Le Nouveau Japon/02

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II

À TRAVERS LE THÉÂTRE ET LE ROMAN

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I. — PLAISIRS NOUVEAUX ET ANCIENS

Dans un ouvrage publié en anglais sous la direction du comte Okuma et intitulé Cinquante ans du Nouveau Japon, M. Fujioka, à la fin d’un chapitre sur les changemens de la Société, conclut ainsi : « Chez nous le temps et l’espace sont mêlés. Nous assistons à des renaissances d’anciennes coutumes et à des épanouissemens de civilisation européenne. Le chaos est un prélude à l’assimilation. » Il ne faut pas s’exagérer le chaos. Pour moi, chaque fois que je me suis reporté à ce que j’avais vu il y a quinze ans, j’ai été plus sensible à l’assimilation. Le Japon n’a rien perdu de cette force attractive qui lui a permis, au VIe et au VIIe siècle, d’emprunter presque toute sa civilisation à la Chine et à la Corée et d’en faire en assez peu de temps une œuvre originale. Mais il n’est plus aujourd’hui dans l’état d’innocence et d’indigence où vraisemblablement il se trouvait alors. L’assimilation doit lui être plus pénible. J’ai essayé de m’en rendre compte à travers les plaisirs populaires, les théâtres, les romans, la poésie, et chez les poètes.

Commençons par une visite au quartier d’Asakusa. Je l’aimais, ce vieux quartier où s’élève un des temples les plus fréquentés de Tokyo et où se tient une foire perpétuelle. J’avais retrouvé, tels qu’ils m’étaient restés dans la mémoire, l’allée du temple bordée de boutiques, ses jardins, sa pagode, son lac et ses dieux. La piété n’a point diminué. Les cinq grandes portes du Temple sont toujours remplies d’un va-et-vient de pèlerins et d’enfans. Les pigeons nichent dans ses poutres rouges d’où pendent de grosses lanternes. Son maître-autel est un amoncellement de laques et de dorures, et, devant la grille qui le protège, le tronc aux aumônes s’étend comme une auge. Le temple est consacré à la Kwannon, la déesse de la Commisération ; mais on y prie aussi d’autres dieux dont les tabernacles sont encombrés d’ex-voto. Ils avaient un peu vieilli, surtout le guérisseur Binzuru. Sa statue de bois assise sur des coussins n’a plus de nez, plus d’yeux, plus de bouche, et ses mains ne sont plus que des moignons, tant les malades s’y sont frottés. On évalue à dix mille par jour le nombre des visiteurs, et le 1er, le 15 et le 28 de chaque mois à cinquante mille. Il semble même que la vente des amulettes et le commerce des sorts ait augmenté, car tout un côté des jardins est devenu un véritable camp de sorciers. Ils sont là, sous leurs petites tentes bariolées, assis à une table où traînent leurs manches aux dessins fantastiques parmi des livres crasseux et des baguettes divinatoires.

J’y revins un soir avec un ami, à l’heure où les quartiers populeux de Tokyo se transfigurent, et où toutes les boutiques papillotent aux lumières. Mon ami me conduisit d’abord au restaurant. C’était un vieux restaurant japonais : enfilade de pièces, galeries et vérandas, tours et détours comme s’il s’agissait de dépister les importuns, et finalement, à deux pas de la rue, une petite chambre aux cloisons de papier devant un jardin touffu où l’on distingue des lanternes de bronze et dont l’allée de pierres plates se perd sous la verdure. Ce jardin n’est pas plus grand qu’un mouchoir de poche. On le sait, mais on a tout de même la sensation de la forêt, du mystère, des pas infinis dans la nuit. Et l’on resterait des heures à picorer dans ses écuelles de laque, devant le sourire attentif d’une petite servante agenouillée qui est laide, douce et charmante. Rien n’a changé. Mais nous sortons, et je ne me reconnais plus.

Tout un européanisme ou un américanisme, qui se dissimulait pendant le jour, fait explosion dans la nuit illuminée. La lumière électrique inonde des restaurans à l’européenne dont les boiseries neuves resplendissent. Japonais et Japonaises se pressent dans des cafés à l’européenne entourés d’un cercle de badauds. On aperçoit des bars profonds avec leurs longs comptoirs et des escabeaux vissés à l’américaine et des pancartes qui portent les noms de Benedittino, Anisetto, Cremedecacaos. Tout près, le temple fait une masse obscure. Ses portes sont fermées ; mais on entend dans l’ombre des pas qui gravissent les escaliers de bois, des claquemens de mains dont s’accompagnent les prières et le tintement du métal au fond du tronc des aumônes. Les tentes des devins demeurent éclairées. Leurs lanternes blanches indiquent en lueurs douces les sinuosités de ce petit campement aux frontières de l’invisible.

Derrière le temple, un brouillamini de ruelles sombres, que je ne connaissais pas, forme un nouveau quartier de prostitution. Les villes japonaises ont encore gardé une propreté que leur envieraient justement beaucoup de villes européennes. Le vice ne rôde ni ne se pavane dans leurs rues. On lui abandonne certains îlots où il est soigneusement circonscrit. Mais je n’avais jamais vu au Japon d’endroit aussi débraillé que ce quartier dont les abjects taudis, à travers leurs vitres de papier crevées, vous tendent des mains de fillettes et vous laissent entrevoir à la clarté d’une lanterne de pauvres petits visages aux yeux puérils et mornes. Et cette lèpre s’étend indéfiniment comme si elle travaillait à rejoindre la fameuse cité du Yoshiwara située à plus d’un kilomètre de là.

Le Yoshiwara a brûlé ; on l’a rebâti, mais non tel qu’il était. Ceux qui ne l’ont pas vu avant l’incendie ne peuvent se figurer l’espèce de splendeur décente qu’offraient aux yeux des promeneurs ses rues de maisons grillées et, à genoux sur des nattes éblouissantes, ses rangées de femmes immobiles et somptueusement parées. Aujourd’hui, ces étalages sont bien moins nombreux, et les malheureuses moins correctes, donc plus malheureuses. Les établissemens importans ont été reconstruits dans une architecture qui leur donne un air de club ou de ministère. Au bas d’un vaste escalier, des messieurs japonais, vous diriez des fonctionnaires impériaux, tiennent les écritures dans une loge-salon. Au premier étage, on lit sur une porte : Bar Room. La vue des femmes est remplacée par leurs photographies dans des cadres tournans. Toutes ces formes administratives d’une triste maison de joie me répugnent plus que les anciennes exhibitions dont l’ordonnance esthétique recouvrait la misère. L’éclat des maisons de débauche japonaises indignait les moralistes européens. L’européanisme, qui ne s’attaque qu’à l’extérieur, commence à les éteindre. Mais l’ombre où elles se multiplient est plus nauséabonde que l’atmosphère brillante où elles se développaient.

Revenons à Asakusa. Le petit lac est presque sombre du côté de l’église ; de l’autre côté il reflète des façades éclatantes et ses eaux brillent comme une fontaine lumineuse ? C’est la rue des théâtres et des cinémas, pleine de carillons. Ces attractions sont plus variées que les nôtres, puisqu’elles sont à la fois les nôtres et les leurs. Dans nos plaisirs forains la part de l’exotisme est fort réduite. Ici, elle est considérable. On court de préférence aux cinémas. Des témoins m’ont raconté l’effet prodigieux, dans la ville de Kyoto, des premiers films envoyés, si je ne me trompe, par la maison Lumière. On s’écrasait à la porte du théâtre. La représentation finie, les trois quarts des spectateurs refusaient de quitter leur place et se payaient un second tour. Le cinéma ne faisait alors passer sous leurs yeux que des scènes détachées de la vie européenne. Mais la vue d’une brasserie où nos joueurs de manille prenaient des bocks leur semblait aussi merveilleuse qu’à nous une fête de geisha, avec cette différence que nous n’aurions vu dans les jeux de ces menues danseuses qu’un spectacle imprévu et sans conséquence, alors qu’ils voyaient en ce temps-là, dans nos décors et nos gestes, une sorte d’idéal à réaliser. Des applaudissemens frénétiques accueillirent un escadron qui traversait une rivière. Ce tableau était pour eux comme une consécration de l’effort qu’ils accomplissaient : ils avaient enfin la preuve vivante et mouvante que nos guerriers ne différaient plus des leurs. Toutes les scènes n’obtenaient pas le même succès. Les sorties de messe, les cérémonies religieuses réveillaient leur vieille défiance à l’égard de la religion étrangère. Quant à nos effusions sentimentales, elles leur donnaient le fou rire.

Nous sommes loin de ces temps primitifs ! Le premier cinéma où j’entre jouait quelque chose comme Le Cambrioleur amoureux. Cela commençait dans un riche salon. Une femme opulente et très décolletée, à la mode de 1914, est assise sur un canapé. Un monsieur ouvre la porte, s’avance, s’incline, lui baise la main, s’agenouille devant elle, lui reprend la main, lui baise le poignet, et ses lèvres ne peuvent se détacher de ce bras qui essaie vainement de se refuser. Je regarde autour de moi. La salle est bondée de gens du peuple, d’artisans, de campagnards, de femmes et d’enfans : personne ne rit. Notez que le décolletage est inconnu au Japon, que les hommes ne s’agenouillent point devant les femmes, qu’ils ne leur ont jamais baisé la main et que les lèvres japonaises ignorent le baiser. Cependant le monsieur est devenu plus pressant, et la jeune femme s’effare. Heureusement elle avait affaire à un bandit, ce qui autorise l’intervention de la police. Les agens empoignent le séducteur. Le véritable amant prend sa place. La jeune femme tombe éperdument dans ses bras. On ne rit point. Un dernier tableau nous transporte sur les rives d’un lac italien. Les deux amoureux accoudés au balustre d’une terrasse, se tournent l’un vers l’autre. Leurs lèvres se tendent lentement en cul de poule, se joignent, restent jointes ; et trois bonnes minutes s’écoulent avant que le rideau s’abaisse. C’est une école de baiser que ce baiser-là ! Personne ne rit. J’éprouve au milieu de la foule japonaise attentive et presque grave non seulement le dégoût des deux museaux de ces cabotins extasiés qui font des yeux blancs, mais comme une impression gênante d’intimité européenne violée et caricaturée. Que peuvent bien emporter d’un pareil spectacle les femmes et les jeunes filles japonaises, leurs maris et leurs frères ? Ils ne lisent pas comme nous sur la figure des personnages une écœurante vulgarité. Les femmes envient-elles les hommages que reçoivent les Européennes ? Les hommes les considèrent-ils comme une marque de notre faiblesse ? Les relations entre les sexes en sont-elles modifiées ? Il a beau pleuvoir des baisers dans le cinéma : on ne s’en donne pas encore sur le théâtre japonais, et je n’ai jamais vu une mère japonaise qui fit autre chose que de respirer son enfant ou de se frotter la joue contre la sienne. Pourtant les Japonais sont très impressionnables et si enclins à l’imitation que le gouvernement dut interdire les criminels exploits de nos Zigomar, dont le succès propageait une épidémie de vols et de meurtres…

Mais le public ne demande plus seulement au cinéma de lui montrer l’Europe. Il en attend, porté au centuple, le même genre de plaisir que de sa vieille littérature populaire. Il veut du grotesque et du terrible, des dragons, des monstres moitié femmes et moitié bêtes, des ogres, toute une ménagerie lâchée de créatures chimériques. Plus le film est invraisemblable, plus il en jouit. Je ne crois pas qu’on puisse voir nulle part ailleurs un pareil assemblage de cauchemars. Les Japonais japonisent encore plus le cinéma que le cinéma ne les européanise. Il a favorisé, en les matérialisant, leur goût pour les imaginations délirantes.

