Le Meneur de loups/Chapitre 11

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Michel Lévy frères (p. 145-159).


XI

david et goliath


On traversa tout le village et l’on s’arrêta, entre la route de Longpré et d’Haramont, devant une maison de belle apparence.

Le petit bonhomme, galant comme un chevalier français, arrivé à vingt pas de cette maison, prit les devants, monta plus lestement qu’on n’eût pu croire les cinq ou six marches du perron, et, en se haussant sur la pointe des pieds, arriva à atteindre du bout des doigts la sonnette.

Il est vrai que, lorsqu’une fois il la tint, il lui imprima une secousse qui indiquait la rentrée du maître.

C’était en effet, non seulement une rentrée, mais un triomphe. Le bailli ramenait un convive !

Une fille de chambre proprement endimanchée vint ouvrir.

Le bailli lui dit quelques mots tout bas, et Thibault, qui adorait les jolies femmes, mais qui ne détestait pas les bons dîners, crut comprendre que ces quelques mots avaient pour but de recommander le menu à Perrine.

Puis, se retournant :

– Soyez le bienvenu, mon cher hôte, dit le premier, dans la maison du bailli Népomucène Magloire.

Thibault fit respectueusement passer devant lui madame la baillive et fut introduit par le petit homme dans le salon. Là, le sabotier fit une faute.

Encore peu accoutumé au luxe, l’homme de la forêt ne fut point assez adroit pour dissimuler l’admiration que lui causait l’intérieur du bailli.

C’était la première fois que Thibault se trouvait en face de rideaux de damas et de fauteuils de bois doré.

Il croyait qu’il n’y avait que le roi, ou tout au plus monseigneur le duc d’Orléans, qui eût de pareils fauteuils et de pareils rideaux.

Thibault ne s’apercevait pas qu’il était épié par Mme Magloire, et qu’aucun de ses airs ébahis et de ses naïfs étonnements n’échappait à la fine mouche.

Cependant, depuis qu’elle avait si profondément réfléchi, elle paraissait regarder plus favorablement le cavalier que maître Magloire lui avait imposé.

Elle s’efforçait d’adoucir pour lui la dureté de ses noires prunelles.

Mais son affabilité n’alla point jusqu’à condescendre aux instances de maître Magloire, qui voulait que sa femme doublât la saveur et le bouquet du vin de Champagne en le versant elle-même à son hôte.

Quelques instances que lui fit son auguste époux, madame la baillive refusa, et, prenant le prétexte de la fatigue que lui avait causée la promenade, elle remonta dans sa chambre.

Toutefois, avant de sortir, elle dit à Thibault qu’ayant des torts à expier envers lui, elle espérait qu’il n’oublierait point le chemin d’Erneville.

Un sourire qui découvrit des dents charmantes servit de péroraison à ce discours.

Thibault y répondit avec une vivacité d’expression qui atténua un peu ce que son langage pouvait avoir de trop rude, lui jurant qu’il perdrait plutôt la pensée du boire et du manger que le souvenir d’une dame aussi courtoise qu’elle était belle.

Dame Magloire fit une révérence qui sentait d’une lieue madame la baillive, et sortit.

Elle n’avait pas tiré la porte derrière elle, que maître Magloire entreprit et acheva à son honneur une pirouette moins légère, mais presque aussi significative que celle d’un écolier débarrassé de son pédagogue, et, venant à Thibault et lui prenant les mains :

– Oh ! mon cher ami, lui dit-il, comme nous allons bien boire, du moment que nous n’avons plus de femme pour nous gêner ! Oh ! les femmes ! c’est charmant à la messe et au bal ; mais à table, ventre du diable ! il n’y a que les hommes, n’est-ce pas, compère ?

Perrine entra pour demander à son maître quel vin il fallait monter.

Mais le joyeux petit bonhomme était trop fin gourmet pour charger une femme de ces sortes de commissions.

