Le Négrier (Corbière)/Chapitre 6

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Dénain et Delamare (p. 161-202).


6.

L’ÉVASION.


Nouvelles de France. — Nous brûlons la politesse aux Anglais. — Une bonne idée. — Le spectacle. — Le cotillon-misaine. — Heureuse rencontre en mer.

Un homme fait aurait, à ma place, trouvé dans la captivité même, un bonheur que beaucoup de gens à bonnes fortunes ne rencontrent pas toujours dans le monde. Une maîtresse belle, agaçante ; les soins de toute une famille pour qui j’étais devenu un enfant chéri ; des plaisirs, de l’abondance, tout concourait à ma félicité ; mais à seize ans, mais avec une imagination dévorante comme la mienne, mais avec des souvenirs comme ceux qui me tourmentaient et avec la passion que j’avais pour une carrière sitôt interrompue, on ne peut être heureux dans l’enceinte d’une prison, cette prison fût-elle un palais enchanté. Les exigences de madame Milliken, et cet empire qu’à mon âge on est forcé de subir quand il est imposé par une femme comme celle à qui j’avais affaire, devinrent un supplice pour moi. Il fallait un aliment à ma bouillante activité, contrariée par l’excès de mon bonheur même. J’étais dans l’abattement, je cherchais à me réveiller, à changer de situation d’esprit, sans savoir trop ce que je désirais, sans me plaindre même de ma position.

Des lettres, de l’argent, un portrait arrivèrent de France à mon adresse. C’étaient des lettres de mes parens, de l’argent qu’ils m’envoyaient ; c’était le portrait de Rosalie, de cette bonne Rosalie qui, voulant aussi contribuer à adoucir mon sort, avait économisé vingt-cinq louis qu’elle me priait d’accepter comme un ami accepte quelque chose de la main de sa meilleure amie. En apprenant ma captivité par les papiers publics, elle avait supplié tous les capitaines de corsaire de s’intéresser à elle, à moi, et de m’échanger contre les premiers prisonniers qu’ils feraient à la mer, et qu’ils auraient occasion de renvoyer en Angleterre. Elle avait donné mon nom, mon signalement à vingt capitaines qui lui avaient promis de combler ses vœux. Son portrait, elle me l’envoyait pour que je me rappelasse quelquefois une femme qui ne vivait que pour m’aimer ; et puis arrivaient les conseils les plus tendres, les plus sensés sur la conduite que je devais tenir en prison, les protestations les plus vives d’un attachement que l’absence n’affaiblirait jamais.

Ce lettres me remplirent de bonheur et d’impatience. Dans l’excès de ma joie j’allai trouver Ivon, ce brave Ivon, dont Rosalie me parlait aussi avec sa bonté ordinaire. C’était à lui seul que je pouvais confier ce que j’avais de trop dans le cœur. Il reçut ma confidence avec calme. Le maître cook Ivon n’avait pas vu sans quelque déplaisir l’empire que madame Milliken avait pris sur ma jeunesse. Il s’en était expliqué quelquefois entre nous deux, en termes assez peu flatteurs pour ma nouvelle conquête et pour moi-même. Ce qu’il parut voir de plus avantageux dans l’envoi que venaient de me faire Rosalie et mes parens, c’était l’argent, qui pouvait nous procurer les moyens de déserter, et il ne lui fut pas difficile, dans la disposition d’esprit où venaient de me jeter les lettres de notre amie, de me faire accueillir des projets d’évasion. Ivon s’était assuré, par les rapports qu’il avait entretenus à la barrière avec quelques marchands anglais du dehors, les moyens de s’échapper et de se cacher à Plymouth jusqu’à ce qu’il pût trouver une occasion favorable de traverser la Manche et de passer en France. Il ne fallait pour cela que vingt-cinq guinées. Allant chaque matin entre les deux portes extérieures pour remplir les fonctions de sa charge dans la prison, il lui était assez facile de brûler la politesse aux Anglais ; mais moi je l’embarrassais : la jalouse surveillance qu’exerçait à mon égard madame Milliken, rendait mon évasion presque impossible. Cependant il fallait tout risquer. Il fut convenu, après bien des irrésolutions, des discussions et des projets aussitôt rejetés que conçus, que mon ami s’échapperait comme il le pourrait, qu’il irait m’attendre en lieu sûr à Plymouth, et que j’irais le rejoindre quand une occasion opportune se présenterait.

