grands-pères, ni comme fournier ni comme bûcheron. Depuis des trois cents ans, nous étions les meilleurs fourniers du Comtat et les plus anciens. A mon sentiment, vous n’auriez pas dû rappeler Marcel, puisqu’il n’en avait plus que pour quelques années dans ses écoles, et d’ici là vous auriez pu patienter encore, comme vous l’avez fait depuis la mort de votre Sendric ; ou bien mieux eût valu ne jamais l’y envoyer, dans ces villes, et pour tant d’années ! Encore une idée de son pauvre père, avec ses mécaniques ! Le brave cher homme, Dieu ait son âme !

Et dès que la Damiane s’était éloignée, la tante reprenait : — J’y ai perdu mes yeux à pleurer tous leurs malheurs. Ah ! la mathématique, la mécanique ! Mitamat, Mitamat ! ce père Sendric nous a fait bien du mal !

Les bonnes femmes qui venaient voisiner chez la tante Laurence haussaient les épaules et répondaient à l’unisson : Mitamat, Mitamat !

Ce surnom de Mitamat (moitié-fou) avait été donné au père de Marcel en 1827, à l’occasion d’un singulier marché dont on parle encore à Seyanne. Un jour de foire, on l’avait rencontré, entre Modène et Saint-Pierre de Vassols, tout gaillard et réjoui, campé fièrement sur une bête rétive harnachée à l’espagnole et d’apparence bizarre. Jamais on ne vit la pareille sur le terroir de Seyanne. C’était un âne que le Sendric avait acheté à des bohémiens, mais un âne sans oreilles, et dont la queue touffue traînait jusqu’à terre, un âne blanc et noir, zébré à la croupe ainsi qu’aux jambes, le corps et le poitrail mouchetés de taches fauves. En passant la rivière, ce bel âne avait déteint, les peaux rapportées s’étaient décollées, laissant à nu les brûlures, les raies de feu, les escarres, et l’échiné, et les côtes trouées, crevassées, rembourrées d’étoupes.

Depuis 1827, les commères du pays vivaient sur cette histoire de l’âne peint et rapiécé (l’aze pinta et petassa). On en donnait le récit plaisant toutes les fois que le nom du Mitamat était prononcé. Au pré, aux fontaines, à la rivière, les cousines de Marcel l’entendaient raconter à nouveau toutes les fois qu’elles venaient étendre ou laver leur lessive ; et lorsqu’elles s’apprêtaient à charger leurs cinq grandes corbeilles de linge, les battoirs s’arrêtaient, l’on criait de tous côtés : — Il ferait bon d’avoir un âne, l’âne du Mitamat, l’âne du Mitamat ! L’aînée des cousines ripostait par des quolibets, pendant que ses deux sœurs s’agenouillaient comme elle pour recevoir le fardeau sur la tête ; elles se relevaient en dansant, les poings sur les hanches ; puis, prenant aux anses les deux autres corbeilles, les balançant par bravade, elles partaient d’un pied léger et couraient sur les gazons, le long des fossés, jusqu’à la Calade. Elles avaient disparu, qu’on entendait encore leurs rires éclatans et les voix perçantes des lavandières se répétant en échos le refrain : l’âne du Mitamat, l’âne du Mitamat !

Le Mitamat garda toute sa vie le goût des trocs et des négoces ; il aimait à rôder dans les foires et les marchés, et si depuis sa mésaventure de 1827 il n’achetait plus des ânes de Bohême, ses profits n’en étaient pas plus clairs. A la longue, il était pourtant devenu très entendu pour l’estime du bétail et des denrées, et Marins Tirart assurait qu’il s’était souvent bien trouvé d’avoir pris l’avis du Sendric avant de faire pacte avec les maquignons ; seulement il arrivait toujours que ces habiles spéculations du Mitamat péchaient en quelque point ; il n’y manquait que l’opportunité. Ainsi il achetait des chevaux en santé et jeunesse, de bonne race, aux meilleures conditions ; mais il se trouvait que c’était juste au moment où les fourrages étaient hors de prix. D’autres fois il vendait sa feuille de mûrier très cher, mais sans calculer qu’il faudrait bientôt en racheter à plus haut prix pour nourrir les vers à soie que la Damiane élevait dans ses greniers.

Lorsque le Sendric faisait son tour de ville, un sac d’argent sous la veste, on pouvait être sûr qu’il ne rentrerait pas au logis sans avoir rempli sa charrette : vieilles ferrailles, literies, vaisselles, chaudronneries, batteries de cuisine, taillanderies, charronnages, tout lui était bon ; il ramassait de tout chez les revendeurs d’antiquailles. — Il faut, disait-il, qu’une bonne maison soit meublée à plein et fortement outillée, avec du rechange. Je veux qu’à ma mort mes enfans trouvent leur affaire au grand complet.

Loin d’acheter au hasard, il se montrait fin connaisseur ; aux ventes après décès, s’il se trouvait quelques pièces de valeur enfouies sous les monceaux de débris et de vieilleries, c’était le Sendric qui les découvrait le premier, avant tous les brocanteurs, et c’était lui qui enlevait à vil prix ces lots dédaignés par les plus avisés. — Des marchés d’or ! disait-il à son retour en vidant la charrette ; il y a de ces occasions qui ne reviennent jamais, il ne faut pas les laisser échapper. Savez-vous qu’il y a des momens dans la vie où l’on n’est point mécontent de se trouver sous la main des pièces de raccord, acier ou cuivre, ou bien de l’excellente ferronnerie d’autrefois ? Si jamais mes enfans font bâtir, pensez-vous qu’ils seront bien malheureux d’avoir en magasinage, sous le hangar, des poutres et des solives comme on n’en trouverait plus d’ici à Toulon ? Mais voyez donc quelles pièces de choix ! et pour rien, pour un morceau de pain ! un marché d’or !

Avec ses marchés, d’or le bonhomme ruinait la maison. Il y eut de mauvaises années, et souvent la détresse était grande au logis. C’était un crève-cœur pour le Sendric : il se désespérait, et passait souvent des mois entiers en vains efforts pour réparer le mal. Alors il n’y avait plus pour lui ni fêtes ni dimanches ; lorsqu’il n’était pas à la boulangerie, il était à sa terre, et les plus rudes besognes ne l’effrayaient pas. Moissons, semailles, vendanges, il se chargeait des plus gros ouvrages sans jamais prendre un aide, et quand la Sendrique lui louait des gens de journée, il les renvoyait. Il s’imposait les plus dures privations et ne cessait de travailler sans relâche. Le soir, après la fournée, il reprenait l’aiguillon ; il attachait une lanterne aux cornes de son bœuf et s’en allait ainsi labourer toute la nuit.

— Me croirez-vous maintenant ? répétait la tante Laurence dans son cercle de voisines. Quand je vous disais qu’il est mitamat ! Vous verrez qu’il va maigrir et tuer notre gros Bannarut (c’était le nom du bœuf). Quel commerce ! Il ne sait plus qu’inventer pour faire le mal.

Si le Sendric s’échappait un instant du travail pour venir embrasser son dernier né Damianet, en entrant dans la cuisine, exténué, tout en sueur et pâle, il entendait la tante Laurence qui disait à l’enfant d’une voix dolente et mourante : « Dors, bien doux trésor, pauvre amour, nous verrons bien si on aura le cœur de te réveiller quand tu reposes. » Le Sendric s’avançait sur la pointe des pieds : la tante, qui avait l’ouïe très fine, feignait de ne rien entendre, elle roulait son fauteuil plus près du berceau d’osier, se penchait sur Damianet, et se remettait à chantonner son petit discours de berceuse comme si elle eût été seule : Dors bien, pauvre amour, doux trésor de la France !

Si Damianet criait et pleurait en perçant ses dents, la tante Laurence murmurait dans son coin : — Ah ! pleure bien, pauvre abandonné ! c’est une vie de malheur qui t’attend ; que tes beaux yeux les pleurent bien toutes leurs larmes, et qu’il ne t’en reste plus pour ces temps de ruine qui arrivent, quand il te faudra souffrir mort et passion ! Il faut bien qu’il s’habitue à pâtir de la faim ; il lui est déjà mort quatre frères et sœurs, à ce pauvre chéri. Je suis folle de les tant pleurer. C’est bien pour leur bonheur qu’ils sont partis de cette maison de misère, les chers anges !

Si l’enfant riait et s’égayait, elle venait pour jouer avec lui, l’exciter des mains et de la tête, et tout en le cajolant, elle répétait : — Ris bien, Risarel, ris-le tout ton plaisir, bel astre du ciel, doux agneau blanc de mon âme ; prends-le bien ce bon temps qui ne durera guère. Quand la famine rôde autour des maisons, il y a maintenant des pères qui vont tirer la cadole pour lui ouvrir la porte ; à l’heure d’aujourd’hui, ce sont les pères qui mettent les familles sur la paille.

Tous les griefs de la tante se faisaient jour de cette façon par des paroles affectueuses adressées à Damianet. La tante Laurence chérissait le petit Damian, qu’elle choyait et caressait comme son fils, mais elle l’aimait plus passionnément encore contre le Sendric. Elle n’osait pas injurier directement le Mitamat devant la Damiane, qui lui imposait par son grand air doux et sévère, et son inquiétude s’exhalait par ces tendresses taquines. Le Sendric, qui se faisait intérieurement de grands reproches, donnait tout bonnement raison à la tante Laurence ; il s’éloignait le cœur gros et retournait à son travail ; on peut dire qu’il ne s’y ménageait guère. Dans ces boulangeries de village, il faut que le même homme suffise à tout, comme geindre, fournier, marchand, qu’il aille au bois, qu’il aille aux farines. Le Sendric excellait dans toutes les parties de son métier ; au besoin même, il eût fait un bon meunier. Il était surtout renommé comme bûcheron, au dire de la tante Laurence elle-même. Elle racontait que le Sendric n’avait qu’à faire le tour d’un chêne pour vous dire au juste ce que la coupe vaudrait de quintaux en bûches, racines et ramures, et cela à première vue, d’un coup d’œil aussi sûr que celui de Marius Tirart lorsqu’on lui montrait un bœuf au pacage, et qu’il vous en donnait la pesée à une livre près.

En dehors de ses négoces, dans le train de la vie courante, le Sendric était un homme de sens, avisé et prudent ; il voyait très juste, surtout lorsqu’il n’avait pas à traiter de ses propres affaires, et ce n’était pas sans profit qu’on le consultait avant de porter un procès chez l’avocat ; on aimait à l’avoir dans les arbitrages pour son esprit de justice et sa sagacité ; enfin c’était ce qu’on appelle un homme de bon conseil. Lors donc que pendant un certain temps il se résignait à ne plus trafiquer, tout allait pour le mieux à la maison. Cette grande sagesse lui durait des mois et des mois, quelquefois l’année franche ; puis, un matin, dès que les affaires se trouvaient tant bien que mal remises en état, le Sendric se glissait à l’écurie, sellait la mule et partait au galop pour Vaison, Carpentras ou Malaucène. Chemin faisant, il supputait à l’avance les bénéfices de la journée.

