Le Mystère de la chambre jaune/15

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14 Le Mystère de la chambre jaune 16





Extrait du carnet de Joseph Rouletabille.

La nuit dernière, nuit du 29 au 30 octobre, écrit Joseph Rouletabille, je me réveille vers une heure du matin. Insomnie ou bruit du dehors ? Le cri de la « Bête du Bon Dieu » retentit avec une résonance sinistre, au fond du parc. Je me lève ; j’ouvre ma fenêtre. Vent froid et pluie ; ténèbres opaques, silence. Je referme ma fenêtre. La nuit est encore déchirée par la bizarre clameur. Je passe rapidement un pantalon, un veston. Il fait un temps à ne pas mettre un chat dehors ; qui donc, cette nuit, imite, si près du château, le miaulement du chat de la mère Agenoux ? Je prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et, sans faire aucun bruit, j’ouvre ma porte.

Me voici dans la galerie ; une lampe à réflecteur l’éclaire parfaitement ; la flamme de cette lampe vacille comme sous l’action d’un courant d’air. Je sens le courant d’air. Je me retourne. Derrière moi, une fenêtre est ouverte, celle qui se trouve à l’extrémité de ce bout de galerie sur laquelle donnent nos chambres, à Frédéric Larsan et à moi, galerie que j’appellerai « galerie tournante » pour la distinguer de la « galerie droite », sur laquelle donne l’appartement de Mlle Stangerson. Ces deux galeries se croisent à angle droit. Qui donc a laissé cette fenêtre ouverte, ou qui vient de l’ouvrir ? Je vais à la fenêtre ; je me penche au dehors. À un mètre environ sous cette fenêtre, il y a une terrasse qui sert de toit à une petite pièce en encorbellement qui se trouve au rez-de-chaussée. On peut, au besoin, sauter de la fenêtre sur la terrasse, et de là, se laisser glisser dans la cour d’honneur du château. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait évidemment pas avoir sur lui la clef de la porte du vestibule. Mais pourquoi m’imaginer cette scène de gymnastique nocturne ? À cause d’une fenêtre ouverte ? Il n’y a peut-être là que la négligence d’un domestique. Je referme la fenêtre en souriant de la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une fenêtre ouverte. Nouveau cri de la « Bête du Bon Dieu » dans la nuit. Et puis, le silence ; la pluie a cessé de frapper les vitres. Tout dort dans le château. Je marche avec des précautions infinies sur le tapis de la galerie. Arrivé au coin de la galerie droite, j’avance la tête et y jette un prudent regard. Dans cette galerie, une autre lampe à réflecteur donne une lumière éclairant parfaitement les quelques objets qui s’y trouvent, trois fauteuils et quelques tableaux pendus aux murs. Qu’est-ce que je fais là ? Jamais le château n’a été aussi calme. Tout y repose. Quel est cet instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle Stangerson ? Qu’est-ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson ? Pourquoi cette voix qui crie au fond de mon être : « Va jusqu’à la chambre de Mlle Stangerson ! » Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et « je vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont conduits par des pas qui y sont déjà allés ». Oui, sur ce tapis, des traces de pas ont apporté la boue du dehors et je suis ces pas qui me conduisent à la chambre de Mlle Stangerson. Horreur ! Horreur ! Ce sont « les pas élégants » que je reconnais, « les pas de l’assassin ! » Il est venu du dehors, par cette nuit abominable. Si l’on peut descendre de la galerie par la fenêtre, grâce à la terrasse, on peut aussi y entrer.

