Le Meneur de loups/Chapitre 3

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Michel Lévy frères (p. 57-69).


III

agnelette


Le seigneur Jean prit l’arme des mains d’Engoulevent, considéra longtemps l’épieu depuis la pointe jusqu’au manche, et cela sans mot dire.

Puis il montra au sabotier l’image d’un petit sabot sculptée sur la poignée, laquelle image servait à Thibault pour reconnaître sa propriété.

Ce sabot, c’était son chiffre comme compagnon du tour de France.

– Ah ! ah ! monsieur le drôle ! fit le grand louvetier, voici qui témoigne terriblement contre vous ! Savez-vous que cet épieu-là sent la venaison en diable, hum ! Or, voici ce qui me reste à vous dire, mon maître : vous avez braconné, ce qui est un gros crime ; vous vous êtes parjuré, ce qui est un gros péché ; nous allons, pour le salut de votre âme, par lequel vous avez juré, vous faire expier tout cela.

Alors, se retournant vers le premier piqueur :

– Marcotte, lui dit-il, prends-moi deux couples et lie-moi ce drôle-là à un arbre après lui avoir ôté veste et chemise ; puis tu lui appliqueras sur l’échine trente-six coups de ton baudrier, une douzaine pour le parjure, deux douzaines pour le braconnage ; non ! je me trompe : une douzaine, au contraire, pour le braconnage et deux douzaines pour le parjure ; il faut faire large la part du Bon Dieu.

Cet ordre était une bonne fortune pour la valetaille, qui se trouvait bien joyeuse d’avoir un patient sur lequel elle pût se venger de sa déconvenue de la journée.

Malgré les protestations de Thibault, qui jurait par tous les saints du calendrier qu’il n’avait occis ni daim ni daine, ni bique, ni biquet, le braconnier fut dépouillé de sa veste et attaché solidement au tronc d’un arbre.

Puis l’exécution commença.

Le piqueur frappait si serré que, quoique Thibault se fût juré à lui-même de ne point pousser une plainte, et se mordît les lèvres pour tenir son serment, au troisième coup le patient desserra les dents et jeta un cri.

Le seigneur Jean était peut-être, comme on a pu s’en apercevoir, le seigneur le plus brutal qu’il y eût à dix lieues à la ronde, mais il n’avait pas le cœur dur ; les plaintes du coupable, qui allaient redoublant, lui firent peine à entendre.

Cependant, comme le braconnage devenait de plus en plus audacieux sur les domaines de Son Altesse Sérénissime, il était décidé à laisser le jugement s’exécuter.

Seulement, il résolut de se soustraire à ce spectacle et fit tourner bride à son cheval pour s’éloigner.

Au moment où il exécutait cette manœuvre, une jeune fille sortant du taillis se jeta à genoux au flanc de son cheval, et, levant sur le seigneur Jean ses beaux grands yeux tout humides de larmes :

– Monseigneur, dit-elle, au nom de Dieu miséricordieux, grâce pour cet homme !

Le seigneur Jean abaissa les yeux sur la jeune fille.

C’était en vérité une charmante enfant ; elle avait seize ans à peine, la taille fine et élancée, la figure rose et blanche, de grands yeux bleus doux et tendres, et une couronne de cheveux blonds si luxuriants, que le méchant bonnet de toile bise qui couvrait sa tête ne pouvait parvenir à les emprisonner, si bien qu’ils débordaient à flots de tous côtés.

Quoique le costume de la belle suppliante fût des plus humbles, étant fait de simple toile, le seigneur Jean remarqua tout cela, et, comme il ne haïssait pas les jolis minois, il répondit par un sourire à l’éloquence du regard de la charmante paysanne.

Mais, comme il la regardait sans lui répondre, et que, pendant ce temps-là, les coups allaient toujours, elle ajouta d’une voix et avec un geste plus suppliants encore :

– Grâce, au nom du Ciel, monseigneur ! Dites à vos gens de laisser aller ce pauvre homme, dont les cris me fendent le cœur.

– Mille charretées de diables verts ! répondit le louvetier ; tu t’intéresses bien à ce drôle, ma belle enfant ! Est-ce donc ton frère ?

– Non, monseigneur.

– Ton cousin ?

– Non, monseigneur.

– Ton amoureux ?

