Le Meneur de loups/Chapitre 10

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Michel Lévy frères (p. 135-145).


X

le bailli magloire


Ce fut dans ces dispositions aventureuses que Thibault, sans s’être encore arrêté à rien, passa les derniers jours de l’année et entra dans l’année nouvelle.

Seulement, songeant sans doute aux dépenses qu’amène pour chacun le bienheureux jour de l’an, il avait, au fur et à mesure qu’il s’était approché de ce terrible passage d’une année à l’autre, exigé de ses pourvoyeurs double ration de gibier, dont naturellement il avait tiré double profit chez l’aubergiste de la Boule-d’or.

De sorte que, à part une mèche de cheveux rouges d’un volume assez inquiétant, Thibault entrait matériellement dans l’année en meilleures conditions qu’il n’avait jamais été.

Remarquez que nous disons matériellement et non spirituellement ; car, si le corps paraissait en bon état, l’âme était cruellement compromise.

Mais le corps était bien couvert, et dans les poches de la veste sonnaient gaillardement une dizaine d’écus.

Thibault, ainsi costumé et accompagné de cette musique argentine, avait l’air, non plus d’un ouvrier sabotier, mais d’un métayer à son aise, ou même d’un bon bourgeois qui exerce un état peut-être, mais pour son plaisir.

C’était avec cette apparence que Thibault s’était rendu à une de ces solennités villageoises qui sont les fêtes de la province.

On pêchait les magnifiques étangs du Berval et de Poudron.

La pêche d’un étang est une grande affaire pour le propriétaire ou le fermier, sans compter que c’est un grand plaisir pour les spectateurs.

Aussi les pêches sont-elles affichées un mois à l’avance, et vient-on à une belle pêche de dix lieues à la ronde.

Et, par ce mot pêche, que ceux de nos lecteurs non habitués aux us et coutumes de la province n’aillent pas croire qu’il s’agit d’une pêche à la ligne avec l’asticot, le ver rouge ou le blé parfumé, ou d’une pêche à la ligne de fond, à l’épervier ou au verveux ; non pas, il s’agit de vider parfois un étang de trois quarts de lieue ou d’une lieue de long, et cela depuis le plus gros brochet jusqu’à la plus petite ablette.

Voici comment la chose se pratique.

Il n’y a, selon toute probabilité, pas un de nos lecteurs qui n’ait vu un étang.

Tout étang a deux issues : celle par laquelle l’eau entre, et celle par laquelle l’eau sort.

Celle par laquelle l’eau entre n’a pas de nom ; celle par laquelle elle sort s’appelle la bonde. C’est à la bonde que se fait la pêche.

L’eau, en sortant de la bonde, tombe dans un vaste réservoir d’où elle s’échappe à travers les mailles d’un vigoureux filet. L’eau sort, mais le poisson reste.

On sait combien de jours il faut pour vider un étang.

On ne convoque donc les curieux et les amateurs que pour le deuxième, troisième ou quatrième jour, selon le volume d’eau que l’étang doit dégorger avant d’arriver au dénouement.

Le dénouement, c’est l’apparition du poisson à la bonde.

À l’heure de la convocation à la pêche d’un étang il y a, selon l’étendue et l’importance de cet étang, une foule comparativement aussi considérable et, comparativement toujours, aussi élégante qu’aux courses du Champ-de-Mars ou de Chantilly, quand doivent courir les chevaux et les jockeys de renom.

Seulement, on n’assiste pas au spectacle dans des tribunes ou en voiture.

Non, chacun vient comme il veut ou comme il peut, en cabriolet, en char à bancs, en phaéton, en charrette, à cheval, à âne ; puis, une fois arrivé – à part le respect qu’on a toujours dans les pays les moins civilisés pour les autorités –, chacun se place selon le moment de son arrivée ou selon la force de ses coudes, et le mouvement plus ou moins accentué de ses hanches.

Seulement, une espèce de treillage solidement établi empêche les spectateurs de tomber dans le réservoir.

On comprend, à la teinte et à l’odeur de l’eau, si le poisson approche.

Tout spectacle a son inconvénient. À l’Opéra, plus la réunion est belle et nombreuse, plus on respire d’acide carbonique. À la pêche d’un étang, plus le moment intéressant approche, plus on respire d’azote.

D’abord, au moment où l’on ouvre la bonde, l’eau vient belle, pure et légèrement teintée de vert, comme l’eau d’un ruisseau.

C’est la couche supérieure qui, entraînée par son poids, se présente la première.