L’assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas revenus ». Il s’est introduit dans le château par cette fenêtre ouverte à l’extrémité de la galerie tournante ; il est passé devant la chambre de Frédéric Larsan, devant la mienne, a tourné à droite, dans la galerie droite, et est entré dans la chambre de Mlle Stangerson. Je suis devant la porte de l’appartement de Mlle Stangerson, devant la porte de l’antichambre : elle est entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit. Je me trouve dans l’antichambre et là, sous la porte de la chambre même, je vois une barre de lumière. J’écoute. Rien ! Aucun bruit, pas même celui d’une respiration. Ah ! savoir ce qui se passe dans le silence qui est derrière cette porte ! Mes yeux sur la serrure m’apprennent que cette serrure est fermée à clef, et la clef est en dedans. Et dire que l’assassin est peut-être là ! Qu’il doit être là ! S’échappera-t-il encore, cette fois ? Tout dépend de moi ! Du sang-froid et, surtout, pas une fausse manœuvre ! « Il faut voir dans cette chambre. » Y entrerai-je par le salon de Mlle Stangerson ? il me faudrait ensuite traverser le boudoir, et l’assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la porte devant laquelle je suis en ce moment.

« Pour moi, ce soir, il n’y a pas encore eu crime », car rien n’expliquerait le silence du boudoir ! Dans le boudoir, deux gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu’à la complète guérison de Mlle Stangerson.

Puisque je suis à peu près sûr que l’assassin est là, pourquoi ne pas donner l’éveil tout de suite ? L’assassin se sauvera peut-être, mais peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson ? Et si, par hasard, l’assassin, ce soir, n’était pas un assassin ? » La porte a été ouverte pour lui livrer passage : par qui ? – et a été refermée : par qui ? Il est entré, cette nuit, dans cette chambre dont la porte était certainement fermée à clef à l’intérieur, « car Mlle Stangerson, tous les soirs, s’enferme avec ses gardes dans son appartement ». Qui a tourné cette clef de la chambre pour laisser entrer l’assassin ? Les gardes ? Deux domestiques fidèles, la vieille femme de chambre et sa fille Sylvie ? C’est bien improbable. Du reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle Stangerson, très inquiète, très prudente, m’a dit Robert Darzac, veille elle-même à sa Sûreté depuis qu’elle est assez bien portante pour faire quelques pas dans son appartement – dont je ne l’ai pas encore vue sortir. Cette inquiétude et cette prudence soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient frappé M. Darzac, m’avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime de la «Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse attendait l’assassin. L’attendait-elle encore ce soir ? Mais qui donc a tourné cette clef pour ouvrir « à l’assassin qui est là » ? Si c’était Mlle Stangerson « elle-même » ? Car enfin elle peut redouter, elle doit redouter la venue de l’assassin et avoir des raisons pour lui ouvrir la porte, « pour être forcée de lui ouvrir la porte ! » Quel terrible rendez-vous est donc celui-ci ? Rendez-vous de crime ? À coup sûr, pas rendez-vous d’amour, car Mlle Stangerson adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces réflexions traversent mon cerveau comme un éclair qui n’illuminerait que des ténèbres. Ah ! Savoir…

S’il y a tant de silence, derrière cette porte, c’est sans doute qu’on y a besoin de silence ! Mon intervention peut être la cause de plus de mal que de bien ? Est-ce que je sais ? Qui me dit que mon intervention ne déterminerait pas, dans la minute, un crime ? Ah ! voir et savoir, sans troubler le silence !

Je sors de l’antichambre. Je vais à l’escalier central, je le descends ; me voici dans le vestibule ; je cours le plus silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de-chaussée, où couche, depuis l’attentat du pavillon, le père Jacques.

