Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/Opéra
« L’opéra de Paris passe, à Paris, pour le Spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu’inventa jamais l’Art humain. C’est, dit-on, le plus superbe monument de la magnificence de Louis XIV. Il n’est pas à chacun si libre que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Ici l’on peut disputer sur tout, hors sur la Musique & sur l’Opéra ; il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce point seul ; la Musique Française se maintient par une inquisition très-sévère, & la première chose qu’on insinue par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays, c’est que tous les étrangers conviennent qu’il n’y a rien de si beau dans le reste du monde que l’Opéra de Paris. En effet, la vérité est que les plus discrets s’en taisent & n’osent en rire qu’entre eux [1] ».
On compte au Théâtre de l’Opéra plus de trente Acteurs.
Il en est jusqu’à trois que je pourrais nommer.
Il y a autant & même plus d’Actrices. Elles sont fort connues du public, par leur jeunesse, leurs appas, leurs soupirans, leurs équipages, leurs diamans, &c. &c. La plupart ne sont pas sans mérite : il en est même dont le sort & les talens sont enviés par plus d’une femme honnête.
Le nombre des Danseurs & Danseuses excède de beaucoup celui des Chanteurs & Chanteuses. Nous aurons souvent occasion d’en parler, mais toujours avec impartialité ; bien éloignés en cela de quelques Journalistes qui ne cessent de louer à outrance même les talens les plus médiocres. Nous aimerions mieux n’avoir que du bien à dire ; mais si tel Acteur & telle Actrice ont un défaut, pourquoi ne pas les reprendre avec honnêteté ? Dans un Art si difficile, on n’arrive que par degrés à la perfection.
La clôture de l’Opéra s’est faite par Adele de Ponthieu, suivie du Ballet de Médée & Jason, de l’invention du célèbre Noverre. Cependant on ne peut se dissimuler que le Sieur Vestris a fait à ce Ballet des augmentations heureuses. La nature lui a prodigué toutes les qualités qu’on exige dans un beau Danseur, & le surnom de Dieu de la Danse, qu’on lui a donné par plaisanterie, lui est resté, parce que réellement il n’est guère possible d’être plus parfait que lui. On ne peut lui reprocher que de mettre trop de monotonie & trop de confusion dans tous ses Ballets ; mais nous distinguons en lui le Danseur & le maître de Ballets.
La Demoiselle Heinel faisant le rôle de Médée, a mis dans son jeu une vérité d’expression qu’on doit exiger d’une femme en proie à la jalousie, à la vengeance & au désespoir.
Dans tous ses mouvemens, quelle ame douce & fière !
Parmi le Chœur dansant, autour d’elle empressé,
Heinel paraît, s’élève, & tout est éclipsé…
La Mortelle n’est plus, j’encense la Déesse.
Hébé pour la fraîcheur, Pallas pour la noblesse,
Elle imprime à ses pas je ne sais quoi d’altier,
Et l’œil qui l’admira ne la peut oublier.
Poème de la Décl. Ch. V.
La Demoiselle Guimard a parfaitement bien rendu le rôle de Creuse. Si on lui reproche d’être un peu minaudière, on ne peut disconvenir qu’il n’y a pas une de ses minauderies qui ne soit une grace.
Ici, nous séduisant par la vivacité,
Peignez dans votre essor un cœur plus agité
Que vos bras jusqu’à nous toujours prêts à s’étendre,
Soient autant de filets où l’on cherche à se prendre.
Marquez tous les degrés de l’amoureux débat,
L’instant de la victoire & celui du combat,
Le calme du bonheur, le feu d’une caresse :
Fuyez, arrêtez-vous, suspendez votre ivresse :
Comme Guimard enfin appellez les desirs,
Et que vos pas brillans soient le vol des plaisirs.
Même Poëme.
Le Sieur Gardel a paru tout-à-fait déplacé dans ce Ballet, non pas comme Danseur, mais comme personnage inutile.
Que chaque mouvement soit naturel & libre.
Soumettez votre corps aux loix de l’équilibre.
Elevé dans les airs, soyez assujetti
Au point déterminé d’où vous êtes parti.
Emule de Gardel, dans votre essor habile,
Tombez sur un pied seul, & restez immobile.
Même Poëme.