Les femmes, en effet, n’ont jamais pour certaines bouteilles vénérables tout le respect qu’elles méritent et toute la délicatesse avec laquelle elles aiment à être maniées.

Il tira Perrine comme s’il voulait lui parler à l’oreille. La bonne fille s’inclina pour se mettre à la portée du petit bonhomme. Mais il lui appliqua un bon gros baiser sur une joue encore fraîche, qui ne rougit point assez pour faire croire que ce baiser était une nouveauté pour elle.

– Eh bien, monsieur, qu’y a-t-il donc ? demanda en riant la grosse fille.

– Il y a, Perrinette, ma mie, dit le bailli, que moi seul connais les bons tas, et comme, vu leur multiplicité, tu pourrais t’égarer au milieu d’eux, il y a que je vais à la cave moi-même.

Et le bonhomme disparut en trottinant sur ses petites jambes, gai, alerte et fantastique comme ces joujoux de Nuremberg qui sont montés sur une machine que l’on remonte avec une clef, et qui, une fois remontés, tournent en rond, ou vont à droite et à gauche, tant que le ressort est tendu.

Seulement, le cher petit bonhomme semblait remonté par la main du Bon Dieu lui-même, et ne devoir s’arrêter jamais.

Thibault demeura seul.

Il se frottait les mains, et se félicitait d’être tombé dans une si bonne maison, entre une si belle femme et un si aimable mari.

Cinq minutes après, la porte se rouvrit.

C’était le bailli qui rentrait, une bouteille de chaque main et une bouteille sous chaque bras.

Les deux bouteilles qu’il tenait sous chaque bras étaient deux bouteilles de sillery mousseux première qualité, qui, n’ayant point crainte d’être secouées, pouvaient conserver la position horizontale.

Les deux qu’il portait à la main, et qu’il tenait avec un respect qui faisait plaisir à voir, étaient, l’une une bouteille de chambertin haut cru, l’autre une bouteille de l’ermitage.

L’heure du souper était venue.

À l’époque où nous en sommes, on dînait, on se le rappelle, à midi, et l’on soupait à six heures.

D’ailleurs, à six heures, dans le mois de janvier, il fait nuit depuis longtemps, et, quand on mange aux lumières, qu’il soit six heures ou minuit, il me semble toujours que l’on soupe.

Le bailli posa délicatement ses quatre bouteilles sur une table, puis il sonna.

Perrinette entra.

– Quand pourrons-nous nous mettre à table, la belle enfant ? demanda Magloire.

– Quand monsieur voudra, répondit Perrine. Comme je sais que monsieur n’aime point à attendre, tout est prêt.

– Alors, demandez à madame si elle ne viendra pas ; dites-lui, Perrine, que nous ne voulons pas nous mettre à table sans elle.

Perrine sortit.

– Passons toujours dans la salle à manger, dit le petit bonhomme ; vous devez avoir faim, mon cher hôte, et, quand j’ai faim, moi, j’ai l’habitude de réjouir l’appétit des yeux avant l’appétit de l’estomac.

– Oh ! dit Thibault, vous me faites l’effet d’un fier gourmand, vous !

– Gourmet, gourmet, point gourmand ; ne pas confondre. Je passe devant, mais c’est pour vous montrer le chemin.

Et, ce disant, maître Magloire passait en effet du salon dans la salle à manger.

– Ah ! fit-il en entrant et en frappant joyeusement des mains sur sa bedaine, dites-moi si cette fille n’est pas un cordon bleu digne de servir un cardinal ? Voyez-moi l’aspect de ce petit souper ; il est bien simple, et cependant il me réjouit plus la vue que n’eût fait, certes, le festin de Balthazar.

– Par ma foi ! dit Thibault, vous avez raison, bailli, et voilà un réjouissant spectacle.

Et les yeux de Thibault commencèrent, de leur côté, à briller comme des escarboucles.

Et cependant c’était, ainsi que le disait le bailli, un petit souper, mais si appétissant, que c’était merveilleux.

