Le Monde perdu/XIII

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Traduction par Louis Labat .
Pierre Lafitte - Je sais tout (Revue) (p. 104-111).
CHAPITRE XIII
Une scène que je n’oublierai jamais.


Comme le soleil déclinait sur ce triste jour, je vis, en bas, dans la vaste plaine, la silhouette solitaire de l’Indien. Notre chance tenait à cet homme. Je le regardai s’éloigner, disparaître dans les buées montantes que le soleil teintait de rose, entre la lointaine rivière et moi.

Il faisait noir quand je réintégrai notre camp dévasté. La dernière vision que j’emportai fut celle du feu rouge de Zambo, unique point lumineux qui brillât pour moi dans les ténèbres de l’univers, comme cette fidèle présence dans la nuit de mon âme. Néanmoins, pour la première fois depuis le coup qui m’accablait, j’éprouvai quelque satisfaction en songeant que le monde saurait ce que nous avions fait, et qu’au pis aller nos corps périraient, mais non pas nos mémoires, qui resteraient associées dans l’avenir aux résultats de nos efforts.

C’était une redoutable affaire que de dormir dans cette fatale enceinte ; c’en était une plus énervante encore que de dormir dans la brousse. Je devais choisir. D’une part, la prudence m’avertissait que j’avais à faire bonne garde ; d’autre part mon épuisement ne m’en laissait pas la force. Je grimpai sur une grosse branche du gingko, mais ce perchoir, à cause de sa rondeur, ne m’offrait qu’une sécurité relative : je n’aurais qu’à m’assoupir pour tomber et me casser le cou. Je redescendis à terre. Enfin, réflexion faite, je fermai la porte de la « zériba », j’allumai trois feux représentant les trois sommets d’un triangle ; puis, ayant soupé de bon cœur, je m’endormis profondément.

Un réveil imprévu m’attendait. Comme le jour commençait de poindre, une main se posa sur mon bras. Je me dressai, vibrant de tous mes nerfs et cherchant un rifle. Un cri de joie m’échappa quand, sous la lumière grise, je vis lord Roxton agenouillé à mon côté.

C’était lui… sans être lui. Je l’avais laissé calme, correct, tiré à quatre épingles ; maintenant, pâle, les yeux hagards, il soufflait péniblement, comme après une course longue et rapide ; des écorchures sanglantes zébraient son maigre visage ; ses vêtements s’en allaient en loques ; il n’avait plus de chapeau. Je le regardai avec stupeur ; mais il ne me donna pas le temps de l’interroger ; et tout en fourrageant dans nos provisions :

— Vite, jeune homme, cria-t-il, vite ! Chaque minute compte. Prenez les rifles… les deux que voilà, j’ai les deux autres. Et tout ce que vous pourrez emporter de cartouches. Remplissez-en vos poches. À présent, des vivres. Une demi-douzaine de boîtes de conservés, cela suffira. Parfait ! Ne perdons pas de temps en paroles. Filons, ou nous sommes perdus !

Encore à demi éveillé, fort en peine de concevoir ce que cela voulait dire, je me trouvai détalant comme un fou dans les bois, un rifle sur chaque bras, et, dans chaque main, une pile de provisions diverses. Par mille tours et détours au plus épais du bois, lord John atteignit un hallier où, sans souci des épines, il se jeta, m’entraînant avec lui.

— Là ! fit-il, je ne crois pas qu’ils viennent nous y rejoindre. Ils se dirigeront vers le camp. Ce sera leur première idée.

— De quoi s’agit-il ? demandai-je, quand j’eus repris haleine. Que sont devenus les professeurs ? Et qui donc est après nous ?

— Les hommes-singes ! dit-il. Bon Dieu ! quelles brutes ! N’élevez pas la voix, car ils ont de longues oreilles. Et aussi des yeux perçants. Ce qu’ils n’ont pas, autant que j’ai pu m’en rendre compte, c’est le flair, et je doute qu’ils nous éventent. Mais vous-même, où étiez-vous, jeune homme ? Vous avez eu de la veine d’échapper à tout ceci.