— La chance nous revient, se disait-il ; ce soir comme notre Sendrique sera surprise ! Tout va au mieux. J’ai bonne idée pour aujourd’hui, et ce ne sera pas long ; quand on a la veine, on peut enlever les plus forts marchés en moins d’une heure, en un tour de foire ! — Comme toujours, ce tour de foire durait jusqu’à la nuit, et le Mitamat s’engageait dans les spéculations les plus malencontreuses. Il est juste de dire que très souvent il n’y avait pas à l’accuser d’imprévoyance ou de maladresse ; la fatalité s’en mêlait. S’il cédait ses cocons aux prix courans, on pouvait être certain que le lendemain il y aurait une hausse inespérée ; s’il attendait, les soies descendaient, descendaient au-delà de toutes prévisions. De même pour les blés, pour les safrans, les vins, les garances : achats ou ventes, il n’arrivait jamais à l’heure propice.

Le malheur voulut que ce guignon fût interrompu de temps à autre par quelques succès sans importance. Mieux eût valu une suite de revers continus : à la longue peut-être se serait-il découragé et corrigé ; mais parfois il lui survenait de maigres aubaines, et c’était assez pour l’enhardir. La fortune, qui se jouait de lui, semblait lui ménager à point de rares faveurs afin qu’il osât davantage ; sur ces hasards heureux, il greffait de nouvelles illusions vivaces, il se jetait dans les grandes entreprises et s’y aventurait sans hésiter. Au retour de ces belles équipées, il abordait la Damiane d’un air triomphant : « Eh bien ! notre Sendrique, quelle affaire ! de l’or en barre ! Que dis-tu de cette surprise ? » Il racontait alors ses exploits de la journée et s’animait à ce récit : « Ah ! quelle affaire ! un coup du ciel, ton pesant d’or ! Cette fois j’ai trouvé la pie au nid, et l’on ne répétera plus que j’ai un sort. Nous voilà sauvés ; mais vous ne dites rien, bonne Damiane, qu’avez-vous donc ? » Et, la voyant toute consternée, il perdait contenance ; il la regardait de son œil doux et vague, et disait piteusement : — C’était pourtant une bien belle occasion, je n’ai pas cru mal faire.

La Damiane retenait ses larmes et lui parlait des enfans, de leur avenir. — Mais c’est pour eux, tous ces commerces ! s’écriait-il ; moi, je n’ai besoin de rien ; je vis de rien, et pour vous autres je me tirerais volontiers le sang des veines. Suis-je un homme de cabaret ? Ai-je fait parler de moi depuis que nous sommes établis ? De ma vie ai-je regardé une autre femme que toi ? M’a-t-on jamais vu les cartes à la main ? Pourquoi donc ce malheur qui nous poursuit ? Il faut qu’on ait jeté un sort dans notre maison ; nous avons un sort… Ah ! mes pauvres amis, il n’y a que mes mécaniques pour vous tirer d’affaire. Il y a là une fortune. Quand nous pourrons les monter, ce sera un beau jour.

Le Sendric avait en projet toutes sortes d’engins : pièges à loups, casse-pierres pour les routes, bateaux à hélice, scies à vapeur pour les carrières, charrues à vent, moulins et fours mobiles pour les armées de terre et de mer, machines à vanner, à tisser, à faucher, à herser. Le long coffre du hangar était rempli de plans et d’études, et depuis le tour jusqu’aux plus hautes étagères, on ne voyait dans les casiers que rouages, plaques numérotées, tuyaux de tôle, planchettes, cuivres et ferrailles. — Il y a là une fortune, se disait-il jour et nuit ; de l’or en barre, et nous ferons un rude bien au pays ! Mais où prendre l’argent pour tous ces brevets ? Oh ! s’il me venait quelque bon coup de commerce !


VII.

Toutes ces histoires du Mitamat, Marcel les apprit en grande partie par Espérit. Comme il ne quittait jamais sa mère pendant les quinzaines de vacances qu’il venait passer au pays, il avait ignoré jusqu’à son dernier voyage tout ce qui se racontait à Seyanne sur le Sendric, car personne n’aurait osé se railler du Mitamat devant la Damiane.

Espérit et la Damiane avaient été les seuls confidens du Sendric ; on n’avait jamais parlé des projets de machines à la tante Laurence, et pendant plusieurs années elle fut très intriguée en voyant le Mitamat charbonner les murs de dessins et de chiffres. Enfin il y avait eu grand conseil de voisines, et l’on avait décidé que le Sendric voulait se lancer dans l’arpentage. A cette époque, personne ne se doutait encore des travaux mystérieux du hangar ; le portail de la petite cour était condamné depuis plusieurs années, et l’on ne pouvait arriver à l’appentis que par le bûcher, sur les derrières, en longeant un couloir tortueux et sombre, formé de palissades, obstrué de débris et de vieilleries. Les chiens avaient leur chenil dans ce défilé, et jamais les commères ne s’y seraient aventurées. Pour gagner la fenêtre basse qui servait d’entrée de ce côté, il fallait encore passer sous une charrette disloquée, dressée contre le mur. Le Sendric se rendait à son laboratoire par ce chemin, et lorsqu’il y était entré, par surcroît de prudence, il tirait encore les verrous derrière lui.

Chez les Sendric, les fins de trimestre étaient souvent très difficiles à passer. Les billets souscrits arrivaient de tous côtés, à la grande surprise du Mitamat, qui ne se trouvait pas toujours en mesure. Le Mitamat était un très habile calculateur, on disait de lui : Il chiffre comme un ange ! Le Mitamat avait la mémoire des idées et des faits, des sons, des formes, des couleurs, la mémoire des noms, des lieux, des visages ; mais il n’avait pas la mémoire des échéances. Il confondait toutes les dates, il mêlait tous les comptes, et de ses créances il s’en souvenait encore moins que de ses dettes. Le matin d’un de ces jours d’échéance que le Sendric oubliait si bien, la Damiane vint à la hâte au hangar, pour l’avertir d’un protêt dont on était menacé ; elle était accompagnée du petit Damian, qu’elle n’avait pas voulu laisser seul avec la tante Laurence. Le temps pressait, le billet était déjà dans les mains de l’huissier Fournigue. — Voilà une mauvaise affaire, gare à nous ! répondit le Sendric ; Fournigue est dur comme les pierres ; pour une heure de retard, il saisirait chez son propre père. Il ne nous fera pas grâce d’une minute, gare à nous ! Mauvaise affaire ! il faut y penser. Asseyons-nous dans les copeaux. Ah ! Fournigue a le billet ? — Dans tout le canton, les pauvres gens ne parlaient qu’avec terreur de ce Fournigue, homme haineux, impitoyable, âpre au gain, et de plus très ardent à son métier par goût du métier même, en artiste, — ou, si l’on veut, en chasseur.

Après un très long silence, le Sendric se leva et dit à sa femme : — Tout bien pesé, il faudra voir l’ami Espérit ; sans lui nous sommes perdus, mais j’ai bon espoir. Qu’on donne l’avoine à la mule. — Le Mitamat n’avait jamais su trouver d’autre expédient pour parer aux périls des protêts. Au dernier moment, lorsqu’on annonçait l’arrivée de l’homme de loi dans le pays, le Mitamat se mettait à réfléchir la tête dans ses mains ; il rêvait, cherchait, s’ingéniait avec de grands efforts d’imaginative, il inventait mille combinaisons subtiles, et quoi qu’il fit, qu’il méditât cinq minutes ou la journée entière, c’était toujours pour aboutir à cette conclusion : « Espérit est un homme de ressources ; la femme, tenez-vous tranquille, je m’en vais au château des Saffras. » Et c’était encore le parti le plus sûr ; sans les économies du sage, du prudent Espérit, jamais le Mitamat ne se serait tiré des grilles de l’huissier Fournigue.

Pendant qu’on délibérait ainsi sur cette grave affaire du billet, Damianet courait en liberté dans l’atelier de son père, du tour à l’établi, des étagères au grand coffre ; il ouvrait et fermait les tiroirs, s’accrochait aux cordages, faisait tourner les poulies ; il grimpait, rampait, sautait partout, la main dans tous les casiers, sous les tables, sur les bancs, sur les poutres. Lorsqu’il fallut partir, ce fut un des chagrins les plus vifs qu’il eût encore éprouvés ; il revint en larmes à la cuisine près de la tante Laurence. La vieille femme s’était inquiétée de la longue conférence de la Damiane avec le Sendric, et, se doutant de quelque mystère, elle essaya de faire parler Damianet, qui boudait à l’écart derrière une chaise ; l’enfant refusa obstinément de répondre à ses questions. Un mois s’écoula sans qu’il soufflât mot de son voyage au hangar, puis un dimanche, à l’improviste, en pleine assemblée de commères, il prit la parole, et de but en blanc se mit à raconter ce qu’il avait vu dans l’atelier de son père. Ces cylindres, ces découpures de bois et de métal, ces ressorts, ces plaques de toutes formes, c’était pour lui tout un monde de jouets bizarres et gigantesques ; il en était émerveillé. Ses souvenirs lui revenaient en foule ; On lui fit répéter vingt fois son récit. — Oh ! quel malheur ! disaient les voisines ; elles levaient les bras au ciel et s’apitoyaient sur la folie de ce père de famille. — Oh ! quel fourbe ! dit la tante, et moi qui n’en savais rien ! Mais que se passe-t-il par là-bas dans ce hangar ? Quel serpent ! A nous deux, vieux renard !

Alors elle mit en campagne sa petite police, et, pour sa part, surveillant de près le Mitamat, elle ne perdit plus un mot de ce qui se disait autour d’elle dans la cuisine. Lorsque Espérit venait argumenter et raisonner avec le Sendric, la tante ne s’enfuyait plus à l’autre bout de la salle en criant qu’on lui rompait la tête ; au lieu de maugréer et de s’emporter comme par le passé, elle se rapprochait des discuteurs, doucement, à reculons, pour leur ôter toute méfiance. Tant que les deux amis étaient aux prises, elle se tenait aux écoutes, blottie dans son fauteuil, la tête en avant sous la quenouille, attentive, impatiente, allongeant son museau pointu, dressant ses fines oreilles, tout en éveil, avec des sursauts et des mines de souris en maraude.

Les commères conspiraient avec la tante, et le Sendric ne faisait plus un pas sans être épié et suivi. On savait à quelle heure il entrait au hangar, à quelle heure il en sortait ; dès qu’il était à ses mécaniques, on attirait les chiens hors du bûcher, et de magnifiques bombances les retenaient à la cuisine ; les enfans du quartier venaient se tapir derrière les fagots, et, par les fentes des cloisons, ils regardaient travailler le Mitamat ; au besoin, pour mieux voir, ils trouaient les planches au vilebrequin. Les plus délurés recevaient en récompense des morceaux de pain blanc, et même des liards, s’ils restaient bravement aux aguets jusqu’à la fin des expériences.

