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Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/Comédie-Française

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COMÉDIE FRANÇAISE.

LE Spectacle le plus intéressant est, sans contredit, celui de la Comédie Française. Si l’on trouve à ce Théâtre de mauvais Acteurs & de pitoyables Actrices, nous sommes forcés d’avouer qu’il en est aussi dont les rares talens sont généralement connus & applaudis.

Le Sieur Dalinval est l’Acteur favori du Public : la Nature lui a prodigué toutes ses faveurs ; organe séduisant, figure noble & intéressante, démarche fière, gestes toujours vrais, aimable modestie, grande intelligence, on trouve dans le Sieur Dalinval tout ce qui peut constituer un Acteur par excellence.

Le Sieur Dauberval, quelquefois un peu froid, met souvent dans son jeu une finesse, une chaleur, une vérité d’expression & une noblesse dont on a peu d’exemple.

Le Sieur Courville joue les rôles à manteau, de manière à ne rien laisser desirer.

Le Sieur Seguin, cet Acteur inimitable, ne sera peut-être jamais remplacé dans les rôles dont il se charge.

Le Sieur Reymond fait les Petits-Maîtres, les Amoureux, soit tragiques, soit comiques, avec un naturel & une intelligence au-delà de toute expression.

Le Sieur Dusault fait tirer le plus grand parti de tous les rôles, même les plus ingrats.

Le Sieur Bouret est le modèle des Acteurs comiques.

Les autres ne sont pas assez connus & n’ont pas assez de talent pour que nous en parlions ; revenons aux Actrices les plus célèbres.

La Demoiselle Sainte-Gervaise joue avec une grace, une intelligence & un naturel qu’il serait difficile d’exprimer. Le Public est menacé de la perdre, ce serait un bien grand dommage. La Province y gagnera.

La Demoiselle Bonnioli joue si naturellement que tout le monde voudrait qu’elle ne fût qu’au commencement de sa carrière.

La Demoiselle La Chaissaigne fait toujours l’admiration des Connaisseurs.

La Demoiselle Dugason nous a souvent étonnés par son jeu naturel & varié. Elle a tout ce qu’il faut pour être une Soubrette accomplie.

Ce serait bien ici le lieu de faire l’éloge de la Demoiselle Hus qui fait les délices de Paris & sur-tout de la Cour ; mais nous pourrons en parler dans une autre occasion.

Les Acteurs & Actrices dont nous venons de parler, attirent tous les jours à la Comédie Française un concours si prodigieux de Spectateurs, que l’on ne peut en approcher.

Une femme qui n’a pas le moyen d’avoir une loge à l’année, doit s’y prendre souvent quatre mois d’avance pour s’assurer une place, encore n’en peut-elle avoir ni des troisiemes, ni des secondes loges, mais seulement des premières, toutefois en prenant une loge de huit personnes. Ce n’est donc pas sans raison que l’on crie contre les loges à l’année. Ce n’est plus pour le Public qu’on représente la Comédie, mais pour une centaine de riches particuliers qui profitent d’autant plus rarement de leurs loges, qu’ils les ont quand ils veulent. Lorsqu’ils arrivent au Spectacle, c’est presque toujours en faisant beaucoup de bruit, & au milieu de la piece, de façon qu’ils empêchent les autres Spectateurs d’entendre ; & eux-mêmes sont bientôt troublés par leurs voisins qui arrivent encore plus tard. Si toutes les loges étaient libres, que d’avantages il en résulterait pour le Public & pour les Auteurs ! Alors les Comédiens n’étant plus assurés d’une certaine recette, seraient obligés, pour attirer du monde, de jouer de meilleures Pièces, d’en donner de nouvelles, de remettre les anciennes, de changer toujours leur Répertoire, & de ne pas fatiguer les excellens Sujets, dont nous venons de faire l’éloge avec tant de plaisir. Alors chacun arriverait un instant avant que la Pièce commençât, & le Spectacle serait toujours tranquille.

Quelqu’un a-t-il plus besoin de dissipation & d’amusement que l’honnête Marchand, que l’homme occupé à faire vivre sa famille ? Et certes ! dans l’état où en sont actuellement les choses, la partie la plus nombreuse & la plus utile des Citoyens, se voit tous les jours forcément privée d’un plaisir aussi innocent & aussi peu dispendieux que l’est celui des Spectacles.