Je lui dis, ou, plutôt, je lui chuchotai brièvement mes aventures.

— Mauvais ! lit-il, quand il sut l’histoire du dinosaurien et de la fosse. Ce plateau n’est pas le lieu rêvé pour une cure de repos ; mais je n’avais aucune idée de ce qu’il tient en réserve jusqu’au moment où ces diables s’emparèrent de nous. Les Papous anthropophages entre les mains de qui je tombai un jour sont, auprès d’eux, des parangons de belles manières.

— Enfin, que s’est-il passé ? demandai-je.

— C’était le matin, de fort bonne heure. Nos savants amis se levaient. Ils n’avaient, pas encore eu le temps de se disputer. Et voilà qu’il se met à pleuvoir des singes. Ils pleuvaient dru, comme des pommes d’un arbre. Ils avaient dû s’assembler dans la nuit, je suppose, aussi nombreux qu’en pouvait porter le gingko par-dessus nous. J’en tirai un dans le ventre ; mais avant même de savoir ce qui nous arrivait, nous nous trouvâmes tous couchés sur le sol, à la renverse. Je les appelle des singes ; mais ils tenaient des bâtons et des pierres, ils baragouinaient entre eux, et ils nous ligotèrent avec des lianes, ce qui dénote des animaux très supérieurs à tous ceux que j’ai jamais connus dans mes voyages. Des hommes-singes, des missing-links, voilà ce qu’ils sont ; et plût au ciel que ces « chaînons-manquants » eussent continué de manquer ! Ils emportèrent leur camarade blessé, qui saignait comme un porc, puis ils s’assirent autour de nous ; et si jamais je vis une expression de meurtre, ce fut sur leurs visages. Ils étaient grands, grands comme des hommes, un peu plus forts ; ils avaient, sous des touffes de sourcils rouges, de curieuses prunelles vitreuses et grises ; et leur regard nous dévorait, nous dévorait. Challenger lui-même, qui n’a rien d’une poule mouillée, en ressentait une certaine gêne. Il résistait, d’ailleurs, hurlait, et faisait pour se relever des efforts héroïques. La soudaineté de l’événement lui avait, je crois, un peu brouillé la cervelle, car il rageait et sacrait comme un dément. Il aurait eu devant lui toute une rangée de journalistes qu’il n’eût pas vomi de pires invectives.

— Mais ensuite ?… proférai-je, entraîné malgré moi par l’intérêt du drame que lord John me contait dans l’oreille, cependant que ses yeux actifs surveillaient toutes les directions et que, de la main, il étreignait son rifle.

— Je pensai que c’était fait de nous ; mais les choses prirent une autre tournure. Ils se mirent à jaboter sans fin dans leur baroque langage. Puis l’un d’eux se plaça debout à côté de Challenger. Vous allez sourire, jeune homme ; mais, ma parole, on les eût dits, Challenger et lui, de la même famille. Je n’aurais pu le croire si je ne l’avais vu. Ce vieil homme-singe, chef de la bande, semblait une espèce de Challenger rouge, et possédait, en l’exagérant à peine, tout ce qui fait la beauté de notre ami corps : ramassé, vastes épaules, torse rond sans cou, ce regard qui semble dire : « Que me voulez-vous ? Allez au diable ! » bref, toutes les mêmes caractéristiques. Quand il s’approcha et lui mit la main sur l’épaule, la ressemblance fut complète, tellement que Summerlee, pris d’un accès nerveux, rit aux larmes. Les hommes-singes rirent aussi ou, du moins, firent entendre un gloussement qui voulait être un rire ; après quoi, ils se mirent en devoir de nous emmener à travers la forêt. Ils ne touchèrent pas aux fusils, ni au reste des objets, les croyant dangereux, je présume ; mais ils firent main basse sur tous les vivres que nous avions à découvert. Nous souffrîmes quelque peu, chemin faisant, Summerlee et moi — ma peau et mes vêtements sont là qui l’attestent, — car ils nous portaient à bout de bras au milieu des ronces, et ils ont, eux, la peau en cuir. Challenger eut moins à se plaindre ; porté sur leurs épaules, il s’avançait comme un empereur romain. Mais… qu’est-ce que cela ?

