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Le Minotaure

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Iambes et PoèmesPaul Masgana, libraire-éditeur (p. 206-212).

Le Minotaure

 
Allons, enfants, marchons la nuit comme le jour,
À toute heure, à tout prix, il faut faire l’amour ;
Il faut, à tout passant que notre vue enflamme,
Vendre pour dix schellings nos lèvres et notre âme.

On prétend qu’autrefois, en un pays fort beau,
Un monstre mugissant, au poitrail de taureau,
Tous les ans dévorait en ses sombres caresses
Cinquante beaux enfants, vierges aux longues tresses :
C’était beaucoup, grand dieu ! Mais notre monstre à nous
Et notre dévorant aux épais cheveux roux,
Notre taureau, c’est Londre en débauche nocturne

Portant sur les trottoirs son amour taciturne.
Le vieux Londre a besoin d’immoler tous les ans
À ses amours honteux plus de cinquante enfants ;
Pour son vaste appétit il ravage la ville,
Il dépeuple les champs, et par soixante mille,
Soixante mille au moins vont tomber sous ses coups,
Les plus beaux corps du monde et les cœurs les plus doux.

Hélas ! D’autres sont nés sur la plume et la soie,
D’autres ont hérité des trésors de la joie,
Partant de la vertu. — pour moi la pauvreté
M’a reçue en ses bras, sitôt que j’eus quitté
Le déplorable flanc de ma féconde mère.
Ô triste pauvreté, mauvaise conseillère,
Fatale entremetteuse, à quels faits monstrueux
Livrez-vous quelquefois le seuil des malheureux ?
Vous avez attendu que je devinsse belle,
Et lorsque sur mon sein, fleur pudique et nouvelle,
La nature eut versé les plus purs de ses dons,
Une fraîcheur divine et de grands cheveux blonds,

Vous avez aussitôt montré ma rue obscure
À l’œil louche et sanglant de l’ignoble luxure.

Moi j’étais riche, mais une divinité
Qui foule tant de cœurs sous son pied argenté,
La froide convenance à l’œil terne et sans larmes,
Passant par mon logis et me trouvant des charmes,
Me jeta dans les bras d’un homme sans amour ;
Un autre avait mon cœur, on le sut trop un jour.
De là ma chute immense, effrayante, profonde,
Chute dont rien ne peut me relever au monde,
Ni pleurs ni repentirs. — une fois descendus
Dans la fange du mal, les pieds n’en sortent plus.
Malheur en ce pays aux pauvres Madeleines.
Bien peu d’êtres, hélas ! Dans nos villes chrétiennes,
Osent prendre pitié de leurs longues douleurs,
Et leur tendre la main pour essuyer leurs pleurs.

Et moi, mes sœurs, et moi, ce n’est pas l’adultère
Et son dur châtiment qui firent ma misère,

Mais une autre femelle au visage éhonté,
Un enfant de l’orgueil, l’ardente vanité,
Ce monstre qui chez nous sous mille formes brille,
Et de Londre au Japon pousse mainte famille
À sans cesse lutter de luxe et de splendeur,
Au prix de la fortune et souvent de l’honneur.
Ah ! Par elle mon père a vu son opulence
Fondre comme l’écume au sein de l’onde immense ;
Et mon cœur, répugnant à prendre un bas état,
À s’user nuit et jour dans un travail ingrat,
De degrés en degrés, faible et pâle victime,
Je suis tombée au fond de l’effrayant abîme.

Gémissez, gémissez, mes sœurs, profondément ;
Mais, si plaintif que soit votre gémissement,
Si poignantes que soient vos douleurs et vos peines,
Elles ne seront pas si vives que les miennes ;
Elles ne coulent pas d’un fond plein de douceur,
Et n’ont pas comme moi l’amour seul pour auteur.
Ah ! Pourquoi de l’amour ai-je senti la flamme ?

Pourquoi le lâche auquel j’ai livré ma jeune âme,
L’homme qui m’entraîna du logis paternel,
Méprisant sa parole et les feux de l’autel,
M’a-t-il abandonnée à la misère infime ?
Je n’aurais point, le front battu des vents du crime,
Pour sauver mon enfant, comme Agar au désert,
Faute d’ange, trouvé le chemin de l’enfer.

Et partout l’on nous dit : allez, femmes perdues !
Et les femmes, nos sœurs, en passant par les rues,
S’éloignent devant nous avec un cri d’horreur ;
Nous troublons leur pensée et nous leur faisons peur.
Ah ! Nous les détestons ! Ah ! Quelquefois nous sommes
Malheureuses au point qu’au front même des hommes
Il nous prend le désir d’attenter à leur peau,
De mettre avec nos mains leur visage en lambeau.
Car nous savons d’où vient leur épouvante sainte,
Nous savons que beaucoup ne tiennent qu’à la crainte
De décheoir dans le monde et de perdre leur rang,
Et que cette terreur est un ressort puissant

Que plus d’une avec soin, en mère de famille,
Dès le premier jupon passe au corps de sa fille.

Mais à quoi bon vouloir, par la plainte et les cris,
Nous venger des regards dont nos cœurs sont flétris ?
Les malédictions retombent sur nos âmes.
Sous le poignet de l’homme et le mépris des femmes,
Ah ! Quoi que nous disions, nous aurons toujours tort,
Et nous ne pourrons rien changer à notre sort.
Il vaut mieux dans ce monde, épouvantable geôle,
Achever jusqu’au bout notre pénible rôle ;
Il vaut mieux, aux clartés des théâtres en feux,
Étourdir chaque soir nos fronts silencieux ;
Et que gin et whisky de leur onde enivrante,
Rallumant dans nos corps une vie expirante,
Nous fassent, s’il se peut, perdre le sentiment
D’un métier que l’enfer seul égale en tourment.

Enfin, pour nous enfin, si la vie est une ombre
Et la terre un bourbier, — la mort n’est pas si sombre.

Elle ne nous fait pas languir dans nos réduits,
Et nous jette bientôt, pêle-mêle et sans bruits,
Dans la fosse commune, immense sépulture.
Ô mort ! Oh ! Quel que soit l’aspect de ta figure,
L’effet de tes yeux creux sur les pâles humains,
Quand sur nos corps usés tu poseras les mains,
Ton étreinte sera plus douce qu’on ne pense ;
Car, au même moment où fuira l’existence,
Comme un sanglant troupeau de vautours destructeurs,
Nous verrons s’envoler les voraces douleurs
Et les mille fléaux dont les griffes impures
Faisaient tomber nos chairs en sales pourritures.

Allons, mes sœurs, marchons la nuit comme le jour ;
À toute heure, à tout prix, il faut faire l’amour,
Il le faut : ici-bas le destin nous a faites
Pour garder le ménage et les femmes honnêtes.