Le Public & presque tous les Gens de Lettres font des vœux ardens pour l’établissement d’une seconde Troupe. La difficulté d’entrer au Spectacle, le nombre de Pièces reçues & non jouées, de celles que l’on rejette continuellement & sans appel, sans que les Auteurs puissent les faire jouer, même chez Nicolet & Audinot ; les progrès d’un Art si utile, puisque c’est celui qui influe le plus sûr les mœurs ; tout en démontre la nécessité.

À peine les Comédiens Français jouent-ils par année cinq à six Pièces nouvelles. Ils en ont près de cinquante sur leur Répertoire, qu’ils viennent d’exposer dans leur foyer. Comme ce que j’appelle le Public entre très-peu au foyer, nous allons satisfaire la curiosité de nos Lecteurs en mettant ce tableau sous leurs yeux, suivant le rang de la réception. Nous nous proposons de donner incessamment l’extrait de toutes ces Pièces, en attendant le Jugement dernier.


TRAGÉDIES.
ZUMA, par M. Lefevre, Auteur de Cosroès.
VIRGINIE, M. de Chabanon, Auteur d’Eponine, Tragédie, d’après laquelle il a fait l’Opéra de Sabinus.
BARNEVELT, M. Lemierre, Auteur d’Hypermnestre, &c.
MAILLARD, ou PARIS SAUVÉ, Tragédie en cinq Actes & en prose, par M. Sedaine, Auteur du Philosophe sans le savoir, de la Gageure imprévue, &c.
GABRIELLE DE VERGY ; de Belloy. Plus d’un Auteur mourra comme lui avant sa Piéce.
LES ADIEUX D’HECTOR ET D’ANDROMAQUE, M. Clairfontaine.
HUGUES-LE-GRAND, M. Gudin.
LES BARMECIDES, M. de la Harpe, qui a enfanté Warwik, Timoléon, Pharamond, Gustave-Vasa, Ode à la Navigation, Conseils à une jeune Poëte, &c. &c. &c. &c. &c. &c.
MÉDÉE, M. Clément, Auteur des Lettres contre M. de Voltaire, dans lesquelles il est démontré que l’un deux est un plat Ecrivain.
ALCESTE, M. Dorat, Auteur de Pierre-le-Grand, Régulus, la Feinte par Amour, Adélaïde de Hongrie, le Célibataire, &c.
NATALIE, M. Mercier, Auteur de Jenneval, le Déserteur, Olinde & Sophronie, le Faux Ami, Jean Hennuyer, l’Indigent, le Juge, la Brouette du Vinaigrier, Molière, &c. Toutes ces Pièces sont imprimées, à l’exception de la dernière, & se jouent en Province avec le plus grand succès.
CORIOLAN, M. Gudin.
ADMETE & ALCESTE, M. Ducis, Auteur d’Amelize, Hamlet, Romeo & Juliette.
MENSICOFF, encore M. de la Harpe.
ABIMELECK, M. Andebez