Il se composait d’une belle carpe cuite au bleu avec sa laitance couchée de chaque côté d’elle sur un lit de persil tout constellé de branches de carottes.

Elle tenait un des bouts de la table. L’autre bout était occupé par un jambon de bête rousse, ou, pour ceux qui ne seraient pas familiers avec cette dénomination, de sanglier d’un an, moelleusement posé sur un plat d’épinards, nageant comme une île de verdure dans un océan de jus.

Le milieu était occupé par un fin pâté de perdreaux, de deux perdreaux seulement, dont chacun passait la tête par la croûte supérieure et paraissait prêt à attaquer son adversaire à coups de bec.

Les intervalles étaient remplis par des raviers contenant des tranches de saucisson d’Arles, des carrés de thon baignant dans une belle huile verte de Provence ; des filets d’anchois traçant des caractères inconnus et fantastiques sur un lit de jaunes et de blancs d’œufs hachés menu, et par des coquilles d’un beurre qui avait dû être battu dans la journée.

Comme accessoire, il y avait deux ou trois sortes de fromage choisies parmi celles dont la principale qualité est de provoquer la soif, des biscuits de Reims craquant d’avance sous la dent, et quelques poires conservées avec un bonheur qui prouvait que c’était la main du maître lui-même qui s’était donné la peine de les retourner sur la planche du fruitier.

Thibault était tellement absorbé par la contemplation de ce petit souper d’amateur, qu’il entendit à peine la réponse de Perrine, qui disait que madame, étant atteinte de la migraine, présentait pour la seconde fois ses excuses à son hôte et se promettait un dédommagement à la prochaine visite.

Le petit bonhomme écouta la réponse avec une joie visible, respira bruyamment, et, frappant des mains en homme qui applaudit :

– Elle a la migraine ! elle a la migraine ! dit-il ; allons, à table ! à table !

Et, à côté des deux bouteilles de mâcon vieux, déjà placées en qualité de vin ordinaire à la portée de la main de chacun des convives, entre les raviers de hors-d’œuvre et les assiettes de dessert, il intercala les quatre autres bouteilles qu’il venait de monter de la cave.

C’était, je crois, sagement fait à madame la baillive de ne pas s’être mise à table avec ces rudes champions, dont la faim et la soif étaient telles, que la moitié de la carpe et les deux bouteilles de vin disparurent sans qu’il y eût aucune autre parole échangée que ces quelques mots :

– Bonne ! n’est-ce pas ?

– Parfaite !

– Bon ! n’est-ce pas ?

– Excellent !

Le féminin se rapportait à la carpe. Le masculin, au vieux mâcon. De la carpe et du mâcon, on passa au pâté et au chambertin.

Là, les langues commencèrent à se délier.

Surtout celle du bailli.

À la moitié du premier perdreau et à la fin de la première bouteille de chambertin, Thibault savait l’histoire de maître Népomucène Magloire. Cette histoire n’était, du reste, aucunement compliquée.

Maître Magloire était le fils d’un fabricant d’ornements d’église qui avait travaillé pour la chapelle de monseigneur le duc d’Orléans, lequel brûla, par religion, pour quatre à cinq cent mille francs de tableaux de l’Albane et du Titien.

Chrysostome Magloire plaça Népomucène Magloire, son fils, comme premier chef de bouche chez monseigneur Philippe d’Orléans, fils de Louis.

Le jeune homme avait eu, tout enfant, une vocation décidée pour la cuisine ; il était particulièrement attaché au château de Villers-Cotterêts, et, pendant trente ans, ce fut lui qui présida aux dîners de monseigneur, lequel présentait Magloire à ses amis comme un véritable artiste et, de temps en temps, le faisait monter pour causer cuisine avec M. le maréchal de Richelieu.

À l’âge de cinquante-cinq ans, Magloire se trouva tellement arrondi, que ce ne fut plus qu’avec une certaine difficulté qu’il put passer par les petites portes des corridors et des offices.

