Le Monde marche, Lettres à Lamartine/XVII

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XVII


Mais quoi ! parce que l’homme souffre encore, — et qui nie qu’il souffre ? — vous entrez dans une sorte de colère sacrée au seul mot de bonheur. Vous prenez le deuil de l’humanité. Vous faites de la terre un cimetière, et de la vie une mort par anticipation. Vous soulevez d’une main désespérée la pierre du sépulcre ; vous jetez pêle-mêle dans le gouffre tout ce que l’homme peut rêver ici-bas de bon, espérer de bien, et laissant ensuite retomber la pierre avec un lugubre gémissement, vous écrivez sur cette dalle l’épitaphe qu’un moine écrivit un jour sur la porte de Rome : umbra et nihil, spectre et néant. Vous dites :

« Ce mot de progrès dans le bonheur jure avec l’immuable condition de l’homme ici-bas. Tant que l’homme n’aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance physique et morale, ni prolongé sa vie d’une heure, ni prolongé l’existence de ceux qu’il aime ; tant qu’il sera ce qu’il est, un insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien, et pour s’y coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler des progrès de son bonheur ? Ce mot n’est qu’une ironie de la langue appliquée à l’homme. Qu’est-ce qu’un bonheur qui se compte par jour et par semaine, et qui s’avance à chaque minute vers sa catastrophe finale, la mort ? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c’est le progrès quotidien vers le sépulcre. »

Ainsi vous l’affirmez et vous le signez de votre nom, la douleur est la condition immuable de l’homme né du péché d’Adam. Quelque cri qu’il jette du fond de l’abîme, quelque secours qu’il demande à son intelligence, providence désormais impuissante de sa destinée, il prie en vain, il frappe en vain du poing son front à jamais maudit. Une implacable fatalité pèse sur lui comme une montagne, sans qu’il puisse un instant soulever ce poids de misère de l’épaisseur d’un fétu. Supplicié de la création, il vit en réalité sur le chevalet, le corps, et, à défaut du corps, l’esprit brisé par une impérissable torture. L’espérance même n’est qu’une souffrance de plus, la souffrance de l’ironie versée sur la plaie vive pour en irriter la sensation.

Certes j’ai pu à certain moment, et je pourrai encore écarter du débat ce mot bonheur, comme trop variable, trop incertain, pour que, de part et d’autre, on ait le droit d’en prendre témoignage et d’en tirer une conclusion. Qu’est-ce, en effet, que le bonheur, et à quelle mesure commune peut-on le ramener dans la langue de l’humanité ? Fait vague, contradictoire, insaisissable, dépendant du temps, du lieu, du caractère, du préjugé, de l’éducation, de la mode, de la vanité, de l’exemple, il change de nature en changeant d’histoire, et de livrée en changeant de latitude.

Le bonheur pour Trimalcion consiste à regarder, la tête couronnée de lierre, l’amphore de Falerne circuler de main en main autour du triclinium ; le bonheur pour le héros scandinave consiste à sentir pétiller sur sa lèvre l’écume de la cervoise dans le crâne de l’ennemi égorgé à la dernière bataille ; le bonheur pour le conquérant consiste à passer sur ce monde comme un ouragan de feu, en laissant derrière lui une longue traînée de cendre ; le bonheur pour le pénitent indou consiste à crucifier son corps à un tronc de figuier, pour fondre intarissablement son âme dans l’âme de Brahma ; le bonheur pour le Chinois consiste à savourer mystérieusement dans un tuyau de bambou le voluptueux suicide de l’opium ; le bonheur pour le moine italien consiste à couver d’un œil attendri la figure rayonnante de la Madone ; le bonheur pour le savant consiste à suivre d’étoile en étoile, sur l’aile de l’algèbre, un problème encore insoluble d’astronomie ; le bonheur pour le juif consiste à entasser pièce à pièce, privation sur privation, et à peser chaque matin à son trébuchet l’économie féroce de la veille convertie en monnaie. Autant d’hommes, en un mot, autant de bonheurs, ou plutôt de définitions de bonheur ; bonheur du sauvage, bonheur du civilisé, bonheur du philosophe, bonheur du poëte, bonheur du ministre, du banquier, du paysan, du dévot. Si j’étais roi, disait un pâtre, je garderais mon troupeau à cheval. Évidemment ce mot a un sens trop flottant pour expliquer la loi du progrès dans son invariable et inflexible unité.