Sur ces rapports, les conjectures et les commentaires allaient leur train, et l’imagination des voisines se donnait carrière. La tante brûlait d’en savoir encore plus long. Clouée sur son fauteuil, dévorée de curiosité, elle souffrait le martyre de ne pouvoir descendre au hangar, fureter ces cases et ces étagères mystérieuses, voir de ses yeux, toucher de ses mains. Son grand désir, son rêve, c’était d’arriver à faire parler le Sendric lui-même sur ses mécaniques, de le tenir en tête-à-tête, entre quatre murs, pour le chapitrer tout à l’aise, discuter avec lui, censurer, critiquer, conseiller ; mais comment s’insinuer dans la confiance de cet homme taciturne et solitaire « qu’elle craignait comme le feu, disait-elle ? Par quel bout le prendre ? » Elle vidait tout son sac à malices, elle mettait en jeu ses artifices les plus subtils ; le Mitamat glissait au travers, il était insaisissable. — Ah ! quel farfadet, il passe comme l’éclair !

Le plus difficile, c’était de le surprendre sans sa femme ; il ne venait à la cuisine que lorsqu’il était certain d’y rencontrer la Damiane ; d’habitude il se tenait à ses côtés, aidait au ménage et ne s’écartait guère que pour les travaux du four. Avait-elle à sortir, il la suivait pas à pas. — Oh ! le grand simple ! fredonnait la tante en essayant de l’arrêter au passage ; oh ! l’innocent ! toujours après sa Sendrique, comme un enfant dans les jupes de sa mère. Pauvre amour, on l’enlèverait peut-être ! Il est si beau ! Lui, un homme ! oh ! jamais ! — Et pour lui faire honte, à son retour elle racontait tout haut l’histoire de Coq-Poule (Gaôu-Galline), le mari benêt de la légende populaire, qui savonne, cuisine, fait les lits, trait la chèvre, couve les œufs et les vers à soie.

Si par grand hasard le Sendric oubliait de sortir ou se trouvait retenu forcément à la cuisine en l’absence de sa femme, dès que la Damiane tournait les talons, tante Laurence congédiait les voisines. — Partez, partez, je le tiens ; je vais lui tirer les vers du nez ; mais qu’il ne se doute de rien. — Elle virait son fauteuil et courait sus au Mitamat. En toute hâte, elle abordait la grande question des mécaniques, mais avec des détours si compliqués que le Sendric n’y comprenait rien. — Ah ! quel fourbe, se disait la tante, quel fourbe ! Avec ces hommes-là, il faut une prudence d’enfer. Je vais plaider le faux pour savoir le vrai. — Sans prendre garde à toutes ces finesses, le Sendric mettait en ordre le ménage et rôdait çà et là ; tante Laurence le relançait avec une agilité extrême ; à coups de talons, elle poussait son fauteuil à roulettes en tous sens, entre les sacs, les boisseaux, les bûches, sans jamais chavirer. Elle parlait, parlait à cœur joie. Le Sendric se taisait ou répondait par des coq-à-1’àne, et l’entretien se poursuivait ainsi à bâtons rompus : lui, affairé et distrait comme d’habitude, tournant autour des meubles avec des mouvemens brusques et furtifs ; elle, infatigable, sautillant et babillant, donnant la chasse au fuyard, le traquant dans tous les coins. Et sitôt qu’une porte venait à s’ouvrir, le Mitamat s’échappait comme le vent.

En 1838, à la Saint-Blaise, il arriva que la tante Laurence eut enfin toute une grande journée devant elle pour harceler le Mitamat et lui serrer les pouces. Les moindres faits de cette petite guerre domestique s’étaient gravés dans l’esprit du ferrailler ; il les raconta à Marcel avec une grande vivacité de souvenirs, car il avait passé toute cette journée chez le Sendric, et très éveillé par la fièvre, très excité. La veille, il s’était blessé en fendant du bois ; on l’avait couché dans la cuisine, et de son lit il voyait, il entendait tout. On le croyait endormi.

Ce jour de Saint-Blaise, la Damiane s’en était allée en foire avec la famille et les amis, et le père Sendric avait été laissé de garde à la maison. La tante Laurence s’était levée à la pointe du jour pour ne pas perdre une minute ; déjeuner du réveil, toilette, tisanes, fumigations, en rien de temps elle avait expédié tous ses grands travaux du matin sans aide ni secours. Elle était à son poste, à l’entrée de la cuisine, lorsque le Sendric descendit dans la cour. Il mit ses voyageurs en chemin, et revint s’asseoir sur la margelle du puits, à quelques pas de la tante. La foule se répandait dans la rue et sur la chaussée. Par la porte charretière, toute grande ouverte, on voyait passer le défilé joyeux des gens de la foire pêle-mêle, en tumulte, bétail, piétons, voitures. Les enfans chantaient, sifflaient, les volailles piaillaient, les pourceaux en fureur hurlaient dans leurs cages ; autour des lourdes charrettes trottinaient et caracolaient les cavalcades ; les chiens jappaient et sautaient aux jambes des mules fringantes. Essieux grinçans, cris de bêtes, grelots, clochettes, piaffades, à tous ces bruits du dehors le Sendric prêtait tristement l’oreille. Il ne pouvait se décider à rentrer dans sa cuisine, et la foule s’étant écoulée, il restait là contre le mur, les bras pendans, tête basse, engourdi et rêveur, grattant la terre avec ses pieds. Quelques pâtres attardés arrivaient par les traverses dans le bas du village ; d’autres, longeant les vieux remparts, rejoignaient à la hâte le chemin de la foire ; de loin en loin, on entendait encore les galopades des ânesses et les piétinemens des troupeaux tintant clair sur cette route sonore taillée dans le roc. A ces derniers appels, le Sendric se réveillait en sursaut ; puis, retombant en songerie, il amassait à poignée des pierrettes qu’il triait et jetait lentement, une à une, au fond du puits.

— Brave homme, lui dit la tante, vous me faites compassion. A vous voir, on dirait un prisonnier. Holà ! que je vous plains de manquer une si belle foire, notre Sendric, et comme cette journée vous sera longue ! Les voilà donc tous partis, la femme, les enfans, les amis ! Qu’allez-vous devenir ? Tout votre monde dehors, Espérit malade dans son coin, et la vieille tante à garder, une pauvre Laurence moitié sourde, infirme, qui ne sait rien, qui n’a jamais rien vu, que vous avez toujours méprisée ! Ma société ne vous divertira guère, j’imagine. Près de moi, l’ennui vous prend vite ; votre air le dit bien. Comme vous languissez, brave homme ! Hélas ! le chagrin vous mine.

— Ah ! oui, vraiment, dit le Sendric, et la tante reprit, en soupirant comme lui, par manière de condoléance :

— Oh ! cette journée sera longue, bien longue. Oh ! ils ne rentreront pas de si tôt. Dans les foires, on n’a jamais fini ; vous en savez quelque chose, vous qui ne manqueriez pas un marché, si l’on vous laissait faire. Quand vous êtes par chemins, vous vous inquiétez peu de ceux qui sont au village à sécher d’ennui. Vous le voyez main- tenant, lorsqu’on est séparé, le gros chagrin, c’est pour ceux qui restent. A votre tour aujourd’hui ! Il n’est pas mal que vous appreniez par vous-même que la maison n’est pas très gaie pour ceux qu’on y délaisse. Enfin, sans rancune et de bon cœur, je vous offre ma compagnie. Si vous voulez, nous allons profiter de cette matinée pour causer à la douce, comme une paire d’amis, et de tout ce qui vous intéresse. J’en ai long à dire, savez-vous ? Je ne suis pas dans les personnes d’esprit, mais j’ai beaucoup de jugement, et qui m’écoute n’y perd rien. Vous n’avez à pétrir que sur le midi au plus tôt, et réglé comme vous êtes, je sais bien que vous ne changerez pas vos heures. D’ici là, si le languir vous prend, je suis toute à vous. Allons, père Sendric, puisque vous ne savez que faire de votre personne, venez un peu vous asseoir à mes côtés, sur l’escabeau ; nous allons essayer de vous distraire.

Le Sendric lui répondit : — Ce n’est pas le travail qui manque, notre tante. Pour l’heure, je vais vous relever ces fumiers tout au long du mur, sans m’écarter. Quand vous aurez besoin de moi pour vous servir, appelez.

— Oh ! ne vous gênez pas pour moi, dit-elle ; si vous avez à courir dehors, je ne vous retiens pas, vous êtes votre maître ; partez, partez. Vous n’aimez guère votre intérieur, c’est certain, et l’on dirait que cette maison va s’écrouler sur vous, tant vous redoutez d’y entrer. C’est peut-être à cause de moi ; ma présence vous pèse, je le vois bien ; ma société vous déplaît, vous avez une dent contre moi, je le sais, je le sais. Et pourquoi, juste ciel ! Qu’avez-vous à me reprocher ? L’intérêt que je vous porte. J’ai beau chercher, je ne vois pas quel tort j’ai pu vous faire. On vous aura monté contre moi. Je ne sais pas qui vous pousse, mais vous êtes bien mal conseillé. Voyez, voyez ! à présent même, je suis à vous parler raison, et vous ne m’écoutez déjà plus. Vous êtes au supplice, vous voudriez déjà prendre la clef des champs, les pieds vous brûlent ; partez, partez. Qui vous retient ? Laissez-moi dans la solitude et l’abandon ; j’y suis habituée ; un jour de plus ou de moins, je ne compte plus.

— Eh bien ! l’on va rentrer, l’on rentre, dit-il en lançant la fourche sur les fumiers. Me voici. Êtes-vous contente ? Que voulez-vous de moi ?

— Moi ? de vous ? Rien, rien, rien. Si c’est pour moi que vous êtes rentré, vous avez grand tort. Qui vous cherche ? Juste ciel ! qui vous cherche ? Partez, restez, sortez, à votre fantaisie, et que m’importe ? Vous êtes votre maître. Moi, je ne demande rien, je ne veux rien, je n’attends rien, ni de vous ni de personne ; je me suffis. Moi, vous appeler ? Oh ! jamais, jamais, je vous le jure !

Le Sendric s’était mis à ranger et nettoyer la cuisine. — Eh ! là, père Sendric, cria la tante, puisque vous ne savez que faire, venez donc au moins m’enfiler mon aiguille.

Il arriva Lestement et vida l’étui. — A votre plaisir, tante Laurence, pour ces aiguilles, très volontiers ; j’ai bon biais, nous allons vous en piquer une douzaine sur les bras du fauteuil, grandes et petites, prêtes à l’avance. M’y voici !

