Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/De Bruxelles
Hélas ! mon ami, que voulez-vous que je vous dise du Spectacle de Bruxelles ? Que la salle est belle & fort vaste : cela doit peu vous intéresser. Que notre Prince honore presque tous les jours le Spectacle de sa présence ? vous avez le même bonheur à Paris. Que chaque fois que Son Altesse Royale entre, on entend des applaudissemens de toutes parts ? nous ressemblons aux Français par l’amour que nous avons pour notre Prince, qui n’a pas de plus grand plaisir que de nous voir heureux.
Voulez-vous que je vous parle des Pièces que l’on joue sur notre Théâtre ? On y représente quelquefois de grands Opéra. Au mois de Décembre 1774, on y a donné Ernelinde, avec tous ses changemens. Quoique ce superbe Opéra ait été mal joué, pitoyablement chanté, & dansé à faire rire, je doute qu’on écoute à Paris la Musique avec plus de plaisir.
Nous ne somme pas dans ce pays-ci fort amateurs de Tragédies. On en donne cependant de tems en tems ainsi que des arlequinades, qui sont fort suivies, sur-tout par le peuple. Souvent nous avons des Comédies & presque toujours des Opéras-Comiques. On y a représenté l’année dernière, avec beaucoup de succès la Belle Arsene, la Fausse Magie, le Magnifique, le Faucon, les Femmes vengées, le Mort Marié & le Barbier de Seville.
M. de Beaumarchais était à Bruxelles lors des répétitions de sa Pièce. Il honora de ses conseils les Acteurs qui ont ici beaucoup de docilité & de modestie, & qui daignent écouter les Auteurs. Que les Comédiens de Paris sont heureux de pouvoir aller consulter les Maîtres de l’Art ! Avec quel respect & quelle reconnaissance ils doivent recevoir leurs avis ! Je n’ai jamais pu croire un instant ce que la plupart des Auteurs & des Journalistes ont écrit contre les Comédiens Français. Il y a des calomniateurs par-tout & dans tous les états. Le moyen que l’on se conduise mal avec ceux de qui l’on tient son existence ? Nous n’avons dans notre Ville qu’un Auteur dramatique, M. de la Place, qui a fait Adèle & Venise sauvée ; mais il y est singulièrement considéré, & sur-tout des Acteurs. Je sais que lorsqu’il vivait à Paris, les Comédiens avaient pour lui mille attentions. Leurs ennemis disent que c’est parce qu’il faisait le Mercure de France, & qu’il était le distributeur des honneurs de la scène. Il n’avait sûrement que du bien à dire d’eux ; car il n’est pas possible qu’il y ait des talens médiocres sur le premier Théâtre de l’univers. Ici au contraire presque tous sont mauvais. Je dois cependant en excepter le sieur Dazincourt, jouant parfaitement bien les rôles de Préville ; la Demoiselle Gonthier faisant ceux de Soubrette dans la Comédie, & de Duegne dans l’Opéra-Comique ; & le sieur Bultos faisant ceux de La Ruette.
Je ne vous dis rien du sieur Compain. J’ai appris qu’il avait debuté ce Carême aux Italiens, dans les rôles de Sancho-Pança, du Bucheron, &c. Vous avez dû le juger.
M. Wistumb, Directeur des Spectacles de la Ville & de la Cour, n’a rien négligé pour la perfection de l’orchestre & des décorations. Il a fait traduire en Flamand la plupart de nos Opéra Comiques, que l’on joue une fois par semaine pour la satisaction des bonnes gens de ce pays-ci qui n’entendent pas le Français.
La clôture du Théâtre s’est faite les jours gras par le Barbier de Séville, & par la belle Arsene. Dans la semaine de Pâques, on rejouera encore ces Pièces en attendant le Célibataire de M. Dorat, qui a eu tant de succès à Paris, & dont tous les Journalistes ont fait l’éloge, si vous en exceptez un qui en a parlé avec humeur & partialité.
