Le Monde marche, Lettres à Lamartine/X

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X


Et en présence de cette perpétuelle métamorphose de l’homme à travers le temps ; et de cette perpétuelle croissance de vie dans l’histoire, vous demandez à l’école de la perfectibilité, avec un léger sourire d’ironie, si jamais le progrès a fait du corps humain, revu, corrigé, augmenté et amplifié après coup, une espèce de dieu monstre à la façon de Brahma, avec je ne sais combien de têtes, de jambes et de bras, pour mieux penser sans doute, mieux marcher, mieux étreindre le monde dans son embrassement : « Où donc sont, dites-vous, les preuves ou les indices des moindres progrès dans la construction physique de l’humanité ? Quels sens manquaient aux hommes des premiers âges ? Quels sens ont été ajoutés aux hommes d’aujourd’hui ? Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un muscle, une articulation de différence entre l’homme d’hier et l’homme de quatre mille ans en arrière ? Montrez-moi seulement que votre nature, éternellement progressive, ait donné, par le travail de ce prodigieux écoulement de siècles, un organe, un doigt, une dent, un cheveu de plus à sa créature favorite, une ligne à sa stature ! … Non, rien ! pas même un atome de matière organisée de plus à son usage. Tel il est, tel il fut, tel il sera, jeté comme une argile pesée par la même main dans le même moule. »

Non, sans doute, le progrès n’ajoute au corps de l’homme aucune excroissance en post-scriptum, ni un muscle, ni un ongle, ni un pied, ni une dent, ni un cheveu, parce qu’il n’en voit pas la nécessité ; et il n’en voit pas la nécessité parce que la Providence ayant créé le type humain virtuellement parfait, c’est-à-dire en équilibre parfait de moyen et de destinée, il n’a pas à refaire le type de notre berceau sur un autre étalon, il a seulement à le continuer en le développant dans la limite de notre organisme.

À chacun son œuvre. Est-ce que le progrès a jamais eu la prétention de glisser dans le corps des sens imprévus ? Non, mais d’apporter aux sens existants plus de sensations ;

De superposer à la machine des rouages supplémentaires ? Non, mais de communiquer aux rouages actuels plus de puissance d’action ;

D’introduire dans l’intelligence des variétés inconnues de facultés ? Non, mais d’illuminer les facultés consacrées de plus de connaissances.

Poser autrement la question, c’est la déplacer. Eh ! qu’importe après tout que la musique ne puisse ajouter une note à la gamme, si de cette gamme inflexible elle a su tirer, par la diversité de combinaison, une inépuisable richesse d’harmonie ?

Il en est de même du progrès. Il ne donne pas une note de plus à la gamme inviolable du type humain, seulement il module à l’infini un air toujours nouveau, sur le même registre. Mais c’est là en conscience parler timidement. J’accepte la question comme vous l’avez posée. Vous me demandez si le progrès a donné à l’homme un doigt ou un organe de plus. Non pas un doigt ni un organe, c’est trop peu, je vous trouve trop modeste dans votre exigence, mais dix, mais cent, mais mille, mais dix mille, à ne savoir enfin comment les compter.

L’homme n’a que la main, n’est-ce pas ? pour agir. Or, qu’est-ce que la main ? À peine une once de chair ; un grain de sable la remplit, un autre la broie en tombant. Attendez toutefois. L’homme passe au pied des cèdres du Liban. L’arbre géant, du haut des siècles accumulés et superposés en lui, l’écrase du poids de sa grandeur plongeant à l’infini dans l’atmosphère, il va chercher à la hauteur du vol de l’aigle le vent de passage, et balance en grondant à travers sa cime une perpétuelle tempête. Mais tout à coup le tronc majestueux chancelle sur sa base avec un long craquement et roule sur le flanc de la montagne. Comment donc a-t-il croulé ? L’homme a levé cette main de chair, plus faible que le roseau, plus faible que le caillou, et tout a été dit : le cèdre n’a pas plus pesé devant lui que le chaume du sillon.

C’est que l’homme, par le fait du progrès, et du progrès seulement, entendez bien, a su ajouter à l’armature musculaire de sa main un appendice nouveau, un membre, un muscle plus dur que le granit, plus tranchant que la dent du tigre, et que d’un coup et d’un revers de ce muscle il fauche en jouant et il jette à bas la futaie.