« Je le trouve habillé », les yeux grands ouverts, presque hagards. Il ne semble point étonné de me voir ; il me dit qu’il s’est levé parce qu’il a entendu le cri de « la Bête du Bon Dieu », et qu’il a entendu des pas, dans le parc, des pas qui glissaient devant sa fenêtre. Alors, il a regardé à la fenêtre « et il a vu passer, tout à l’heure, un fantôme noir ». Je lui demande s’il a une arme. Non, il n’a plus d’arme, depuis que le juge d’instruction lui a pris son revolver. Je l’entraîne. Nous sortons dans le parc par une petite porte de derrière. Nous glissons le long du château jusqu’au point qui est juste au-dessous de la chambre de Mlle Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui défends de bouger, et moi, profitant d’un nuage qui recouvre en ce moment la lune, je m’avance en face de la fenêtre, mais en dehors du carré de lumière qui en vient ; « car la fenêtre est entrouverte ». Par précaution ? Pour pouvoir sortir plus vite par la fenêtre, si quelqu’un venait à entrer par une porte ? Oh ! oh ! celui qui sautera par cette fenêtre aurait bien des chances de se rompre le cou ! Qui me dit que l’assassin n’a pas une corde ? Il a dû tout prévoir… Ah ! savoir ce qui se passe dans cette chambre ! … connaître le silence de cette chambre ! … Je retourne au père Jacques et je prononce un mot, à son oreille : « Échelle ». Dès l’abord, j’ai bien pensé à l’arbre qui, huit jours auparavant m’a déjà servi d’observatoire, mais j’ai aussitôt constaté que la fenêtre est entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir, cette fois-ci, en montant dans l’arbre, de ce qui se passe dans la chambre. Et puis non seulement je veux voir, mais pouvoir entendre et… agir…

Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un instant et revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je suis près de lui : « Venez ! » me souffle-t-il.

Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il me dit :

« J’étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon, qui nous sert de débarras, au jardinier et à moi ; la porte du donjon était ouverte et l’échelle n’y était plus. En sortant, sous le clair de lune, voilà où je l’ai aperçue ! »

Et il me montrait, à l’autre extrémité du château, une échelle appuyée contre les « corbeaux » qui soutenaient la terrasse, au-dessous de la fenêtre que j’avais trouvée ouverte. La terrasse m’avait empêché de voir l’échelle… grâce à cette échelle, il était extrêmement facile de pénétrer dans la galerie tournante du premier étage, et je ne doutai plus que ce fût là le chemin pris par l’inconnu.

Nous courons à l’échelle ; mais, au moment de nous en emparer, le père Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pièce du rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l’extrémité de cette aile droite du château, et qui a pour plafond cette terrasse dont j’ai parlé. Le père Jacques pousse un peu la porte, regarde à l’intérieur, et me dit, dans un souffle.

« Il n’est pas là ! – Qui ? – le garde ! » La bouche encore une fois à mon oreille : « Vous savez bien que le garde couche dans cette pièce, depuis qu’on fait des réparations au donjon ! … » et, du même geste significatif, il me montre la porte entrouverte, l’échelle, la terrasse et la fenêtre, que j’ai tout à l’heure refermée, de la galerie tournante.

Quelles furent mes pensées alors ? Avais-je le temps d’avoir des pensées ? Je « sentais », plus que je ne pensais…

Évidemment, sentais-je, « si le garde est là-haut dans la chambre » (je dis : « si », car je n’ai, en ce moment, en dehors de cette échelle, et de cette chambre du garde déserte, aucun indice qui me permette même de soupçonner le garde), s’il y est, il a été obligé de passer par cette échelle et par cette fenêtre, car les pièces qui se trouvent derrière sa nouvelle chambre, étant occupées par le ménage du maître d’hôtel et de la cuisinière, et par les cuisines, lui ferment le chemin du vestibule et de l’escalier, à l’intérieur du château… « si c’est le garde qui a passé par là », il lui aura été facile, sous quelque prétexte, hier soir, d’aller dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit simplement poussée à l’intérieur, les panneaux joints, de telle sorte qu’il n’ait plus, de l’extérieur, qu’à appuyer dessus pour que la fenêtre s’ouvre et qu’il puisse sauter dans la galerie. Cette nécessité de la fenêtre non fermée à l’intérieur restreint singulièrement le champ des recherches sur la personnalité de l’assassin. Il faut que l’assassin « soit de la maison » ; à moins qu’il n’ait un complice, auquel je ne crois pas… ; à moins… à moins que Mlle Stangerson « elle-même » ait veillé à ce que cette fenêtre ne soit point fermée de l’intérieur… « Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui la séparent de son assassin ? »