Les aiguilles enfilées, la tante ne voulut plus coudre. Il lui fallut son tricot, le rouet, la chiffonnière, la quenouille, les vieilles hardes ; à chaque instant, elle changeait d’ouvrage, elle perdait ses ciseaux, son dé, les patrons, le fuseau, l’aune, sa tabatière ; au premier mot, sur un signe, elle était servie à souhait, puis le diligent Sendric reprenait en courant son travail, mais tout aussitôt la tante le détournait du ménage. — Eh ! l’ami ! puisque vous ne faites rien, rendez-moi un service ; soyez bon à quelque chose. Elle lui donnait à dévider de la soie, du fil, du coton, des laines. — Encore cet écheveau ! c’est le dernier. Tout en dévidant nous pourrons causer gentiment, comme de vieux amis. J’en ai long à vous dire, savez-vous ? Et sur quoi donc ? Devinez, devinez donc, je vous le donne en mille. Et par hasard, pourriez-vous me donner des nouvelles d’un père de famille qui va s’enterrer de grandes journées dans un fond de hangar, derrière les caisses, les tonneaux, dans les poutres, dans les planches, sous les tiroirs, sans avertir personne, comme un ours, comme un voleur ? Se cache-t-on pour faire le bien ? Jamais, jamais !

Au bout de quelques minutes, la tante était lassée du dévidage ; elle demandait son chapelet. Le Sendric mit quelque retard à l’apporter ; la tante trépignait. — Ah ! quel malheur ! Il se sera perdu, il est bien perdu. Ne faites pas semblant de le chercher, notre Sendric, vous savez bien que c’est inutile. Qui me prouve que vous ne l’avez pas vous-même donné à détruire à votre Damianet ? Vous n’avez rien à lui refuser. Vous êtes d’une faiblesse ! Père Sendric, vous élevez bien mal vos enfans ; il serait temps de les corriger. Ce Damianet tourne mal ; c’est tout son père. Jamais en place ! Quel touche à tout ! Quel brise-fer ! C’est un furet. Je suis certaine qu’il a gaspillé ce chapelet et qu’il l’aura jeté dans le puits ; rien ne peut le remplacer, je ne l’aurais pas changé contre un chapelet d’or. Qui sait depuis combien de temps il était dans la famille ? Il est connu que nous sommes une des plus anciennes maisons du pays ; depuis des siècles, il y a toujours eu des Sendric maîtres-fourniers, de père en fils. La maison périra avec vous. Vous valez peu : eh bien ! votre Damianet sera pis encore.

Lorsqu’elle eut son chapelet, elle demanda ses Heures. Presque aussitôt elle referma son livre en criant famine. Pour couper court à ces doléances, le Sendric avança de deux heures le diner ; tante Laurence n’avait plus faim. — Eh ! eh ! vous êtes bien pressé, vous ! Il paraît que le chagrin sous aiguise l’appétit. Pour un homme dans l’affliction, vous avez les dents longues, père Sendric. Moi, je ne suis pas comme vous, j’aime une vie réglée pour mes repas comme pour tout ; mais ici je ne suis pas chez moi, et certes on me le fait bien sentir : on me traite comme une enfant, on me change mes heures sans me consulter, de force on voudrait me rompre mes habitudes. À mon âge, c’est mortel. Oh ! les hommes sont trop absolus ; il faudrait toujours faire leurs quatre volontés. Moi, je ne veux plus céder à tous ces caprices, j’y suis décidée. Dînez, dînez sans moi, mangez tout seul, mangez, mangez tout, prenez ma part. Vous êtes affamé comme un loup, et tout ce dîner ne vous pèsera guère ; oh ! je vous donne ma part. Enlevez, enlevez mon couvert. Je n’en suis pas.

— Ni moi non plus, tante Laurence ; à votre moment. — Il reprit la marmite et l’accrocha à la crémaillère, au plus haut cran. — A votre moment, notre tante. Oh ! comme il vous plaira. Rien ne presse, on peut attendre, et le feu n’est pas à la maison. Nous avons nos deux heures devant nous. Je vous donne jusqu’à midi : d’ici là usez du père Sendric à votre idée pour vous servir ; mais à l’Angélus, au coup de la cloche, j’ouvre mon pétrin, je m’y braque, et si vous m’appelez alors, autant vaudrait parler au mur.

Bientôt la marmite fut décrochée de nouveau, puis raccrochée encore, puis encore déposée sur la nappe et rapportée sur les charbons. Tous les quarts d’heure, la tante tombait en défaillance ; à peine servie, elle n’avait plus goût à rien. Enfin elle consentit à se mettre à table ; le Sendric s’occupa d’elle avec toutes sortes de soins, mais pour sa part il ne faisait pas honneur au dîner, et la tante lui cherchait noise pour sa grande sobriété. — La faim vous ravage, et vous vous retenez, je le vois bien ; c’est un air que vous vous donnez devant moi. Forcez-vous donc, père Sendric, et ne vous laissez pas aller ainsi comme un imbécile. On se fait une raison. Mangez, mangez, l’appétit viendra, j’en réponds. Allons, du courage ! Le meilleur temps de la vie, c’est à table. Je sais bien que vous vivez comme un oiseau, mais enfin on ne se nourrit pas de l’air du temps, et pour quelques heures que vous êtes séparé de votre Sendrique, c’est par trop languir. Un jour d’absence, et vous voilà triste et malade à la mort ! C’est ridicule. Que voulez-vous donc qu’on pense de vous ? On en dit déjà bien assez, notre homme ! Si vous saviez comme on vous traite dans le pays ! J’en suis honteuse pour vous, et je ne sais que répondre. Puis-je dire : Non, quand j’entends autour de mes oreilles : Quel grand simple que ce père Sendric ! quel innocent ! Ce n’est pas un homme. Sans sa Damiane il se croit perdu. Qu’elle s’écarte d’une minute, il n’a plus sa tête : il est muet, il est sourd, le voilà dans la lune. Toujours cette Damiane, cette Damiane ! Loin d’elle, vous êtes un corps sans âme.

— Ah ! la Damiane est une maîtresses-femme ! dit le Mitamat en hochant la tête.

— Elle a bien ses vertus, dit la tante.

— Oui, certes, et sur ma foi ! tante Laurence ! A qui le dites-vous ? La Damiane et moi nous sommes comme les deux doigts de la main.

— Et vous ne la valez pas, notre Sendric ; vous ne la vaudrez jamais, entendez-vous ? Dans son petit doigt, elle vous vaut tout entier.

— C’est très certain, notre tante, vrai sur l’honneur ! vous parlez bien. Il n’y a pas deux Damianes au monde ; on irait jusque dans les îles sans trouver sa pareille !

— Oh ! c’est une personne fort méritante. Avec vous, elle a bien eu ses traverses. Si je vous dis tout ce bien d’elle, notre Sendric, ce n’est pas pour vous peiner, croyez-moi ; si je savais vous mortifier, je me tairais sur l’heure.

— Allez, allez toujours ! s’écria le Mitamat, qui ne se lassait jamais d’entendre l’éloge de sa femme. Parlons-en, de cette Sendrique, et jusqu’à demain, si vous voulez. M’y voici. Avancez la marmite : j’ai grand’faim. — Et d’un air réjoui il se servit une pleine écuelle.

En le voyant si bien disposé, la tante reprit avec insistance : — Oui, notre homme, vous avez là une bonne femme ; elle vous est fort attachée, et bien trop. Ah ! si vous saviez comme elle languit quand vous êtes dans vos foires, Juif-Errant ! Maintes fois j’ai connu qu’elle se tenait à quatre pour ne pas pleurer comme une Madeleine.

— Vrai ? dit-il. Ah ! si jamais on m’y reprend à ces foires, que je perde mon nom ! La tante, voilà bien six mois que je n’ai mis les pieds hors de la commune, sinon pour aller au moulin. Ces marchés, ces marchés, c’est fini !

— Dieu le veuille, brave homme, Dieu le veuille ! Suivez toujours mes avis, et vous n’en serez que plus heureux. Croyez-moi, renoncez-y à ces foires ; c’est un gros chagrin pour votre Sendrique. Il serait temps de lui donner un peu de contentement. — Puis elle ajouta finement : — Et d’ailleurs, à quoi bon maintenant tous ces voyages ? Que vous reste-t-il à acheter ? Votre hangar n’est-il pas garni du haut en bas ? On dit que c’est plein comme un œuf. A quoi bon ? Juste ciel ! à quoi bon ? Là, entre nous, brave homme, expliquons-nous donc une bonne fois pour toutes, et puisque nous sommes seuls, profitez-en pour me dire un peu ce qui se passe par là-bas dans ce hangar. Qu’y pouvez-vous faire ? quels sont vos projets ? Parlez, parlez : on ne vous trahira pas.

Sur cette question, le Sendric se leva, l’écuelle aux mains, et d’un trait il avala son assiettée. L’horloge sonnait ; le Sendric était déjà au pétrin. Il ne fallait pas se risquer à l’importuner davantage. Dès qu’il avait les bras dans la farine, ce n’était plus un homme endurant, la tante le savait par expérience ; elle se résigna donc de son mieux, tant qu’elle le vit dans ce feu de travail. Cependant lorsque, après avoir aligné ses pains sur la planche, le Sendric descendit un autre sac et le vida dans la huche pour la seconde fournée, tante Laurence n’y tint plus. Elle s’ennuyait, elle soupirait, geignait, gémissait tristement ; bientôt il lui vint une petite toux d’impatience, aigre et sèche. Dans ses jours d’inquiétude, elle était sujette à ces crises nerveuses. Cette toux était involontaire et n’avait rien de joué, mais la tante n’était pas fâchée qu’on prît pitié d’elle ; l’accès arrivant, elle ne se retint pas, elle y mit beaucoup de bonne volonté, puis elle y aida, puis elle se força un peu, puis davantage, enfin la quinte éclata ; elle toussait à pleins poumons, si bien que le Sendric l’entendit, quoiqu’il râlât et criât très fort de son côté, ainsi que font les mitrons en soulevant leur pâte.

— Ah ! c’est gémir à me fendre le cœur, dit-il ; vous allez rendre l’âme. Par bonheur le feu n’est pas mort ; patience, patience, laissez-moi vous préparer les quatre fleurs et des figues au lait. C’est un velours.

La tante se fit bien prier pour prendre les tisanes ; elle les but lentement, goutte à goutte ; la toux s’étant calmée, elle se plaignit d’un mal qui lui passait dans les reins. — Oh ! si j’avais mes jambes, disait-elle, comme j’irais volontiers vous mettre un peu d’ordre dans votre hangar ! Il n’y a que les femmes pour s’entendre à ranger. Y en a-t-il du remue-ménage par là-bas ! y en a-t-il ! Vous ne devez plus vous y reconnaître. Il paraît que c’est plein partout. Et dans une confusion !

— Et d’où le savez-vous ? dit le Sendric.

— Qui me l’a chanté ? répondit-elle ; mon petit doigt. Il en sait long, très long, et bientôt peut-être serez-vous dans les étonnés. Ah ! vous êtes fin comme l’ambre, mais votre ancienne n’est pas encore dans les innocentes ; tante Laurence en a découvert de belles.

Le Mitamat n’entendait rien de ce petit ramage ; il prépara sa seconde fournée, et quand ce fut fini, il se disposa à sortir. La tante ne le perdait pas de vue. — J’entends une charrette dans la rue, dit-il, ce sont mes soies qui arrivent peut-être ; je vais les peser.