Ce muscle, c’est la hache, organe spécial, destiné à un ordre spécial de travail. Mais l’arbre abattu, reste à le détailler. Or pour cette nouvelle opération l’homme fera venir, au simple appel de la volonté, une autre rallonge à son bras, une lame étroite, longue, dentelée comme l’épée de l’espadon. C’est la scie, c’est la dent d’acier, et sous le va et vient de cette dent, en long, en large, de haut en bas, l’arbre tombe dépecé en mille pièces, en planches ou en solives.

Il faut polir ces planches maintenant ou ces solives, avant de les mettre en œuvre, et immédiatement l’homme sent le rabot sortir du tabernacle de l’idée au bout de sa main ; les percer, et il sent la vrille ; les clouer, et il sent le marteau ; les sculpter, et il sent le ciseau ; les vernir, et il sent le pinceau ; les déplacer, et il sent la tenaille. Or, que sont toutes ces choses en réalité ? sinon des pièces de rapport du mécanisme humain, des fibres facultatives qu’il peut prendre ou quitter à sa convenance.

Si la nature avait donné la hache à l’homme, comme elle a donné la nageoire au requin, la hache aurait fait, dès lors, partie intégrante du corps, et rivée à demeure au poignet, elle lui aurait servi assurément à exécuter telle action déterminée. Mais elle l’aurait prodigieusement embarrassé, l’action une fois accomplie. Pour une œuvre qu’elle lui aurait facilitée, elle lui en aurait interdit je ne sais combien de milliers. Le progrès fait mieux que n’aurait pu faire la nature. Lorsqu’il invente un organe, il le prête seulement pour un acte et pour un moment. L’homme rentre pleinement après cela dans sa liberté de mouvement et d’action.

Le progrès aurait à sa disposition le blanc seing du Créateur, et pourrait donner à l’homme le vêtement comme la nature l’a donné au mouton, ou le couvert comme la nature l’a donné à la tortue, qu’il aurait bien garde d’user d’un semblable permis, car au lieu d’apporter un bienfait à l’humanité, il lui infligerait en réalité un supplice. Il condamnerait l’homme à toujours porter son toit sur son dos, et à gémir sous le faix, sans pouvoir passer et repasser alternativement de la vie de la nature à la vie d’intimité, et de la vie du foyer à la vie de l’action. Il l’obligerait à garder toujours la même fourrure sur son corps, sans pouvoir conserver pour aucune heure et pour aucune circonstance son droit de nudité, c’est-à-dire de sensibilité exquise répandue sur toute la surface de l’épiderme.

Mais c’est jouer sur le mot que d’appeler muscle ou organe un simple morceau de fer, et un simple outil.

Jouer sur le mot ? et pourquoi donc ? Vous sommez la doctrine de la perfectibilité de vous dire quelle fibre nouvelle, c’est-à-dire quelle prise nouvelle sur la matière le progrès a donnée de surcroît au corps humain. Je vous montre la scie, je vous montre la tarière ; qu’importe ensuite que, scie ou tarière, vous les appeliez morceau de fer, que vous les appeliez outil. Du moment que l’une et l’autre jouent le rôle que vous attendiez d’un muscle nouveau, l’une et l’autre peuvent bien passer pour un muscle nouveau en réalité, puisqu’elles en font l’office, en augmentant l’action de l’homme sur la matière.

Certes, vous pouvez prendre en pitié, avec Jean-Jacques Rousseau, la débilité du bras comparée à la patte du lion et la trompe de l’éléphant. Mais un jour Archimède, tranquillement assis dans sa faiblesse, trace avec ce bras impuissant, du bout d’une baguette, un signe cabalistique sur le sable, et à l’évocation de son génie, il fait couler dans le bras de l’homme la force de l’infini, et surgir de terre un levier à soulever le monde s’il avait un point d’appui. Or, le cric est précisément le bras que vous réclamiez tout à l’heure, car lorsque vous désirez un bras de plus pour l’homme, j’imagine, ce n’est pas au point de vue de l’art pour l’art, afin qu’il ait simplement un membre de plus, mais bien une puissance de plus à son service.

Je reconnaîtrai encore volontiers avec vous que l’homme possède un appareil de marche plus pauvre et plus lent que tel ou tel autre voisin de création. Par une combinaison particulière de structure, le poids du corps, réparti partout ailleurs sur quatre piliers, pose ici sur deux piliers seulement, et augmente ainsi de moitié la charge du jarret.

Le progrès, pour remplir son programme, devait donner à l’homme un supplément de vitesse et par conséquent un autre procédé de locomotion. Il a encore tenu ici sa promesse ; l’homme avait deux jambes à l’origine : il en a quatre maintenant. Il a pris la crinière du cheval, et il passe d’un bond à l’état de centaure. Il galope encore et il soulève, en signe de triomphe sur son passage, un tourbillon de poussière.

