Le Monde moderne/1896/4/Au Père-Lachaise

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Au Père-Lachaise
Le Monde moderneIV (p. 681-698).
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porte d’entrée principale du père-lachaise


AU PÈRE-LACHAISE


Au milieu de la ville, pleine d’animation et de bruit ; dans ce quartier de Paris le plus populeux, le plus laborieux et aussi le plus agité, la Cité des Morts s’étend, silencieuse oasis.

Les frondaisons touffues de ses grands arbres la font apparaître de loin, ainsi qu’un immense parc escaladant le flanc d’un coteau. Seuls, les dômes de deux ou trois monuments funéraires percent le mystère des feuillages, comme s’ils voulaient porter bien haut le témoignage architectural des vanités humaines.

Toutes les clameurs des fêtes du faubourg viennent se briser contre les murs de la nécropole qui, deux jours par an, a sa fête également. Pieux rendez-vous de cette population parisienne qu’on taxe de légèreté et d’insouciance, mais qui, cependant, garde profondément enracinés au fond du cœur le culte des morts et le respect des nobles traditions.

Aucune solennité n’est peut-être aussi touchante dans sa simplicité ; aucune, certainement, ne réunit mieux les puissants et les humbles, les riches et les pauvres, dans la même évocation des lugubres souvenirs.



On sait les origines de ce cimetière devenu, en moins d’un siècle, le lieu de repos de huit cent mille personnes. Après avoir fait partie des biens de l’évêché de Paris, sous le nom de Champ-Lévèque ; puis, s’être appelé Mont-Louis, sous Louis XIV, il fut donné par le grand monarque à son confesseur, le Père François d’Aix de la Chapelle. C’est cette dernière dénomination de « Terres du Père-Lachaise » qui a survécu jusqu’à nos jours.

Sous la Convention, on voulut faire de ce domaine, considéré comme propriété de l’État, un lieu de sépultures ; mais la tourmente politique passa, emportant les hommes et leur projet.

Enfin, Napoléon Ier reprit l’œuvre de la Convention ; il confia à l’architecte Brongniart le soin d’opérer les transformations nécessaires, et le 21 mai 1804 eut lieu l’ouverture officielle de la nouvelle nécropole.

Le promeneur qui foule aujourd’hui le sol des allées ombragées du Père-Lachaise ; celui qui se perd dans la multitude des tombes, dans l’enchevêtrement des lierres grimpants, des arbrisseaux de jadis devenus des arbres magnifiques ; celui dont l’œil s’étend à perte de vue sur cet entassement de mausolées qui donne l’impression d’une ville blanche d’Orient, ne peuvent s’arracher à la poignante émotion que leur cause ce spectacle de la Mort, victorieuse partout, agrandissant son territoire par une conquête continue, sans trêve, sans répit, en formidable mangeuse d’hommes.

On estime que, dans une vingtaine d’années au plus, il ne restera pas un pouce de terre à céder en cet endroit qui renferme, à l’heure actuelle, quatre-vingt mille deux cent cinquante tombes. Ajoutons, pour les amateurs de statistique, que cela représente, d’après des calculs qui n’ont rien d’exagéré, une somme de plus de quatre cents millions, dépensée par les générations qui se sont succédé depuis moins d’un siècle.

Le terrain, à lui seul, s’élève de nos jours, à un prix rarement dépassé dans les quartiers les plus luxueux de Paris. Le premier et le deuxième mètre se vendent chacun 1,050 francs ; le troisième ainsi que le quatrième, 1,575 francs ; le cinquième et le sixième, 2,100 francs. Enfin, quand cette limite est dépassée, chaque nouveau mètre de concession est taxé à 3,150 francs.

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monument de casimir périer

En appliquant cette règle d’évaluation à l’espace occupé par des monuments comme celui de Casimir Périer ou celui de Thiers, on trouve que le premier vaudrait aujourd’hui 600,000 francs ; le second, 120,000 francs.