Eh bien ! non, cependant, l’école de la perfectibilité a trop le sentiment, j’allais dire l’orgueil de la certitude de son principe, pour opposer une fin de non-recevoir à n’importe quelle question. Elle accepte, le front haut, avec une entière confiance, la discussion sur toute espèce de mot et sur toute espèce de formule ; du moment que vous semblez définir à peu près le bonheur et en donner un programme en passant, je prends l’objection au sérieux et je la soumets à l’épreuve de la réalité.

Or, que crie la réalité par la voix de tous les faits à la fois ? Elle crie que l’homme a véritablement perfectionné et perfectionne de jour en jour ses organes : l’organe de la vue d’abord, puisqu’il a créé une science appelée l’optique, qui prouve que non-seulement il a développé la puissance de son regard, mais encore qu’il a la raison de son développement. Je laisse de côté la lentille du télescope et du microscope, prunelle en quelque sorte de seconde création, à l’aide de laquelle il plonge dans l’infiniment grand et dans l’infiniment petit, et je vous demande à vous-même de bonne foi si l’œil du sculpteur, si l’œil du peintre qui saisit dans la nature la plus fugitive inflexion de ligne, la plus légère intonation de couleur, et la reporte géométriquement, exactement à l’argile ou à la toile, possède oui ou non une supériorité de perception sur le regard obtus du sauvage dans l’ordre, du moins, de la beauté ?

L’organe de l’ouïe, ensuite, puisque l’homme a créé, sous l’inspiration du progrès, tout un monde nouveau de sensation appelé la musique, qui suppose une éducation raffinée et une métamorphose progressive de la faculté de l’audition. Car le musicien perçoit non-seulement la succession des sons comme dans la mélodie, mais encore la simultanéité comme dans l’harmonie, de sorte qu’assis au centre de l’orchestre, il embrasse et distingue à la fois dans la même seconde et dans la même sensation toutes les voix de tous les instruments ; si, par hasard, une note fausse vient à glisser quelque part sous l’archet, il peut la signaler ou la corriger à l’instant dans sa pensée. Il y aurait témérité à dire aujourd’hui que l’oreille de Mozart, inondée de la divine volupté d’une symphonie, vibre exactement de la même vibration ni plus ni moins que le tympan du Pelasge, véritable entonnoir à engouffrer le bruit, voilà tout, sans jamais pouvoir mesurer le son et le soumettre à la loi d’harmonie.

L’organe de la main, en troisième lieu, puisque l’homme a créé pour elle tout un champ nouveau d’exercice, appelé l’industrie, qui exige nécessairement à l’application une souplesse et une délicatesse infinie de mouvement, car pour peindre, modeler, ciseler, tisser, broder, manœuvrer l’outil, le ciseau, le compas, le poinçon, le burin, pour pétrir la matière, en un mot, la fondre, la tourner, la mouler, la réduire en forme impalpable, et la fouiller jusqu’à la limite extrême de l’invisible, la main a dû passer auparavant par une longue initiation et acquérir une nouvelle puissance de doigté.

Un peuple emprunte en vain à un autre peuple un procédé d’industrie s’il ne lui emprunte en même temps la tradition de la main, indispensable à la manœuvre de cette industrie. La filature à la mécanique a surtout prospéré sur le sol où la population filait déjà depuis longtemps à la quenouille. Le pacha d’Égypte voulut un jour établir un chantier de construction navale dans le port d’Alexandrie. Il enrôla à son service des ingénieurs et des ouvriers français. Lorsqu’il crut que ces précepteurs étrangers avaient formé assez d’élèves égyptiens, il voulut, par raison d’économie, les renvoyer en Europe. Qu’arriva-t-il ? Que la main de son peuple, livré à lui-même, sécha à l’œuvre et tomba d’impuissance.