Quelques jours après l’adoption définitive de ce plan, mon Ivon avait pris la clef des champs. Resté seul en prison, car il était tout pour moi, je n’eus plus de repos sans lui. Ma situation devint insupportable. Je ne rêvai plus qu’aux moyens que je pourrais employer pour rejoindre celui qui, depuis si long-temps, m’avait tenu lieu de famille, de frère et de patrie.

Madame Milliken remarqua trop bien mes inquiétudes, mon ennui et le vide peu flatteur pour elle, que la fuite de mon compatriote avait laissé dans toute mon existence. Elle redoubla d’empressement, et me devint deux fois plus importune, par cela même qu’elle croyait devoir redoubler de soin, et aussi peut-être par cela que j’étais moins disposé à supporter ses obsessions.

Un jour où elle folâtrait comme d’habitude avec moi, il lui prit fantaisie de me jeter sur la tête un de ses chapeaux, dont elle me noua, avec agacerie, les rubans sous le menton. Sarah trouva que cette coiffure m’allait à ravir, et qu’elle me donnait un air encore deux fois plus fripon. Le bon M. Milliken était absent. Toujours disposée à s’extasier sur la douceur de ma physionomie et la blancheur de ma peau, Madame Milliken appuya sur la remarque de sa femme de chambre, qu’elle trouva fort juste.

— Oh ! madame, dit celle-ci, la bonne idée ! si nous habillions ce petit morveux-là en femme ?

— Quelle folie ! répondit la maîtresse ; et tout en faisant mine de regarder comme une extravagance la bonne idée de sa soubrette, la dame avait déjà dénoué ma cravate. L’une me passe un schall sur les épaules, après que j’eus défait avec assez peu de complaisance, ma veste et mon gilet. L’autre abaisse et replie en dedans mon col de chemise, non sans faire remarquer encore la blancheur de mon cou. On m’arrange les cheveux sous mon vaste chapeau. On dénoue et l’on renoue une seconde fois les rubans qui le fixent sur ma tête. Il ne manquait plus qu’une robe. Mon travestissement, commencé dans le bureau même du maître de la maison, ne pouvait guère s’achever que dans l’appartement de la maîtresse, et la porte de communication était ouverte.

Une robe m’est jetée sur le lit, et, sans attendre qu’on m’indique ce qui me reste à faire pour compléter ma toilette, je devine ce que je dois exécuter sans le secours de mes deux habilleuses. Un des médecins de la prison, homme grave, sentencieux et assez malin observateur, entre en ce moment dans le bureau. La porte du cabinet se ferme sur moi, sans que Sarah ait le temps d’entrer. Sa maîtresse se défiait trop de l’adresse qu’aurait pu mettre sa confidente à m’aider dans les apprêts de ma parure, pour ne pas mieux aimer me laisser seul, au risque de m’habiller gauchement, que de m’habiller bien avec l’aide de sa suivante.

L’appartement dans lequel je me trouvais seul pour la première fois, donnait sur une rue parallèle à l’un des murs de la prison. Ses fenêtres entrouvertes me laissaient respirer un air qui me semblait embaumé : c’était l’air de la liberté. Je regarde dans la rue : personne ne se montre sous les croisées ; il n’y avait qu’un premier étage à sauter : j’avais déjà passé ma robe. Ma résolution est bientôt prise. Je me laisse couler le long du mur, me voilà dans la rue, et je me trouve vêtu à peu près en lady, allant je ne sais où, fort embarrassé de mon nouveau costume, et de la tournure que je devais prendre sous une robe qui s’entortillait à chaque pas dans mes jambes.