J’empoigne l’échelle et nous voici repartis sur les derrières du château. La fenêtre de la chambre est toujours entrouverte ; les rideaux sont tirés, mais ne se rejoignent point ; ils laissent passer un grand rai de lumière, qui vient s’allonger sur la pelouse à mes pieds. Sous la fenêtre de la chambre j’applique mon échelle. Je suis à peu près sûr de n’avoir fait aucun bruit. « Et, pendant que le père Jacques reste au pied de l’échelle », je gravis l’échelle, moi, tout doucement, tout doucement, avec mon gourdin. Je retiens ma respiration ; je lève et pose les pieds avec des précautions infinies. Soudain, un gros nuage, et une nouvelle averse. Chance. Mais, tout à coup, le cri sinistre de la « Bête du Bon Dieu » m’arrête au milieu de mon ascension. Il me semble que ce cri vient d’être poussé derrière moi, à quelques mètres. Si ce cri était un signal ! Si quelque complice de l’homme m’avait vu, sur mon échelle. Ce cri appelle peut-être l’homme à la fenêtre ! Peut-être ! … Malheur, « l’homme est à la fenêtre ! Je sens sa tête au-dessus de moi ; j’entends son souffle. Et moi, je ne puis le regarder ; le plus petit mouvement de ma tête, et je suis perdu ! Va-t-il me voir ? Va-t-il, dans la nuit, baisser la tête ? Non ! … il s’en va… il n’a rien vu… je le sens, plus que je ne l’entends, marcher, à pas de loup, dans la chambre ; et je gravis encore quelques échelons. Ma tête est à la hauteur de la pierre d’appui de la fenêtre ; mon front dépasse cette pierre ; mes yeux, entre les rideaux, voient.

L’homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, et il écrit. Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui ; mais, comme il est penché sur la flamme de cette bougie, la lumière projette des ombres qui me le déforment. Je ne vois qu’un dos monstrueux, courbé.

Chose stupéfiante : Mlle Stangerson n’est pas là ! Son lit n’est pas défait. Où donc couche-t-elle, cette nuit ? Sans doute dans la chambre à côté, avec ses femmes. Hypothèse. Joie de trouver l’homme seul. Tranquillité d’esprit pour préparer le traquenard.

Mais qui est donc cet homme qui écrit là, sous mes yeux, installé à ce bureau comme s’il était chez lui ? S’il n’y avait point « les pas de l’assassin » sur le tapis de la galerie, s’il n’y avait pas eu la fenêtre ouverte, s’il n’y avait pas eu, sous cette fenêtre, l’échelle, je pourrais être amené à penser que cet homme a le droit d’être là et qu’il s’y trouve normalement à la suite de causes normales que je ne connais pas encore. Mais il ne fait point de doute que cet inconnu mystérieux est l’homme de la «Chambre Jaune», celui dont Mlle Stangerson est obligée, sans le dénoncer, de subir les coups assassins. Ah ! voir sa figure ! Le surprendre ! Le prendre !

Si je saute dans la chambre en ce moment, « il » s’enfuit ou par l’antichambre ou par la porte à droite qui donne sur le boudoir. Par là, traversant le salon, il arrive à la galerie et je le perds. Or, je le tiens ; encore cinq minutes, et je le tiens, mieux que si je l’avais dans une cage… Qu’est-ce qu’il fait là, solitaire, dans la chambre de Mlle Stangerson ? Qu’écrit-il ? À qui écrit-il ? … Descente. L’échelle par terre. Le père Jacques me suit. Rentrons au château. J’envoie le père Jacques éveiller M. Stangerson. Il doit m’attendre chez M. Stangerson, et ne lui rien dire de précis avant mon arrivée. Moi, je vais aller éveiller Frédéric Larsan. Gros ennui pour moi. J’aurais voulu travailler seul et avoir toute l’aubaine de l’affaire, au nez de Larsan endormi. Mais le père Jacques et M. Stangerson sont des vieillards et moi, je ne suis peut-être pas assez développé. Je manquerais peut-être de force… Larsan, lui, a l’habitude de l’homme que l’on terrasse, que l’on jette par terre, que l’on relève, menottes aux poignets. Larsan m’ouvre, ahuri, les yeux gonflés de sommeil, prêt à m’envoyer promener, ne croyant nullement à mes imaginations de petit reporter. Il faut que je lui affirme que « l’homme est là ! »

« C’est bizarre, dit-il, je croyais l’avoir quitté cet après-midi, à Paris ! »

Il se vêt hâtivement et s’arme d’un revolver. Nous nous glissons dans la galerie.

