Le Naturalisme au théâtre/19

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Charpentier (p. 279-283).

LE DRAME SCIENTIFIQUE

Le public des premières représentations a été bien sévère, au théâtre Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L’estimable savant, tenté par le succès du Tour du monde en 80 jours et d’Un Drame au fond de la mer, a eu l’idée, lui aussi, de découper une pièce à grand spectacle, dans les livres de vulgarisation scientifique qu’il publie depuis près de vingt ans, et qui se vendent à un nombre considérable d’exemplaires. Pour être chez lui, il s’est entendu avec M. Paul Clèves. Mais, grand Dieu ! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n’a égayé une salle comme les Six Parties du monde.

Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le patron du genre. Il s’agit d’un groupe de voyageurs lancés à la queue leu leu dans toutes les contrées imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher. D’ailleurs, tout cela est le prétexte ; l’intention de l’auteur est de présenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama géographique qui instruise et qui charme à la fois.

Mon Dieu ! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle prête à rire par des puérilités, des façons innocentes et convaincues de présenter les choses. Rien n’est drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n’est pas l’inventeur du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d’une pièce dont les modèles eux-mêmes sont parfaitement grotesques.

J’avoue, quant à moi, faire une très faible différence entre les Six Parties du monde et le Tour du monde en 80 jours. Et, puisque le titre de cette dernière pièce vient sous ma plume, je veux dire combien une œuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. Rien de moins scénique que l’idée sur laquelle elle repose ; le héros de l’aventure, qui gagne un jour sans le savoir, peut être un monsieur intéressant pour des astronomes et des géographes, mais je jurerais bien que, sur les milliers de spectateurs qui sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques douzaines au plus ont compris l’ingéniosité scientifique du dénoûment. Tout le reste de l’intrigue est d’une banalité rare.

L’épisode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l’on va brûler vive ; et quelle étonnante histoire, grosse de comique, lorsqu’un des héros épouse cette veuve, à son retour en Angleterre ! Je connais peu d’intrigues qui mettent plus de solennité dans la charge. Quand j’ai vu jouer la pièce, tout m’y a paru stupéfiant.

Certes, je m’explique parfaitement le succès. D’abord, il y avait un éléphant. Puis, deux ou trois tableaux étaient joliment mis en scène. On allait voir ça en famille, on y menait les demoiselles et les petits garçons qui avaient été sages. C’était un spectacle que les professeurs recommandaient. D’ailleurs, lorsqu’un courant de bêtise s’établit, il faut bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une féerie, je le confesse. Au moins une féerie n’a aucune prétention. Le côté irritant d’une machine telle que le Tour du monde en 80 jours, c’est qu’on rencontre des gens qui en parlent sérieusement, comme d’une œuvre qui aide à l’instruction des masses. J’entends la science autrement au théâtre.

Je me sens d’ailleurs beaucoup moins sévère pour Un Drame au fond de la mer. Il y avait là un tableau très original et d’un effet immense, celui du navire naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs transparentes de l’Océan. Je sais bien que, pour arriver à ce tableau, et ensuite pour dénouer la pièce, les auteurs avaient entassé toute la friperie du mélodrame. Mais la pièce n’en contenait pas moins une trouvaille, tandis que le Tour du monde en 80 jours est un défilé ininterrompu de banalités, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf. Si je m’explique le succès, je n’en trouve pas moins le public bon enfant et facile à contenter.

Aussi est-ce pour cela que j’ai une grande indulgence devant la tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombé où d’autres ont réussi ; mais le talent qu’il pourrait avoir importait peu. Il y a là une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S’il avait fait quelques coupures, s’il avait écouté les conseils d’un ami, il aurait mis son œuvre debout, sans la rendre meilleure à mes yeux. C’est le genre qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là toul au plus des parades de foire que l’on devrait jouer dans des baraques en planches, des spectacles pour les yeux où le peuple achève de brouiller les quelques notions justes qu’il possède, des œuvres bâtardes et grossières qui gâtent le talent des acteurs et qui acheminent notre théâtre national vers les pièces d’un intérêt purement physique.

Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes intentions. Il voulait même être patriote, il avait pris des héros français, désireux de faire entendre que les Anglais et les Américains ne sont pas les seuls à courir le monde dans l’intérêt de la science. Le malheur est qu’il n’a pas su escamoter suffisamment les drôleries du genre. D’autre part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère à un défilé des cinq parties du monde, augmentées d’une sixième. Fatalement, les moindres naïvetés y devenaient énormes. Il faut de la place, pour faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. Enfin, M. Figuier n’avait pas d’éléphant. Cela était décisif.

Pauvre science ! à quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre monnaie ! La voilà maintenant qui remplace le bon génie et le mauvais génie de nos contes d’enfants. Certes, lorsque j’annonce que le large mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre notre scène et la renouveler, je ne songe guère à cette vulgarisation en une douzaine de tableaux de quelque notion élémentaire que les enfants savent en huitième. Il y a là une veine de succès que les faiseurs exploitent, rien de plus. Ce que je veux dire, c’est que l’esprit scientifique du siècle, la méthode analytique, l’observation exacte des faits, le retour à la nature par l’étude expérimentale, vont bientôt balayer toutes nos conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches.