Le Mystère de la chambre jaune/9

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8 Le Mystère de la chambre jaune 10





Chapitre IX
Reporter et policier



Nous retournâmes tous trois du côté du pavillon. À une centaine de mètres du bâtiment, le reporter nous arrêta, et, nous montrant un petit bosquet sur notre droite, il nous dit :

« Voilà d’où est parti l’assassin pour entrer dans le pavillon. »

Comme il y avait d’autres bosquets de cette sorte entre les grands chênes, je demandai pourquoi l’assassin avait choisi celui-ci plutôt que les autres ; Rouletabille me répondit en me désignant le sentier qui passait tout près de ce bosquet et qui conduisait à la porte du pavillon.

« Ce sentier est garni de graviers, comme vous voyez, fit-il. Il faut que l’homme ait passé par là pour aller au pavillon, puisqu’on ne trouve pas la trace de ses pas du voyage aller, sur la terre molle. Cet homme n’a point d’ailes. Il a marché ; mais il a marché sur le gravier qui a roulé sous sa chaussure sans en conserver l’empreinte : ce gravier, en effet, a été roulé par beaucoup d’autres pieds puisque le sentier est le plus direct qui aille du pavillon au château. Quant au bosquet, formé de ces sortes de plantes qui ne meurent point pendant la mauvaise saison – lauriers et fusains – il a fourni à l’assassin un abri suffisant en attendant que le moment fût venu, pour celui-ci, de se diriger vers le pavillon. C’est, caché dans ce bosquet, que l’homme a vu sortir M. et Mlle Stangerson, puis le père Jacques. On a répandu du gravier jusqu’à la fenêtre – presque – du vestibule. Une empreinte des pas de l’homme, parallèle au mur, empreinte que nous remarquions tout à l’heure, et que j’ai déjà vue, prouve qu’ « il » n’a eu à faire qu’une enjambée pour se trouver en face de la fenêtre du vestibule, laissée ouverte par le père Jacques. L’homme se hissa alors sur les poignets, et pénétra dans le vestibule.

– Après tout, c’est bien possible ! fis-je…

– Après tout, quoi ? après tout, quoi ? … s’écria Rouletabille, soudain pris d’une colère que j’avais bien innocemment déchaînée… Pourquoi dites-vous : après tout, c’est bien possible !... »

Je le suppliai de ne point se fâcher, mais il l’était déjà beaucoup trop pour m’écouter, et il déclara qu’il admirait le doute prudent avec lequel certaines gens (moi) abordaient de loin les problèmes les plus simples, ne se risquant jamais à dire : « ceci est » ou « ceci n’est pas », de telle sorte que leur intelligence aboutissait tout juste au même résultat qui aurait été obtenu si la nature avait oublié de garnir leur boîte crânienne d’un peu de matière grise. Comme je paraissais vexé, mon jeune ami me prit par le bras et m’accorda « qu’il n’avait point dit cela pour moi, attendu qu’il m’avait en particulière estime ».

« Mais enfin ! reprit-il, il est quelquefois criminel de ne point, quand on le peut, raisonner à coup sûr ! … Si je ne raisonne point, comme je le fais, avec ce gravier, il me faudra raisonner avec un ballon ! Mon cher, la science de l’aérostation dirigeable n’est point encore assez développée pour que je puisse faire entrer, dans le jeu de mes cogitations, l’assassin qui tombe du ciel ! Ne dites donc point qu’une chose est possible, quand il est impossible qu’elle soit autrement. Nous savons, maintenant, comment l’homme est entré par la fenêtre, et nous savons aussi à quel moment il est entré. Il y est entré pendant la promenade de cinq heures. Le fait de la présence de la femme de chambre qui vient de faire la Chambre Jaune, dans le laboratoire, au moment du retour du professeur et de sa fille, à une heure et demie, nous permet d’affirmer qu’à une heure et demie, l’assassin n’était pas dans la chambre, sous le lit, à moins qu’il n’y ait complicité de la femme de chambre. Qu’en dites-vous, Monsieur Robert Darzac ? »

M. Darzac secoua la tête, déclara qu’il était sûr de la fidélité de la femme de chambre de Mlle Stangerson, et que c’était une fort honnête et fort dévouée domestique.

« Et puis, à cinq heures, M. Stangerson est entré dans la chambre pour chercher le chapeau de sa fille ! ajouta-t-il…

– Il y a encore cela ! fit Rouletabille.

– L’homme est donc entré, dans le moment que vous dites, par cette fenêtre, fis-je, je l’admets, mais pourquoi a-t-il refermé la fenêtre, ce qui devait, nécessairement, attirer l’attention de ceux qui l’avaient ouverte ?