Pendant qu’il montait sur la table pour décrocher la balance romaine, tante Laurence virait son fauteuil et le lançait jusqu’à la porte, en travers pour lui barrer le passage. Il tourna du côté de l’escalier ; cette issue était fermée. — Visage de bois, père Sendric, toc, toc, toc, la serrure est solide. — Elle riait aux larmes, les poings sur les hanches. — Toc, toc, toc, la porte tient bon ; pour l’ouvrir, il vous faudrait faire sauter la gâche. Je vous conseille de chercher la clé. Oh ! je me fais un bon sang, je m’en fais comme une bienheureuse. Cherchez à tous les clous, en haut, en bas, je vous donne jusqu’à Pâques pour la trouver. La clé est dans ma poche ; venez-y voir. Eh bien ! vous n’osez approcher ? Avez-vous peur qu’on ne vous mange ? Arrivez ici, et remettez-moi cette balance sur la cheminée, croyez-moi ; notre charrette ne rentrera que sur le tard, et nous avons tout ce bon temps pour nous conter nos petits secrets, à l’amitié, bien seuls, sans gêne, et tranquilles comme Baptiste. Approchez-vous donc, plus près encore, je suis dure d’oreille.

— Tante Laurence, dit-il, je suis bien inquiet pour nos blés, qui demeurent couchés depuis l’orage ; s’il ne vient pas un bon vent sec pour les relever, c’est encore une moisson perdue. Les biens de la terre en ont de dures à passer. Il faut me laisser sortir, que j’aille voir si le temps tourne au clair.

— Il n’y tourne que trop, notre Sendric, juste ciel ! Je le sens à ces douleurs qui me travaillent. Restez, restez, pas n’est besoin de sortir ; croyez-moi, dans une heure il va se lever une bise à décorner les bœufs. Je m’y connais sans regarder courir les nuages. J’ai des bras et des jambes qui marquent le temps.

II s’approcha d’elle avec empressement : — Ah ! si vous souffrez encore, notre tante, il faut disposer du Sendric, sur ma foi ! Je suis ici pour vous servir.

— Il s’agit bien de mes douleurs ! cria la tante exaspérée. Laissez-moi, vieux brutal, laissez-moi. J’ai mon mal et je patiente. Nous allons nous expliquer, et cette fois, je vous le jure, vous ne me renverrez pas à la semaine des quatre jeudis. Nous allons tirer l’affaire au grand clair. Au fait ! au fait ! Et ce hangar, que s’y passe-t-il ? qu’y faisons-nous ? et ces mécaniques ?

— Mes mécaniques ? dit le Mitamat fort surpris ; quelles mécaniques ? Allons, parlez, parlez ; qu’en savez-vous ?

— Ah ! vous y voilà. Vous m’écoutez maintenant ; c’est fort heureux. La faim fait sortir le loup du bois. Nous avons martel en tête. On vous a mis la puce à l’oreille. Tiens, tiens, vous n’êtes plus sourd ! Il a parlé ! quel miracle ! Eh bien ! méchant sournois, votre secret, qui le tient ? On les connaît, vos mécaniques. Et ces horloges, hein ? vieux renard ! et ces tourne-broches ?

C’était ce qu’elle avait pu imaginer de plus compliqué ; elle n’entrevoyait rien au-delà.

— Des horloges ? dit le Sendric, des tourne-broches ? Moi, je fais des tourne-broches ?

— Eh ! oui, vous en faites. N’essayez pas de jouer au plus fin ; vous êtes pris. Oh ! quel front ! Il n’en convient pas ! Et pas plus tard qu’hier matin, qu’avcz-vous donc fabriqué ? Et l’autre dimanche après vos écritures, vos pattes de mouches ? Hein ? vieux renard ! Des tourne-broches, des tourne-broches ; osez donc le nier !

Le Sendric ne répondait pas ; il s’apprêtait à scier un tronc d’arbre. La tante l’appelait d’une voix câline : — Sendriquet ! Sendriquet ! arrivez donc vous reposer un peu par ici. Laissez-moi ces yeuses ; le bûcher est plein ; rien ne presse, et vous êtes fatigué, peccaïre ! Voulez-vous donc toujours vous abîmer de travail ? Venez, venez vous délasser sur cette chaise, et nous causerons comme une paire d’amis. Ménagez-vous, mon bon. Pour sûr, vous en faites trop. Il y a temps pour tout, notre homme, et si vous forcez la nature, vous ne ferez pas long feu. Avec ça que vous êtes déjà si vaillant ! vous tomberez tout d’un coup, et vous tomberez étique ; c’est comme je vous le dis ; il ne faut pas croire que vous soyez de fer et de bronze, d’autant que pour vous soigner vous n’écoutez personne ; vous prenez un teint vert qui ne me dit rien de bon. Et quels yeux ! quelle voix ! Vous semblez un fantôme ; c’est une pitié ! Jaune comme un coing ! Et maigre ! maigre ! à passer entre les cornes d’une chèvre !

Le Mitamat sciait silencieusement son chêne. Pour le piquer et l’exciter à la riposte, la tante répétait sur tous les tons : — Vous rougissez donc bien de notre métier de fournier ? On dit partout que vous voulez vous mettre horloger. A votre âge, c’est un peu tard pour changer d’état. Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Monsieur méprise ses gens et son village. Monsieur veut être bourgeois dans les villes, la canne à la main. Qui verra rira.

Quoi qu’elle fît, elle ne réussit pas à l’émouvoir. Le Sendric scia toutes ses bûches sans lever la tête, et lorsqu’il les eut empilées, d’une enjambée il vint jusqu’à la porte. — Tante Laurence, peut-on passer maintenant ?

— Non, non, non !

— Très bien, dit-il ; je m’en vas faire une échelle. Voyez-vous ce fagot, notre tante ? J’ai là de quoi tuer le temps jusqu’à la brune, à leur retour. Aussi bien ces barres de saule étaient trop belles pour être mises au four. Quand elles m’auront passé par les mains, ce sera un plaisir. Regardez-moi travailler ; il y en a de plus gauches que moi.

A l’arrivée des gens de la foire, l’échelle était terminée, et le Sendric ratissait, ratissait toujours. La tringle de fer rougissait au feu. tout le fagot était à terre débité en barres, barreaux et planchettes. Il avait disposé toutes ses pièces pour monter des chaises ; il en aurait ajusté des douzaines et des centaines ; il aurait ratissé, ratissé jusqu’à la fin du monde sans que la tante parvînt à lui arracher une seule parole qui eût trait aux machines. Une fois retombé dans son mutisme, il s’y tenait obstinément et durement.

Des scènes comme celle de la Saint-Blaise, dont Espérit avait été le témoin muet et n’avait oublié aucun détail, se renouvelèrent plus d’une fois entre le Mitamat et la tante Laurence, sans que celle-ci pût rien tirer de lui. En public, elle le provoquait par des questions détournées, des railleries, des allusions ; mais le Sendric n’écoutait guère et restait muet. La tante se vengeait en le harcelant de toute manière, même pendant les veillées de la famille. Les soirs de fournée, au départ des pratiques, la tante Laurence éteignait la lampe, et l’on venait travailler dans la cheminée pour ménager l’huile. Si l’on avait soupe, la Damiane allait coucher les enfans. Le Sendric, n’entendant plus de bruit, se croyant seul, rêvait à ses machines. Il restait accroupi sur son banc, les pieds à la crémaillère, dessinant et chiffrant sur les cendres du foyer du bout de son croc de boulanger ; la tante Laurence filait derrière lui, à la clarté du four entrouvert. Souvent, lorsqu’il était bien absorbé dans ses calculs, d’un coup de quenouille elle le décoiffait lestement. — Eh ! pauvre homme, dormez-vous ? Avisez donc votre barrette qui s’en va dans les braises. Réveillez-vous, Jean de la lune ! Le feu tombe, et vous allez manquer cette cuite.


VII.

Marcel ne se lassait pas d’entendre ces histoires que lui racontait Espérit ; il se les faisait répéter bien souvent, longuement, dans les moindres détails ; rien n’était indifférent pour lui dans le récit minutieux de ces petits drames domestiques. De son côté, la tante Laurence lui racontait à sa façon les méfaits du Mitamat ; Marcel l’écoutait avec un vif intérêt. À l’aide de ces récriminations passionnées de la tante tout autant que par les récits sympathiques d’Espérit, avec ses souvenirs personnels ainsi ravivés, éclairés, il reconstruisait dans le passé toute la vie de son père, qu’il avait si peu connu ; il en devinait les souffrances, les angoisses, les illusions, les habitudes, il en pénétrait l’intimité, et toutes les choses dont il avait été témoin dans son enfance s’expliquaient maintenant pour lui d’une façon imprévue. La Damiane reconnut alors que le moment était venu de ne plus rien cacher à Marcel. Jusque-là elle avait été avec lui d’une extrême réserve sur tout ce qui touchait aux dernières anuées du Sendric, à sa fin, aux causes mystérieuses de sa mort. Marcel apprit par elle cette douloureuse histoire, et toute la triste vérité lui fut dévoilée.

Au plus fort de ses embarras d’argent, le Mitamat avait hérité d’un vieil oncle maniaque et soupçonneux qui depuis vingt ans lui fermait sa porte, — un Sendric de Brantes, son plus proche parent, bourrelier très renommé « qui gagnait, disait-on, ce qu’il voulait. » Il lui venait des pratiques des quatre coins de Provence, et souvent même du fond du Dauphiné. « Personne n’avait jamais vu la couleur de son argent. » Tous les deux mois, un revendeur de la ville d’Orange venait l’approvisionner de pains bis achetés à la porte des casernes ; en échange, le vieux Sendric lui réparait ses bricoles. Le bourrelier passait pour très riche, mais on ne lui connaissait ni terres ni rentes, et de sa vie il n’était entré chez les notaires. Il n’en parlait qu’avec horreur quand il lui arrivait de parler, chose rare. Il vivait seul, à l’écart, en compagnie d’un chien très farouche. L’homme et le chien se nourrissaient d’herbages et de vieilles croûtes ; ils avaient pour gîte une baraque en pierres sèches, près du torrent, hors la bourgade. Pans la baraque, pour tout mobilier, un bahut de vieux chêne, massif, plaqué d’ébène, une hache, un fusil, un télescope, des rasoirs, et les outils du métier, les meilleurs, les plus beaux qu’on pût voir, des aciers de prix sortis des fabriques anglaises. A Brantes, on se racontait des histoires étranges sur ce mystérieux bahut qui restait toujours cadenassé. Lorsque des indiscrets s’avisaient de questionner te bourrelier à ce propos, pour toute réponse, il sifflait son dogue ou montrait le fusil. La hache lui servait à fendre les pains de munition durcis et moisis dont il vivait ; avec les rasoirs, il se faisait la barbe deux fois par jour ; enfin il usait du télescope pour consulter les astres tous les soirs, après souper, et le matin, avant de se mettre à la besogne, il se tirait des horoscopes avec un jeu de tarots.