– Mon amoureux ! Monseigneur veut rire.

– Pourquoi pas ? Dans ce cas, ma belle fille, je t’avoue que j’envierais son sort.

L’enfant baissa les yeux.

– Je ne le connais pas, monseigneur, et je le vois aujourd’hui pour la première fois.

– Sans compter qu’elle le voit à l’envers, hasarda Engoulevent, qui crut que c’était le moment de placer une mauvaise plaisanterie.

– Silence, là-bas ! dit durement le baron.

Puis, revenant à la jeune fille avec son sourire :

– Vraiment ! dit le baron. Eh bien, s’il n’est ni ton parent ni ton amoureux, je veux voir jusqu’où tu pousseras l’amour de ton prochain : un marché, la jolie fille !

– Lequel, monseigneur ?

– La grâce de ce maraud contre un baiser.

– Oh ! de grand cœur ! s’écria la jeune fille. Racheter pour un baiser la vie d’un homme ! Je suis sûre que M. le curé lui-même dirait que ce n’est point pécher.

Et, sans attendre que le seigneur Jean se baissât pour prendre lui-même ce qu’il sollicitait, elle jeta son sabot loin d’elle, appuya son pied mignon sur l’extrémité de la botte du louvetier, prit en main la crinière du cheval, fit un effort, et, s’élevant à la hauteur du visage du rude veneur, elle présenta d’elle-même à ses lèvres ses joues rondes, fraîches et veloutées comme le duvet de la pêche au mois d’août.

Le seigneur Jean était convenu d’un baiser, mais il en prit deux ; puis, fidèle observateur de la foi jurée, il fit signe à Marcotte de suspendre l’exécution.

Marcotte comptait scrupuleusement les coups : le douzième était en l’air lorsqu’il reçut l’ordre de s’arrêter. Il ne jugea point à propos de le retenir ; peut-être même pensa-t-il qu’il serait convenable de lui donner la valeur de deux horions ordinaires, afin de faire bonne mesure et de donner le treizième ; toujours est-il que celui-là sillonna plus rudement encore que les autres les épaules de Thibault.

Il est vrai qu’on le détacha immédiatement après. Pendant ce temps, le baron Jean causait avec la jeune fille.

– Comment te nomme-t-on, ma mignonne ?

– Georgine Agnelet, monseigneur, du nom de ma mère : mais les gens du pays se contentent de m’appeler Agnelette.

– Diable ! voici un mauvais nom, mon enfant, dit le baron.

– Pourquoi cela, monseigneur ? demanda la jeune fille.

– Parce qu’il te promet au loup, la belle. Et de quel pays es-tu, Agnelette ?

– Je suis de Préciamont, monseigneur.

– Et tu viens ainsi seule en forêt, mon enfant ? C’est bien hardi pour une agnelette.

– Il le faut bien, monseigneur. Nous avons trois chèvres qui nous nourrissent, ma mère et moi.

– Alors tu viens à l’herbe pour les chèvres ?

– Oui, monseigneur.

– Et tu n’as pas peur ainsi, toute seule, jeune et jolie comme tu es ?

– Quelquefois, monseigneur, je ne puis m’empêcher de trembler.

– Et pourquoi trembles-tu ?

– Dame ! monseigneur, on raconte aux soirées d’hiver tant d’histoires de loups-garous, que, lorsque je me vois perdue au milieu des arbres, lorsque je n’entends plus que le vent de l’ouest qui fait craquer leurs branches, il me court une espèce de frisson le long du corps, et je sens mes cheveux qui se roidissent. Lorsque j’entends le bruit de votre trompe ou les cris de vos chiens, je suis tout de suite rassurée.

Cette réponse plut énormément au baron Jean, qui reprit, en caressant complaisamment sa barbe :

– Il est vrai que nous leur faisons une assez rude guerre, à messieurs les loups ; mais, par la mort-Dieu, ma belle, il est un moyen de t’épargner désormais ces inquiétudes.

– Lequel, monseigneur ?

– Viens-t’en à l’avenir au château de Vez : jamais loup, garou ou non garou, n’en a franchi le fossé ni la poterne, autrement que pendu par une hart à une perche de coudrier.

Agnelette secoua la tête.

– Non, tu ne veux pas ? Et pourquoi refuses-tu ?

