Le Mormonisme et les États-Unis

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Le mormonisme et les États-Unis
Élisée Reclus


LE MORMONISME
ET
LES ETATS-UNIS

I. Voyage au pays des Mormons, par Jules Remy, 2 vol. ; Paris 18600. — II. Geographische Wanderungen. Die Mormonen und ihr Land, von Karl Andrée ; Dresde 18539. — III. Geological Survey of the territory of Utah, by H. Engelmann ; Washington 1860.

Il y a dix-huit ans déjà, le fondateur de la religion mormone prophétisait, « au nom du Seigneur Dieu, qu’avant la venue du Fils de l’homme une révolution amenée par la question de l’esclavage éclaterait dans la Caroline du sud et ferait verser des torrens de sang. ». Cette prédiction, facile à énoncer, menace de s’accomplir aujourd’hui. Les états unis naguère se sont groupés en deux confédérations ennemies, et l’on tremble à chaque instant d’entendre le signal de la guerre civile. Quel rôle joueront les mormons dans ce drame ? Indépendans de fait, mais n’en supportant pas moins avec impatience le gouvernement de l’Union, saisiront-ils cette occasion pour revendiquer leur autonomie, ou bien resteront-ils spectateurs impassibles en apparence du conflit qui se prépare ? C’est là un problème des plus intéressans, et qui doit ramener l’attention générale sur l’étrange communauté des saints du dernier jour. Déjà, dans la Revue [1], divers écrivains ont raconté les origines, les mœurs, l’histoire politique de la nouvelle société qui colonise l’Utah ; mais quelques publications récentes nous offrent une ample moisson de faits et d’aperçus nouveaux sur l’état social des mormons, leur doctrine, leurs progrès matériels, le territoire qu’ils habitent. De ces livres, le plus important est sans contredit celui d’un savant naturaliste, M. Jules Remy. Fidèle à la vraie méthode scientifique, ce voyageur a commencé par observer sans préjugés et sans parti-pris ; afin de porter plus sûrement un jugement définitif, il a voulu d’abord voir et bien voir. Le livre qu’il publie aujourd’hui est le résumé de ses excellentes observations, et chacun de nous, grâce à cet exposé si complet et si impartial, peut librement tirer ses conclusions et juger en connaissance de cause.


I. — LE PAYS DES MORMONS.

Par une coïncidence remarquable, le pays que les mormons ont choisi pour siège de leur empire offre avec leur régime théocratique une singulière ressemblance : on dirait qu’il a été formé spécialement pour eux. C’est un fait reconnu par les géographes que d’ordinaire les nations reproduisent dans leur essence morale les traits physiques des contrées où elles se développent ; mais ici c’est un peuple nouveau qui, poussé, semble-t-il, par le besoin de se mettre en harmonie avec la nature environnante, va chercher au milieu des montagnes une terre qui convienne à son génie. Ne faut-il voir dans ce choix des mormons qu’un simple effet du hasard ? Eux qui se disent les Israélites du Nouveau-Monde, et dont la doctrine a tant de points de ressemblance avec celle des Juifs, ils ont choisi pour patrie une région analogue à la Palestine. Au milieu de leur territoire s’étend une mer morte où se jette un fleuve d’eau douce semblable au Jourdain, et sortant comme lui d’un lac charmant, autre mer de Génézareth. Les deux pays offrent les mêmes vallons fertiles environnés d’âpres rochers ; ils sont également limités par un vaste désert. Pour atteindre leur terre promise, les mormons ont dû faire péniblement leur exode à travers les solitudes, comme les Israélites à travers les sables et les rochers de la péninsule de Sinaï. Nouveau Moïse, Joseph Smith n’a pu mener ses frères dans le Chanaan d’Amérique : c’est à un second Josué, à Brigham Young, « le lion du Seigneur, » que la gloire de traverser le Jourdain a été réservée.

Le territoire d’Utah, que l’on appelait autrefois assez improprement le Grand-Bassin, et que les mormons avaient d’abord désigné sous le nom de Deseret ou pays de l’Abeille, est un plateau compris entre les Montagnes-Rocheuses et la Sierra-Nevada de Californie. L’altitude moyenne de ce plateau est au nord de 1,200 à 1,400 mètres, mais il est incliné en pente douce vers le sud, où il se confond insensiblement avec les plaines désertes du Colorado. Sa surface est hérissée de chaînons de montagnes isolés, presque tous uniformément parallèles au méridien et séparés les uns des autres par de larges vallées qui, vues de loin, ressemblent à des bras de mer : quelques-unes de ces vallées sont arrosées par des rivières permanentes, telles que le Jourdain ; mais la plupart n’offrent que des ruisseaux temporaires, aux eaux limoneuses et chargées de soude, ou même des courans souterrains à peine révélés par l’humidité saline qui suinte à la surface du sol. Aucune rivière d’Utah ne se déverse dans un des grands fleuves qui descendent des Montagnes-Rocheuses vers l’Océan ; toutes se jettent dans les lacs salés, ou bien se perdent au milieu des sables, en formant à leur extrémité des étangs marécageux.

Le pays d’Utah, tel qu’il fut cédé en 1848 aux États-Unis par le traité de Guadalupe-Hidalgo, est presque aussi grand que la France ; les mormons en occupent seulement la partie orientale. Leurs principaux centres de population sont situés à la base des monts Wahsatch, dans la vallée du Jourdain et près des bords du Grand-Lac-Salé, l’une des mers intérieures les plus remarquables de la terre. Ce lac, dont la vraie forme n’est connue que depuis 1850, grâce aux explorations du capitaine Stansbury, n’a pas moins de cent lieues de tour ; mais sa profondeur n’est pas considérable : elle ne dépasse pas 10 mètres, et en moyenne elle n’est que de 2 mètres environ. Au milieu du lac, plusieurs îles dressent leurs escarpemens rocheux à 1,000 mètres ou davantage ; la plus grande, qui est en même temps la plus rapprochée de la capitale des mormons, Antelope-Island, est reliée au continent par une langue de sable presque toujours à sec en été, mais souvent inondée après les grandes pluies et pendant les tempêtes. Stansbury-Island, la seconde île pour l’étendue, est aussi rattachée à la terre par un isthme étroit ; elle offre de beaux pâturages, et les agriculteurs voisins y envoient leurs troupeaux pour les mettre à l’abri des incursions des Indiens.

Les eaux du Grand-Lac tiennent en dissolution une énorme quantité de substances salines. Le degré de salure varie suivant les saisons, la durée des pluies ou des sécheresses ; mais il est toujours beaucoup plus considérable que celui de l’Océan. Il est impossible d’enfoncer dans le lac, et par un beau temps on pourrait s’endormir sur ses flots sans courir le risque de se noyer. Cependant il est très difficile de nager à cause des efforts qu’on est obligé de faire pour maintenir ses jambes au-dessous de la surface. Une simple gouttelette tombée dans l’œil fait cruellement souffrir, et l’eau ingurgitée détermine des accès de toux spasmodique. Le capitaine Stansbury doute que le nageur le plus expérimenté pût éviter la mort, s’il était exposé loin du rivage à la violence des vagues et du vent.

On ne voit dans le Grand-Lac ni poissons ni mollusques ; la vie n’y est représentée que par une algue de la tribu des nostochs et un petit ver qui fouille çà et là le sable des plages. Les truites entraînées dans ses eaux par le Jourdain périssent aussitôt. En revanche, la surface du lac donne l’hospitalité à d’innombrables bandes de mouettes, d’oies sauvages, de cygnes et de canards. En aucune autre partie de l’Amérique, si ce n’est peut-être sur les eaux tranquilles du Potomac, on ne voit pareilles flottes de volatiles. Des armées de petits pélicans, gardés par de vieux surveillans écloppés, contemplent les flots du haut de toutes les corniches des rochers, tandis que les parens vont à la pêche dans les rivières poissonneuses de l’Ours, du Weber ou du Jourdain. Aucun arbre ne croît sur les bords du lac ni dans les plaines adjacentes ; on n’aperçoit au loin que des touffes d’armoise (artemisia) et d’autres plantes qui se plaisent dans le sol imprégné de substances salines. La ligne de séparation entre l’eau et la terre est le plus souvent indécise ; on ne sait où commence la plage, où finit le lac, tant le rivage offre de bancs vaseux sur lesquels l’eau s’étale en minces nappes et promène son écume floconneuse. En été, la boue des plages se dessèche au soleil et s’écaille en feuillets qui ont l’apparence du cuir ; des miasmes sulfureux s’échappent des lézardes du sol et répandent dans l’air une odeur intolérable.

Excepté au nord, où une chaîne de montagnes projette dans le Grand-Lac-Salé une péninsule rocheuse, la mer intérieure est bordée de plages de cette nature. À l’ouest, de vastes plaines, presque aussi unies que la surface de l’eau, s’étendent entre le lac et une rangée de montagnes éloignées. Pendant quelques mois d’été, ces plaines, que traversent des ruisseaux salés et sulfureux, se couvrent d’une immense nappe de sel cristallin que fendillent d’innombrables rides produites par l’expansion du sel : on dirait la surface des eaux se plissant sous la brise. La caravane du capitaine Stansbury parcourut pendant soixante heures, et sans trouver une goutte d’eau potable, une série de plaines de cette nature. Un des champs de sel avait 20 kilomètres de long sur 12 kilomètres de large, et représentait une masse d’au moins 4 millions de mètres cubes. Dès que la pluie tombe, ou même simplement lorsque l’air se charge d’humidité, le sel devient déliquescent, et l’on ne voit plus qu’une étendue d’argile noirâtre où les bêtes de somme enfoncent à chaque pas.

Autrefois le Grand-Lac-Salé avait une superficie beaucoup plus considérable. Les bassins parallèles du plateau d’Utah, les vallées latérales qui viennent y aboutir, étaient autant de golfes, de baies et de détroits de la mer intérieure. Partout on aperçoit, à une grande hauteur au-dessus du niveau actuel du lac, d’anciennes plages d’alluvions et des falaises entourant les vallées de leurs anneaux concentriques tracés sur les flancs des montagnes. Au nord du Grand-Lac, le capitaine Stansbury a compté treize plages superposées, dont la plus haute est à 60 mètres au-dessus de la nappe actuelle. Dans l’île de Frémont, qui s’élève à 250 mètres, on remarque d’anciens rivages taillés, comme les marches d’un escalier géant, jusqu’auprès du sommet. Évidemment les montagnes qui se dressent au-dessus de la surface unie du désert étaient autrefois des îles rocheuses semblables à celles qui jaillissent du sein du lac.

Il est facile de comprendre comment, pendant le cours des siècles, les eaux de la mer intérieure d’Utah ont constamment diminué et se sont saturées d’une aussi énorme quantité de sel. Le Grand-Bassin est séparé du Pacifique par de hautes montagnes qui arrêtent les nuées au passage, et.ne leur permettent pas d’aller déverser l’humidité marine sur le plateau. Là, l’évaporation est très forte ; l’eau des lacs et des torrens est reçue par les vents et facilement transportée au-dessus des chaînes de montagnes, qui du côté du plateau n’opposent qu’une barrière peu élevée. Par suite de cette déperdition constante, le niveau des lacs s’abaisse, les torrens se dessèchent, les sources tarissent, le sel se concentre de plus en plus dans les bassins lacustres, jusqu’à ce qu’enfin il suffise du tribut des neiges et des pluies pour remplacer l’eau qui se perd annuellement. De nos jours, il est probable que l’équilibre de l’évaporation et des pluies est à peu près établi, car le niveau du lac baisse et s’élève tour à tour. Lors de la visite de M. Remy aux colonies des mormons, les habitans riverains lui dirent que l’eau avait monté de 2 mètres depuis trois ans, et qu’elle était d’un quart moins salée.