GRANDES COMÉDIES.
LA CONFIDENCE TRAHIE, reçue il y a une quinzaine d’années, sous le titre du Protecteur bourgeois, M. Bret, qui a fait l’Ecole amoureuse, le Concert, la double Extravagance, le Jaloux, le Faux Généreux, la Fausse Confiance, l’Epreuve indiscrète, le Mariage par dépit, les deux Sœurs, &c. On nous a assuré que l’Auteur s’était fait lui-même justice, en retirant sa Piece.
L’ÉCOLE DES MŒURS, M. ***.
L’AVARE FASTUEUX, M. Goldoni, Auteur du Bourru bienfaisant.
LES PRINCIPES À LA MODE, M. Colardeau, Auteur d’Astarbé & de Caliste.
L’ÉGOÏSME, M. de Cailhava, Auteur de la Présomption à la mode, du Tuteur dupé, des Etrennes de l’Amour, du Mariage interrompu, &c.
LES CINQ SOUBRETTES, M. Laujon, Auteur de l’Amoureux de quinze ans.
L’HOMME PERSONNEL, M. Barthe, Auteur de l’Amateur, des fausses Infidélités, de la Mere jalouse, &c.
LE MALHEUREUX IMAGINAIRE, en cinq actes,
LE CHEVALIER DE GRAMMONT, à Turin, en quatre actes,
LE CHEVALIER DE GRAMMONT, à Londres, en trois actes,
M. Dorat.
LA FAUSSE INCONSTANCE ou LE TRIOMPHE DE L’HONNÊTETÉ, M. ***
COMÉDIES
en un, deux et trois actes.
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD, M. Duvaure, Auteur du faux Savant ou de l’Amour Précepteur.
LA FLEUR D’AGATHON,
L’HEUREUX MENSONGE,
M. Marin, ancien Censeur de la Police.
LES STATUTS, M. ***
LES SATYRIQUES, M. Palissot, Auteur de Zarès, les Tuteurs, les Philosophes, les Méprises, les Courtisannes, &c.
L’AMI DU MARI ou LES MŒURS À LA MODE, M. Barthe.
LE QUIPROQUO, M. ***
LAURETTE, M. ***
L’ANTIPATHIE CONTRE L’AMOUR, M. du Doyer, Auteur du Vindicatif.
L’INNOCENCE À CYTHERE, M. ***
LE BON AMI, M. Legrand.
LES VIEUX ÉPOUX, M. ***
LA CHARGE À VENDRE, M. ***
CHARLES MORINZER, M. Monvel, Auteur de Julie, l’Erreur d’un moment & le Stratageme découvert.
L’AVEUGLE PAR CRÉDULITÉ, M. ***
LE CADET DE FAMILLE, M. Fontaine Malherbe.
LE COURONNEMENT DE TÉLÉMAQUE, M. ***
LA SOUMISSION DE PARIS À HENRI IV, M. Desfontaines, Auteur de la Bergere des Alpes, &c.
L’IMPATIENT, M. ***
LA RUPTURE ou LE MAL-ENTENDU, M. ***

À l’Auteur, Rédacteur de ce Journal.

Monsieur,

Aussi-tôt que je vous ai eu promis de coopérer aux articles de votre Journal, je m’en suis repenti. Vous desirez que je paraisse sous le nom du Philosophe : si je veux remplir ce titre, je dois dire la vérité, & je vous la dis. La partialité, l’égoïsme, les personnalités ont envenimé presque tous les Ouvrages en ce genre ; & le vôtre, malgré toute votre bonne volonté, courant le risque d’être taché des mêmes défauts, j’aurais dû me défendre avec plus de fermeté que je ne l’ai fait, du travail auquel cela peut m’engager ; mais je commence en vous protestant qu’aux premieres empreintes d’humeur ou de critique amère que j’appercevrai, je dépose ma plume, & ne l’emploierai pas pour vous. J’ai toujours vu comme un attentat aux égards dus aux Citoyens, que l’on eût la liberté de faire imprimer le nom d’une personne quelconque sans sa permission. Jugez de l’indignation que j’ai ressentie, lorsque j’ai vu de coupables Feuilles livrer au ridicule & au mépris le nom de plusieurs Hommes de Lettres souvent très-respectables. Parler de l’Ouvrage, & jamais de l’Auteur, voilà, je crois, la condition à laquelle le Magistrat accorde cette censure du Parnasse.

Parcere Personis, dicere de vitiis.

C’est le texte de la loi, qui ne devient qu’une insulte pour elle, quand un Journaliste ne s’en sert que pour épigraphe[1].


EXAMEN DE LOREDAN[2].

Le 17 Février, les Comédiens Français ont donné la première des Pièces qui sont sur leur Tableau, & qui se recommandent à leurs talens. Elle est intitulée : Loredan. En voici le sujet.

(Comme l’Ouvrage n’est point imprimé, je puis faire quelques erreurs, mais je ne crois pas qu’elles soient considérables. J’avais près de moi, au Parterre, l’homme de France qui, je crois, a le plus de mémoire, & qui, le soir même, a bien voulu m’aider dans l’extrait que j’en ai fait).