Croiriez-vous, Monsieur, que la Colonie, cette Pièce qui a fait courir tout Paris l’année dernière, n’a pu se soutenir ici que pendant deux représentations ?
Ce mauvais succès ne fait pas plus de tort à notre goût, qu’à la réputation du Musicien ; on ne doit l’attribuer qu’au peu de talent des personnes qui ont joué dans cette Pièce.
J’ai appris que dans bien des Villes de Provinces elle n’avait pas réussi. On y aime mieux un Vaudeville, une Chanson facile à retenir, que des airs à prétention qui ne se suivent pas, & dont on ne se souvient que fort difficilement. Quand il y aura quelques autres nouveautés, je vous en rendrai compte avec l’impartialité dont je fais profession.
J’ai l’honneur, &c.
Je vous remercie, mon cher Comte. Que j’aime & que j’admire votre franchise ! Ma foi, je vais vous imiter. Pardonnez, si je n’observe aucun ordre dans mon Journal. Je parlerai de tout ce qui me viendra à l’idée ; un article en amenera un autre. Bien de gens croiront peut-être encore lire une Tragédie ou une Comédie à la moderne.
Vous savez, mon ami, que la mortalité n’est plus sur les bestiaux. Ce terrible fléau s’est jetté sur les Pièces ; je crains, même avec raison, que cette maladie n’attaque les Auteurs par la suite. Alors elle serait épisootique plus que jamais.
J’avais imaginé un moyen de mettre les Auteurs à l’abri de la critique & des insultes, mais je désespère de voir mon projet s’exécuter. Tout est perdu, mon cher Comte. Les corvées & les jurandes sont absolument détruites. Plus de gêne, plus d’entrave au commerce. Il sera libre aux Auteurs d’inonder le Public de mauvais Ouvrages.
Si le Gouvernement faisait bien, ne substituerait-il pas d’autres Maîtrises à celles qui n’existent plus ; & ces autres seraient un préservatif contre l’ennui & contre tous les abus qui règnent dans la Littérature ?
Qui empêcherait d’établir six Corps d’où dériveraient toutes les Maîtrises & Communautés ? Par exemple, le Corps des Auteurs Dramatiques se diviserait en Maîtres en Tragédies, Maîtres en Comédies, Maîtres en Pastorales, Maitres en Drames, Maîtres en Proverbes, Maîtres en grands Opéra, Maîtres en Opéra-Comiques, &c. Les Maîtrises en Tragédie se subdiviseraient encore. Il y aurait la Communauté des Tragédistes sombres, des Tragédistes tendres, des Tragédistes terribles, &c. Quiconque ferait des vers, ne pourrait pas faire de prose ; & pour le bon ordre & l’utilité des Belles-Lettres l’apprentissage durerait six ans. Pour passer Maître, il n’en couterait qu’une Pièce, mais il faudrait qu’elle plût aux Jurés, & ces Jurés seraient de quelque Académie.
J’avais, à ce sujet, conçu les plus belles choses du monde. L’Etat allait devenir florissant, chacun ne se serait mêlé que de sa partie ; & à l’exemple des Egyptiens, qui étaient obligés de faire la profession de leurs peres, le fils d’un Auteur serait contraint de l’être lui-même. Un homme qui n’aurait été Maître qu’en petits vers se serait bien gardé d’en faire de grands, de croisés, sous peine d’admirer & de louer toutes les productions qui ne seraient pas sorties de sa plume.
Une autre fois je développerai ce projet, dont je ne puis donner à présent qu’une très-faible esquisse : car j’ai calculé qu’il y aurait plus de quinze cens sortes de Maîtrises dans la Littérature.
J’ai l’honneur d’être, &c. [1].
- ↑ Ceci n’est qu’une plaisanterie, applicable seulement aux Ecrivains qui font un vil métier du plus noble des Arts.