Mais voici la mer, béante et mugissante, qui balance et qui lance sa vague d’un continent à l’autre, comme pour repousser l’homme vers la terre et lui dire à son tour : Tu n’iras pas plus loin. Le progrès va-t-il courber la tête et accepter l’anathème ? Il recueille sa pensée, il calcule la grandeur de l’entreprise, et un jour l’homme, vainqueur de l’abîme file sur la houle avec la légèreté du dauphin, et disperse comme lui de droite et de gauche un jet d’écume. Quelle annexe nouvelle pourrait donner au corps humain la puissance de la voile du navire ?

L’oiseau, cependant, fend encore l’air avec plus de rapidité. Vous avez raison. Le progrès comprend cette infériorité d’organisme. Il prend son temps pour conquérir à l’homme une plus grande force d’impulsion. Il contemple longuement pendant un siècle, dans une sorte d’extase scientifique, la vapeur exhalée de la chaudière, il l’enferme sous une triple lame de fer, et emporté par une goutte d’eau prisonnière qui bat d’un souffle haletant la muraille de sa prison, il fuit, il vole ; la colline apparaît et disparaît, l’horizon tourne autour de lui, et il arrive à heure fixe, du même pas que Jupiter autrefois traversait l’Olympe.

Malgré cette vitesse d’emprunt, l’homme verrait encore la proie lui échapper, car elle a l’espace entier à sa disposition, et elle peut tournoyer ici ou là au gré de l’instinct. Mais le progrès a prévu le cas depuis longtemps, il a coulé quelque part un grain de salpêtre, et l’homme a désormais dans la main la foudre à volonté et tue à distance. Il tourne, je le sais, l’invention contre lui-même, et il appelle gloire cet acte de folie. Mais patience, si quelqu’un peut abolir la guerre de conquête, c’est sûrement le progrès.

Soit, nous dit-on souvent, nous vous accordons que notre corps ait pu acquérir à la longue çà et là une force, un instrument que vous appelez muscle, que vous appelez organe par entraînement de métaphore, et que nous appellerons organe et muscle avec vous pour abréger la discussion. Mais, à part cette acquisition d’une mécanique plus ou moins ingénieuse enrôlée à notre service, quelle sensation de plus le progrès a-t-il apportée à nos sens ? quelle fenêtre de plus a-t-il ouverte à l’intelligence sur l’univers ? Voyons-nous plus clair que nos aïeux, et notre prunelle contient-elle plus de rayons ?

Vous en doutez ? mais Galilée tourne vers le ciel la lentille du télescope, et il fait sauter du coup la voûte du firmament, et il plonge dans l’infini un long regard qui va surprendre l’étoile frissonnante dans sa nudité, jusque derrière le voile d’argent de la voie lactée. Or, qu’est-ce donc que le télescope ? sinon un sens nouveau qui recule la vision de l’œil, auparavant circonscrite dans un étroit horizon, jusqu’au fond de l’immensité, cette urne au flanc éternellement en fuite, comme disait la théogonie indoue.

La science veut-elle au contraire explorer le monde infiniment petit, elle change d’œil en quelque sorte, elle prend le microscope, et elle suit pas à pas sur une gouttelette d’eau croupie les évolutions et les rivalités acharnées de ces monstres informes qui se lancent dans la vie une minute, et se disputent entre eux, avec un héroïsme militaire digne de l’Iliade, la possession d’une molécule. Si ce n’est pas là encore un organe nouveau de la vue, que l’homme a gagné au numéro toujours heureux du progrès, donnez-nous alors une nouvelle définition de l’organe, une nouvelle définition du regard. Je ne voyais pas, et je vois, donc j’ai acquis une faculté, donc j’ai fait un progrès.

Je vais plus loin, et je dis que les sens qui conduisent le monde extérieur à l’intelligence, qui touchent par conséquent à l’intelligence, seule puissance progressive dans l’humanité, participent en un certain degré à la nature de l’intelligence et incidemment à la puissance de progrès. L’œil par exemple fermé d’abord chez le sauvage au sentiment esthétique de la ligne et de la couleur acquiert avec le développement de l’art la notion de la symétrie et de l’harmonie. Raphaël porte dans son regard tout un idéal de beauté, que l’Ombrien, son premier aïeul, ignorait à coup sûr au lendemain du déluge.