Que fait-il dans le Ballet de Médée & Jason ? Lui qui a donné quelques préceptes sur le Ballet Pantomime dans un Ouvrage[2] qu’il a mis au jour l’année dernière, doit savoir mieux qu’un autre que dans ces sortes de danses tout personnage doit être absolument nécessaire, sans quoi le tableau manque d’intérêt, d’action & de vérité.
Les Acteurs de l’Académie Royale de Musique sont obligés, comme tout le monde, de payer la capitation ; Louis XIV. voulant les encourager & les récompenser, a consenti à ce qu’ils donnassent à leur profit trois représentations extraordinaires par chaque année, ce qui s’est religieusement observé jusqu’à présent. Ils ont représenté cette année Iphigénie en Aulide de l’élégant Racine, que M. le Bailli du Rollet a fort adroitement ajustée en Opéra. M. le Chevalier Gluck en a fait la musique. Elle a échauffé beaucoup de têtes : personne n’a jamais eu autant de partisans ni autant d’ennemis que ce célèbre Compositeur Allemand.
Nous avons quelquefois dit, & même écrit notre avis sur cet Ouvrage. Nous ne craignons pas d’avouer tout notre tort à cet égard. Ce n’est pas à un simple Particulier qui n’a que quelques faibles connaissances & très-peu d’expérience à s’ériger en Juge, & à vouloir apprécier les productions du génie. C’est toujours au jugement du Public qu’il faut s’en rapporter. Si quelquefois il se laisse entraîner par l’esprit de parti, il ne tarde pas à revenir de sa prévention, il regarde même en pitié tel Acteur qu’il avait élevé jusqu’aux nues l’année précédente, & il met plus de circonspection dans ses jugemens.
La Musique d’Iphigénie a fait & fera toujours la plus grande sensation, mais nous imaginons que les sublimes talens de M. le Chevalier Gluck ne doivent pas être exclusifs. La Colonie, représentée l’année dernière plus de cinquante fois, & toujours représentée avec un nombre prodigieux de Spectateurs, prouve que M. Sacchini est pour M. Gluck un rival bien redoutable, à la vérité dans un autre genre. Les Amateurs de Musique, je ne dis pas les connaisseurs, qui sont en petit nombre[3], semblent uniquement partagés sur ces deux Compositeurs. Il est même du bon ton de n’en adopter qu’un. Soyons cependant de bonne foi, MM. Philidor, Gretry, Moncigni, & quelques autres que je pourrais citer, n’ont-ils pas fait des Ouvrages marqués au coin du goût & du génie ? N’ont-ils pas eu les plus grands succès ? On m’objectera que dans ce tems-là on ne connaissait pas la bonne Musique. Raison de plus pour convenir de leur mérite ; ce sont eux en partie qui ont commencé à nous en faire entendre de bonne, & je doute qu’on puisse nous en donner de meilleure que celle du Tableau parlant, de la fausse Magie, de Tom Jones, d’Ernelinde, de l’Isle sonnante & du Déserteur.
On répète à toute force Alceste, Tragédie lyrique, mise en Musique par M. le Chevalier Gluck. La nouvelle administration espère beaucoup de cet Opéra, qui doit encore ajouter à la réputation éclatante de son Auteur.
À une reprise de l’Opéra d’Alcione, le feu Roi, par un Arrêt du Conseil, accorda au sieur Gruer le Privilège de l’Académie Royale de Musique, pour en jouir trente-deux ans. Destouches, Surintendant de la Musique du Roi, qui avait la direction de cette Académie depuis le mois de Février 1728, se retira avec une pension de 4000 livres. Le sieur Gruer n’a joui de ce privilège que jusqu’au mois de Septembre 1731 ; il est passé ensuite successivement aux sieurs Le Comte, Thuret, en 1733 : Berger, en 1744 ; Trefontaine & Saint-Germain, en 1747 ; & au mois d’Août 1749, à la Ville de Paris, qui en a joui jusqu’en 1757.
La Ville en confia la direction à MM. Rebel & Francœur. MM. Le Berthon & Trial leur ont succédé en 1767 ; on leur a donné pour Associés MM. Dauvergne & Joliveau en 1769. Le Roi a nommé Rebel, Administrateur-Général de l’Académie Royale de Musique. Quelque tems après il eut pour Adjoint M. Le Berthon, qui est devenu Administrateur l’année derniere par la mort de Rebel.