Ivon m’avait bien donné l’adresse de l’hôte chez lequel il devait m’attendre. Mais comment trouver cette maison ? comment, sachant à peine l’anglais, demander sans risquer de me trahir, les renseignemens qui me sont nécessaires ? Bah ! me dis-je, je courrai toutes les rues de Plymouth jusqu’à ce que je lise sur les maisons du coin, le nom de la rue qu’il me faut découvrir.

Je marche en essayant de modérer la vigueur et la longueur de mes pas, croyant toujours attirer sur moi les yeux de tous les passans, et avoir la foule à mes trousses.

Mon maudit pantalon, que j’avais conservé sous ma robe, retombait toujours sur mes souliers, et je n’osais pas m’arrêter pour le relever. Aucun endroit assez isolé ne se présentait à mes yeux, pour que je pusse procéder sans danger à l’opération que cet inconvénient rendait nécessaire. Enfin, je trouve une rue qui paraissait conduire hors de la ville : je la suis, pendant une demi-heure, et, quoique presque seul sur le chemin, je crains encore de faire une station, pour réparer le désordre de ma toilette. Un homme, en longue barbe rousse, tenant, à la manière des juifs, une petite étale de quincaillerie, sur son ventre, se présente à moi. Ses yeux, sur lesquels j’ose à peine jeter les miens, en pressant le pas, paraissent me fixer avec attention. Je marche plus vite : le juif me suit, en criant, en mauvais français : Une paire de ciseaux, mamezelle, une bonne paire de ciseaux ! Au son de cette voix, que je crois reconnaître, je m’arrête presque malgré moi et tout interdit : la longue barbe s’approche, et, après m’avoir bien regardé de nouveau, me fait entendre délicieusement un : Eh ! oui, nom de Dieu, c’est bien toi ! J’aurais sauté au cou d’Ivon, si celui-ci, par prudence, ne s’était pas reculé de deux pas pour échapper à l’imprudence de mon premier mouvement de joie. Une scène de reconnaissance, sur la grande route nous aurait peut-être trahis : Ivon me l’épargna.

Je lui appris tout. Il me fit savoir que depuis cinq à six jours, il avait pris le parti de venir rôder autour de Mill-Prison, sous un costume de juif, pour tâcher de m’apercevoir aux croisées de M. Milliken, et de me donner ou de m’indiquer les moyens de m’échapper. Tout en causant ainsi nous arrivâmes à Stone-House, petit village situé entre la partie de la ville qu’on nomme Plymouth-City et celle qui porte le nom de Plymouth-Dock. C’était à Stone-House que logeait l’Anglais chez lequel mon ami s’était caché.

Depuis son évasion, l’occasion de regagner la côte de France ne s’était pas encore présentée ; et d’ailleurs, comme il me le disait, il n’aurait jamais profité d’une bonne aubaine que je n’aurais pas pu partager avec lui. On lui faisait espérer qu’un smuggler qui devait partir de Bigbury ne tarderait pas à venir le prendre, pour le conduire sur la côte de Bretagne, avec laquelle les fraudeurs anglais entretenaient de fréquentes communications. Deux jours se passèrent, sans que nous osassions sortir de notre refuge. Nos ressources pécuniaires se seraient épuisées bientôt, avec le moyen que nous avions pris, de boire force bière chaude et force rhum, pour chasser l’ennui des trop longs momens d’attente ; mais Ivon, avant de quitter Mill Prison, avait acheté pour une guinée, une trentaine de faux Pounds, de ces faux billets de banque, que les prisonniers savaient graver avec une habileté que nos meilleurs burineurs n’auraient pas dédaignée. C’était là faire indirectement la guerre au gouvernement anglais, disaient les plus chauds patriotes. En émettant cette monnaie contrefaite, nous risquions de nous faire pendre. Mais dans les pressantes occasions, on n’y regarde pas de si près.