Ainsi, sans vouloir poursuivre plus loin l’énumération des progrès du corps humain dans la danse, le geste, la gymnastique, la pantomime, l’homme a donc réellement perfectionné ses organes, et tiré de ces perfectionnements mêmes de nouveaux arts, c’est-à-dire de nouveaux instruments de bonheur. Mais, je vous entends, à quoi sert à l’homme, dites-vous, d’avoir développé ses sens, si sur ces sens plus ou moins développés, il n’a pas su encore éteindre ou amortir une douleur, une seule douleur, ne fût-ce que la piqûre d’une épingle ?

Avez-vous bien réfléchi à cette parole ? Voilà donc aussi la médecine, aussi la chirurgie reléguées au rang des chimères ou des dérisions de l’humanité. Passons alors la charrue sur nos hôpitaux, replions les tentes des ambulances ; jetons à la borne les urnes des pharmacies, brisons les instruments d’anatomie comme d’inutiles inventions de torture, chassons de l’État nos Dupuytren comme des bourreaux par diplôme, puisque la quinine ne guérit plus la fièvre, puisque l’abaissement de la cataracte ne rend plus la vue à l’aveugle, puisque la ligature de l’artère n’arrête plus l’ hémorrhagie, puisque l’inoculation ne prévient plus l’explosion du virus, puisque l’amputation du membre broyé ne sauve plus l’existence du blessé, puisque la lithotricie ne pulvérise plus la pierre dans l’intestin, puisque le jet électrique ne restitue plus le mouvement à la paralysie, puisque la lancette ne détourne plus l’épanchement du sang dans le cerveau, puisque le chloroforme n’endort plus la douleur pendant le supplice de l’opération.

Évidemment ici l’improvisation en courant a emporté votre parole au delà de votre pensée. Dans un temps, chez un peuple où la civilisation a donné un alphabet à l’aveugle, a rendu la parole au muet, et les a remis l’un et l’autre en communication, en sympathie avec l’intelligence et le cœur de l’humanité, nier la victoire du progrès sur la souffrance, sur l’infirmité, c’est nier en réalité l’œuvre du génie, c’est manquer de reconnaissance envers le génie. Connaissez-vous un plus grand délit contre le Dieu de toute inspiration ? Moins que personne, vous pouvez le commettre. J’en prends votre grandeur d’âme à témoin.

Quant à la prolongation de la vie sur cette planète, qu’importe, pourrai-je vous répondre, que l’homme vive plus ou moins longtemps ? Du moment que, pour vous comme pour moi, l’homme est un être immortel appelé à reparaître dans un autre monde et à progresser encore, il importe seulement d’améliorer notre âme dans le passage du berceau au linceul, pour retrouver cette amélioration de l’autre côté du tombeau. La durée de la vie sur cette terre, l’idée d’immortalité une fois admise, est donc une question secondaire, pour ne pas dire indifférente à la doctrine de la perfectibilité.

Eh bien ! cependant ici encore le fait repousse la doctrine de l’immuabilité, nommons-la de son vrai nom, de la fatalité. La statistique a constaté que partout où une commune, Genève, par exemple, a tenu régulièrement le registre de l’état civil, l’homme du dix-neuvième siècle avait gagné sur l’homme du quinzième siècle une prolongation d’existence de quatorze années, et, chose digne de remarque, dans ce recensement de la mort, la longévité est en raison directe de la culture de l’intelligence. C’est le savant, c’est l’écrivain, c’est le médecin, c’est le fonctionnaire de la pensée, en un mot, qui atteint le plus souvent à l’extrême frontière de la vieillesse, comme si la pensée était l’huile de la lampe et l’essence même de l’existence.

Autre fait aussi concluant. La première compagnie d’assurance sur la vie établie en Angleterre, crut devoir prendre à son début la moyenne des deux derniers siècles pour base de calcul. Mais à l’application elle comprit bientôt que la civilisation avait reculé le délai de la mort, d’une génération à l’autre, et elle releva après coup le taux de la prime pour la mettre en équilibre avec cette augmentation de durée. Cette réponse pourrait suffire à la rigueur. Mais le progrès a encore plus d’ambition. Il donne à l’homme quelque chose de plus qu’un sursis d’existence.