Le Roi vient tout récemment d’ôter à la Ville la régie de l’Opéra. S. M. dont les bontés favorisent le progrès des Arts, en a confié la régie à MM. La Ferté, La Touche, Bourboulon, Desentelles, Hébert & Buffault. On assure qu’ils ne se proposent autre chose que d’encourager les talens dans toutes sortes de genres. Déjà même ils consultent les plus célèbres Artistes ; ce n’est qu’ainsi qu’ils réussiront.
MM. Joliveau & Dauvergne ont, à ce que l’on dit, demandé leur retraite, & M. Le Berthon est seul resté Directeur-Général de l’Acad. Royale de Musique, sous l’autorité de la Régie.
Lorsque Louis XIV eut engagé Quinault à composer l’Opéra d’Amadis de Gaule, il courut un bruit que ce Poëte était fort embarrassé sur la manière de l’exécuter. Quinault saisit cette occasion pour faire un Madrigal, auquel il donna pour titre, l’Opéra difficile.
Ce n’est pas l’Opéra que je fais pour le Roi,
Qui m’empêche d’être tranquile :
Tout ce qu’on fait pour lui paraît toujours facile ;
L’extrême peine où je me voi,
C’est d’avoir cinq filles chez moi,
Dont la moins âgée est nubile.
Je dois les établir, & voudrais le pouvoir.
Mais à suivre Apollon, on ne s’enrichit guere ;
C’est avec peu de bien un terrible devoir,
De se sentir pressé d’être cinq fois beau-père.
Quoi ! cinq actes devant Notaire,
Pour cinq filles qu’il faut pourvoir !
O ciel ! peut-on jamais avoir
Opéra plus fâcheux à faire ?
Dans l’Opéra d’Ariane, une Actrice représentait Ariane éprise d’un feu violent pour son infidele Amant ; mais elle ne mettait point dans son rôle la tendresse qu’il exigeait. Une de ses amies voulant lui faire jouer ce personnage avec succès, lui donna plusieurs leçons ; mais ces leçons ne produisaient point l’effet désiré. Enfin un jour la Maîtresse dit à l’Ecoliere : « Ce que je vous demande est-il si difficile ? mettez-vous à la place de l’Amante abandonnée. Si vous l’étiez d’un homme que vous aimeriez tendrement, ne seriez-vous pas pénétrée d’une vive douleur ? ne chercheriez vous point… Moi, répondit l’écoliere, j’en prendrais un autre. En ce cas, repliqua la Maîtresse, nous perdons toutes deux nos peines ; je ne vous apprendrai jamais à jouer votre rôle comme il faut ».
- ↑ Nouv. Hél. Tom. II, Let. 23.
- ↑ Cet Ouvrage est intitulé, Avénement de Titus à l’Empire, Ballet allégorique au sujet du Couronnement du Roi, dédié à la Reine, présenté à leurs Majestés & à toute la Famille Royale. Si M. Gardel a besoin d’indulgence dans quelques endroits, on ne peut s’empêcher de dire que le reste de l’Ouvrage lui fait le plus grand honneur. L’idée de ce Ballet est grande, ingénieuse & sublime. Le Discours qui le précède est rempli de réflexions qui prouvent que M. Gardel a eu la noble ambition de se distinguer dans son Art, dont il a, avec raison, la plus haute idée.
- ↑ « Tout annonce en France la dureté de l’organe musical ; les voix y sont dures & sans douceur, les inflexions âpres & fortes, les sons forcés & traînans, nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du Peuple : les instrumens militaires, les fifres de l’infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons des guinguettes, tout cela est d’un faux à choquer l’oreille la moins délicate. Tous les talens ne sont pas donnés aux mêmes hommes ; & en général le Français paraît être de tous les Peuples de l’Europe, celui qui a le moins d’aptitude à la Musique. Mylord Edouard prétend que les Anglais en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent & ne s’en soucient guère, au lieu que les Français passeraient condamnation sur toute autre chose, plutôt que de convenir qu’ils ne sont pas les premiers Musiciens du monde. Il y en a même qui regarderaient volontiers la Musique à Paris, comme une affaire d’Etat ; peut-être parce que c’en fut une à Sparte de couper deux cordes à la lyre de Timothée : à cela vous sentez qu’on n’a rien à dire. Quoi qu’il en soit, l’Opéra de Paris pourrait être une fort belle institution politique, qu’il n’en plairait pas davantage aux gens de goût ». Nouv. Hél. T. II, Lett. 23.