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Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/Lettre de Madame de…

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LETTRE premiere de Madame de *** au Chevalier de ***.

Vous allez peut-être me trouver extravagante ; mais, à quelque prix que ce soit, il faut que je me satisfasse. J’ai la tête vive, & dès qu’une idée me rit, elle ne me quitte plus ; c’est une persécution. On dit que les femmes ont presque toutes cette sorte d’effervescence ; c’est tant pis & tant mieux : mais point d’écarts, venons au fait.

Savez-vous bien que vous raisonnez à merveille sur la Comédie, sur l’Art Théâtral, les défauts qui le déparent, & les moyens de le perfectionner ? D’honneur, je vous décide profond sur cet article. Votre conversation d’hier qui, Dieu merci, finit assez tard, m’a donné à rêver toute la nuit. Nuances délicates, transitions adroites, repos, silences, jeu muet, bienséances théâtrales, tout cela m’a roulé dans l’imagination. Que croyez-vous qu’il en soit résulté ? Vous riez, & ne demanderiez pas mieux que d’être plaisant ; ne vous pressez pas. Une femme qui ne dort point se désole ordinairement, dans l’appréhension d’avoir les yeux battus & le teint moins reposé : moi, j’emploie mes insomnies à faire des projets, & c’est vous que je charge de les mettre en œuvre. Je suis folle de Spectacles, c’est mon amusement de prédilection, ma petite loge fait mon bonheur ; mais comme, en m’exécutant du côté des connaissances, j’ose me vanter de ce tact que donne une ame sensible, je desire infiniment dans le jeu de nos Acteurs & les accessoires de la représentation. Vos entretiens qui, dans ce genre, me paraissent singulièrement instructifs, servent encore à me rendre plus difficile. Vos réflexions, vos vues, vos critiques, même vos plaisanteries, sont autant de traits de lumière qui me découvrent les secrets de l’Art, & m’avertissent de ne me point livrer aux premières illusions. Qu’en arrive-t-il ? Que ma raison augmente, & que mon plaisir diminue. C’est un calcul que je ne puis souffrir, & auquel je veux mettre ordre.

Pour cela, Monsieur, il faut, s’il vous plaît, que vos beaux raisonnemens ne soient pas perdus ; que vos remarques n’expirent pas entre nous deux, dans l’ombre de ma Bibliothèque, ou ne s’évaporent pas dans le tumulte d’un soupé. Je veux quelque chose de fixe, & qui tourne au profit de l’Art lui-même. Tout ce que vous me diriez le soir, au retour de l’un des trois Spectacles, ayez la bonté de l’écrire le lendemain & de me l’envoyer : j’écrirai aussi de mon côté, moi. Vos idées développeront les miennes ; ou plutôt, je vous laisserai penser, tout à votre aise, pour m’abandonner, par choix, à l’analyse des sentimens. Sur-tout ne perdons point de vue le Théâtre Français ; c’est le seul peut-être dont les beautés puissent déterminer nos éloges, & dont les défauts soient intéressans pour des Philosophes tels que nous. J’entends d’ici ce que vous m’objectez. Que gagnera-t-on à ces vains écrits ? Tout au monde, Chevalier, & voici comment. Je veux, j’exige qu’ils soient imprimés ; oui, Monsieur, imprimés, & pourquoi non ? Je serai votre Editeur. Il me tarde déja d’avoir un Libraire à ma toilette. Cela me donnera un air de conséquence, qui me flattera infiniment.

Il faudra, s’il vous plaît, que vos observations paraissent un peu de suite car je veux être au courant. L’habillement, le costume, les décorations, tout ce qui tient au physique ou au moral de la scène, sera de votre ressort. Les talens sublimes se négligent-ils, il faut réveiller leur émulation. Les dispositions naissantes s’éloignent quelquefois dans le découragement : il faudra les exciter. Vous tiendrez le fil qui guidera nos jeunes Elèves dans ce pénible dédale où ils s’égarent, faute de conducteur ; sur-tout point de prévention. Voilà, je le sens bien, la condition délicate du traité. Tenez bon, Chevalier ; ne vous laissez point corrompre aux charmes de la figure. Les beaux visages, au Théâtre, sont ceux où les passions se peignent, & qui s’animent par l’expression du sentiment.

Hé bien, convenez donc que cela n’est point si mal combiné. Je raffole de mon idée, elle me réjouit ; elle fait plus, elle m’occupe : j’y vois un but solide. Cela est trop plaisant : vous voilà Auteur, parce que j’ai passé une nuit sans dormir. Avouez que les femmes savent tirer parti de tout ; mais elles veulent être obéies. Songez-y, point de subterfuges, point de fausse modestie ; arrangez-vous ; c’est une heure ou deux, que tous les matins je vole à votre oisiveté. Je suis impatiente d’entendre ce que dira le Public, & de voir toutes les peines qu’il se donnera pour deviner les coupables. Est-ce une femme ? est-ce un homme ? sont-ce tous les deux ensemble ? & les critiques, & les éloges, & le charmant pour & contre ! Ce train-là m’amuse même dans la perspective ; & vous seriez vraiment odieux de me laisser en chemin, avec mon projet, mes espérances & mon volume.

Adieu, Chevalier, cette Lettre, à force d’être longue, m’a tuée, quoique je l’aie écrite avec plaisir : mais il faut bien que je prélude, & que je vous donne le ton. À propos, il faudra intituler nos feuilles volantes, le Spectateur des trois Théatres ; je veux avoir les honneurs du titre. Adieu, M. le Spectateur. À ce soir, ou vous, ou une Lettre qui m’assure qu’on est prêt à m’obéir.