Le Nouveau Spectateur, 01 avril 1776/Spectacles des foires et des boulevards
LA foule abonde à ces Spectacles, & c’est une raison de plus pour examiner l’attrait qui porte la multitude vers ces Théâtres que l’on dit dédaigner, que l’on fréquente. Le grand nombre de tréteaux, leur diversité, leur prix modique, deş scènes changeantes & perpétuellement renouvellées, tout entraîne le Citadin ; & c’est-là qu’on peut voir combien la curiosité oisive est sur tout affamée de Spectacle : elle demande plutôt du nouveau que du bon. Il faut donc satisfaire un des plus pressans besoins d’une nombreuse Société, & la servir à son goût. Serait-il inutile ici d’observer que les Mimes, les Farceurs, les Baladins, chez les Peuples civilisés ou non civilisés, ont également attiré l’attention des hommes dans les quatre parties du monde.
On demandera pourquoi, dans cette foule de Théâtres de toute espèce, libres & ouverts, on proscrit le seul Théâtre décent qui pourrait représenter quelques Pièces régulières ? Pourquoi un privilége exclusif (dont on n’apperçoit pas l’utilité) ôte au Peuple une nourriture agréable & saine, & défend de mêler un grain de raison au breuvage grossier qu’on lui verse de toutes parts ? Les plus plattes bouffonneries sont autorisées, & l’on ne peut réciter une Pièce qui ait l’apparence d’être morale.
Une chose presque universellement ignorée, & qui, au fond, n’est pas croyable, quoique très-certaine, c’est que deux Comédiens, Français & Italien, sont les Censeurs nés, les Réviseurs en charge & les Mutilateurs sans rappel de toutes les Pièces qui se jouent sur les Boulevards. Cette coutume est digne d’un siècle barbare : les hommes qui n’ont aucune existence civile exercent la fonction la plus délicate, celle de présider aux Pièces écoutées du plus grand nombre de Citoyens, & de ceux-là sur-tout qui auraient le plus besoin de recevoir quelques instructions salutaires.
Ces Comédiens-Censeurs, despotes absolus des trétaux, sentent bien que la Troupe de Nicolet & d’Audinot effacerait bientôt la leur, si celle-là jouissait de quelque liberté. Les planches du Théâtre Français, au fond, ne sont pas d’un autre bois que celui qui compose les tréteaux des Boulevards ; & si la raison, incessamment repoussée par des Histrions rivaux & jaloux, pouvait y monter une bonne fois, elle s’y établirait de manière à s’élever en peu de tems au-dessus d’un Théâtre ancien qui néglige aujourd’hui ses propres richesses. Que la Troupe privilégiée de Paris redoute ce moment, elle a ses raisons ; mais nous le demandons : n’est-ce pas l’intérêt de l’Etat, l’intérêt des mœurs, l’intérêt du Public que l’on voie naître, à la place de ces Pièces, pour la plupart obscènes & mauvaises, des Pièces plus décentes & plus instructives ? Pourquoi borner à ce point les plaisirs de la Capitale, & ne permettre au génie de ne se faire entendre que dans un lieu unique, tandis que la sottise & le mauvais goût ont tant d’endroits pour étaler leurs mauvaises productions ?
Gaspard-Toussaint Taconnet, Auteur & Comédien du Sieur Nicolet, mourut l’année dernière. Comme Auteur, il avait quelques talens ; de la gaité, du naturel & de la facilité : comme Comédien, il excellait dans certains genres, sur-tout dans ceux de Savetier & d’Ivrogne. C’était peut-être, dans son bon tems, le meilleur Acteur qu’il y eût à Paris. Une conduite désordonnée, trop peu de respect pour lui-même, un extérieur absolument négligé, avilirent son talent & sa personne. Après avoir contribué par ses Ouvrages & par son jeu à la fortune du Sieur Nicolet, il fut un nouvel exemple de la distribution trop inégale des richesses entre coopérateurs égaux.
Taconnet mourut à l’Hôpital de la Charité ; & le Sieur Nicolet, enrichi de ses travaux, héritier de ses Pièces, jouissait alors & jouit encore paisiblement de près de quarante mille livres de rente.