Nul peuple ne conserve mieux que le nôtre, avec un soin jaloux, la vénération de la mémoire de ses enfants illustres. Ingrat souvent envers eux de leur vivant, il sait toujours leur assigner dans l’immortalité la place qu’ils méritent. Et c’est pourquoi bien rares sont les tombes des hommes célèbres qui ne reçoivent pas, aux grandes dates mortuaires, avec la visite des foules, l’hommage de leur reconnaissance ou de leur admiration.

C’est en rangs pressés que l’on défile en cette large avenue Principale, qui s’étend de la porte d’entrée monumentale jusqu’au pied de la Chapelle. Là, chaque nom tracé sur la pierre ou sur le marbre réveille un souvenir glorieux. Là, dorment, dans les rapprochements étranges, presque ironiques, que la Mort se plaît parfois à faire, les célébrités les plus diverses.

Le Destin, l’inexorable Fatum des anciens, semble à plaisir s’intéresser à brouiller toutes les chronologies, à se rire de nos petites classifications et de l’ordre éphémère que nous voulons mettre dans les choses : un musicien auprès d’un homme d’Étal ! un poète entre un mathématicien et un architecte ! Rossini près d’Achille Fould ! Alfred de Musset entre Poinsot et Louis Lebas ! Quelquefois le prescripteur auprès du proscrit ! Ou encore, deux ennemis de jadis, séparés aujourd’hui par quelques centimètres de terre !

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monument de paul baudry, par mercié

Devant les sépultures grandioses d’hommes qui furent éminents comme François Arago, Visconti, Haussmann, Barthélemy-Saint-Hilaire, Perdonnet, Ledru-Rollin, Cousin, les groupes s’arrêtent un moment. Mais leur affection respectueuse se porte de préférence vers ceux qui parlèrent à leur cœur et à leur esprit : vers les musiciens comme Auber ou Rossini ; vers les artistes comme Dantan, Couture, Paul Baudry ; vers les poètes comme Musset ; vers les victimes comme les généraux Lecomte et Clément Thomas.

On aime les uns, parce qu’ils ont vécu pour l’Art ; les autres, parce qu’ils sont morts pour la Patrie.

Le saule de Musset, la tombe d’Héloïse et d’Abélard, la sépulture de Rachel et celle de Mlle Mars sont, chaque année, un lieu de pèlerinage excessivement fréquenté.

Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière :
J’aime son feuillage éploré…

Bien chétif, hélas ! bien maigre, bien anémique, cet arbuste qui devrait être un arbre majestueux et couvrir de son ombrage le buste du chantre de Rolla et de Namouna. C’est incalculable, pourtant, le nombre de feuilles qu’il a déjà fournies, depuis la mort du poète, aux admirateurs désireux d’emporter un souvenir sacré de leur visite au Père-Lachaise ? Combien ont pleuré devant cette tombe, en récitant les strophes des Nuits ! Que de chagrins, s’exhalant d’un cœur de vingt ans, y sont venus chercher une consolation ! Que d’illusions de jeunesse : illusions d’amour, illusions de gloire, s’y sont réconfortées ainsi que se réconforte à une source pure le voyageur exténué par la fatigue de la route !

Autour du monument gothique qui recouvre les restes d’Héloïse et d’Abélard, des fleurs éclatantes : roses et géraniums, ajoutent la poésie de leur parfum et de leurs couleurs à celle de la légende qui a victorieusement traversé les siècles. Malgré l’obstacle du grillage, la superstition des amoureux est quelquefois satisfaite par la conquête d’un pétale de fleur que le vent a entraîné jusqu’à portée de la main.

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la tombe de musset et le « saule »



Lorsque le cimetière n’était pas aussi peuplé, et qu’on pouvait facilement faire choix de l’endroit préféré comme lieu de repos, on mettait une certaine coquetterie à se rapprocher, après la mort, de ceux dans la fréquentation desquels on avait vécu. Il semblait que les bons rapports d’autrefois dussent se continuer en la promiscuité des sépultures et qu’elle serait moins lourde, cette terre qui recouvrait déjà les ossements d’anciens compagnons de gloire ou d’infortune.

Chacun a visité, au Père-Lachaise, le Carré des généraux.