Larsan me demande :

« Où est-il ?

– Dans la chambre de Mlle Stangerson.

– Et Mlle Stangerson ?

– Elle n’est pas dans sa chambre !

– Allons-y !

– N’y allez pas ! L’homme, à la première alerte, se sauvera… il a trois chemins pour cela… la porte, la fenêtre, le boudoir où se trouvent les femmes…

– Je tirerai dessus…

– Et si vous le manquez ? Si vous ne faites que le blesser ? Il s’échappera encore… Sans compter que, lui aussi, est certainement armé… Non, laissez-moi diriger l’expérience, et je réponds de tout…

– Comme vous voudrez », me dit-il avec assez de bonne grâce.

Alors, après m’être assuré que toutes les fenêtres des deux galeries sont hermétiquement closes, je place Frédéric Larsan à l’extrémité de la galerie tournante, devant cette fenêtre que j’ai trouvée ouverte et que j’ai refermée. Je dis à Fred :

« Pour rien au monde, vous ne devez quitter ce poste, jusqu’au moment où je vous appellerai… Il y a cent chances sur cent pour que l’homme revienne à cette fenêtre et essaye de se sauver par là, quand il sera poursuivi, car c’est par là qu’il est venu et par là qu’il a préparé sa fuite. Vous avez un poste dangereux…

– Quel sera le vôtre ? demanda Fred.

– Moi, je sauterai dans la chambre, et je vous rabattrai l’homme !

– Prenez mon revolver, dit Fred, je prendrai votre bâton.

– Merci, fis-je, vous êtes un brave homme »

Et j’ai pris le revolver de Fred. J’allais être seul avec l’homme, là-bas, qui écrivait dans la chambre, et vraiment ce revolver me faisait plaisir.

Je quittai donc Fred, l’ayant posté à la fenêtre 5 sur le plan, et je me dirigeai, toujours avec la plus grande précaution, vers l’appartement de M. Stangerson, dans l’aile gauche du château. Je trouvai M. Stangerson avec le père Jacques, qui avait observé la consigne, se bornant à dire à son maître qu’il lui fallait s’habiller au plus vite. Je mis alors M. Stangerson, en quelques mots, au courant de ce qui se passait. Il s’arma, lui aussi, d’un revolver, me suivit et nous fûmes aussitôt dans la galerie tous trois. Tout ce qui vient de se passer, depuis que j’avais vu l’assassin assis devant le bureau, avait à peine duré dix minutes. M. Stangerson voulait se précipiter immédiatement sur l’assassin et le tuer : c’était bien simple. Je lui fis entendre qu’avant tout il ne fallait pas risquer, « en voulant le tuer, de le manquer vivant ».

Quand je lui eus juré que sa fille n’était pas dans la chambre et qu’elle ne courait aucun danger, il voulut bien calmer son impatience et me laisser la direction de l’événement. Je dis encore au père Jacques et à M. Stangerson qu’ils ne devaient venir à moi que lorsque je les appellerais ou lorsque je tirerais un coup de revolver « et j’envoyai le père Jacques se placer » devant la fenêtre située à l’extrémité de la galerie droite. (La fenêtre est marquée du chiffre 2 sur mon plan.) J’avais choisi ce poste pour le père Jacques parce que j’imaginais que l’assassin, traqué à sa sortie de la chambre, se sauvant à travers la galerie pour rejoindre la fenêtre qu’il avait laissée ouverte, et voyant, tout à coup, en arrivant au carrefour des galeries, devant cette dernière fenêtre, Larsan gardant la galerie tournante, continuerait son chemin dans la galerie droite. Là, il rencontrerait le père Jacques, qui l’empêcherait de sauter dans le parc par la fenêtre qui ouvrait à l’extrémité de la galerie droite. C’est ainsi, certainement, qu’en une telle occurrence devait agir l’assassin s’il connaissait les lieux (et cette hypothèse ne faisait point de doute pour moi). Sous cette fenêtre, en effet, se trouvait extérieurement une sorte de contrefort. Toutes les autres fenêtres des galeries donnaient à une telle hauteur sur des fossés qu’il était à peu près impossible de sauter par là sans se rompre le cou. Portes et fenêtres étaient bien et solidement fermées, y compris la porte de la chambre de débarras, à l’extrémité de la galerie droite : Je m’en étais rapidement assuré.