Ennuyés tous deux de toujours boire sans prendre l’air, il nous vint envie de nous promener le soir malgré les sages observations de notre hôte. Le troisième jour de notre nouvelle réclusion, je prends le bras d’Ivon, toujours vêtu en juif, et suspendant avec coquetterie les plis de ma robe dans ma main gauche, nous allons tous deux à Plymouth-Dock. L’entrée d’un spectacle s’offre à nos yeux : on nous propose des billets : des gens du commun entraient à ce théâtre d’assez mince apparence. Nous suivons la foule. Nos billets de seconde nous donnent droit à une place dans des espèces de niches où plusieurs femmes à la mine gaillarde s’étaient déjà assises. L’une d’elles veut prendre l’initiative avec mon cavalier, et lui adresse familièrement des questions auxquelles il se soucie fort peu de répondre. La toile se lève. Des matelots américains, rangés assez près derrière nous, avancent le cou pour voir la scène, que mon large chapeau leur cachait. Dans un de ces mouvemens importuns, l’un des spectateurs curieux pose sur mon épaule sa large main, sur laquelle il veut soutenir le poids de son corps projeté en avant. Un autre, moins attentif à ce qui se passe sur la scène, prend avec moi, et dans le plus grand silence, des libertés qui m’irritent beaucoup plus qu’elles ne m’alarment. Je repousse rudement la main qui s’égare aussi grossièrement. Ivon, à qui mon geste n’échappe pas, fait à mon trop galant voisin une mine que sa longue barbe rouge rend encore plus grotesque qu’imposante. L’Américain devient plus pressant, et moi, fatigué d’une obsession à laquelle je n’étais pas encore habitué, j’applique, en me retournant vivement, un grand soufflet sur le visage rubicond de mon audacieux adorateur. Le combat s’engage entre lui et nous : la barbe d’Ivon reste dans la main d’un de nos adversaires ; la robe qui cache mes musculeux attraits, n’est pas même respectée ; la police intervient : elle s’adresse d’abord aux Américains ; l’escalier était là, et par l’effet du même sentiment de crainte, Ivon et moi nous gagnons en quelques pas la porte de sortie, et nous échappons, de toute la longueur de nos jambes, aux suites de la scène que la maladresse de ces imbéciles de matelots étrangers a provoquée si mal à propos. Des cris se faisaient entendre après notre fuite, à la porte du théâtre que nous venions de quitter si brusquement. La peur d’être poursuivis par les constables auxquels nous nous imaginions nous être soustraits, nous fait prendre une rue pour l’autre. Nous courons toujours : c’est là ce que l’on ne manque jamais de faire quand on croit avoir l’ennemi sur ses pas. Après un quart d’heure de marche précipitée, nous nous trouvons dans les champs sans pouvoir deviner le chemin que nous avons fait, ni celui qu’il nous faudrait suivre pour retourner à Stone-House, et sans oser rentrer à Plymouth-Dock, pour prendre notre point de départ. La mer, que nous entendions mugir sur la côte, nous indiquait le rivage, et l’étoile polaire, que nous apercevions, nous faisait penser que nous devions nous trouver trop Nord. C’est ainsi qu’à terre les marins cherchent toujours à s’orienter, quand ils s’égarent. Ces indices, quelqu’incertains qu’ils nous parussent, nous firent choisir une route opposée à celle que, sans eux, peut-être, nous aurions suivie. En deux bonnes heures de course, nous arrivâmes, non sur le lieu que nous nous proposions de regagner, mais bien sur le bord de la mer, que nous ne cherchions pas.

Le feu de la tour d’Edistone brillait au large, sur les flots paisibles comme le ciel qui le recouvrait. La rade de Plymouth nous restait à droite. À gauche, les sinuosités du rivage nous laissaient voir de petites baies, qui devaient se trouver dans le Sud-Est. Après avoir pris nos relèvemens, selon les données que nous fournissait notre mémoire ou le peu de connaissances que nous avions des lieux, déjà parcourus par nous, Ivon pensa que nous devions nous trouver assez près de Bigbury. Exténués par la fatigue et par les émotions qui avaient accompagné notre marche rapide, nous nous asseyons sur le haut d’une côte, où la mer venait doucement briser ses lames paisibles et régulières.