Puis l’eau, peu à peu, perd de sa transparence et se teinte de gris.

C’est la seconde couche qui se vide à son tour, et, de temps en temps, au milieu de cette seconde couche et à mesure que la teinte se fonce, apparaît un éclair d’argent.

C’est un poisson de trop petite taille qui, n’ayant pas su résister au courant, apparaît en éclaireur.

Celui-là, on ne se donne pas même la peine de le ramasser, on le laisse tranquillement faire, à nu, et en cherchant quelques-unes des petites flaques d’eau qui stagnent au fond du réservoir, ces sortes de cabrioles que les saltimbanques appellent pittoresquement des sauts de carpe.

Puis vient l’eau noire :

C’est le quatrième acte, c’est-à-dire la péripétie.

Instinctivement, le poisson, selon ses forces, résiste à ce courant inusité qui l’entraîne ; rien ne lui a dit que le courant est un danger, mais il le devine.

Aussi, chacun remonte de son mieux le courant.

Le brochet nage côte à côte avec la carpe qu’il poursuivait la veille et qu’il empêchait de trop engraisser ; sans lui chercher dispute, la perche chemine avec la tanche, et ne songe même pas à mordre dans cette chair dont elle est si friande.

C’est ainsi que, dans une même fosse creusée pour prendre du gibier, des Arabes trouvent parfois confondus gazelles et chacals, antilopes et hyènes, et les hyènes et les chacals sont devenus aussi doux et aussi tremblants que les gazelles et les antilopes.

Mais enfin les forces des lutteurs s’épuisent.

Les éclaireurs que nous avons signalés tout à l’heure deviennent plus fréquents ; la taille des poissons commence à devenir respectable, et la preuve leur est donnée par les ramasseurs du cas qu’on fait d’eux.

Ces ramasseurs sont des hommes en simple pantalon de toile et en simple chemise de coton.

Les jambes du pantalon sont relevées jusqu’au haut des cuisses, les manches de la chemise sont retroussées jusqu’au haut de l’épaule.

Ils entassent le poisson dans des corbeilles.

Celui qui doit être vendu vivant ou conservé pour le repeuplement de l’étang est transvasé dans des réservoirs.

Celui qui est condamné à mort est tout simplement étendu sur la prairie.

Le même jour, il sera vendu.

Au fur et à mesure que le poisson abonde, les cris de joie des spectateurs augmentent.

Car ces spectateurs-là ne sont pas comme les spectateurs de nos théâtres.

Ils ne viennent point pour refouler leurs sensations et avoir le bon goût de paraître indifférents.

Non, ils viennent pour s’amuser, et, à chaque belle tanche, à chaque belle carpe, à chaque beau brochet, ils applaudissent bravement, franchement, joyeusement.

De même que, dans une revue bien ordonnée, chaque corps défile l’un après l’autre et se présente selon son poids, si la chose peut se dire, légers tirailleurs en tête, dragons respectables au centre, pesants cuirassiers et lourds artilleurs en queue, ainsi défilent les différentes espèces de poissons.

Les plus petits, c’est-à-dire les plus faibles, les premiers.

Les plus gros, c’est-à-dire les plus forts, les derniers.

Enfin, à un moment donné, l’eau semble se tarir.

Le passage est littéralement obstrué par la réserve, c’est-à-dire par tous les gros bonnets de l’étang.

Les ramasseurs luttent avec de véritables monstres.

C’est le dénouement.

C’est l’heure des applaudissements, c’est le moment des bravos !

Enfin, le spectacle terminé, on va voir les acteurs.

Les acteurs sont en train de se pâmer sur l’herbe de la prairie.

Une partie reprend ses forces dans des courants d’eau.

Vous cherchez les anguilles ; vous demandez où sont les anguilles.

On vous montre alors trois ou quatre anguilles grosses comme le pouce et longues comme la moitié du bras.

C’est que les anguilles, grâce à leur structure, ont, momentanément du moins, échappé au carnage universel.

Les anguilles ont piqué une tête dans la vase et ont disparu.

C’est pour cela que vous voyez des hommes armés de fusils se promener sur les rives de l’étang, et que, de temps en temps, vous entendez une détonation.

Si vous demandez :

– Qu’est-ce que ce coup de fusil ?

On vous répond :

– C’est pour faire sortir les anguilles.