Le lac d’Utah, qui a donné son nom au territoire, est beaucoup moins étendu que le Grand-Lac ; mais il a l’immense avantage de n’être pas salé. Il est situé au pied des monts Wahsatch, à une quinzaine de lieues au sud de la capitale des mormons. Long de 50 kilomètres environ et large de 25, il n’a qu’une profondeur de 5 mètres. De nombreux affluens lui apportent des eaux douces et limpides dont il déverse le surplus dans le Grand-Lac-Salé par la vallée étroite et profondément encaissée du Jourdain. Les vallons qui bordent le lac d’Utah offrent de gracieux paysages ; mais ils ne peuvent se comparer sous le rapport de la beauté aux vallées des monts Wahsatch. Parmi ces vallées charmantes qui rappellent les plus beaux sites de la Virginie et de New-York, on peut citer Cache-Valley, Weber-Valley, Coal-Valley et surtout Timpanogos-Valley, séparée de la plaine par une fissure étroite où l’on n’a pu construire de route qu’en entaillant les parois du rocher. Une belle cascade de 300 mètres de haut se détache d’une corniche surplombante et plonge d’un jet dans les profondeurs du cañon ténébreux. Plus haut, la gorge s’ouvre pour former un vaste cirque où s’épanchent des sources thermales extrêmement remarquables. Presque tout le sol du bassin, dont la surface est d’environ 10 kilomètres carrés, a disparu sous une couche de tuf calcaire de 5 ou 6 mètres d’épaisseur. Sur cette base commune, quatre petits plateaux de tuf se sont élevés à l’endroit où le bouillonnement des eaux thermales a concentré son activité. Quelques sources jaillissent au fond de petits entonnoirs creusés dans les plateaux ; mais la plupart se sont graduellement édifié des cônes semblables à de petits volcans et réunissent leurs eaux dans un cratère terminal : là elles déposent des anneaux circulaires de tuf et agglutinent peu à peu les roseaux qui croissent en abondance sur les bords du cône. La température moyenne de ces sources est de 27 à 43 degrés centigrades. D’innombrables serpens à sonnettes, attirés par la douce chaleur, se nichent dans les lézardes du tuf, ou s’enroulent autour des joncs cimentés par le carbonate de chaux.

Un grand nombre d’autres sources thermales qui se font jour à la base des montagnes d’Utah, et auxquelles on a donné les noms prosaïques de sources de la Bière, du Bateau à vapeur, etc., semblent indiquer que les forces volcaniques sont encore à l’œuvre, au-dessous du sol du plateau. La source la plus connue est celle que les mormons emploient pour administrer le baptême à leurs néophytes. Quant aux sources non thermales, elles sont assez rares et le plus souvent chargées de substances salines et calcaires ; d’ordinaire la composition de leurs eaux dépend de la saison de l’année. Au printemps et au commencement de l’été, lors de la fonte des neiges, les fontaines, devenues très abondantes, fournissent une eau comparativement pure ; pendant la saison des sécheresses, le sel et le carbonate de chaux se concentrent dans les sources presque taries et en rendent l’eau tout à fait mauvaise.

L’ensemble des terrains cultivables occupe une longueur d’environ 4 à 5 degrés de latitude à la base occidentale des monts Wahsatch ; mais la largeur de cette zone est en moyenne de 2 ou 3 kilomètres au plus. À cette étroite bande, qui forme tout le territoire agricole de l’Utah, il faudrait ajouter la vallée du Jourdain, si on pouvait l’arroser en abondance par des canaux de dérivation. Le sol de cette vallée et des vallons ses tributaires est composé d’une terre sablonneuse tout à fait infertile lorsqu’elle manque d’humidité. Malheureusement les pluies sont rares dans le territoire d’Utah, l’azur du ciel reste implacable pendant six mois, d’avril en octobre ; les ruisseaux descendus des monts Wahsatch sont peu considérables et ne remplissent qu’un nombre de canaux très limité : aussi ne peuton guère cultiver le sol qu’à l’issue des vallons arrosés. Dans les premières années de la colonisation, la terre humide, laissée probablement en friche depuis des siècles ou même depuis l’émersion du plateau d’Utah hors du sein des mers, était assez féconde ; quelques localités favorisées, où le sol consiste en débris de feldspath, offraient des récoltes presque aussi abondantes que celles des états atlantiques ; mais la terre végétale, qui repose sur une couche d’argile saline [2], perd graduellement ses élémens nutritifs, et le sous-sol argileux ramené à la surface des champs se trouve en contact avec les racines des plantes et les brûle par son acre vertu. Des terrains qui donnent la première année des moissons abondantes produisent à peine quelques tiges amaigries pendant la deuxième année et n’offrent plus, à la récolte suivante, qu’une surface poudreuse où l’on aperçoit çà et là quelques touffes d’herbes jaunies. Aussi les agriculteurs d’Utah sont-ils nécessairement nomades. Lors de leur arrivée dans le Grand-Bassin, les colons s’établirent sur les bords du lac d’Utah et dans les parties de la vallée le plus facilement accessibles ; mais la détérioration de leurs champs les force à remonter les vallons latéraux, et chaque année ils pénètrent plus avant dans l’intérieur des montagnes. Le territoire cultivable de cette terre de promission, déjà si faible en comparaison des riches campagnes de la Californie et des états atlantiques, diminue tous les ans en même temps que la population augmente. À cette infertilité du sol il faut ajouter le fléau des sauterelles, ces insectes que les mormons, dans leur langage imagé, disent avoir été produits par le croisement de l’araignée et du buffle des prairies. On a calculé que le territoire d’Utah ne pourrait jamais, dans l’état actuel de nos connaissances agricoles, nourrir plus d’un million d’hommes. Le grenier des mormons est Cache-Valley, située au nord du Grand-Lac.

À l’ouest de la vallée du Jourdain et de la petite chaîne des montagnes d’Oquirrh s’étend le désert, immense surface d’argile parsemée de touffes d’artemisia. En certains endroits cependant elle n’offre aucune trace de végétation, et ressemble à une chaussée de béton découpée par d’innombrables fissures en polygones presque réguliers. Aucun ruisselet ne coule au milieu de ces solitudes desséchées, aucune source n’y jaillit ; seulement, après avoir marché pendant de longues heures, le voyageur rencontre parfois quelque champ de sel cristallisé, étendue blanche où les nuages et l’azur du ciel se mirent comme dans la nappe d’un lac. À l’extrême horizon se montrent quelques roches volcaniques semblables à de grandes scories à demi voilées par des colonnes atmosphériques vacillantes comme l’air qui repose sur la flamme d’un brasier. Le rayonnement implacable de l’immense surface blanche du désert éblouit les yeux : sous cette lumière aveuglante, tous les objets semblent à la fois revêtus d’une teinte sombre et comme infernale.

C’est à travers ces grandes plaines, habitées seulement par une quantité prodigieuse de lézards aux formes extraordinaires, que passe la route des émigrans. Depuis la découverte de la Californie, des milliers d’hommes y ont perdu la vie ; des bœufs et des chevaux innombrables y sont morts de soif et ont été abandonnés sur le sol. C’est à leurs ossemens épars qu’on reconnaît la vraie direction de la route ; la nuit, on s’arrête de peur de s’égarer quand on n’entend plus résonner de squelettes sous les pas de sa monture.

Le mirage que produit la réfraction des rayons lumineux sur ces plaines de sable et de sel figure parfois les scènes les plus étranges et déforme les objets d’une manière incroyable. M. Remy en raconte un exemple merveilleux :


« Devant nous coulait un fleuve majestueux, dont les bords étaient plantés d’arbres pyramidaux semblables à des peupliers. L’eau en était si belle et si pure, les allées verdoyantes paraissaient si fraîches, que nous donnâmes instinctivement de l’éperon pour atteindre plus vite ces ondes magiques et nous y désaltérer. Bientôt le fleuve s’élargit, déborda ses eaux de tous côtés et forma une mer qui baignait le pied de fantastiques montagnes. Des îles à contours festonnés sortirent du sein de cet océan inconnu, que sillonnaient des vaisseaux de toute forme, dont les blanches voiles se gonflaient sous une brise invisible. Des caps à crêtes sinueuses, déchiquetées, aux flancs creusés de grottes mystérieuses, se détachaient des montagnes comme les arcs-boutans d’une antique cathédrale. Dans une petite anse, sur un coin de ce tableau, d’énormes cétacés prenaient leurs ébats à la surface et faisaient jaillir l’eau en gerbes argentées, pareils aux souffleurs que l’on voit se jouer par un beau soleil sur la côte pacifique du Pérou. Sur le premier plan de ce paysage maritime s’élevaient d’élégantes habitations, dans le style italien, qui semblaient enchâssées dans des massifs d’arbres touffus. Puis c’était une armée en marche, avec son état-major pompeusement équipé, son corps de musiciens, son artillerie, ses escadrons commandés par des chefs ornés de panaches flottans. Des tourbillons de poussière montaient en hautes colonnes vers le ciel et se reflétaient dans, le miroir des eaux… »


Quelque aversion que puissent inspirer la doctrine et les mœurs des mormons, il est incontestable qu’ils ont rendu un service immense à la cause de l’humanité et de la civilisation en colonisant ces régions inhospitalières. Cet aride plateau, qui sépare le versant du Pacifique du versant de l’Atlantique, semblait rebelle à toute culture, et les trappeurs canadiens, consultés par Brigham Young pendant l’exode, avaient prédit aux tentatives de culture le plus complet insuccès. Eh bien ! c’est au centre même de cette solitude redoutable que les saints du dernier jour ont fondé leur ville sacrée, qui semble destinée à devenir prochainement la grande étape entre New-York et San-Francisco, l’Europe occidentale et l’extrême Asie ! Quelle reconnaissance ceux qui s’intéressent à la prise de possession de la terre par l’homme ne doivent-ils pas à ces fanatiques qui voulaient échapper à la civilisation, et qui malgré eux en sont devenus les plus utiles pionniers !

Sans une incomparable force de volonté, les mormons n’auraient pu accomplir leur exode. Refoulant au fond de leurs cœurs le désir de la vengeance et se montrant aussi obéissans à leur patrie que fidèles à leurs croyances, ils abandonnent champs et maisons, ils quittent la ville qu’ils ont fondée, le temple de marbre sacré qui est devenu pour eux ce que la Casbah est pour les vrais musulmans, et laissent seulement quelques frères pour le terminer et le consacrer en grande pompe. Hommes, femmes, enfans, précédés de leurs prêtres, traversent le Mississipi sur la glace et pénètrent dans les forêts inhabitées de l’Iowa, guidés par la boussole comme les matelots sur la mer. Arrivés, au fort d’un rude hiver, sur les bords du Missouri, ils s’abritent contre le froid en creusant des trous dans le sol, et, se préparant, sans crainte aux horreurs de la famine, mettent en réserve le blé qu’ils ont apporté afin de semer des champs pour ceux de leurs frères qui viendront après eux. En même temps les jeunes gens les plus robustes prennent les devans et vont jeter des ponts sur les rivières et tracer un chemin dans les solitudes de l’ouest. Sur ces entrefaites arrive une lettre du président des États-Unis, demandant à ce peuple exilé cinq cents hommes de bon courage pour aller servir la république ingrate à laquelle ils doivent leur malheur. Les cinq cents hommes les plus utiles de la communauté nomade partent sans murmure, et les vieillards, les invalides, les remplacent dans les travaux des routes et de l’agriculture errante. Les quelques mois d’été allègent les souffrances des exilés ; mais bientôt commence un second hiver, et la nation, composée de plus de quinze mille fuyards, est de nouveau la proie de la famine et des frimas. La détresse devient si terrible, qu’on en vient à manger le cuir des équipemens et des harnais ; mais personne n’est ébranlé. Le choléra, le scorbut, s’ajoutent à la faim pour décimer les mormons ; des milliers de morts sont ensevelis au milieu des prairies, et les marches des émigrans ne sont plus que de longues funérailles. Les saints n’y voient que des sujets de louer le Seigneur, et continuent leur voyage, interrompu de haltes nécessaires pour soigner les malades. Enfin, le 24 juillet 1847, les cent quarante-trois pionniers de l’avant-garde aperçoivent du haut d’une colline la grande nappe du Lac-Salé, ils se jettent à genoux pour remercier Dieu, et le soir même ils se mettent à l’ouvrage, retournant le sol, traçant des rues et des canaux d’irrigation.