Nos réflexions, en ce moment, étaient assez tristes. Mes yeux, fixés avec préoccupation sur la grève que nous avions à nos pieds, s’arrêtent sur des embarcations mouillées à une petite distance de la côte. J’appelle l’attention d’Ivon sur ces canots, que la houle balançait près du bord, qui nous semblait désert. Le plus grand calme régnait autour de nous et sur cette côte, que la lueur scintillante des étoiles éclairait faiblement. Mon ami jette ses yeux d’aiglon, sur l’objet que je lui ai fait remarquer, et, sans me rien dire, il descend, presque à quatre pattes, la montagne sur laquelle nous étions assis : je le suis aussi rapidement qu’il avance. Nous sommes sur les cailloux de la grève, regardant, à droite et à gauche, si personne ne nous voit. En deux minutes nous voilà à la mer, sans nous être adressé une seule parole, sans nous être fait le plus petit signe d’intelligence, et nous nageons tout habillés et le moins bruyamment que nous pouvons, vers l’embarcation la plus rapprochée de nous. Ivon saisit le premier le plabord du canot : j’y monte presque aussitôt que lui. Des chaînes et un cadenas fixaient les avirons et le gouvernail, sur les bancs. La chaîne se brise entre les vigoureuses mains de mon compagnon. Les marins ont toujours un couteau sur eux : c’est leur lancette, leur trousse, l’instrument enfin qui souvent leur sauve la vie. Je coupe le petit câble sur lequel notre canot était mouillé et le vat-et-vient amarré sur le rivage. Les vents sont Nord et portent au large, comme la marée. Nous nous laissons aller en dérive, jusqu’à une certaine distance de terre. Cachés sous les bancs de notre embarcation, pour ne pas montrer nos têtes aux douaniers, qui pouvaient veiller entre les rochers, nous croyons entendre des pas retentir sur le rivage, et des voix se mêler au bruit des flots, qui battent nonchalamment la côte, par intervalles égaux. Mais bientôt, la crainte qui oppresse nos cœurs, s’évanouit avec la brise qui nous pousse vers le feu d’Edistone. Plus rassurés, plus libres d’agir, nous montons alors notre gouvernail : aucune voile, aucun mât n’avaient été laissés dans le canot. Chacun de nous borde un aviron : nous passons près des barques de pêcheurs, en tremblant : des navires louvoient à nous ranger, et renouvellent à chaque moment notre effroi. La nuit, que notre anxiété prolonge, s’écoule lentement, mais s’écoule encore trop vite, à notre gré. C’est lorsque nous n’apercevons plus la terre, dans le nuage noir qui apesantit derrière nous l’horizon, que nous commençons à respirer avec un peu de liberté. Les rêves enchanteurs nous arrivent alors, avec l’espérance. Mouillés jusqu’aux os, n’ayant pas une livre de pain, pas un seul verre d’eau, sans voiles, sans compas, sans cartes, nous nous sentons vivre cependant avec bonheur. La terre du pays semblait être devant nous, et cette mer, qui pouvait nous engloutir à chaque lame, nous paraissait être d’accord avec notre destin, pour nous conduire, sans danger, vers le fortuné pays où nous étions nés.