Un passage silencieux, à peine éclairé ; l’ombre d’un portique, d’un torii, et, derrière, des chapelles shintoïstes pressées l’une contre l’autre. À l’entrée du passage, quelques personnes, attroupées autour d’une table, regardent un devin lire des sorts sous une lanterne blanche où transparaît en noir l’hexagramme chinois. On est tout près d’une grande rue que sillonnent les tramways. Cependant il semble qu’on soit très loin du Japon moderne, dans quelque vieux coin d’une vieille ville comme Osaka ou Kyoto. De faibles lueurs filtrent sous l’auvent des maisons de bois. Il n’y en a qu’une et, un peu plus loin, une autre, dont la porte ouverte laisse échapper une franche lumière. La première est une salle d’Onna Gidayu ; la seconde, un Yosé. Elles sont fréquentées par les petits commerçans du quartier, des étudians et des amateurs. Le mot Onna signifie femme, et les Onna Gidayu sont des femmes qui chantent des Gidayu, récits chevaleresques accompagnés du shamisen. Ce genre existe au moins depuis deux siècles et demi. Osaka fut la patrie du Gidayu. Mais on imagina bientôt, pendant que la femme chantait, de représenter ce qu’elle chantait par des marionnettes. Puis ces marionnettes devinrent des comédiens. Une sorte de chœur composé de récitateurs et de musiciens continua de psalmodier la partie descriptive et narrative du Gidayu ; et les comédiens, qui se souvenaient d’avoir été en bois, s’immobilisaient dans leurs attitudes jusqu’au moment de reprendre le dialogue. Le mélodrame était né. Aucune de ces formes n’a tué la précédente. Il ne dut jamais y avoir de monstres antédiluviens sur la terre japonaise, sans quoi nous les rencontrerions aujourd’hui mêlés aux tramways et aux cinq cents automobiles qui commencent à faire du bruit dans les rues de la capitale.

La salle est jolie, et ses nattes sont parsemées de femmes et d’hommes comme celles d’une mosquée ? Le rideau s’écarte. Nous voyons deux femmes prosternées, pendant qu’une voix aigre et chevrotante les présente au public et annonce le sujet L’une, la joueuse de shamisen, prend alors son instrument ; et l’autre, la récitatrice, va se placer devant un petit pupitre. Elles portent toutes deux le kamishimo, l’ancien costume de cérémonie des samuraï, un surplis sombre doublé de pourpre ou de safran, sans manches, dont les épaulettes béantes et raides leur font un buste carré. Agenouillées dans leurs larges pantalons de soie, elles ont un air étrange, presque fantastique. L’une parle et chante d’une voix de tête extraordinairement aiguë, qui semble tour à tour miauler, geindre, ululer et glapir ; l’autre, le visage impassible, la stimule de ses notes stridentes et de ses cris intermittens et rauques. On les écoute avec une religieuse attention, en buvant des tasses de thé. Leur répertoire se compose de romances féodales. Le soir où j’y étais, on en récita deux : l’histoire du Trèfle de Sendai, où la femme d’un samuraï laisse empoisonner son propre enfant pour sauver l’enfant de son prince, et l’histoire d’une femme de marchand aussi héroïque. Elle a été informée que son mari cherchait vainement une grosse somme nécessaire au salut de son seigneur. Elle se fait répudier et se donne à un homme riche, qui lui a promis tout l’argent qu’elle voudrait. Mais son mari la tue. Avant d’expirer, comme elle ne sait pas écrire, elle apprend par cœur à son petit garçon ce qu’il devra dire à son père en lui remettant la somme tant désirée. Le père comprend alors la conduite de sa femme et pleure.

Nous passons au Yosé. Même salle ou à peu près. Mais ici ce sont des hommes qui font des récits ou débitent des monologues. L’esprit japonais s’apparente très souvent au nôtre et à celui des vieux conteurs italiens si amateurs de beffa. Tantôt le récit n’est fait que pour des jeux de scène : un original a peint des tiroirs sur ses murs, et un voleur, qui s’introduit chez lui, essaie de les ouvrir. Tantôt on s’y moque des superstitions qui attendent les spectateurs au sortir du spectacle et qui n’y perdront rien : un jeune homme, chassé par ses parens pour avoir trop couru le guilledou, s’installe comme devin. Les femmes viennent le consulter, et ses baguettes divinatoires leur conseillent à toutes de divorcer, jusqu’au jour où le mari de l’une d’elles l’entend et le rosse. Quelquefois aussi le récit du Yosé parodie ou commente plaisamment le Gidayu. L’auteur imagine un dialogue entre un savant ou un vieillard et un paysan ou un jeune homme naïf. Ce dernier demande ce que signifient des scènes peintes sur un paravent qu’il est censé contempler. Le vieillard les lui explique. C’est, par exemple, l’aventure de Fukakusa et de la belle Komachi, si célèbre dans la poésie japonaise. Fukakusa aimait Komachi ; mais Komachi voulut l’éprouver et n’accepta d’écouter son amour que s’il consentait à venir dormir cent nuits de suite sur le tréteau qui soutenait les brancards de sa voiture. L’amoureux consentit. Qu’il plût ou qu’il ventât, il arrivait le soir, s’y étendait, et le matin y faisait une nouvelle coche. Le matin du centième jour, il s’en alla en disant : « Encore une nuit, et vous ne pourrez plus rien me refuser. » Et toute la journée il attendait les premières ombres du soir. Mais au crépuscule son père mourut subitement, et le lendemain Komachi lui envoya cette poésie : « Les marques faites au matin sur le bord du tréteau ont inscrit cent nuits, mais la nuit où vous n’êtes pas venu, c’est moi qui l’ai comptée. » Il ne la revit jamais. (Une autre version, plus mélancolique et moins défavorable à Komachi, suppose qu’il mourut ce centième jour.) Le diseur que j’entendais, et qui excellait à changer de voix, jouait admirablement l’indignation du paysan contre cette lubie de femme qui impose à un homme une aussi sotte épreuve, et son irritation contre la faiblesse de l’homme qui s’y soumet. La fin de l’histoire l’exaspérait : il s’en prenait même à celui qui la lui racontait : « Aurez-vous bientôt fini toutes vos idioties ? Quand je vais dans une boutique, moi, et que je veux acheter quelque chose d’un yen, si je n’ai que quatre-vingt-dix-neuf sen, on me le donne tout de même. » Heureux Japon où le marchand vous fait grâce du centième sen !

Dans cet aimable petit milieu d’hommes et de femmes qui goûtaient cet honnête plaisir, je ne pouvais m’empêcher de penser aux autres plaisirs que nous leur avions apportés ; et le rapprochement n’était pas en faveur des nôtres. Ces gidayu et ces monologues de yosé valaient cent fois mieux que les horreurs et les indécences des cinémas. Il y avait plus de vérité humaine dans le Trèfle du Sendai que dans les exploits du Cambrioleur amoureux, et plus de bon sens dans les commentaires humoristiques de l’histoire d’une Komachi que dans toutes les grossières fantasmagories des films américains ou européens destinés au Japon. Heureusement nous ne leur envoyons pas que des films.


II. — LA COMÉDIE FRANÇAISE AU JAPON

Nous leur envoyons la Comédie Française. Les dramaturges populaires éprouvent le besoin de renouveler leur matière et commencent à s’inspirer du théâtre européen. Rien ne peut mieux nous éclairer certains côtés de l’âme japonaise que les transformations qu’ils font subir à nos pièces. En voulez-vous un exemple ? Écoutez et ne croyez pas à une fantaisie. On va répéter devant vous le Miroir d’héroïsme de Kamakura : c’est notre Cid.


Rodrigue, Chimène, don Diègue, don Gormas, don Sanche et le Roi ont débarqué au Japon sous leur beau costume français, qui semble encore tout neuf, car c’est toujours ainsi qu’ils voyagent à travers le monde. Mais, quand ils virent le théâtre japonais, la beauté de la scène et les changemens de décors, ils auraient presque regretté de n’avoir point apporté leur costume espagnol, si leur nouvel introducteur, un petit homme jaune et souriant, ne les eût priés, avec une courtoisie irrésistible, de revêtir des pantalons de soie verte ou de soie violette ou de soie rose brodée de glycines, des kimono de safran brochés d’or ou couleur de la fleur du cerisier et doublés d’écarlate. Chimène vit s’évaser autour d’elle une robe onduleuse aux tons d’aurore, et on lui mit dans la main un éventail aussi rouge qu’un soleil couchant. Seul, don Diègue eut un vêtement plus sombre et fut invité à se raser la tête. On leur demanda aussi d’adopter des noms plus familiers aux oreilles japonaises. Rodrigue s’appela Saburov ; don Diègue, Kikuchi ; don Gormas, Adachi Sayemon ; don Sanche, Kurov ; et Chimène, Asagiri (Brouillard du Matin). Quant au Roi, il fut promu à la dignité de Shogun. Enfin, on les avertit qu’ils vivaient en 1281 à Kamakura, capitale du Shogunat au XIIIe sièclee siècle, ville puissante d’un million d’habitans, dit-on. Et la répétition commença.

Chimène s’avançait avec sa suivante, pareille à une flamme qui sort d’un bol de punch. Comme elle ouvrait la bouche, on lui représenta qu’elle n’était plus devant le public européen qui ne va au théâtre que pour entendre parler d’amour, et qu’il convenait avant tout qu’elle annonçât au public japonais que Rodrigue venait d’être vainqueur dans un concours de tir à l’arc où don Sanche avait été vaincu. « Déjà ! » pensa don Sanche ; mais, habitué aux défaites, il ne protesta pas. Et très vite on appela don Diègue, qui cherchait partout son épée : « Vous n’avez pas d’épée, lui dit-on ; ne vous êtes-vous point regardé ? Vous êtes maintenant un bonze. C’était une coutume assez répandue que nos grands seigneurs, arrivés à un certain âge, prissent leur retraite dans des bonzeries. Et vous n’êtes point nommé gouverneur du jeune prince. Mais le shogun vous a désigné pour présider à la cérémonie de puberté de son fils. Et voici don Gormas qui escomptait cet honneur. Seigneur don Gormas, veuillez exprimer à cet honorable bonze toute votre mauvaise humeur et faites-nous la grâce de le souffleter. » Don Gormas s’en acquitta en conscience et s’éloigna. Don Diègue se préparait à bondir sous l’insulte ; mais l’auteur japonais l’arrêta : « Oubliez-vous que vous êtes bonze ? Et faut-il vous rappeler que vous savez qu’une flotte de Tartares mongols est en route pour le Japon ? Votre domestique, témoin de l’injure, a beau vous exciter à la vengeance : répondez-lui qu’il n’est pas permis de songer à ses propres affaires, quand le sort de la patrie est en jeu. D’ailleurs votre idée d’éprouver le courage de Rodrigue répugnerait aux Japonais, chez qui les fils connaissent, de temps immémorial, le devoir qu’ils ont de venger leur père. » Don Diègue, tout en pestant contre sa réincarnation japonaise, prononça des paroles qui enthousiasmèrent les auditeurs et qui heureusement ne convainquirent pas son domestique. On n’avait pas à lui faire la leçon, à celui-là ! Il courut prévenir Rodrigue.