Arrivés au but de leur voyage, les mormons n’avaient point encore atteint le terme de leurs souffrances. La famine, occasionnée par les sauterelles qui ravageaient les champs, sévit encore pendant deux années sur les fidèles, et jusqu’au milieu de l’année 1849 il fallut se rationner à douze onces de blé par personne et par jour. Depuis cette époque, la prospérité des mormons n’a été interrompue que pendant la guerre. Ces hardis colons aiment à répéter le proverbe suivant : « Je ne puis n’a jamais rien fait ; j’essaierai a fait merveille ; je le ferai a accompli des miracles. » En effet, l’histoire des mormons semble vraiment miraculeuse.


II. — LA DOCTRINE DES MORMONS.

Le mormonisme ne pouvait se produire et triompher qu’aux États-Unis. Cette république est un grand laboratoire où toutes les théories religieuses, sociales, politiques, se mettent à l’essai. On y expérimente à la fois l’extrême liberté et le plus terrible esclavage, la macération du corps et la réhabilitation de la chair, le célibat et la polygamie, le communisme et la concurrence effrénée. C’est une grande école où toutes les théories de l’ancien monde, basées sur le principe de l’autorité ou bien sur celui de la liberté, sont mises à l’épreuve des faits pour servir d’enseignement à l’univers. Les spéculations humaines, à peine sorties du cerveau qui leur a donné naissance, vont aussitôt prendre corps dans ce continent vierge, qui donne l’hospitalité à toutes les idées comme à tous les émigrans. Au milieu de cette société américaine, où les sectes se fractionnent jusqu’à se réduire en poussière, où la religion de la conscience individuelle supplante graduellement toutes les religions collectives et officielles, où chacun adopte librement sa foi et en change à sa guise, il se fonde par réaction une religion nouvelle qui se met en antagonisme violent avec le génie même de l’Amérique. Au fractionnement des sectes elle oppose la forte organisation de son immuable théocratie, elle rejette la liberté républicaine et préconise la concentration absolue de toutes ! les forces et de toutes les volontés dans la tête d’un pape ; elle procède à l’asservissement du peuple par l’asservissement de la femme. Par un contraste remarquable, tandis que le catholicisme, religion d’autorité absolue, perd graduellement de son importance relative dans les républiques anglosaxonnes, un pape américain pose sur son front la triple tiare, et réunit dans ses mains le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel.

M. Remy et presque tous les historiens qui se sont occupés des origines de la religion nouvelle croient que Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, n’a jamais été qu’un vil hypocrite. Seul parmi tous les révélateurs, il n’aurait eu qu’une ambition vulgaire au service d’une intelligence plus vulgaire encore. Remarquant autour de lui la lutte de sectes nombreuses, le conflit de mille opinions, voyant dans sa mère elle-même le jouet de ses hallucinations religieuses, il aurait cru le moment favorable pour se poser en prophète, se faire un cortège de dupes et marcher dans le chemin des honneurs et de la fortune. Il est probable que Joseph Smith inaugura ainsi par le mensonge sa carrière de voyant ; mais, comme tant d’autres hypocrites qui ont surgi dans tous les temps, n’aurait-il pas succombé sous l’indifférence et le mépris, s’il n’avait fini lui-même par croire à sa doctrine et à ses révélations ? Il semble vraiment impossible qu’un homme puisse fonder une religion sans être convaincu lui-même, sans être pénétré de cette foi qui transporte les montagnes et change le cœur des hommes. Pour convertir à la vérité ou à la folie, il faut être son propre disciple, plein de ferveur et de dévouement ; il faut aller droit à son but, sans arrière-pensée, sans restriction mentale, sans remords. Cette foi invincible, cette sincérité absolue peuvent s’allier avec une parfaite connaissance des hommes et une diplomatie admirable ; mais les fondateurs de religion mettent leurs passions, leurs talens, leurs calculs et tout leur être à la disposition de la foi qui les entraîne.

Pour l’honneur de l’humanité, nous croyons que l’œuvre de Joseph Smith ne fait pas exception dans l’histoire des croyances. L’ambition aiguisée, l’orgueil de la lutte, la volonté indomptable, le désir de la vengeance, agissant de concert avec la folie contagieuse de ses disciples, transformèrent sans doute à ses propres yeux tous ses mensonges en autant d’articles de foi, et pendant les dernières années de sa vie il devint un vates inspiré. Il avait commencé sa carrière en vil imposteur, il la termina en prophète convaincu. Et ce qui nous aide à croire à la sincérité finale de cet homme, c’est que, loin de se laisser corrompre par le pouvoir comme la plupart des parvenus, il gagna sous tous les rapports à la fois. Pendant son règne de prophète, il ne cessa d’être vraiment juste, bon, animé d’un merveilleux esprit de charité ; il s’occupait sans cesse des pauvres et des nécessiteux, les visitait de préférence, les prenait pour confidens. Il exerçait une fascination irrésistible par son amabilité et le charme de ses manières. « Il était d’une bonté paternelle pour ses amis, d’une magnanimité remarquable à l’égard de ses ennemis. Son passe-temps favori était de jouer à la balle avec des enfans. » Les mormons qui l’ont connu n’en parlent jamais sans tomber dans une espèce d’extase d’attendrissement, et ses adversaires eux-mêmes lui rendent justice. Accusé trente-neuf fois devant des tribunaux hostiles pour la plupart, il ne fut jamais condamné. Ces trente-neuf verdicts portés par des ennemis ne sont-ils pas un éloquent témoignage en faveur du prophète, et n’aident-ils pas à nous faire admettre que le grand moyen de conversion employé par Joseph Smith était la foi et non pas la supercherie ?

La large part faite à l’Amérique dans la révélation mormone a singulièrement contribué aux succès qui ont accompagné les débuts de la nouvelle religion. Le patriotisme chatouilleux de maint Américain a été flatté de n’avoir plus à regarder vers l’ancien monde pour y chercher les traditions sacrées. Si l’on en croit le livre de Mormon, le paradis terrestre n’existait pas dans la lointaine Mésopotamie de Chaldée, mais bien au centre de la Mésopotamie américaine, entre les fleuves du Mississipi et du Missouri ; les prétendus Lamanites [3] ou les peaux-rouges de l’Amérique sont le vrai peuple de Dieu, et jusqu’à nos jours ils ont réussi à se maintenir en corps de nation, tandis que les Juifs sont dispersés sur toute la surface du globe. Jésus-Christ, pour accomplir sa mission, a été obligé d’apparaître dans le Nouveau-Monde et d’y prêcher sa doctrine comme il l’avait prêchée en Palestine. Bientôt la Nouvelle-Jérusalem sera bâtie en Amérique, et saint Jean, le grand révélateur, se promène mystérieusement dans les prairies de l’ouest en attendant le jour où il pourra faire son entrée dans la cité sainte et montrer au peuple des élus les clés de Melchisédech. Ainsi l’Américain, si fier de sa patrie, peut y voir à la fois le passé, le présent et l’avenir de l’humanité.

Mais ce n’est là qu’une cause tout à fait secondaire du succès de Joseph Smith : le grand secret, c’est que le mormonisme permet de remplacer la foi sérieuse par une foi banale, le sentiment profond de la piété par un vain formalisme, et de cette manière offre aux âmes timorées une voie facile vers le salut. À ce sujet, M. Remy prononce une parole profonde : « Pour la plupart des hommes, le poids de la liberté dans le monde moral est plus difficile à porter que celui de la servitude. » Il est en effet plus commode de recevoir des opinions toutes faites que d’avoir à chercher avec anxiété dans le sanctuaire de sa conscience : débarrassé du soin de penser, d’aimer, de vivre pour son propre compte, l’homme timide accepte avec joie l’autorité d’un prêtre ou d’une tradition : il ne connaît point ces questions redoutables qui se posent devant l’homme vraiment religieux, ces doutes terribles qui l’assiègent, ces luttes intérieures auxquelles succède un profond découragement ou parfois même le désespoir. Il repose tranquillement sa tête sur l’oreiller de la foi commune et s’adonne à quelques vaines cérémonies qui remplacent avantageusement les convictions. Que lui importe la valeur intrinsèque de ses croyances ? Une erreur à laquelle tout le monde ajoute foi lui semble beaucoup plus respectable qu’une vérité reconnue par un seul ; toute pensée individuelle qui diffère de l’opinion générale est un acte de rébellion flagrante. Le mormonisme, comme les autres religions basées sur l’autorité de la tradition, exige une soumission absolue des esprits. Les hommes que la paresse morale empêche d’interroger leur conscience, que des préjugés ou des habitudes d’enfance tiennent éloignés du catholicisme, peuvent donc trouver un refuge contre les doutes et la pensée dans la nouvelle église des mormons.

Toutes les relations des voyageurs confirment en effet que les saints du dernier jour sont loin d’être religieux dans le vrai sens du mot. Certainement on compte parmi eux quelques âmes tendres et naïves qui sont possédées d’un véritable amour du bien, qui chérissent les hommes sincèrement, et étudient avec un zèle ému les paroles inspirées des plaques de Néphi ; mais la plupart des mormons semblent être des gens grossiers qui veulent se décharger du soin de penser. N’ayant aucune conviction personnelle, ils croient sur parole, et peu à peu leur religion devient une habitude, une génuflexion, une pure forme. Mal vus sont les mormons qui réfléchissent et discutent sur les questions théologiques, la nature de Dieu, des anges, de l’âme humaine. Le savant Orson Pratt, qui a passé vingt années de sa vie à rédiger en corps de doctrine les opinions et les hallucinations des fondateurs du mormonisme, est considéré presque comme un apostat parce qu’il a pris sa religion au sérieux et s’en est fait le grand interprète. En revanche, ceux qui ne s’inquiètent nullement d’abstractions inutiles, ceux qui croient sans phrases sont les saints modèles. Le vrai mormon se contente d’obéir et de payer religieusement la dîme de son bien, de son revenu, de son travail.

Il n’est point inutile cependant d’étudier la doctrine des disciples de Joseph Smith, car elle est en parfaite harmonie avec leurs institutions et leur état social. Longtemps on a cru qu’elle n’offrait rien de nouveau, et que, sauf la restauration de la polygamie antique, elle ressemblait plus ou moins aux doctrines des innombrables sectes protestantes qui se partagent le monde religieux des États-Unis. C’est une erreur. Les mormons refusent à bon droit toute assimilation avec les gentils de leur patrie. Ils ont leur révélation propre, leurs prophètes, leurs dogmes : ils représentent la nouvelle alliance, et succèdent au christianisme abâtardi, de même que celui-ci succéda à la religion juive. Joseph Smith s’est assis à son tour sur le trône qu’occupèrent Moïse et Jésus-Christ. Il accepte comme un héritage sacré les livres de l’alliance juive aussi bien que le Nouveau-Testament ; mais il les explique par une révélation supérieure, et il donne au monde la vraie Bible, le livre de Mormon.