A quatre-vingt-trois ans, il n’avait rien changé à cette vie. Il couchait sur la dure, tout habillé, sans autre lit qu’une méchante paillasse de feuilles, le chien en travers servant d’oreiller. Un matin, on le trouva roide mort sur son grabat, les bras croisés, tête haute, le fusil entre les jambes ; au chevet, le chien hurlant et pleurant son maître. La justice arriva ; on courut au bahut, que l’on croyait rempli d’or ; on n’y vit que des jeux de cartes, des savonnettes, des piles d’almanachs triples liégeois, au nombre de quatre-vingt-trois, et tout autant de Messagers boiteux numérotés et classés par années ; au fond, sous ces liasses, un baril de poudre, le code et des chevrotines. Lorsqu’on voulut retirer le fusil, le dogue fidèle se jeta en avant sur le mort et saisit le canon avec ses dents. Le coup partit et lui brisa la mâchoire : la canardière était chargée comme un tromblon.

On fouilla la paillasse, elle était bourrée de sacs d’écus. La maison fut explorée en tous sens. On s’attendait toujours à trouver d’autres richesses dans quelque cachette, et l’on se rappelait ce discours du bourrelier, qui avait dit un jour à son marchand de pains : « C’est dans mon trésor qu’on verra le testament. » C’était encore une drôlerie de ce vieillard énigmatique, car il avait toute sa fortune dans son grabat, et l’on vida de nouveau le bahut, on secoua les paquets d’almanachs, on renversa tous les tiroirs, sans trouver une seule ligne écrite de la main du défunt. Le bourrelier ne laissant pas de testament, les trésors de la paillasse revenaient de droit au Mitamat. Lorsque cette nouvelle arriva à Seyanne, tout le village fut en émoi. Déjà le Sendric ne passait plus pour fou ; la tante Laurence n’osait plus le brusquer, elle lui parlait avec de grands respects, tout en hasardant quelques conseils sur le gouvernement de cette fortune inespérée, le placement des fonds, les garanties à prendre, la méfiance dont il fallait s’armer contre tout le monde, et surtout contre les amis. — Gare aux emprunteurs, notre Sendric, et gare aux piqueurs d’assiettes ! Oh ! gardons-nous des piqueurs d’assiettes ! — Dans les rues comme à la cuisine, le Mitamat ne rencontrait que des visages sourians ; les petits polissons se rangeaient pour lui céder le haut du pavé, les notables le saluaient courtoisement, les commères lui tiraient des révérences. La tante Laurence prenait sa part de tous ces hommages, il lui en revenait un grand crédit, son cercle de voisines était triplé, on lui faisait une cour assidue, et la Bouillargue, une ancienne ennemie de la vieille femme, n’était pas la moins empressée parmi ces visiteuses. — Ne la croyez pas, disaient les bonnes amies ; elle sèche de jalousie, défiez-vous ! — La tante l’accueillit d’abord très mal ; mais elle fut entourée de tant de prévenances, elle fut si souvent et si adroitement flattée, soignée, cajolée, écoutée à plaisir, qu’elle finit par oublier les vieux griefs, et la Bouillargue, s’étant laissé bien humilier, fut enfin reçue à merci. Cette Bouillargue avait sept filles, laides et méchantes à faire peur. Les aînées passaient leur vie à courir les bals et les promenades, pour se chercher des maris. On les rencontrait partout avec leurs airs précieux et leurs sourires aigres, coquetant de leur mieux, faisant des grâces aux passans. Elles avaient vieilli à ce métier, et leur mère, dépitée, les menaçait souvent de les dépouiller de leurs robes voyantes et de leurs bonnets à dentelles, si les maris n’arrivaient pas. La cinquième et la sixième étaient bossues ; elles tenaient la cuisine et ne portaient que des haillons. La Bouillargue n’avait plus d’espérances que dans la dernière de ses filles, alors âgée de quatre ans : c’était la femme qu’elle destinait à Damianet, et, dans ses rêves d’ambition, elle se ruinait en frais de toilette pour parer ce petit laideron, qu’elle conduisait tous les jours chez les Sendric. Depuis que Damianet était devenu un gros parti, toutes les mères de famille l’avaient pris en vive tendresse ; mais personne ne savait le choyer comme la Bouillargue, qui matin et soir lui bourrait les poches de friandises.

— Je pensais bien que la chance nous viendrait tôt ou tard, disait le Sendric ; le tout est de savoir attendre. On va donc entendre parler de mes mécaniques !

Avec les grandes richesses du bourrelier, il y avait de quoi payer toutes les dettes, prendre les brevets et construire enfin les belles machines projetées, à commencer par ce moulin à vanner le blé dit ventaire, dont le modèle en réduction était exposé sous cloche, à la plus belle place, derrière les étagères du tour. Ce musée secret n’était connu que de la Damiane et d’Espérit. Espérit avait aidé le Sendric dans son travail ; à eux deux ils avaient façonné le chef-d’œuvre avec des planchettes, des bouts de fer-blanc, des tôles et des ressorts de montres. Le petit moulin jouait à ravir. Lorsque le Sendric était bien triste, il venait au hangar, ouvrait la cachette, et, pour se donner du courage, il faisait tourner son petit moulin.

A la levée des scellés, le Mitamat se rendit à Brantes avec l’ami Espérit. La maison du bourrelier avait été mise à sac par les gens de loi ; ils avaient poussé leurs recherches jusqu’au grenier. Tous les placards étaient descellés, pas une cloison, pas un creux qui n’eût été sondé à coups de marteau ; on en retrouvait partout la trace. La cuisine avait été dépavée, les étagères étaient à terre, la paillasse éventrée avait été répandue sur le sol, et les feuilles sèches voltigeaient de tous côtés au milieu de liasses d’almanachs entassées en désordre au fond de la cheminée. Le Mitamat, homme soigneux et méthodique, reprit le classement de ces brochures avec les plus grands soins, dans les règles, année par année, à partir du premier cahier. Dans ces piles d’almanachs, il y avait une dernière liasse, déliée à peine, et que les hommes d’affaires, fatigués, pressés d’en finir, n’avaient feuilletée que du bout des doigts. En dépliant curieusement ces livrets, sans se hâter, page à page, le Sendric découvrit un carré de papier jauni, cacheté à triple cachet, sous la couverture d’un Messager boiteux. Ce chiffon de papier était un testament olographe parfaitement rédigé, écrit séné en lettres menues, d’une main ferme, sans ratures, daté, signé, inattaquable, par lequel le bourrelier instituait héritiers des parens très éloignés, au détriment des Sendric de Seyanne. Ce testament était longuement motivé, il y était parlé très amèrement des utopies du père Sendric, et l’oncle déclarait qu’il ne voulait pas que sa fortune tombât dans les mains d’un lunatique pour être dilapidée en inventions, sornettes, almanachs et visions cornues de Mitamat. L’histoire de l’âne peint était racontée, comme on pense, et dans le plus grand détail ; par surcroît, le Sendric était accusé formellement de chercher le mouvement perpétuel. Cette diatribe se terminait par une facétie d’avare : le bourrelier avait repris la plume pour léguer au Mitamat un petit écu de rente, à la condition expresse qu’il serait fait toutes les années des largesses d’avoine aux ânes du village, le jour de leur fête. Le testateur ajoutait plaisamment que cette fête n’était pas marquée au calendrier, mais que le Mitamat saurait bien la découvrir et la célébrer dignement avec ses pareils. Le Sendric s’empressa de porter ce pamphlet chez le notaire, et tous les projets de machines s’en allèrent à vau-l’eau.

A quelques années de là, il y eut une belle saison de garances et les vers-à-soie firent merveilles ; le Mitamat ne s’étant pas mêlé des ventes, la Damiane put payer toutes les dettes, et comme il lui restait encore quelque argent, elle mit un sac dans la main de son mari. Le bonhomme partit pour Avignon, avec son petit moulin bien entouré de mousseline au fond d’une layette garnie de coton doux. Lorsqu’il arriva dans les ateliers de construction, on lui montra une machine tout à fait semblable à la sienne, déjà en usage depuis six mois et dont on réparait les volans. — Ah ! je suis trahi ! — dit-il. C’était une rencontre malheureuse, voilà tout. Le Sendric n’en voulut rien croire, et n’écoutant plus que sa colère : — Espérit m’a trahi, dit-il, j’aurai son sang !

Comme le Sendric était de nature confiante et loyale, il ne fallut qu’un mot d’Espérit pour le faire revenir de ses injustes soupçons ; mais dans ce premier moment d’aveugle douleur, il aurait accusé la Damiane elle-même, si elle eût été seule dans le secret.

Il prit sa layette et la fracassa contre le mur, puis il l’écrasa dans ses mains avec le petit moulin. Il s’était blessé, et le sang coulait sur ces débris qu’il piétinait avec rage. C’étaient toutes ses illusions, toutes ses espérances qu’il foulait ainsi sous ses pieds, c’était sa vie même. Il traîna encore quelques années, mais à dater de ce jour ce fut un homme fini ; il avait reçu le grand coup.

Le Mitamat s’en retourna au pays, la mort dans l’âme. Il se préparait une grande fête à la boulangerie pour célébrer la prise du brevet. Dans la matinée, on avait convoqué la famille et les amis ; la longue table était dressée au milieu de la cuisine comme pour un jour de Noël. Les convives arrivaient en habit de dimanche, Espérit venait les recevoir et leur donnait une savante explication du ventaire. Personne ne doutait du succès. Qui aurait résisté quand la tante Laurence elle-même s’était laissée séduire ? Au départ du Sendric, la tante avait été mise dans le secret, on l’avait consultée, on avait écouté ses objections, elle avait tenu dans ses mains le petit moulin et l’avait soumis à toute sorte d’expériences ; elle avait vanné des millets, des cendres, du tabac, des fleurs sèches, des sciures de bois, des lupins ; au dernier moment, elle ne voulait plus s’en dessaisir, tant elle se divertissait à tourner la manivelle, à voir sauter les volans et tournoyer les poussières.

La tante Laurence avait pétri de ses mains une grande galette figurant le chef-d’œuvre du Sendric. Cette belle galette, dorée à l’œuf, relevée d’épices et festonnée d’anchoix, s’élevait comme pièce d’honneur sur un socle, au centre du service, entre quatre chandelles de couleur. La tante s’était assise en avant de la table, pour être bien à portée d’entendre les éloges des arrivans qui venaient admirer la galette ; le petit Damian rôdait autour, en ouvrant de grands yeux émerveillés. Il avait une veste neuve tirée d’une vieille culotte de velours, et lorsqu’il avançait les bras entre les assiettes, la tante Laurence était dans les transes ; il lui fallait à la fois surveiller la toilette du neveu et faire politesse aux complimenteurs, deux grands soucis à mener de front ; elle n’y pouvait suffire et perdait la tête. Espérit lui venait en aide et ramenait Damianet près de lui ; il se tenait debout derrière la tante, une baguette à la main. Lorsque les nouveau-venus avaient pris place, Espérit touchait le gâteau du bout de sa baguette et recommençait la démonstration du ventaire. Damianet se faisait un siège entre les jambes du terrailler ; il écoutait de toutes ses oreilles, imitait les gestes et répétait gravement les mots nouveaux qu’il saisissait au vol.