Ottobon, Noble Venitien, après avoir passé vingt à vingt-cinq ans dans les douceurs de l’union la plus parfaite avec une femme aimable & vertueuse, trouve dans une cassette, qui sans doute lui appartenait, des lettres qui marquaient un commerce de galanterie avec un certain Almerini, autre Noble Venitien. Jaloux & convaincu par ces seules lettres de l’infidélité de sa femme, Ottobon l’empoisonne : elle meurt. Loredan, né de leur mariage, homme déja considérable, puisqu’il est du Conseil des Dix, Loredan revient à Venise, le jour même de l’enterrement de sa mère. De retour de la cérémonie funèbre, il se livre, en présence de son père, à toutes les impressions de la douleur la plus vraie. Pour consoler son fils, Ottobon lui découvre l’infidélité de sa mère, & la vengeance qu’il en a tirée.

Le fils lui fait sentir la faiblesse des preuves qu’il avait de la faute de sa mère. Almerini, dévoré d’ambition, envieux & cruel, ne peut-il pas avoir séduit un domestique, qui a mis les lettres dans cette cassette ? Pour achever de convaincre son père, il veut faire comparaître devant eux l’homme qui peut avoir commis ce forfait ; mais on apprend qu’il est mort en le confessant.

Loredan sort, court au Sénat, trouve Almerini, qu’il assassine. Le peuple arrête Loredan : il est mis en prison, jugé & condamné à mort. Ottobon suit le conseil que lui donne le Président du Conseil des Dix, apporte à son fils du poison, afin qu’en le prenant, il puisse se dérober aux douleurs & à l’infamie du supplice.

Lorsque le fils est prêt d’avaler le fatal breuvage, le Président des Dix arrive, & leur apprend qu’Almerini, avant de mourir, avait avoué tous les crimes dont il était coupable envers Ottobon, & qu’il était convenu que l’assassinat qui le privait du jour était une action très-juste ; ainsi, dit le Président au fils d’Ottobon :

Parmi nous, au Conseil, reprenez votre place ;
Vos vertus, Loredan, méritent cet honneur.

Loredan refuse de se prêter à la joie que doit lui donner un pareil dénouement. Avant que d’entrer dans la prison, son père s’était empoisonné : il est mourant, & il expire après avoir recommandé à son fils de ne pas se livrer trop aveuglément à ses soupçons sur la fidélité de sa femme, & à la femme ou à la maîtresse de son fils, d’éviter de lui en donner.

Je n’ai point parlé de cette amante : son nom est Léonore. Elle sert très peu à l’exposition, & n’est d’aucune utilité pour l’intrigue & le dénouement : elle se présente toujours in-promptu au milieu des scènes ; toujours elle se doute de tout, & ne sait jamais rien. J’ai dit que j’ignorais si elle était la femme ou seulement l’amante du fils ; dans la seconde scène elle dit :

Au lieu de notre hymen, quelle fête on prépare !

Au troisième acte, elle l’appelle son cher époux. On penserait qu’elle le nomme ainsi par le desir qu’elle a qu’il le soit ; mais, dans la même scène, Ottobon lui dit :

Comptez sur moi, je vais… Ma fille, laissez-nous :
Comptez sur moi, je vais vous rendre votre époux.

Cette Pièce en quatre actes n’a pas eu plus de succès que celle des Arsacides, prolongée en six actes. Il n’appartient qu’à un homme de génie, qui aurait remporté plusieurs victoires dans la carrière Dramatique, d’avancer ou de reculer les bornes que les pères du Théâtre ont posées pour le style, la coupe & le nombre des actes que la Tragédie admet (M. de Voltaire a pu oser écrire Tancrede en vers croisés). Dans les nouveaux Athletes ce n’est pas hardiesse d’innover, c’est témérité ; ce n’est pas liberté, mais licence. L’exposition, le nœud & le dénouement semblent, pour les actes, prescrire le nombre impair ; cependant je n’imagine pas que ce soit absolument la distribution des quatre actes qui ait causé la chûte de Loredan.

C’est le choix du sujet, ce sont les mœurs, les situations, les caractères invraisemblables & sur-tout pour la Nation Française.