Au premier abord, l’ensemble de la révélation mormone n’offre guère qu’un étrange éclectisme de mythes hindous, d’aperçus néoplatoniciens et gnostiques, de sensualité mahométane et de préceptes chrétiens. Comme Zoroastre, les saints reconnaissent les génies du bien et du mal ; comme Pythagore, ils croient à la métempsycose ; depuis longtemps ils ont adopté les rêveries américaines sur la parenté des esprits et sur les sympathies des âmes sœurs reliées l’une à l’autre des deux côtés du tombeau. Aux baptistes ils ont pris le baptême par immersion, aux sectes apocalyptiques leur croyance au millenium, à tous les illuminés leurs visions, leurs prophéties, leurs miracles. Chaque religion, chaque secte a fourni à l’immense syncrétisme de la doctrine mormone sa quote-part de vérités ou d’erreurs. Avant tout, les saints des derniers jours se réclament de leurs prétendus ancêtres spirituels, les Néphites. Les mormons sont Juifs par les traditions qu’ils se sont données, Juifs par leur croyance aux Élohim et aux mauvais anges, par l’idée qu’ils se font d’un Dieu matériel, par leurs théories sur la famille, Juifs par leur haine contre les Egyptiens, Juifs par leur avidité pour les richesses de ce bas monde : ils croient, eux aussi, que tout l’or entassé dans les coffres-forts doit leur appartenir un jour, que l’humanité entière travaille, immense troupeau d’esclaves, à cultiver et à décorer la terre où s’élèveront pendant le règne de mille ans leurs palais de diamans et de rubis.

Malgré ces emprunts faits à tant de religions diverses, la doctrine des mormons forme un tout parfaitement homogène. Comme des rivières descendues de montagnes opposées réunissent leurs eaux dans un lac impur, les dogmes les plus différens viennent se fondre en ce matérialisme grossier. D’après la religion des saints, tout est matière, force brutale, fait accompli. Dieu le père n’est pour les mormons que le plus puissant des hommes : autrefois même il n’avait rien de supérieur à nous ; mais il a su gravir tous les degrés de la hiérarchie céleste, et maintenant il est assis sur un des trônes élevés du paradis. Il a des yeux, une bouche et des oreilles ; il a été engendré comme nous, il est marié à tout un peuple de femmes, ses enfans sont aussi nombreux que les grains de sable de la mer. Il mange comme les hommes, il aspire avec joie l’odeur des sacrifices sanglans, et lorsque le temple de la Nouvelle-Jérusalem sera bâti, on y égorgera pour lui plaire des bœufs et d’innombrables agneaux. Le père, l’aïeul et tous les ancêtres de Dieu, ses frères et ses cousins sont aussi puissans que lui ; mais nous ne leur devons ni amour, ni respect, car notre monde n’est pas commis à leur protection, Ils gouvernent des planètes ou des systèmes solaires éloignés du nôtre. Ils ont aussi des corps semblables aux nôtres, ils mangent, boivent, peuplent leurs sérails, et, comme les dieux d’Homère, se laissent souvent entraîner à de condamnables écarts. Jésus-Christ est un fils de Dieu comme nous tous ; il nous donne aussi l’exemple du plaisir : déjà, sur la terre, il s’est marié aux noces de Gana à Marthe, à Marie, sœur de Lazare, et « à l’autre Marie qu’il aimait tant ; » mais il a dans le ciel adjoint un grand nombre de compagnes à ses épouses terrestres, et se promène avec ses femmes sur les nuages et l’azur, guidant un char traîné par des chevaux blancs. Satan est également un dieu, et les mormons lui donnent presque le beau rôle dans sa lutte avec Jésus-Christ : il voulait offrir à tous les pécheurs sans restriction le salut éternel, tandis que Jésus-Christ ne cherchait à sauver que les repentans. Une discussion s’engagea devant le trône de Dieu, et Lucifer fut maudit et exilé pour avoir aimé les hommes d’un amour trop irréfléchi. Satan, devenu démon, n’en est pas moins un gentleman, les tentations vulgaires sont le fait des diables de second ordre et des diablotins infimes. Seul entre tous les êtres supérieurs, le Saint-Esprit n’a pas de corps organisé ; il se compose de particules matérielles en nombre infini : c’est l’océan d’éther qui environne toutes choses, qui se condense pour former tous les corps, depuis le minéral et la plante jusqu’aux nébuleuses et aux astres, qui pénètre dans les pores les plus cachés aussi bien qu’aux espaces les plus reculés de l’infranchissable univers.

Tous les hommes sont les fils de Dieu le père, ainsi nommé à juste titre, puisqu’il est le grand géniteur. Nous sommes nés dans son sérail, nous avons été bercés par ses femmes, nous avons savouré le nectar céleste ; puis, comme le papillon, nous avons perdu nos ailes divines, et maintenant nous sommes des larves que nous traînons péniblement sur la terre ; mais nous avons encore un vague souvenir des splendeurs d’en haut, nous voyons en rêve les rayonnemens du paradis, nous entendons l’écho lointain des harpes célestes, et nos mélancolies, incomprises de nous-mêmes, ne sont autre chose que le regret de notre ancienne patrie. À notre mort, toutes les molécules matérielles qui composent notre âme et notre corps se dégageront des liens de l’organisme et se changeront, pendant un temps d’épreuve plus ou moins long, en un esprit ou nébuleuse d’éther. Après ce noviciat, les méchans recommenceront leur carrière, les bons, qui auront mérité le bonheur du paradis, revêtiront un corps immortel et deviendront des dieux semblables à Dieu le père et à Jésus-Christ. Ils célébreront des fêtes somptueuses ; assis a des tables splendides, ils mangeront l’ambroisie, boiront le nectar, et leurs femmes se transformeront en déesses d’une incorruptible beauté.

Une pareille doctrine donne une éclatante sanction à l’égoïsme le plus absolu. Le saint des derniers jours est assuré de posséder dans les demeures célestes richesses, pouvoir, honneurs, plaisirs, voluptés, surtout quand il a eu le bon esprit de se faire nommer prêtre ici-bas. Prince temporel et spirituel sur la terre, le dignitaire mormon restera prince dans les régions célestes ; il jouira sans cesse par tous ses sens et toutes ses facultés, il savourera tous les plaisirs du corps et de l’âme ; sa fortune, décuplée par les intérêts composés, le suivra au-delà du tombeau. Aussi les fidèles qui ont dans l’âme quelque ambition ne négligent aucun moyen de parvenir ; en obéissant avec servilité et en payant religieusement leurs dîmes, ils conquièrent les titres d’anges et de dieux que la doctrine accorde dès aujourd’hui aux princes de l’église. Et ces ambitions immorales n’existent pas seulement au fond des cœurs, elles s’affichent impudiquement dans les livres des saints : « L’homme n’existe que pour avoir de la joie, » dit un apôtre. Et le Dieu des mormons ressemble à ses fils, car « il est le plus égoïste des êtres vivans ! » Telle est l’effrayante définition qu’un autre apôtre nous donne du souverain parfait.

Le gouvernement des saints est institué sur le même modèle que le gouvernement des dieux du ciel ; il est purement théocratique. Le pape Brigham Young, « sacré selon l’ordre de Melchisédech, » est tout à la fois prophète, révélateur et voyant ; comme président de l’église, il réunit en ses mains plus de pouvoir qu’aucun autre souverain du monde : il est à la fois maître des corps et des âmes ; en sa présence même, les orateurs mormons ne craignent pas de l’appeler un dieu sur la terre. Pour compléter la trinité, il s’est adjoint le vice-président Kimball et le conseiller Wells. Le grand-patriarche se place immédiatement après les triumvirs, puis viennent successivement les douze apôtres, les grands-prêtres, qui sont au nombre de quatre mille environ, les évêques distribués par groupes de septante, les anciens ou elders. Tous ces dignitaires appartiennent à l’ordre de Melchisédech, tandis que les catéchistes et les diacres subissent une sorte de noviciat connu sous le nom d’ordre d’Aaron ; ce sont les nouveaux convertis ; ils forment la masse des fidèles malgré leur titre de prêtres. Tous les fonctionnaires religieux sont en même temps fonctionnaires civils ; le soin des intérêts matériels de la communauté est confié à ceux-là mêmes qui s’occupent du salut des âmes. C’est la théocratie telle qu’elle était comprise par les jésuites dans les missions du Brésil et du Paraguay. Une seule chose étonne, c’est qu’en dépit de cette hiérarchie fortement organisée et de l’amour des mormons pour les fêtes et les cérémonies, les grands dignitaires de la Nouvelle-Jérusalem portent le même costume que leurs fidèles et ne se fassent pas appeler son éminence, sa grandeur ou sa sainteté. Vrais Yankees, les pontifes suprêmes n’ont extérieurement qu’une seule prérogative sur le commun des fidèles : ils ont le droit de garder leur chapeau sur la tête pendant le service religieux.

Bien que la théocratie soit immuable de sa nature, Brigham Young, en homme habile, n’a pas jugé à propos d’effacer jusqu’aux dernières traces du régime républicain que les mormons d’origine américaine ont connu dans leur jeunesse. Il subsiste encore une pure formalité qui retrempe le pouvoir papal et lui donne une sanction démocratique : deux fois par an, le prophète se présente devant le peuple et se fait élire de nouveau par l’acclamation de tous les citoyens. Ce simulacre de souveraineté populaire ne diminue en rien l’autorité de Brigham, car les fidèles ne voient dans cette cérémonie qu’une occasion de se faire bénir par la main du prophète. Le suffrage universel, maintenu en apparence pour certaines élections, n’offre pas non plus de dangers sérieux : ce n’est plus qu’une risée. Le scrutateur inscrit sur une liste le nom de chaque électeur en regard d’un numéro d’ordre qui se trouve aussi porté sur le bulletin déposé dans l’urne. Ainsi tout électeur mal pensant peut être facilement signalé à ses chefs et noté comme un faux frère.

D’ailleurs les rites de l’initiation mormone qui font partie du culte religieux sont de nature à supprimer en germe toute pensée d’indépendance chez les fidèles. Les mormons doivent jurer une obéissance absolue, implicite, non discutée, à Brigham Young et aux chefs de l’église ; ils promettent, sous les sermens les plus terribles, de sacrifier famille, fortune et vie au bien-être de la communauté, jurent de renoncer à leurs propriétés en faveur de l’église, quand le moment en sera venu ; ils s’engagent à ne jamais discuter les ordres, même les plus infâmes en apparence, à commettre jusqu’aux crimes d’impiété et de trahison pour plaire à leurs chefs. Ils se résignent à n’être désormais dans les mains de Brigham « qu’une cire molle, un chiffon trempé dans du suif, » Rien de plus effrayant pour l’avenir des mormons que cette abdication de la volonté. Chose étrange, suivant en cela l’impulsion que leur avait donnée la forte démocratie américaine, les disciples de Joseph Smith ont pendant un temps égalé, surpassé même l’énergie colonisatrice de leurs compatriotes ; pour faire fleurir des oasis au milieu du désert, ils ont déployé au plus haut degré leur initiative personnelle. Travailleurs infatigables, ils ont mis leur gloire à tout faire par eux-mêmes et n’ont rien demandé au pouvoir qui les dirige ; mais ces hommes si énergiques, si complets comme simples pionniers, si démocrates pour toutes les choses qui ont rapport à la vie matérielle, ont abdiqué sans retour la liberté morale : ils n’ont gardé que leurs bras et ils ont livré leurs âmes. Pendant qu’ils labourent le sol et bâtissent des villes, ils laissent leurs chefs veiller sur eux et s’occuper de tous les intérêts sociaux et politiques. On peut se demander si cette abdication de leur être intime n’aura pas pour dernier résultat d’ôter aux mormons toute initiative, même celle du travail matériel. Tout finit par s’éteindre chez l’homme qui a livré son âme. Déjà le sens moral des mormons est bien émoussé : aussi, malgré le manifeste publié par Joseph Smith lorsqu’il était candidat à la présidence des États-Unis, malgré les doctrines abolitionistes de la secte mormone à ses trois premières étapes de Kirtland, de Jackson-county et de Nauvoo, l’esclavage est-il aujourd’hui formellement reconnu dans la Nouvelle-Jérusalem : rien de plus logique dans un pays où l’obéissance absolue est de rigueur pour tous les fidèles.