Donc, après avoir indiqué comme je l’ai dit, son poste au père Jacques « et l’y avoir vu », je plaçai M. Stangerson devant le palier de l’escalier, non loin de la porte de l’antichambre de sa fille. Tout faisait prévoir que, dès lors que je traquais l’assassin dans la chambre, celui-ci se sauverait par l’antichambre plutôt que par le boudoir où se trouvaient les femmes et dont la porte avait dû être fermée par Mlle Stangerson elle-même, si, comme je le pensais, elle s’était réfugiée dans ce boudoir « pour ne pas voir l’assassin qui allait venir chez elle ! » Quoi qu’il en fût, il retombait toujours dans la galerie « Où mon monde l’attendait à toutes les issues possibles ».

Arrivé là, il voit à sa gauche, presque sur lui, M. Stangerson ; il se sauve alors à droite, vers la galerie tournante, « ce qui est le chemin, du reste, de sa fuite préparée ». À l’intersection des deux galeries il aperçoit à la fois, comme je l’explique plus haut, à sa gauche, Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante, et en face le père Jacques, au bout de la galerie droite. M. Stangerson et moi, nous arrivons par derrière. Il est à nous ! Il ne peut plus nous échapper ! … Ce plan me paraissait le plus sage, le plus sûr « et le plus simple ». Si nous avions pu directement placer quelqu’un de nous derrière la porte du boudoir de Mlle Stangerson qui ouvrait sur la chambre à coucher, peut-être eût-il paru plus simple « à certains qui ne réfléchissent pas » d’assiéger directement les deux portes de la pièce où se trouvait l’homme, celle du boudoir et celle de l’antichambre ; mais nous ne pouvions pénétrer dans le boudoir que par le salon, dont la porte avait été fermée à l’intérieur par les soins inquiets de Mlle Stangerson. Et ainsi, ce plan, qui serait venu à l’intellect d’un sergent de ville quelconque, se trouvait impraticable. Mais moi, qui suis obligé de réfléchir, je dirai que, même si j’avais eu la libre disposition du boudoir, j’aurais maintenu mon plan tel que je viens de l’exposer ; car tout autre plan d’attaque direct par chacune des portes de la chambre « nous séparait les uns des autres au moment de la lutte avec l’homme », tandis que mon plan « réunissait tout le monde pour l’attaque », à un endroit que j’avais déterminé avec une précision quasi mathématique. Cet endroit était l’intersection des deux galeries.

Ayant ainsi placé mon monde, je ressortis du château, courus à mon échelle, la réappliquai contre le mur et, le revolver au poing, je grimpai.

Que si quelques-uns sourient de tant de précautions préalables, je les renverrai au mystère de la «Chambre Jaune» et à toutes les preuves que nous avions de la fantastique astuce de l’assassin ; et aussi, que si quelques-uns trouvent bien méticuleuses toutes mes observations dans un moment où l’on doit être entièrement pris par la rapidité du mouvement, de la décision et de l’action, je leur répliquerai que j’ai voulu longuement et complètement rapporter ici toutes les dispositions d’un plan d’attaque conçu et exécuté aussi rapidement qu’il est lent à se dérouler sous ma plume. J’ai voulu cette lenteur et cette précision pour être certain de ne rien omettre des conditions dans lesquelles se produisit l’étrange phénomène qui, jusqu’à nouvel ordre et naturelle explication, me semble devoir prouver mieux que toutes les théories du professeur Stangerson, « la dissociation de la matière », je dirai même la dissociation « instantanée » de la matière.