À la levée de la toile, dès la première scène, quelle idée l’Auteur a-t-il voulu que je me formasse d’un personnage qui, après vingt-cinq ans d’une union parfaite, empoisonne sa femme, dont il a un fils du premier mérite, & sur le simple soupçon donné par des lettres trouvées dans une cassette ? Je vois un homme faible, imbécile & atroce. Ma réflexion ne peut tomber sur lui que pour le mépriser : dès l’instant il ne m’intéresse plus ; ses remords, ses pleurs, ses regrets ne peuvent me toucher.

Lorsque Corneille met Cléopatre sur la scène, j’apprends qu’elle a tué son mari, mais les armes à la main : je vois dans ses discours, dans tous ses mouvemens le desir de conserver sa couronne. L’ambition des grandes choses anoblit même les crimes aux yeux de la multitude. Ce n’est enfin qu’au cinquième acte, lorsque le Poëte veut jetter sur Cléopatre l’indignation & l’exécration de l’Auditeur, que j’apprends qu’elle a fait poignarder son fils, & qu’elle va se servir du poison. C’est après avoir détourné & attaché mon attention sur Antiochus & sur Rodogune, que Corneille abandonne le personnage odieux à la vindicte & à l’horreur publiques.

Lorsqu’un Poëte fait éprouver au Parterre le sentiment de l’horreur, je crois qu’il ne doit jamais le rendre que momentané. Un pareil sentiment est trop pénible pour le cœur ; il ne doit pas le faire durer. Faites-nous passer tant qu’il vous plaira de la terreur à la pitié & de la pitié à la terreur, nous le supporterons ; mais l’exécration fatigue. Lorsque Narcisse a empoisonné Britannicus, il ne paraît plus ; & le Tartuffe, lorsqu’il arrive au cinquième acte, m’indigne & me révolte ; je dirais volontiers à l’Exempt : exécutez donc l’ordre du Roi, faites taire ce scélérat, & débarrassez-en la scène. Toute la magnificence du style de M. de Voltaire, la pompe de ses vers & les grands objets de l’ambition de Mahomet ne me le feraient pas supporter quelques minutes de plus après la mort de Zopire & de son fils, quoique ce sublime imposteur soit puni par la mort de Palmire.

Mais revenons à Loredan, qui devient, à la troisième scène, le Héros de la Pièce. Quoique Sénateur & du Conseil des Dix, il n’a rien de la prudence qu’exige sa dignité : c’est un jeune-homme étourdi, violent & emporté. Etourdi ? sans doute. Que sait-il si c’est vraiment Almerini qui a conduit cette trâme infernale ? C’est un valet qui l’a appris d’un autre valet mourant. Son père avait presque d’aussi fortes preuves pour accuser sa mère d’infidélité.

Loredan aime beaucoup sa mère & très-peu sa maîtresse. Il ne s’apperçoit qu’elle est présente qu’après avoir débité cinquante vers, & qu’elle lui a trois fois adressé la parole ; & cependant la voix de ce qu’on aime est un secours bien puissant pour tempérer la douleur que nous cause la perte d’une mère. Les accens d’une amante sont le soulagement le plus efficace pour des maux sans remède. Il la quitte, & court à la vengeance. La description de la vengeance qu’il en a tirée, & le récit qu’il en fait à la seconde scène du second acte ne permettent pas d’excuser le crime d’un premier mouvement. Loredan dit qu’il a enfoncé son poignard dans le sein de son ennemi, qu’il l’a retiré, qu’il l’a renfoncé encore[3]. Un Parterre Français pardonne à la fureur un premier coup, mais non le détail de plusieurs coups réfléchis sur un homme qui ne se défend pas. Ce récit a été applaudi, & dans mon ame il a nui à l’intérêt que je commençais à prendre à Loredan. Il répete qu’il a frappé sans cesse Almerini, & cet Almerini reste encore vivant. Plus la description de l’assassinat est détaillée, plus j’ai de la peine à croire qu’il puisse respirer encore ; mais c’est peut-être une adresse théâtrale pour faire un dénouement inattendu.