Que d’idées plaisantes, de mots heureux, d’expédiens ingénieux, on trouve lorsqu’on échappe adroitement à une odieuse captivité ! Un aviron placé dans l’emplanture destinée au mât de misaine, devait nous servir de mât. Pour faire la voile, Ivon envergua la robe qui avait favorisé ma fuite, sur un autre aviron placé en croix sur notre mât de fortune ; et cette voile, qui avait recouvert les charmes de ma protectrice, reçut bientôt la douce brise qui devait nous conduire vers la terre de la liberté. « Il était dit, s’écria Ivon en voyant cette misaine d’un nouveau genre s’enfler au bout de notre aviron, que ce cotillon-là te ferait plaisir et te porterait bonheur ! Va, sois tranquille ; si jamais je deviens dévot et avaleur de bon Dieu, je te donne bien mon billet que ce n’est pas le morceau de l’habit d’un saint que je déralinguerai, pour en faire une relique. »

Fendant toute la journée qui suivit la nuit de notre fuite, nous naviguâmes avec la brise de Nord de l’arrière, apercevant à chaque instant des navires qui, par bonheur, ne pouvaient voir notre embarcation si peu élevée au-dessus des flots. La faim et la soif surtout nous tourmentaient. Que de fois mon compagnon me répéta qu’il donnerait un de ses doigts pour un seul coup d’eau-de-vie et un morceau de tabac ! À ce compte même, je crois que ses deux mains y auraient passé. Pour éprouver moins vivement les angoisses de la faim, il m’indiqua un procédé qu’il avait souvent mis en pratique. Il me fit lui serrer le ventre, aussi fortement que je le pus, avec un mouchoir. Un morceau de fil de caret lui tint lieu de chique ; et quand la soif nous pressait trop vivement, nous nous plongions dans l’eau le long du bord, ayant soin de fermer la bouche et de contracter nos lèvres en dedans, le plus que nous pouvions, pour nous rafraîchir sans nous exposer à avaler des gorgées d’eau salée.

Vers le soir, un navire qui courait le cap à l’Ouest, et qui paraissait se diriger sur nous, nous arracha, par la crainte, au sentiment de nos souffrances, mais pour nous faire éprouver une anxiété plus pénible encore que toutes ces privations qui au moins n’avaient pas été sans espérance. Nous songeâmes d’abord à fuir, mais comment et par quels moyens ! Nous abattîmes l’aviron qui nous servait de mât de misaine, pour être moins facilement aperçus ou observés. Peine inutile : le bâtiment approchait, grossissait à vue d’œil. — C’est un Anglais sans doute, m’écriai-je : il faut nous jeter à l’eau pour ne pas retomber dans les mains de ces misérables. — Oui, me répondit avec sang-froid mon ami ; mais avant de faire le dernier plongeon, je veux en escofier un ou deux — Ivon, en prononçant ces mots, quitta la barre qu’il tenait, et affila la lame de son couteau, en la repassant sur le rebord d’un des bancs de l’arrière. J’étais aussi désespéré que, dans l’épuisement de mes forces, je pouvais l’être ; car il me restait à peine assez de vigueur pour éprouver encore quelque chose.

Plus de doute : la goëlette, car c’était une goëlette, nous avait aperçus : elle courait trop directement sur nous pour qu’il en fut autrement. Elle nous atteignit bientôt sans peine. Deux hommes montés sur son porte-au-lof de tribord, se disposaient déjà à nous jeter une amarre : « N’empoigne pas l’amarre, me dit Ivon ; laisse-les sauter dans l’embarcation, et pare-toi à saigner ; comme un porc, le premier de ces gredins qui nous tombera sous la patte. »

Ses dents claquaient horriblement en prononçant ces mots, auxquels les contractions de sa figure ajoutaient une expression horrible. J’ouvris mon couteau pour un Anglais d’abord, et pour moi ensuite. Le capitaine de la goëlette, monté sur le bastingage d’arrière, fait un commandement que nous n’entendons pas bien d’abord. Le navire met en panne. Envoie ton amarre ! crie le capitaine aux hommes placés devant. Ivon me regarde avec un sentiment mêlé de joie et de folie : As-tu entendu ? as-tu entendu ? s’écrie-t-il, il a parlé français ! il a parlé français ! Puis, s’adressant au capitaine : Est-ce que le navire est français ? À ces mots, et sans entendre la réponse du capitaine, je m’évanouis… En revenant à moi, je me trouvai couché dans une chambre, entouré des officiers et du chirurgien du bord, qui me prodiguaient, en souriant de mon heureuse surprise, les secours les plus empressés et les plus affectueux. Ivon se promenait sur le gaillard comme si depuis dix ans il avait navigué à bord du bâtiment : son premier soin avait été de demander une chique et un verre d’eau-de-vie, après avoir aidé les gens de l’équipage à m’embarquer à bord, et à hisser notre canot sur le pont de la goëlette.

