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Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/À Mademoiselle Colombe

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À Mlle COLOMBE.

EH quoi ! sans se lasser, tout Paris claquera,
Depuis un mois entier, une Actrice charmante !
Son jeu noble & touchant, sa voix intéressante
Exciteront les cris ; chacun répétera,
Avec un transport idolâtre,
Long-tems encore après qu’elle est hors du Théâtre,
Brava, brava, bravissima ;
Et pas un ne la chantera !
À des Coquettes surannées,
À des Laïs toutes fanées,
À des Midas aussi sots que pesans
Les enfans d’Apollon prodigueront l’encens !
Et pas un seul n’aura la noble envie
De chanter la beauté, les graces, les talens !
Eh bien, dût en crever la triste jalousie,
Je veux faire, en leur gloire, éclater mes accens.
Je n’irai pourtant pas, flatteur rampant & fade,
Ennuyer la beauté d’un compliment maussade :
Au tribut de l’éloge honnête & mérité
Je joindrai du conseil la franche vérité.

Jeune objet que l’amour, avec un soin extrême,
Prit plaisir à former lui-même,
Qui, du côté des graces, des attraits,
Ne dois former aucuns souhaits,
Ce n’est pas la beauté qui fixe notre hommage ;
Son éclat se ternir tous les jours avec l’âge.
La figure, il est vrai, frappe au premier coup-d’œil :
Des mortels imprudens c’est trop souvent l’écueil.
Deux beaux yeux à Pâris arracherent la pomme.
Le ciel fit la beauté pour le charme de l’homme :
Elle est de nos desirs la source & l’aliment ;
Elle est au cœur humain ce qu’au fer est l’aimant.
Mais souvent un objet, qui n’a d’autre partage
Que l’ensemble accompli des traits d’un beau visage,
Ne charmera pas tant qu’un autre objet moins beau.
Des talens, de l’esprit, un heureux caractère
Font trouver tous les jours quelque charme nouveau.
Jeune beauté qui ne sait plaire

Que par ses seuls attraits, c’est la fleur du printems,
La beauté sans l’esprit ne plaît jamais long-tems.
Je t’en pourrais ici rapporter mille exemples :
Je n’en citerai qu’un ; il est des plus frappans.

Ces fameuses beautés des Fables, des Romans,
À qui nos bons aïeux élevèrent des temples,
Les Psychés, les Junons, les Venus, les Pallas,
Les Driades, les Néréïdes,
Les Angéliques, les Armides
N’eurent jamais sûrement plus d’appas
Que, de nos jours n’en eut la Chant
C’était la beauté même. Eh bien, toute sa vie,
D’une coulisse obscure adhérent manequin,
La Chant… envain de toute la nature
Fut la plus belle créature ;
Sans talens, sans esprit, sans ce charme divin,
Elle n’obtint jamais un battement de main.
Arnoult, sans doute, avait mille fois moins de charmes :
Mais quelles graces ! quels talens !
Qui jamais mieux du cœur rendit les sentimens,
Les peines, les plaisirs, l’espoir & les allarmes ?
Au séjour des enchantemens
La première elle fit couler de douces larmes :
Telaïre arrachait les applaudissemens,
Et forçait tous les cœurs à lui rendre les armes.

Colombe, objet jeune & charmant,
Belle comme la Chant…,
D’Arnoult, de jour en jour, tu montres le talent.
Que Bélinde, égarée, éperdue, affaiblie,
Affecte mon ame attendrie !
Lorsque le cœur ne sent pas vivement,
Peut-il bien rendre un sentiment ?
Courage, imite Arnoult, suis ce parfait modèle
Chez toi, si tu le veux, sois folâtre comme elle ;
Livre-toi sans contrainte aux plaisirs, aux amours :
Ils ne regnent jamais qu’au printems de nos jours.
Mais, sur la Scène, enchante, embrâse ;
À nos cœurs, ravis en extase,
Fais goûter, en peignant si bien les passions,
Les plus douces illusions.
Que Paris enchanté, graces à la magie
Des flexibles sons de ta voix,

Te doive le plaisir d’entendre mille fois
Les Chefs-d’œuvre divins des Maîtres d’Italie.
C’est au génie à rendre le génie.