Maintenant, pourquoi les anguilles sortent-elles de la vase aux coups de fusil ? Pourquoi gagnent-elles les ruisseaux qui continuent de sillonner le fond de l’étang ? Pourquoi, enfin, étant en sûreté au fond de la vase, comme tant de gens de notre connaissance qui ont le bon esprit d’y rester, pourquoi n’y restent-elles pas au lieu d’aller regagner ce ruisseau qui les entraîne avec son cours et finit par les reconduire au réservoir, c’est-à-dire à la fosse commune.

Rien de plus facile au Collège de France que de répondre à cette question, maintenant qu’il est en relation directe avec les poissons.

Je pose donc la question aux savants. Les coups de fusil ne seraient-ils pas un préjugé, et n’arrive-t-il point tout simplement ceci :

C’est que la boue, liquide d’abord, dans laquelle s’est réfugiée l’anguille, se séchant peu à peu, comme une éponge que l’on presse, devient peu à peu inhabitable pour elle, et qu’elle est, au bout du compte, obligée de chercher son élément naturel, l’eau.

Une fois l’eau trouvée, elle est perdue.

Ce n’est que le cinquième ou sixième jour, après l’étang vidé, que l’on met la main sur les anguilles.

C’était donc à une fête semblable qu’était conviée toute la société de Villers-Cotterêts, de Crespy, de Mont-Gobert et des villages environnants. Thibault s’y rendit comme les autres.

Thibault ne travaillait plus ; il trouvait plus simple de faire travailler ses loups pour lui.

D’ouvrier, Thibault s’était fait bourgeois.

Il ne lui restait plus qu’à se faire, de bourgeois, gentilhomme. Il y comptait bien.

Thibault n’était pas homme à se tenir derrière les autres.

Aussi commença-t-il à jouer des bras et des jambes pour se faire une place au premier rang.

En exécutant cette manœuvre, il froissa la robe d’une grande et belle femme près de laquelle il essayait de s’installer.

La dame tenait à ses hardes ; puis sans doute avait-elle l’habitude du commandement, ce qui donne naturellement celle du dédain ; car, se retournant et voyant qui la froissait, elle laissa échapper le mot manant.

Mais, malgré sa grossièreté, le mot était dit par une si belle bouche, la dame était si jolie, sa colère momentanée contrastait si vilainement avec le charme de ses traits, que Thibault, au lieu de répondre par quelque épithète de même calibre et même d’un calibre supérieur, se contenta de se reculer en balbutiant une manière d’excuse.

On a beau dire, de toutes les aristocraties, la première est encore celle de la beauté.

Supposez la femme vieille et laide ; eût-elle été marquise, Thibault l’eût tout au moins appelée drôlesse.

Puis, aussi, peut-être l’esprit de Thibault fut-il distrait par l’aspect de l’étrange personnage qui servait de cavalier à la dame.

C’était un gros bonhomme d’une soixantaine d’années, tout vêtu de noir et d’une propreté éblouissante ; mais si petit, si petit, qu’à peine sa tête allait-elle au coude de la dame, et que, comme elle n’eût pu prendre son bras sans se mettre à la torture, elle se contentait de s’appuyer majestueusement sur son épaule.

On eût dit, à la voir ainsi, une Cybèle antique appuyée sur un poussah moderne.

Mais quel charmant poussah avec ses courtes jambes, son abdomen crevant ses chausses et retombant sur ses genoux, ses petits bras gros et rondelets, ses mains blanches sous la dentelle, sa tête rubiconde et grassouillette, bien peignée, bien poudrée, bien frisée, avec sa petite queue qui, à chaque mouvement qu’elle faisait, jouait dans son catogan sur le collet de son habit !

On eût dit un de ces scarabées noirs dont la carapace est si peu en harmonie avec les jambes, qu’ils semblent rouler plutôt que marcher.

Et, avec tout cela, sa figure était si joviale, ses yeux à fleur de tête respiraient une telle bonté, que l’on se sentait sympathiquement entraîné vers lui ; car l’on devinait que le cher petit bonhomme était trop occupé à se donner, par tous les moyens possibles, du temps agréable à lui-même, pour chercher noise à cet être vague et indéterminé qu’on appelle le prochain.

Aussi, en entendant sa compagne malmener si cavalièrement Thibault, le gros petit bonhomme sembla-t-il au désespoir.

– Tout beau, madame Magloire ! tout beau, madame la baillive ! dit-il, trouvant moyen, en ce peu de mots, d’apprendre à ses voisins son nom et sa qualité ; tout beau ! car vous venez de dire un bien vilain mot à un pauvre garçon qui est plus chagrin que vous de cet accident.