Les sujets que traitent les orateurs mormons dans les assemblées solennelles sont en général de nature à étonner les gentils. Au lieu de parler des gloires du ciel, du salut des âmes, ou simplement de questions morales, les prêtres s’occupent longuement des intérêts matériels de la communauté ; ils récapitulent le nombre des émigrans arrivés pendant l’année et distribués sur tous les points du territoire ; ils traitent du rendement des mines, de l’exploitation des forêts, des perfectionnemens introduits par les ouvriers dans la fabrication des outils. Cette préoccupation de la prospérité matérielle est facile à comprendre. La vie future n’étant pour les mormons que la continuation pure et simple de la vie terrestre, ils n’ont aucune raison d’arrêter longuement leur attention sur les choses d’en haut ; la Nouvelle-Jérusalem qu’ils ont fondée est une maison de commerce dont la raison sociale et la constitution ne changeront point pendant le millenium. Il est donc tout naturel que les mormons, gens essentiellement pratiques, se préoccupent avant tout de l’état présent et matériel de leur société. Sous prétexte de religion, le mormonisme n’est autre chose qu’une fin de non-recevoir de tous les problèmes religieux.

Les formes du culte sont combinées en vue du même résultat, l’exclusion de la pensée. Dans toutes les cérémonies, on multiplie les rites symboliques, on les renouvelle sans cesse, on en fait la condition absolue du salut ; de toutes parts ce ne sont que symboles matériels, l’esprit ne peut se reposer sur rien. Ainsi tous ceux qui ont commis une faute doivent se faire baptiser de nouveau, à moins de perdre leur qualité de saints : sans l’immersion du pêcheur, le péché ne saurait être effacé. Cette nécessité matérielle du baptême régénérateur existe aussi bien pour les morts que pour les vivans. Tout homme décédé en état de transgression ne peut être sauvé que si l’un de ses amis terrestres se fait purifier à sa place par les eaux lustrales ; de même on peut se marier pour le compte d’un mort et lui engendrer une famille destinée à augmenter dans l’éternité la gloire céleste du défunt.

Telle religion, telle morale : les mormons ne sont pas moins vulgaires et grossiers dans leurs idées sur le mariage que dans leur doctrine sur les dieux et la destinée future. Au milieu d’une société où la femme est plus respectée et plus libre qu’en aucun pays du monde, les mormons ont proclamé la polygamie et l’asservissement de la femme, qui en est la conséquence inévitable ; cependant ce dogme de leur religion était si bien fait pour choquer le peuple américain que Joseph Smith, après en avoir reçu la révélation divine le 12 juin 1843, la confia seulement à ses disciples les plus intimes ; Brigham Young n’osa la publier qu’en septembre 1852, lorsqu’il comptait déjà trente mille fidèles dans le territoire d’Utah et qu’il était de force à résister à une invasion de troupes fédérales. Il est hors de doute que le fondateur du mormonisme obéissait à de secrètes convoitises peu dignes d’un saint lorsqu’il institua la polygamie ; mais cette pratique avilissante s’accorde parfaitement avec l’antique matérialisme juif restauré par les mormons : c’est le couronnement nécessaire de l’édifice élevé par les régénérateurs du monde, les saints des derniers jours.

En effet, ces hommes pour lesquels « la joie est le but suprême de la vie, » qui tous aspirent à devenir des "« dieux égoïstes » comme le grand Dieu qui gouverne le monde, voient dans la fortune et le pouvoir le signe évident de la bénédiction d’en haut ; plus un mormon est riche, et plus il se rapproche de la Divinité, plus il monte dans la hiérarchie des élus. En Amérique, où la population ne suffît pas encore à la terre qu’elle cultive, que sont les enfans et les femmes, sinon une richesse de plus ? Les enfans sont de rudes travailleurs qui, jusqu’à un certain âge, donnent tous leurs efforts en échange de la nourriture ; les femmes sont des domestiques zélées qui tiennent en ordre la demeure, y introduisent le comfort, vaquent à toutes les jouissances matérielles de leurs maris et maîtres, transforment la pauvreté en aisance, l’aisance en richesse, à force de prudence et d’économie. Puisque la bienveillance des dieux envers les mormons se mesure par le degré de fortune acquise, le moyen le plus simple d’augmenter dans chaque famille la bénédiction du ciel est de multiplier le nombre des femmes et des enfans. Ainsi l’homme s’enrichit sur cette terre et obtient dans le paradis une gloire impérissable. Chacun de ses mariages lui assure un degré de plus sur les marches du trône des cieux. « Le chef d’une nombreuse famille, s’écrie l’apôtre Orson Hyde, règne à toujours au centre de sa propre gloire, semblable, à un dieu dans son éternité. »

À ces considérations si importantes pour les mormons il faut ajouter des raisons politiques qui ne sont pas d’un moindre poids. Les mormons croient fermement qu’ils sont destinés à devenir les maîtres du monde. Tout leur appartient de droit ici-bas, l’or et l’argent, les champs et les palais ; mais pour conquérir la terre avec ses richesses et ses voluptés, il leur faut créer une puissante armée ; selon la parole de la Bible, il faut que la progéniture d’Abraham devienne aussi nombreuse que le sable de la mer. C’est dans l’intention de multiplier d’une manière prodigieuse que les mormons ont institué ou plutôt restauré la polygamie. Tous les enfans qu’ils évoquent des limbes en leur donnant l’existence doivent être un jour les soldats de la bonne cause : c’est à eux qu’est réservée la gloire de défendre le nouvel empire théocratique contre l’envahissante république américaine, puis de s’emparer de la terre entière avec l’aide des Juifs de l’ancien monde. « Hâtez-vous de vous marier, s’écriait Brigham Young. Que je ne voie plus de garçons au-dessus de seize ans ni de filles au-dessus de quatorze ! » C’est donc un crime de haute trahison contre la patrie de ne pas épouser plusieurs femmes, quand l’occasion s’en présente : les prêtres tolèrent le monogame, mais ils le signalent à l’église comme un « frère tiède en la foi. » En revanche, le polygame peut augmenter indéfiniment le nombre de ses femmes ; « toutes les filles des hommes ont été créées pour lui, et celle qui épouse un gentil épouse l’enfer. »

L’asservissement de la femme est la première condition de la polygamie : il faut que l’épouse se sache, se dise inférieure, et demande seulement la protection et l’amitié en échange de son amour ; il faut qu’elle accepte sa dégradation et cesse d’être une compagne pour devenir une propriété. Rien ne cadre mieux avec le système hiérarchique adopté par les mormons. D’après eux, la femme n’a qu’une âme d’ordre secondaire et ne peut communiquer directement avec Dieu ; ses prières n’arrivent au ciel, le salut ne lui est accordé que si elle a pris un époux. Celle qui reste vierge retourne au néant ; aussi la loi mormone accorde-t-elle à la jeune fille le droit de réclamer un mari « afin de travailler à son bonheur éternel. » L’avilissement est profond, et cependant tous les voyageurs sérieux affirment que la plupart des femmes mormones semblent complètement réconciliées avec leur sort, et prennent joyeusement leur place dans le harem du mari polygame. C’est que les fondateurs du mormonisme, vivant dans les états libres du nord, où les principes républicains puisent toute leur force au sein même des familles, savaient bien que, pour faire triompher la polygamie, il fallait avant tout en demander la sanction aux femmes elles-mêmes. Par mauvaise conscience, les hommes seuls n’eussent osé préconiser cette doctrine immonde ; mais les femmes, une fois converties, pouvaient lui donner l’appui de leur fanatisme entraînant. Aucune institution n’est assurée du succès si la partie féminine de la société ne lui est vraiment dévouée. Par leur douce et lente influence sur les hommes, par leur autorité sur les enfans, les femmes ont en leur pouvoir les destinées des religions et des empires. Pour fonder une théocratie capable d’asservir irrévocablement toutes les consciences, il fallait donc commencer par asservir les femmes et les rendre fières de leur condition subalterne. C’est à cette œuvre que se sont appliqués les prophètes mormons avec une grande habileté et une profonde connaissance de la nature humaine. Ils ont réussi, et maintenant les femmes des mormons aident à leur propre avilissement et préfèrent les joies du harem à celles de l’amour et de la liberté. Leur fanatisme est tel qu’elles épousent en général les vieillards polygames plus volontiers que les jeunes célibataires comme il s’en rencontre encore beaucoup en Utah. Cela se comprend : la gloire des saints se mesure ici-bas et dans le ciel au nombre de leurs femmes. La jeune fille ambitieuse de s’asseoir au paradis sur un trône élevé doit donc rechercher de préférence le patriarche auquel sa grande famille assure une gloire immortelle. Il est encore une autre raison qui doit l’attirer vers le vieux polygame : l’apostasie de ce pacha est beaucoup moins à craindre que celle d’un jeune homme qui, pendant de longues années, est exposé à toutes les tentations de ce monde. Lorsque le vieux mari termine dans la paix sa longue existence, les jeunes femmes qui ont eu le bonheur d’avoir été unies à son sort peuvent mêler à leurs regrets la douce assurance d’avoir fait leur salut. Puis il y a dans cette vie polygynique je ne sais quel attrait grossier fait pour séduire certaines femmes. « Plus on est d’épouses, plus on rit (the more, the merrier), » disait une demoiselle à M. Jules Remy.

À propos de la polygamie des mormons, le mot de communauté des femmes a été prononcé, mais à tort. Bien au contraire, les saints des derniers jours sont extrêmement stricts sur leurs droits de maîtres souverains et exclusifs. Maris de plusieurs femmes qu’ils possèdent comme on possède un troupeau, ils deviennent très chatouilleux sur le chapitre de leurs droits de seigneurs ; ils cherchent, vis-à-vis de l’étranger, à faire planer un certain mystère sur l’intérieur de leur ménage et sur tout ce qui leur appartient ; ils mettent entre eux et le monde des gentils l’infranchissable barrière de leur égoïsme. Les femmes sont la plus sainte, la plus précieuse des propriétés, et tout homme qui a séduit la femme, la fille ou la sœur d’un mormon, doit périr par la main même de l’homme outragé. Les saints n’hésitent pas à dire qu’ils puniront de mort toute infraction aux mœurs, lorsque le territoire d’Utah sera constitué en état souverain et libre de décréter ses propres lois. Il est vrai que le divorce est permis et fréquemment pratiqué : c’est là un fait qui rapproche la polygamie mormone de la promiscuité. M. Remy parle d’une sainte qui aurait été mariée six fois, et dont quatre époux vivaient encore.

Ainsi que les lois de la statistique pouvaient le faire prévoir, la polygamie a produit des résultats opposés à ceux qu’en attendaient les mormons. La population n’augmente pas aussi rapidement qu’elle le ferait si chaque saint se contentait d’une seule femme et si tous les célibataires d’Utah étaient mariés [4]. Les sérails des mormons polygames offrent en proportion beaucoup moins d’enfans que les log-houses des pionniers américains. Nombre de saintes mariées trop tôt sont stériles ou peu fécondes ; en outre la mortalité sévit d’une manière effrayante sur les enfans nouveau-nés, elle est même plus considérable que dans les états les plus malsains de l’Amérique du Nord. Le pape Brigham Young avait déjà épousé cinquante femmes en 1855, et l’année précédente il lui était né neuf enfans dans une même semaine. On ne sait pas le chiffre de tous ceux qu’il a eus ; mais il ne lui en reste plus qu’une trentaine. On remarque aussi qu’en Utah, comme dans les harems de Turquie, il naît beaucoup plus de filles que de garçons, tandis qu’on observe le résultat contraire dans les pays où la famille est monogame. Cependant les enfans mormons qui survivent sont beaux et robustes.