Espérit en était à son sixième discours, lorsque le Sendric parut sur le pas de la porte. Il fut accueilli par un cri de joie ; mais, au lieu d’entrer, il s’arrêta brusquement à la hauteur de l’évier, puis il ouvrit sa veste et sa chemise, saisit à deux mains le sac d’argent et le lança violemment sur la table. La belle galette reçut le choc et fut broyée comme verre.

Le Sendric s’était enfui ; on voulut le suivre, mais il avait tiré la porte derrière lui ; il n’y a pas de fenêtre à la cuisine des Sendric, et pour sortir il fallut remonter au premier étage et de là sauter dans la cour par les lucarnes. On était dans l’obscurité, on se heurtait, on se poussait au bas de l’escalier. La tante Laurence et les enfans criaient. Pendant tout ce tumulte, le Sendric descendit à son hangar et s’y barricada : il ferma à triple tour les casiers, le coffre, les tiroirs et les étagères, et quand tout fut bien cadenassé, il escalada l’appentis, revint par le mur jusqu’à la porte charretière, au-dessus du puits. On le vit alors s’asseoir tranquillement sous l’auvent, retourner ses poches et les vider sur ses genoux. Après avoir compté ses clés, il les examina curieusement, siffla dans les trous, puis les jeta une à une au fond de l’eau.

Le lendemain, il revint à son laboratoire avec des planches qu’il cloua sur toutes les serrures. En scellant le grand coffre aux papiers, il était d’une gaieté sinistre, on eût dit qu’il clouait sa bière. Il ne remit plus les pieds au hangar, et jamais depuis on ne l’entendit parler de machines ; de trafics et de marchés, il n’en fut plus question ; par contre, il devint très mon au travail, il avait perdu toute l’excitation de sa vie, et la paresse le gagnait de jour en jour. Vers les derniers temps, il ne fit plus que languir dans l’insouciance et la fainéantise ; il laissait son ouvrage pour s’en aller vaguer dans les rues, au hasard, en compagnie des chiens errans ; quand les chiens s’arrêtaient, il s’arrêtait ; lorsqu’ils se couchaient au soleil, il s’étendait à terre avec eux. Il ne répondait plus à personne, et rien ne pouvait l’émouvoir, ni les remontrances des gens graves, ni les insultes des petits polissons. Pendant ces trois mois, on le vit passer ainsi de porte en porte, rasant les murs et traînant le pied, chancelant, appesanti, la face engraissée et blême. Sa santé, qui avait résisté aux plus dures fatigues, s’affaissa tout à coup ; il se mit au lit pour ne plus se relever ; il dormait des sommes de trente et quarante heures et se rendormait encore, si bien qu’un jour il ne se réveilla plus, et la mort le prit sans qu’on lui reconnût d’autres maladies que ces lourds sommeils continus.


VIII.

Cette invention du ventaire était la seule que le Sendric eût menée à bonne fin. A sa mort, il ne laissa que des plans et des ébauches absurdes, incompréhensibles au dire des savans qui mirent le nez dans ce fouillis dénotes, de calculs et de dessins empilés au fond du grand coffre. Ces savans avaient été raccolés par l’ami Espérit, qui voulait tirer d’eux un bon témoignage en faveur du Sendric ; c’étaient des géomètres-arpenteurs qui venaient cadastrer le pays, et le terrailleries avait entraînés au hangar en leur annonçant des merveilles. Après dix minutes d’examen, les géomètres se regardèrent en riant, et, laissant là Espérit tout triste et confus, ils retournèrent au cabaret, où les attendait leur collègue Lagardelle. Les hommes compétens s’étaient prononcés, et sur cette décision sans appel il fut bien établi désormais que le Sendric était mitamat, de sorte qu’on put bientôt, sans trop de mauvaise foi, lui contester son chef-d’œuvre, et lorsqu’on vit fonctionner dans le pays les nouveaux moulins à vanner, le Sendric fut accusé de plagiat.

A son retour à Seyanne, Marcel s’empressa d’explorer le coffre aux papiers. Il commença ce dépouillement avec une grande anxiété. Quelle joie ce fut pour lui de découvrir dans les études du Sendric mille preuves d’un génie inventif très original et primesautier ! Les combinaisons et les recherches les plus nouvelles, les plus habiles, s’y rencontraient au milieu des singularités et des inexpériences ; c’étaient à chaque instant des lacunes incroyables ou des superfluités saugrenues que rien ne motivait, et dans ce désordre, dans ce chaos, éclataient très souvent des conceptions hardies, des pressentimens, des divinations étonnantes. Cependant, il faut bien l’avouer à la décharge des gens du cadastre, les erreurs et les étrangetés faisaient masse dans l’œuvre du Sendric, et certes il fallait les yeux d’un fils pour chercher et discerner les idées heureuses disséminées çà et là sous ce terrible fatras. Tantôt il n’y avait d’ingénieux que les détails., les conséquences tirées droit d’un principe erroné, et tantôt, par une contradiction inexplicable, cette logique venait à faire défaut dès que l’idée première était vraie. Parmi ces projets du Mitamat, il y en avait un grand nombre de purement chimériques, et c’étaient les seuls qui fussent clairement et simplement traités, sans surcharges, sans inutilités bizarres ; il n’avait ce grand bon sens que lorsqu’il partait d’une idée fausse, d’une hypothèse en l’air, d’une méprise, et par contre sur les données les plus justes il ne savait que construire d’immenses utopies, si vastes et si touffues, qu’il finissait par s’y perdre lui-même : il n’en avait plus la clé. Il s’égarait dans son œuvre comme dans un labyrinthe, et s’il retrouvait le fil d’Ariane, tout aussitôt le fil lui cassait dans les doigts. C’était son moindre souci ; jamais il ne se croyait en si bon chemin que lorsqu’il était tout à fait dévoyé, et tout gaiement il s’en allait alors trottinant à l’aveuglette d’oisivetés en oisivetés, curieux, rêveur et musard. A chaque instant des imaginations nouvelles se levaient devant lui ; il courait après comme un homme qui poursuivrait son ombre. Ainsi lancé au hasard, il passait à côté des vérités dont il avait eu l’intuition, souvent même il y touchait sans les reconnaître. Il n’avait d’ailleurs ni lois ni principes pour les fixer et les dégager, et celles qu’il rencontrait d’aventure semblaient n’arriver là que pour donner vie aux erreurs, et lui, de confiance, il s’enfonçait plus avant encore, en pleines chimères. Une fois bien engagé dans l’inextricable, enlacé par mille difficultés vaines, il ne songeait plus qu’à raccorder entre elles toutes ces billevesées, à les assortir et les agencer finement, industrieusement, et loin de simplifier, il subtilisait à plaisir ; il compliquait, compliquait de plus belle, et toutes ces complications s’emmêlant, s’enchevêtrant, il les enjolivait encore de toute sorte de fariboles.

Ces côtés ridicules des plans du Mitamat étaient traités avec le même soin que les excellens, d’une main reposée, satisfaite, avec un amour infini. Vraie ou fausse, toute combinaison inusitée, imprévue, qui venait s’offrir, le séduisait par sa seule nouveauté ; il accueillait avec une égale complaisance le bon et le mauvais, l’inutile et le nécessaire ; sottises, balivernes ou divinations de génie se rencontraient et vivaient pêle-mêle dans son esprit, sans trouble, sans lutte, en amitié parfaite, sur le pied d’égalité. Et le plus singulier dans tout ceci, c’est que, n’étant jamais mécontent de ses essais, jamais pourtant il n’en voyait la fin. Sa pensée ne pouvait s’arrêter à des formes définitives ; tous les jours il recommençait à nouveau et sans la moindre inquiétude, sans que jamais son inspiration vînt à languir, et jamais il ne se lassait de puiser à cette source intarissable des songeries. Nul doute, nulle hésitation, partant nulle certitude ; ni parti pris, ni décision, un quiétisme incurable : aussi jamais de refontes hardies, jamais les franches reprises, l’âpre travail, l’élan joyeux du dernier effort, le coup de griffe, le cri de victoire. Amoureux de soi-même, possédé par tous ses caprices et leur appartenant tout entier, il errait à loisir dans ses projets inachevés, à la merci d’une fantaisie vaine, captif et charmé, épris d’illusions, heureux de vivre dans l’inconscience et dans le rêve.

Marcel rentrait résolument dans cette œuvre confuse ; il en détachait vivement les parties excellentes ; il les faisait ressortir sur ce fonds de choses vagues et d’incohérences où s’était perdu l’esprit nonchalant du Sendric ; il les saisissait, il les dégageait avec la clairvoyance et la dextérité d’un esprit radical et libre, très exercé d’ailleurs au maniement des sciences ; sans parler de toutes les ressources qu’il tirait de ses études, par lui-même, par la franchise et la décision de sa nature, il était très apte à reprendre les tentatives du Sendric, à tirer du chaos tous ces germes d’inventions, à les appeler à la vie, à la lumière. Il avait ce qui toujours avait manqué au Mitamat : il avait la passion, la véhémence, l’élan de jeunesse.

Le jeune Sendric avait pour ambition de réaliser un jour les œuvres de son père, de le continuer, de relever ainsi la mémoire de ce chercheur malheureux, en son vivant conspué, baffoué, et que les moqueries populaires poursuivaient encore au-delà du tombeau. Ses études étaient dirigées dans ce sens ; il y consacrait tout le temps que ne réclamaient pas les travaux de la maison, et en reprenant ainsi les conceptions avortées de son père pour les animer et les raviver, il se faisait une loi de ne modifier en rien les plans primitifs dont il pouvait tirer quelque parti : il s’attachait à les développer très rigoureusement, et partant de ce point où le projet déviait, détruisant toutes les inutilités qu’il rencontrait devant lui, il s’efforçait de poursuivre l’invention sur ses données premières, en innovant le moins possible, afin que tout l’honneur du succès pût remonter au vieux Sendric.