– Parce que je trouverais là pis que le loup.

La réponse provoqua chez le baron Jean un joyeux éclat de rire, et toute la bande des veneurs, voyant rire le maître, fit chorus avec lui. En effet, la vue d’Agnelette avait rendu au seigneur de Vez toute sa bonne humeur, et peut-être serait-il resté un assez long temps à rire et à causer avec elle, si Marcotte, qui avait sonné la retraite manquée et accouplé les chiens, n’eût respectueusement rappelé à monseigneur qu’il lui restait un assez long trajet à faire pour regagner le château. Le seigneur Jean fit du doigt à la jeune fille un signe affectueusement menaçant et s’éloigna suivi de ses gens.

Agnelette demeura seule avec Thibault.

Nous avons dit ce qu’Agnelette avait fait pour Thibault, et combien Agnelette était jolie.

Eh bien, cependant, la première pensée de Thibault, en se trouvant seul avec la jeune fille, ne fut point pour celle qui venait de le sauver ; sa première pensée fut pour la haine et la vengeance.

Comme on le voit, depuis le matin, Thibault marchait rondement dans la voie du mal.

– Ah ! si le diable cette fois m’exauce, seigneur maudit ! s’écria-t-il en montrant le poing à tout le cortège qui venait de disparaître ; si le diable m’exauce, je te rendrai avec usure tout ce que tu m’as fait souffrir aujourd’hui, va !

– Ah ! que c’est mal, ce que vous faites là ! dit Agnelette en s’approchant de Thibault. Le baron Jean est un bon seigneur, fort humain avec le pauvre monde, et toujours courtois avec les femmes.

– Bon ! vous allez voir que je lui devrai de la reconnaissance sur les coups qu’il m’a baillés.

– Allons, tout franc, compère ! dit en riant la fillette, avouez que ces coups-là, vous ne les aviez pas volés.

– Ah ! ah ! fit Thibault, il paraît que le baiser du seigneur Jean vous a tout affolée, la belle Agnelette ?

– Je n’eusse jamais pensé que ce baiser-là, ce serait vous qui me le reprocheriez, monsieur Thibault ; mais ce que j’ai dit, je le soutiens : le seigneur Jean était dans son droit.

– En me faisant rouer de coups ?

– Dame ! pourquoi chassez-vous sur les terres des grands seigneurs ?

– Est-ce que le gibier n’est pas à tout le monde, aussi bien aux paysans qu’aux grands seigneurs ?

– Non ; car le gibier se tient dans leurs bois, se nourrit de leur herbe, et vous n’avez pas le droit de lancer votre épieu sur un daim de monseigneur le duc d’Orléans.

– Qui donc vous a dit que j’eusse lancé mon épieu sur son daim ? répondit Thibault en s’avançant sur Agnelette d’un air presque menaçant.

– Qui me l’a dit ? Mes yeux, qui, je vous en préviens, monsieur Thibault, ne sont pas des menteurs. Oui, je vous ai vu lancer votre épieu, là, lorsque vous étiez caché derrière ce hêtre.

L’assurance avec laquelle la jeune fille opposait la vérité à son mensonge fit incontinent tomber la colère de Thibault.

– Eh bien, après tout, dit-il, quand une fois, par hasard, un pauvre diable ferait bonne chère avec le superflu d’un grand seigneur ! Êtes-vous aussi de l’avis des juges, mademoiselle Agnelette, qui disent que l’on doit pendre un homme pour un malheureux lapin ? Voyons, pensez-vous que le Bon Dieu avait créé ce daim plutôt pour le baron Jean que pour moi ?

– Le Bon Dieu, monsieur Thibault, nous a dit de ne pas convoiter le bien d’autrui ; suivez la loi du Bon Dieu, et vous ne vous en trouverez pas plus mal !

– Ah çà ! vous me connaissez donc, la belle Agnelette, que vous m’appelez comme ça tout couramment par mon nom ?

– Mais oui ; je me rappelle vous avoir vu un jour à la fête de Boursonnes ; on vous appelait le beau danseur, et l’on faisait cercle autour de vous.

Ce compliment acheva de désarmer Thibault.