III. — L’ETAT SOCIAL DES MORMONS.

En parcourant la capitale des saints, M. Jules Remy ne pouvait se lasser d’admirer l’ordre qui règne partout, le bien-être qu’annoncent la forme et le bon entretien des habitations. On ne voit que des gens affairés. Point de cabarets, de maisons de jeu ni de débauche, mais en revanche des ateliers et des usines de toute sorte ; le travail cesse à peine un instant pendant le jour, la paix n’est jamais troublée, l’ivrognerie, la mendicité sont inconnues. C’est à bon droit que les mormons ont donné à leur territoire le nom de pays de l’Abeille : leur cité est une ruche toujours bourdonnante.

Malheureusement le travail manuel est seul en honneur dans cette communauté si active. Tout le monde se vante d’être ouvrier, depuis le plus simple fidèle jusqu’au premier des apôtres, et Brigham Young, tout en devenant pape, n’a pas cessé d’être menuisier ; mais chacun se fait un devoir de mépriser la science. Il en est dans le pays d’Utah comme naguère en Californie et en Australie pendant la fièvre de l’or. Les professeurs y sont très mal vus : ils font de si piètres domestiques ! Et puis la mission qu’ils se donnent n’est-elle pas d’émanciper les esprits, de les arracher à l’ignorance et de les mettre ainsi sur le chemin de la rébellion contre l’autorité papale ? Aussi la plupart des établissemens d’instruction fondés par Brigham Young n’existent encore que sur le papier : l’université de Deseret jouit d’une organisation complète ; elle a son chancelier, ses douze régens, mais elle n’a point d’élèves, et pas même de salle de cours. Les écoles, où l’on n’enseigne que les premiers rudimens, ne sont ouvertes que pendant trois mois d’hiver ; les instituteurs, mal payés et tournés en ridicule, sont considérés comme une des plaies de la société, et leur condition est presque toujours celle de l’extrême misère. Rien ne peint mieux l’état de l’instruction primaire eh Utah que cet avis copié par M. Remy sur la porte d’une école :


« Nous, maître d’école, à tous les frères salut !

« Le lundi 19 novembre, jour anniversaire du massacre de cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens par l’ange du Seigneur, a été fixé pour la « réouverture de mes cours sur les sciences divines, et de la lecture et de l’écriture avec l’art de l’orthographe. Et attendu que nous sommes en famine en conséquence de la septième année après notre établissement dans le pays, les prix seront fixés pour chaque élève, fille ou garçon, de la manière suivante :

« Pour un mois, un boisseau de blé ou de maïs, ou deux boisseaux de pommes de terre. Et attendu que c’est l’hiver, chacun devra apporter une bûche de cèdre tous les quinze jours. Et attendu que ceux qui ne pourront pas payer en grains ou en patates d’Irlande pourront le faire autrement, on recevra de la viande d’ours, des écureuils et des citrouilles sèches, ainsi que du lard salé et du fromage. Et attendu que je n’ai rien à manger dès à présent, on me paiera un demi-mois d’avance, attendu que je suis dans le besoin.

« LE MAITRE D’ECOLE. »

Inutile pour les garçons, l’instruction doit être funeste aux filles. « Coudre, tricoter, jardiner, faire la cuisine, nettoyer la maison, voilà la science des femmes, dit Brigham. Si vous les bourrez de lecture, elles s’adonnent aux romans, aux contes et autres drogues du même genre, elles négligent leurs devoirs et n’obéissent plus à leurs maris et à leurs pères. Apprenez-leur à travailler ! Apprenez-leur à travailler ! » Quelle différence, sous le rapport de l’instruction, entre le pays des mormons et les états de la Nouvelle-Angleterre, de New-York, de l’Ohio, du far west ! Là, plus du septième de la population fréquente les écoles ; les cours publics, les collèges, les instituts, les universités se multiplient, les professeurs occupent le premier rang dans l’estime de tous, et la grande préoccupation des législateurs est toujours d’assurer la dotation des établissemens d’instruction publique. Malgré son vif désir de juger favorablement les saints, M. Remy ne peut s’empêcher d’avouer que leurs enfans sont en général grossiers, menteurs, libertins avant l’âge ; ils emploient de préférence un langage honteux, comme si les mystères de la polygamie leur avaient été révélés dès l’âge de raison. Cette corruption précoce des enfans tient à plusieurs causes : ils ont été privés presque complètement de la tendresse paternelle, ils n’ont pas appris à respecter par-dessus tout leurs mères, qu’ils voient fréquemment humilier, ils ont été initiés trop tôt à des secrets ignobles ; leur apprentissage grossier du seul travail des mains et l’absence à peu près complète de toute étude intellectuelle ne sont pas de nature d’ailleurs à purifier leurs cœurs et à relever leurs esprits.

Les mormons méprisent toutes les sciences et professent une véritable horreur pour la médecine. En effet, des gens qui ne s’appartiennent plus, qui mettent leur corps et leur âme sous la sauvegarde des représentans mêmes de Dieu sur la terre, feraient un acte d’impiété s’ils ne demandaient point la santé à leurs prêtres. Quelques médecins américains, établis à Great-Salt-Lake-City, osent s’arroger le droit de guérison et se poser ainsi en rivaux sacrilèges de Brigham Young : on tolère leur présence, mais les saints qui s’adressent à eux en cachette sont considérés comme faibles en la foi ou même comme des apostats, et ne peuvent être reçus de nouveau dans le sein de l’église qu’après avoir été lavés par un second baptême. Seuls, les prêtres ont le droit de guérir. Pour accomplir cette œuvre, ils n’ont point besoin d’étudier longtemps l’anatomie ou la physiologie : il leur suffit de verser de l’huile sur le malade, de lui imposer les mains et de prier longuement près de son lit. Lorsque le patient guérit, grâce à la nature ou à son ardente foi, c’est au prêtre qu’il en fait remonter la reconnaissance et la gloire ; mais, si la maladie se termine par la mort, on voit dans cet événement la volonté expresse des dieux, et criminel serait celui qui accuserait l’ignorance du dignitaire mormon !

S’ils redoutent l’activité intellectuelle, les saints des derniers jours, singulièrement épris de la force brutale, du courage physique, de tout ce qui se traduit par des faits matériels et visibles, s’adonnent au travail des mains et à l’industrie avec une fougue tout américaine. Ils possèdent des papeteries, des imprimeries, des scieries mécaniques, des moulins pour la fabrication du sucre de betterave et de canne, des fonderies de fer, de bronze, de plomb, des fabriques de draps, de tapis, des manufactures d’armes et de poudre, des ateliers de gravure, de dessin, de broderie ; pendant l’été, un petit bateau à vapeur fait un service régulier sur le Lac-Salé ; des voitures sillonnent toutes les grandes routes. Les mécaniciens mormons sont même capables de diriger la construction des machines à vapeur, et l’on a vu, à l’une de leurs dernières expositions, une locomotive complète fonctionnant à merveille. Ils fabriquent des monnaies d’or de même valeur que les monnaies américaines, et inconnaissables à un emblème symbolique représentant l’œil de Jéhovah surmonté d’un bonnet phrygien. Ils tracent dans les vallées étroites des routes qui feraient honneur à nos ingénieurs d’Europe ; ils jettent des ponts sur les rivières, construisent des chemins de fer industriels pour le service des mines de fer et de charbon. Ils négligent seulement les mines d’or et d’argent : Brigham Young, redoutant à bon droit la démoralisation et l’indiscipline qu’entraîne toujours à sa suite la recherche des métaux précieux, a formellement, interdit à tous ses fidèles de se livrer à cette occupation.

Le développement rapide qu’a pris Great-Salt-Lake-City, la ville sainte des mormons, passerait pour merveilleux partout ailleurs qu’en Amérique. Cette ville, qui s’élève en amphithéâtre sur la pente d’une colline, non loin de la rive droite du Jourdain, et à deux ou trois lieues de l’embouchure de ce fleuve dans le Grand-Lac-Salé, offrait à peine quelques maisons en 1850 ; la plupart des habitations n’étaient autre chose que des wagons de voyage alignés le long des sentiers. Aujourd’hui Great-Salt-Lake-City, peuplée de 16,000 habitans, est une des villes les plus belles des États-Unis. Toutes les rues, larges de 40 mètres, sont arrosées de chaque côté par des ruisseaux d’eau limpide dont les bords sont plantés d’une double rangée de saules arborescens. Les maisons, toujours propres et souvent élégantes, sont séparées de la rue par des arbres, des massifs d’arbustes et des plates-bandes de fleurs. De grandes places, pleines de fraîcheur et d’ombre, interrompent de distance en distance la monotonie des longues rues tirées au cordeau. Après la traversée de l’affreux désert de sable et de sel, c’est une joie inexprimable pour les voyageurs de pénétrer dans cette oasis conquise par le travail sur un sol rebelle. Les saints qui arrivent d’Europe ou de Californie se prosternent la face contre terre d’aussi loin qu’ils aperçoivent la cité sacrée, comme les pèlerins musulmans lorsqu’ils distinguent les édifices de La Mecque ou de Médine.

À l’exemple de Salomon, Brigham Young a pensé à son propre comfort avant de songer à la gloire de Dieu, et tandis que les fondemens du temple sortent à peine de terre, le palais du pontife est déjà presque achevé. C’est un édifice bizarre et d’une architecture mauresque, comme il convient à un sérail ; il est bâti d’un très beau granit et de plusieurs autres espèces de pierres amenées à grands frais des montagnes voisines. Les mormons prétendent que le tabernacle surpassera en magnificence tous les monumens de la terre ; cependant le plan de cette future merveille, reproduit dans l’ouvrage de M. Remy, n’est pas de nature à nous éblouir. Le temple, comme la religion à laquelle il doit être consacré, offrira un mélange de tous les styles, gothique, roman, mauresque, et n’aura d’autre mérite que celui de la symétrie. Il est vrai que le plan de cet édifice n’a pas été communiqué par Dieu lui-même, comme l’avait été celui de Nauvoo ; mais le temple d’Utah ne sera que provisoire : au commencement du millenium, on en bâtira un autre dans l’état du Missouri, à l’endroit même du paradis terrestre où le premier homme donna sa bénédiction à ses enfans. C’est là que Joseph Smith a vu l’autel de pierre où le père Adam offrit le premier sacrifice ; c’est là que les mormons feront un jour fumer en holocauste tous les méchans et les impies de la terre. En attendant cette ère de gloire qui approche, le temple de Great-Salt-Lake-City restera le centre du monde et le seul vrai tabernacle des saints. La capitale n’aura point d’autre église ; de même chaque ville ou village d’Utah n’aura qu’une seule chapelle, considérée simplement comme l’image symbolique du grand temple dans lequel le prophète officie en personne. En multipliant les églises, Brigham Young craindrait d’affaiblir la foi des croyans, d’atténuer le sentiment de terreur respectueuse que doit commander la maison du Seigneur : il faut que le temple réveille dans l’esprit des fidèles une idée d’ineffable majesté, il faut que tous voient dans le parvis sacré la patrie universelle. À ce sujet, les mormons font remarquer que dans les grandes cités d’Europe, où les églises pullulent, elles sont presque toujours vides.

Les villes secondaires d’Utah ne peuvent être comparées à Great-Salt-Lake-City sous le rapport de la grandeur et de la beauté. Fillmore, siège de la législature et de la haute cour de justice du territoire, est un bourg sale et misérable. Les trois seules villes de quelque importance sont Ogden’s City, élevée au nord de la capitale, à l’issue d’une vallée charmante ; Provo, située près de l’embouchure du Timpanogos, dans le lac d’Utah, et Cedar-City, bâtie sur l’emplacement d’une ville considérable des Aztèques, ainsi que le prouvent les amas de tessons coloriés trouvés çà et là dans le sol. Grantsville, Nephi, Manti, Payson, Parowan, ne sont guère que des villages ; leurs maisons, composées simplement d’un rez-de-chaussée et d’une cave, sont en général de pauvre apparence : à peine achevées, elles semblent déjà tomber en ruine. La méthode de construction est des plus primitives. Lorsqu’on a trouvé un emplacement favorable, on creuse le sol à 3 ou 4 mètres de profondeur, on découpe en briques l’argile retirée de l’excavation, et on l’entasse sur le bord de la fosse ; quand ces briques ou adobes ont suffisamment durci au soleil, on n’a plus qu’à les superposer pour bâtir les murailles.

Toutes les villes d’Utah sont peuplées de mormons appartenant aux nationalités les plus diverses : Américains, Anglais, Scandinaves, Allemands, Français, nègres ; on y voit jusqu’à des Hindous, des Kanaks et des Chinois. « Tous ces gens, dit M. Remy, nés dans des croyances différentes et souvent opposées, élevés pour la plupart dans l’ignorance la plus crasse et des préjugés divers, différant par le langage, les mœurs, les lois, la nationalité, les goûts, se sont rassemblés, se rassemblent tous les jours pour vivre mieux que des frères, dans une harmonie parfaite, au milieu du continent américain, où ils forment une nation nouvelle, indépendante, compacte. Il y a là de quoi faire croire à la possibilité d’une fusion universelle, à l’unité future des peuples dans une seule et même république ! » C’est peut-être à cause de cette diversité d’origine, de mœurs, d’éducation, que les mormons sont si faciles à gouverner et à réunir en un même corps de nation. Perdus dans le désert, ils ne peuvent se rattacher les uns aux autres que par un fanatisme commun. Aucun groupe de saints n’est assez fort pour revendiquer la suprématie sur les autres ; venus des points du monde les plus opposés, ils sont tous étonnés, surpris, désarmés à la vue de cette société puissante qui les reçoit dans son sein. Leur orgueil ne souffre point d’obéir lorsqu’ils voient tous leurs coreligionnaires se soumettre également, et ils font sans regret le sacrifice de leur indépendance.

Il faut ajouter que Brigham Young, le pape des mormons, a su faire preuve d’un talent remarquable ou plutôt d’un vrai génie dans la conciliation de tous les élémens divers qui composent son peuple. Ses traits dénotent la ruse la plus sûre d’elle-même unie à une grande bonté d’âme et à une force indomptable de caractère. « Il poursuit son but avec une ténacité que rien n’ébranle, avec cette opiniâtreté, cette âpreté d’ambition qui fait les grands politiques. Calme, froid, réfléchi dans le conseil, il ne se décide que lentement, et, la résolution prise, il ne s’empresse même pas d’agir ; mais l’action commencée, il la continue avec une vigueur qui ne s’arrête qu’avec le succès. » Il attire par sa jovialité, sa douceur, l’extrême simplicité de ses manières ; ses employés et jusqu’à ses femmes sentent la même vénération pour lui que le plus grossier fanatique ; il fascine même la plupart de ses ennemis, et sait vaincre ou perdre ceux qui n’ont pas voulu céder de bonne grâce à son ascendant. En outre tout semble indiquer qu’il a une foi sincère, ce levier sans lequel l’homme de génie lui-même ne peut rien accomplir de grand. Il a les qualités et les défauts qui plaisent à un peuple de travailleurs rudes et encore à demi barbares : il a un courage à toute épreuve et une prudence consommée, ainsi qu’il l’a montré pendant les deux années de l’exode ; il sait parfaitement manier le ridicule, et dans ses discours soulever les gros rires de son auditoire ; enfin, considération d’un grand poids pour des hommes avides, il ne cesse d’augmenter sa fortune par d’heureuses spéculations. Même ses ridicules ne lui font aucun tort auprès des mormons : enfant, il est resté onze jours seulement sur les bancs de l’école, cependant il a reçu le don des langues et parle l’idiome du paradis, c’est-à-dire qu’il peut émettre des sons et des aboiemens intelligibles seulement pour les fidèles qui possèdent le don d’interprétation, il ne sait pas un mot de français, et quand on converse devant lui autrement qu’en anglais ou en langage adamique, il croit qu’on en veut à sa vie. Les saints ne vénèrent pas moins en lui le linguiste inspiré.

La sage politique de Brigham se révèle en toutes choses. Au lieu de laisser les saints se grouper autour du Lac-Salé et dans les vallons fertiles des monts Wahsatch, il a distribué avec prévoyance ses colonies sur toute l’étendue de la contrée, de manière à former de longues chaînes de villes qui peuvent devenir, autant de points d’appui ou de centres de résistance en cas de guerre extérieure ou de retraite forcée. Avant la découverte de l’or californien, la chaîne de stations qui réunissait le pays de l’Abeille à la mer se dirigeait vers San-Francisco par la vallée de Carson, la Sierra-Nevada et Sacramento ; mais lorsque la Californie devint le grand Eldorado des nations, Brigham Young comprit que ses colonies n’étaient pas de force à se maintenir contre la pression des mineurs accourus de tous les points du monde : il replia ses avant-postes et les disposa dans la direction du sud-ouest vers le Rio-Colorado et la Californie du sud. Les cités bâties à la base des monts Wahsatch et les colonies agricoles d’Indiens espacées à de grandes distances dans la vallée du Rio-Virgen sont autant d’étapes au moyen desquelles le chef des mormons maintient ses libres communications avec la mer. Brigham Young use de la plus grande modération envers les Indiens ; il se les concilie par sa douceur et son esprit de justice. Si la république américaine déclare jamais la guerre aux mormons, ceux-ci pourront compter sur l’alliance de trente mille guerriers indiens.

Lorsque Brigham Young a décrété la fondation d’une nouvelle colonie, il désigne, sans les consulter, les fidèles qui doivent partir. Ceux-ci abandonnent aussitôt leurs demeures et s’exilent au jour indiqué, seuls ou avec leurs femmes suivant la volonté du prophète. Soixante familles s’expatrièrent ainsi pour aller fonder la ville de San-Pete au commencement d’un hiver très rigoureux, et la neige couvrait déjà le sol lorsqu’il fallut le creuser pour y bâtir des cabanes. De cette manière, le pape mormon, comme jadis le Vieux de la Montagne, endurcit les fidèles à toutes les fatigues et leur fait braver le froid, la faim, la soif ; il renouvelle pour eux les effrayantes péripéties de l’exode, pour être sur de leur dévouement quand sonnera de nouveau l’heure de la guerre ou de la retraite. Maintenant les mormons, habitués au désert, le traversent comme s’il était leur domaine, avec une intrépidité que rien n’effraie. M. Remy, qui, tout en se hâtant, mit plus de cinquante-huit jours à faire le voyage de Sacramento au Grand-Lac-Salé, rencontra en route un mormon qui accomplissait ce trajet en dix journées. Il ne faisait que trois haltes par jour, de deux heures seulement chacune : lui et son domestique veillaient tour à tour. Ils étaient montés sur des mules gigantesques qui allaient toujours au trot et qui se contentaient d’une livre de biscuit quand elles n’avaient pas d’herbe. Il est vrai que certains Yankees sont de la même force que les mormons : un d’eux, d’origine allemande, se rendit de Saint-Louis en Californie à pied, seul, traînant sur une brouette son bagage et ses vivres. Il perdit sa brouette en traversant la rivière Weber, gonflée par une forte crue, et quand il arriva à Sacramento, il n’avait plus que des vêtemens en lambeaux.

De même que les colons, les missionnaires expédiés par Brigham Young dans tous les pays du monde ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Amplement munis des bénédictions et des prières de la communauté mormone, mais sans un dollar, ils quittent leur nombreuse famille, et se dirigent, à la suite d’une caravane d’émigrans, vers la Californie ou quelque port de l’Atlantique, selon le lieu de leur destination. En route, ils tâchent de gagner de l’argent comme maçons, menuisiers, portefaix, manœuvres, puis ils se louent en qualité de matelots ou de cuisiniers à bord du navire qui doit les emmener en Europe, en Chine, en Australie ou dans les îles du Pacifique. Arrivés à leur champ de travail, ils s’occupent en même temps de fonder leur congrégation et de trouver de l’ouvrage. Souvent traqués par la police, ils se cachent dans les greniers ou parcourent les campagnes, et parfois luttent vainement contre la misère sans conquérir un seul prosélyte. Quelques-uns se mettent à la suite des armées anglaises et voyagent avec elles, prêchant de par le monde le règne des saints et la destruction des impies.

C’est dans les bas-fonds de la société anglaise que les apôtres mormons font leurs plus nombreuses recrues ; à la fin de l’année 1851, près de 33,000 néophytes étaient inscrits sur les registres de la présidence de Liverpool. En Scandinavie, des milliers de paysans et d’ouvriers sont entraînés par la nouvelle doctrine, dont la grossière simplicité frappe leur esprit encore inculte ; mais la sévérité des lois suédoises retient un grand nombre d’hérétiques dans le giron de l’église officielle. Souvent les réunions tenues à Malmoe, la ville sacrée des mormons du nord, ont été violemment dissoutes par la police ; souvent des foules armées de bâtons et de fusils ont envahi les maisons particulières qui servaient de temples, et, s’emparant des saints, les ont roués de coups et traînés dans la boue. En certains districts de la Suède, les membres des consistoires ont imposé une amende de 25 rixdales sur ceux qui prennent des serviteurs mormons, qui louent des chambres à des saints ou seulement leur donnent un refuge quand ils sont poursuivis. En Danemark, où la constitution de 1849 garantit la liberté des cultes, les mormons forment des communautés florissantes [5].

Un fait très remarquable, c’est que les prédications mormones n’ont de prise que sur les habitans des pays du nord ; parmi les convertis, on compte à peine quelques centaines de Français, d’Italiens et d’Espagnols. Quelles sont les raisons de cet étonnant contraste ? Elles sont nombreuses et de nature diverse. D’abord il faut dire que la plupart des apôtres se portent vers les îles britanniques, où ils peuvent haranguer dans leur langue maternelle et jouissent de la liberté de réunion la plus absolue ; puis il est certain que dans le nord les classes pauvres, qui seules fournissent des recrues aux mormons, sont foncièrement beaucoup plus ignorantes et plus avilies que dans les pays latins. Elles sont aussi plus sujettes à ces hallucinations et à ces obsessions de fantômes vaporeux qu’on remarque chez tous les convertis. De leur côté, les Latins sont plus attachés au sol, moins colonisateurs, et le voyage à accomplir vers le territoire d’Utah les effraie. La véritable raison néanmoins est que les peuples de l’Europe méridionale n’ont, pour croire à l’autorité absolue de la tradition, nullement besoin de reconnaître un pape transatlantique : l’église romaine, qui les a nourris et élevés, ne demande qu’à les retenir dans son sein et à les soustraire à tous les doutes de l’âme affranchie, à toutes les incertitudes de la foi individuelle. Quoi qu’il en soit, les missionnaires mormons ne font, même dans les pays du nord, que de rares prosélytes parmi les populations intelligentes : de là leur insuccès actuel dans les États-Unis, où la nouvelle religion a pris naissance ; ils ne recrutent guère en Amérique que des émigrans nouvellement débarqués.

En 1859, on comptait environ 80,000 mormons dans le territoire d’Utah [6]. Sans compter le district de Carson-Valley, peuplé de mineurs, dont le pays sera bientôt organisé en territoire distinct sous le nom de Nevada, la population d’Utah dépasse aujourd’hui probablement 100,000 habitans, et donne par conséquent aux mormons le droit de réclamer l’admission de leur pays au nombre des états souverains. Il est cependant fort douteux que le congrès consente jamais à reconnaître un état où la polygamie est en honneur. Déjà les mormons établis en Californie et dans les autres parties de l’Union ont dû renoncer à cette coutume chérie. Le 5 avril 1860, la chambre des représentans de Washington a voté un projet de loi pour la répression de la polygamie à la majorité de 149 voix contre 60 ; mais le comité du sénat n’eut pas le temps de faire son rapport, et c’est à ce retard que les mormons doivent de n’être pas encore en hostilité ouverte avec le gouvernement fédéral. Maintenant, grâce à la formidable question de l’esclavage, le répit va se prolonger, et les saints des derniers jours pourront encore se fortifier dans leur citadelle de montagnes.

