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Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/Martinique

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MARTINIQUE.

La vie est si courte & le tems si précieux, dit le célèbre Citoyen de Geneve, qu’à ne regarder les Spectacles que comme un amusement, cette raison seule devrait suffire pour les condamner. La vie est si malheureuse & le plaisir si rare, dit d’un autre côté M. d’Alembert, qu’on ne peut avec justice envier aux hommes, presque uniquement destinés par la nature à pleurer & à mourir, quelques délassemens passagers, qui les aident à supporter l’amertume ou l’insipidité de leur existence.

Si cette maxime du Philosophe Français peut avoir une juste application, c’est surtout pour nos Colonies d’Amérique : c’est vraiment là qu’on sent l’amertume & l’insipidité de l’existence. La nature y paraît uniforme ; parce qu’elle y est toujours active, & qu’elle cache ses opérations sous une verdure toujours subsistante ; parce que l’air brûlant de ces climats, l’acide salin qui y est répandu, énervent également les corps & les esprits, & les tiennent dans un état de langueur habituelle qui frappe les Européens qui s’y transplantent, & qui ne voyent au premier aspect que des visages anémiques & décolorés.

L’ambition, le désir de faire fortune sont presque les seuls sentimens qu’y éprouvent & ceux qui y naissent & ceux qui y viennent. Dans une pareille situation, la raison & la politique ont du concourir également à l’établissement d’un genre d’amusement qui, en procurant aux habitans, soit créoles ou autres, quelques momens de distractions agréables, calme l’agitation qui les tourmente, ou leur fasse oublier pour quelque temps la langueur qui les mine.

Nous ajouterons à ce qui vient d’être dit, que dans ces climats brûlans il est pour ainsi dire impossible de se faire un bonheur de la solitude, qu’une méditation soutenue y serait une peine inutile & un travail contre nature. Il a donc fallu, pour ranimer des hommes engourdis & énervés, des secousses ; & rien n’était plus propre à faire cet effet, que l’établissement d’un spectacle.

La marche naturelle de l’esprit humain est de travailler pour amasser, d’amasser pour jouir, & de jouir quand on a amassé au delà du besoin absolu. Les fortunes ont été plus rapides, plus grandes à Saint-Domingue qu’aux îles Françaises du vent, parce que cette colonie est beaucoup plus étendue, & offre plus de ressources ; aussi le spectacle s’y est établi beaucoup plus tôt ; mais ce qui s’est fait dans cette Colonie devait se faire par la suite dans les autres à mesure qu’elles s’élèveraient à un certain point de prospérité ; & c’est ce qui est arrivé.

Lorsque la paix dernière eut fait restituer à la France une partie des îles Antilles que la guerre lui avait enlevées, le gouvernement y fit passer successivement nos anciens régimens, & ce fut par eux que le goût du spectacle commença à prendre à la Martinique.

On sait que les devoirs des Officiers laissent dans les garnisons bien des vuides à remplir pour ceux même qui les aiment le plus, & qui les remplissent le mieux. On sait que dans les petites villes où il n’y a pas de spectacles, les Officiers se font un plaisir de jouer la comédie avec ce que la société peut leur fournir de plus propre à ce genre d’amusement, que même dans les villes où il y a habituellement spectacle, ils jouent sur les théâtres publics avec les comédiens qui s’y trouvent. Dans un pays dont toutes les ressources pour l’amusement consistaient auparavant dans la table & le jeu également destructives de la fortune & de la santé, on ne pouvait qu’accueillir favorablement le projet d’un établissement qui offrait un remède contre l’ennui, suite nécessaire de l’uniformité ; plaisir honnête & le moins coûteux de tous, qui tendait à rapprocher les membres de la société qui étoient auparavant isolés, & particulièrement les femmes qui y vivent plus solitairement qu’ailleurs.

Des Officiers engagèrent des femmes à se prêter à cette espèce d’amusement ; le charme de la nouveauté fut le premier attrait qui les détermina ; celui des applaudissemens fit le reste. Mais comme l’étude, les répétitions, la toilette, sont un travail par tout pays, & que ce travail dans celui-là est bien plus pénible, on s’en serait tenu à des représentations éloignées, si des Négocians n’eussent désiré de faire du Spectacle un établissement solide & permanent, & n’en eussent imaginé les moyens. Ils prirent pour modèle la manière dont la Comédie s’est montée & se régit à Bordeaux.