Il craignit de se voir pris un jour comme la belette de La Fontaine dans son grenier, et demanda sa retraite.

Le duc la lui accorda, non pas sans regrets, mais avec moins de regrets que dans toute autre circonstance.

Il venait d’épouser madame de Montesson ; et ce n’était plus que rarement qu’il venait à Villers-Cotterêts.

Monseigneur avait la religion des vieux serviteurs.

Il fit monter Magloire près de lui.

Il lui demanda combien il avait économisé à son service.

Magloire répondit qu’il avait le bonheur de ne pas se retirer dans le besoin.

Le prince insista pour savoir le chiffre de sa petite fortune.

Magloire avoua neuf mille livres de rente.

– À un homme qui m’a si bien fait manger pendant trente ans, dit le prince, il faut de quoi bien manger pendant le reste de sa vie.

Et il porta la rente à douze mille livres par an, afin que maître Magloire eût mille livres à dépenser par mois.

En outre, il lui permit de choisir un ameublement complet dans le vieux garde-meuble.

De là venaient les rideaux de damas et les fauteuils dorés qui, quoique un peu passés, avaient conservé ce grand air dont Thibault avait été émerveillé.

À la fin du premier perdreau et à la moitié de la seconde bouteille, Thibault savait que madame Magloire était la quatrième femme de son hôte, chiffre qui semblait grandir le majordome d’une coudée à ses propres yeux.

Il savait, en outre, qu’il l’avait épousée, non pour sa fortune, mais pour sa beauté, ayant toujours été aussi amateur de jolis visages et de belles statues que de bons vins et d’appétissante victuaille.

Et maître Magloire ajoutait résolument que, tout vieux qu’il était, si sa femme venait à mourir, un cinquième mariage ne l’effrayerait pas le moins du monde.

En passant du chambertin à l’ermitage et en alternant avec du sillery, maître Magloire en vint à parler des qualités de sa femme.

Ce n’était point la douceur en personne, non, il s’en fallait du tout au tout ; elle contrariait un peu l’admiration de son époux pour les différents vins de France ; elle s’opposait par tous les moyens possibles, et souvent même physiquement, à ses trop fréquentes visites au cellier ; elle affectionnait, de son côté, plus qu’il n’était agréable pour un partisan du sans-gêne, les chiffons, les bavolets, les points d’Angleterre et autres fanfreluches faisant partie de l’arsenal militaire des femmes ; elle eût volontiers mis, à ses bras en dentelles et à son cou en colliers, les douze muids de vin qui faisaient le fonds de la cave de son époux, si maître Magloire eût été homme à permettre leur métamorphose ; mais, à cela près, il n’était pas une vertu que Suzanne ne possédât, et ses vertus étaient portées, s’il fallait en croire le bailli, sur des jambes si parfaites, que, si par malheur elle en perdait une, il serait impossible d’appareiller dans tout le canton celle qui lui resterait.

Le bonhomme ressemblait aux baleines franches : il soufflait son bonheur par tous ses évents, comme celles-ci font de l’eau de la mer.

Mais, avant même qu’il fût instruit de toutes ses secrètes perfections, que le bon bailli, comme un autre roi Candaule, était tout prêt à révéler au moderne Gygès, la beauté de la baillive avait produit sur notre sabotier une si profonde impression, qu’il en était resté, nous l’avons vu, rêveur pendant toute la route, et que, depuis qu’il était à table, rêvant toujours à cette même beauté, il ne faisait qu’écouter, en mangeant bien entendu, mais sans répondre, les phrases que maître Magloire, enchanté d’avoir un auditeur si bénin, enfilait les unes aux autres comme des chapelets de perles.

Cependant, le digne bailli, ayant exécuté un second voyage au cellier, et le second voyage lui ayant fait ce qu’on appelle un petit nœud au bout de la langue, il commença d’apprécier un peu moins cette rare qualité que Pythagore exigeait de ses disciples.