Nous perçûmes, à distance, un étrange cliquetis, assez semblable à un bruit de castagnettes.

— Les voilà qui arrivent ! dit lord John, glissant des cartouches dans le second de ses « Express » à deux coups. Chargez donc vos armes, jeune homme ! Vous avez l’air d’oublier qu’il ne faut pas qu’on nous prenne vivants. Ce bruit, c’est celui qu’ils font quand ils sont excités. By George ! ils auront de quoi l’être tout à l’heure s’ils nous relancent ! Est-ce que vous les entendez encore ?

— Très loin.

— Ils doivent battre les bois par petits groupes : pour cette fois, ils nous auront manqués. Mais je poursuis mon histoire. Ils eurent bientôt fait de nous transporter dans leur ville, laquelle est une réunion de huttes, construites avec des branches et des feuilles, et disposées dans un grand bosquet à trois ou à quatre milles d’ici, presque sur le bord de la falaise. Ces êtres immondes me tripotèrent à qui mieux mieux ; il me semble que je ne pourrai plus jamais me sentir propre. Il nous ficelèrent, et le gaillard qui prit soin de moi faisait les nœuds comme un maître d’équipage ; après quoi, étendus sous un arbre, les pieds plus hauts que la tête, nous restâmes gardés par un grand diable armé d’une massue. Quand je dis nous, je veux dire Summerlee et moi : Challenger, lui, perché sur un arbre, mangeait des ananas et prenait du bon temps. Je dois dire qu’il s’arrangeait pour nous faire passer des fruits, et que, de ses propres mains, il relâcha nos liens. Si vous l’aviez vu, sur sa branche, trinquer avec son frère jumeau, si vous l’aviez entendu, de sa voix de basse-taille, entonner l’air : Ring out, wild bells, parce que la musique semblait mettre en bonne humeur les hommes-singes, vous auriez souri. Nous n’avions guère, comme vous pensez, envie de rire. Ils se montraient disposés, dans une certaine limite, à le laisser faire ce qu’il voulait ; au contraire, ils nous surveillaient étroitement. Nous éprouvions une grande consolation en pensant que vous étiez libre et que vous veilliez sur nos archives.

« Sachez à présent, jeune homme, une chose qui va vous surprendre. Vous avez vu, dites-vous, certains signes révélateurs de l’homme, par exemple des feux, des pièges ? Eh bien, nous avons vu les natifs eux-mêmes : de pauvres gens portant la mine basse, et qui avaient pour cela leurs raisons. Apparemment, les hommes occupent un côté de ce plateau — le plus éloigné, celui où vous avez aperçu les cavernes, — les hommes-singes occupent l’autre, et ils se font tout le temps une guerre féroce.

« Voici du moins ce que j’ai pu constater. Hier, les hommes-singes enlevèrent une douzaine d’hommes, qu’ils emmenèrent prisonniers. Vous n’avez entendu de votre vie jacasser et piailler de la sorte. Les hommes étaient petits, rouges, et se traînaient à peine, tant ils avaient reçu de coups de dents et de griffes. On en tua deux, à l’un des deux on arracha bel et bien un bras. C’était ignoble. Ils moururent vaillamment, presque sans un cri. Nous nous sentions malades ; Summerlee s’évanouit ; Challenger lui-même en avait autant qu’il pouvait supporter. Mais je crois que les gredins nous laissent un peu tranquilles ? »

Nous écoutâmes. Des appels d’oiseaux troublaient seuls la paix profonde de la forêt. Lord John reprit :