– Oui, oui, dit-il ; moi aussi, à présent, je me rappelle vous avoir vue. Eh bien, mais, à cette même fête de Boursonnes, nous avons dansé ensemble ; seulement, vous étiez moins grande qu’à cette heure : voilà pourquoi je ne vous reconnaissais pas ; mais je vous reconnais maintenant. Oui, vous aviez une robe rose et un joli petit corsage blanc ; nous avons dansé dans la laiterie. J’ai voulu vous embrasser ; mais vous n’avez pas voulu, disant que l’on n’embrassait que son vis-à-vis et non sa danseuse.

– Ah ! vous avez bonne mémoire, monsieur Thibault !

– Savez-vous, Agnelette, que cette année, car il y a un an de cela, vous avez profité pour embellir en même temps que pour grandir ? Ah ! vous vous y entendez, vous, pour faire deux choses à la fois !

La jeune fille rougit et baissa les yeux. Sa rougeur et son embarras ajoutèrent au charme de sa physionomie. Thibault se prit à la considérer plus attentivement que jamais.

– Avez-vous un amoureux, Agnelette ? demanda-t-il à la belle fille d’une voix qui n’était point exempte d’une certaine émotion.

– Non, monsieur Thibault, dit-elle, je n’en ai point et ne peux ni ne veux en avoir.

– Et pourquoi cela ? L’amour est-il donc si mauvais garçon, qu’il vous fasse peur ?

– Non ; mais ce n’est point un amoureux qu’il me faut, à moi.

– Que vous faut-il donc ?

– Un mari.

Thibault fit un mouvement qu’Agnelette ne vit pas ou fit semblant de ne pas voir.

– Oui, répéta-t-elle, un mari. Grand-mère est vieille et infirme, et un amoureux me distrairait des soins que je lui donne ; au contraire, un mari, si je trouve un brave garçon qui veuille bien m’épouser, un mari m’aidera à la soulager dans son grand âge, et il partagera la tâche que le Bon Dieu m’a donnée d’adoucir ses derniers jours.

– Mais, dit Thibault, ce mari vous laissera-t-il aimer votre grand-mère plus que vous ne l’aimerez lui-même, et ne sera-t-il pas jaloux de la tendresse que vous témoignerez à la vieille femme ?

– Oh ! reprit Agnelette avec un adorable sourire, il n’y a point de danger à cela ; je m’arrangerai pour lui faire la part si large, qu’il ne sera pas tenté de se plaindre ; plus il sera doux et patient pour la bonne femme, plus je me dévouerai à lui, plus je travaillerai pour que notre petit ménage ne manque de rien. Vous me voyez chétive et frêle, et vous vous méfiez de ma force ; mais je suis brave et courageuse à l’ouvrage, allez ! Quand le cœur a dit son mot, nuit et jour on peut travailler sans fatigue ensuite. Je l’aimerai tant, celui qui aimera grand-mère ! Oh ! je vous en réponds, elle, mon mari et moi, nous serons bien heureux tous les trois.

– Tu veux dire que vous serez bien pauvres tous trois, Agnelette !

– Allons ! les amours et les amitiés des riches valent-elles une obole de plus que celles des pauvres ? Lorsque j’ai bien, bien câliné grand-mère, monsieur Thibault, qu’elle me prend sur ses genoux, m’enlace dans ses pauvres bras tremblants, que sa bonne vieille figure ridée s’appuie sur la mienne ; lorsque je me sens les joues humides des larmes d’attendrissement qui coulent de ses yeux, je me mets à pleurer aussi, et ces larmes-là, monsieur Thibault, elles sont si faciles et si douces, que jamais dame ou demoiselle, fût-elle reine ou fille de roi, n’a eu, j’en suis sûre, de joie plus vive dans ses plus heureux jours ; et bien certainement nous sommes cependant, ma grand-mère et moi, les deux créatures les plus dénuées qu’il y ait à la ronde.

Thibault écoutait tout cela sans répondre, restant rêveur, de cette rêverie particulière aux ambitieux.

Et cependant, au milieu de ses rêves d’ambition, il avait des moments d’affaissement et de dégoût.

Lui qui avait si souvent passé des heures entières à regarder les belles et nobles dames de la cour de monseigneur le duc d’Orléans monter et descendre les escaliers du perron ; lui qui avait si souvent passé des nuits entières à regarder les fenêtres ogivales du donjon de Vez, resplendissant dans la nuit de la lumière des festins, il se demandait si ce qu’il avait si souvent ambitionné, une noble dame et une riche demeure, vaudrait un toit de paille avec cette douce et belle enfant qu’on appelait Agnelette.