Devant leurs tombes qui se touchent presque, comme s’ils étaient encore rangés pour je ne sais quelle fantastique bataille, on aime revivre, par la pensée, la grande épopée dont ils furent les héros. Quelles pages l’histoire a consacrées à ces hommes ! Quelle place ils occupèrent jadis, ils occupent encore dans l’imagination populaire !

Masséna, dont le nom rayonne sur cet obélisque, à côté de ses triomphes : Zurich-Rivoli-Gêne-Essling ; Mortier, Davout, Suchet, avec un buste surmonté d’une Gloire, occupée à buriner ces mots sur le marbre : Italie-Allemagne-Pologne-Espagne ; Lefebvre, duc de Dantzig, couronné par deux Victoires ; Macdonald, le général Hugo qui donna à la France son plus grand poète ; Caulaincourt, Lobau, l’amiral Decrès, le général Gobert, dont le monument commémoratif est un des chefs-d’œuvre de David d’Angers ; Larrey, duquel Napoléon disait : « C’est l’homme le plus vertueux que j’aie jamais connu. » A quelques mètres plus loin, des arbustes verdoyants poussent leurs branches au-dessus d’une grille de fer, très simple. Pas une pierre tumulaire, en ce petit jardin d’aspect riant ; pas un souvenir mortuaire ! mais de belles fleurs entretenues avec un soin pieux. En se penchant sur le seuil de la porte, on distingue difficilement ces trois lettres : ney.

Peut-être, comme dans la légende allemande, à l’heure mystérieuse où la Nature se recueille, se réveillent-ils, tous ces morts illustres, pour causer entre eux de la patrie ; peut-être y a-t-il là, à certains anniversaires, des secousses dans le sol et des frissons dans les arbres !

En opposition aux guerriers, voici la réunion des musiciens et des écrivains aux doux accents, aux poétiques créations : la Muse de l’Harmonie, pleurant sur Bellini ; le Génie de l’Inspiration, brisant sa lyre sur la tombe de Chopin. Ce sont aussi, gravés sur le marbre, les noms de Boïeldieu, de Grétry, de Chérubini, d’Hérold, d’Érard, le célèbre facteur de pianos ; de la Dugazon, de Bernardin de Saint-Pierre, du chevalier de Boufflers, avec cette inscription où s’étalent tout l’esprit et tout le scepticisme de sa société : Mes amis, croyez que je dors.

Saint-Lambert et Parny sont les proches voisins de l’endroit où gisent, en la solennité de leurs périphrases, La Harpe et l’abbé Delille. Le monument de Talma, d’une sévère simplicité de lignes, très peu élevé et entouré de plantes vertes, attire le regard, par le nom du grand tragédien gravé dans la pierre en majuscules énormes. C’est également dans cette partie du cimetière que l’on voit la tombe du conventionnel Lakanal et celle de la famille Carnot.

Les illustrations de l’époque tourmentée, qui commence avec l’Empire et s’achève avec la première moitié du règne de Louis-Philippe, se sont donné rendez-vous dans cette partie du cimetière où devait se dresser plus tard le bronze monumental, mais peu artistique de Casimir Périer.

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monument d’héloïse et d’abélard

Chefs d’armée, chefs d’école, artistes, comédiens, penseurs, philosophes comme Fontanes ou Fourier ; orateurs comme Barras ou les trois frères Lameth ; habitués des salons où l’on avait été pour les Blancs ou pour les Bleus, pour les Romantiques ou pour les Classiques ; où l’on s’était pâmé aux poésies de Népomucène Lemercier ou aux bons mots de M. de Talleyrand ; représentants de la haute noblesse comme la princesse Leczinska ou la duchesse de Vaudemont-Montmorency ; tous ceux qui ont connu la renommée, tous ceux qui ont joué un rôle à l’avènement du siècle, mêlent pour ainsi dire leurs cendres dans le même morceau de terre du dernier asile.