– il se peut que la fenêtre n’ait point été refermée « tout de suite », me répondit le jeune reporter. Mais, s’il a refermé la fenêtre, il l’a refermée à cause du coude que fait le sentier garni de gravier, à vingt-cinq mètres du pavillon, et à cause des trois chênes qui s’élèvent à cet endroit.

– Que voulez-vous dire ? » demanda M. Robert Darzac qui nous avait suivis, et qui écoutait Rouletabille avec une attention presque haletante.

« Je vous l’expliquerai plus tard, monsieur, quand j’en jugerai le moment venu ; mais je ne crois pas avoir prononcé de paroles plus importantes sur cette affaire, si mon hypothèse se justifie.

– Et quelle est votre hypothèse ?

– Vous ne la saurez jamais si elle ne se révèle point être la vérité. C’est une hypothèse beaucoup trop grave, voyez-vous, pour que je la livre tant qu’elle ne sera qu’hypothèse.

– Avez-vous, au moins, quelque idée de l’assassin ?

– Non, monsieur, je ne sais pas qui est l’assassin, mais ne craignez rien, monsieur Robert Darzac, je le saurai. » Je dus constater que M. Robert Darzac était très ému ; et je soupçonnai que l’affirmation de Rouletabille n’était point pour lui plaire. Alors, pourquoi, s’il craignait réellement qu’on découvrît l’assassin (je questionnais ici ma propre pensée), pourquoi aidait-il le reporter à le retrouver ? Mon jeune ami sembla avoir reçu la même impression que moi, et il dit brutalement :

« Cela ne vous déplaît pas, monsieur Robert Darzac, que je découvre l’assassin ?

– Ah ! je voudrais le tuer de ma main ! s’écria le fiancé de Mlle Stangerson, avec un élan qui me stupéfia.

– Je vous crois ! fit gravement Rouletabille, mais vous n’avez pas répondu à ma question. »

Nous passions près du bosquet, dont le jeune reporter nous avait parlé à l’instant ; j’y entrai et lui montrai les traces évidentes du passage d’un homme qui s’était caché là. Rouletabille, une fois de plus, avait raison.

« Mais oui ! fit-il, mais oui ! … Nous avons affaire à un individu en chair et en os, qui ne dispose pas d’autres moyens que les nôtres, et il faudra bien que tout s’arrange ! »

Ce disant, il me demanda la semelle de papier qu’il m’avait confiée et l’appliqua sur une empreinte très nette, derrière le bosquet. Puis il se releva en disant : « Parbleu ! »

Je croyais qu’il allait, maintenant, suivre à la piste « les pas de la fuite de l’assassin », depuis la fenêtre du vestibule, mais il nous entraîna assez loin vers la gauche, en nous déclarant que c’était inutile de se mettre le nez sur cette fange, et qu’il était sûr, maintenant, de tout le chemin de la fuite de l’assassin.

« Il est allé jusqu’au bout du mur, à cinquante mètres de là, et puis il a sauté la haie et le fossé ; tenez, juste en face ce petit sentier qui conduit à l’étang. C’est le chemin le plus rapide pour sortir de la propriété et aller à l’étang.

– Comment savez-vous qu’il est allé à l’étang ?

– Parce que Frédéric Larsan n’en a pas quitté les bords depuis ce matin. Il doit y avoir là de fort curieux indices. »

Quelques minutes plus tard, nous étions près de l’étang.

C’était une petite nappe d’eau marécageuse, entourée de roseaux, et sur laquelle flottaient encore quelques pauvres feuilles mortes de nénuphar. Le grand Fred nous vit peut-être venir, mais il est probable que nous l’intéressions peu, car il ne fit guère attention à nous et continua de remuer, du bout de sa canne, quelque chose que nous ne voyions pas…

« Tenez, fit Rouletabille, voilà à nouveau les pas de la fuite de l’homme ; ils tournent l’étang ici, reviennent et disparaissent enfin, près de l’étang, juste devant ce sentier qui conduit à la grande route d’Épinay. L’homme a continué sa fuite vers Paris…

– Qui vous le fait croire, interrompis-je, puisqu’il n’y a plus les pas de l’homme sur le sentier ? …

– Ce qui me le fait croire ? Mais ces pas-là, ces pas que j’attendais ! s’écria-t-il, en désignant l’empreinte très nette d’une « chaussure élégante »… Voyez ! … »

Et il interpella Frédéric Larsan.

– Monsieur Fred, cria-t-il… « ces pas élégants » sur la route sont bien là depuis la découverte du crime ?