Au troisième acte, l’interrogatoire de Loredan m’a paru d’un mauvais effet. Socrate même, le divin Socrate, assis sur la sellette, serait dégradé dans l’imagination d’un Spectateur Français. Cela tient à des préjugés que tout l’art d’un Auteur ne peut effacer, à moins que dans Venise il n’y ait une loi qui porte : défenses, sous peine de mort, d’assassiner sans raison. Le silence de Loredan ne peut me toucher en aucune manière. Il a poignardé un Sénateur, il est pris sur le fait ; nul complice. Si la loi condamne à mort pour un assassinat, il connaît cette loi, il n’y a rien à repliquer, il ne doit que se soumettre, & non pas répondre.

Mais, vous le savez tous, L’apparence m’accuse,
Mais, vous le savez tous, quelquefois elle abuse.

On a remarqué qu’il était peu décent que le Président des Dix conseillât à Ottobon de donner du poison à son fils. De pareils conseils (si l’on en donne) ne partent guère que de quelqu’un qui ne se découvre pas. On a trouvé cruel dans la bouche de Loredan ce qu’il dit à son père :

Vous savez quel moyen mit ma mère au tombeau ;

Comme elle le poison peut m’y faire descendre :
Comme elle le poi Ferez-vous moins pour moi ?

L’expression d’ailleurs est fausse. Si c’est un service pour le fils, ce n’en était pas un pour la mère.

Enfin cet Ouvrage, tel qu’il est, ne pouvait réussir ; & toute la magie d’un style harmonieux n’aurait pu le sauver de la proscription qu’il a éprouvée. Les mœurs & les passions des personnages y sont trop loin de la franchise & de l’honnêteté Française ; & les mœurs, dans un Drame, doivent être vraisemblables pour la Nation qui le voit représenter.

Dépouillé de l’élégance & de la force de versification que l’on doit admirer dans le Cid, le sujet du Cid devait réussir en France, peut-être même alors encore plus qu’à présent. Il n’était fils de bonne mère qui, à vingt ans, n’eût déja vu la pointe d’une épée tournée contre lui, ou qui n’eût fait sentir la sienne à son adversaire. On se battait contre son ami, s’il ne vous avait pas fait l’honneur de se servir de vous comme second dans une affaire. Tout était spadassin, jusqu’aux Hommes de Lettres. Scuderi propose un cartel à Corneille pour lui prouver que le Cid est un mauvais Ouvrage.

Aussi un duel provoqué par un fils, pour venger un soufflet donné à son père, devait-il intéresser toutes les ames. La nature & les mœurs étaient d’accord pour transporter les Spectateurs & leur faire éprouver les sensations les plus vives.

Mais dans Loredan que vois-je ? un assassinat pour venger une trahison. Un personnage odieux dès la première scène, & qui aurait dû épargner à son fils le meurtre qu’il commet, c’est Ottobon, dont la main, armée d’un poignard, m’aurait paru moins coupable. Le sang qu’il aurait versé aurait en quelque façon lavé la bassesse de l’empoisonnement dont il est taché.

Il m’est échappé une réflexion que j’aurais dû mettre au commencement de cet examen. Léonore fait la description la plus détaillée de la douleur de Loredan.

Je l’ai vu (dit-elle) l’observer d’un œil triste & confus,
Soulever son cercueil de ses bras étendus,
Accuser de ses pleurs le Ciel qui l’a ravie,
Et tomber à côté sans couleur & sans vie.

Dans la scène suivante, Loredan vient en quelque façon mettre en action & en paroles ce que Léonore vient de décrire. Je pense que tout Poëte doit éviter ces doubles emplois : l’un affaiblit toujours l’autre ; & notre imagination, en écoutant le récit, a toujours été plus loin qu’elle ne peut être menée par l’Acteur qui représentera la chose même ; ou, s’il est nécessaire que le récit de ce qui va se passer soit fait auparavant, il ne doit être qu’esquissé, afin de laisser au personnage toute l’étendue de l’effet que ses mouvemens peuvent produire.

Je ne parlerai point du style : la rapidité du débit (non pas certainement dans la bouche du Sieur Le Kain) pourrait me conduire à des erreurs si je citais des vers que j’aurais mal retenus.

Généralement le style m’a paru inégal & peu ferme. L’expression, quelquefois peu juste, dit plus ou moins que l’Auteur n’a voulu dire. Je crois que quelques Ouvrages de la même plume, & qui sont connus, ont été écrits avec plus de soin. J’aurais bien désiré nommer l’Auteur ; mais, dans mes examens, je ne mettrai jamais le nom de l’Auteur que quand le Public aura couronné ses succès.