À ce moment, il fallut aller chercher don Sanche : « On voit bien, lui dit-on, que vous étiez accoutumé à ne rien faire en Europe. Mais au Japon nous vous avons trouvé de l’occupation. Vous aimez Chimène. Voici précisément sa suivante. Remettez-lui une lettre pour sa maîtresse. Elle la repousse et vous apprend que la fille de don Gormas est fiancée à ce même Rodrigue qui vous a vaincu au tir à l’arc. Grincez des dents et indiquez par votre attitude que vous méditez un mauvais coup. Et reculez-vous un peu ! Un peu plus ! Là, derrière cet arbre qui vous cache suffisamment. Le domestique de don Diègue et Rodrigue s’approchent : il importe qu’ils ne soupçonnent pas votre présence et que vous les entendiez. Rodrigue sait tout. Seigneur Rodrigue, je vous en prie, ne délibérez pas si vous laverez dans le sang l’affront que votre père a reçu. Notre public considérerait que de pareilles hésitations ternissent le miroir d’héroïsme que vous êtes. La fureur vous entraîne. Précipitez-vous à la recherche de votre ennemi. Et vous, seigneur don Sanche, précipitez-vous sur ses pas. — Ah ! dit don Sanche, vous voulez que je l’empêche d’atteindre le père de Chimène ? — Pas du tout. Précipitez-vous d’abord, et vous verrez. »

La nuit tombe. Rodrigue rencontre enfin le comte : « À moi, comte, deux mots ! — Messeigneurs, dit l’auteur japonais, ici, je vous laisse faire. Mais dégainez au plus vite et battez-vous sous nos yeux. Et vous, seigneur don Sanche, approchez à pas de loup. Il s’agit pour vous de commettre la plus heureuse maladresse. Vous avez décidé de tuer Rodrigue par derrière… — Vous n’y pensez pas, s’écria don Sanche, ce serait un acte abominable, et jamais… — Il le faut absolument, répliqua l’auteur japonais, le sourcil froncé et le sourire aux lèvres. — Mais, si je tue Rodrigue, c’est la mort de la tragédie. — Je ne vous dis pas que vous tuerez Rodrigue : vous avez seulement décidé de le tuer ; et, comme l’ombre est épaisse, c’est le comte qui recevra votre coup de sabre en pleine poitrine. — Moi, le meurtrier du comte ! — Écoutez-moi, mon cher seigneur. J’ai autant que vous-le souci de ce beau drame. Vous désirez naturellement que Chimène épouse Rodrigue… — Je le désire… pour moi, non ! mais par respect de la tradition, hélas ! oui. — Eh bien ! Rodrigue, chez nous, ne peut pas épouser la fille, s’il a tué le père. Nos principes s’y opposent absolument. — Alors, c’est une autre pièce ! — Non pas : a quoi me serviraient cette nuit sombre et ce croisement de fers dans les ténèbres ? Personne ne vous a vu. Rodrigue croira que le comte est mort de sa main, et tout le monde le croira comme lui. Vous seul saurez la vérité. Dites encore que nous ne vous faisons pas la part belle ! — Merci, répliqua don Sanche : j’aime mieux celle que l’on me fait en Europe, — Attention ! le duel est commencé. Dégainez ! Fendez-vous ! Ça y est ! Le comte est par terre. Sauvez-vous ! Chimène-san, hâtez-vous d’accourir avec une torche. Mais prenez garde de vous empêtrer dans votre robe. Penchez-vous sur le cadavre et dites : « Qui a tué mon père ? — Moi, répond Rodrigue. » Allons, le premier acte est terminé. Ces personnages européens sont quelquefois durs à manier. Respirons un peu. »

Au second acte, le Roi est agenouillé sur une estrade dans la grand’salle du Palais. Sa tête sort d’une pyramide de soie légère et somptueuse. « Monseigneur, lui dit-on, il nous a paru qu’en Europe vous n’aviez pas un sentiment assez haut de votre dignité. Nous n’aimons pas chez les grands cette familiarité paternelle à laquelle vous condescendez. Vous êtes un homme au-dessus des nuages. Ne parlez pas trop ; et que de votre auguste face impassible, la parole tombe comme l’éclair et la foudre… Qu’on introduise Chimène et don Sanche, Rodrigue et don Diègue, et qu’ils s’agenouillent au pied de l’estrade ! Chimène sait ce qu’elle doit dire ; et don Sanche doit réclamer comme elle la tête du meurtrier… Ne récriminez pas, seigneur don Sanche ! Nous vous réservons une minute glorieuse… Pour vous, don Diègue, vous trahirez la vérité par amour de votre fils : vous soutiendrez que c’est vous qui l’avez poussé à la vengeance. Et vous, seigneur Rodrigue, vous démentirez votre honoré père… Tout marche à souhait. Vous devenez de vrais Japonais. Il est temps que le messager annonce le débarquement des Mongols. Le Shogun diffère son jugement jusqu’à ce que l’ennemi soit rejeté à la mer, et, en attendant, il nomme Rodrigue général en chef. Chimène-san, ayez la bonté de vous prosterner, et dites bien haut que vous acceptez cette remise du procès, car tout doit céder à l’obligation de défendre sa patrie. Bien ! Maintenant, rentrez dans votre demeuré. Nous vous y retrouvons le lendemain des funérailles de votre père.

« Ah ! vous êtes contente : vous sentez venir votre grande scène. Mais permettez-nous de vous indiquer les légères modifications que les bienséances nous conseillent d’y apporter. Il convient d’abord de vous mettre dans l’esprit que vous êtes au Japon. Lorsque vous dites à votre suivante que vous voulez perdre Rodrigue et mourir après lui, il est probable qu’en France cela ne signifie point que vous ayez l’idée du suicide. Vous espérez simplement que votre douleur vous mènera au tombeau. Mais ici, nous savons qu’une fois Rodrigue mort, vous vous habilleriez de blanc et qu’à genoux entre deux flambeaux, vous vous couperiez honorablement les entrailles. Et, avant de procéder à cette cérémonie, nous savons aussi que vous seriez allée déposer sur la pierre tombale de votre honoré père la tête sanglante de son honorable meurtrier… Vous faites la dégoûtée ? Rassurez-vous ! Nous n’en chargerons pas vos mains. Mais nous tenons à ce que vous n’ignoriez pas que, si Rodrigue vous offrait sa tête en vous tendant son sabre et que si vous la lui coupiez, loin de pousser des cris d’horreur comme on le ferait dans une assemblée de femmelettes européennes, tout notre public vous applaudirait, jusqu’aux petits enfans. Et c’est pourquoi le seigneur Rodrigue ne vous offrira pas sa tête. Le voici ! Vos serviteurs épouvantés vous annoncent qu’il arrive avec une troupe armée… » — « Comme en Espagne, interrompit Chimène, lorsque j’étais à mon balcon. » — « Je ne vous y ai jamais vue, répliqua l’auteur japonais… Vos serviteurs croient qu’il se propose d’assaillir votre maison. Mais vous leur répondez tranquillement : « Qu’il entre ! » Seigneur Rodrigue, ne vous trompez pas : vous ne venez point offrir votre tête ; vous venez vous excuser de ne point l’offrir, puisque votre maitre vous ordonne de marcher à l’ennemi. Et Chimène vous souhaitera de mourir sur le champ de bataille. « Sinon, dit-elle, je serais obligée de demander votre mort. » Vous comprenez à ces mots qu’elle vous aime toujours et vous l’en remerciez. Surtout, ne perdez pas votre temps à discuter sur ce que vous avez fait, comme vous en avez l’habitude en Europe… Mais, au moment où Rodrigue vous quittera, vous courrez vers lui, Chimène-san, et vous vous écrierez : « Je vous ai dit de mourir : non, ne mourez pas ! Je désire revoir encore une fois votre visage ! » C’est un peu hardi. J’espère que notre public ne s’en offensera pas. Nous aurons peut-être les femmes pour nous. Quant aux hommes, j’ai trouvé le moyen de les désarmer. Votre servante vous dira : « Je ne vous comprends pas : tantôt vous voulez qu’il meure et tantôt vous ne le voulez plus ! » Et vous répondrez : «  Ô faiblesse, ton nom est femme. » Mais Chimène s’indigna : « Non, s’écria-t-elle, je ne dirai pas cela ! Je ne suis pas faible. Jamais Corneille ne m’a fait une pareille injure. » — « Vous le direz, repartit froidement l’auteur japonais. D’abord, c’est vrai ; et puis je l’ai lu dans Shakspeare. » Et ainsi finit le second acte.

Au troisième acte, le Japonais invita ses illustres hôtes à se reposer : « J’ai là, dit-il, des gens plus expérimentés que vous et qui se tireront beaucoup mieux d’affaire. » Nous sommes au Sud du Japon, devant les flots. Les Mongols ont débarqué ; et l’armée japonaise recule. Mais la victoire accourt avec Rodrigue. Bataille sur le rivage. Une effroyable tempête éclate. Les Mongols, qui ne sont pas tués à coups de sabre, sont engloutis. Seulement, on rapporte, trouvée dans une barque, la manche sanglante de Rodrigue et l’on en conclut qu’il est mort.