Faut-il citer encore quelques noms ? Élisa Mercœur, Victor, duc de Bellune ; Kellermann, Monge, le peintre Gros, Junot, duc d’Abrantès ; Isabey, Mme de Genlis, le sculpteur Pradier, Benjamin Constant, Dacier, Mlle Duchesnois, le comte de la Valette, le gai chansonnier Désaugiers, le général Foy.

Un monument allégorique, œuvre plus récente d’Etex, s’élève aussi dans cette zone du cimetière à la mémoire de Raspail.

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le carré des généraux

Là également, Béranger et Manuel, si unis pendant leur vie, se confondent en la même sépulture comme Molière et La Fontaine, dont les restes furent transportés au Père-Lachaise en même temps que ceux d’Héloïse et d’Abélard.

Molière ! le plus grand de tous, parmi ces grands ! celui qui vivra encore, quand ces monuments et ces arbres ne seront plus que de la poussière balayée par le vent !

Le Père-Lachaise n’est pas seulement un cimetière ; il peut être aussi considéré comme un musée où s’entassent, avec les années, les œuvres de nos sculpteurs et de nos architectes les plus renommés. Il serait facile, avec les documents qu’ils nous fournissent là, de reconstituer une intéressante page sur l’art en France au xixe siècle.

Rien ne reflète, du reste, autant qu’une nécropole, l’image absolue d’une époque. On y retrouve les mœurs, les coutumes, le langage, le style, le costume, la mode, le goût du temps.

Est-ce que, par exemple, cette période solennelle et somptueuse, plus amphigourique, peut-être, que ne le fut le siècle à perruques, ne se peint pas tout entière dans ces pyramides, dans ces obélisques, dans le geste conventionnel de ces Victoires, de ces Gloires, de ces Génies, de ces Muses, avec leur éternelle palme, leur couronne de laurier ou leur lyre brisée ?

Considérez le chemin parcouru depuis le jour où l’on sculpta le Désespoir sur la tombe de Bellini ; depuis celui où Clésinger orna le mausolée de Chopin ; où David d’Angers retraça dans le marbre l’épisode final de la vie du général Gobert. L’idéale conception de la sont gravées sur la pierre. C’est une façon comme une autre dépasser à la postérité avant la mort.

Enfin, dans le Géricault d’Etex, l’art fait une belle tentative d’affranchissement. Le peintre du Radeau de la Méduse, celui qu’on appelait en 1820 le « Révolutionnaire du pinceau », possède un tombeau digne de lui.

Mais la période romantique s’est ouverte. Théophile Gautier a endossé son gilet rouge et l’on joue Hernani aux forme, la recherche harmonieuse de la ligne, cèdent à la préoccupation constante de ne pas sortir des sentiers battus, des règles d’école nettement arrêtées, des traditions caduques. Crozatier, l’auteur du Napoléon de la Colonne et du Louis XIV de Versailles, synthétise à merveille cette époque.

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la tombe de talma

Et quelle profusion d’urnes renversées, de flambeaux éteints, de sabliers retournés, de colonnes brisées, surmontant des constructions massives, ornées d’inscriptions prétentieuses par lesquelles on nous met au courant, avec une exagération émue, des innombrables qualités du défunt ! Parfois même, les qualités du vivant qui fit édifier le monument Français. C’est au Père-Lachaise le triomphe des arbres : saules et cyprès : des rochers abrupts, des simili-grottes. Toute une affectation de simplicité théâtrale, si l’on peut unir ces deux mots. Une poésie mortuaire spéciale, qui part toujours d’un bon sentiment, mais fait sourire souvent les indifférents, se répand sur le marbre, sur le granit, sur l’airain :

Vingt-deux ans et tu meurs,
O Mélanie !…

Tu fus presque parfait sans cire un homme illustre ; Ma vie est maintenant sans bonheur et sans lustre.

D’excellentes gens, qui n’ont jamais eu une idée de la prosodie, exhalent leurs chagrins en mots et en rythmes incompréhensibles :

Tu fis pendant quinze ans mon bonheur ;
Ce court espace, la Mort l’a réduit.
Cruelle Mort, tu laisses dans mon cœur
Le souvenir de toutes tes vertus.
Comment oublier ce cruel sort
Quand j’ai sous les yeux
Ta fille qui faisait ton essort (?),
Ton fils orné de tes beaux yeux…

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monument de raspail, par etex

Et le poème, interminable, continue sur ce ton.