Il laissa, en conséquence, entendre à Thibault qu’il lui avait dit à peu près tout ce qu’il désirait lui dire sur lui et sa femme, et que c’était au tour de Thibault de lui donner quelques renseignements sur lui-même.

Il ajoutait galamment, le bon petit homme, que, désirant le hanter, il désirait le connaître.

Thibault alors jugea qu’il était urgent de farder un peu la vérité.

Il se donna comme un campagnard aisé, vivant du produit de deux fermes et d’une centaine d’arpents de terre situés du côté de Verte-feuille.

Dans ces cent arpents de terre, disait-il, était enclose une garenne miraculeuse pour ses produits en daims, chevreuils, sangliers, perdrix rouges, faisans et lièvres.

Il ferait goûter de tout cela au bailli.

Le bailli était émerveillé.

On a vu, au menu du dîner, qu’il ne détestait pas la venaison, et l’idée que cette venaison allait lui venir sans qu’il eût besoin de recourir aux braconniers, et par le canal de son nouvel ami, le transportait de joie.

Sur ce, et le septième flacon étant loyalement égoutté dans les deux verres, on jugea qu’il était temps de se quitter.

Le champagne rosé – premier cru d’Aï et dernier flacon vidé – avait fait tourner en tendresse la bonhomie habituelle de Népomucène Magloire.

Il était enchanté de son nouvel ami, qui sifflait la bouteille presque aussi proprement que lui-même.

Il tutoyait, il embrassait Thibault ; il lui faisait jurer qu’une si charmante fête aurait son lendemain.

Lorsqu’il le reconduisit à la porte, il se dressa une seconde fois sur ses orteils pour lui donner une dernière accolade.

Ce à quoi, du reste, Thibault, en se courbant, se prêta, de son côté, de la meilleure grâce du monde.

Minuit sonnait à l’église d’Erneville au moment où la porte se refermait derrière le sabotier.

Les fumées du vin capiteux qu’il avait bu l’avaient déjà un peu suffoqué dans l’intérieur de la maison ; mais ce fut bien pis lorsqu’il se trouva atteint par l’air extérieur.

Thibault chancela, tout étourdi, et alla s’adosser au mur.

Ce qui se passa alors fut pour lui vague et mystérieux comme les événements qui s’accomplissent en rêve.

Au-dessus de sa tête et à six ou huit pieds du sol était une fenêtre qui, dans le mouvement qu’il avait fait pour s’adosser à la muraille, lui avait paru éclairée, quoique sa lumière fût voilée par de doubles rideaux.

À peine était-il adossé à la muraille, qu’il lui sembla que cette fenêtre s’ouvrait.

Il crut que c’était le digne bailli qui ne voulait pas se séparer de lui sans lui envoyer un dernier adieu.

Il essaya, en conséquence, de se détacher de la muraille pour faire honneur à cette gracieuse intention.

Mais l’effort qu’il fit fut inutile.

Il crut un instant y être collé comme un lierre ; il comprit bientôt qu’il était dans l’erreur.

Il sentit se poser sur son épaule droite d’abord, puis sur son épaule gauche, un poids si lourd, qu’il plia sur ses genoux et glissa le long du mur comme pour s’asseoir.

Cette manœuvre parut conforme au désir de l’individu, qui se servait de Thibault comme d’une échelle.

Nous sommes forcé d’avouer que ce poids était celui d’un homme.

Il descendit à ce mouvement de génuflexion imprimé à Thibault, en disant :

– Très bien, l’Éveillé ! très bien ! Là !

Et, en prononçant la dernière syllabe, il sautait à terre, tandis que le grincement d’une fenêtre qui se ferme se faisait entendre.

Thibault comprit deux choses :

La première, qu’on le prenait pour un nommé l’Éveillé, qui, probablement, dormait dans quelque coin aux alentours du château ; la seconde, qu’il venait de faire la courte échelle à un amoureux.