Retournons vite au palais du Shogun : c’est le quatrième et dernier acte. Don Diègue et Chimène pleurent le héros. Mais la nouvelle de sa mort était fausse. Il revient et fait le récit de sa victoire. À peine a-t-il fini, le procès recommence. « Reparaissez, seigneur don Sanche ! » — « Quelle nouvelle canaillerie allez-vous m’imposer encore ? » murmura don Sanche. — « Ne craignez rien : je vous réhabilite I Entendez d’abord le Shogun rendre son arrêt : « Je donne Rodrigue à Chimène. » — « Ah ! s’écrie Chimène, puis-je lutter contre lui ? Je préfère mourir. » Avancez-vous, seigneur don Sanche, et dites : « Je le prends et je le tuerai ! » — « C’est ce que vous appelez me réhabiliter ? fit don Sanche. Je pensais bien que vous alliez m’imposer encore… » — « De grâce, laissez parler le Shogun : « Ce n’est pas à vous « que je le donne, vous dit-il, c’est à Chimène. » Ici, seigneur Rodrigue, vous vous tournez vers Chimène et vous lui dites : « Acceptez, madame, je vous livre ma tête. » Il lui livre sa tête, seigneur don Sanche, vous l’avez entendu. Il ne la lui livre pas par métaphore. Il la lui livre pour qu’elle la coupe et la porte sur la tombe de son père. Que pensez-vous d’un tel amour ? Ne vous reste-t-il pas dans l’âme un peu de pudeur et d’honneur ? Continuerez-vous d’être jusqu’au bout le misérable que nous connaissons ? Tous les yeux sont fixés sur vous. Tous les cœurs vous adjurent de vous dénoncer… » — « Je vous en prie, dit don Sanche, réhabilitez-moi au plus vite ou je crie que c’est vous le coupable, vous, méchant Japonais, qui m’avez dénaturé comme vous dénaturez la pièce de Corneille. » — « Eh bien, réhabilitez-vous vous-même. Avouez votre crime. Dites : « Je suis celui qui dans l’ombre a tué le comte don Gormas. » — « Ça n’en finira pas, car c’est à moi maintenant que Chimène voudra couper la tête ! » — « Non : vous avez tué son père par mégarde. Elle vous pardonnera. Tout le monde vous pardonnera. Vous nous avez rendu un si grand service ! Sans vous, c’était Rodrigue le meurtrier ; et jamais au Japon il n’eût épousé Chimène. Et nous sommes heureux qu’il l’épouse. »

Nos personnages se regardaient interdits comme s’ils ne se reconnaissaient plus eux-mêmes. Don Gormas fut le premier à rompre le silence : « Enfin, dit-il, nous n’avons pas tout perdu ; j’y ai même gagné une fille dont la conduite n’aurait pas fait rougir l’Académie française. » — « Moi, dit Rodrigue, je pourrai désormais affronter l’ombre courroucée d’Alexandre Dumas fils qui m’accuse toujours d’être prêt à sacrifier à mon amour les intérêts de ma patrie. » — « Pour moi, fit don Diègue, je trouve que les Japonais aiment trop les bonzes. Mais je constate avec plaisir qu’ils sont bons connaisseurs en héroïsme et qu’ils ne se sont pas trompés sur la valeur de ma race. » Don Sanche, qui, depuis sa réhabilitation, se rengorgeait, ajouta : « On ne peut pas leur contester une certaine ingéniosité. Ils m’ont évidemment chargé d’un rôle indigne. Cependant, ils ont peut-être mieux compris que Corneille l’importance de mon personnage. » Ils parlaient ainsi, mais ils continuaient de se regarder avec des yeux mélancoliques. Et Chimène, qui était restée silencieuse, dit tout à coup : « Quand nous voyageons, c’est pour rendre à la France un peu de cette gloire universelle qu’elle nous a donnée. Mais ici, on ne se contente pas de nous japoniser : on tait le nom de notre patrie d’adoption et de notre père adoptif. Des milliers de Japonais qui nous applaudiront, pas un peut-être ne saura qu’il applaudit en nous un reflet du génie français et de Corneille. » Et se tournant vers le Roi, c’est-à-dire vers le Shogun, c’est-à-dire vers le représentant de l’Empereur : « Sire, sire, justice ! » s’écria-t-elle. Et don Diègue instinctivement répliqua : « Ah ! sire, écoutez-nous ! » Et ils reprirent la scène pour eux seuls, en français.


L’Iphigénie de Racine, jouée en janvier 1914 sous le titre : Le Vent de l’épée de Tsukuchi, n’a pas été mieux traitée que le Cid. Et pourtant, il n’y a point dans notre théâtre classique de sujet où l’étonnant mélange de politesse et de barbarie parût se prêter plus facilement à l’adaptation japonaise. Il nous faut toute l’antiquité de la légende et tout l’enchantement d’un art parfait pour que des personnages, dont le langage et les manières reflètent une si haute civilisation, nous entretiennent pendant cinq actes d’un sacrifice humain sans nous révolter. Mais au Japon les Iphigénies se sacrifient elles-mêmes ou courent d’elles-mêmes au-devant du sacrifice. Et les Clytemnestres, dont le devoir, comme celui de leurs filles, est d’obéir, s’inclinent en silence. L’auteur japonais a dû inventer un autre ressort dramatique. La jalouse Éryphile passe au premier plan ; et sa jalousie se greffe sur une sombre vendetta. Elle est, sans le savoir et sans qu’il le sache, la fille naturelle d’Agamemnon, et son grand-père Calchas, par esprit de vengeance, a imaginé l’oracle funeste. Achille menace de se tuer, si on lui fait l’injure d’immoler sa fiancée. Pour ne pas priver la patrie d’un aussi vaillant capitaine, Agamemnon consent à la fuite de sa femme et de sa fille ; mais, n’ayant point obéi aux dieux, il se prépare à s’ouvrir le ventre. Enfin Éryphile se poignarde. C’est le drame du Harakiri. Notre psychologie ne résiste pas à cette frénésie de suicides. Il en résulte un singulier appauvrissement des âmes.

Cette pauvreté morale, j’en vois le symbole saisissant dans l’adaptation du Luthier de Crémone jouée en juin 1913 sous le titre : Le Village du Tambourin. L’auteur japonais a suivi assez fidèlement la jolie bluette de Coppée. Mais le violon est remplacé par un tambourin. Je sais qu’il y a tambourin et tambourin ; et ne tambourine pas qui veut. Les Japonais musiciens reconnaissent aux sons de l’instrument la provenance du bois et la qualité de la peau. Tout de même, si nuancés qu’on les suppose, ces sons ne peuvent pas traduire les émotions infinies de l’âme. À côté du violon de Crémone qui enchante la nuit et le rossignol, le tambourin de Sakurai est tout au plus capable d’inquiéter un pivert ou de faire taire une famille de grillons. C’est une pauvre musique.

Mais songeons à la façon carnavalesque dont les Anglais du XVIIe siècle, les Ravenscroft et les Wycherley, plagiaient Molière ; songeons à notre Misanthrope transformé en un capitaine de navire cyniquement brutal ; songeons aussi à nos premières imitations de Shakspeare ; et ne nous étonnons pas de la figure bizarre que prend une tragédie française sur la scène japonaise. Comme Ducis blanchissait Othello, l’auteur de l’Extrême-Orient jaunit Rodrigue et Iphigénie. Il n’en fait pas moins pénétrer dans la foule quelques idées nouvelles qui élargissent un peu la conception étroite et guindée d’une littérature confucéenne et bouddhique. Quand l’Achille japonais s’écrie qu’il ne veut plus servir un maître inhumain, il limite, sans en avoir l’air, cette autorité paternelle qui s’est si souvent exercée avec tant de cruauté. La fille du fabricant de tambourins, qui refuse d’épouser le boiteux Stezo et qui finit par obtenir gain de cause, donne l’exemple de l’indépendance. Le Cid, même défiguré, garde encore quelque beauté chevaleresque ; et les nobles vestiges de la pièce française exaltent encore la jeunesse et l’amour. Dans une adaptation de Rodogune, jouée en 1913, où Cléopâtre est devenue un Daïmio, — car un rôle de mère atroce n’eût pas été accepté au Japon, — Rodogune demande aux deux frères qui l’aiment de venger son père assassiné en assassinant leur seigneur ; et cette fois nous assistons à un de ces conflits de sentimens intérieurs, si fréquens dans notre théâtre et si rares dans le théâtre japonais où les sentimens se subordonnent et ne s’opposent pas. Et ces nouveautés s’introduisent de la seule manière profitable, sous le Vêtement japonais et sur la scène tournante japonaise. Mais ce n’est pas la seule manière dont elles essaient de s’introduire.


III. — LES ŒUVRES LITTÉRAIRES

Tokyo possède maintenant son théâtre européen : le Théâtre Impérial, une très belle salle occidentale, sans surcharge de dorure. On y voit bien ça et là une dame japonaise qui, fatiguée d’être assise, a grimpé et s’est agenouillée sur son fauteuil, et un pied nu, le pied d’un élégant, appuyé au rebord d’une loge. Mais, sauf ces légers japonismes, la tenue y est parfaite. Les représentations s’y donnent le soir. On y joue des drames et des comédies qui ont des prétentions littéraires. Les drames que j’y ai vus ne se distinguaient en effet de ceux des autres théâtres que par des prétentions. Mais la comédie m’a paru se moderniser. Les hommes sont en Européens, sauf les paysans et, chose curieuse, sauf les personnages dont on veut rire. Les femmes, qui tiennent maintenant les rôles de femmes, conservent le costume japonais et ne le quittent que pour des travestis en habit noir. Cet entre-croisement de vêtemens européens et de vêtemens japonais, — que l’on retrouve du reste dans les salons du corps diplomatique où les femmes des ministres et des personnages officiels ont décidément renoncé aux robes étrangères, — produit sur le théâtre une impression extraordinaire, surtout quand ces habits noirs et ces kimono se mettent à danser aux flonflons d’une musique européenne et que les kimono lèvent la jambe. Les types ne sont point copiés sur des types occidentaux : ils appartiennent à tous les temps. Le vieux marcheur, que sa geisha turlupine, marchait avant le Juif Errant. Le marchand qui a épousé une fille noble, et qui se casse en deux respectueusement à chaque mot qu’elle lui adresse, a déridé, je crois, le public romain avant d’amuser follement le parterre japonais.

Mais le Théâtre Impérial étend son répertoire jusqu’aux pièces traduites des littératures de l’Europe. Et des sociétés d’auteurs et d’acteurs de Tokyo et d’Osaka en montèrent un certain nombre. On a eu Le Théâtre des Hommes de Lettres, Le Théâtre des Temps Nouveaux, La Société des Acteurs Unanimes, Le Théâtre des Pièces Sociales Modernes, Le Théâtre artistique, La Société des Inconnus, Le Théâtre Libre (Jiyu Gekyô), Le Chat Noir (Kuro Neko za). Aucune de ces sociétés n’a réussi. Aucune des œuvres ne s’est soutenue plus d’une semaine. Hamlet valut un succès personnel à l’acteur chargé du rôle principal ; mais les lettrés estimèrent, me dit-on, que cette pièce n’était pas assez moderne. Demandez-vous aussi ce que les Japonais peuvent penser de ce jeune prince qui veut et ne veut pas se venger et qui a si peu de respect pour sa mère ! Jules César tomba à plat. Othello et Macbeth accomplirent leurs crimes devant une salle presque vide. Faust, précédé d’une réclame bruyamment germanique, atteignit à grand’peine sa troisième représentation. Les pièces contemporaines ne furent pas plus heureuses… La littérature française n’est guère représentée dans ce nécrologe que par Le Juif Polonais, intitulé Le Bruit des Sonnettes, Michel Strogoff ou Le Messager aveugle et quelques drames de Maeterlinck, Mona Vanna, La mort de Tintagille, dont personne ne se flatta même d’avoir entrevu le sens. On préférait les Allemands. Ils faillirent attraper l’ombre d’un succès d’estime avec la Magda de Suderman, qui fut jouée sous le nom de Kokyo (pays natal). Mais Hauptman ne se releva point de plusieurs échecs. Le Vieil Heidelberg parut insipide. Ibsen partagea le sort de Shakspeare. Maison de Poupée révéla une actrice de premier ordre. On applaudit l’interprète et non l’héroïne qui ne rencontra aucune sympathie. Jean-Gabriel Borkman se joua devant une assemblée d’hommes de lettres qu’on ne revit plus lorsqu’on donna La Dame de la Mer. Seul, Le Canard Sauvage (Dieu sait pourquoi ! ) sembla fondre la glace. On ne fit que le réciter ; mais on le récita cinq fois de suite. La critique reprocha à l’infortuné Bernard Shaw son manque de sérieux et son obscurité philosophique. La Salomé d’Oscar Wilde ne fit pas plus ses frais que les œuvres de Gorki et de Tchékoff. Les Japonais peuvent importer nos découvertes scientifiques, nos arméniens, nos costumes, nos systèmes politiques, une bonne partie de nos codes ; mais notre littérature exigerait pour être comprise d’eux une révolution dans leurs mœurs. C’est surtout visible au théâtre où les plus audacieux, dès qu’ils composent un auditoire, redeviennent profondément japonais. Leurs écrivains, qui bâtissent des pièces imitées d’Ibsen, de Bernard Shaw ou de Suderman, sont obligés la plupart du temps d’y fourrer, sinon des étrangers, du moins des Japonais christianisés ou qui ont beaucoup vécu à l’étranger. Et ces pièces, si j’en juge par quelques exemplaires qu’on m’a mis sous les yeux, sont d’affreux salmigondis. J’ai retrouvé dans l’une d’elles, La Maison d’un Prêtre jouée à Osaka sur le théâtre des Pièces Sociales Modernes, des scènes entières, mal digérées et encore reconnaissables, de Solness le Constructeur, de La Dame de la Mer, de Rosmersholm et de La Profession de Madame Warren.

Ces tentatives ont amené, par une réaction légitime, une recrudescence de goût pour l’ancien et seul genre dramatique vraiment littéraire que les Japonais puissent revendiquer : le . À mon premier séjour au Japon, les représentations de, ces dialogues lyriques étaient assez rares. Mais ils ont aujourd’hui de nombreux amateurs dont chaque société possède une salle et une troupe. Les traductions ne nous donnent pas plus l’idée de l’interprétation d’un que la lecture des tragédies grecques des décors, du théâtre athénien, des masques, des cothurnes et de la voix des acteurs. L’estrade assez haute est nue, en bois poli. Un grand arbre tordu, peint sur le mur, forme l’unique décor. En face de la galerie latérale par où s’avancent les acteurs, sept choristes sont agenouillés. Leur chant ressemble à une lente psalmodie. Tout près d’eux, un joueur de flûte est agenouillé comme eux, et deux tambourinaires sont assis sur des pliants. L’un tient un grand tambourin qui rend le son du bois ; l’autre un petit tambourin aux sonorités assourdies. Ils jouent alternativement en poussant des Oh ! Oh ! Oh ! Mia-o Mia-au Heu-o O-ou Ia-o Ia-ou Ah ! Ah ! Ou-ou-oa ! Assurément leurs cris éveillent chez les Japonais d’autres sensations que chez nous. Mais ce ne sont pas seulement ces coups de tambourin et ces miaulemens rythmiques qui ravissent le public : on n’apprécie pas moins la valeur picturale ou sculpturale du tambourinaire : « Regardez, me disait un compagnon japonais, regardez ce vieillard : il est extraordinairement ce qu’il faut. Je n’en ai vu qu’un encore plus admirable : il est mort ; et la société qui le possédait cesse de jouer jusqu’à ce qu’elle trouve à le remplacer. » Le fait est que le vieux tambourinaire était merveilleux. La vieillesse l’avait amoureusement ciselé dans un ivoire jauni. Son nez et ses yeux étaient légèrement indiqués ; ses rides, d’une étrange finesse ; ses joues, délicatement creusées ; et ses lèvres amincies se fermaient avec obstination sur ses gencives dégarnies. Il semblait être sorti du temps, impersonnel comme un type, impassible et desséché comme un dieu. Les acteurs ne sont jamais plus de trois. Ils sont caparaçonnés de vêtemens bizarres et splendides. Les chevaliers marchent dans des voiles enflés et raides qui leur donnent l’air de se promener assis sur des ballons. Ils ont des immobilités prodigieuses, des pas de danse à vous faire mourir, des pas de danse qui durent un quart d’heure, une demi-heure, une éternité, des glissemens sans fin autour de la scène, avançant un pied puis l’autre, et les genoux pliés. La lenteur de leurs évolutions contraste avec les excitations et les cris des tambourinaires. Ceux qui jouent des rôles de femme portent des masques blanchis qui nous produisent un effet d’horreur macabre et qui donnent aux Japonais l’impression de la beauté. Je me demande si les vers que nos élèves du Conservatoire font ronfler et renifler leur blesseraient aussi cruellement les oreilles qu’à nous la déclamation geignante et glapissante des acteurs de Nô. La sobriété de leurs gestes est extrême, et tous ces gestes sont symboliques. La signification de leurs mouvemens de mains, de leurs attitudes, ces nuances de vie sous ce miroir d’immobilité, nous sont souvent aussi difficiles à saisir que le charme d’un jambage dans un caractère chinois Jamais le jeu scénique ne s’est plus éloigné de la nature. Jamais société aristocratique n’en a plus raffiné les conventions et les artifices. Et je ne dis rien du drame lui-même dont le sujet bouddhique ou guerrier est ordinairement très simple, aussi simple que la forme en est savante, précieuse, elliptique, et parfois d’une étincelante obscurité [1]. Des gens qui ne voient rien au-dessus de cet art ont quelque peine à s’intéresser au nôtre. Un Japonais qui passe des Nô aux drames de Shakspeare ou d’Ibsen passe d’une civilisation à une autre. Et le passage est abrupt.

Le roman finira peut-être par l’aplanir. Il s’adresse plus à l’individu qu’à la collectivité. Il formera lentement des auditeurs capables de supporter un jour les chefs-d’œuvre du théâtre européen. Je souhaiterais que nos meilleurs japonisans consentissent à interrompre de temps en temps leur déchiffrage des textes anciens et à s’offrir une villégiature sur les pentes du roman moderne japonais. Je ne leur conseillerais pas d’en traduire les productions ; mais ils pourraient y étudier les nouvelles tendances de l’âme japonaise, et ils nous en apprendraient plus que toutes nos impressions de voyage.

Dans un de leurs derniers annuaires, les Méthodistes américains ont recherché l’influence du mouvement chrétien sur la littérature. Ils ont relevé des expressions bibliques qui se glissent aujourd’hui tout naturellement sous le pinceau des écrivains japonais : La Tour de Babel, le plat d’Esaü, les raisins de Chanaan, l’obole de la veuve, l’édifice bâti sur le sable, les pauvres d’esprit, le vin nouveau dans les vieilles outres, l’Évangile de la Paix, Gloire à Dieu au plus haut des deux et paix… Ils ont signalé une nouvelle de M. Nakamura : l’histoire d’un pasteur japonais qui commet un crime et que l’amour de sa femme, une Américaine, rachète et sauve. Ils ont cité un roman Namiko (un des rares romans japonais traduits en français sous le titre Plutôt la mort !) où une vieille dame japonaise raconte comment la lecture de la Bible la tira du désespoir. La chose valait en effet d’être notée, non que ce roman ail beaucoup de valeur, mais parce qu’il s’est vendu à plus de deux cent mille exemplaires et qu’il a fait pleurer bien des yeux sur les victimes de la cruauté des belles-mères. Certes, il n’est pas indifférent de savoir que des façons de parler chrétiennes et que la connaissance ou le respect du christianisme s’insinuent peu à peu dans les lettres japonaises. Plus ils s’y acclimateront, mieux les Japonais comprendront notre littérature et en profiteront. Mais les livres de piété et les enseignemens purement religieux n’ont qu’une action très restreinte.

Colle de nos romanciers l’est beaucoup moins. Depuis une quinzaine d’années, les Écoles des Romanciers japonais reproduisent à peu près les nôtres. Ils ont une école naturaliste dont les principes semblent empruntés à nos anciens manifestes : « La nature n’est ni bonne ni mauvaise, disait en 1900 le romancier Kosugi, ni belle ni laide ; nous sommes libres d’en décrire le côté qui nous plait, tel que nous le voyons. Notre devoir est de représenter l’illusion des phénomènes. Il importe peu qu’on touche le lecteur ; et notre personne doit rester absente de notre œuvre. » Il va sans dire que les phénomènes dont cette école caresse de préférence l’illusion ont été pendant un certain temps des phénomènes physiologiques. Elle s’est complu à peindre l’illusion de l’hérédité, l’illusion de la lutte pour la vie, et, bien que l’alcool ne fasse point de ravages au Japon, l’illusion de l’alcoolisme. Toutes ces illusions n’ont pas été du goût de la censure qui en a replongé quelques-unes au néant divin. L’école réaliste ne se distingue de l’école naturaliste que par plus de décence. Les Japonais ont aussi une école de romanciers psychologues, et une école de romanciers impressionnistes et dilettantes. Et cela fait beaucoup plus d’écoles que de bons romans ; et presque tous les romanciers de ces diverses écoles s’inspirent des romanciers étrangers.

Je crois que c’est à nous qu’ils ont pris leurs théories et leurs formules et que, malgré la baisse de notre influence depuis les dernières années du XIXe siècle, c’est encore l’œuvre de nos réalistes et de nos dilettantes qui a le plus marqué sur la conception artistique de leurs meilleurs écrivains. Maupassant a été très lu et très admiré. On connaît Flaubert, les Goncourt, et il m’a semblé qu’un des auteurs les plus goûtés de la jeunesse avait assez pratiqué Le Crime de Sylvestre Bonnard et Le Mannequin d’osier.

L’Angleterre ne leur a presque rien fourni ; et pourtant de toutes les langues européennes la langue anglaise est la plus enseignée, la plus écrite, je ne dirai pas la mieux parlée, car les Japonais qui parlent le français le prononcent plus facilement. Ils ont étudié ses philosophes, surtout Spencer, et ses écrivains politiques pour lesquels ils ont abandonné Rousseau, Montesquieu et nos théoriciens du libéralisme. Mais, sauf peut-être Stevenson et Kipling, ses grands romanciers sont comme inexistans à leurs yeux. On se l’explique en songeant au caractère essentiellement chrétien et familial du roman anglais. Les Japonais comprennent mieux Shakspeare que Dickens et George Eliot.

Il n’en est pas de même des romans russes. La littérature russe a été pour eux ce que la littérature espagnole avait été pour nous au XVIe et au XVIIe siècle : la littérature de l’ennemi, celle qu’il faut connaître. Ils avaient commencé à l’explorer quelques années avant la guerre : cette lecture rentrait dans leur préparation à la lutte prochaine. Ils tâtaient l’adversaire. La guerre et les prisonniers qu’ils firent, et qu’ils traitèrent avec humanité, développèrent une curiosité dont l’objet leur était plus familier. Le christianisme russe n’a pas la rigueur un peu sèche et moralisante du christianisme anglais. Il s’y mêle des élémens bouddhiques, une résignation orientale, un sentiment de l’universelle misère, une piété d’anéantissement qui trouvent un écho affaibli, mais encore distinct, dans les âmes japonaises. Assurément, l’esprit japonais, dont les élans ont été brisés par des siècles de contraintes et de cérémonies, ne possède ni la richesse ni l’envergure de l’esprit russe. Ils diffèrent, et ils se ressemblent aussi, comme un poney dressé aux jolis tours et l’étalon de Mazeppa. Les Russes instruits qui vivent au Japon sont les Européens que les formes de la pensée japonaise déroutent le moins. Un bourgeois français ou anglais restera plus réfractaire au mysticisme de Tolstoï et à telle création de Dostoïevski, comme la Sonia de Crime et Châtiment, qu’un étudiant de Tokyo. On lit assidûment les romans et les nouvelles de Gorki, d’Andréief, de Tchekoff. Et aucun romancier étranger n’a mieux répondu aux sentimens intimes des Japonais que Tourguénef. Il est le grand peintre des sociétés où les afflux de civilisation étrangère élargissent brusquement la distance qui sépare les générations, désaccordent les familles, rendent souvent les enfans incompréhensibles aux pères. La nouvelle culture des Japonais n’est pas plus le produit naturel de leur ancien Japon que la culture des Russes de leur ancienne Russie. Mais les Japonais ont été plus expéditifs dans leurs emprunts ; et la rapidité de leur mouvement, jointe au respect des bienséances et au culte encore vivace de l’obéissance filiale, n’a pas donné le temps à ces désaccords de dégénérer en conflits. Cependant les Japonais les conçoivent, et ils s’imaginent sans trop de peine dans les situations où Tourguénef place ses personnages. Ils se sont reconnus en eux. J’ai été frappé, en relisant Dimitri Roudine, Fumée, Terres vierges, des analogies entre les étudians japonais et ces Russes incertains, versatiles, à demi sincères, d’une timidité orgueilleuse et quelquefois brutale, qui dépensent les trois quarts de leur énergie en discussions vaines et dont l’esprit erre ballotté de la vieille Russie aux idées françaises ou anglaises et aux métaphysiques allemandes. On chante souvent à Tokyo une poésie qui s’appliquerait aussi bien aux héros de Tourguénef qu’aux étudians japonais : Quand on a trop bu, on met sa tête sur les genoux d’une femme. Quand on se réveille, on se saisit de l’empire du monde. Entendez qu’on fait de la politique et que l’on reconstruit l’univers à coup de théories et de systèmes. Les uns et les autres ont des délibérations interminables et fumeuses autour d’une tasse de thé, plus violentes chez les Russes qui ne craignent pas de se heurter, plus courtoises chez les Japonais qu’une contradiction trop vive blesserait au sang. Les uns et les autres sont à la recherche du remède souverain, du remède infaillible qui guérirait toutes les misères, et particulièrement la misère d’avoir à travailler. Leurs enthousiasmes ne sont que des engouemens, et, pour ces velléitaires, le grand homme est celui qui parle le plus haut ou qui garde le silence le plus énigmatique.

Dès le lendemain de la guerre russe, M. Oguri Fuyô publia un roman intitulé : La Jeunesse, imité de Dimitri Roudine. Le vainqueur s’attribuait ainsi, parmi ses dépouilles opimes, l’inquiétude et les défauts d’esprit du vaincu. Le roman fut célèbre, bien que la critique en ait dénoncé l’invraisemblance. Mais la critique russe avait souvent aussi accusé d’irréalité les personnages de Tourguénef. En 1909, un autre romancier, M. Natsumé Sooseki, professeur de littérature anglaise à l’Université, un des écrivains les plus remarquables de la nouvelle génération, donna un roman, Sanshiro, où l’imitation de Tourguénef est moins évidente, mais où l’on retrouve bien sa manière. C’est l’histoire d’un jeune provincial timide, chaste, épris de gloire et heureux de vivre, qui vient achever ses études à Tokyo et qui aime pour la première fois. Celle qu’il aime fait partie du petit groupe des étudiantes ultra-modernes, formées ou déformées par la vie universitaire. Elle est jolie, élégante, très japonaise encore, puisqu’elle le salue la première et s’incline « comme le papier au vent, » mais libre, impérieuse, avec un peu de mystère autour d’elle. La séduction que ressent le jeune homme est pour lui une révélation, car les jeunes Japonais, en dehors des geisha, ne fréquentent que leur mère et leurs sœurs. Est-il aimé d’elle ? Peut-être, mais elle en épouse un autre. C’est bien un de ces sujets de Tourguénef où s’exhale toute la mélancolie des existences qui ont frôlé le bonheur. Mais l’influence du Russe se manifeste surtout dans les épisodes. Sanshiro, que le train emporte vers Tokyo, a pour compagnon M. Shirota, professeur d’anglais et essayiste à ses heures. La conversation s’engage entre eux. À une gare, un Européen et sa femme montent dans un compartiment voisin. « Comme les étrangers sont beaux ! s’écrie M. Shirota. Et que nous sommes misérables avec nos visages et nos corps débiles ! On dit que nous sommes vainqueurs, que nous appartenons à une grande Puissance ; mais regardez nos maisons, nos bâtimens, nos jardins aussi médiocres que nos visages ! N’avez-vous jamais vu le mont Fuji ? Il n’y a que lui dont les Japonais puissent se vanter. Seulement ce ne sont pas eux qui l’ont fait. » Sanshiro ne pensait pas qu’un pareil homme fût possible après la guerre. « Le Japon évoluera peu à peu, » dit-il. Mais je professeur d’anglais, M. Shirota, répondit : « Le Japon périra. » — « Si vous parliez ainsi à Kumamoto, d’où je viens, on vous traiterait en ennemi de la patrie. » — « Tokyo est plus vaste que Kumamoto ; le Japon, plus vaste que Tokyo ; notre cerveau, plus vaste que le Japon. N’exaltons pas trop le Japon ! » Ainsi ou à peu près s’expriment dans Fumée et dans Pères et Enfans des Russes échauffés contre les panslavistes.

Les Sanshiro et les Shirota étaient tout désignés pour tomber sous le despotisme intellectuel de l’Allemagne. Il faut les entendre parler de Hegel « qui n’explique pas la vérité, mais qui est l’union de l’homme et de la vérité ! » Depuis une quinzaine d’années, les Japonais subissent des traductions de philosophes allemands qui, paraît-il, fourmillent d’erreurs et dont l’obscurité n’en est que deux fois plus allemande. (C’est même sur une traduction allemande qu’ils ont traduit les œuvres de M. Bergson.) L’Allemagne les a repus d’ombre et de vanité. Cependant le livre qui leur a fait le plus de mal, ce n’est pas un livre de philosophie, c’est un roman qu’ils ont encore mieux compris que les romans russes, Werther. Le virus de paresse envieuse et de fatuité sinistre qu’il inocule à la jeunesse, et que l’Europe n’avait pas épuisé, s’est réveillé sous le climat du Japon. Les circonstances y prêtaient. Le docteur Miura, professeur à l’Université impériale, me disait que les maladies nerveuses et les neurasthénies se multipliaient dans la jeunesse des écoles. Il en voyait deux raisons, l’une physiologique, l’autre morale. La taille des Japonais grandit par suite des gymnastiques et des installations européennes. Leurs jambes poussent. À la fatigue de cette croissance se joint le surmenage que leur impose, sinon leur travail, du moins la somme invraisemblable d’idées hétérogènes et contradictoires dont leur cerveau est encombré. Ajoutez une raison sociale. Le pessimisme a succédé très vite chez eux à l’optimisme d’un peuple enivré de ses victoires. Beaucoup de jeunes gens ont été pris de dégoût pour une société qui ne satisfaisait pas leurs ambitions. La science, l’art, l’érudition sont mal payés. Dans une même année, en 1907, cent quatre-vingt-six étudians se jetèrent du haut de la cascade de Kegon, près de Nikko. Ce n’est plus le suicide samuraïque du jeune homme ou de la jeune fille qui ont perdu leur honneur ou qui meurent pour prouver leur innocence. C’est le suicide philosophique, précédé d’une lettre tapageuse, d’une malédiction lancée au monde, à la société, aux hommes et aux dieux. C’est le suicide européanisé par l’Allemagne. Et le livre de Gœthe, du génie le plus sain qu’elle ait produit, a laissé derrière lui une traînée de cadavres.

On a donc vu des Werther dans le roman japonais, et même des Werther qui, au lieu des poèmes ossianiques, avaient lu Le Triomphe de la mort. Et, — triomphe du snobisme ! — d’Annunzio a été japonisé. L’imitation européenne n’a rien enfanté de plus extraordinaire et de plus puéril. Les Japonais restent aussi étrangers aux fureurs sensuelles et tristement inassouvies de la volupté, à toutes ces peintures de luxure inquiète du grand romancier italien, qu’aux idées les plus chrétiennes de notre civilisation. Mais, en admettant qu’ils les eussent comprises, le romancier japonais qui veut faire du d’Annunzio doit commencer par créer un monde exceptionnel ou artificiel. Il n’a à sa disposition aucune des ressources de la vie mondaine, ni les réceptions, ni les grands dîners, ni les théâtres où l’on reçoit dans sa loge, ni les promenades à travers les musées. Nous sommes dans un pays où, à moins d’être des amis très intimes de la maison, la femme de notre hôte se considère comme notre servante et ne consent à venir s’agenouiller auprès de nous qu’à la fin du repas. Je sais qu’une société féministe s’est formée à Tokyo, et qu’on rencontrer parmi les étudiantes et les anciennes étudiantes des jeunes filles qui refusent de se marier. J’ai dîné un soir chez un professeur de l’Université avec une de ces femmes nouvelles. Elle enseignait les mathématiques à l’École normale supérieure des filles. Je lui aurais donné vingt ans : elle en avait trente. Petite, menue, gracieuse, très fine, elle était aussi modeste que la plus, humble Japonaise. Un des invités, un jeune professeur, médit que sans doute elle ne se marierait pas, qu’une femme de sa valeur n’accepterait point l’humiliante entremise de l’intermédiaire, qu’au surplus les jeunes gens estimaient que, passé vingt-quatre ans, une fille n’était plus mariable et que les parens se défiaient de ces brus qui pouvaient avoir eu des aventures et qui, en tout cas, représenteraient dans la famille l’intrusion de l’amour, du redoutable et anarchique amour.

C’est parmi ces étudiantes, ces femmes professeurs, leurs compagnons d’études et les écrivains que le romancier recrute ses Enfans de Volupté. C’est dans ce petit milieu que M. Morila Sohei alla chercher ses personnages de Baien (Puînées d’usines) dont la censure interdit la publication pendant quatre ans et qui ne parut qu’en 1913 avec des corrections et des coupures. Le sujet n’en rappelle que de très loin Le Triomphe de la Mort. L’héroïne, jeune étudiante, et le héros, homme de lettres, se rencontrent au temple protestant du quartier de Kanda, pour l’unique raison qu’un auteur japonais, qui copie des sentimens européens, a toujours besoin d’un décor emprunté à l’Europe. Ni l’un, ni l’autre ne sont chrétiens ; et la jeune fille a même recours contre la passion qui l’entraîne aux disciplines bouddhiques les plus sévères. Toutes les nuits, les jambes repliées, les talons aux genoux, elle fait les durs exercices de la secte de Zen ; mais ils ne lui rendent pas sa tranquillité d’âme, et la laissent peut-être plus faible pendant la journée. Les deux amoureux se jouent des scènes du roman italien dans les restaurans européanisés dont les nappes douteuses nous soulèvent le cœur. Leur visage s’empourpre à boire du whisky. Comme leurs ancêtres aux momens critiques s’encourageaient par des exemples tirés de la Chine, ils s’excitent avec des souvenirs de d’Annunzio. « Vous souvient-il du lis qui s’épanouit sur le sable ardent ? — S’il m’en souvient ! Et de l’insecte qu’on trouve au fond de son calice, pâmé d’ivresse ! — J’allais l’oublier ! Où avais-je le cœur ? Qu’il est beau de mourir brûlé de parfums ! » Là-dessus ils vont mourir au milieu des neiges, ce qui prouve qu’il est aussi difficile de mourir comme on le rêvait que de bien vivre.

Ne nous attardons pas à ces parodies involontaires. Je me rappelle avoir vu jadis dans la province japonaise des fonctionnaires qui se rendaient à une réunion officielle chaussés de geta et tenant à la main des souliers exotiques, nos souliers : ils ne les mettaient qu’au dernier moment et traversaient ainsi une partie de la ville, pour bien montrer qu’ils connaissaient les beaux usages. Depuis, où nos souliers ne les ont-ils pas menés ? Il faut faire crédit au génie réaliste des Japonais. Déjà quelques-uns de leurs romans se dégagent des influences trop marquées de l’Europe et se contentent de réfléchir la réalité japonaise. J’en sais un de Toson : La Maison, paru en 1911 et que l’on tient pour un chef-d’œuvre. C’est une œuvre intéressante. L’idée de l’auteur est que la prospérité grandissante du Japon affaiblit la vieille conception familiale. Aucun incident romanesque ne vient rompre ou égayer la trame monotone des ennuis et des tristesses de la famille assez banale dont il écrit l’histoire. Les hommes ne se fixent point dans un métier ou dans une profession. Ils sont successivement comptables, professeurs, voyageurs de commerce, boursiers, colons de Mandchourie. Les femmes, toujours inquiètes du lendemain, craignent sans cesse de lire leur répudiation sur le visage seigneurial de leur mari. Elles acceptent, par crainte ou par amour, les compromissions les plus étranges. Les enfans meurent. La mère n’ose pas les pleurer ; le père se cache pour aller à leurs tombes. Bientôt la résignation recouvre leur mémoire et l’adoption repeuple leurs berceaux. Mari, femme, belles-sœurs, nièces vivent sur quelques nattes dans une promiscuité où rôdent les tentations et qui serait plus dangereuse si tous les membres de la famille ne se surveillaient pas. On tient peu à son argent, encore moins à celui des autres. C’est une existence médiocre dont les plaisirs sont plus médiocres, même les soirées de fête chez les geisha, même quand les geisha se nomment de leur joli nom chinois : Les Ombres Parfumées et les Épingles d’Or. L’individu ne parvient pas à surmonter le lent effondrement de la vieille communauté. Il reste pris dans le plâtras des dettes et des petites obligations. Je revois certaines scènes de ce roman, dont j’écoutais la lecture chaque soir pendant une semaine, comme si elles se détachaient d’un souvenir réel. Il me semble que j’ai pénétré dans le triste intérieur du héros, professeur et homme de lettres, le jour où, sa fillette étant morte, il fit un cercueil de la boite qui contenait ses livres et l’emporta sur son dos, car il n’avait pas de quoi payer la cérémonie funèbre. Il me semble que je l’ai accompagné le soir qu’il amena sa femme, toute surprise de sortir avec son mari, dans un restaurant européen, et qu’elle posa timidement sur la table des mains déformées par le travail, et que, pris de pitié pour elle, il essaya de la consoler de n’être pas née homme… On quitte ce roman curieux, quelquefois émouvant, presque toujours diffus, avec la même oppression que si l’on avait longuement séjourné dans une chambre étroite au plafond trop bas.

Je préfère les courtes nouvelles qui conviennent beaucoup mieux à l’impressionnisme japonais. Nous avons révélé aux écrivains modernes le pittoresque de leur vie familière. Ils nous doivent le sens de la couleur qui s’ajoute à leur réalisme exact et minutieux. Ils commencent à voir leur Japon avec des yeux d’artistes européens. Là où leurs peintres échouent encore, ils réussissent. Je voudrais pouvoir citer tout au long une nouvelle de M. Hakucho, intitulée Le Premier Voyage, et parue en janvier 1914 dans la Revue Centrale. C’est le récit du voyage d’un petit garçon de douze ans avec sa grand-mère, qui, pour se rendre du Japon méridional à Osaka, a pris un bateau de pêcheurs, car elle n’aime ni les gros navires, ni les chemins de fer. Rien ne nous donne une sensation plus vive de la petite vie japonaise et du paysage japonais.

Mais, si l’artiste a gardé la sobriété des anciens artistes japonais, sa palette est européenne. Jugez-en par ces quelques lignes. L’enfant est descendu à terre. « Des pins bas croissaient sur un humble coteau isolé des maisons, et l’on voyait un petit temple au milieu. Des ex-voto et des sandales de paille étaient suspendus aux battans des deux portes. Je m’assis sur une pierre devant ce temple. J’apercevais tout le port. L’île d’Awaji apparaissait au-delà des nuages sombres. Un îlot, que n’atteignait point la lumière du soleil tombée d’entre ces nuages, ressemblait à une tache de fumée. Je me rappelai l’îlot de mon pays natal qui brillait comme de l’or au soleil couchant. » Çà et là, une note discrète ressuscite un coin ou une altitude du vieux Japon. La grand’mère raconte un pèlerinage que sa mère et elle firent jadis, à Miidera, une des places sacrées du bouddhisme. C’était au printemps. Elles allaient chantant des hymnes et arrivèrent dans un village où elles demandèrent l’hospitalité. Le maître de la maison les regarda et comprit qu’elles étaient des femmes nobles. « Médecin, bonze, kannushi, maire de village, à quelle-famille appartenez-vous ? » — « Nous sommes d’une famille de samuraï, malgré l’apparence, » répondit la mère. Et l’enfant est singulièrement touché par cette parole « qui sent les anciens jours. »

Il est rare que dans une nouvelle japonaise la courtisane ne se montre pas : les Japonais n’avaient pas besoin des livres européens pour se convaincre de sa valeur esthétique. Le bateau est amarré au port, et le soir tombe. La grand’mère et son petit-fils sont à l’arrière sous un toit fait avec des nattes de jonc. Le patron et son matelot boivent à l’avant. « Tout à coup, je sentis qu’une personne approchait ; et, me détournant surpris, j’aperçus une femme dans un étrange costume qui montait sur le bateau. « Excusez-moi ! » fit-elle en se baissant sous les nattes ; et elle alla s’asseoir auprès des matelots, indiscrètement. « Qui est-ce ? demandai-je tout basa ma grand’mère. — C’est une sôka, dit-elle, la femme de tout le monde. » J’avais entendu depuis longtemps parler de sôka ; mais c’était la première fois que j’en voyais une. Alors, curieusement, je fixai mes regards sur le visage de cette femme. Son visage était petit, surmonté d’une lourde chevelure. Son sourire découvrait des dents blanches entre des lèvres rouges de fard… Elle m’aperçut, s’inclina et me fit signe de la main. J’éprouvai du dégoût et je détournai la tête… Tout était noir. Il n’y avait plus d’étoile. On entendait la flûte d’un aveugle masseur sur le chemin du village, et le bruit des paroles que les gens d’une barque adressaient à des gens de la rive et que le vent nous apportait. « La dame a été gênée, » dit une voix de femme à ma grand’mère. (Ce qui signifie : mille excuses). Je vis la sôka qui remontait sur le rivage en retroussant ses vêtemens. » J’ignore quelle impression peuvent produire ces quelques lignes quand on ne connaît pas le Japon. Ceux qui le connaissent croiront y être en les lisant. Mais le caractère européen de cet art est assez visible.


IV. — MADAME YOSANO

Des qualités analogues ont passé dans la poésie d’une femme, Mme Yosano, le meilleur poète du Japon d’aujourd’hui, ou, si vous aimez mieux, le plus infortuné des poètes japonais, car, ayant le plus de talent, elle a le plus à souffrir du pauvre instrument primitif que lui ont légué les siècles. Je sais ce qu’on peut dire et ce qu’on a dit de la poésie japonaise. Nos poètes en ont fait, et de supérieure, chaque fois qu’ils ont mis dans un ou deux vers l’évocation d’un paysage ou le sentiment d’une profonde nostalgie. La Fontaine était un poète japonais très remarquable. Les deux vers de Racine, Ariane, ma sœur… sont le triomphe de la poésie japonaise. L’angélus du soir a inspiré à Dante des vers merveilleusement japonais. Mais où Dante, Racine, La Fontaine cessent d’être japonais, c’est quand ils écrivent La Divine Comédie, Phèdre, Le Paysan du Danube. Verlaine aussi est extrêmement japonais : Il pleure sur mon cœur, Comme il pleut sur la ville… Mais qu’il s’arrête là, sous peine de ne plus l’être ! Représentez-vous un grand musicien réduit à pincer d’un instrument monocorde ou un grand poète condamné à ne pas excéder trente et une syllabes. Il faudrait exiler au Japon tous les poètes damnés pour leur intempérance… Je veux bien qu’il y ait une poésie japonaise, et vingt ou trente millions d’improvisateurs japonais. Mais je ne connais pas de vrai poète qui se soit jamais « réalisé » dans le genre du distique. Mme Yosano a tiré de cette forme rudimentaire et pourtant raffinée des accens inconnus aux oreilles japonaises. Ses recueils Les Cheveux dénoués, La Danseuse, L’Éternel Été, abondent en poésies qui pourraient être aussi bien d’une dame du XIIe siècle que d’un général d’aujourd’hui : douceur fugitive d’un instant de la journée, beauté périssable des fleurs du cerisier, mélancolie des lacs d’automne, nuages du soir sur la mer pareils à des iris.

Mais à côté de ces thèmes éternels et légers, on rencontre, ce qui est déjà nouveau, des résurrections rapides de splendeurs passées, comme des Trophées en miniature. Malheureusement, la traduction supprime le rythme, le son, et le charme ensorcelant, parait-il, des caractères. On a posé la glace de Juin près de ï oreiller incrusté de blanc corail, dans la profondeur du Palais. Cette vision des rafraîchissemens de l’été nous reporte au temps où les empereurs occupaient leur mystérieux palais de Nara ou de Kyoto. Traduite ainsi, que nous dit-elle ? Et que nous disent ces autres vers : Dans la galerie tournante, une trentaine de cavaliers se rangent du côté de l’Ouest, les joues rouges ? Ils suggèrent une « symphonie en rouge » aux Japonais qui savent que la galerie est laquée de rouge, que ces cavaliers sont cuirassés de laque rouge et que, si leurs joues sont rouges, c’est que le soleil se couche. J’ai essayé de traduire en vers quelques-unes de ces poésies. Elles y perdent beaucoup de leur concision. En voici une qui nous donne la sensation de la présence d’une femme aux cheveux dénoués, princesse ou impératrice, seule, le soir, dans une salle ouverte sur un jardin.


Le trône et le toit lourd sur le jardin sans bruit :
Entre le clair de lune et la lampe qui luit
Flottent des cheveux noirs et l’ombre de la nuit.


Lorsque Mme Yosano revient au temps présent, son impressionnisme a quelque chose de plus délicat et de plus coloré que celui des autres poètes et aussi de plus mélancolique :


             Devant ma table de toilette,
Quand j’ouvre au vent de la mer, j’aime à voir,
             Comme la vague se reflète,
             Et ondule dans mon miroir.


Ou encore :


            Vois : la saison s’est enfuie
Qui revient après l’hiver ;
             L’ombre du grand phare est violette, et la pluie
             Fine tombe sur la mer.


Ou encore cette évocation d’une prière devant l’autel domestique :


             C’est l’automne et le soir :
             Une forme assombrie
             Est immobile et prie.
Un filet d’encens grimpe autour des cheveux noirs.


Elle connaît l’art d’évoquer quelque chose de large et de puissant par le simple détail qui en indique l’effet. (Ne tenez compte ici que des deux derniers vers) :


De la haute colline aux abruptes montées
Le vent d’été descend sur la cime des pins.
       Dans le pré les trois cents poulains
       Ont les oreilles éventées.


Elle sait aussi se servir du mystérieux pittoresque des superstitions populaires, comme celle qui attribue au renard les plus étranges maléfices :


Sur la colline en fleurs le printemps est en fête.
Mais dans le bambou creux l’eau du jardin s’arrête.
Le seigneur qui le voit hoche la tête et dit
       Que c’est un sort du Renard de la nuit.


Et sa fantaisie se déploie dans ses vers avec la rapidité d’un coup d’aile :


J’entendis mes cheveux que je peignais bruire
            D’un bruissement harmonique,
             Comme les cordes d’une lyre.
Viens y jouer, ô vent, si tu sais la musique !


Mais sa grande originalité est surtout de sortir de l’indécision et de l’impersonnalité où s’efface d’ordinaire la figure des poètes japonais. On distingue la sienne ; on devine son âme et son tempérament. Elle puise dans ses souvenirs intimes. Elle nous fait des confidences. Elle nous avoue qu’aux premières heures de son amour « elle a versé des larmes plus brûlantes que pour son pays natal. » Elle a des emportemens, des cris de passion, des défis jetés aux parens et aux règles « qui comptent peu quand on aime. » Elle dira : Que tu es bizarre, mon cœur ! As-tu acheté et bu du vin aigre ? Ou encore :


J’ai crié d’un cœur noir par un jour d’automne :
Que le pic là-bas
Déchire le tympan de qui m’abandonne
Et ne m’entend pas !


Elle réclame enfin le droit d’être fière de son amour et de sa douleur : Je porterai fièrement mes cheveux qui blanchirent à force de t’attendre ! Ce sont là des nouveautés dans la poésie du Japon. Par quel charme Mme Yosano fait-elle tenir ces petits aiglons arrachés aux nids européens dans des cages d’insectes japonaises ?

Un ami français M. Cotte, me proposa un soir de me conduire chez elle. La pluie tombait ; nos kurumaya étaient poussifs ; nous faillîmes désespérer de sortir du terrible enchevêtrement de ruelles où nous étions engagés. Ce n’est pas une petite affaire que de chercher à Tokyo une maison dont on a l’adresse exacte, le même numéro servant quelquefois à une centaine de maisons. Nos traîneurs allaient de porte en porte, et, au milieu de leurs complimens et de leurs salutations accompagnées d’un écroulement d’eau, j’entendais revenir le même nom Akiko-san, Akiko-san (Mme Akiko), car Mme Yosano n’est appelée dans son quartier que par son petit nom. Enfin, ils enfilèrent une venelle avec ce hennissement de plaisir qu’ils ont quand ils touchent au but ; et ils nous déposèrent devant le seuil de la dernière maisonnette.

M. et Mme Yosano nous attendaient au premier étage, dans une chambre meublée à l’européenne et encombrée de livres européens. Sur la table, Les Blés mouvans de Verhaeren ; sur les murs, un crayon du poète belge aux moustaches tombantes qui prend dans la pénombre comme un air de dieu chinois ; des autographes de M. Henri de Régnier et de M. Valette encadrés ; des tableaux cubistes et un portrait à l’huile de Mme Yosano, figure intelligente et concentrée. Par terre, une collection de Comœdia. M. Yosano, qui écrit lui aussi, et sa femme ont voyagé. Ils sont venus en France, où elle éprouva une telle nostalgie qu’au bout de six mois elle dut s’en retourner. Elle a des façons plus dégagées que les Japonaises. Elle serre la main de ses visiteurs ; mais elle est silencieuse et ne répond aux questions qu’on lui pose qu’après avoir regardé son mari. La conversation est coupée de temps en temps par les cris de ses enfans qui sont couchés en bas. Celui qui crie le plus fort se nomme Auguste en souvenir de l’admiration que ses parens ont conçue pour Rodin. Je lui demandai quels écrivains étrangers l’avaient le plus impressionnée. Elle me répondit que, jeune fille, elle avait lu tant de Tolstoï qu’elle ne voulait pas se marier. Heureusement elle rencontra M. Yosano ; et ce fut une nouvelle victoire du Japon sur la Russie. Quant aux poètes, elle me cita Verhaeren et Rosetti, mais sans paraître en être bien sûre. En ce moment, elle rajeunissait le style et la langue de quelques anciens ouvrages. Et elle m’offrit un exemplaire du vieux roman le Gengi Monogatari mis en japonais moderne. Je la priai d’y inscrire une poésie. Son mari lui passa son stylographe ; et, pendant qu’elle attendait l’inspiration, nous causâmes avec M. Yosano et un de ses amis, M. Matsuoka, qui a vécu en France et parle fort bien le français.

Ces messieurs m’interrogèrent aussitôt sur les Futuristes et sur quelques-uns de nos écrivains peu célèbres et pourtant très abstrus. Leur prédilection m’eût paru singulière, si je ne connaissais depuis longtemps les étrangers et si je ne savais qu’ils se portent de préférence, dans notre littérature contemporaine, vers tout ce qui bégaie ou s’enveloppe de ténèbres sibyllines. Supposez qu’on leur donne à choisir des députés de l’esprit français, ils éliraient immanquablement ceux qui s’écartent le plus de nos traditions et des qualités par lesquelles nous croyons nous imposer au monde. C’est leur seul moyen de ne pas sembler trop étrangers et de se dispenser d’une pénible initiation. L’obscurité égalise. Devant un sonnet plus que mallarméen, je perds mes avantages sur M. Matsuoka. Sa naturalisation rapide vaut mes vieux états de service.

Puis nous parlons de ce qu’ils ont vu à Paris. M. Yosano n’a pas conçu une très haute opinion de notre art dramatique en assistant à une représentation de L’Honneur japonais. Est-il possible de travestir ainsi le drame des Quarante-sept Ronin ? Et comment nos acteurs font-ils le harakiri ? Oui, comment ? Ils se plongent grossièrement le couteau dans le ventre au lieu de se le promener de gauche à droite, et ils tombent en arrière, au lieu de tomber décemment sur le nez, comme dans un dernier salut… Je l’écoute, et je songe au Cid japonais, à l’Iphigénie japonaise. Mais je me garde bien d’entamer une discussion, et je préfère l’entendre m’expliquer que, dans la poésie japonaise, le vers de cinq syllabes suivi du vers de sept exprime la gravité, la grandeur, le plus intime de l’âme, tandis que le vers de sept suivi du vers de cinq ne convient qu’aux impressions légères.

Cependant Mme Yosano avait tracé trois lignes de haut en bas sur la première page du livre et repassa le stylographe à son mari. Il ne me restait plus qu’à savoir ce que ces trois lignes signifiaient. Ce fut ici que la difficulté commença. Notez que M. Cotte est un japonisant remarquable, que M. Matsuoka parle et écrit le français, que M. Yosano le comprend et le lit et que, Auguste ayant cessé de crier, Mme Yosano ne nous quittait pas. Mais ces messieurs ne se mettaient point d’accord sur le sens de ces dix-sept syllabes, et le poète hésitait à les départager. On finit, après de nombreux tâtonnemens, par élaborer cette traduction : À aimer se passe ma vie ; si le sage aux cheveux blancs m’interroge, c’est ma réponse. Était-ce moi le sage ? Je ne l’ai pas su. Je ne le saurai jamais.

Mais je pensais à cette terrible, à cette inextricable langue japonaise qui, selon le mot du grand japonisant M. Basil Chamberlain, semble défier l’acquisition. Les Japonais s’y retranchent contre nous, mais elle les dessert encore plus. Évidemment elle se transforme tous les jours. Elle s’enrichit ou s’altère de mots étrangers, anglais, français, allemands. Mais ces mots inexpliqués en font un nouveau « chinois. » Un professeur japonais, qui devait parler sur le Naturalisme, m’avouait qu’il n’avait pu trouver dans sa langue un équivalent à ce mot. La traduction exacte en eût été Shizen-Shugi (Doctrine de la nature). Mais on dit d’un chat qui miaule sur les toits ou d’un homme en bonne fortune qu’ils font Shizen-Shugi ; et le public japonais n’aurait point pris au sérieux ce Shizen-Shugi littéraire ou philosophique. Le professeur créa donc un Naturalismo qui s’ajouta aux Anisetto et aux Cremedecacao du vocabulaire moderne. Encore fallait-il le rendre, à l’impression, par une nouvelle combinaison de caractères, nouveau casse-tête pour les lecteurs. La langue japonaise est presque incapable de traduire nos idées, et l’esprit japonais vit dans une éternelle imprécision. Que de Japonais m’ont dit : « Vos ouvrages traduits exigent, si nous voulons les comprendre, que nous en connaissions l’original. Et nous n’arrivons à rien, tant que nous ne pensons pas en allemand, en anglais, en russe ou en français ! » Ne nous étonnons pas de leurs difficultés et souvent de leurs maladresses à s’assimiler des conceptions dont les éloignent encore leur esprit national et leurs mœurs. Admirons plutôt leur souplesse et les résultats de leur curiosité laborieuse.

André Bellesort.
  1. Voyez dans la Revue du 1er septembre 1917 l’article de M. Gérard sur le Théâtre japonais.