Par le Philosophe.

Nous avons promis d’entrer dans quelque détail sur la déclamation. Comme le Sieur Le Kain est un de nos plus considérables Déclamateurs, nous allons rapporter un morceau de Loredan dans lequel il a beaucoup brillé.

ACTE IV.
Scène premiere.
Le Théâtre représentait le cachot de Loredan : il y était enchaîné, couché sur une des pierres qui lui servaient de banc : il dormait ; son sommeil était agité par des songes effrayans, sa respiration était gênée, sa poitrine s’élevait, tout son corps paraissait tendu par l’effet de la douleur & du désespoir : il semblait lutter contre le supplice ; il lui échappait des gémissemens ; il a poussé un cri, s’est réveillé en sursaut, plein de trouble, d’effroi, & a regardé devant lui d’un air égaré.

.....?!!!::?[4] Qu’ai.-.je... vu ???........ Ciel !!!!! où.. sont::::
ces... é.chaffff..ffauds ???.....
!!!! Cet... app..pareil... de.. mort.::., ce.. glai..ve..?!!!:. ces..
bourr..reaux...:;.
Ce... peu.ple... qui... m’in.sul.te....!! &.!! que... ma... hhhonte...
att.tire..rre.

Jettant les yeux autour de lui & reconnaissant son cachot, & se rassurant.

!!!!!!!!!! Ah !?:;! voi.là... ma... prison!!!!!! mes.,. chaî..nes.... je.
res..pire..rre.

!!! Cet.. oppp.prrrrobre...brre... ce... fer...rre.,.. le.vé... pour...rre
me.. ffrrapppper...rre...
Tous... ces... tris..tes...s ob.jets.,,. sssem.blent... se..
dissssippper..rrre'.

Après avoir regardé vers l’entrée de son cachot.

!!!! On.. ne... vient... point... encor...rrre..... quelle... i..ma..ge..
effffrrroyable..ble !
!!.,;? Dans.. le.. sein.. du rrepos.... me pourrr..suit.... &..
m’acccable...ble !!
D’un... inst.tant.. de... sommmeil.;,??. qu’éloignait... ma
douleur.rre ?!::..,,?:!,?,,..,,?!::,??!!!?????
La.. nature... épuiséeee. im.plo..rrait la.. faveur...rre :
Je l’ob..tiens.... &c.

On peut actuellement suppléer au jeu, aux gestes, aux contorsions & au silence de l’Acteur.

Je l’obtiens… quel bienfait fatigant & terrible !
Dans tout son appareil j'ai vu la mort horrible,
Sur les pas des bourreaux s’élançant devant moi,
Et traînant après elle & la mort & l’effroi !…

Après une courte pause, pendant laquelle il a paru réfléchir avec terreur.

Quel supplice !… le Ciel, par ce songe barbare,
À celui qui m’attend peut-être me prépare !…

Regardant vers la porte de sa prison pour avertir Ottobon d’entrer.

Mais quoi ! j’entends quelqu’un… & mon cœur agité
Semble prévoir l’arrêt qui doit m’être apporté.

Ottobon entre.

Je pourrais citer d’autres passages, mais je craindrais de me tromper. Dans le tems que le sieur Le Kain déclamait, j’avais un crayon à la main, & je garantis n’avoir pas oublié un mot : j’avais encore du tems de reste.


  1. Un Critique vraiment estimable à bien des égards & qui vient de mourir, avait sûrement adopté par ironie cette épigraphe.
  2. Nous nous proposons de comparer à cette Pièce le Mérinval de M. Baculard d’Arnaud.
  3. Cette tirade a été débitée très-lentement, & avec l’énergie qu’ajoute la pantomime, par un Acteur qui paraissait s’y complaire.
  4. Chaque point est une demi-seconde de silence ; chaque point d’exclamation est un tournoiement d’yeux vers le Ciel : à chaque point d’interrogation on jette ses bras de côté & d’autre, & souvent l’on ferme les poings en se mordant les levres. Quand il y a des points entrelacés de virgules, c’est le Parterre ou les Loges que l’on fixe.