Que Pythagore autrefois ait cru en prêtant l’oreille au vent sur la montagne, entendre au-dessus de sa tête le concert aérien de l’astre gravitant en cadence à travers l’incommensurable océan de l’éther, nous pouvons vous et moi renvoyer à la légende cette merveilleuse finesse de perception. Mais ce qui n’appartient pas à la fiction, ce qui ne ressort pas de la légende, c’est l’oreille moderne du musicien, qui, dans l’immense multitude et la fuite rapide de toutes les notes de l’orchestre, exhalées sous l’archet ou vomies par le cuivre à plein souffle, saisit au passage jusqu’à la plus légère, jusqu’à la plus fugitive intention de mélodie. Par quelles séries d’initiations, tranchons le mot, de perfectionnements, a-t-elle dû passer avant de conquérir tout un ordre de sensations mystérieuses, divines, que la nature autour d’elle ne lui donne pas, ne saurait lui donner ?

Et la voix ; qu’est-elle ? un son. Rien de plus au commencement. L’homme articule le son, et voici la parole ; il le cadence, et voici la poésie ; et Orphée tient un jour l’humanité suspendue à l’atmosphère émue autour de lui de la vibration de sa lyre. Mais, parole articulée ou parole rhythmée, ce n’est jamais qu’une explosion de la lèvre. Le vent l’entend, le vent l’emporte. Alors le progrès fixe d’un signe la syllabe errante sur la feuille de papyrus, et la feuille chargée de la pensée du génie humain tout entier et envolée au souffle du temps retombe indéfiniment de génération en génération. Mais qu’est-ce l’écriture ? une parole encore lente, dispendieuse, limitée à un petit nombre d’élus. Gutenberg trouve dans son génie le secret de monnayer la lettre en quelque sorte, et à partir de ce jour la presse donne à la voix humaine une telle ondulation, qu’à peine a-t-elle dit un mot, que ce mot retentit instantanément partout à la fois sur l’univers.

Vous m’avez demandé quels organes le progrès avait ajoutés au corps, quels miracles il avait réalisés dans l’ordre de la matière, les voilà, je vous tiens parole. Ils brillent, ils tonnent dans l’espace, nous n’avons pas besoin de sens nouveaux pour les voir et pour les entendre. Mais quand je viens sur la place publique, escorté de tous ces prodiges, mes assistants et mes défenseurs, pour plaider la cause de la perfectibilité humaine, vous dites qu’est-ce que cela ? Et secouant de votre manteau comme un peu de poussière, vous ajoutez : Cet homme rêve assurément.

Si c’est là rêver sous le chaste regard et le front appuyé dans la douce main de la vérité ; ah ! par pitié, je vous en conjure, gardez-vous de me réveiller ; car, pour la perspective que vous offrez à l’homme en échange du progrès, ce n’est pas la peine de vivre ; autant vaut dormir.

Et puisque j’en trouve ici l’occasion, permettez-moi de remarquer en passant que vous faites prodigalité du mot de rêveur. Ce mot, je le sais, a eu dans le temps une haute fortune. Il a été le seul argument de vos adversaires, pendant quinze années. Quand ces hommes d’État, au jour le jour, vous entendaient prophétiser l’avenir, du haut de la tribune, ils regardaient de côté et ils vous appelaient rêveur, et aujourd’hui vous vous baissez pour ramasser à terre la pierre d’injure que d’autres vous ont jetée, pour nous la renvoyer à nous, vos seconds dans la lutte, habitués, de longue date, à braver cette réponse.

Si, encore, le mot frappait seulement sur le pauvre écrivain perdu, enseveli dans l’humilité du dernier rang, l’épigramme, j’en conviens, pour vous comme pour moi, pourrait, à tout prendre, tirer médiocrement à conséquence. Mais quand je viens à songer sur quelle élite de têtes, sur quelle rangée de génies l’accusation a dû passer avant de tomber sur le moindre des moindres, j’éprouve, je l’avoue, pour votre responsabilité une certaine inquiétude.

Mais non. Je reprends ma parole. Je fais ici trop bon marché de l’arrière-ban de la pensée. La recherche désintéressée de la vérité a en soi quelque chose de si sacré, que lorsqu’un penseur dévoré de cette soif divine, fût-il le plus petit, vient à trébucher dans une erreur, vous devriez, vous le premier, précisément parce que vous êtes le plus grand, le relever avec bonté et le traiter avec respect.

Laissons aux sages du moment, aux prêtres du chiffre, ces prétendus esprits positifs, toujours pris par l’événement en flagrant délit de mystification, la puérile jouissance de lever l’épaule et de sourire dans leur barbe à l’apparition d’une idée, et de dire à la foule en la montrant du doigt : Encore une utopie !