L’amour de la propriété se décèle dans le soin minutieux qu a mis un marchand de vin, décédé en 1832 sans postérité, à nous prévenir que « son terrain lui appartient à perpétuité, par pièces dûment enregistrées par-devant Me X…, notaire, et que nul autre que lui ne pourrait en prendre possession sans son autorisation ».

Il arrive aussi que, par un sentiment de vanité non déguisé, une personne bien vivante a fait d’avance élever sa statue sur la tombe destinée à recueillir ses restes.

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bas-relief de david d’angers

Celui-ci se console facilement :

Le Souvenir, présent céleste.
Ombre des biens que l’on n’a plus,
Est encore un plaisir qui reste
Après tous ceux qu’on a perdus.

Cet autre fait preuve d’un scepticisme qu’il a mis en vers de mirliton :

On dit que la Vie est un mal,
On dit que la Mort est un bien ;
Mais le vrai sage doit se taire.
Nul ne connaît le but final :
Sommes-nous quelque chose ou rien
Quand on nous a mis sous la terre ?


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monument de géricault, par etex

Une autre inscription est légendaire, au Père-Lachaise : c’est celle de cette épouse peu éplorée qui a eu la franchise de faire écrire sur une tombe ces trois mois qui en disent bien long :

Attends-moi longtemps !


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tombes de molière et de la fontaine



Il faut reconnaître que de nos jours on est moins porté à la déclamation. On vit et on meurt avec plus de simplicité. On nous a si souvent répété : « Les morts vont vite, » que nous ne nous faisons plus d’illusions sur la place à occuper dans les pensées de ceux qui nous survivront. Cette sobriété d’appréciations post mortem n’est pas exempte d’une certaine grandeur. Les épithètes ne contribuent pas à faire vivre un nom ; les œuvres suffisent. C’est dans cet ordre d’idées et avec une préoccupation d’art bien comprise, que nous nous plaisons à glorifier nos contemporains célèbres lorsqu’ils viennent à disparaître.

Ce procédé établit déjà, pour le visiteur, une grande différence entre la partie ancienne du cimetière et la partie plus moderne qui, s’éloignant de la porte d’entrée principale, s’étend de plus en plus vers la limite des murs circulaires.

A part une section où se trouvent encore réunis, comme en un voisinage recherché, un certain nombre d’écrivains et d’artistes, frères par le génie ou par le talent, les tombes se suivent au hasard des coups du destin.

On ne visite pas sans émotion ce coin de terre dont nous parlons, où, à côté de précurseurs comme Delacroix et Casimir Delavigne, sommeillent dans l’éternité : Balzac, dont le buste est peut-être le plus beau qu’ait façonné David d’Angers ; Charles Nodier, Barye, Frédéric Bérat, le modeste chansonnier, si populaire à l’époque de la Lisette de Béranger et du Marchand de chansons.

En face ; se trouve la tombe de Michelet, œuvre magistrale de Mercié. On y lit cette dernière pensée du grand historien : « Que Dieu reçoive mon âme reconnaissante de tant de biens, de tant d’années laborieuses, de tant d’amitiés. »

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tombeau de michelet, par mercié

La comtesse d’Agoult, qui s’est fait un grand nom sous le pseudonyme de Daniel Stern, est voisine de Ricord. Le ciseau de Chapu a créé dans le marbre de cette sépulture une de ses plus idéales conceptions. Peut-être ne pourrait-on trouver dans toute la Cité des Morts que quatre morceaux de sculpture capables de supporter la comparaison avec ce chef-d’œuvre de l’art contemporain : l’Immortalité sur la tombe de J.-E. Reynaud ; le Devoir, de Mercié, sur celle de Tirard ; la Douleur, de Barrias, sur celle de l’architecte Guérinot, et le monument tout récemment élevé à la mémoire de Chaplin, œuvre d’une exquise délicatesse de Puech.