On peut dire que Brigham Young et ses fidèles n’ont cessé un instant d’être en lutte réelle avec la république américaine ; il naît constamment des conflits entre les représentans de l’Union chargés d’administrer le territoire et les fonctionnaires religieux, qui s’arrogent aussi le pouvoir temporel. Les magistrats nommés par le gouvernement fédéral ne sont acceptés que par courtoisie, et deux mormons en procès commettraient un crime de haute trahison, s’ils portaient leur débat devant le juge des États-Unis avant d’avoir demandé l’arbitrage de frère Brigham ou de frère Kimball. Ils n’ont de confiance que dans leur code, imité de la loi mosaïque et fait pour frapper les intelligences grossières, parce qu’il prononce la peine du talion pour tous les crimes et les délits : œil pour œil et dent pour dent ! M. Remy met tous les torts sur le compte des officiers fédéraux envoyés dans le territoire d’Utah par le président des États-Unis ; il les accuse d’avoir été sans exception des joueurs et des débauchés, exaspérés contre les mormons, parce que les vertus des saints condamnaient leurs propres vices. Cela peut être vrai pour quelques-uns, ou même pour la plupart des magistrats fédéraux du territoire d’Utah ; mais le fait que tous les fonctionnaires américains récemment nommés se sont trouvés en lutte avec les mormons témoigne de la haine violente de ceux-ci contre l’Union. C’est à la suite d’un long conflit de juridiction entre Brigham Young et les représentans du gouvernement de Washington que le territoire d’Utah fut envahi par les troupes fédérales en 1857 et 1858. Le prophète pouvait écraser l’armée américaine ; mais il comprit sans doute le danger d’une pareille victoire, car il se préparait à un nouvel exode, et pour toute vengeance il se serait contenté de brûler ses villes derrière lui.

Les mormons n’ont jamais eu à se louer des gentils, et les gentils qui traversent le territoire d’Utah sans lettres de recommandation n’ont pas davantage à se louer des saints : une franche haine existe entre ceux-ci et les communautés américaines qui les entourent. Les mormons parlent des « Égyptiens » avec autant de dégoût que leurs ancêtres spirituels, les Juifs, parlaient autrefois des Iduméens et des Moabites. Lorsque les mormons n’avaient pas encore de vignes, ils refusaient avec horreur d’employer pour leur communion le vin des gentils ; les évêques préféraient puiser dans un seau d’eau et distribuer à la ronde ce qu’ils appelaient le sang de Jésus-Christ. En toutes choses, ils montrent leur profonde aversion contre les Américains, et dans leurs mystères sacrés ils jurent, dit-on, une haine impérissable à la grande république. Cette haine des mormons contre les gentils se donnera-t-elle libre carrière, et la tribu des « anges exterminateurs » dont on a tant parlé saisira-t-elle enfin le glaive pour venger la mort de Joseph et de Hyrum Smith, les persécutions, les famines et toutes les souffrances du terrible exode ? Le fait est que les mormons possèdent des armes, qu’ils apprennent à s’en servir, et qu’une fois par semaine ils se réunissent pour faire des évolutions d’ensemble et s’exercer à la petite guerre. Tout fidèle de Deseret est soldat, et soldat excellent, puisqu’il obéit avec enthousiasme, donne sans réserve à ses chefs son âme et son corps, et voit dans sa mort le commencement des voluptés infinies du ciel.

Fiers d’avoir dépassé par leur succès immense le succès de tous les autres fondateurs de religion, d’avoir en trente ans converti à leur foi près de 200,000 hommes, dont 100,000 sont groupés autour d’eux en un formidable corps de nation, les prêtres mormons voient dans ce premier triomphe la preuve la plus éclatante de leurs triomphes futurs. Ils se croient déjà les conquérans du monde. À les entendre, les théologiens d’Utah connaissent déjà parfaitement l’histoire de notre siècle et de ceux qui suivront : dans un avenir prochain, Gog et Magog, c’est-à-dire les rois de la terre et leurs armées, se réuniront pour écraser les saints des derniers jours ; mais ceux-ci n’auront rien à craindre, car le prophète qui les guide brandira dans sa main l’épée flamboyante de Laban. Gog et Magog seront vaincus à la bataille d’Armageddon, et le Seigneur détruira par la peste et la famine les débris de l’armée en déroute. Alors la terre deviendra la propriété des saints, le bienheureux règne des mille ans aura commencé. Les Juifs de l’ancien monde rebâtiront leur temple à Jérusalem, tandis que les nouveaux Israélites ou mormons construiront, avec l’aide des Indiens convertis, la nouvelle Jérusalem dans le comté de Jackson, au centre même de l’ancien paradis terrestre. Les continens d’Europe et d’Amérique, aujourd’hui séparés par l’Océan, se réuniront de nouveau comme au premier jour de la création, des villes se bâtiront sur le fond soulevé des mers ; « entre les deux Jérusalem sera frayée une grande route que le pied du lion n’a jamais foulée, que l’œil de l’aigle n’a jamais vue. » Tous ces événemens arriveront avant la fin du siècle, et Brigham Young ne craint pas d’annoncer que les États-Unis seront balayés au plus tard vers l’année 1890.

Sans employer le même jargon mystique, les libres Américains affirment de leur côté qu’ils ne toléreront pas cette théocratie redoutable qui fonde un état d’ilotes au milieu de leur république, et met en péril toutes les libertés individuelles par sa terrible organisation hiérarchique. Après une lutte dont il est impossible de prévoir les péripéties, il faut que les mormons se fondent graduellement dans les colonies américaines, et perdent ainsi la centralisation redoutable qui fait leur force, ou bien qu’ils reprennent le chemin de l’exil pour aller fournir une autre étape dans une île du Pacifique. Peut-être aussi la mort de Brigham, qui de sa forte main dirige si bien l’empire, donnera-t-elle un libre cours à bien des ambitions aujourd’hui comprimées, et la communauté se divisera-t-elle en fractions ennemies, pour travailler sans le savoir à sa propre destruction. Dans cette société américaine, où les événemens se hâtent, où les évolutions des hommes et des choses se succèdent si rapidement, il est certain que le fanatisme des mormons ne se perpétuera pas de père en fils. D’ailleurs les doctrines et les mœurs des saints ont porté leurs fruits : la génération qui s’avance est gangrenée jusqu’au fond de l’âme, et ne vit déjà plus de cette ardente foi qui fait la prospérité des empires naissans.

On peut dire que la période de décadence a commencé pour les mormons. Il est vrai que leur nombre augmente, que leurs villes s’embellissent, que les routes se tracent ; mais tous les progrès réalisés par les saints des derniers jours sont peu de chose, comparés à la furie de civilisation qui emporte les états limitrophes. Le territoire d’Utah à été colonisé avant la Californie, et cependant il compte à peine 100,000 habitans, tandis que l’état du Pacifique a plus de 500,000 âmes, un commerce immense, des usines nombreuses, des chemins de fer, des lignes de bateaux à vapeur. Des colonies de Californiens ont envahi le territoire d’Utah et en ont virtuellement conquis toute la partie occidentale. Les 60,000 mineurs de Washoe, de Carson, du lac Pyramide, ennemis irréconciliables des mormons, rapprochent chaque année leurs avant-postes de la Nouvelle-Jérusalem, refusent toute obéissance aux lois des saints et menacent hautement de destruction l’empire de Brigham, lorsqu’à leur tour ils seront devenus les plus forts. En même temps les pionniers du Kansas, à peine arrivés d’hier dans les prairies du far west, remontent déjà leurs rivières jusqu’au pied des Montagnes-Rocheuses, et bientôt ils apparaîtront sur les collines d’où l’on voit au loin s’étendre le panorama du Grand-Lac-Salé. La distance qui sépare la Nouvelle-Jérusalem de New-York et de San-Francisco diminue à vue d’œil. Une simple route d’émigrans a d’abord relié cette ville aux deux grandes cités du Pacifique et de l’Atlantique, puis on a tracé une route de diligences ; maintenant l’électricité a tendu son fil magique à travers le plateau d’Utah ; en moins de dix ans, une ligne ferrée, qui déjà se prolonge de chaque côté vers la retraite des mormons, fera de leur désert le grand chemin des nations. L’humanité est solidaire : c’est une loi fatale à laquelle aucun groupe d’hommes ne peut échapper. Une société, fût-elle moralement supérieure au reste du monde, ne peut vivre isolée ; elle a beau se retrancher dans un désert, s’entourer de lois, de règlemens, de prohibitions : le mur d’airain qui la défend est renversé tôt ou tard, et ces égoïstes qui ne voulaient pas de l’union paisible avec les peuples environnans rentrent dans le sein de l’humanité après d’effroyables scènes de violence. Le fanatisme des mormons, leur merveilleuse industrie, leur accord, même leur bon droit apparent, ne suffiront point à les protéger contre la destinée qui les menace, car ils se sont mis en travers de l’humanité ; leur foi leur montre des ennemis et des esclaves futurs dans tous les hommes, tandis que la vraie religion est celle de la fraternité universelle.


ELISEE RECLUS.


  1. Voyez la Revue du 1er septembre 1853, du 15 février 1856 et du 1er septembre 1859.
  2. Cette argile est connue sous le nom d’argile salœratus (salœratus-clay). Salœratus signifie carbonate de soude. M. Engelmann a trouvé dans cette argile du sel commun, du sulfate de chaux, une forte proportion de sulfate de magnésie, et seulement quelques traces de matière organique.
  3. D’après la révélation mormone, les Juifs réfugiés en Amérique se partagèrent en deux groupes hostiles, les Néphites et les Lamanites. Ceux-ci, devenus infidèles à leur Dieu, exterminèrent leurs frères les Néphites et s’emparèrent du continent tout entier. Les Indiens sont leurs descendans.
  4. A la fin de 1858, on comptait sur le territoire 3,617 maris polygames, dont 1,117 ayant cinq femmes ou davantage ; mais un grand nombre de mormons n’avaient encore pu trouver d’épouses : il est probable même que le chiffre des hommes dépasse celui des femmes, comme dans tous les pays peuplés d’émigrans. L’équilibre entre les sexes n’est pas encore établi.
  5. Au 1er janvier 1857, on comptait 2,692 disciples de Joseph Smith dans la Scandinavie, dont 340 en Suède, 198 en Norvège et 2,147 en Danemark. La seule ville de Copenhague avait une communauté de 1,208 mormons, environ le centième de sa population totale. En Islande, les apôtres n’avaient fait que 7 prosélytes. Ces chiffres du reste ne donnent qu’une faible idée de l’importance des résultats obtenus par les apôtres mormons : aussitôt après leur conversion, la plupart des saints quittent leur patrie et s’embarquent pour la Nouvelle-Jérusalem.
  6. M. Romy évalue à 186,600 le nombre des saints répandus sur la surface du globe en 1850 ; ils étaient répartis comme il suit :
    Utah 80,000
    États-Unis et Californie 40,000
    Iles britanniques 33,000
    Australie, Nouvelle-Zélande, îles Sandwich, Taïti et autres îles de l’Oceanie. 10,000
    Canada et Amérique anglaise 8,000
    Scandinavie 5,000
    Allemagne et Russie 3,000
    Amérique du Sud et Antilles 2,000
    Suisse et Piémont 1,500
    France 500
    Autres pays (Asie, Afrique, etc.) 3,600
    Total. 186,000