Ceux qui n’ont pas connu les émotions que je viens de retracer d’une manière si imparfaite, n’ont vécu qu’à demi. Délices de l’amour, jouissances plus vives de l’ambition satisfaite, hasards inattendus de la fortune, vous n’êtes rien pour celui qui a épuisé sur mer cette vie qui n’est qu’une lutte continuelle entre le génie de l’homme et la puissance de l’élément le plus terrible.

Ce n’est que dans les vicissitudes attachées à la carrière du marin, que l’homme peut se faire une idée de tout ce qu’il est susceptible d’éprouver. À terre, la plupart des gens meurent sans avoir pu mettre à l’épreuve toute la sensibilité de leur organisation, et sans avoir senti frémir les dernières fibres de leur cœur. Mais à la mer… ce n’est que là que l’homme est tout l’homme. Et cependant, voyez quel calme règne, au milieu des scènes les plus remuantes, sur ces mâles physionomies, que le souffle impétueux des tempêtes a halées, et que l’air brûlant des tropiques a bronzées ! Mais vous ne savez pas quelles tempêtes profondes cachent ces figures si mâles et si impassibles, ni quels combats agitent ces âmes qui grandissent avec des périls toujours croissans ! Vous ignorez combien de victoires ces hommes, que vous croyez si froids, ont remportées sur la peur, sur la mort, qui se montre sans cesse à eux sous ses formes les plus terribles, avant qu’ils ne se soient fait ces visages inaltérables, où vous puisez la confiance et le courage qui vous manquent, contre l’élément que vous voulez braver. Oh ! pour qui saurait, en voyant un matin si paisible, dans l’horreur des tempêtes et au moment du naufrage, tout ce qui se passe dans sa tête et dans son cœur, sa figure serait le plus beau spectacle humain que l’on pût offrir à l’admiration des autres hommes !

Le navire la Gazelle, qui venait de nous recueillir, était un aventurier de Saint-Malo. On désignait sous ce nom d’aventuriers les bâtimens qui, armés en guerre et en marchandises, se rendaient à travers les croisières anglaises, dont les deux océans étaient couverts, à l’Île de France ou aux Antilles françaises. Le nôtre allait à la Martinique ; et par un hasard qui nous combla de joie, l’officier qui le commandait se trouva être ce brave capitaine Niquelet qui, quelques mois auparavant, nous avait raconté un de ses coups de main contre deux navires anglais dans la baie de Torbay. Il nous exprima, avec sa franchise accoutumée, tout le plaisir qu’il éprouvait à nous avoir sauvés. Mais nous remarquâmes avec peine que cet intrépide Malouin avait perdu un bras depuis notre courte entrevue à Roscoff ; un boulet le lui avait enlevé dans un combat que son corsaire s’était vu obligé de livrer à un brick ennemi. Il nous dit en riant que, forcé de prendre sa retraite, par suite de l’amputation d’un de ses membres, il s’était décidé à ne plus naviguer qu’à demi. Il appelait prendre sa retraite et ne naviguer qu’à demi, ne plus faire la course, et n’affronter que les dangers d’une traversée de quinze cents lieues, au milieu de tous les croiseurs anglais.

La Gazelle avait trente hommes d’équipage, dix passagers ou passagères, six canons et une riche cargaison. Elle marchait supérieurement : c’était un ancien corsaire de Saint-Malo. C’est à bord de ce navire que le sort devait nous conduire à la Martinique, nouveau théâtre réservé aux aventures dont ma vie a été si étrangement semée.


FIN DU TOME SECOND.