– Oui, jeune homme ; oui, ils ont été relevés soigneusement, répondit Fred sans lever la tête. Vous voyez, il y a les pas qui viennent, et les pas qui repartent…

– Et cet homme avait une bicyclette ! » s’écria le reporter…

Ici, après avoir regardé les empreintes de la bicyclette qui suivaient, aller et retour, les pas élégants, je crus pouvoir intervenir.

« La bicyclette explique la disparition des pas grossiers de l’assassin, fis-je. L’assassin, aux pas grossiers, est monté à bicyclette… Son complice, « l’homme aux pas élégants », était venu l’attendre au bord de l’étang, avec la bicyclette. On peut supposer que l’assassin agissait pour le compte de l’homme aux pas élégants ?

– Non ! non ! répliqua Rouletabille avec un étrange sourire… J’attendais ces pas-là depuis le commencement de l’affaire. Je les ai, je ne vous les abandonne pas. Ce sont les pas de l’assassin !

– Et les autres pas, les pas grossiers, qu’en faites-vous ?

– Ce sont encore les pas de l’assassin.

– Alors, il y en a deux ?

– Non ! Il n’y en a qu’un, et il n’a pas eu de complice…

– Très fort ! très fort ! cria de sa place Frédéric Larsan.

– Tenez, continua le jeune reporter, en nous montrant la terre remuée par des talons grossiers ; l’homme s’est assis là et a enlevé les godillots qu’il avait mis pour tromper la justice, et puis, les emportant sans doute avec lui, il s’est relevé avec ses pieds à lui et, tranquillement, a regagné, au pas, la grande route, en tenant sa bicyclette à la main. Il ne pouvait se risquer, sur ce très mauvais sentier, à courir à bicyclette. Du reste, ce qui le prouve, c’est la marque légère et hésitante de la bécane sur le sentier, malgré la mollesse du sol. S’il y avait eu un homme sur cette bicyclette, les roues fussent entrées profondément dans le sol… Non, non, il n’y avait là qu’un seul homme : L’assassin, à pied !

– Bravo ! Bravo ! » fit encore le grand Fred…

Et, tout à coup, celui-ci vint à nous, se planta devant M. Robert Darzac et lui dit :

« Si nous avions une bicyclette ici… nous pourrions démontrer la justesse du raisonnement de ce jeune homme, monsieur Robert Darzac… Vous ne savez pas s’il s’en trouve une au château ?

– Non ! répondit M. Darzac, il n’y en a pas ; j’ai emporté la mienne, il y a quatre jours, à Paris, la dernière fois que je suis venu au château avant le crime.

– C’est dommage ! » répliqua Fred sur le ton d’une extrême froideur.

Et, se retournant vers Rouletabille :

« Si cela continue, dit-il, vous verrez que nous aboutirons tous les deux aux mêmes conclusions. Avez-vous une idée sur la façon dont l’assassin est sorti de la «Chambre Jaune» ?

– Oui, fit mon ami, une idée…

– Moi aussi, continua Fred, et ce doit être la même. Il n’y a pas deux façons de raisonner dans cette affaire. J’attends, pour m’expliquer devant le juge, l’arrivée de mon chef.

– Ah ! Le chef de la Sûreté va venir ?

– Oui, cet après-midi, pour la confrontation dans le laboratoire, devant le juge d’instruction, de tous ceux qui ont joué ou pu jouer un rôle dans le drame. Ce sera très intéressant. Il est malheureux que vous ne puissiez y assister.

– J’y assisterai, affirma Rouletabille.

– Vraiment… vous êtes extraordinaire… pour votre âge ! répliqua le policier sur un ton non dénué d’une certaine ironie… Vous feriez un merveilleux policier… si vous aviez un peu plus de méthode… Si vous obéissiez moins à votre instinct et aux bosses de votre front. C’est une chose que j’ai déjà observée plusieurs fois, monsieur Rouletabille : vous raisonnez trop… Vous ne vous laissez pas assez conduire par votre observation… Que dites-vous du mouchoir plein de sang et de la main rouge sur le mur ? Vous avez vu, vous, la main rouge sur le mur ; moi, je n’ai vu que le mouchoir… Dites…

– Bah ! fit Rouletabille, un peu interloqué, l’assassin a été blessé à la main par le revolver de Mlle Stangerson !