La Damiane s’associait aux espérances de Marcel. Seule, elle avait défendu le Mitamat contre les gens de la famille et du village. Sans croire précisément à son génie inventif, elle avait toujours compris qu’il y avait là quelque chose à respecter. Elle n’avait rappelé Marcel qu’à la dernière extrémité. La tante Laurence, toujours mécontente, murmurait dans son coin que c’était un grand crime d’avoir retiré Marcel des écoles, qu’il aurait mieux valu vendre le four et le champ. La tante Laurence était tout à fait ralliée aux mécaniques, elle en donnait de très singulières explications toutes les fois qu’elle réunissait sa société, et si quelques commères s’étaient avisées de rire de la mathématique devant la tante Laurence, tante Laurence aurait cassé sa quenouille sur la tête des frondeuses. Tante Laurence n’avait pour Marcel que des tendresses, et le gros de ses humeurs retombait sur Damianet, qui commençait à se faire grand et mutin. Elle, si économe, si avare, elle trouvait qu’on n’en faisait jamais assez pour Marcel, et, chose inouïe à Seyanne, elle parlait d’envoyer tous les jours à la boucherie ou chez le marchand de morue ; pour son neveu, elle aurait ruiné la maison. À table, elle lui servait des plats choisis préparés pour lui seul, et prenant des airs dégoûtés : — Tire-toi de là ! disait-elle ; Marcel, cela ne vaut rien pour nous : tante Laurence, tante Laurence se fait bien difficile ; mais à ton âge il faut être dur pour soi, on mangerait des cailloux. — Les premiers jours, il n’avait rien dit dans la crainte de l’offenser, et la tante riait sous cape, convaincue qu’il ne se doutait de rien ; mais bientôt on comprit qu’il était très décidé à se contenter du maigre ordinaire de la famille. Alors il fallut inventer toute sorte de ruses pour lui faire accepter malgré lui quelque bien-être, sans qu’il s’aperçût des grandes privations qu’on s’imposait. Ainsi l’on changeait l’heure des repas en commun sans avertir Marcel, afin qu’il pût être servi à part comme par mégarde, et la tante, l’appelant à l’improviste, lui criait : — Marcel, Marcel, descends donc, arrive ! Nous avons fini. Voilà le restant de notre diner ; tant pis pour toi. Pourquoi es-tu en retard ? nous avons pris le meilleur ; aux derniers, les dents longues ! — C’étaient tous les jours mensonges de cette force, et si Marcel, devinant la ruse, se levait de table sans vouloir toucher à ce dîner réservé, tante Laurence feignait de se méprendre sur la cause de ce refus, elle jouait l’indignation. — Ah ! tu nous méprises, disait-elle ; tu ne veux pas de nos restes ! Oh ! mange donc, ou je croirais que tu veux me faire un affront.

On avait disposé à l’usage de Marcel la seule pièce un peu habitable qu’il y eût dans la maison : c’était une petite chambre tout à fait isolée, au premier étage d’une vieille tour du rempart, et qu’on avait blanchie à neuf, parquetée, décorée avec soin, garnie de fleurs, ornée à grands frais. Tout le luxe de cette pauvre maison était là, et quel luxe ! Quelques vieux meubles rongés des vers, mais bien vernis, bien cirés, et qu’on avait retirés des autres pièces. La tante, la mère, les cousines s’étaient dépouillées des choses les plus nécessaires, et toutes s’étaient dépouillées avec joie. Et cependant quel sacrifice pour la tante Laurence de renoncer à la jouissance de cette fameuse commode disloquée, ornée d’un dessus de marbre griotte, et dont elle se faisait une si haute idée !

— Notre Marcel sera là comme un prince, disaient la tante et les cousines. Ces discours n’avaient rien d’exagéré chez des gens qui ne connaissaient rien de plus beau que la Pioline, et qui tenaient cette bicoque pour la plus magnifique, la plus somptueuse des résidences.

Le matin, à son lever, la tante se faisait porter dans la chambre de Marcel pour tout y mettre en ordre et surveiller le ménage ; on cirait le parquet sous ses yeux, et de ses mains elle fourbissait elle-même les cuivres des chenets et de la belle commode. Il fallait voir avec quel respect, quel orgueil elle époussetait les livres de son neveu Marcel, elle qui du temps de Sendric jetait à terre et poussait du pied les bouquins et les paperasses qui traînaient sur les tables. Puis, lorsque Marcel remontait à son cabinet de travail, tante Laurence roulait son fauteuil à l’entrée de l’escalier, et, se plaçant en sentinelle devant la porte, elle barrait le passage aux visiteurs importuns. C’était encore elle qui faisait la police dans la maison pour imposer silence aux tapageurs. Quelle belle occasion de quereller les chères amies et de gourmander le bruyant Damianet ! Elle criait à tue-tête qu’il fallait se taire ; on lui ripostait du même ton.

Dans tout le village, Marcel rencontrait autour de lui les mêmes amitiés ; ces moqueurs acharnés qui avaient persécuté si cruellement Sendric n’éprouvaient pour son fils que sympathie et bienveillance. Les dernières années du Mitamat avaient été très malheureuses ; vers la fin surtout, les hostilités, les malveillances populaires s’étaient changées en haines ; le Mitamat était exécré. Personne n’excita jamais au même degré que lui cette révolte, cette férocité du bon sens public bravé, irrité par l’entêtement d’un maniaque incorrigible. Ces violentes et légitimes préventions de la pratique, de la routine contre l’innovation qui n’a pas fait ses preuves de vie, ces antipathies, ces colères, il semblait prendre plaisir à les exaspérer encore par son obstination douce, calme, invincible. Aux champs, au moulin, aux ateliers, toutes les fois qu’il se trouvait en rapport avec des paysans et des ouvriers, il prenait leurs outils, et, les examinant en connaisseur, souvent il lui arrivait de dire : — Voilà qui fera du bon bois de chauffage, et tous ces bouts de fer retourneront à la forge ! — Oh ! oh ! les pauvres cultures ! — Quelles machines ! — Et d’autres propos sur ce ton. D’autres fois il se contentait de sourire, mais d’un sourire si méprisant qu’il mettait en fureur les plus pacifiques, et ce qu’on lui pardonnait le moins, c’était ce dédain si naïf, si naturel ; on ne voyait plus en lui qu’un vaniteux méchant, passionné pour le mal, un trouble-chrétiens, un porte-guignon. Si quelque malheur survenait aux moissons, aux fruitiers, aux vignes, pour les sécheresses comme pour les gelées, les grêles, les orages, on accusait le Mitamat ; le Mitamat avait jeté un sort sur les terres. Sans ce grand respect qu’inspirait la Damiane, l’animosité populaire aurait été très loin contre le Mitamat et contre toute sa famille ; Espérit lui-même était très mal vu pour sa fidélité au Sendric.

Marcel désarmait toutes ces inimitiés ; au village comme dans la famille, il était aimé ; on avait foi en lui ; il ramenait la joie et la confiance dans cette maison désolée des Sendric ; il était l’espérance ; il portait en lui les dons heureux, la chance nouvelle, et comme une grâce de jeunesse, un charme, une bonne fortune qui conjurait les destins contraires ; il avait une étoile. D’un mouvement naturel, tous les cœurs venaient à lui. Personne dans Seyanne qui ne prît l’intérêt le plus vif aux études de Marcel. Comment dire leur bon vouloir à tous, leur amitié fraternelle ? Si on les eût laissés faire, ils se seraient distribué entre eux tout l’ouvrage de la boulangerie. Un matin, comme Marcel allait au labour avec son bœuf, il trouva la terre toute remuée de frais ; les sillons ouverts fumaient au soleil. Pendant la nuit, les garçons du voisinage étaient venus défoncer ce champ au clair de lune ; les pierres et les herbes étaient empilées au bord du fossé. Le bœuf s’étant mis à brouter sur ces tas : — Voilà son travail pour aujourd’hui, dit un berger qui ramenait les charrues. Sendriquet, retourne à tes livres, ton Bannarut se fait vieux, laisse-lui sa franche journée dans ces herbages.

Au bois, à l’aire, dans la cour, au moulin, dès qu’il était chargé de travail, les plus malotrus du village s’empressaient de lui venir en aide. Il y en avait qui lui arrachaient violemment la hache ou la pelle des mains, et qui de force se mettaient à sa besogne ; d’autres lui faisaient craquer les poignets et les retenaient dans leurs doigts serrés comme des étaux : — Sendriquet, tire-toi de là avec tes mains blanches ! — Et d’autres, en montrant leurs bras nus : — Touche ce nerf, dur comme pierre ! — Ou bien encore : — Notre Marcel, renverse donc comme moi cette charrette d’un coup d’épaule ! c’est plus lourd que tes livres ! — Vois comme je te charge tes sacs ! Il faut les monter jusqu’au grenier en battant des entrechats. Eh ! l’ami, ce n’est pas une plume !

Ces défis, ces bravades d’hercules n’avaient rien de méprisant, loin de là. Sous des formes grossières, c’était un sincère hommage rendu au travail de l’esprit. Ces souleveurs de quintaux, ces fanfarons des chantiers et des carrières qui portaient des blocs à bras tendu et qui jonglaient avec des solives et des échelles, tous ces héros de la force brutale venaient abaisser leur jactance auprès du petit Marcel, du petit Sendric, Marcellet, Sendriquet. Dans leurs bouches, ces diminutifs prenaient un sens tout affectueux ; on lui savait gré de sa faiblesse physique ; on l’exagérait à plaisir, et la force ne s’étalait ainsi que pour dire : « Nous sommes le secours et la protection ; laisse-nous ces durs labeurs, c’est bon pour nous. Pour nous, c’est un jeu, et notre Marcel a mieux à faire. Sendriquet, retourne à tes livres. »

A la première aube, quand les troupeaux sortaient des étables, les bergers qui s’en allaient à la montagne s’arrêtaient au pied de la tour où logeait Marcel ; la lampe du jeune savant brillait à la fenêtre, et jetait ses lueurs, comme une étoile du matin, sur cette route sombre. — Voilà notre Marcel à ses livres, disaient les bergers. Salut, Marcel ! adieu et bon courage ! — Bon courage, Marcel ! ce cri était dans tous les cœurs. On attendait de Marcel des merveilles, on rêvait pour lui des succès éclatans ; c’était l’enfant du pays, l’honneur de la commune, ils l’avaient adopté, ils avaient foi en lui ; ils mettaient en lui leur orgueil, et franchement, naïvement, sans arrière-pensées jalouses ; c’était une fraternité vraie, une amitié généreuse, quelque chose de semblable au désintéressement si chrétien de ces vieux soldats résignés à l’obscurité, inconnus après vingt batailles, et dont les âmes libres d’envie tressaillent quand la gloire vient prendre par la main leur jeune capitaine. Ils avaient bien compris à quel point Marcel était resté en union avec eux, par quelles attaches vives il tenait au pays. A son retour au village, après quatre ans d’absence, quelles émotions tendres et pures le remuèrent au plus profond de l’âme, quand il entendit de loin les sonneries du clocher de Seyanne ! Il traversait le cimetière, lorsque tout à coup les carillons reprirent à pleines volées ; c’était un jour de Pâques, jour de triomphe et d’allégresse au ciel et sur la terre. Que de choses lui dirent alors ces cloches du pays ! Et, comme ces cloches qui chantaient pour lui, les amis, la famille, l’église, toutes les voix du foyer pouvaient lui redire : « Tu nous reviens tel que tu es parti, le cœur fidèle et jeune ; entre nous, rien n’est rompu ; ainsi que nous t’aimons, tu nous aimes, et tes pas ne sont pas ceux d’un étranger sur cette terre où dorment les ancêtres ! »