Deux choses qui humilièrent vaguement Thibault.

En conséquence, il saisit machinalement une étoffe flottante qui lui parut être le manteau de l’amoureux, et, avec la persistance des gens ivres, il se cramponna à ce manteau.

– Que fais-tu donc là, drôle ? dit une voix qui ne sembla point étrangère aux souvenirs du sabotier. On dirait que tu as peur de me perdre.

– Oui, certainement, que j’ai peur de vous perdre, répondit Thibault, attendu que je veux savoir quel est l’impertinent qui se sert de mes épaules pour faire une courte échelle.

– Ouais ! dit l’inconnu. Ce n’est donc pas toi, l’Éveillé ?

– Non, ce n’est pas moi, répondit Thibault.

– Eh bien, que ce soit toi ou pas toi, merci !

– Comment, merci ? Ah ! elle est bonne ! merci ! Vous croyez donc que cela va se passer comme cela, vous ?

– Certainement, que j’y compte.

– Ah bien, vous comptez sans votre hôte.

– Allons, lâche-moi, maroufle ! Tu es ivre !

– Ivre ? Allons donc ! Nous n’avons bu que sept bouteilles à deux, et encore le bailli en a bien bu quatre pour son compte.

– Je te dis de me lâcher, ivrogne !

– Ivrogne ! Vous m’appelez ivrogne ! Ivrogne pour avoir bu trois bouteilles de vin ?

– Je t’appelle ivrogne, non parce que tu as bu trois bouteilles de vin, mais parce que tu t’es laissé griser par ces trois malheureuses bouteilles.

Et, avec un geste plein de commisération, essayant pour la troisième fois d’arracher son manteau des mains de Thibault :

– Ah çà ! reprit l’inconnu, lâcheras-tu mon manteau, oui ou non, imbécile ?

Thibault, en toute circonstance, avait l’oreille chatouilleuse.

Mais, dans la disposition d’esprit où il était, cette susceptibilité allait jusqu’à l’irritation.

– Ventre-gai ! s’écria-t-il, apprenez, mon beau monsieur, qu’il n’y a d’imbécile ici que celui qui, s’étant servi des gens, les insulte pour les remercier ; c’est pourquoi je ne sais qui me retient de vous bailler mon poing par le beau milieu du visage.

À peine Thibault avait-il achevé cette menace, qu’avec la même rapidité que le canon part au moment où la flamme de la mèche touche la poudre, le coup de poing dont il avait menacé l’inconnu, lui arriva à lui-même sur la tête.

– Tiens, grimaud ! dit cette voix qui rappelait à Thibault certains souvenirs en harmonie avec le coup de poing qu’il recevait ; tiens, je suis bon juif et te rends ta monnaie avant d’avoir pesé ta pièce.

Thibault riposta par un coup de poing dans la poitrine. Le coup de poing était bien appliqué, et, dans son for intérieur, Thibault lui-même en était content.

Mais l’inconnu n’en parut pas plus ébranlé qu’un chêne ne le serait de la chiquenaude d’un enfant.

Il riposta par un second coup de poing qui dépassait de si loin le premier comme vigueur, que Thibault comprit que, si la force du géant allait toujours ainsi croissant, il serait, lui Thibault, infailliblement assommé par le troisième.

Mais la violence même de son coup de poing porta malheur, à l’inconnu.

Thibault étant tombé sur un genou, sa main porta à terre et ses doigts se meurtrirent à un caillou.

Il se redressa furieux, tenant le caillou à la main et le lança à la tête de son ennemi.

Le colosse poussa un ouf ! qui ressemblait au mugissement d’un bœuf.

Il pivota sur lui-même, et, s’abattant comme un chêne coupé dans sa racine, il tomba sur le sol, où il resta privé de sentiment.

Ignorant s’il avait tué ou seulement blessé son adversaire, Thibault prit la fuite en courant et sans même regarder derrière lui.