— Vous l’avez échappé belle, mon garçon ! Sans la capture de ces Indiens, qui fait qu’ils vous ont oublié, ils n’auraient pas manqué d’aller vous cueillir au camp. Car vous aviez raison de le dire, ils nous observaient depuis le premier jour, du haut de l’arbre ; et ils savaient donc parfaitement que vous manquiez. Mais ils ne songeaient plus qu’à leur nouvelle prise ; si bien qu’au lieu d’un groupe de singes c’est moi qui suis tombé sur vous ce matin. Quel cauchemar que tout ceci, bon Dieu ! Quelle affaire ! Vous vous rappelez cette grande masse de bambous aigus, en bas, à l’endroit où nous trouvâmes les débris de l’Américain ? Elle est située juste au-dessous de la ville des singes. Ils y précipitent leurs prisonniers. Si nous regardions à cet endroit, nous y découvririons des monceaux de squelettes. Ils ont, à l’extrémité du plateau, une espèce de champ de parade où ils s’assemblent comme pour une cérémonie. Ils forcent leurs captifs à sauter l’un après l’autre dans le vide ; l’intérêt du jeu consiste à savoir si les malheureux se fracasseront sur le sol ou s’embrocheront sur les tiges. Ils nous emmenèrent voir cela, et toute la tribu se rangea au bord. Ah ! je ne m’étonne plus que le squelette de ce pauvre Yankee eût des bambous qui lui poussaient entre les côtes ! Quatre des Indiens sautèrent, et les pointes leur entrèrent dans le corps comme des aiguilles à tricoter dans du beurre. L’affreux spectacle ! et d’un abominable intérêt, avec cela ! Nos yeux fascinés ne pouvaient pas se défendre de regarder au moment de la culbute. Pourtant, nous nous disions qu’avant peu ce serait notre tour sur le tremplin.

« Eh bien, non ! Ils réservèrent six des Indiens pour aujourd’hui, du moins à ce que j’ai cru comprendre : nous, j’imagine que nous devions jouer dans la représentation le rôle d’étoiles ; Challenger pouvait y échapper ; mais Summerlee et moi figurions au programme. Ils s’expriment à moitié par signes ; je suivais donc assez facilement leur conversation. Et j’estimai qu’il était temps de prendre le large. En y réfléchissant un brin, j’avais élucidé dans ma tête une ou deux choses. Tout reposait sur moi ; je n’avais rien à attendre de Summerlee, et guère plus de Challenger. La seule fois qu’ils se trouvèrent rapprochés, ils échangèrent des gros mots parce qu’ils ne s’accordaient pas sur la classification scientifique de ces coquins à tête rouge qui, pour l’un, représentaient le dryopithécus de Java, et pour l’autre, le pithécanthèque. Des fous simplement, et des mufles ! Mais j’avais, dis-je, utilement éclairé deux points. D’abord, des êtres comme ceux qui nous tenaient, lourdement bâtis, sur des jambes courtes et arquées, ne pouvaient pas, en terrain découvert, lutter de vitesse avec un homme ; Challenger même eût rendu des points au plus agile. D’autre part, ils ne savaient rien des armes à feu ; je ne crois pas qu’ils eussent compris comment le drôle que j’avais tiré était mort de sa blessure ; si nous reprenions nos fusils, tout nous devenait possible.

« Alors, ce matin, de bonne heure, je leur brûlai la politesse ; j’allongeai à mon gardien un coup de pied dans l’estomac qui lui régla son compte, je détalai à bride abattue vers le camp, je vous y ramassai, j’y ramassai les fusils, et nous voilà ! »

— Mais les professeurs ? m’écriai-je, consterné.

— Eh ! parbleu, il s’agit maintenant de les délivrer. Je ne pouvais pas les emmener avec moi. Challenger était sur son arbre et Summerlee sur le flanc. Notre seule chance, c’était d’avoir les fusils pour tenter un coup de force. Je sais, on n’aurait qu’à s’en prendre à eux de ma fuite ; mais je doute qu’on touche à Challenger ; et quant à Summerlee, son cas, s’il me paraît moins clair, eût, de toute façon, été le même. Donc, en filant, je n’ai rien aggravé. Mais, à présent, nous sommes tenus d’honneur de revenir les tirer d’affaire ou de périr avec eux. Prenez-en votre parti, mon garçon : il faut qu’avant ce soir notre sort à tous se décide !