Il est vrai que cette brave petite femme était si gentille, que tous les comtes et tous les barons du pays la lui eussent bien certainement enviée à leur tour.

– Eh bien, par exemple, Agnelette, dit Thibault, si un homme comme moi s’offrait pour être votre mari, l’accepteriez-vous ?

Nous avons dit que Thibault était beau garçon, qu’il avait de beaux yeux et de beaux cheveux noirs, que ses voyages du tour de France en avaient fait plus qu’un simple ouvrier.

D’ailleurs, on s’attache vite aux gens par le bien qu’on leur a fait, et Agnelette, selon toute probabilité, avait sauvé la vie à Thibault ; car, à la façon dont Marcotte frappait, le patient serait mort avant le trente-sixième coup.

– Oui, dit-elle, s’il était bon pour ma grand-mère !

Thibault lui prit la main.

– Eh bien, Agnelette, dit-il, nous reparlerons de cela, et le plus tôt possible, mon enfant.

– Quand vous voudrez, monsieur Thibault.

– Et vous ferez serment de bien m’aimer si je vous épouse, Agnelette ?

– Est-ce qu’on peut aimer un autre homme que son mari ?

– N’importe, je voudrais bien un tout petit serment, quelque chose comme ceci, par exemple : « Monsieur Thibault, je vous jure de n’aimer jamais que vous. »

– À quoi bon un serment ? La promesse d’une brave fille doit suffire à un brave garçon.

– Et à quand la noce, Agnelette ? dit Thibault en essayant de passer son bras autour de la taille de la jeune fille.

Mais Agnelette se dégagea doucement.

– Venez voir ma grand-mère, dit-elle ; c’est à elle d’en décider ; pour ce soir, contentez-vous de m’aider à charger mon faix de bruyère ; car il se fait tard, et j’ai près d’une lieue à faire pour aller d’ici à Préciamont.

Thibault aida, en effet, la jeune fille à recharger la gerbe ; puis il la reconduisit jusqu’à la haie de Billemont, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’on vît le clocher de son village.

Arrivé là, il pria tant la belle Agnelette, qu’elle lui laissa prendre un baiser à compte sur son bonheur futur.

Beaucoup plus émue de ce seul baiser qu’elle ne l’avait été de la double accolade du baron, Agnelette pressa le pas, malgré le fardeau qu’elle portait sur sa tête, et qui semblait bien lourd pour une si frêle et si chétive créature.

Thibault resta quelque temps à suivre des yeux Agnelette s’en allant par les bruyères.

Les jolis bras de la séduisante fille, en soutenant le fardeau dont était chargée sa tête, dégageaient sa taille et semblaient doubler sa flexibilité et sa grâce juvénile.

Sa fine silhouette se découpait d’une adorable façon sur le fond bleu de l’horizon.

Enfin, la jeune fille touchait presque aux premières maisons, lorsque tout à coup elle s’enfonça derrière un pli de terrain et disparut aux regards émerveillés de Thibault.

Celui-ci poussa un soupir et resta un instant abîmé dans ses réflexions.

Ce soupir, ce n’était point la satisfaction de songer que cette bonne et charmante créature pouvait être à lui qui l’avait tiré de la poitrine de Thibault.

Non ; il avait désiré Agnelette parce qu’Agnelette était jeune et belle, et qu’il était dans la malheureuse nature de Thibault de vouloir tout ce qui était ou pouvait être à autrui.

Il s’était abandonné à ce désir sous l’impression de la naïveté avec laquelle elle lui avait parlé.

Mais l’image d’Agnelette était dans son esprit et non dans son cœur.

Thibault était incapable d’aimer comme il faut aimer, alors que, pauvre soi-même, on aime une pauvre fille sans rien voir, sans rien ambitionner au-delà de voir son amour payé d’un amour égal.

Non, tout au contraire : au fur et à mesure qu’il s’éloignait d’Agnelette, comme s’il s’éloignait de son bon génie, il sentait renaître dans son âme les envieuses aspirations qui le tourmentaient si fréquemment.

Il était nuit lorsqu’il rentra chez lui.