– Eh bien, mais, monsieur Magloire, répondit la dame, ne faudrait-il pas que je le remerciasse de ce qu’il a si bien fripé mon bel ajustement de damas bleu, que le voici maintenant tout gâté, sans compter qu’il m’a marché sur le petit doigt.

– Je vous prie de me pardonner ma maladresse, noble dame, répliqua Thibault. Lorsque vous vous êtes retournée, votre miraculeux visage m’a ébloui comme un rayon de soleil de mai, et je n’ai plus vu où je mettais le pied.

C’était là un compliment assez coquettement tourné pour un homme qui, depuis trois mois, faisait d’une douzaine de loups sa société habituelle.

Et cependant il ne produisit qu’un médiocre effet sur la belle dame, car elle ne répondit que par une petite moue dédaigneuse.

C’est que, malgré la décence du costume de Thibault, elle avait jugé sa qualité avec le tact étrange que possèdent à cet endroit les femmes de toutes conditions.

Le gros petit bonhomme fut plus indulgent, car il frappa bruyamment l’une contre l’autre ses mains bouffies, que la pose prise par sa femme lui laissait complètement libres.

– Ah ! bravo ! dit-il, bravo ! voilà qui est touché juste, monsieur ; vous êtes un garçon d’esprit, et me semblez avoir étudié la façon dont on parle aux femmes. Ma mie, j’espère que vous avez apprécié comme moi le compliment, et que, pour prouver à monsieur qu’en vrais chrétiens que nous sommes, nous ne lui gardons pas rancune, s’il est des environs, et si cela ne le dérange pas trop de sa route, il nous accompagnera au logis, où nous humerons ensemble une vieille bouteille que Perrine ira chercher derrière les fagots.

– Oh ! je vous reconnais bien là, maître Népomucène ; tous moyens vous sont bons pour choquer les gobelets, et, lorsque les occasions vous manquent, vous êtes fort habile à les dénicher, n’importe où. Vous savez cependant, monsieur Magloire, que le docteur vous a expressément défendu de boire entre vos repas.

– C’est vrai, madame la baillive, fit maître Népomucène ; mais il ne m’a pas défendu de faire une politesse à un charmant garçon tel que monsieur me paraît être. Soyez donc clémente, Suzanne ; quittez cette mine bourrue qui vous va si mal. Par le sang-diable ! madame, qui ne vous connaît pas croirait, à vous entendre, que nous en sommes à une robe près. Eh bien, pour prouver à monsieur le contraire, si vous obtenez de lui qu’il nous accompagne au logis, je vais vous bailler, en rentrant, de quoi acheter ce bel accoutrement de lampas que vous souhaitez depuis si longtemps.

Cette promesse eut un effet magique. Elle adoucit subitement la colère de dame Magloire, et, comme la pêche tirait vers sa fin, elle accepta d’un air moins revêche le bras que Thibault lui présentait fort gauchement, nous devons l’avouer.

Quant à celui-ci, tout émerveillé de la beauté de la dame, jugeant, d’après les quelques mots qui étaient échappés à elle et son mari, qu’elle était la femme d’un magistrat, il fendit fièrement la foule, marchant la tête haute et d’un air aussi déterminé que s’il allait à la conquête de la Toison d’or.

En effet, il songeait, lui, le fiancé de la pauvre Agnelette, lui, l’amoureux éconduit de la belle meunière, il songeait non seulement à tout le plaisir, mais encore à tout l’orgueil qui lui reviendrait d’être aimé d’une baillive, et tout le parti qu’il y aurait à tirer d’une bonne fortune si désirée et si inattendue.

Or, comme, de son côté, dame Magloire était non seulement fort rêveuse, mais fort distraite, regardant à droite et à gauche, devant et derrière, comme si elle cherchait quelqu’un, la conversation eût été assez languissante durant tout le chemin, si l’excellent petit bonhomme, en trottinant tantôt du côté de Thibault, tantôt du côté de Suzanne, et en se dodelinant comme un canard qui revient des champs la panse pleine, n’en eût fait à peu près tous les frais.

Thibault calculant, la baillive rêvant, le bailli trottinant, parlant et s’essuyant le front avec un fin mouchoir de batiste, on arriva au village d’Erneville, distant d’un peu plus d’une demi-lieue des étangs de Poudron.

C’était dans ce charmant petit village, situé entre Haramont et Bonneuil, à quatre ou cinq portées de fusil seulement du château de Vez, demeure du seigneur Jean, que maître Magloire avait le siège de sa magistrature.