J’essaierais vainement de rendre, dans les discours de lord John, la nervosité du débit, la brièveté saccadée de la phrase, et ce ton où l’ironie se relevait d’insouciance. Mais cet homme était un chef né. Le danger stimulait sa vivacité naturelle : son verbe devenait plus savoureux, ses yeux froids s’animaient d’une vie ardente, une joyeuse exaltation hérissait sa moustache de Don Quichotte. Son goût du hasardeux, le sentiment intense qu’il avait du dramatique d’une aventure, et d’autant plus qu’il s’y trouvait plus entièrement mêlé, son ferme propos de toujours considérer le péril comme une forme de sport, comme un jeu implacable contre le destin, avec la mort pour enjeu, faisaient de lui un compagnon admirable aux heures graves. N’eussent été nos justes craintes, j’aurais eu plaisir, avec un tel homme, à risquer une telle partie. Nous nous levions pour quitter notre cachette quand il m’agrippa le bras.

By George ! murmura-t-il, les brutes reviennent !

De la place où nous étions, nous découvrions un bas-côté de troncs bruns à voûte de verdure, le long duquel s’avançait une troupe d’hommes-singes. Ils trottinaient à la file, tournant la tête de gauche à droite, les jambes infléchies, le dos arrondi, les mains touchant parfois le sol ; bien qu’ainsi ployés ils perdissent de leur taille, j’estime qu’ils avaient environ cinq pieds de haut, avec de longs bras et d’énormes torses. Beaucoup portaient des bâtons. À distance, on eût dit une procession d’êtres humains velus et difformes. Je les aperçus très bien un moment ; puis, ils se perdirent dans la brousse.

— Pas pour cette fois ! dit lord John, qui avait levé son rifle. Le mieux que nous ayons à faire, c’est de rester tranquilles jusqu’à ce qu’ils aient abandonné leurs recherches ; puis nous verrons si nous ne pouvons pas revenir chez eux et frapper au bon endroit. Encore une heure, et nous marchons.

Nous remplîmes ce délai en déjeunant d’une boîte de conserve. Lord John, qui n’avait rien pris que quelques fruits depuis la veille au matin, mangeait comme un affamé. Enfin, les poches bourrées de cartouches, un rifle dans chaque main, nous partîmes. Auparavant, nous avions eu soin, à tout événement, de repérer notre cachette et sa situation par rapport à « Fort Challenger ». Nous nous glissâmes en silence, avec mille précautions, à travers la broussaille ; arrivés au bord de la falaise, près de notre ancien campement, nous fîmes halte ; et lord John m’exposa ses plans.

— Dans les bois ces pourceaux-là sont nos maîtres, dit-il. Ils nous voient et nous ne les voyons pas. En plein air, c’est autre chose. Nous les battons de vitesse. Donc, restons le plus possible en plein air. Il y a moins de grands arbres au bord du plateau. Tenons-nous-y. Allons lentement. Ouvrez bien les yeux. Gardez votre rifle toujours prêt. Surtout, ne vous laissez pas prendre tant que vous aurez une cartouche. Ceci est mon dernier mot, jeune homme.

En jetant, du haut de la falaise, un coup d’œil dans la plaine, je vis notre brave nègre Zambo en train de fumer, assis sur une roche. J’aurais bien voulu le héler, lui donner de nos nouvelles, mais on pouvait m’entendre. Les bois regorgeaient d’hommes-singes ; à chaque instant leur caquetage nous arrivait aux oreilles ; alors, nous plongions dans un fourré, nous nous immobilisions jusqu’à ce que le bruit eût décru au loin. Aussi n’avancions-nous que lentement. Deux heures se passèrent. Soudain, les mouvements circonspects de lord John m’avertirent que nous approchions. Il me fit signe de rester tranquille, pendant que lui-même continuait de ramper. L’instant d’après, il revenait vers moi ; son visage frémissait d’impatience.

— Venez, dit-il, venez vite ! Dieu veuille que nous n’arrivions pas trop tard !

Secoué de fièvre, je me traînai à son côté sur les genoux et sur les mains, je me couchai près de lui, je regardai à travers la broussaille, dans une clairière qui s’allongeait devant nous.