– Ah ! observation brutale, instinctive… Prenez garde, vous êtes trop « directement » logique, monsieur Rouletabille ; la logique vous jouera un mauvais tour si vous la brutalisez ainsi. Il est de nombreuses circonstances dans lesquelles il faut la traiter en douceur, « la prendre de loin »… Monsieur Rouletabille, vous avez raison quand vous parlez du revolver de Mlle Stangerson. Il est certain que « la victime » a tiré. Mais vous avez tort quand vous dites qu’elle a blessé l’assassin à la main…

– Je suis sûr ! » s’écria Rouletabille…

Fred, imperturbable, l’interrompit :

« Défaut d’observation ! … défaut d’observation ! …

L’examen du mouchoir, les innombrables petites taches rondes, écarlates, impressions de gouttes que je retrouve sur la trace des pas, au moment même où le pas pose à terre, me prouvent que l’assassin n’a pas été blessé. « L’assassin, monsieur Rouletabille, a saigné du nez ! … »

Le grand Fred était sérieux. Je ne pus retenir, cependant, une exclamation.

Le reporter regardait Fred qui regardait sérieusement le reporter. Et Fred tira aussitôt une conclusion :

« L’homme qui saignait du nez dans sa main et dans son mouchoir, a essuyé sa main sur le mur. La chose est fort importante, ajouta-t-il, car l’assassin n’a pas besoin d’être blessé à la main pour être l’assassin ! »

Rouletabille sembla réfléchir profondément, et dit :

« Il y a quelque chose, monsieur Frédéric Larsan, qui est beaucoup plus grave que le fait de brutaliser la logique, c’est cette disposition d’esprit propre à certains policiers qui leur fait, en toute bonne foi, « plier en douceur cette logique aux nécessités de leurs conceptions ». Vous avez votre idée, déjà, sur l’assassin, monsieur Fred, ne le niez pas… et il ne faut pas que votre assassin ait été blessé à la main, sans quoi votre idée tomberait d’elle-même… Et vous avez cherché, et vous avez trouvé autre chose. C’est un système bien dangereux, monsieur Fred, bien dangereux, que celui qui consiste à partir de l’idée que l’on se fait de l’assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin ! … Cela pourrait vous mener loin… Prenez garde à l’erreur judiciaire, Monsieur Fred ; elle vous guette ! … »

Et, ricanant un peu, les mains dans les poches, légèrement goguenard, Rouletabille, de ses petits yeux malins, fixa le grand Fred.

Frédéric Larsan considéra en silence ce gamin qui prétendait être plus fort que lui ; il haussa les épaules, nous salua, et s’en alla, à grandes enjambées, frappant la pierre du chemin de sa grande canne.

Rouletabille le regardait s’éloigner ; puis le jeune reporter se retourna vers nous, la figure joyeuse et déjà triomphante :

« Je le battrai ! nous jeta-t-il… Je battrai le grand Fred, si fort soit-il ; je les battrai tous… Rouletabille est plus fort qu’eux tous ! … Et le grand Fred, l’illustre, le fameux, l’immense Fred… l’unique Fred raisonne comme une savate ! … comme une savate ! … comme une savate ! »

Et il esquissa un entrechat ; mais il s’arrêta subitement dans sa chorégraphie… Mes yeux allèrent où allaient ses yeux ; ils étaient attachés sur M. Robert Darzac qui, la face décomposée, regardait sur le sentier, la marque de ses pas, à côté de la marque « du pas élégant ». IL N’Y AVAIT PAS DE DIFFÉRENCE !

Nous crûmes qu’il allait défaillir ; ses yeux, agrandis par l’épouvante, nous fuirent un instant, cependant que sa main droite tiraillait d’un mouvement spasmodique le collier de barbe qui entourait son honnête et douce et désespérée figure. Enfin, il se ressaisit, nous salua, nous dit d’une voix changée, qu’il était dans la nécessité de rentrer au château et partit.

« Diable ! » fit Rouletabille.

Le reporter, lui aussi, avait l’air consterné. Il tira de son portefeuille un morceau de papier blanc, comme je le lui avais vu faire précédemment, et découpa avec ses ciseaux les contours de « pieds élégants » de l’assassin, dont le modèle était là, sur la terre. Et puis il transporta cette nouvelle semelle de papier sur les empreintes de la bottine de M. Darzac. L’adaptation était parfaite et Rouletabille se releva en répétant : « Diable » !

Je n’osais pas prononcer une parole, tant j’imaginais que ce qui se passait, dans ce moment, dans les bosses de Rouletabille était grave.

Il dit :

« Je crois pourtant que M. Robert Darzac est un honnête homme… »

Et il m’entraîna vers l’auberge du « Donjon », que nous apercevions à un kilomètre de là, sur la route, à côté d’un petit bouquet d’arbres.