A l’un des principaux carrefours, la reconnaissance publique a voulu perpétuer tuer la mémoire de deux hommes qui, à des points de vue différents, méritèrent de leur pays : Anatole de la Forge et Alphand. Barrias nous a représenté le premier, dans un sublime mouvement d’exaltation patriotique, l’épée haute, la bouche ouverte, criant, vive la France ! devant les canons ennemis. On retrouve là le héros de Saint-Quentin tel qu’il dut être au moment tragique où l’on n’espérait déjà plus, mais où l’on s’immolait généreusement pour sauver l’honneur.

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monument de la comtesse d’agoult, par chapu

Alphand, qui contribua beaucoup à faire le Paris actuel, a son buste de bronze accolé à une assez haute pyramide d’un bel effet architectural.

On comprendra que nous ne citions pas tous les noms illustres, comme celui de de Sèze, du peintre David ou d’Ingres ; du père Enfantin, d’Aimée Désolée, etc. ; tous les monuments qui attirent l’attention, comme ceux du baron Taylor, de Dorian, d’Edmond About, de Barbedienne ou de cette généreuse donatrice, Mme Osis, dont la tombe est ornée d’une œuvre, peu remarquable d’ailleurs, de Gustave Doré.

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l’« immortalité », par chapu

Cette nomenclature nous entraînerait trop loin. La foule, elle-même, ne s’arrête pas de préférence devant ce qui est beau. Elle va plutôt là où la conduit son âme sentimentale ; où la poussent des souvenirs multiples, symbolisés en un seul monument commémoratif, comme, par exemple, celui que l’État a élevé à la mémoire des combattants morts pendant le siège de Paris.

Cette pyramide, au pied de laquelle quatre soldats de bronze, d’armes différentes, montent leur éternelle faction, est devenue le lieu de pèlerinage de toutes les malheureuses familles, dont les enfants, partis pour les guerres coloniales lointaines, ne sont pas, hélas ! revenus.

Aux jours des grandes fêtes mortuaires, l’homme le plus sceptique ou le plus endurci ne peut rester impassible devant la grille de ce monument où défilent les vêtements noirs des mères, des sœurs, des fiancées. On y aperçoit, accrochés aux barreaux de fer, des photographies dans des cadres de deuil, des bouquets d’immortelles, des rubans tricolores voilés de crêpe ; on y lit des adieux touchants, on y entrevoit des désespoirs sans bornes. Et l’on devine parfois, dans ces petites vieilles femmes voûtées, agenouillées devant cette grille, un pauvre cœur de mère qui saignera toujours ! Il y a là les noms des victimes du Sénégal, de la Tunisie, du Soudan ; mais surtout, surtout, du Tonkin et de Madagascar.

Oh ! cet hôpital de Marololo : ce lieu de souffrances, de misères et de mort ! Comme ces quatre syllabes barbares reviennent fréquemment sous les yeux de ceux qui parcourent les inscriptions fixées à la grille ; comme elles apparaissent obsédantes et cruelles par les visions quelles suscitent !

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monument de m. tirard, par saint-marceaux



Avec ses deux hautes cheminées dont l’une fume constamment, le Monument crématoire se dresse, assez majestueux, dans la zone extrême du cimetière. Trois larges bandes de terrain où fleurissent des roses, des géraniums, des résédas, l’encadrent à l’arrière et sur les côtés, contribuant de la sorte à atténuer la pénible impression qu’il produit avec son apparence de monstrueux alambic.

Sur la façade, d’une simplicité de construction qui fait penser à quelque chose de provisoire, on lit en gros caractère ce mot : incinération.


tombeau de chaplin, par puech

Une décoration funèbre sans grand apparat, mais qui, cependant, n’est pas dépourvue d’un certain caractère, frappe l’œil de celui qui pénètre dans la vaste salle où se réunissent parents et amis du défunt pour attendre que le feu, en consommant son œuvre, ait fait, d’un cadavre humain et d’un cercueil, un peu plus de deux kilos de poussière.