Et je vis une scène que je n’oublierai jamais. Elle avait quelque chose de si fantastique, de si absurde, que je ne sais pas comment vous le traduire, ni comment je pourrai y croire dans quelques années si je dois, un jour, de nouveau, m’asseoir dans un fauteuil de Savage-Club ou contempler les quais de la Tamise. Cela me fera l’effet, à ce moment, d’une vision engendrée par le délire. Pourtant, je veux vous dire ce que je vis, alors qu’il me semble y être encore ; et l’homme près de qui j’étais couché dans l’herbe humide saura, lui du moins, si je mens.

En face de nous s’ouvrait donc un large espace de quelques cents yards, couvert de gazon et de fougères basses. Des arbres en hémicycle portaient, les unes au-dessus des autres, entre leurs branches, des huttes curieusement bâties avec du feuillage. Imaginez des nids qui seraient tous de petites maisons. Chaque ouverture des huttes, chaque branche fourmillaient de créatures simiesques, qu’à leur taille je crus reconnaître pour les femelles et les petits de la tribu. Elles occupaient l’arrière-plan, d’où elles suivaient avec des yeux avides le même spectacle qui nous fascinait et nous effarait.

Dans l’espace libre, près du bord de la falaise, s’alignaient plusieurs centaines d’êtres velus, fauves, presque tous formidables comme volume, et tous également hideux ; il régnait parmi eux une certaine discipline, car aucun ne cherchait à rompre l’alignement. Un petit groupe d’Indiens, courts de taille, bien proportionnés, roux, et dont les peaux luisaient au soleil comme du bronze poli, se tenaient devant eux, ainsi qu’un homme blanc, très long, qui, la tête basse, les bras repliés, exprimait par toute son attitude l’abattement et l’horreur. Je ne pouvais pas ne pas reconnaître la silhouette anguleuse du professeur Summerlee.

Un certain nombre d’hommes-singes entouraient les prisonniers, de façon à rendre toute évasion impossible. Enfin, sur le bord extrême du plateau, très à l’écart, il y avait deux figures si étranges, et qui, en d’autres circonstances, eussent été si comiques, qu’elles concentrèrent mon attention. L’une était mon camarade, le professeur Challenger. Ce qui restait de son veston lui pendait en loques sur les épaules ; il n’avait plus de chemise, et sa grande barbe sombrait dans l’obscure toison de sa poitrine ; il n’avait plus de chapeau, et ses cheveux, laissés libres de pousser depuis le début de l’expédition, flottaient en désordre autour de lui. Il semblait qu’un jour eût suffi pour ravaler cet homme, du rang éminent qu’il occupait dans la civilisation moderne, à l’indignité du dernier sauvage d’Amérique ! Challenger avait à son côté le roi des hommes-singes. Celui-ci en rouge, celui-là en noir, ils étaient, comme l’avait dit lord John, la vivante image l’un de l’autre : même forme courte et massive, même carrure d’épaules, mêmes longs bras pendants, même barbe hérissée plongeant dans une poitrine velue. À ceci près que le front bas et oblique, le crâne incurvé de l’homme-singe, formaient le plus frappant contraste avec le large front et le crâne magnifique de l’Européen, nulle différence sensible : le roi caricaturait absurdement le professeur.

Tout cela, qui me prend du temps à décrire, ne me demanda, pour s’imprimer en moi, que quelques secondes. Et d’ailleurs, il s’agissait de bien autre chose. Nous assistions à un drame. Deux des hommes-singes passèrent hors du groupe l’un des Indiens et le traînèrent jusqu’au bord de la falaise. Le roi fit un signal avec la main. Ils saisirent l’homme par les bras et les jambes, le balancèrent trois fois avec violence et le lancèrent enfin par-dessus l’abîme, si fort qu’il décrivit très haut dans l’air une pirouette avant de tomber. Au moment où il disparaissait, la foule entière, à l’exception des gardes, se rua vers le et précipice, il se fit un long silence, que rompit une explosion de joie folle. Les brutes bondissaient, agitaient les bras, hurlaient. Puis, nous les vîmes s’écarter, et, se remettant en ligne, attendre une nouvelle victime.