Durer n’est pas vivre ; vivre c’est agir ; vivre davantage, c’est donc multiplier davantage son action dans un laps de temps donné. Le temps n’est que le champ d’action de la vie et non la vie elle-même. Il ne suffit pas d’agrandir le champ pour augmenter la vie, il faut encore, il faut surtout multiplier l’action dans la même mesure.

Certes le temps coule pour le rocher aussi bien que pour l’homme pensant. Mais comme les jours tombent morts les uns après les autres sur ce bloc insensible, sans y provoquer aucune modification, tous ces jours accumulés, toujours les mêmes pour le rocher, ne forment réellement par rapport à lui, du premier au dernier siècle, qu’une seule minute.

Le serf russe vivrait cent ans sur sa motte de terre, que si pendant ces cent ans, profondément enseveli dans la léthargie du cœur et de la pensée, il a répété exactement le même thème d’existence, comme la roue du chariot répète la même évolution autour de l’essieu, il aura moins vécu, en fin de compte, que l’homme approvisionné de toute la vitalité de la civilisation, qui en trente ans, quarante ans, plus ou moins, a épuisé toute la série imaginable de sentiments et d’idées. Car la vie, encore un coup, consiste non pas à consommer du temps, et toujours du temps dans l’insensibilité du sommeil, mais bien à condenser en nous, et à rayonner hors de nous, dans l’intervalle de notre passage, la plus nombreuse et la plus rapide succession possible de sensations et d’actes, d’affections et de connaissances. Vivre en tout c’est vivre cent fois, avez-vous dit vous-même dans une heure d’inspiration.

Or, c’est là précisément l’œuvre du progrès ; par l’art, par l’étude, par le commerce, par l’échange incessant de la vie, il rapproche sans cesse de nous et il range sans cesse à notre circonférence le temps et l’espace. Il étend notre âme partout, il la répand partout, en avant et en arrière, dans le passé et dans l’avenir. Contemporain de chaque siècle, l’homme de progrès entre en jouissance de l’éternité dès cette vie, en quelque sorte, à quelque heure que ce soit, et à l’appel de sa volonté, il a une pensée à Athènes, il donne la main à Platon, il monte l’escalier du Capitole, il pose le pied en Amérique, il lève son chapeau à l’aspect de Washington, il bat du même cœur que le martyr mourant pour la liberté, il combat sous le pli du drapeau tricolore avec le héros de l’armée de Sambre-et-Meuse, il palpite de la même espérance que l’Italie à moitié relevée sous sa couronne de myrtes de son lit de servitude. Debout ! dans quelque langue que ce mot retentisse, il dresse la tête et il répond : Me voici.

Que dirai-je enfin ? il fait, il tâche du moins de faire de son esprit le microcosme vivant de toutes les grandes causes, de toutes les belles choses écloses ou à éclore à notre soleil, et chaque jour il monte à l’autel pour communier en pensée et en vérité avec tous les génies qui les ont aimées ou qui les aimeront encore, et partout où il promène son pas sur la terre, il sent qu’il traîne tous les siècles à sa suite comme autant de serviteurs muets, pour lui apporter, au moindre geste, un enthousiasme ou un exemple, une émotion ou une vérité, et concluant ensuite de ce qui a été à ce qui sera et tirant du passé une invincible prophétie, il envoie sa croyance devant lui comme une messagère prendre d’avance possession de l’avenir, et signer le contrat de fraternité de l’homme avec la nature et de l’homme avec l’humanité, dans toute langue et au delà de toute frontière. Si ce n’est pas là prolonger indéfiniment son existence par le prolongement indéfini de sa sympathie, qu’est-ce donc alors, ô Dieu de la pensée, que l’existence de l’homme ? À peine le nombre de bouffées d’air qu’il respire en passant et qu’il restitue à l’atmosphère.