Entre concevoir ce projet & l’exécuter il n’y eut presque point d’intervalle. Une Compagnie s’établit, forma des actions, les distribua, acquit un emplacement presque suffisamment bâti pour l’objet qu’on avait à remplir. Il se trouva à Saint- Pierre un nommé Galand, qui avait été Directeur de troupes, & qui dessinant & gravant un peu, entendait aussi un peu la manière de distribuer & de décorer une salle de Spectacle. Il s’y trouva aussi des Peintres décorateurs, & un homme qui n’était pas sans goût pour donner quelques principes sur l’art de la déclamation & les bienséances théâtrales, à quelques jeunes gens pris au hasard, que l’habitude du théâtre, & celle de les voir, rendirent insensiblement plus supportables pour un pays où l’art commençait à-peu-près comme il avait commencé dans la Grèce.

On se borna dans le principe à la Comédie & à l’Opéra-Comique, ou aux drames lyriques. Il n’eût guère été possible d’aller au-delà, vu surtout la difficulté de remplir les rôles de femmes ; & il y a lieu de croire qu’on n’ira jamais plus avant. Le genre tragique exigerait un local plus étendu, un appareil de décorations & d’habits qui entraîneraient des dépenses considérables, & que la recette ne remplirait jamais ; on peut même douter que ce genre élevé fût du goût du plus grand nombre, & surtout des femmes, dont l’éducation plus négligée dans ce pays là qu’ailleurs, les rendrait moins susceptibles des impressions profondes que la Tragédie n’excite guère que dans des ames déjà préparées par un certain dégré d’instruction.

Dans la première année de cet établissement, les Actionnaires prièrent MM. Préville & Carlin de leur faire recrue, & s’en remirent entièrement à eux du choix des sujets dont les talens pourraient le mieux convenir aux deux genres auxquels on s’était fixé ; & dans les trois premiers mois de la seconde année, il arriva trois femmes avec quelques acteurs qui se partagèrent les principaux emplois, & l’on ne conserva de l’ancienne troupe qu’une demi-douzaine de sujets qui avaient acquis quelque talent par l’exercice, parmi lesquels il y avait un jeune homme d’environ vingt à vingt-deux ans, d’une figure assez agréable, qui jouait en femme, qui en avait la voix & tous les caractères extérieurs ; singularité d’autant plus piquante, qu’avec tout ce qui constitue d’ailleurs la virilité, il avait la voix de femme la mieux timbrée & la plus agréable. Le reste prit parti dans un établissement du même genre qu’on commença alors à la Guadeloupe, & qui, comme celui de la Martinique, s’est perfectionné, en remplaçant par des sujets mieux choisis ceux que la disette avait forcé de prendre.

L’établissement fixe du Spectacle à la Martinique commença en 1771 au mois d’Avril, & celui de la Guadeloupe en Novembre 1772 : outre qu’il est devenu dans ces deux Isles une source nouvelle de plaisirs & un délassement agréable, le commerce n’a pas tardé à en sentir les avantages. Les femmes qui auparavant vivaient isolés, se sont rapprochées ; le desir de paraître en public avec tous ses avantages a fait naître le goût de la parure ; les deux sexes s’en sont piqués, & cette émulation a donné plus d’activité au commerce & à l’industrie : MM. les Administrateurs ont donc dû protéger le Spectacle & encourager les Actionnaires & les Comédiens, qui n’ont trouvé de contradicteurs que dans les Peres Blancs ou Dominicains (les Jansénistes des Colonies) dont les déclamations n’ont cependant pas empêché l’établissement d’un Spectacle que la Politique & la Raison avouent, & qu’on sent bien que la Religion ne peut raisonnablement improuver comme pernicieux pour les mœurs, surtout dans ce pays-là, où le Spectacle n’ajoutera rien à la corruption qui y régnait avant lui, & dont l’espece n’a pas les Comédiennes pour objet ; où le goût, plus ancien pour les noires, éloignera vraisemblablement toujours de ces sortes de femmes, par la facilité de se satisfaire, & parce qu’il n’exige de la part des Créoles ni les mêmes dépenses ni les mêmes soins ; que les hommes, dans nos Colonies, ont plus le goût des plaisirs faciles que celui des plaisirs délicats ; qu’enfin l’indolence presqu’apathique des femmes Créoles, jointe au peu de ressources qu’elles tirent de leur éducation, rendra long-tems leur société peu agréable, à-moins que le Spectacle n’opère dans leur manière d’être, une révolution qu’il est possible qu’on desire, & qu’on doit desirer.

Par le Pacifique.