Cette fois, c’était le tour de Summerlee. Deux des gardes le prirent par les poignets, et brutalement le tirèrent. Il se débattait, de toute sa longue et mince personne, comme un poulet qu’on sort de la volière. Cependant, Challenger, tourné vers le roi, demandait, implorait avec des mains frénétiques la grâce de son camarade. L’homme-singe le repoussa durement, secoua la tête… et ce fut son dernier geste : le rifle de lord John retentit, le roi s’écroula, une informe masse rouge se tordit sur le sol.

— Feu dans le tas ! me cria lord John, feu ! feu !

Il y a d’étranges profondeurs de sauvagerie chez l’homme le plus ordinaire. Je suis une nature sensible ; maintes fois, devant un lièvre blessé, j’ai eu les yeux humides, et néanmoins, dans la circonstance actuelle, j’avais soif de sang. Je me surpris à charger, décharger, recharger mon arme, en hurlant de férocité, en riant de joie ! Avec nos quatre fusils, nous faisions, lord John et moi, d’horribles ravages. Les deux gardes de Summerlee avaient mordu la poussière, et il titubait comme un homme ivre, sans arriver à se rendre compte qu’il fût libre. La multitude des hommes-singes courait, éperdue, dans tous les sens, se demandant d’où venait et quel était cet ouragan mortel. Ils tourbillonnaient, gesticulaient, criaient, trébuchaient contre les cadavres. Une subite impulsion les fit se précipiter vers les arbres pour y chercher un refuge. Et dans la clairière jonchée des leurs, il ne resta plus que les prisonniers, au centre.

Challenger n’avait pas eu besoin d’un grand effort pour comprendre. Empoignant par le bras Summerlee toujours effaré, il se mit à courir avec lui dans notre direction. Deux des gardes se jetèrent à leur poursuite : deux balles de lord John les arrêtèrent net. Nous nous élançâmes vers nos amis et tendîmes à chacun un rifle chargé. Mais Summerlee était au bout de ses forces. Il ne se soutenait plus. Déjà, les hommes-singes se remettaient de leur panique. Ils revenaient à travers la broussaille et menaçaient de nous couper. Nous nous repliâmes précipitamment, Challenger et moi flanquant Summerlee coude à coude, tandis que lord John protégeait notre retraite en ouvrant un feu nourri chaque fois que des têtes sortaient des buissons. Pendant plus d’un mille, nous eûmes sur les talons ces sinistres babillards. Puis, leur poursuite se ralentit. Ils commençaient à connaître notre pouvoir et ne tenaient plus à affronter ces rifles infaillibles. En arrivant au camp, nous nous retrouvâmes seuls.

Du moins, nous pouvions le croire. Mais nous nous trompions. L’entrée de notre « zériba » à peine refermée, nous venions de nous serrer les mains et de nous jeter, pantelants, sur le sol, près de notre source, quand nous entendîmes au dehors un bruit de pas, et des voix plaintives à notre porte. Lord Roxton, armé de son rifle, courut ouvrir ; et nous vîmes, prosternés contre terre, les quatre Indiens survivants. Ils tremblaient en implorant notre protection. Ils promenaient sur les bois des gestes circulaires qui dénonçaient le danger à l’entour. Enfin, ils s’élancèrent, et, s’accrochant aux genoux de lord John, y collèrent leurs visages.

By George ! s’écria lord John, perplexe et tortillant sa moustache, que diantre allons-nous faire de ces gens-là ? Allons, debout, les enfants ! Assez contemplé mes bottes !

Summerlee, déjà redressé, bourrait son vieux fourneau de bruyère.

— Sauvés, eux aussi ! dit-il. Vous nous avez tous arrachés aux griffes de la mort. Ma parole, voilà qui s’appelle de la besogne bien faite.