Combien différent le spectacle en deçà et au delà de ces rideaux noirs, frangés d’argent, qui séparent la salle du four : la solennité conventionnelle de la réalité nue !

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buste d’enfantin, par aimé lillet

On se rappelle sans doute que le Four crématoire fut établi pour la première fois à Paris en 1888. Il n’a cessé de fonctionner depuis cette époque, et si le nombre d’incinérations payantes qui s’y fait chaque année est loin d’être considérable, il n’en faut pas moins signaler une progression constante. Voici quelques chiffres à ce sujet : en 1890, on enregistra 121 crémations. Il y en eut 134 en 1891 ; 159 en 1892 ; 180 en 1893 ; 216 en 1894 ; 287 en 1895.

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la « douleur », par barrias

Mais ce ne sont pas ces incinérations payantes qui fournissent au monument du Père-Lachaise son principal « travail ». Chaque jour, les hôpitaux y envoient les débris d’amphithéâtre et les corps qui n’ont pas été réclamés par les familles. La statistique nous fournit, pour les huit années qui viennent de s’écouler, une moyenne de 4,000 cadavres consumés de cette façon, par an. Les corps venant des hôpitaux sont placés chacun dans une bière en bois de peuplier, et on les brûle généralement trois par trois. Les cendres sont ensuite déposées en un lieu spécial de la Nécropole.

L’on n’aura plus maintenant à s’étonner d’avoir vu fumer presque constamment une des cheminées de la construction crématoire puisque l’on saura que près de trente-cinq mille personnes y ont déjà été réduites en cendres.

Le Columbarium, auquel le temps n’a pas mis encore sa patine, ne donne pas l’impression de tristesse d’un immense monument funèbre. Sur sa pierre blanche, les plaques de marbre ou de métal produisent, avec leurs inscriptions en lettres d’or, l’effet d’un mur d’église orné d’ex-voto commémoratifs. Mais il y manque l’ombre et la solennité troublante du lieu.

Quand le soleil se joue à travers ces colonnettes, ces arcades, ces couronnes de forme spéciale et de dimensions exiguës, la Mort nous apparaît dépourvue de son caractère mystérieux et grandiose.

Et rien qu’à cause de cela, les hygiénistes et les philosophes pourront célébrer longtemps les avantages de la

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monuments anatole de la forge et alphand
crémation avant d’arriver à convaincre la masse du public.



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le monument crématoire

En quittant le Columbarium, on traverse la partie du cimetière réservée aux sépultures à venir.

Là, l’herbe grasse recouvre le sol accidenté ; deux ou trois arbres fruitiers y jettent, à certaine époque de l’année, la note gaie de leur floraison. On a, pendant quelques minutes, la sensation d’un coin de paysage normand, d’un lieu de paix, de tranquillité, de méditation.

Soudain, vous retrouvez la grande allée circulaire. De longues taches rouges, des taches sanglantes, confuses, apparaissent de loin contre la pierre. Vous avancez encore, vous descendez quatre larges marches de granit, vous êtes devant le Mur des Fédérés.

Le spectacle est impressionnant ; il semble que toute l’épouvante des guerres civiles soit écrite sur ce mur en lettres de sang. On pense au terrible passage de Dante sur l’horreur des égorgements fratricides.

Des couronnes rouges, aux dimensions colossales, portant le nom de comités ou de journaux révolutionnaires, masquent une partie de la muraille. On y lit : Aux fusillés de 1871. — A nos morts ! Ceux qui n’oublient pas ! D’autres inscriptions présentent comme des héros ou des martyrs les défenseurs de la plus détestable des causes.

Ils sont morts, paix à leurs cendres ! Le temps effacera peu à peu les haines coupables, comme le lierre, qui gagne de plus en plus la pierre, recouvrira la place où s’adossèrent, il y a vingt-cinq ans, ceux qui allaient périr.

Au-dessus du mur, se profilent à l’infini, sur l’horizon du faubourg parisien, les toits des hautes maisons, les cheminées d’usines, les nuages de fumée noire que le vent découpe bizarrement, en silhouettes magiques. En ce lointain sans cesse embrumé, la vie ardente de la grande fourmilière humaine se manifeste comme une énorme antithèse.