— Admirable ! renchérit Challenger, admirable ! Ce n’est pas nous seuls, individuellement, qui avons contracté envers vous une dette de gratitude, c’est, collectivement, la science européenne. Je n’hésite pas à proclamer que la disparition du professeur Summerlee et la mienne eussent fait un vide dans l’histoire de la Zoologie moderne. Notre jeune ami et vous-même avez excellemment travaillé.

Il nous illuminait d’un sourire paternel. Mais la science européenne eût été quelque peu surprise si elle avait vu ces fils de dilection, son espoir, ainsi accommodés, avec leur chevelure ébouriffée, leur poitrine nue et leurs vêtements en guenilles. Challenger, assis, tenait entre ses genoux une boîte de conserve, et, dans ses doigts, un grand morceau de mouton d’Australie frigorifié. Les Indiens, en l’apercevant, jetèrent un cri, et s’accrochèrent de plus belle aux genoux de lord John.

— N’ayez donc pas peur, mes enfants, dit-il, en tapotant devant lui une tête nattée. Parbleu, Challenger, votre mine l’impressionne et il y a de quoi. Voyons, petit, c’est un homme, rien qu’un homme, comme nous tous.

— Vraiment, Monsieur !… protesta le professeur.

— Eh bien, mais, Challenger, félicitez-vous de sortir un peu de l’ordinaire. Sans votre ressemblance avec le roi…

— Ma parole, lord John Roxton, vous prenez des licences !…

— Je constate un fait.

— S’il vous plaît, Monsieur, changeons de sujet. Vos réflexions sont aussi déplacées qu’inintelligibles. Nous avons à nous occuper de ces Indiens. Que faire ? Le mieux serait évidemment de les reconduire chez eux, si nous pouvions savoir où ils habitent.

— Quant à ça, pas difficile, dis-je. Ils vivent dans des cavernes, de l’autre côté du lac central.

— Notre jeune ami l’a effectivement vérifié. Je présume qu’il doit y avoir une certaine distance.

— Vingt bons milles.

— Pour ma part, grogna Summerlee, jamais je ne pourrai aller jusque-là. Et tenez ! j’entends encore ces brutes. Elles nous traquent.

Au fond des bois, très loin, retentissait le cri des hommes-singes. Les Indiens gémirent de frayeur.

— Il faut que nous décampions, et vite, dit lord John. Vous aiderez Summerlee, jeune homme. Ces Indiens porteront les provisions. Filons avant qu’on nous surprenne !

Moins d’une demi-heure nous suffit pour atteindre le fourré où nous avions déjà, lord John et moi, trouvé un abri ; et nous nous y cachâmes. Tout le jour, nous entendîmes, dans la direction du camp abandonné, les appels excités des hommes-singes ; mais aucun ne se montra dans notre direction, et tous, blancs et rouges, nous goûtâmes les douceurs d’un long sommeil. Je somnolais encore le soir quand je me sentis secoué par la manche ; et je vis Challenger agenouillé près de moi.

— Monsieur Malone, fit-il d’un ton grave, vous tenez un journal de l’expédition et comptez le publier un jour.

— Je ne suis ici que comme membre de la presse, répondis-je.

— Exactement. Peut-être avez-vous entendu certaines réflexions assez impertinentes de lord John Roxton paraissant indiquer quelque… quelque ressemblance…

— Je les ai entendues.

— Inutile de vous dire que toute publicité donnée à ces paroles, toute légèreté de votre part dans le récit des événements, me seraient une offense.

— Je m’en tiendrai à la stricte vérité.

— Lord John a souvent de ces remarques fantaisistes ; et rien ne lui ressemble autant que d’attribuer les plus absurdes raisons au respect que les races les plus arriérées manifestent en toute occasion pour la dignité et le caractère. Vous saisissez ?

— Parfaitement.

— Je m’en remets à votre discrétion.

Il se tut un moment, puis :

— Le roi des hommes-singes était vraiment une créature distinguée, une personnalité d’une intelligence et d’une beauté remarquables : cela sautait aux yeux, n’est-ce pas ?

— Tout à fait remarquables, dis-je.

Et le professeur, rassuré, s’allongea de nouveau pour dormir.