Malgré soi, on évoque le souvenir des hommes qui tombèrent dans ce cimetière ; l’on retrouve encore des traces de balles en maints endroits et l’on constitue, par la pensée, la scène tragique : les tombes transformées en barricades, le crépitement de la fusillade, la lutte corps à corps, les cris, les hurlements de fureur, l’amoncellement des cadavres sur cette terre qui en recèle déjà tant en son sein.

Puis, les dernières péripéties de la bataille : les Fédérés repoussés, cernés, acculés à la muraille qui se coupe à angle droit d’un côté et forme de l’autre, avec le terrain en déclivité, une sorte de bas-fond d’où l’on ne pourra plus sortir et où l’on mourra.

Cette partie du Père-Lachaise attire toujours les curieux et particulièrement les étrangers. Depuis quelques années, le monument de Chabert, le créateur du « Parti ouvrier », s’élève sur le terrain même où périrent les derniers défenseurs de la Commune. Son buste, dressé en face du mur, semble y lire les inscriptions qui s’y étalent.

Quelques pas plus loin, des oiseaux chantent dans les branches touffues d’un amandier sauvage.

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le columbarium



Quoiqu’il y ait bien peu de mahométans à Paris, on a voulu néanmoins leur consacrer au Père-Lachaise un lieu de sépulture spécial. Le cimetière musulman, situé dans le voisinage du Columbarium, forme, avec sa clôture de haie vive et sa petite mosquée bariolée, une section bien à part dans la Nécropole. Là, pas de couronnes, pas de fleurs, pas d’attributs, pas de vains ornements. Le mépris du corps humain une fois que l’âme a cessé de l’habiter s’y affiche dans tout le rigorisme de la philosophie orientale. Les tombes y sont d’ailleurs fort rares.

On en trouve à peine cinq ou six sur lesquelles les parents et les coreligionnaires du défunt ont amoncelé des pavés, des pots de fleurs brisés, des ardoises, des morceaux de bois, des débris de toutes sortes. Seule, cette malheureuse reine d’Oude, dépossédée par les Anglais et morte en France en 1858, se rappelle à notre souvenir par un monument d’un style indou, très peu caractérisé, sur lequel les ans en passant laissent leurs traces des destruction.


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le mur des fédérés et le buste de chabert


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la mosquée du père-lachaise et la sépulture de la reine d’oude

Six heures ! le vent souffle dans les arbres qui achèvent de se dépouiller de leur feuillage ; la foule s’écoule lentement par toutes les issues du cimetière. Une indicible tristesse se répand dans la nature et nous étreint douloureusement. L’évocation de ce passé qui dort là devient obsédante et l’on se dit que vraiment la vie des plus grands, des plus heureux et des plus nobles, l’existence qui paraît la plus enviable, la vieillesse qui semble la plus longue, seraient bien peu de chose si nous n’espérions pas en cet Au delà que nous promettent toutes les religions ; si, du seuil de toutes ces tombes ne s’élançait, avec un appel à Dieu, le cri de la croyance humaine en une éternité de justice et de lumière.

Oui, cette inscription qui arrête le penseur devant la tombe d’Anaïs Segalas est vraie : « Les morts sont les vivants du Ciel. »

Les pleurs que nous versons, les souffrances que nous endurons, la blessure qui se rouvre toujours en nous, au souvenir de nos chers disparus, ne sont peut-être que les conditions posées à notre bonheur futur, par une volonté supérieure.

Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants.
L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants !
Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l’homme entre comme élément !

Et quand s’échappe des cheminées du four crématoire cette fumée noire qui rend à la Nature ce que notre corps lui avait emprunté pour sa formation ; quand dans cette désagrégation finale, nous pensons au terrible : Memento quia pulvis es, la strophe réconfortante du poète chante dans notre cœur :

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme

Ouvre le firmament Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme

Est le commencement.
Amédée Fraigneau.


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l’« espérance » (sculpture de Verlet)